‹ Religion et patrieChapitre 5 sur 7 · EN · texte numérisé non relu

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MEs FRÈRES,

C'est la première fois que des élèves de notre Séminaire sont appelés sous les drapeaux en vertu de la nouvelle loi militaire. Nous avons pensé, mes collègues du rabbinat et moi, ainsi que le dévoué directeur de notre école théologique, que ce fait intéressant ne devait pas rester complètement inaperçu, et qu'il nous appartenait d’adresser à nos futurs rabbins, au moment où ils partent pour l’armée, une parole d'encouragement et une parole de bénédiction.

Sans doute, depuis vingt ans que fonctionne le service obligatoire, des milliers de jeunes Israélites ont quitté leurs foyers pour payer leur dette à la patrie. Nos souhaits n’ont jamais manqué de les accompagner au régiment.

Mais aujourd’hui nous sommes en présence de quelque chose de tout nouveau : ces trois jeunes

conscrits, qui répondent à l’appel de la loi, sont destinés à partager prochainement avec nous le fardeau du ministère sacré, ils auront à diriger les destinées religieuses de quelquesunes de nos communautés, à porter aux fidèles la parole de vérité, les enseignements de la foi et de la morale. N’est-il pas juste de leur témoigner notre sympathie et de leur assurer, au nom du judaïsme si largement représenté ici, que cette sympathie les suivra partout où ils iront?

Il se peut, mes frères, qu’on nous attribue le désir de faire une manifestation publique pour répondre aux attaques dont nous avons été l’objet précisément à propos de la loi militaire. On n'aura pas tout à fait tort. Vous savez avec quelle bonne foi certains publicistes ont prétendu que le judaïsme français s’ingéniait à tourner cette loi et à soustraire ses futurs pasteurs à un devoir qui s’impose à toute la jeunesse française: propos insensés qui ne mériteraient pas l’honneur d'être relevés, s’il n’était pas vrai que les calomnies les plus grossières, les plus incroyables finissent par faire leur chemin jet trouvent accueil

auprès des âmes simples et ignorantes! Il ne nous déplaît pas de protester solennellement, puisque l’occasion s’en présente, contre des procédés de polémique qui sont un défi à la vérité et à la justice, un outrage à la patrie, un déshonneur pour la cause que l’on se targue de servir, pour la religion dont on se réclame et qui, loin de se faire complice de passions haineuses, ne veut et ne peut prêcher aux hommes que l’union, la tolérance et la charité.

Il y a cent ans, mes frères, que la jeunesse israélite à été admise par la Révolution à l'honneur de revêtir l’uniforme de l’armée française. Nous avons appris de la bouche de vieillards qui ont conservé, par tradition, le souvenir de cette grande époque quelle émotion, quelle effervescence régnèrent alors dans nos familles. On était fier de pouvoir se donner au service de la patrie sous sa forme la plus précise et la plus noble; on se sentait relevé par là d’une antique déchéance, Mais en même temps un problème redoutable se posait devant les esprits. Comment concilier les exi-

gences du service militaire, si exclusif, si impérieux, avec les multiples prescriptions de la religion ? Comment accomplir les devoirs du soldat sans négliger ces pratiques pieuses auxquelles on était attaché par les liens les plus puissants, qui avaient coûté assez de sacrifices dans le passé pour avoir droit à tous les respects ? Conflit douloureux, mes frères, entre des devoirs également chers et sacrés, débat tragique qui était bien fait pour troubler les consciences et déchirer les âmes!

Nous devons au grand Sanhédrin, qui apparaît presque à l'aurore de notre histoire moderne, une reconnaissance éternelle pour avoir fait taire ces scrupules et résolu cette contradiction. Avec une remarquable fermeté d'esprit et une grande intelligence des besoins nouveaux, il déclara, entre autres décisions doctrinales qui sont devenues la règle souveraine de notre conduite, que « tout prescrit a l’Israélite français l'attachement et la fidélité à sa patrie; que tout l’oblige à ne point isoler son intérêt de l'intérêt public, nisa destinée non plus que celle de sa famille de la grande famille de l’État; qu'il doit s’affliger de ses

revers, s’applaudir de ses triomphes et concourir, par toutes ses facultés, au bonheur de ses concitoyens ». Comme conséquence immédiate de ce principe, le Sanhédrin proclama que « tout Israélite appelé au service militaire est dispensé par la loi, pendant la durée de ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui ». Ce langage était aussi net et décisif que possible. Dès lors nous pouvions remplir le premier des devoirs civiques sans regrets et sans déchirement de conscience.

Assurément, pour nos futurs rabbins, le sacrifice est considérable. Non seulement ils sont obligés de s’arracher, comme tant de camarades de leur âge, à des travaux qui leur sont chers, à un milieu paisible et studieux où ils se préparent, sous la direction de maîtres vénérés, à une sainte mission, mais encore ils se trouveront plus d’une fois dans la nécessité de transgresser des observances religieuses qu’ils ont scrupuleusement respectées jusqu'ici, et dont la garde sera un jour confiée à leur vigilance. Cependant ce sacrifice, ils l’acceptent avec résignation, avec bonheur

même; car c’est la loi du pays, c’est la patrie qui le commande.

Ce sacrifice n’est pas le premier que nos jeunes élèves auront fait à l'amour de la France. La plupart d’entre eux nous sont arrivés de ces provinces de l’Est, restées françcaises malgré tout, et où tant de cœurs battent en secret pour la France. Poussés par une sincère vocation, ayant l’ambition de devenir plus tard des pasteurs d'Israël, ils auraient pu faire leurs études dans un séminaire en Allemagne, et aspirer à l’honneur de se voir placés à la tête d’une communauté sur le sol natal. Mais non : dès leur enfance, ils ont entendu faire l’éloge de la France dans les conversations intimes du foyer paternel, ils ont appris à l’aimer de loin comme la patrie des nobles idées, où toute honnête activité peut s'exercer librement sous la protection de lois équitables, et ils n’ont pas hésité à s’éloigner de leur famille pour avoir le droit de servir la France. Ils se sont résignés à ne revoir leurs parents qu’à de longs intervalles, avec de grandes difficultés et comme à la dérobée.

Leurs parents ont accepté de leur côté les

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