‹ Religion Saint-SimonienneChapitre 42 sur 46 · LES HOMMES POSITIFS · texte numérisé non relu

LES HOMMES POSITIFS

Enfans m Saint-Simon ,

Nous devons essayer, dans l'accomplissement de notre apostolat, de trouver pour chacune des classes de la so~ ciéléle langage le plus capable de la toucher cl de la préparer ii l'ordre nouveau que nous venons fonder* Jusquà ce jour nous nous sommes adressés surtout aux hommes que leur enthousiasme, leur dévouement à b cause de la liberté, leur dégoût du présent , leur ardente curiosité de l’avenir, disposaient à sympathiser avec nous, et, malgré l’effroi que leur inspiraient nos formes hiérarchiques et religieuses , nous avons pu nous recruter parmi eux , et déposer en eux des principes qui s'v développent avec fruit.

Mais en continuant b agir sur eux avec mie in licence proporlionnêeà la manifestation chaque jour plus frappante de noire amour delà liberté* nous ne devons pas négliger d'autres honnîtes dont nous n* avons pas encore entamé les rang» immobiles et impénétrables ; je veux parler des hommes fûsütps, et par ce nom j 'entends les gens d'affaires, d'argent, de calcul , de pratique; gens qui maudissant les théories, traitent du rêvés , de chimères, d’ utopies toutes les idées d'innovation , les écartent comme des fantômes insaisissables et dangereux , et n'onl de foi qu'a ce qu'ils .voient, louchent et palpent; gens qui auraient h notre doctrine , encore spéculative , impitoyablement fermé tout accès et refusé de tendre la main; mais qubujourd'huï, grâce à un commencement de réalisation , b une propagation active et aux signes des temps devenus plus visibles, nous pouvons aborder sans être repoussés par ces mots long' temps empreints dans leurs ‘traits ironiquement dédaigneux : Nous sommes Incarner lissa b tes.

D'abord, quelque soucieux que soient les hommes positifs de leurs intérêts particuliers, ils savent que les chances de la pnix et de la stabilité qu'ils invoquent sont liées h Tordre politique, èten général ils sont fortement préoccupés des merveilles du eonstiliitionalisme, Ils semblent croire qu'un peuple a tort do ne sc point tenir pour heureux dé sou sort, lorsqu'il jouit d'une charte en vertu de laquelle se pondèrent sa va minent la royauté, T aristocratie , la démocratie; s'élaborent, avec b discorde obligée des corps dé l'état et avec le libre contrôle de ta presse, tous les proje ts de ioi dontb violation demeure imputable aux ministres; enfin se discute , se vole et se consomme avec une religieuse régularité, selon tous les rites représentatifs, t énorme, le lourd , l'immense budget. jNous avons donc b les désabuser

des étranges illusions qui les fascinent, en leur montrant néanmoins que nous savons apprécier dans son utilité provisoire t dans son importance temporaire , le système constitu lion ne! qu’ils s'applaudissent de posséder.

En effet, h chaque époque dé désorganisation, la lutte violente de deux partis acharnés , celui des conservateurs et celui des novateurs, le premier aristocratique , et le second démocratique, fait sentir la nécessité d’une transaction qui ménage è la société quelque repos , et offre aux combattons une satisfaction que, vainqueur ou vaincu, aucun d’eux ne peut s’empêcher d’ accorder ou de demander. Remontez aux cités de la Grèce, cl ïà même, au milieu de prétentions rivales, s’élève la royauté macédonienne entre la démocratie turbulente d’Athènes et T aristocratie oppressive de Sparte, ébauché imparfaite de la combinaison des trois pouvoirs , qu'imaginaient déjà, comme éminemment salutaire, Aristote et Platon. De leurs écrits, co plan d’instîtiiliotis passe dans le traité de Cicéron, quî , témoin désolé des troubles de Rome, se plaît h exposer la théorie d’un gouvernement mixte où se réuniraient dans un juste équilibre ccs trois éléiucm ; et il reçoit une première réalisalion par l’avènement d’Auguste , qui , soigneux h la fois de rendre quelque lustre au sénat pleurant sa défaite, et de mettre un frein h la licence du peuple encouragée par le succès, décernant l'apothéose à César et Se titre de bon citoyen à Caton , tracé par son exemple un rôle de modéraïitmè ses successeurs , que la férocité de leur génie et la prépondérance dé la force militaire en écartèrent violera ment. Enfin , né plus librement chez les modernes , ce système excita Pcnlhoitsiasmii de VoUâirè , les méditations de Montesquieu, >e présenta peut-être l\ la pensée de Mirabeau * lorsque co hardi démolisseur, effrayé de tant de

üo.

ruines omoncelées , prétendit mettre un terme à l'œuvre de la destruction , et fut préconisé par U. de Chateaubriand, qui le place ou nombre de ces trois ou quatre grandes decouvertes qui ont crée un autre univers.

Concevons, même dans son exagération, celle admiration pour un gouvernement qui , en apparence, résout un difficile problème , celui de l’harmonie entre des élémens en discorde. Mais caracLérisons-le hardiment par .me comparaison , qui pour nous n’emporte pas l’idée d’une odieuse flétrissure , avec le jésuitisme. Le jésuitisme tenta un accommodement entre le pouvoir spirituel .réprobateur de la chair , et la société , qu’en éloignaient ses désirs matériels; le constitiitionalisnic est un tempérament entre le. pouvoir temporel encore assis sur l’ordre selon ta naissance, et la société qu’emporte un besoin d’égalité cl le vague, pressentiment de l’ordre selon la capacité. Tous deux, en s’efforçant de concilier ce qui est profondément inconciliable, ont fait un bizarre amalgame des principes les plus opposés, provoqué d'interminables discussions sur chaque texte torturé par diverses interprétations , multiplie autour de la loi invoquée les cas de conscience ; tous deux ont du nécessairement arriver à la fraude , b la fiction, a 1 1»>P°' crisic, cl engendrer une corruption dont le saint de 1 eglise ou le salut de l’état a été tour h tour le prétexte m. l’excuse; mais tous deux ont prévenu d'affreux decbiremens , et , s’ils n’ont pas créé un autre univers , ont été des neheminemens h la découverte d'un nouveau monde.

Et remarquons que le système constitutionnel, ne en Angleterre* dont il exprime par scs accroissemens les développcinens successifs , transporté en France après la révolution , ne dut être pour clic' qu’une décoration theiitia e, étrangère au drame intime et passionné de ses scnimwn»

( 3oy )

nouveaux; ridicule même aux yeux des satiriques , qui signalèreni clans ce jeu perpétuel d%i ne bascule go m ernementaie une mesquine cl triste récréation; nécessaire eL légitime aux yeux des hommes plus pénéirans, parce que seulement à la faveur de la régularité qu’elle maintient peu- Vûut süFglr, sa débattre et s’élaborer toutes les questions vitales; convaincue cependant d’insuffbaûcc par son impuissance ii se prêter au progrès*

Mais, malgré ses incohérences et ses déceptions, ce système rallie autour de lui les hommes positifs , dominés par o besoin de repos plus que par celui delà logique; il brille a leurs regards comme la plus haute des vérités , parce qu’il leur garantit la stabilité, eL il sc résume en eux sons le nom de jitslc-miUcit qu’il leur imprime* N’hésitons pas , malgré la sympathie [il us vive quî nous attache aux libéraux , à déclarer à ce parti cjue , selon nous, pour un temps il impose légitimement son patronage et sa direction h In société , précisément parce qu’il offre clans sou maintien timide et stationnaire un gage de sécurité que ne présente pas Faûdacô aventureuse du libéralisme.— Quittons , quittons cette robe souillée dont les lambeaux poudreux nous déshonore ut et nous pèsent f s’écrient les libéraux : et le j Liste milieu, ne voyant pas la robe nouvelle , s’obstine è garder la guenille dorée dont il lient cV ailleurs la meilleure partie, — Mettons basla vieille masure , s’écrient les libéraux; elle juste-milieu , qui ne voit pas même le plan d’une nouvelle habitation, ne veut pas consentir h la démolition de la masure, dont il occupe d’ailleurs la partie la plus commode. Mais faisons-lui remarquer qu’il ne sait se défendre des efforts cjue font pour le précipiter en avant ou pour Feii traîner pi arrière le parti libéral et le parti féodal, que par riminohiiilé. Repoussant ce qui a éiè f et ne désirant pas ce qui doit être, \l sc propose , pour unique progrès, de

( 5io )

faire trouver bon, et non pas d’améliorer ce qui est. Qram* p on né h Tordre légal, il oppose à tous les événement comme une inflexible fatalité , à toutes les catastrophes comme un infaillible remède, la loi, e’cst-à-dirc la consécration de ce qui est , De là un flux intarissable de paroles stériles qu'anime seulement une dédaigneuse colère contre tous ceux qui se montrent rebelles il la persuasion , ou une emphatique apologie du présent. Il raisonne avec un zèle infatigable, non pas pour éclairer son inspiration et pour guider scs actes » mais pour s’interdire Tcnthousiasme et lo mouvement. Toutefois il a h la pratique d’autant plus de prétentions qu'il n’agit pas, et il prend pour une aptitude aux affaires publiques son horreur des théories. Pour lui point d’antiques traditions qui se modulent en harmonieux regrets , point d’espoir enivrant qui jaillisse en J jyiime prophétique, pour lui point de poésie. Enfin, attaqué de toutes parts , iî semble à la fois le renégat du passé qu’il dédaigne et 1* apostat de Fa venir dans lequel il manque de foi.

Et cependant la société marche t marche toujours; cl ce qu’il y a de positif, c’est le progrès! Tout système qui constitue T immobilité est donc un contre- sens. D’ailleurs audessous des partis qu’il prétend modérer, le juste-rciihu a déjà cru voir, dans la classe la pl us nombreuse et la plus pauvre, une masse immense au sein de laquelle les légitimistes et les libéraux menacent de porter l’incendie» et qui, agitée de déplorables besoins, ne peut recevoir du ConstîUitioüatismç la satisfaction qu’elle leur cherche. Dès lors le moment n’est-il pas arrivé ou il est facile de leur faire comprendre que la question la plus importante, dont la Charte ne renferme pas la solution» c’est la conciliation entre les classes privilégiées cl les classes déshéritées * «titre ceux qui jouissent sans travailler et ceux qui travaillent «ans jouir; telle est la question que doivent $è proposer les

hommes posîlifs , qui , pour être jaloux de la paix , de Tordre , de la stabilité , n’ignprenfc pas que les intérêts particuliers ne peuvent, sous peine de déplorables Eroissemens, sc séparer de l'intérêt général» Au lieu de se raidir avec une aveugle opiniâtreté contre le mouvement qui entraîne la société * il leur importe doue d'examiner k quel progrès sc dispose la France, qui, entre tous tes peuples, déjà nous rayons dit, exerce un sacerdoce auguste, un glorieux pou* tiiîcat , eL qui sans doute ne dégénérera point de son passé»

Or la France doit l 'ascendant de sa puissance régulatrice à son énergique sociabilité; toujours elle tendit h associer entre eux, par une vigoureuse assimilation, les élémens désordonnés qui s’agitaient confusément dans son sein , et, b chacune des phases du développement de son unité, a assimiler les étrangers à sa nationalité : telle fut sa constante mission»

Et comme pour Taccoruplissement de celte haute destinée elle est admirablement située 1 Tenant à l'Italie, k l'Espagne, à l'Allemagne et à l'Angleterre; dès son enfauce, sollicitée h s'élancer dans toutes les routes qui aboutissent è elle comme h un vaste centre, et voyant affluer vers elle , en émigrations armées , des races différentes qui viennent s’y heurter, s'y confondre et sV mêler; longtemps partagée entre scs envahisseurs; sanseesse menacée , môme dans des temps plus rapprochés de nous , d'être morcelée par d’ambitieux voisins; elle les domine par une prodigieuse créât ton dans laquelle tousse trouvent successivement incorporés, et cl le transforme dans ses veines le sang qu’elle y reçoit de tant de sources opposées» Couronnée de froids brou il lards, se plongeant dans les ondes attiédies par de hr&lnûs rayons , versant des pies élevés de ses montagnes de larges

fleuves, arrosant tle ses rivières étroites et tortueuses de vastes plaines jaunissantes d’épis , balançant les bruyères de ses landes ou la cime de ses longues forêts , livrant aux. Tente les ailes de scs Huiles ou cueillant la grappe el IV livo; elle a rintelligence profonde des populations qu'abritent et nourrissent des climats et des lieux divers; et favorisant entre elles un perpétuel échange de leurs mœurs, fie leurs habitudes , de leurs productions , tour h tour portant le Nord au Midi elle Midi au Nord, elle se forme des traits épars de scs enfaus une merveilleuse physionomie, dans laquelle tous se reconnaissent pour frères et s aiment entre eux , eu même temps qu’elle offre aux étrangers un type qui ne repousse aucun d*eux et les attire vers elle.

Sans doute F œuvre de sa formation est longue et périlleuse ! Charlemagne mort , elle se divise , parce que son imité factice ne tenait qu’à un homme dont la main puissante l’avait de toutes parts enserrée, niais non pas pénétrée d’une meme vie. Le point central , nœud de tontes les provinces de Test et de l'ouest , du sud el du septentrion, ne s’est pas encore manifesté J Viennent les Normands, et une dynastie légitimement usurpatrice, parce qu’elle sauve Paris et le cœur de !a France de l'invasion à laquelle rabandonncnl scs monarques dont la face est tournée vers l’Allemagne , en y asseyant son trône, commence une ère nouvelle, infatigable dans ses irradiations, et présente mi monde te spectacle inouï d'un règne de huit siècles, pendant lequel , malgré les attaques de la féodalité , tes troubles populaires , les audacieuses tentatives des maisons d Angleterre, de Lorraine et d’Espagne , elle dure, interprète triomphante de ce puissan t besoin d’unité * mobile fidèle de sa politique , de ses guerres, de ses alliances !

Et voyez , au milieu do luuL d'intérêts hoslilea ,LiFranc9

poursuivant son but avec une active prudence. En mémo temps rp Telle affranchit les communes, facilite le rachat des servitudes seigneuriales , rattache les grands fiefs au royaume , ditttinüe le pouvoir des barons , institue le droit Rappel a là justice royale , terrasse à Bouvines la féodalité liguée avec l’étranger pour livrer en plein champ le combat qu'elle n'avait long-temps accepté que derrière ses créneau Vj et encourage meme la révolté des vassaux contre leurs maîtres , devenus des tyrans ; elle réprime 1 agitation séditieuse des commîmes, brise par une victoire la io médaille conspiration bourgeoise, dont les ramifications sétendaient de Flandre jusqu a Paris * et élouilc 1 insmrec— lion des campagnes 3 connue sous le nom de Jacquerie. C'est ainsi qu'éehappant nu danger de la formation de cercles aristocratiques réunis par le lien d une précaire sucerai ne lé, ou de villes municipales indépendantes les unes des autres ; temporisant avec la féodalité dont elle se ménage; par une lente extinction, la forte épée et la bonne lance, suscitant, à cuLé de scs chevaliers aux éperons d’or, ses intrépides soldats, fils poudreux de la glèbe; elle couserve , fccroil , concentre toutes ses forces, et s achemine , par P alliance du peuple et du monarque, à l'unité du royaume. Symbole de celte unité, qu'elle brille b tous les yeux la, vierge inspirée de Vau couleurs, qui de sa chaumière accourt sous la tente du roi abandonné des grands, et lui rend son royaume délivré des Anglais I Oui , c est par toi , noble Jeanne , tjue le peuple pour la première fois apparaît avec éclat près du tronc, ose loucher de sa m a in rot u r î ère à T é p ée de C ha r 1 e ni a g ne, rc 1 i gî e u s ement conservée dans une mystérieuse solitude, assiste, debout cl fier , au sacre de ses monarques; c’est par la bouche qu'il laisse échapper, en déployant sa bannière, ce*

mots étrangement audacieux Elle cal part à ta peine t qifdlg ait part à lf honneur l c’est par toi en Hn qu’il s'initie à uuç vie nouvelle, et préludé li ses destins agrandis : ci le bûcher on lit expires, fille du peuple, présage aux grands* qui trahissent la France en trahissant leur roi elle cmulamneitf au supplice , cet échafaud sanglant que leur dresse Louis XI , et qui , passant à Richelieu comme l'héréditaire appui du trône , devient entre ses mains une machine de guerre contre la noblesse; jusqu’au jour où le peuple lui même, s’incarnant non plus dans une femme t mais dans un héroïque soldat , fait couler sur son propre front rbuîle suinte dont les flots avaient baigné la Léte de tant de fils de rois , cl sc témoigne , dans Napoléon, aux regards des nations émerveillées, comme une magnifique usurpation delà capaçjlésur Fan tique légitimité de la naissance !

C’est peu ; entre le pouvoir temporel et le pouvoir api* rituel la France garde une altitude qui n’appartient qu’à elle et qui révèle encore sa puissance de conciliation* Après avoir élevé liant dans le monde la crosse pontificale, long-temps réduite a se courber devant le glaive , elle soutient contre les Césars d'Allemagne le vicaire de Jésus- Christ; à sa voix elle prend la croix, et fait répéter è T Europe ce cri : Dieu le mal! elle extirpe de son sein l'hérésie, elle transmet h ses princes comme un patrimoine précieux, comme le plus beau fleuron de leur couronne, ce litre de fils aîné de Vbglisa , que nul ne peut perdre sans déchoir* Et cependant elle résiste aux envabissemens du pouvoir spirituel ; elle trouve dans ses monarques les plus pieux, évêques-rois , eL dans la longue suite de scs habiles ministres , srrtia des rangs du clergé, des défenseurs de l »udépendait du sceptre \ elle a même puissance d'attirer à

die, en «Seçîi des monts , la papauté , oublieuse un instant dos destins du Vatican ; elle prévient l'accumulation 4es richesses entre les mains du corps sacerdotal; et se refusant ii la fois à ['installation du tribunal de fmqmsilîdn qui ensanglante l’Espagne, et b la prédominance du protestantisme qui divise l’Angleterre, elle s'affranchit delà cour de Rome parla revendication des libertés gallicanes. Toutefois, eu même temps qu elle abaîsse chez elle la félonne comme fatale à son unité, elle la rehausse en Allemagne contre l’oppression catholique de la iéodate Autriche; enfin elle détrôné le christianisme par sou audacieuse philosophie, et êg proclamant la tolérance universelle, semble se montrer mûre pour une religion qui consacre le développement harmonieux de riiumaiiité sous tous ses aspects et dans toutes ses facultés.

Ainsi toujours la France se présente commedouéc d’une haute modération; non de celle modération impassible , inerte et stérile dont nous rougirions pour elle, mais de cette modération active , puissante et féconde , dont la source est dans une vaste sympathie capable d’embrasser tous les intérêts ! peuple toujours prêt à manifester son enthousiasme par sa sagesse et par sa force; ambitieux dès la plus haute antiquité de la gloire du langage et de celle des armes, fameux également par ses prouesses dans les tournois intellectuels et dans les tournois militaires; plus orateur que poète, parce que l’éloquence est l’art éminemment social; ardent, à user de la parole pour faction e! à refléter l'action par la parole; jet uni ou travers de ses harangues, deses bouts faits et de ses récits , des chants animés d’héroïsme et de joie où se résume, en de courts inomens , son énergique inspiration; appuyant, dans son vaste prosélytisme , 1 exemple du discours et le discours de l’exemple; recevant sans rou-

\ ai

girf sûr de rendre plus encore ; croisant en quelque sorte les intelligences européennes par son efficace médiation; admirable prolèc qui se plie h lotîtes- les formes pour imposer les sîcimes, qu’il modifie sans cesse d’apres les révélations étf&Dgères ; se recueillant quelquefois dans une apparence de repos, m ms alors même se préparant y une transformation imprévue, devant laquelle s’inclinent lous les regards éblouis de sa lumière nouvelle, et associant bientôt h f éclat de sa radieuse splendeur les nations qui rayaient méconnue et ses enlans qui l'avaient outragée; toujours près du triomphe quand un la croit près de sa chute et iv acceptant IMiumilmtion que pourla convertir en glorification ; car la France ne peut déroger à sa constante sociabilité, briser son immortel essor, abdiquer son sublime apostolat*

Donc, que doit faire aujourd’hui la F rance ? Continuer ù établir do plus en plus ['harmonie entre tous les olémcns qui fermentent dans son sein , et propager autour d’elle , avec une inépuisable ardeur, cette divine harmonie.

Maintenant comment la Franco doit-elle accoplir celle œuvre de pacification intérieure, poursuivre celle sainte conciliation entre les classes privilégiées et les classes déshéritées, entre ceux qui jouissent sans travailler et ceux (pu travail lent sans jouir? Est-ce -, diront les hommes posilib, parla fondation de (ordre social, dans lequel seront instituai grâce l\ l'abolition de l'hérédité, le classement selon la capacité et la rétribution selonles œuvres ? Certes plus que jamais nous pouvons répondre que telle est 1 unique voie du salut qui reste à ln société, lorsque même, en dehors de nas rangs, la constitution de la propriété excite de généreuses indignations et inspire les lignes suivantes ù un écrivant

dont le génie brillant * toujours p rompt , d :3 ns son heureuse mobilité, a adopter tous les progrès de la société, dément aujourd’hui le témoignage antérieur de son admiration pour le système constitutionnel : « lin temps viendra* écrit M de Chateaubriand * ou Ton ne concevra pas qu'il lut un ordre social dans lequel un homme comptait un million de revenu , tandis qu’un autre homme n’avait pas de quoi payer son dîner* Un noble marquis et un gros proprietaire paraîtront des personnages fabuleux et hors de raison. »

D’aîlleurs lorsque les hommes positifs, par un de leurs organes , ont déclaré que le corps social, dans sa majeure partie, était h Tétai de plaie, ils n ont pas conservé le droit de s’étonner de l’énergie du remède.

Cependant nous ne venons pas les effrayer, mois au con ■ traire les rassurer, et, non contens do ter de leurs regards cet épouvantail d une soudaine ré volution dans lu propriété, dont la transformation doit être graduelle et pacifique', leur donner satisfaction d'eux-mêmes sur la légitimité du sentiment de la propriété elle maintien de celte hase sacrée du Tordre social. Et que faisons* nous que propager cc sentiment renfermé maintenant dans des bornes si étroites, et rendre cette base plus large et plus religieuse, taudis que maintenant, partage exclusif d'une minorité privilégiée, elle laisse eu dehors d’elle un nombre immense de profanes?

Si Ton prétend ail que fa prédication de ces doctrines devant la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, malgré noire prétention de fortifier l'ordre, est subversive de la tranquillité publique , ah! quo Ton cesse , pour nous accuser nous-mêmes, ne calomnier nos auditeurs ! Ce n’est pas lorsque la population ouvrière de Lyon, victorieuse , a fait respecter la propriété, qu'il esL possible d’incriminer H ino-

( Si 8 )

ralïté du peuple, telle aujourd’hui qu'il ne veut, pour échapper à la plus affreuse nmèré, ni de l’aumône ni dû pillage!

Nous dira- t on que nous nous emparons de cet événement et que nous l'exploitons avec une maligne ardeur an profit de noire système? Oui , nous voulons en effet l'exploiter au profit de In paix publique sî cruellement troublée, au profil des faïmeansel des ouvriers réduits à s’entre-déchirer, au profil de la société qui s* épouvante dfun avenir de batailles au milieu de ses laborieuses cités, au profit des hommes positifs eux -mêmes qui tiennent au repos et h la stabilité; et c’est ainsi que nous voulons l'exploiter au profit de notre système! Quoi donc! aujourd’hui le peuple ne peut plus, malgré fétat tPâhru tisse ment et d’ignorance auquel le condamne encore l'imprévoyance sociale* souffrir te spectacle de l’exécution d'un criminel; aujourd’hui, et que des grâces en soient rendues <1 Dieu ! le sang d’un seul homme ne peut être répandu qu’il ne crie vers ITuimamlé entière, n’excite au fond des cœurs un secret tressaillement et n’en arrache ces tristes paroles : « Comment ce sang a-t-il été versé? » et lorsque des hommes poussés par le désespoir 5 K abjuration de ces sentnnens ont combattu les uns contre les autres avec acharnement , nous pourrions , ainsi qu à ]n fin d’une tragédie , faire tomber la toile sur les morts et les mourons , passer l’éponge sur la scène et dire, « Tout est fini 7 n’en parlons plus i » Non , non; parlons-en , parlons-en toujours; aussi long-temps du moins que cet événement ne sera pas pour tous une mémorable leçon et fuü de ccs graves et terribles cnscjgnemens dont la Providence est avare, parce qu’ils ne restent jamais incompris. Eli! ne parte-t-on pas depuis dix-huiL mois de la révolution de i85o? Qu’est-ce donc que la révolte de Lyon, si ce

n’est le second acte du drame commencé a Paris? Ici le peuple combattit pour la bourgeoisie, et crut aussi combattre pour lui; h Lyon i! a prétendu combattre pour lui seul. Or que ce soit un spectacle grand , touchant , solennel, que Celui de trois générations de rois s’enfuyant avec l'oriflamme vieillie devant le drapeau tricolore relevé pur la main victorieuse du peuple; c'est un spectacle plus prodigieux que celui d’une population ouvrière insurgée ayant du pain pour enseigne , et réclamant du travail pacifique les armes à la main. Le premier événement est le signal de révanouîssemcnt d’un vieux monde, le second celui de Pappâri lion d'un nouveau monde iïiapfé#|i pour tous, excepté pour nous, à qui Sajxt-Simon Pavait révélé en nous donnant la puissance d’en régulariser le mouvement. Ne faisons donc grâce h personne de l’image du sang versé, afin que le sang ne soit plus verse; ne faisons g race h personne de ces déplorables souvenirs, afin que désormais les ouvriers ne soient pas réduits h mourir en combattant contre leurs maîtres, et puissent vivre en travaillant

Nous avons donc une mission è remplir près des privilégiés, près de ccs hommes positifs qui laissent involunlaimuent ‘peut-être tomber une espèce de dédain sur les classes inférieures. Malgré la brutalité dont elles donnent trop souvent Pcxèînple * il y a injustice, on du moins frivolité, dans celle analogie établit entre elles et les ptmïàTcs , et qui ne dépasse pas celle que Ton pourrait trouver entre les bourgeois de Paris, oisifs , égoïstes et sensuels , et les citoyens de Home , perdus de mollesse , de débauche et de corruption. Des barbares!*. , Ah I je conçois que les Romains, vivant sous une loi de guerre et de haine , aient dans leur orgueil lié tri de ce nom les populations sau* vages qui venaient les assaillir ou que même ils allaient

Ǒ5 so )

chercher dans leurs foyers; maïs lorsque le christianisme a lave lus classes supérieures et les classes inférieures de l’eau du baptême , ensemble lésa fait asseoir h la table spirituelle et les a ensemble initiées au dogme de la fraternité humaine , ce mol de barbare* est- il religieux , est- il vrai? C/est peu. Ces essaims de sauvages , accourant comme des oiseaux de proie ou des loups dévora ns attirés par 1 odeur cadavéreuse de Fempire tombant eu dissolution , se partagèrent , le i'eren main , les dépouilles des vaincus , et s enivrèrent , au milieu des dois de sang, des jouissances d'une civilisation ait développement cle laquelle ils u avaient pas travaillé; et la classe la plus nombreuse et In plus pauvre, qui réclame une amélioration de son sort , a lecondé de son sang et de ses sueurs l’arbre immense à F ombre duquel elle demande une place et des Iruits plus équitablement distribués. Mais si l'on parle de barbares . que ne parle-t-on aussi des prêtres chrétiens qui se gardèrent bien d accueillir avec autant de mépris ces bordes farouches , cl qui , mieux inspirés, virent dans ces populations accourues vers r Évangile des botes envoyés de .Dieu mémo » les prirent par la main , les dépouillèrent de leur férocité, et les installerelit nu milieu de FEurnpe renouvelée comme les pères glorieux des peuples modernes ! Et nous aussi, éclairés par SusT-S^ium, au lieu d’insulter ou de repousser ce flot ini m^nsc qui, animé fFiine force invisible, nous arrive de Dieu , sachons lui ouvrir un vaste lit dans lequel H puisse s’épancher sans troublrr la société par son débordement . Ah î c’est seulement parce qu’elle devra h la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, commet jadis aux barbares, sa régénération s que Fumdagïe est prolonde , vraie, religieuse. Telle est celle que signala mou frère Lauréat lorsqu’il lui (il Inapplication de ce nom. Toutefois employons

notre persévérante assiduité à dépouiller ces modernes barbares des restes de leur brutalité et de leurs seul i mens d' hostilité contre les privilégiés de la naissance , contre les oisifs eux- mêmes ; sachons les amener à dire un jour li la classe supérieure, dont ils ne sentent aujourd'hui que Top* pression , et à laquelle ils doivent cependant le bienfait d un long patronage : o Que Dieu soit glorifié en vous 1 p Mais efforçons-nous aussi d’amener la classe privilégiée h serrer avec franchise et affection la main rude et calleuse de l ouvrier dans lequel elle ne voit qu’un ennemi, et h lui dire : « Que Dieu soit glorifié en vous! *

iN espérons pas suffire h cette tache aussi long-temps que nous n aurons pas institué le sacerdoce qui nous man que, le sacerdoce des femmes. C'est la femme qui parlera à la fois h l’homme d'affaires, d'argent et de calcul, et b 1 ouvrier pauvre, nécessiteux, souffrant, le langage que peut entendre chacun d eux, La femme en effet aune le spectacle des pompes du luxe, les fêtes splendides ou s’étalent les merveilles de 1 opulence, les parfums délicieux qui embaument 1 air, tous les raffine me ns des arts, dont jouit sa délicatesse; sous sa parure elle se trouve plus belle et plus sure de plaire; elle unit avec joie sa voix aux voix harmonieuses qui excitent les applaudîssemens ; elle se mêle* gracieuse et brillante, à des checursanimés, tandis que la lumière jaillit en gerbes éblouissantes cl ajoute h Féclat des perles et des di amans dont elle est parée! Mais la femme * oh ! la femme n est pas repoussée par les haillons quî couvrent la débilité de 1 enfance, par les lambeaux sales et poudreux qui proLegcnt è peine les membres usés de la vieillesse; elle respire sans répugnance fodeur infecte des habitations les plus fétides; elle sait , de ses propres mains* faire disparaître la lèpre impure dont le malade est couvert* iu

elle se piatt h mêler ses larmes aux lames qui coulent, elle unit sa voix , h la fois émue et consolatrice* aux gémissenu ns du malheureux ïM jouit avec d’ineffables transports de scs bénédictions ! Qui donc* si ce n’est la femme, pourra se placer entre le riche et le pauvre * l’heuretix et le misérable; entre celui qui a des trésors et celui qui manque de tout , entre celui qui a Uti million de revenu et celui qui n7a pus de quoi payer son dîner? Elle sera le lien commun de ces deux classes do la société, et c'est pour cela qu elle entendra notre langage, et viendra tôt ou tard se mêler dans nos rangs; car ici seulement elle peut jouer un rôle digne d'elle , égaler, surpasser même ces chrétiennes qui * en consacrant leurs ornemens aux be- £* ins des pauvres , faisaient un sacrifice .réclamé d’ailleurs p ir ta ngidiLé do la loi do Jésus, Pour elles , lorsque , pour soulager la classe la plus nombreuse et la plus pauvre * elles se dépouilleront de leurs riches parures, ce ne sera pas par une religieuse austérité , par un pieux dédain que leur imp tse noire loi , qu elles accompliront cc noble sacrifice; elles sauront enfin surpasser ces généreuses Polonaises, qoî dévouèrent jusqu’?» Panneau nuptial h la cause de la p itrîe, et la cause des Sainl-Sinionicns n’est pas celle de la Pologne , celle de la France, celle de l’Europe seulement, c est la cause de PhumaniLé entière 1

Oui , elles viendront à nous : alors nous-mêmes nous serons pénétrés de la sainteté de nqtre mission ; nous trouve* r ms un langage plus tendre, plus pathétique , plus vrai, qui nous manque encore, que je me désole de ne pas rencontrer sur mes lèvres , cl que je sens vaguement au fond de mou c eur. Elles viendront à nous , parce que notre œuvre est une œuvre de paix : et lorsque, dans une cité, des troubles, q ic malheureusement il nous est permis de prévoir, pour-

ront éclater, elles nous permettront de témoigner le caractère véritable du Sainl-Simonien; lorsque tous, hommes , cnfans , vieillards et femmes , tous nous irons nous jeter, le front calme et les mains désarmées, h travers les rangs opposés , il n’y aura pas de mêlée si confuse où nos poi trines ne puissent se placer; pas d'étendards si pressés au milieu desquels ne puisse briller noire uniforme, symbole de concorde; pas de tumulte si bruyant où ne puisse retentir notre voix pleine de tendresse et de conciliation. Et c’est ainsique lot ou tard nous convaincrons les hommes positifs qu’ils doivent , soit en se joignant h nous , soit en agissant au dehors, aider, seconder, favoriser de tous leurs moyens l'entreprise pacifique et sublime h laquelle nous sommes dévoués.

Le prédicateur a souvent été interrompu par de vifs témoignages de sympathie de la part de rassemblée, surtout dans ln troisième partie. Lorsqu’il cesse de parler, de nombreux applaudlsscmens se font euleudre et raccompagnent jusqu’à sa sortie de la salle.

Page 1