LES ANNIVERSAIRES 1 M JUILLET
Mes Fils , mu» Filles,
Aujourd'hui que la fête du triple anniversaire est achevée, et qu’avec le bruit du canon , le sou des i nst rumens , les prières des églises, le frémissement des armes, les cri» de la foule, la fumée des feux de joie, se sont évanouies les préoccupations dont vous a diversement saisis la comoiémo ration de ces trois grandes journées; aujourd'hui je réclame de vous, pour la voix de Saiwt-SiiioNj restée silencieuse au milieu de tous ces vains retentisse mens , une oreille attentive et des cœurs religieux. Je ne viens pas toutefois t imprimant tour è tour à mon langage un deuil
ofliciel et une allégresse concertée, célébrer avec mie banalité solennelle F héroïsme des combattons de juillet et jeter mes paroles comme un stérile hommage b leur gloire» Je ne viens pas non plus, affectant une rigoureuse sévérité, demander compte au pouvoir de Fnvcugle politique qui restreint dans un cercle étroit la portée de cette dernière période d’une vaste l'évolution, et me faire, contre lui , des ossemens de généreux martyrs une arme inexorable, Mais je veux, après avoir retracé Fin (lu once de cet événement sur les destinées de la Fronce eL de F Europe, et signalé les fautes que commit votre société pour en avoir méconnu le caractère, renouveler, au nom de mes Pères, de salutaires aVertissemeiis * et vous rappeler, déjà même vous indiquer les efforts constella* de notre association pour ouvrir à Fbuinanilé, victorieuse du passé, la roule de F avenir* Et qu importent les tables d’airain et les menu mens dressés en l'honneur des morts, si l’arbre piaulé sur leur tombe rTolfre point d’ombrage et de fruits aux vtvaus? Et qu’importe la pompe d'un anniversaire, si, en exaltant un beau jour, elle i Feu promet pas de plus beaux encore, si avec Je souvenir elle ne sole ni lise pas Fespérance? Le sang de vos frères a coulé, il n’a point été rendu fécond; et, comme une tache ineffaçable au milieu de vos fêtes resplendissantes , ce sang reste là, ce sang crie et prend um voix qui retentit toujours» Mais que dis-je? tandis qinci vous vous réjouissez , faute de vos justes secours , en Pologne Von combat et Fou s’égorge î et le sang des Polonais n’esUil pas aussi celui de vos frères?
Âh 1 répondez ! vous qui , trois jours durant, avez rassasié votre curiosité de tous les spectacles dont on vous g an) usés, acteurs ou spectateurs dans ccs cérémonies multipliées, de quelles émotions avez-vous senli tressaillir vos
( âG(J )
aujcs? dans quels regards avez-vous vu éclater la lia mine do l'enthousiasme éteinte dans vos propres yeux? Juillet, avec sim soleil brillant, vous a-t-il rendu celle courte mais enivrante sympathie des trois jours? Non, non! Pour que que vos cœurs battent à IT unisson , pour que vos mains se cherchent et s’étreignent avec énergie, pour que vos yeux reluisent d'une commune ardeur ou sc gonflent de délicieuses larmes, il faut que devant vous* terrible, se déploie I ennemi ; et là, au bruit du canon qui vomit la mitraille, h I ombre de vos drapeaux noircis de poudre et troués par Les balles, aux rudes accens de voix grossières répétant les hymnes de gloire et de liberté, sur le corps de vos compagnons expirons, sanglons vous-mème , vous savez , en haine de 1 ennemi, vous aimer en frères , éprouver les transports d une ravissante coin ni union de senti mens , et c’est là le vrai jour de lèle ! Maïs lorsque le canon gronde pacifiquement votre victoire s lorsque de nombreux orchestres et d harmonieuses voix redisent, en les embellissant, vos hymnes triomphantes , déjà, déjà étrangers les uns aux autres, divisés, méfions, injurieux, vous parodiez l’allégrosso, et Fombrc des tombeaux se projette triste et pâle au travers do vos l'êtes mensongères ! Dér ision ! les joies de I anniversaire , à vous qui ne connaissez pas même celles do lendemain! Eh! pour admirer ensemble ces morts* pour vous réjouir ensemble de ces trois journées, que savez-vous aimer ensemble? quel lien vous rattache tous à un but commun :J Non ! vous n’avez pus de religion cl vous n avez pas rie fêtes ! Laissez-moi donc aujourd’hui , au nom de la religion Saint-Simon ion ne , essayer , en vous montrant la révolution de juillet sou s sa lace véritable, de vous unir dans î amour, la science et la pratique île l’immense avenir, dont, radieuse, elle vous ouvrit le seuil sacré!
Ll d’abord , afin do saisir plus facilement la mm tia> connu de cet événement , revenez avec moi, d’un pas ra~ pîde, sur les quinze années qui en précédèrent I1 explosion,
La Franco avait achevé l'initiation violente de TEdropc h la liberté; lasse de combats* parce qu’elle a rempli sa tâche , et cédant h vingt peuples conjurés, armés contre die de ses propres bienfaits , elle cherche un antre aliment h son ardeur , et, après avoir étonné le monde de son aclivité militaire, clic déploie une vaste activité intellectuelle.
Le gouvernement représentatif* transaction entre la révolu lion et l’ancien régime * remet en présence le droit divin et les droits de C homme, la légitimité et la souveraineté du peuple r Je despotisme et la liberté , le catholicisme et h philosophie , dont i! offre dans son sein les él émeus hostiles monstrueusement accouplés.
Dès lors , il y d pendant quinze ans comme un long inventaire de toutes les croyances, de toutes les opinions, de toutes les théories , de tous les systèmes , de tous les actes , de tous les personnages qui sc sont manifestés dans la grande lutte du moyen are et de l’époque moderne* Toutes les poussières sont remuées, toutes les cendre exhumées , toutes les ruines recrépies ou couvertes de fleurs * tous les fan lûmes évoqués * tous les rêves recommencés , toutes les superstitions réintégrées* C’esl l’âge d or des apologies, des oraisons funèbres, des mémoires, des biographies; c’est la saison des chartes, des codes, des poétiques* Tous les procès sont révisés , tous le s noms remis dans lu balance; tous les partis frappent des médailles et ouvrent des martyrologes* La France, qui .pendant presque toute la durée du dix- huitième siècle et le commencement du dix-neuvième, s’était sous tou Les les formes connuu niquée aux autres ualious, avec la paix *
rjni la ccmiiQO dans ses anciennes limites, se laisse imposer sans honte et sans regret tout ce qu*k leur tour les étrangers pouvaient lui communiquer, et introduit ces nouveaux élémens de discussion dans la controverse ardente, grave , solennelle , qu'elle institue sur toutes les questions de politique, de religion, de morale , de philosophie, de législation et d'art, l^ti face du passé qui pousse sa restauration jusqu'à l'insolence , et de la révolution qui pousse sa justification jusqu'au cynisme, entre la légitimité qui se retranche derrière les créneaux de la féodalité, et la souveraineté du peuple qui s'adosse h la sanglante Montagne, entre le chêne de suint Louis frappé de ht foudre populaire et r arbre mutilé de la liberté , entre Porillammc et le drapeau tricolore, entre l'antique chevalerie avec ses éperons d'or et ses vieux écussons; et la légion à la fois pacifique et guerrière que décore l'étoile de l’honneur , entre le catholicisme et la philosophie qui rentrent, en lice, Genève contre Rome , parlement contre Sorbonne , PorL Royal contre société de désus, Rescartes contre Bacon, Encyclopédie contre Évangile , enfin entre le gothique Saint-Denis, qui semble prêt à ressusciter avec sa monarchie féodale et dévote, cl le frais Panthéon , qui menace de surgir avec ses colosses d'anarchie et d’incrédulité, la l 'rance s'interroge, fait en quelque sorte son examen de conscience, et au milieu de la confusion déco chaos qui (fermente , dans ce vaste pêle-mêle oh se délient , se heur* Lent , s'ont re-choque lit par lambeaux plusieurs siècles fameux cuirassés de puissantes armures , ou armés de terribles machines de guerre , au bruit discordant d'innombrables paroles, elle vu, non pas faisant purement Œuvre d'érudit et d'antiquaire , mais poursuivant une solution
conciliatrice de ces divers problèmes, qui lui permette (]r> ne rien brûler de tout ce qu'elle a adoré!
lit néanmoins, grâce b la paix , elle regagne peu y le cœur des nations qu'elle s'était aliéné par la guérie : respectable même dans sou abaissement , b cause do sa solide unité que n'avaient pu entamer los (lots de deux invasions, elle fuit, sans rougir, è ses vainqueurs d'un jour, de loyales avances, et leur tond sa main désarmée de son gantelet de 1er; die épouse la cause des peuples de l'Allemagne frustrés dans l'attente des royales promesses de liberté; elle applaudit h f Amérique qui abjure la tutelle de l'Europo marâtre, lasse do faire b P Espagne, comme il un mendiant superbe , Pa unième de ses galions* Elle rentre en grâce auprès des rois par sa promenade au-delà des Pyrénées , et trouve grâce auprès des peuples par le libéralisme d'Àndujar ; elle appelle de ses vœux la Russie au-didii du Balkan» et corrige la misère des vues politiques de son gouvernement par Pélan avec lequel elle vole au secours de la Grèce, et jette sa civilisa lion sur les côtes sauvages d e l’Afrique*
France, noble France, toujours fidèle h ion caractère de peuple éminemment apôtre, prêtre , religieux , moral r Va , glane encore quelque gloire par ton prosélytisme de civilisation , par la largeur de tes sympathies , par ton pressant besoin d’ordre, examine, rapproche, compare avec une incroyable ardeur toutes les théories scientifiques et toutes les théories industrielles ; cherche !
El alors un homme passa , éleva une voix haute et majestueuse, incomprise, si ce n’est d'un seul; Saunt-Siau» proclama une nouvelle morale*
Et cependant le pays de lin dus (rie, l’Angleterre, où la
féodal îl 6, tardivement implantée, après a voir réuni rn un ttirps la nation morcelée* demeura enracinée, en perdant dn bonne heure son caractère guerrier , et résilia au trône e# se déclarant la protectrice hautaine de la bourgeoisie; où la Home des papes, comme celle des Césars , ne pni jamais profondément établir sa mystique domination; isolée au milieu des mers, vaste champ qu'elle laboure de ses flottes et dont elle attend ses plus riches moissons; asseyant sü capitale sur un fleuve , grand chemin qui court h l'Océan , sa royauté au milieu d'une aristocratie agricole ou manufacturière , sa magistrature suprême sur un ballot de laine, et ses étendards sur des comptoirs; l'Angleterre ajoute îr ses relations commerciales déjh si multipliées, embrasse le globe entier dans ses lointaines explorations; et , s’arrachant à la complicité de la sainle-allinnce * entre dans In voie de la réforme parlementaire, se réconcilie peu a peu avec la France, dont la fongueuse démocratie ofc le système continental l’avaient rendue la plus redoutable ennemie; fait un pas hors de son étroit protestantisme par l'émancipation des Catholiques , prépare par cotlc mesure la constitution de son unité, et jetant un triste regard sur la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, que l'industrie , au milieu de ses productions accumulées , abandon do è l'indigence, et que le travail, au milieu de ses perfections mécaniques , voue h l'opprobre légal de l'aumône ou h un affreux désespoir, elle chercha vainement un remède à tant de maux dans sôs théories industrielles, elle s’inquiète et souffre.
El alors Saint-Simon apporte h l'industrie une loi nouvelle qui ia délivre h jamais de ses désordres et de ses misères*
Et cependant le pays de la science, F Allemagne , où la
féodalité , sans avoir été violemment attaquée par un vaste développement industriel que lui interdit sa situation , sur vit dans de nombreuses divisions qu’a cessé d’unir un lien commun; oit la loi > après avoir témoigné de sa sincérité par la réforme ardent© de Luther , n'a point reçu de mortelles atteintes d’une philosophie purement spéculative; partagée en une Foule d’états, et dès lors incapable d’agir fortement sur elle-même et sur les autres peuples eu s’em parant d’une dictature; abandonnant ses sa va ns à \%iipcndance de leurs méditations solitaires , et poursuivant F unité dans le monde intellectuel sans songer k les miîr entre eux, tandis que rAngleLerre, du moins pour se liv rer aux t rn v a ux i n duSt ri ois , fo rui e de g ross i ère s associa* lions ; l'Allemagne reprend avec un zèle perse véraM m investigations multipliées, scs études approfondies de b civilisa Lion antique , ses innombrables comment aires de toutes les poésies , ses sagaces interprétations de tpu$ les mythes, de toutes les allégories, de tous les symboles; étend ses recherches jusqu’aux limites de t’ univers spirituel, et, grâce au développoiuenl des idées de la France dont dlr apprécie mieux les bienfaits sanglans, commence h toucher au monde matériel, qu’elle a va il dé da i g ne u sein eut foulé a nx pieds , en mente temps qit’ellu aspire à une unité politique; et toutefois , pauvre an milieu de scs trésors de science , comme l’Angleterre au milieu de ses richesses industrielles* elle cherche vainement un remède h scs sou lira née e dans ses théories scientifiques, elle s’inquiète* soupire et mcl Et alors Saist-Simos apporte à la science une loi mavcllc qui l’affranchit b jamais de sa douloureuse anarchie* Ainsi , pcndanL les quinze années de la restau ration, Icê nations les plus avancées de b Europe ? la France, l' Angleterre et l'Allemagne- continuent h marcher dans la tonie
rjiii leur est propre ; partout de vos les désirs , dimmcnse& besoins ■ des rêves unions ! Et les regards se tournent vers !ii France qiji sympathise avec tous les intérêts , Ions les travaux» tous les pressenti meus I
Enfin le jour arrive où h vieille dynastie qui présidait aveuglément k ce développement de tant de forces , lassée de ces perpétuelles oscillations dont le trône était le centre toujours mobile, voulut s’arrêter, et s'arrêter dans le passé* Soudain le libéralisme, que le mauvais succès de ses conspirations avait attiédi, se ranime, pousse un cri, combat; vous savez le reste*
Ahl qu’il fut beau ce soleil de juillet , caressant de ses purs rayons le drapeau tricolore qui flottait au front des édifices , rajeunissant toutes les vieilles gloires , brûlant comme le divin enthousiasme des fils plus grands que les pères , éclairant le magnifique speetade d’une nation qui tout entière avait tressailli et pensé , et tout entière au raiî agi comme Paris , salué enfin par d*un animes bénédictions , et par des cris dJ espérance, comme le précurseur de jours nouveaux, pleins de joie et de bonheur !
Alors, au milieu de toutes les voix qui exaltèrent les vainqueurs , une voix s’éleva ignorée du plus grand nombre ; dotait encore la voix de Saekt-Simok» parlant» non plus du l’cmd de la solitude nu par la bouche d’un disciple unique , mais h la tête d’iiiio association chaque jour plus nombreuse, et par la boudin deux disciples nuis , chefs de la religion nouvelle*
Mes Pères ,
Vous seuls alors pouviez glorifier le présent, vous qui seuls connaissiez le passé, et seuls prépariez revenir* Vous
SCü U compreniez toute la grandeur fie cet événement , et dons un langage calme ? parce que tous 1" aviez prévu, grave, parce que vous enseigniez ce qui restait à faire, vous adressâtes aux Français ccüc proclamation*
Mon Fils, lisez la proclamation de nos Pères.
Baud, prédicateur, lit h proclamation suivante qui fui affichée sur les murs de Paris , le 5o juillet*
PROCLAMATION DLSClIliFS RK T. A DOCTRINE SA INT-SI MONHttAH,
fr Français,
n En fans privilégiés de l'humanité, vous marchez glorieusement è sa tétc I
n ILS ont voulu vous imposer le joug du passé, ïi vous qui Taviez rléjh une fois si noblement brisé; et vous venez de le iriser encore * gloire à vous î
» Gloire à vous qui , les premiers , avez dit aux prêt m chrétiens, aux chefs de la féodalité * qu'ils n'étaienL plus faits pour guider vos pas! Vous étiez plus forts que vas nobles et toute celte troupe d'oisiFS qui viraient de vos sueurs parce que vous travailliez J vous étiez plus momtT et plus instruits que vos prêtres , car ils ignoraient vos travaux et les méprisaient. Montrez -leur que , si vous les avez repoussés, c’est parce que vous ne savez t vous ntvoulez obéir qu'à celui qui vous aime, qui vous éclaire et qui vous aide, et non à ceux qui vous exploitent et se nourrissent de vos larmes. Ditesdeur qu’au milieu de vous il n'y a plus de rangs , dlionneurs eide richesses pour V oisiveté , mais seulement pour le travail* Ils comprendront alors votre révolte contre eux; car ils vous verront chérir , vénérer . élever les hommes qui se dévouent pour votre progrès.
» Nous avons partagé ras craintes , vos espérances , et bons nous glorifions de votre triomphe car c’élnit pour le progrès que vous craigniez, que vous espériez, et c’est pour I e prog rcs *[ u e vo us i ri o ni p liez . N o u s s y tnpa l h î s ons a v cc vous, cor c’est dans vos rangs que nous avons pris l'habitude des sentimens généreux , et c’est par des efforts sem- ]>Iab les aux vôtres que , long- temps avant la plupart d’entre vous, nous avons appris a nous dévouer à l’humanité; écoutez- no ü s donc 1
» Gloire iï vous, en fan s de Vmenlr , vous avez vaincu le passe î
» Assurez votre triomphe ; rendez désormais impossible une lutte qui vous menace encore , et qui aurait encore ses victimes et ses bourreaux si une pensée nouvelle, que Inhumanité cherche depuis un siècle , ne venait pas donner à votre union une force capable de faire disparaître à jamais ces fantômes d’un passé que vous ne voulez plus*
d Sachez pourquoi les prêtres et la féodalité, malgré les coups mortels que vous leur avez portés dans les jours de noire glorieuse révolution , ont pu surgir , ardens u reconquérir une puissance qui ne leur appartient plus; c’est qu’il leur restait encore un lien d ordre * à'union , et qu’il n’en existe aucun entre vous; c’est qu’ils conservaient un souffle de vie , tandis que vous ne vivez pas encore; car, avec un héroïque dévouement, vous ignorez V ordre , V timon qu’il doit enfanter* car vous avez eu tant à combattre, à détruire p que vous n’avez pu songer encore à unir , à édifier.
» La féodalité sera morte à jamais lorsque TOUS les privilèges ni; la naissance, SANS EXCEPTION * seront détruits, i:t que chacun sera placé suivant sa capacité