‹ Religion et humanitéChapitre 4 sur 31 · Souvenirs d'enfance ct de jeunesse · texte numérisé non relu

Souvenirs d'enfance ct de jeunesse

Dans la réahté, il y a deux ordres de sciences et de recherches scientifiques, il y a les sciences de la nature, du monde extérieur et visible, et il y a ce qu’on peut appeler les sciences de l’humanité, du monde humain, de l’être humain en tant qu’individu et en tant que société, monde de la connaissance réfléchie, du sentiment esthétique et de l’art, du sens moral et de l’ordre social, au fond monde de l'esprit. Ces dernières sciences ne sont ni plus ni moins sciences que les premières; leur objet n’est ni plus ni moins consistant,ieurs méthodes ne sont ni pus ni moins sûres. Que ces assertions doivent sembler à beaucoup paradoxales et chimériques, nous le savons d’avance. Mais si l’idée qu’on se fait communément de la science est une idole, nous ne sommes pas tenus de l’adorer.

Par l’effet des conditions fatales qui s’imposaient à son existence, l’homme jusqu’à présent a toujours plus regardé la nature qu’il ne s’est regardé luimême.De là vient, pour résumer en quelques mots le travail des siècles, que les sciences de la nature ont, à certains égards, devancé les sciences de l’humanité; ayant pris ainsi le pas sur elles, maintenant elles se considèrent comme « la science », Autre chose pourtant est le monde extérieur, matériel, sensible, même le monde vivant de la vie animale, et autre chose l’activité consciente de

l’homme réagissant délibérément sur l'univers qui l’entoure, s’organisant en des sociétés de moins en moins imparfaites, augmentant ses moyens

d’action en développant son intelligence et ses

connaissances, améliorant et ennoblissant sa vie en la disciplinant dans le devoir, dominant ce monde visible non seulement par une contrainte de plus en plus puissamment et habilement exercée sur les forces naturelles, mais par l’autonomie croissante de sa pensée, par une plus haute éducation de son âme, par l’adoucissement progressif de ses rapports sociaux, bref, par le perfectionnement toujours renouvelé de son humanité individuelle et de la collectivité humaine. Certes, ceci n’est pas cela; l’œuvre de l’homme n’est pas une part quelconque dans l’œuvre qui s’accomplit autour de nous dans le monde par le simple jeu des forces naturelles.

Quoi qu’il en soit du mystère profond des choses, et quoi qu’en pensent certains savants pour qui le mystère n'existe pas, parce quils oublient de se regarder eux-mêmes, les sciences de l’homme ont leur objet propre, qui n’est pas celui des sciences de la nature. L’homme assurément est un être naturel, il est dans la nature, mais on peut dire aussi bien qu'il est au-dessus ou qu’il tend à s’élever de plus en plus au-dessus de la nature. Son acti-

vité plus ou moins réfléchie, plus ou moins libre, déborde le cadre de la nécessité au moins relative où évolue encore la vie animale. Sans doute n’y a-t-l pas solution de continuité dans l’évolution de ia vie sur la terre; la vie humaine en toutes ses manifestations est un produit de la force qui, apparaissant dans la cellule vivante et dans le microbe, s’épanouit dans le monde végétal, s’agite dans le monde animal, et aboutit à l’animai intelligent et conscient qu'est l’homme. Seulement, c’est la question même de la vie quise pose, et «la science » est bien pressée de conclure, qui ne voit dans la vie qu’une combinaison chimique d’un caractère particulier. Définition purement verbale et dépourvue de signification, puisque le caractère spécial de ladite combinaison reste inexpliqué. D'ailleurs, la raison dernière de la plus simple combinaison chimique nous échappe : il y a tels éléments qui se comportent de telle manière quand ‘ls sont soumis à telles conditions ou à tel traitement; mais qu'est-ce que l’élément ? qu'est-ce que l'atome? qu'est-ce que la force qui meut les élements, les associe et les dissocie, les maintient et les transforme ? Que valent ces notions d’éléments, et de forces, et de lois? Qu'est-ce que l'esprit qui conçoit ces idées et qui pose ces questions à propos de ces choses qu’il voit ou pense voir?

On croit rêver lorsqu'on lit dans Renan, à l’endroit que nous avons déjà cité : « C’est par la chimie à un bout, par l’astronomie à un autre, c’est surtout par la physiologie générale », — ce doit être la science qui aujourd’hui s'intitule fièrement biologie, —- « que nous tenons vraiment le secret de l’Etre, du monde, de Dieu, comme on voudra l’appeler. » Eh bien! non, par toutes ces belles sciences, nous ne tenons encore le secret de rien. Nous voyons mieux comment se pose en son immensité, en son infinie complexité, le problème de l’être, le problème du monde, le problème de Dieu, c’est-à-dire le problème de l'esprit, le problème de la vie, le problème de l'intelligence, le problème de l'humanité; mais cette observation extérieure du monde sensible ne nous dit aucunement le mot du mystère, elle nous provoque seulement à le chercher, et c’est grande naïveté de penser qu’on a trouvé le dernier mot des choses quand on n’a fait que décrire le phénomène de l’univers. Le mystère est devenu plus large et plus profond, il demeure tout entier dans les proportions gigantesques où l’a conduit la recherche scientifique ; éternellement sans doute il nous dépassera, et sans attendre une solution définitive qui n’est pas en notre pouvoir, nous avons à régler notre attitude dans la vie qui nous est donnée,

Force nous est donc, avant de conclure sur l’objet dernier et insondable de notre observation, de nous retourner vers le sujet de cette connaissance,et, pour apprécier Le caractère et la valeur de la connaissance, de scruter la nature intime du sujet, d'étudier le phénomène invisible, — si les deux mots peuvent être associés, —- de la connaissance, de la mémoire, de la conscience, de la vie spirituelle tout entière, qui n’est pas enfermée dans le phénomène de la connaissance, et qui importe tout autant à étudier comme volonté, spontanéité et liberté, aussi comme sentiment réfléchi, c’est-à-

Je

dire comme sens de l'harmonie et du beau, sens

de l’ordre moral et du bien. Tout cela, certes, tient à la vie sensible et se passe dans notre corps vivant; tout cela dépend, par un côté, de la physiologie, de la biologie, comme de la préparation des couleurs dépend en quelque facon l’art de la peinture, et de celle des matériaux de construction dépend l'architecture; mais tout cela dépasse la physiologie, et la considération n’en est point épuisée par la connaissance physiologique du cerveau humain, de son travail normal et de ses maladies. Si étroitement liée que soit à notre organisme notre vie spirituelle, la vie organique n’est pas la vie de l’esprit. Il n’a jamais été démontré que le

génie et la sainteté soient des accidents pathologi-

ques. Ni la psychologie, ni la morale, ni aucun art humain ne peuventignorer impunément les sciences de la nature; ils ne sont pourtant pas plus des chapitres de ces sciences que la science en général, la vertu et les arts ne sont des produits organiques. Ajoutons que toutes ces manifestations de la vie spirituelle ne sont pas à étudier seulement dans leur actualité; on peut et il faut les connaître dans leur histoire, dans le passé de l’humanité; c’est d'elles en grande partie que l’histoire humaine est faite. Toute cette grande histoire du passé humain, histoire des peuples, histoire de la pensée, histoire des mœurs, histoire du droit, histoire des religions, histoire de l’art, histoire des sciences, tout cela est matière de connaissance et mérite d’être considéré autrement qu’en chapitre supplémentaire de la biologie.

Mais on objectera le mot de Renan sur Les « petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites ». Toutes les sciences relatives à l'humanité, et non seulement les sciences historiques, ne sont-elles pas conjecturales et flottantes, parce que leur objet est moins saisissable, moins accessible à l’expérience que celui des sciences de la nature ?— I] est aisé de répondre, en demandant d’abord si les sciences de la nature sont tellement certaines et immuables, quand, visiblement, toute

connaissance humaine est imparfaite, précaire et transitoire, les sciences les plus fécondes étant celles qui ne cessent pas de se renouveler. Disonsle hardiment, les sciences de l’humanité ne sont ni plus ni moins conjecturales que celles de la nature; peut-être sont-elles moins avancées en quelque façon; elles sont surtout moins en crédit. Leur objet, les sciences de l’humanité l’atteignent tout aussi directement que les sciences de la nature : pour la philosophie et la psychologie, il y a l’homme pensant, sentant et agissant; pour l’histoire, il y a toutes les traces qui subsistent de l’activité humaine dans le passé, tous les monuments de l’art et de la pensée qui se sont conservés à travers les siècles; pour la sociologie, il y a l’économie des sociétés humaines dans le passé et dans le présent. Où voiton que l’objet manque à l’observation, ou que cet objet ne soit pas observable? — Mais ces expériences sont incomplètes. — Celles des sciences de la nature ne le sont-elles pas tout autant? — Mais les sciences de l’humanité procèdent d’ordinaire par approximation, par tâtonnements, par hypothèse. — Les sciences de la nature ne font-elles pas de même? — Mais les méthodes sont moins perfectionnées, moins exactes, dans les sciences de l’humanité. — Ces méthodes, dans les sciences de la nature aussi bien que dans celles de humanité,

ont besoin de se perfectionner sans cesse, et l’on travaille, d’un côté comme de l’autre, à les perfectionner. Et puis, entre nous soit dit, les méthodes valent par l'emploi qu’on en fait, par les hommes qui s’en servent; pas plus ici qu'ailleurs on ne peut dire : tant vaut l’outil, tant vaut la besogne; il faut que l’outil soit aux mains d’un bon ouvrier. Si l’on y veut bien regarder, l’histoire des sciences jusqu’au temps présent atteste tout autant les limites de l'esprit humain que peuvent les attester l’histoire de la critique historique ou celle de la philosophie, ou même celle des religions.

Pour ce qui est de l’utilité ou de la nécessité, on né peut pas dire que l’un des deux ordres de scien-. ces soit inutile ou non indispensable; et il convient d’y regarder à deux fois avant d’affirmer que l’un des deux pourrait être plus utile ou plus nécessaire que l’autre. Tous les deux sont utiles et nécessaires

à des titres différents. Au degré de civilisation où

est parvenue notre humanité, elle a besoin de les : cultiver l’un et l’autre, et elle compromettrait tout son avenir en négligeant l’un ou l’autre. L’homme vit de pain, mais il ne vit pas de pain seulement, dit l’Ecriture. On peut rencontrer des docteurs qui subordonnent l’avenir de l’humanité au développement de la biologie et à une stricte application de ses résultats, ou bien encore à une parfaite hy-

giène; d’autres prônent un système d'économie sociale, l'équilibre ou légalisation des conditions ; et l’on parle d’organiser pacifiquement les peuples, ce qui sera une grande nouveauté. Tout le monde a raison dans une certaine mesure, parce que chacune de ces thèses contient en son aspect positif un élément de vérité nécessaire; et d’autre part, presque tout le monde a tort, parce que presque tous négligent de voir cette part de vérité qui est dans les thèses d’autrui. Ajoutons que beaucoup, dans quelque ordre de science qu'ils travaillent, oublient que toutes Les sciences sont inutiles sans un condiment que ne donne, à proprement parler, aucune science, c’est à savoir le sel de la moralité.

A lire certains savants, il semblerait que l’homme ne soit pas autre chose qu’un animal susceptible d’être mis et entretenu en bonne forme par un régime approprié; à en croire d’autres, la félicité règnera sur la terre quand il n’y aura plus de riches ni de pauvres, qu’il se fera une exacte répartition du travail et de ses produits, et que tous les individus des deux sexes seront réellement égaux en droits, Ge sont de belles théories, mais qui, eu égard aux conditions véritables de notre nature et de notre existence, ne comporteront jamais de parfaite réalisation,si bien qu’il restera toujours à nous pourvoir d’une bonne recette pour supporter con-

venablement les nécessités de l’existence et celles de la vie en société, pour travailler comme il faut à l’amélioration de l’une et de l’autre.

Il faut pourvoir à l'éducation morale de l’animal que veulent perfectionner les biologistes, que les sociologues et les socialistes veulent béatifier. Sa condition n’est pas d’être établi tout de suite et d’un seul coup en jouissance d’un bonheur parfait par la suppression de toute peine et de toute À contrainte. Nous le voyons depuis le commencement en travail et avec le sentiment croissant d’un devoir à remplir envers l’humanité,petite ou grande, dont il fait partie. De ce travail, de ce devoir, qui sont sa noblesse, son titre d’homme, il ne sera jamais dispensé. Les sciences de la nature peuvent faciliter le travail, les sciences de l'humanité peuvent éclairer, embellir, amender le champ du devoir. Mais le sentiment sacré du devoir par lequel tout travail est soutenu, et sanctionné tout inté- - rêt légitime, a une source plus profonde que toute science, et sa nécessité passe avant celle de tout savoir. Il est évident néanmoins, puisqu’une édu- cation humaine, c’est-à-dire morale, est la nécessité première pour l’homme, que les sciences de l'humanité participent plus immédiatement à cette nécessité, parce qu’elles peuvent contribuer directement à cette éducation morale. Et c’est préci-

sément parce qu’une humanité nouvelle, l’humanité simplement dite, semble vouloirse créer maintenant, que l'avenir parait s'ouvrir plein de promesses pour les sciences de l’homme.

A la fin d’une des conférences qu'il a rééditées en son récent livre de l Énergie spirütuelle, M. Bergson s’est demandé ce qui serait advenu « si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques pour s’orienter dans la direction de la mécanique, de l’astronomie, de la physique et de la R chimie, au heu de faire converger tous ses efforts sur l’étude de la matière, avait débuté par la considération de l'esprit »; et il dit comment, « une fois découvertes les lois les plus générales de l’activité spirituelle, … on aurait passé de l’esprit pur à la vie », une biologie sé serait constituée « qui serait allée chercher, derrière les formes visibles des êtres vivants la forme intérieure, invisible, dont elles sont les manifestations », une médecine | aurait surgi « qui eût remédié directement aux à insuffisances de la force vitale, … par influence de l’esprit sur l'esprit »; mais, continue l’éminent philosophe, lorsque « la science de l’activité spi-

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rituelle, … traversant la vie et la matière vivante, fût arrivée de degré en degré à la matière inerte », elle se serait arrêtée brusquement, « surprise et désorientée », parce qu’elle n’aurait pu « appliquer à ce nouvel objet ses méthodes habituelles »; et « c’est la matière et non plus l'esprit qui eût été le royaume du mystère ». Cependant M. Bergson coupe court à «ce rêve », — ainsi qualifie-t-il luimême cette spéculation ingénieuse, — en déclarant qu'il n’était « ni possible ni désirable que l’esprit humain suivit une pareille marche » : pas possible, parce que, « la science mathématique existant à l’aube des temps modernes, il fallait

commencer par tirer d'elle tout ce qu’elle pouvait

donner pour la connaissance du monde où nous vivons »; pas désirable, pour la science psychologique elle-même, que l'esprit humain s’appliquât

- d’abord à elle, parce que, si loin qu’eût pu être

poussée la connaissance de l'esprit, il lui eût toujours manqué « la précision, la rigueur, le souci de la preuve, l'habitude de distinguer entre ce qui est simplement possible ou probable et ce qui est certain », qualités qui ne sont point naturelles à l’esprit humain, et qui ont été acquises par les Grecs avec la démonstration mathématique; main-

tenant, la méthode étant créée, l’on peut, « avec

une hardiesse prudente », s’avancer « dans le do-

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maine à peine exploré des réalités psychologiques 1»,

Rien n’est, ce semble, plus facile que de faire à notre sujet application de cette remarque, en approfondissant les raisons pour lesquelles les sciences de la nature ont dû prendre le pas sur les sciences que nous appelons sciences de l’humanité, et parmi lesquelles nous comprenons ce que M. Bergson appelle la science de l'esprit. Ces raisons démontrent que ce qui n'était pas possible autrefois devient nécessaire maintenant, et que ce qui n’était pas désirable est désormais une condition indispensable du progrès humain.

D'abord, pour ce qui est de la possibilité, il est bien certain que l’homme pensant, émergeant de l’animalité, condamné à lutter pour son existence dans des conditions plutôt défavorables, s’est appliqué nécessairement à une observation de plus en plus attentive du monde extérieur; que l'effort principal de sa réflexion a dû se porter vers le monde visible et premièrement sur les moyens d’assurer sa propre subsistance. Les vieilles magies, qui sont, par un côté, le point de départ de la religion, sont aussi bien celui des sciences de la nature; et les mathématiques, dont on vient de nous parler, ne sont pas nées comme une science de

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