‹ Religion et humanitéChapitre 5 sur 31 · L'énergie spirituelle · texte numérisé non relu

L'énergie spirituelle

spéculation, mais comme une science d’application, qui a gardé longtemps, dans la considération mystique des nombres, la marque de son origine magico-religieuse. Il n’est donc pas étonnant que les sciences de la nature aient paru les premières, qu’elles aient trouvé leur méthode et qu’elles l’aient perfectionnée avant les sciences de l’humanité. On peut se risquer à dire que l’homme, originairement animal, devait nécessairement utiliser d’abord son intelligence au profit de son animalité. Et il est de toute évidence que les besoins et utilités de cette animalité perfec- -tionnée garantiront toujours aux sciences de ia nature une sorte de priorité réelle — nous ne disons pas une priorité de considération —sur les sciences de l’humanité. La vie passe avant la philosophie, disait la vieille sagesse. De ce chef il n’est pas à craindre que les sciences de la nature subissent une déchéance; elles ont fait leurs preuves; et à moins que l'humanité ne devienne folle et ne veuille son propre anéantissement, elle leur fera toujours la place qui leur revient, car elle ne saurait se passer d'elles.

Mais il y a la condition : à moins que l’humanité ne devienne folle et ne veuille sa propre ruine. L'hypothèse n’est pas flatteuse à envisager; elle n’est pourtant pas impossible, ni même entière-

ment dépourvue de vraisemblance, étant donné que notre humanité n’est pas tellement confirmée en raison, et que, n’étant jamais sortie tout entière ni tout à fait de la sauvagerie, elle pourrait, sans trop de peine, y retomber. Admettons, comme il est beaucoup pius probable, qu'il n’y ait pas péril prochain de rechute complète, il pourrait y avoir au moins péril de décadence, et c’est chose encore très grave, surtout pour les peuples directement intéressés. Or, à en juger par les inquiétudes, avouées ou inavouées, de certains savants, l’on dirait que « la science », toujours sûre d'’ellemême, soit moins sûre pourtant de son avenir, craignant que les masses ne lui échappent. Cependant, l’idée d’une pareille éventualité ne se présenterait même pas à la réflexion si les sciences de la nature étaient réellement la pleine connaissance de l’homme, de toutes ses possibiiités, de toutes ses facultés, de tous ses besoins. Ce n'est pas seulement ce que M. Bergson tout à l’heure appelait l'esprit, c’est l'humanité même qui, à beaucoup d’égards, reste un mystère pour les sciences de la nature. Le fait est notable, que plusieurs entrevoient la possibilité d’un naufrage ou d’une éclipse de l'esprit humain, comme si « la science » toute seule était incapable de se sauver elle-même et d'assurer sa propre destinée, |

Ne serait-ce pas que l’heure est venue, non seulement d’une science de l'esprit, parce que la méthode de précision est créée dont cette science avait besoin et qu’elle n’aurait pu eile-même se procurer, mais parce que la crise que l’humanité traverse actuellement exige le développement des sciences de l’homme et celui d’une science vraiment humaine? Car il ne s’agit plus maintenant d'organiser seulement Ia subsistance naturelle des hommes sur ia terre, il s’agit d’organiser cette subsistance en fonction de tous les rapports humains, c’est-à-dire de telle sorte qu’un groupe humain se défende d’asservir ou d’exterminer pour son propre avantage un autre groupe humain, et que dans chacun de ces groupes la dignité humaine soit respectée en tout individu, le droit de chacun à une existence humaine qui soit à la fois libre et réglée, suffisamment garanti. Tel est du moins l'idéal qui présentement s’offre à nous, plus facile, comme toujours, à concevoir et à tracer qu’à réaliser. Le grand moyen de réalisation est une éducation humaine, qui n’est pas encore faite, et qui ne peut être obtenue que par une discipline humaine dont on peut bien dire qu’elle n’est pas encore convenablement pratiquée, dont peutêtre la plupart de ceux qui devraient y pourvoir n’ont pas même l’idée ou ne sentent pas la néces-

7à RELIGION ET HUMANITÉ

sité. Rien d’humain, nous le savons, ne peut tenir sans un effort incessant, éclairé par la raison, soutenu par l’énergique volonté du bien. Le sens du dévouement à l’œuvre de l’humanité, nous l’avons

dit, est quelque chose de plus profond que la rai-

son savante,mais la raison savante peut le servir,elle l’aide à prendre conscience de lui-même, à se régler et à se conduire au mieux de son exercice et de son fruit. Or il paraît clair aujourd’hui que les sciences de la nature sont de toute insuffisance pour diriger le progrès humain qui serait la garantie de leur avenir, et sans lequel ces sciences mêmes pourraient devenir parmi les hommes un instrument de destruction. Le progrès humain a donc besoin d’être éclairé dans sa marche, et il ne peut l’être que par les sciences de l’humanité, disons d’abord : la philosophie, critique générale de Ia connaissance humaine et synthèse supérieure du savoir humain; la psychologie, étude de l’homme, de sa nature spirituelle, de ses instincts, de ses facultés ; la sociologie, étude des sociétés humaines, de leur organisation, des fondements de cette organisation, des principes qui font leur force, et des causes qui amènent leur décadence; toutes sciences qui ne doivent pas être fondées seulement sur la considération du présent et sur l’expérience actuelle, mais aussi bien sur la connaissance

sä

Page 1