V. — La gourmandise
L'homme est le seul parmi les êtres vivants qui abuse de ses organes digestifs. Alibbbt.
L'obésité amoindrit et déprime.
Debovs.
Plus occidil gula quam gîadius.
« La gourmandise est un amour déréglé du boire et du manger (1). » Elle est le contraire de la tempérance.
Les Romains furent des gourmands : Lucullus et les Césars sont célèbres à ce point de vue et l'on rapporte qu'à cette époque de débauche on allait jusqu'à nourrir les murènes de chair humaine. Elles étaient préférables ainsi, paraît-il ! Au Moyen Age il y eût de « franches lippées » ; Rabelais glorifia les beuveries de son siècle ; les Bourbons furent de bonnes fourchettes et le xvni* siècle fit la noce : luxure et gourmandise. Au xix% Brillat-Sava-
(1) Déf. du cat.
rin, dans son livre la Physiologie du goid, exposa la théorie de la gourmandise, différencia les gourmands des gourmets et ne manqua pas de signaler qu'on a fait de la gourmandise une science politique, philosophique et diplomatique.
Aujourd'hui la gourmandise est devenue le vice bourgeois.
Chez les bourgeois, dit quelque part le D^ Lucien Nass, et pourvu qu'on mange... ou qu'on aime, on ne s'ennuie jamais ». Ils n'ont certainement pas le temps, d'ailleurs, puisque Ion a calculé, d'après Réveillé-Parise, qu'un homme qui aime la bonne chère prend quarante fois plus d'aliments qu'il ne faut. C'est là un gros travail, une grande affaire et le glouton ne fût-il pas doublé d'un luxurieux, ce qui est rare, s'use vite et s'enlaidit de toutes les façons. Au moral, il est l'esclave de sa passion, au physique il a le visage déformé, la physionomie bestiale et son corps perd ses formes normales. Il est la victime des intoxications alimentaires. Les affections du tube digestif et de ses annexes sont son partage. La dyspepsie, la goutte, le diabète, la lithiase, l'obésité, le rhumatisme, les cardiopathies, l'asthme, les catarrhes, les névroses, la sciatique, l'eczéma, les migraines, la néphrite albumineuse, sont ses compagnons habituels et ils se familiarisent d'autant plus avec lui que ses ascendants ayant eux-mêmes été des gourmands les ont connus un peu. Bref, il est ou sera
un arthritique et la suralimentalion fera éclater chez lui l'une des maladies ci-dessus qui sont les manifestations, les aspects divers de l'arthritisme. De plus, sa résistance aux influences extérieures sera fort diminuée.
La grande cause de tous ces troubles est sans doute la suraUmentatiou mais surtout la surahmeutation carnée qui détermine la production dune grande quantité d'acide urique. Celui-ci s'élimine par tous les exutoires qui s'offrent à lui, envahit toutes les voies d'excrétions possibles et, là où il passe, détermine une maladie dont la nature, les symptômes et les effets varient naturellement avec l'organe ou le tissu qui en est le siège.
Les poisons d'origine alimentaire pourront, par exemple, déterminer une sorte de dyspnée, que lïuchard et ses élèves étudièrent naguère, tout comme ils pourront provoquer des troubles circulatoires, cutanés ou cérébraux, l'artériosclérose et ses conséquences.
Le végétarisme permet d'éviter toutes ces maladies et la sobriété rigoureuse est cause qu'on les ignore. C'est là, on en conviendra, une ignorance fort agréable.
a M. Irving Fischer (i) vient de démontrer que les végétariens résistent mieux à la fatigue que les carni-
(i^ lievue scientifique, 10 (é\Tier 1909.
vores et M. A. Haig explique le phénomène en accusant l'acide urique engendré par la viande. ;
» On sait que l'acide urique rend le sang visqueux, d'où surmenage pour le cœur.
» En outre, les viandes renferment des poisons et des résidus s'éliminant d'une façon insuffisante.
» Les végétaux riches en composés ternaires (corps gras et hydrates de carbone) sont pauvres en composés quaternaires (albumines). Les composés ternaires s'éliminent facilement car ils s'oxydent complètement dans l'organisme et s'éliminent sous forme d'eau et d'acide carbonique. »
A ce point de vue il est regrettable que nos populations restreignent ou abandonnent l'usage de la vieille soupe française pour lui substituer de la viande (1) agrémentée de sauces de haut goût dont les effets nocifs sont encore aggravés par l'abus des boissons fermentées, des alcools et des liqueurs.
A propos des méfaits de la suralimentation et, à plus forte raison de la gourmandise, il y a beaucoup à dire, car ils sont innombrables. On pourrait écrire de gros et de très gros volumes sur ce sujet avant de l'épuiser. Le cadre de ce travail ne nous le permet pas. Il nous suffit, d'ailleurs, de les indiquer, d'en faire une esquisse rapide pour faire haïr la gourman-
(1) Les mauvais effets de la viande sont relatés en maints endroits de l'Ecriture Sainte, Ecclésiastique, xxxvii, 33.
dise. Cette iiaiue-là est féconde, car elle équivaut à Tamour de la sobriété, cette vertu dont les médecins et les moralistes, les théologiens (1) et les philosophes s'accordent à célébrer les bienfaits.
Ecoutons le conseil de l'un de ces hommes de pensée. Il est bon. Le voici : « Sois sobre dans les repas, sans affecter la sobriété, dîne peu, ne soupe point, si tu veux conserver la santé, le premier des biens de ce monde » (2).
(1) Ecclésiastique, xiii, 28, 29, 30 ; xxxi, 24.
;2) Cbrvàhtès, Conseils de Don Quichotte à Sa)icho.