‹ Religion et humanitéChapitre 6 sur 31 · PURE CNT EN PATATE · texte numérisé non relu

PURE CNT EN PATATE

de lhistoire et sur les expériences du passé.

Nous venons de dire que toutes ces sciences, même les sciences historiques, ne sont pas plus conjecturales que les sciences de la nature. Ajoutons maintenant que les sciences historiques, même l’histoire obscure des origines, ne sont pas non plus, quoi qu’en ait dit encore Renan, à l’endroit déjà déux fois cité, «un genre de recherches qui ne s’imposera jamais et qui restera toujours à l’état d’intéressantes considérations sur une réalité a jamais disparue ». Les sciences historiques mériteraient cette condamnation si l’histoire était comprise en simple exégèse ou critique littéraire de vieux textes; tout comme les sciences philosophiques seraient chose vaine, si la philosophie n’était qu’une spéculation abstraite et non une véritable expérience de l’esprit humain sur luimême et sur son propre savoir, tout comme le sciences psychologiques seraient de pure ceuriosité si la psychologie n’était qu’un sec inventaire de nos aptitudes et de leurs manifestations ; tout comme les sciences sociales ne seraient qu’un divertissement si la sociologie ne groupait les faits humains que pour en déduire la simple théorie et disserter sur des possibilités. Mais dès que .ces sciences sont comprises, comme elles doivent l’être, “expérimentalement, c’est-à-dire comme des expé-

riences directement et minutieusement faites sur

l'humanité dans le présent et dans le passé, en vue de mieux connaître cette humanité, les principes de ses progrès et de ses décadences, les ressources de sa force et les écueils de sa faiblesse, alors ce sont vraiment des sciences, des sciences utiles et nécessaires pour l’objet qu’elles se proposent : instruire les hommes en vue de leur développement humain. On l’a dit maintes fois, et rien n’est plus vrai, le passé vit dans le présent, qu'il porte et qu’il explique. Gela étant, la connaissance du passé humain ne saurait être indifférente à la solution d’aucun des problèmes qui se posent devant l’humanité actuelle. Car il ne s’agit pas, encore une fois, d’une connaissance superficielle, toute litté. raire ou de pure érudition,mais d’une connaissance intime, d'intelligence, de compréhension et d’application.

Cependant, diront quelques-uns, il y a au moins une histoire qu’il n’est pas bien nécessaire ni même utile de connaître, c’est celle des vieilles superstitions qui ont jadis enchaîné les hommes, celle de leurs croyances plus ou moins enfantines, qui ne sont plus pour nous que de vieilles fables. Quel intérêt pressant y a-t-il à connaître le détail des anciennes mythologies et des anciens cultes, même l’histoire du christianisme, qui pourtant nous

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regarde davantage? Est-il tellement indispen- sable de bien savoir comment l’Église grecque et l’Église latine ont pu se diviser sur une question aussi palpitante que la procession du Saint-Esprit, comment Luther a pu brouiller toute ia chrétienté occidentale en soulevant la question des indul- gences, lequel de Molina ou de Jansénius a vu plus clair dans la question de la grâce, pourquoi le pape

s’est déclaré infaillible, et si la dernière des héré-

sies, le modernisme catholique, a réellement existé? Ne sont-ce pas là des questions mortes, et à quoi bon exhumer toutes ces cendres ? Au surplus, ne risquerait.on pas, en remuant ces débris, de ressusciter des querelles qui sont pour le moins superflues ?

Tout cela encore serait vrai si la science des religions ne consistait qu’à cataloguer les opinions et les pratiques religieuses qu'ont gardées et gardent encore les hommes, et à disputer scolastiquement sur les croyances du passé. Si la science des religions n’allait pas plus loin, on trouverait facilement aujourd’hui des besognes plus urgentes. Mais, pas plus qu’une autre histoire, l’histoire des religions n’est à prendre comme une simple nomenelature de documents ou de faits bien étiquetés et datés, ou comme une matière à dissertations plus ou moins sophistiques, La religion est un élément

ou un aspect de la vie dans l’humanité, elle est l'aspect ou la forme mystique de la vie dans l’individu et dans la société, un grand fait humain, non seulement dans le passé, mais encore, et tout autant, dans le présent, un fait qu'il serait par conséquent absurde et périlleux de tenir pour négligeable. Il importe, au contraire, d’en pénétrer la nature, d’en déterminer la fonction et d’en mesurer f’importance dans le développement humain. Quand même, remarquons-le bien, la religion n’aurait tenu dans le progrès humain d’autre rôle que celui d’obstacle, il y aurait encore à voir où cet obstacle séculaire a sa racine, et d’où vient qu'il s’est perpétué à travers Les siècles sous des formes incessamment renouvelées, comme se renouvelaient les sociétés où les religions ont grandi. Mais un pareil fait ne peut se définir dans une négation, et quoique les religions aient participé à toutes les défectuosités des institutions humaines, elles n’ont pu manquer d’être, elles ont été, elles sont encore un élément positif et essentiel de la vie sociale, qu’elles servent à entretenir. Occasionnellement, comme toutes les institutions traditionneiles, elles ont pu faire et elles ont fait obstacle à des progrès nouveaux, et les grandes crises politiques et sociales se sont toujours accompagnées de crises religieuses, Nonobstant les chan-

gements des formes politiques et sociales, une forme toujours plus perfectionnée de vie politique et sociale est indispensable à la conservation des sociétés humaines. De même, à travers l’évolution des religions et des morales, une forme de vie religieuse et morale, — disons, si l’on veut, religieusement morale, —- est la condition indispensable de la vie sociale.

Gette nécessité de la religion morale ou de la morale religieuse, l'humanité la sent au moins confusément, bien que beaucoup de savants n’aient pas l’air de la soupçonner et que quelques-uns aillent même jusqu’à la nier, parce que, pour l’observateur superficiel, attentif aux manifestations extérieures et communes de la vie des peuples et de l’activité des individus, l'intérêt de la subsistance se présente comme dominant toute autre préoccupation; et cet intérêt qu'il faut satisfaire, plusieurs voient moins bien qu’il faudrait aussi le régler. Dans le grand bouleversement qui s’opère actuellement parmi les peuples, ils ne voudraient trouver qu’une phase queiconque de la lutte entre les nations pour l’existence, ou de l’organisation matérielle des sociétés : crise économique et crise sociale, alors que c’est visiblement une crise humaine dans toute la force du mot, un effort général de transformation où se décide pour un temps

indéterminé l’avenir de l’humanité sur la terre. L’humanité même a été un moment saisie d’horreur devant l’extermination qu’elle faisait de ses propres enfants, et une voix vraiment humaine a proclamé, a fait accepter l’idée d’une fédération qui serait l’accord de tous les peuples dans la paix. C’est le remède nécessaire aux duels de nations, qui menacent de perdre l’humanité. Mais à peine essaie-t-on de l’appliquer, que nous voyons tous les peuples frémir et s’agiter comme si on les privait de leur plus cher privilège en essayant de supprimer où seulement de limiter Le droit qu’ils prétendent avoir de se détruire, Et nombre de sages branlent la tête sur la Société des Nations, utopie selon eux périlleuse pour les peuples qui s’aviseraicnt d’y mettre leur foi. C’est bien pourtant cette utopie qui est le sentiment profond des plus grands peuples de la terre, et ils pourront, s'ils le veulent énergiquement, tenir en respect, Jusqu'à ce que . ceux-ci se convertissent, les peuples qui ont encore le goût du sang. Mais ils devront les premiers subordonner leurs ambitions à l'intérêt moral de la justice. La garantie d’avenir de la Société des Na: tions ne peut-être que dans la profession sincère et la courageuse réalisation du grand idéal que son principal initiateur, on peut dire, semble-t-il, son véritable fondateur, a placé devant elle,

De cet idéal tous ceux qui en sont convaincus

doivent se faire les serviteurs et les apôtres. Et commeils’agit en réalité, nous l’avons déjà montré plusieurs fois, d’une transformation de la religion humaine, d’une application nouvelle et plus large du principe religieux et moral qui a soutenu jusqu’à présent toutes les sociétés humaines, d’une évolution considérable de ce principe même, c’est . cette évolution qu’il s’agit d'éclairer et de guider pour la mieux accomplir. Car il ne s’agit de rien moins que d'ouvrir et de fortifier au cœur de tous les hommes et de tous les peuples la conscience de l'humanité. Cela étant, la considération intime du passé religieux humain, l’examen des religions vivantes, l’attention au problème de. la moralité humaine ne peuvent pas, à l’heure présente, être des superfluités. Ce qui fait le plus besoin à l’humanité actuelle, à celle qui veut être, c’est, en son élite dirigeante, la conscience nette et ferme d’un commun idéal de justice à réaliser dans la paix. A la définition, à l'affirmation, à la propagation de cet idéal, il n’est pas possible que ne contribue l'examen, rel'gieusement et moralement compris, du passé religieux et moral de l’humanité. L’histoire des croyances religieuses est un chapitre important de l'histoire de la pensée humaine. L’histoire du sentiment religieux nous révèle et les res-

sources et les erreurs du mysticisme; et même les questions que nous signalions tout à l’heure comme apparemment futiles ont, en réalité, une signification plus profonde qu’il ne semble à un rationalisme superficiel. Il n’est certes pas indifférent de voir ce que nous peut donner, eu égard à la nécessité présente, notre propre tradition religieuse, et ce en quoi cet acquis a eu, a de plus en plus besoin d’être amendé et complété. Bien loin donc que lPétude historique, psychologique et philosophique du problème religieux et moral soit maintenant à dédaigner, on doit la regarder plutôt comme une condition indispensable pour le succès du grand effort qui actuellement s'impose à l’humanité si eile ne veut pas déchoir. Car nous ne proposons pas d'organiser une réclame bruyante en faveur d’un système de doctrine qui serait censé contenir le dernier mot de la vérité humaine, mais de rechercher en bonne foi, avec tous ceux qui veulent le bien et le juste par dessus tout intérêt égoïste de personne, de secte ou de nationalité, les fondements réels de la moralité, de la sociabilité, de la solidarité humaines, et de travailler sur cette base à l’amélioration de l’ordre humain.

Soyons donc tranquilles sur l’avenir de la science. L’humanité ne se désintéressera jamais d’une science vraiment humaine. L’avenir de la science ne pourrait péricliter que si les savants eux-mêmes oubliaient de se regarder simplement comme les premiers serviteurs de l’humanité, s'ils ne reconnaissaient que la science doit être subordonnée aux fins morales de l’homme, une science sans amour de l'humanité ne pouvant être qu’une fausse lumière . dont l’humanité serait excusable de se défier, et . tout-progrès étant incomplet et fragile qui n’aboutit pas à un meilleur équilibre moral des sociétés. Rien assurément n’est plus loin de notre pensée à que de blâmer ceux qui croient pouvoir « augurer

du sort de la recherche scientifique dans la société de demain », « estimer l'influence que pourra, de façon générale, avoir l’évolution sociale actuelle sur les études supérieures », « préconiser des moyens pour assurer la continuation de la recherche scien- tifique et le recrutement du personnel indispen- sable » à cette recherche. Mais il n'importe pas moins de considérer que la science n’est pas l’unique condition essentielle du progrès humain, et que même elle pourrait bien n’être pas la première

des conditions qui y sont essentielles; que le progrès humain se fait premièrement par l’intérieur, par l’âme, par le dévouement à l’œuvre de l’humanité, et que les valeurs morales y comptent plus, en réalité, que les valeurs purement intellectuelles; que l’objet de la recherche scientifique n’est pas tout entier contenu dans l’étude des sciences naturelles, tout comme le progrès humain n’est pas tout entier dans le développement d’une civilisation

matérielle et pour ainsi dire extérieure; que, par

conséquent, une science de l’humanité se fait de

plus en plus nécessaire, à côté d’une science tou-.

jours plus complète de la nature, tout comme une :

meilleure discipline morale de l’humanité se fait plus indispensable à raison même des progrès réalisés dans cette civilisation matérielle; que les études supérieures, quelles qu’elles soient, n’ont

rien à craindre de l’évolution sociale, si les savants |

se montrent capables de faire servir la science, toutes les sciences, au bien de cette évolution,

d'éclairer l’humanité sur ses véritables ‘intérêts, à :

commencer par ses intérêts moraux et sociaux, sans négliger aucun des autres; que, sans aucun doute, une société qui a souci de son avenir doit pourvoir au recrutement et à l’entretien honorable de ses savants, mais que les savants, de leur

côté, ne doivent pas se prendre pour les nouveaux

souverains d’une race infortunée qui a connu déjà trop de despotismes et de dogmatismes, et qu'il leur faut en tout se comporter comme les éducateurs d’une humanité qui n’a pas moins besoin d’être moralement instruite, élevée, confirmée en justice, que d’être physiquement ravitaillée et matériellement enrichie. À vrai dire, l’avenir de la science est dans ses mains. Cet avenir dépend des services que la science va rendre à l'humanité. Il appartient à la science de s’humaniser de plus en plus, pour grandir avec l'humanité qui se fait.

C’est pourquoi nous nous laissons aller à une prévision que certains ne manqueront pas de regarder comme une pure vision. Le progrès des sciences de l’humanité, au premier rang desquelles

nous avons l’insigne audace de placer Les sciences

religieuses et morales, étant réclamé par la nouvelle organisation humaine qui est en train de se constituer, il nous semble que ces sciences prendront, un jour ou l’autre, sans trop tarder, la place

qui leur revient, et, sans porter autrement préju- LA

dice aux sciences de la nature, dont la nécessité n’est pas contestée, pourront bien passer au premier plan de la considération scientifique. Nous avons dit pourquoi les sciences de la nature sont venues les premières, en couronnement de l'effort séculaire accompli par l’homme animal pour do-

miner la nature visible. Si maintenant l’âge de l’humanité commence, où l’homme doit enfin, par une conquête plus difficile, se rendre un peu plus maître de lui-même, l’âge aussi vient où devront s'épanouir les sciences de l’humanité. Mais ce n’est qu’une prévision; ce n’est pas une prédiction. L'événement dépend d’un si grand nombre de contingences et de bonnes volontés que nous ne pouvons le garantir absolument, bien que notre devoir soit de l’espérer,et, autant qu'il est en nous, de le préparer. |

IT

Les Sciences de l'humanité La foi morale et la raison !:

Autant qu’il est permis d’en juger par les obser- vations que nos lecteurs ont bien voulu nous adresser, nos réflexions sur le rôle et l’avenir des sciences religieuses n’ont point provoqué de trop radicales objections. Il s’en est produit cependant qui, dans leur discrétion, laissent entrevoir que plusieurs ne tiennent pas pour très sûres dans leurs méthodes et dans leurs résultats les sciences de l’humanité, ni pour spécialement utiles les sciences religieuses ; que certains redoutent jusqu’à l’ombre du pragmatisme et se défient d’une science qui ne ferait pas profession d’exister pour elle-même, abstraction faite de toute considération ou application morale et sociale; enfin et surtout qu’un

- 1. Réponse globale aux remarques et objections qui avaient été adressées à l’auteur par certains membres de l'Union pour la Vérité, à propos de la leçon précédente: publiée dans la Correspondance de l'Union pour la Vérité, juillet 1930;

assez grand nombre, en entendant parler de foi, craignent de voir diminuée l’autorité de la raison pure, seule maîtresse et guide, selon eux, d’une existence vraiment humaine. De semblables remarques et appréhensions ont été formulées au sujet des livres La Religion et De la Discipline intellectuelle, où des penseurs distingués ont flairé des tendances anti-intellectualistes. Dans la mesure où ces réserves ne procèdent pas de malentendus, elles semblent s'inspirer d’une conception absolue de la raïson et de la science qui, en effet, n’est pas celle des écrits dont il s’agit, et qui même y est combattue. L'originalité de ces écrits, s'ils en ont une, consiste précisément dans la position qui y est prise, non seulement à l’égard de la vieille théologie, mais aussi à l’égard du vieux rationalisme, apparenté, sans qu’il s’en doute, à la vieille théologie. Les explications qu’on va lire sont tout le contraire d’une rétractation. Une forme impersonnelle a été choisie tout exprès pour ia pleine liberté de la réponse, afin que la considération que nous avons pour nos bienveillants adversaires ne gêne en rien la critique d'idées qui sont depuis longtemps et même encore actuellement dominantes dans notre monde intellectuel, celui du moins qui est près d'atteindre ou qui a dépassé la cinquantaine.

Inutile de nous arrêter longuement sur le plus ou moins de certitude qui appartient aux sciences de la nature et aux sciences de l’humanité. La vraie question n’est pas là, mais dans l’idée qu’il convient de prendre et de la raison et de la foi humaine comme régulatrices de la vie. Le froid, à peine dissimulé, qu'ont la plupart des rationalistes à l’égard des études religieuses, tient à leur défiance vis-à-vis du sentiment religieux et du mysticisme, qu'ils confondent volontiers avec le fanatisme. C’est la tradition de Voltaire, qui maintenant peutêtre affecte d’autant plus de rigidité qu’elle se sent davantage menacée. Ainsi la question de la raison et de la foi, du caractère mystique de la foi morale, méritera le principal de notre attention.

Il serait oiseux de spéculer sur le degré de perfection auquel sont arrivées respectivement les sciences de la nature et les sciences de l'humanité. En un sens, les unes et les autres — et c’est, au fond, une de nos meilleures espérances, bien qu’elle ne soit pas pour nous flatter — n’en sont probablement qu’à leurs débuts, non seulement parce que l’humanité peut être qualifiée d’éternelle débu-

tante, mais parce qu’elles n’ont guère fait encore que trouver leur voie. L’apparente nécessité, — une nécessité très relative, —- que nous trouvons dans l’ordre de la nature, nous permet de classer d’après une méthode quasi spatiale et mathématique les. expériences que nous y pratiquons. Cette rigueur est plus en surface que dans le fond, car nous n’avons pas l’intime pénétration des lois qui régissent le monde visible. L’observation du monde spirituel, des faits proprement humains, peut n’être pas moins exacte, à sa manière, que celle du monde matériel; mais les résultats de ces expériences ne sauraient être classés de la même façon, dans les mêmes cadres rigoureusement symétriques, par séries mécaniquement enchaînées, les faits humains n’ayant pas entre eux le même genre de connexion que les phénomènes de l’ordre physique. Une connexion profonde ne laisse pas d'exister entre tous les phénomènes de l’évolution proprement humaine dans les collectivités et dans les individus. Les lois de cette évolution ne sont pas plus susceptibles: d’être enfermées dans nos définitions que celles du monde dit matériel; mais nous en avons, à ce qu'il semble, où nous pouvons en avoir quelque intuition plus directè, et nous en percevons tout aussi bien, mieux peut-être, l’orientation générale, Au surplus, ce n’est pas seulement dans notre

esprit et par lui que se réalise la connaissance que nous pouvons avoir de l’univers, c’est dans la connaissance même de notre esprit et de ses lois que s’achève toute autre connaissance, sans que nous arrivions jamais à la science parfaite. Sans la science de l’homme, la science de la nature est borgne et boiteuse, à moins qu’elle ne soit aveugle et bancroche.

On nous dit que les philosophes, les psychologues, les sociologues ne nous ont pas jusqu’à présent apporté de découvertes bien considérabies, rien, par exemple, qui ressemble au principe de la gravitation universelle, dans l’ordre cosmique, ou à la microbiologie de Pasteur, dans l’ordre physiologique, et qu’ils se sont fait remarquer surtout par l’incohérente variété de leurs hypothèses. Cependant les découvertes mentionnées, dont aucun homme sensé ne niera l’importanse, se présentent plutôt comme de grandes voies ouvertes à l’investigation, des indications fécondes pour l’orientation des recherches dans l’ordre de la nature, que comme des révélations profondes sur le principe même du mouvement ou sur celui de la vie dans le monde. Cela, remarquera-t-on, serait de ia philosophie. Peut-être, mais ce trait montre que les sciences naturelles attendent de la philosophie leur complément, Ajoutons que les grandes découvertes

n’ont pas manqué non plus dans l’ordre des sciences de l'esprit, mais qu’elles font moins sensation parce qu’elles sont moins tangibles, aussi parce qu’elles se coordonnent entre elles, se corrigeant et se complétant réciproquement, paraissant tellement simples, une fois perçues, qu’elles prennent incontinent un certain air de banalité. Ainsi l’idée de la science, qu’a suggérée Descartes; ainsi la distinction, posée par Kant, entre la connaissance subjestive et la réalité de l’objet. Il se pourrait également que la distinction bergsonienne, si contestée aujourd’hui, entre l'intuition et la raison, apparaisse demain comme une vérité élémentaire. Ce sont là pourtant des progrès incontestables de ia connaissance humaine, de l'esprit humain, en même temps que des orientations fécondes pour toute recherche, et non seulement pour la recherche philosophique. Ils ont été dégagés, pour ainsi dire, du fonds traditionnel de l'esprit humain, où ils ne se dessinaient que vaguement, et leurs inventeurs nous en ont fait prendre une conscience nette et précise.

Que notre pédagogie soit assez incertaine, notre science politique plutôt médiocre, et notre science sociale en désarroi, il se peut, et l’on n’a point ici la moindre envie de le contester. Le sentiment actuel et poignant que nous avons de leur insuff-

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