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reconnaître que le procès des religions est aussi bien le procès de l’humanité, en sorte que, si le procès devait être tout à fait perdu, il serait facile de désigner le perdant, qui serait l’homme, mais il n’y aurait pas de gagnant; car ce serait une autre folie que de prétendre guérir promptement par une recette infaillible la maladie apparemment incurable dont l'humanité devrait être censée affectée depuis sa naissance. En poussant tropavant le procès des religions et de la religion, la raison et la science entameraient leur propre procès; car la religion et les religions ne se sont pas développées en dehors de toute raison et de toute science, mais avec et l’on peut ajouter, dans une certaine mesure, par la raison et par la science, qui ultérieurement se sont retournées contre elles, sans que la raison et la science, sauf en ces derniers temps, aient eu la prétention de supprimer toutes les religions et de se substituer à elles dans l’organisation, ou, pour mieux dire, dans l’édu-
cation de l’humanité. Au cours des siècles, la cri-
tique des religions n’a servi qu’à préparer l’avènement de religions nouvelles. Car on ne peut nier qu'il y ait eu un progrès religieux comme il y a eu un progrès général de la culture humaine, et que ces progrès soient en quelque dépendance mutuelle, sans être bien étroitement coordonnés.
246 à RELIGION ET HUMANITÉ
Grande a été, grande est encore l'importance des religions au point de vue social. On a pu soutenir que la religion était la forme congénitale et naturelle des sociétés humaines ; que la religion, où comme on dit, le sacré, n’est pas autre chose que le social, le lien puissant et auguste qui rassemble les hommes dans la solidarité d’un groupe. Idée féconde, qu’on a peut-être un peu matérialisée dans l'application, mais qui paraît être, en l’état actuel de nos connaissances, une idée vraie. La religion n’est pas précisément le scrupule, comme on nous l’a dit naguère, mais c’est le respect, crainte nuancée de vénération à l’égard des traditions, croyances, coutumes, rites, par lesquels est nuancée et rythmée, dans lesquels est comme moulée la vie d’un groupe social. Inutile de nous étendre sur toute les formes et manifestations de respect religieux. Ce qui importe à noter c’est. qu’il a été non seulement le condiment ordinaire mais la condition indispensable de la vie sociale. … L'espèce humaine aurait depuis longtemps disparu, ses membres s'étant détruits et dévorés les uns les autres, si le frein du sacré n’avait contraint leurs appétits en leur imposant ce qu’il faut bien appeler une discipline obligatoire, indiscutable … et indiscutée. Les sociétés humaines ont été créées .
dans la religion, et c’est la religion qui a créé la
moralité sociale. Cette création n’a été ni tout à
fait spontanée ni tout à fait réfléchie. Une sorte
. d’impulsion naturelle, d’instinct vital, y a présidé,
et l’exersice d’une raison plus ou moins expéri-
mentée en a déterminé les modalités. La religion ne s’est pas emparée des hommes par surprise en étouffant leur raison naissante. Sens mystique et raison, agissant de concert, ont fait de leur mieux, et pour apprécier les mérites de leur œuvre, il convient de ne pas regarder seulement les résultats obtenus, mais aussi les difficultés qui étaient à surmonter. C’est un animal comme les autres qu’ils ont réussi à élever de plus en plus au-dessus des autres. Si naïves qu’aient été les croyances, si dures les coutumes, si grossiers et souvent si cruels les rites, tout cela servit à dégrossir la bête et à préparer l’homme. La part de folie qui s’y mêla n’est imputable à personne; car elle n’était pas sentie comme folie; nul ne l’avait déchaînée et nul n’était en état de la contenir ou de la eritiquer efficacement.
Les progrès religieux, si incomplets qu'ils nous paraissent, ont été des progrès réels, des progrès de l'humanité. On serait fort empêché de prouver que le bouddhisme, par exemple, ait été un fléau pour les peuples de l’Extrême-Orient, et le chris- tianisme un fléau pour les peuples méditerranéens
Ces deux chimères, dont certains d’entre nous feraient théoriquement si bon marché, furent ac-
cueillies en leur temps comme bienfaisantes et
elles sont encore aujourd’hui considérées comme
telles par les multitudes innombrables de leurs adeptes. Quels que soient leurs défauts, quels que . soient leurs abus, tant de tares qu’on y remarque
soit dans le passé soit dans le présent, il faudrait être soi-même aveugle pour soutenir qu’elles
n’ont jamais dû et qu’elles ne doivent leur succès qu’à l’inépuisable crédulité de leurs adeptes et à l’astuce de leurs propagateurs. On pourrait dire la même chose de l’islamisme,qui est en date et en importance la troisième des grandes religions, et qui depuis longtemps, comme les deux autres, est sur son déclin. L’Islam a fait beaucoup de ruines, mais une partie des peuples auxquels il s’est imposé y ont trouvé un commencement de culture humaine qu’ils n'avaient pas su se donner, Le bouddhisme, en préconisant le -retour à .Soi-même, n’a pas servi à promouvoir la re-
cherche scientifique, mais il aura contribué à ce
que nous pouvons appeler le développement de.
la conscience intime, le détachement de la vie,
sans lequel on n’en saurait dominer les épreuves, …
et un esprit de bonté dont l'influence a été heu-
reuse pour l’amélioration des rapports humains.
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