‹ Religion saint-simonienne: Politique européenneChapitre 13 sur 27 · LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA POLOGNE

La Pologne a surtout témoigné d'un sang froid prodigieux , d'une résolution touchante et magnanime. Les Polonais ont fait la guerre comme nul autre peuple ne l'avait faite encore. Ils se sont présentés sur le champ de bataille à demi armés; ils ont conquis leurs armes sur les Russes : ceuxrcf , exaspérés par une résistance à laquelle ils ne s'at" tendaient pas, animés par les oukases sanguinaires de Nicolas , se sont livrés à d'épouvantables excès ; ils ont miis à feu et à sang les districts insurgés des provinces russo-polonaises; ils y ont ravagé, pillé, avec un vandalisme furieux; ils y ont égorgé des populations pacifique^. Et cependant les Polonais ne se sont pas désistés de leur générosité; malgré la détresse financière de la nation polonaise, les prisonniers russes sont traités avec la plus grande humanité : les offi-

(47 ) ciers en particulier sont considérés plutôt comme des hôtes que comme des captifis. Aux proclamations passionnées de l'autocrate, aux articles furibonds insérés dans l'yfbeille du Nord et dans le Journal de Saint-Pétersbourg contre les rebelles , le gouvernement provisoire et le généralissime n'ont répondu que par des pièces exemptes dé haine et de déclamations. Pendant que la chancellerie impériale les dénonçait à l'Europe comme une poignée d'artisans de désordre , eux , avec noblesse , avec sérénité , lui donnaient le plus irrécusable démenti par la modération de leur langage.

Pendant que les feuilles à la discrétion du cabinet russe racontent que la jeunesse de Saint-Pétersbourg a juré h genoux de venger l'outrage fait à Fempereur , pendant qu'à Rossiéna des horreurs étaient commises , que Sabanowski était pendu à Wilna, le généralissime disait dans ses pro-r clamations : « Ce n'est pas contre la nation russe que nous » avons levé nos boucliers : ce peuple grand, généreux, est » d'une origine qui nous est commune ; ses qualités et ses » forces dirigées par une fausse politique de nos ennemis » sont dignes d'un destin plus prospère.... Ce n'est pas avec » lui que nous sommes en guerre, mais bien avec cet esprit »de despotisme qui le domine comme il nous asservis- » sait !» « *

Le calme des Polonais n'a pu être un instant troublé par l'apathique égoisiiie des cabinets étrangers. Ils ne ^'en sont plaint qii'en cherchant à les éclairer sur leurs projpres intérêts par une discussion pleine de logique , qu'en protestant qu'ils étaient décidés à mourir pour la civilisation. » Les Polohais,"ent4ls dit , sont habitués à s'immoler pour la France ; déjà pour elle 200 mille d*entre eux ( on îeé a comptés) sont venu s se faife tuer. Allez le demander plutôt

à l'Espagne , aux défilés de la Somo-Sierrâ , à toute l'Italie, qu'ils ont marquée poinf par point de leur sang et de leur gloire; aux flots de l'Elster, qui recueillirent Poniatowski. Ils donneront encore une fois leur vie pour l'Europe, pour écarter d'elle le choléra- morbus et les baïonnettes russes , pour sauver Nicolas lui-même de ses propres excès ; car à force d'être arrêté sur la Vistule , il finira par se demander sans doute ce qu'il viendrait faire sur le Rhin, et s'il n'agirait pas plus sagement en se dirigeant par d'autres voies récemment frayées par ses troupes. »

On a vu des populations insurgées contre une autorité oppressive chercher à s'étourdir par des forfanteries , s'échauffer l'imagination par de vaines bravades. Tels n'ont pas été les Polonais : ils ne se sont jamais un seul instant fait illusion sur les chances funestes auxquelles ils sont exposés ; mais ils ont contemplé sans sourciller le couteau prêt à tomber sur leur tête. Ils se sont regardés comme la garde avancée de l'Occident contre les pays arriérés de la civilisation européenne qui se sont momentanément mis à le menacer du haut des glaces du Nord , et iU sont restés fermes., bien déterminés à se faire mettre en pièces à leur poste périlleux, plutôt que de le céder au nombre. «La vie- » toire ne sera pas facile », a dit le généralissime en appelant aux armes les peuples de la Podolie , de la Volhynie , de l'Ukraine et de la Lithuanie , « il nous faut de grands » efforts , des sacrifices personnels et de fortune ; de fré- »quens revers peuvent nous attendre : en faisant une guerre B prolongée, l'exil et le martyre seront le partage debeau- » coup d'entre nous ; tout cela ne changera pas notre ré- 9 solution. Nous avons pUcé notre confiance en Dieu ; et en :» combattant pour la religion et la liberté « nous espérons «mériter de voir un jour la victoire couronner notre union.

(49) • notre courage et notre persévérance* » £n i^érîté ces hom- .mes soqt dignes d'aimer« de connaître et.de servir un autre Dieu que le dieu des chrétiens ; car ils sont plus magnanimes que cette divinité implacable et vindicative.

Et à chaque nouveau coup qui leur est porté , chaque fois que bur sang ruisselle , ils se tournent vers l'Europe qui. assiste à leur extermination comme à un spectacle où l'on trouve des émotions dramatiques de pitié et de terreur^ et ils s'écrieut .comme les gladiateurs romains devant l'empereur : Morituri te salutani^ ( ceux qui vont mourir te saluent) | et la diplomatie^ qui préside h ces jeux atroces leur fait aignOj çpoimc jadis. l'iiiiibécille Claujde^ qu'il n']i| a pas encore efu assez de sang versé, qu'ils aiept à remporter une .éclatante victoire! C'est à cette condition qu!on voudra bien s'occuper d'eux.

Voilà, ce q^e sont les Polonais. Leur insurrection est véritabietnei)t fille de la révolution de juillet : elle est grande et pure cpmme elle; l'esprit et la force de l'héroïqMe population parisienne $onl avec les hommes de la Vistule !

Pour les sauver cepen4ant il serajit.nn moyen infaillible que nous avons déjà indiqué. Le czar est dévoré de colère contre eux; il les hait pour leur résistance; il hait l'Europe occidentale qui les aime; il la menace de se ruer sur elle; il en est devenu comme insensé. Il prend son élan; il peut du. premier bond çntrer à yarsovie,et.lanicer ensuite pèleracle avec ses Cosaqpes la barbarie çt la peste sur l'Occident. Pourquoi les puisss^çes qui sont; à la tétf de la civilisation,, la France, l'Angleterre et laPrn^se,'ne s'interposeraienilfyçlles pas? pourquoi , (^bjuraat toute ambition étroite, tout &u;c calcul d'iJB,prétendu iatépêk» ne l'avertiroiient-çlles pas hautement qu'il lui con virent moins qu'à tout autre d'entrer, en hostilité avec l'Europe» ^^ni il a tjant à

( 5o) recevoir de lumières , de force et d*ardeur progressive ? pourquoi ne lui indiquent-elles pa9 que sa mission est d'oo autre côté, vers l'Orient, • que, dans l'intérêt de rhumanîté, il doit réserver pour ces pays ses gardes impériales? pourquoi ne lui disent-elles pas que la Turquie lui est ouverte, qu'il retourne au Balkan , qu'il entre dans la Macédoine, dans la Roinélie , et que Constantinople lui appartient ? pourquoi ne l'en voient-elles pas initier aux progrès européens les pays assoupis sous le joug de Tislamisme?

Ne vaut-il pas mieux cent fois pour la civilisation en général , pour chaque puissance européenne en particaiier , que la Russie s'épanche vers l'Asie que si cette Asie restait stérile, ignorante et brutale, aux mains des fils d'Othman , sous le sceptre des chahs de Perse et des khans de Tartarie? Qu'on parle dans ce sens au czar, et son funeste emportement se dissipera , et il reprendra du côté de l'Orient la mission civilisatrice commencée avec gloire par Pierre-le-Grand, poursuivie glorieusement aussi par Catherine, par Alexandre, par Nicolas tui-méme.

Telle est la Pologne , tels sont ses mérites , tels sont les moyens de la sauver.

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