‹ Religion et humanitéChapitre 7 sur 31 · OST · texte numérisé non relu

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sance est la première condition du progrès à réaliser. Resteraient à trouver les moyens de l’effectuer. Ces moyens sont certainement tout près de nous; il nous manque seulement de les voir comme ils sont et de les appliquer comme il faut. Les principes directeurs sont tout découverts, mais peutêtre y aurait-il lieu de les définir avec plus de netteté, de les suivre avec plus de décision.

Le principe de toute pédagogie est que l’homme se fait, qu'il est à faire. La raison, la science, la moralité, l’habileté technique s’acquièrent par une éducation graduée, un exercice perpétuel et progressif. L'évolution qui s’est faite en grand dans l'humanité se recommence en chaque individu, Celui-:i nest pas à bourrer prématurément de connaissances, de préceptes et de recettes, mais à familiariser peu à peu avec la science et la discipline humaines, avec les travaux professionnels, pour se rendre apte à les réaliser, ses facultés se perfectionnant dans cet exercice même. Qu'on prenne garde d’opprimer son intelligence et sa liberté; mais il importe aussi de n’oublier pas que cette intelligence et cette liberté sont à instruire, presque à créer. Il peut y avoir un faux respect de l'intelligence et de la liberté, qui, dans l’enfant, commencent à n’exister qu’en puissance, et se développent seulement par des suggestions appro-

priées aux conditions variables de leur croissance.

En politique, le mouvement est donné pour une organisation internationale de i’humanité. Aucun grand peuple ne pourra désormais se suffire à lui-même ni vivre dans l'isolement. Il semble pareillement impossible, non qu'un peuple rêve encore d’asservir les autres, —- car les collectivités humaines, comme les individus, peuvent être sujettes à des crises de folie ou à des idées fixes qui sont une forme permanente d’insanité, —mais qu'il réussisse à instituer de façon durable sa tyrannie. La sagesse la plus rudimentaire con-. seillerait donc aux peuples, à tous les peuples, de pratiquer désormais une politique d'humanité en conciliant tous leurs intérêts dans la justice, le suprême intérêt de tous étant dans cet accord fondé sur la justice internationale. Y parviendra-t-on sans que des peuples fous déchainent à nouveau des cataclysmes comme celui d’où nous sortons ruinés, non corrigés? On ose à peine l’espérer. L’immense folie de la guerre ne sera bien comprise et répudiée que lorsqu'on en sentira l’atroce abomination. Les peuples civilisés ont renoncé à manger de l’homme : comment ne se sont-ils pas encore aperçus qu'il ne leur est pas plus permis, pas plus honorable, pas plus salutaire de se tuer que de se manger les uns les autres? S'ils sont des

hommes, et non des fauves, qu'ils respectent la vie d’autrui. Tant que la politique ne mettra pas tous ses soins à supprimer la guerre et à remplacer par des arrangements équitables cette solution bestiale des difficultés entre peuples, elle ne sera qu'une fausse science, un art douteux, un jeu louche, la guerre des ruseurs faisant intermède aux guerres des meurtriers.

Partout la question sociale est posée. La violence ne pourra ni la supprimer, ni la résoudre. Les plus habiles compromis ne pourront que l’ajourner. Question terrible, dont dépend l’avenir de notre civilisation, qui est menacée, non par les barbares du dehors, comme jadis ia civilisation gréco-romaine, mais par ceux de l’intérieur, Là encore la solution ne peut être que dans la plus complète justice, une justice éclairée, une justice humaine. Le bénéfice humain ne serait pas grand si, sous prétexte de supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, on établissait une facon de commun esclavage où ne serait réalisée d'autre égalité que celle de la grossièreté dans la misère. Il se peut qu’une refonte de l’organisme social soit exigée par la nouvelle économie de l’humanité, mais 1l est certain que cette refonte ne saurait aboutir heureusement si elle ne s'inspire d'un grand idéal humain.

Au fond de tous les problèmes actuels, au fond du problème humain tel qu’il se pose indéfiniment, est la question morale. Cest pourquoi l’effort de la science, en particulier l'effort des sciences de l’humanité, doit tendre à une fin morale, être tout pénétré de moralité, pour être utile et vraiment humain.

Ici intervient l’objection rationaliste de la science pour la science, de la science pure, qui n’est science qu’à condition de ne regarder qu’ellemême, sans aucune considération d’utilitarisme, quel que soit d’ailleurs le genre d'utilité qui s’y puisse rechercher. L’objection ne nous atteint pas, mais elle est fondée par un côté, et elle peut s’autoriser d’un principe qui est applicable à toutes les sciences, en tant que celles-ci ont pour objet l’observation du réel. Le commencement de toute science et de toute critique est de voir les choses comme elles sont, non comme on souhaiterait qu’elles fussent. Il serait ridicule de procéder autrement dans les sciences naturelles; mais la même méthode s'impose aussi rigoureusement aux sciences historiques et à toutes les sciences de l'humanité, bien qu’elle y soit d'application plus

difficile et plus délicate.Et la méthode serait dangereuse, qui consisterait à prendre pour guide dans ces sciences un intérêt particulier, cet intérêt fût-il celui d’une nation, et quand même il affecterait une certaine couleur de moralité. L'intérêt que l’on prétendrait servir ainsi serait un faux intérêt, qui ne serait pas vraiment humain, on penserait le sauvegarder par des hypothèses commodes, qui ne seraient commodes que pour l’égoisme individuel ou coilectif; et l’on travaillerait pour le néant. Tôt ou tard la réalité se vengerait du parti pris contre elle; plus colossal aurait été le faux, plus grotesque finalement il apparaîtrait, et plus profonde serait la déconfiture. Mais il ne s’ensuit pas : que l'intérêt de la moralité dans notre monde humain soit à considérer comme un intérêt secondaire, qui devraït passer après celui de la vérité : les deux, celui de la moralité vraie et celui de l’authentique vérité, se confondent. Le pragmatiste ne serait point à louer, qui voudrait nous faire prendre pour vérité certaine dans l’ordre scientifique une illusion qui semblerait bienfaisante dans l’ordre moral : une illusion constatée ne saurait être hienfaisante. Mais le rationaliste serait tout aussi bien à blâmer, qui croirait pouvoir suivre sans aucune considération d'ordre moral et humain la recherche de la vérité. Car le bien total de l’hu-

manité reste le but suprême de la science comme de toute activité humaine. Si la recherche scientifique n’est qu’un exercice de curiosité inteliectuelle, elle deviendra facilement inutile, ou bien elle aboutira, sous une apparence de logique, à des conclusions inhumaines.

Ce n’est pas que la situation soit tout à fait la même à cet égard pour les sciences de la nature et pour les sciences de l'humanité. L’univers en son aspect physique n’accuse aucun trait de moralité. Les sciences de la nature ne touchent pas directement aux problèmes de la vie morale et sociale des hommes. Leur tort même pourrait être, et il est quelquefois, de vouloir résoudre ces problèmes à elles seules, par les moyens qui leur sont propres, comme s’il était possible et permis d’en faire une application brutale à l’ordre de l'esprit. Certains biologistes, par exemple, ont des hardiesses singulières, et ils auraient tôt fait de réformer le genre humain s’ils en avaient la conduite. On a pu lire dans un très grand journal, vers la fin de l’année dernière 1, le résumé d’un programme qu’a tracé, pour le perfectionnement de notre espèce, un savant docteur, et que recommandait un membre de l’Institut : étant données les trois races

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