‹ Religion saint-simonienne: Politique européenneChapitre 23 sur 27 · DÉCLIN RAPIDE DE LA FÉODALITÉ · texte numérisé non relu

DÉCLIN RAPIDE DE LA FÉODALITÉ

Il est certain que la position géographique de l' Angleterre devait y amener une décadence de l'aristocratie militaire plus prompte que partout ailleurs; car, à part la circonstance d'uae croisade religieuse comme celle qui mit l'An-

gleterre entre les maiqs Ap Guillaume, et qui ne .pouvait pas se renouveler, le pays ^t^it suffisanmieal; prp^^é par la mer contre lea invasiops qui paeqaçaieat saps ce^e les autres monarchies de l'Europe ; les féodaux n'ayant pas h combattre pour rindépendance de la patrie» furent posséder par cela mêmenM>ips de considération et de puissance.

Mais , ainsi que Uelolme l'a remarqué le premier dans son célèbre ouvrage sur la cçnstilutioo fu\glaise, {'évépemeqt de la conquête q|ii établit la féodaUl^ ciQ Angleterre, où cUq n'existait pas encore , fut précisément ee qui Qpptribua à en rendre le déclin plu^ rapide.

Les meilleurs documens historiques établissent en effet qu'à l'arrivée des Normands l'état ^cial de I9 Grande-Qretagne était encore fort en arrière dn régime fépdal. On ne trouvait point entre les propri^tiâr^s du sol celte puissante hiérarchie qui dans les états féodaux faisait de tout un seul Qprpa sous l'autorité du roi. !^ntreeux ^nbsistait QjQcore en grande pfirtie l'indépendance ^e la barbarie primitive empreinte dai^s lej» loia nationale^. Ce fut Gnillaume luimême qui« apr^s ayoîr eiivahi rAngleterre et e:^propri6 violemment 1^ ^^asse des anciens possesseura» rattacha à ^on trône p^r l'hommage féodal ses compagnons d'ar- I1I6S» entre lesqnel^ il partagea le territoire. LeiDoom- Bock, inventaire niinutieux des jiefs distribpéa^ p^r lui, reste comme un monument authentique de cet^ spolia- . Uon prodigieuse et d^ syatl^me ^ui ^t alnrB constitué.

Mais la conEjiUte 4onna à Quillamin^ ce ^uç ne possédait aucun souverain Téndal , uo<9 arniée permanente et un domaine bien supériwt* à celui d'aucun de ses grands sa^- «aux» Héritiers de $a puissance^^ ses aue^esseurs parvinrent bien plus tôt que dans le» monarchies continentales à subjagaer la aoU^se : témoin rin9titiition de. la chambre éloi-

Ue, Aela hctute cour eccUriastique , du conseil privé , de Im loi martiale; témoin Henri VIII et Elisabeth. ' D'un autre côté, la noblesse, pour résister à la royauté ^ fut obligée de bonne heure de rechercher Talliance de la bourgeoisie et même du peuple. L'institution du parlement, la réunion pour ainsi dire permanente* des deux chambres depuis la fin du treizième siècle , furent le résultat de ce besoin commun d'union et de défense entre la noblesse et la bourgeoisie. Dès le commencement du même siècle la grande Charte , en même temps qu'elle garantit les privî^ léges des barons , sanctionna les libertés des bourgeois de Londres , et stipula (chose prodigieuse pour ce temps) que même un vilain ne pourrait être dépouillé , pour dettes , de ses instrumens d'agriculture. Toutes les concessions arrachées au souverain par les barons furent déclarées appli> cables aux simples vassaux à l'égard des barons eux-mêmes. Devenues chères à la nation vaincue , en haine de la loi de ses vainqueurs» les vieilles cotjtumes saxonnes, les lois de saint Edouard , servirent de ralliement à tous ceux que fa* tiguait le despotisme royal. On transforma leurs régiemens barbares en garanties' de liberté, on en fit sortir le jugement par jury et le droit accordé aux francs tenanciers des comtés, d'envoyer des représentans au parlement; droit dont on ne retrouve l'équivalent dans aucune consti^ • tution féodale.

Ainsi se développèrent de bonne heure parmi le peuple des désirs d'affranchissement et d'indépendance. Quand Adam bêchait , quand Eve filait, ou donc était le gentil^ homme? Tel était le refrain que , dans leur marche sur Londres vers la fin du quatorzième siècle , répétaient les serfs révoltés conduits par John Bull et Watt Tyler ; et l'a ristocratie, menacée par eux, se crut un moment près de s%

(89) mine. A partir du règne d'Elisabeth i'a]N>lition de la servitude fut complète en Angleterre , et à la même époque nous voyons apparaître cette loi dont on fit depuis un funeste usage y mais dont l'intention primitive annonce envers les classes inftrieures des dispositions d'une bienveillance surprenante pour cette époque ; nous voulons parler de la loi sur les pauvres, basée sur le principe que tout homme privé de moyens de subsistance doit recevoir sa subsistance de l'état.

DiVBLOPFEVBHT .DES INTÉBETS INBIJSTBIBLS.

Cette mer, chemin mouvant qui environnait l'Angleterre; (pii unissait entre eUes toutes les parties de ses longues cotes et la mettait en rapport avec les rivages florissans de la Flandre , de la Normandie et de la Guyenne , développa rapidement chez elle la narigation et le commerce. La €onquête vint ajouter etaeOMà ces avantages naturels en facilitant les communications intérieures ; car, soumettant tout le royaume à un régime , à une autorité uniforme , elle fit disparaître les anci^mes séparations de prorinces qui existaient autrefois en Angleterre aussi bien que dans toutes les monarchies européennes.

Ces causes réunies ne tardèrent pas à donner aux intérêts industriels une importance dont nous trouvons dans l'histoire les indices nombreux.

Ainsi nous voyons Londres , et ensuite les rtnf parts, exercer de bonne heure une influence politique notable*

Ainsi à I» fin du treizième siècle , sous Edouard I", les députés des bourgs sont régulièrement appelés, avec ceux de la noblesse, au vote des subsides et forment bientôt

( 90 } avec les chevaUwê repréâODlionl des eomté» la deuxtème cbamliire du parlement.

Sous le même Edouard , une îonoTatiao capitale a lieu tlans le régime d^ la propriété; car, en opposition à tov» les principes féodaux » le terre peut dès lors être affectée au paiement des dettes commerciales.

Bientôt la bourgeoisie » flère de sa richesse , s'arroge l'usage des titres féodaux , au grand scandale de la vieille noblesse , qui gémit de Tinsolence de ces fixtinien et de ces savonniers , comme les appelle Froissard.

l^enriVII et Henri VIII, par leurs lois modificatrices des substitutions, favorisent les habitudes prodigues de la noblesse, afin d'accélérer sa ruine.

Mais voici que les progrès de l'induslriefit de la richesse, a\\ seizième siècle » hâtept bî^n plus directçoient encore la décadence des féodaux, car la noblesse achève d'épuiser le patrimoine de ses apicélres pour égaler 1^ magniQçence do ces parvins bourgeois. qu'elle envie en les méprisant. « L^s. progrès du Inw, dit Hume dans ses r^manques sur le » règne d'Elisabeth, détruisirent les immenses fortuits des » anciens barons » et tandis que les nouveaux genres de , » déptmses furent favorables aux artisans et aux marcbcinds, » qui vivaient d'une manière indépendante par les produits » de leur travail , les nqbles, au lieu de cet ascendant illi- » mité qu'ils exerçaieni sur tous ceux qui vivaient à leur » table ou subsistaient de leurs bienfaits » ne conservèrent 9 que cette influence médiocre que le chaland ex>erce sur » le commerçant. D'ailleurs les propriétaires terriens ayant 9 plus besoin d'argent que d'hommes, cbangttrent leur mode » de culture dans le but d'accrottre leur profit net* Ils le » firent par la clôture à&sùûmmk^mmas , par la conversion 9 des petites fermes en grandes; ils renvoyèrent les bras

( 9' ) » devenue inutiles qui autrefois étaient toujours à leur dis* » position pour combattre le souverain ou un voisin redou- 9 table. Par ce moyen les cités s'accrurent » les classes n moyennes devinrent riches et puissantes. »

Cette décadence de la noblesse plaça entre^ les mains d'HenriVlII et de sa fille le pouvoir le plus absolu. Mais à l'avènement des Stuarts un nouvel adversaire s'éleva contre la royauté et entraîna à sa suite la noblesse féodale , réduite désormais à un rôle subalterne : ce fut la bourgeoisie enrichie par l'énorme développement que l'industrie manufacturière et commerçante avait pris en Angleterre. Telle était la prépondérance acquise alors par cette classe, que , suivant la remarque d'un historien contemporain , dans les parlemens qui sous Jacques P'et Charles P* soutinrent contre la royauté une lutte si opiniâtre , la chambre des communes réunissait une masse de propriétés au moins triple de celle de la chambre des pairs. Ces superbes commdfiers , exécutant dès lors ce que leurs pareils du tîersét^t de France renouvelèrent , en les dépassant , cent cinquante ans plus tard, appuyés sur la population de la capitale et des grandes villes commerçantes , anéantirent tout ce qui , dans l'état , pouvait faire obstacle à leur donaination exclusive ;ils abolirent église, noblesse, royauté, et mirent le sceptre aux mains de l'un d'entre eux; et puis, lorsqu'ils se virent eux-mêmes menacés par les masses populaires ^ par ces niveleurs qui tournaient contre eux les principes révolutionnaires» ils firent un pas rétrograde; ils se réconcilièrent avec l'église, la noblesse et la royauté, en réglant , comme les plus forts , les conditions du pacte ; ils firent, en un mot, une restauration; régime transitoire, union bâtarde du vieux système de gouvernement avec l'élément industriel , qui s'est continué avec quelques légères

(90 modifications, de 1660 jusqu'à nos jours; qui s'est depuis transplanté dans les divers états de l'Europe et de l'Ame rique , et sous lequel l'Angleterre , acquérant un énorme développement manufacturier et commercial , a jeté partout les fondemens de l'association pacifique des travailleurs de tous les pays.

MISSION INDUSTBIELLB DE l' ANGLE TERRE.

Une fois dégagée des liens les plus lourds du papisme e(. de«la féodalité , l'Angleterre procéda avec une ardeur, une constance , une habileté admirables à la mission de perfectionnement industriel qui lui était dévolue. C'est d'abord à l'empire universel des mers qu'elle aspire : ce domaine conquis parla guerre doit devenir entre ses mains le théâtre d'une œuvre industrielle immense. Ainsi les conquêtes de- Rome avaient été en Europe une préparation nécessaire à rétablissement de l'unité catholique; ainsi dans les temps, modernes l'agrandissement militaire de la Prusse a préparé, l'unité de l'Allemagne.

Dès le règne d'Elisabeth^ la marine anglaise surgit redoutable , et c'est encore par ses victoires sur les plus ardens défenseurs du catholicisme^ sur les Espagnols, qu'elle s'élève et s'illustre. Drake , faisant le tour entier du globe dans sa course de pirate, semble être l'éclaireur et l'avantgarde de ces flottes puissantes qui , dans le siècle suivante doivent , sur mille points divers ^ à l'orient et à l'occident,, d'un pôle à l'autre , installer la puissance anglaise.

Bientôt de nombreux essaims de sectaires aveaturiers ^ fuyant la persécution , vont prendre possession de l'Amérique du Nord. Sous Gromwell , le fameux Acte de navi^

(93 ) cation semble le manifeste qui annonce au monde les prétentions de TÀngleterre. L'Espagne, la Hollande, apprennent, par la perte de quelques-unjes de leurs colonies , par la destruction de leurs flottes , que leur ancien ascendant maritime est passé en d'autres mains.

Mais/ c'est au dix-huitième et au commencement du dixneuvième siècle, c'est au génie des Guillaume, des Newçastle,desGbatamet desPitt, qu'est réservé l'accomplisseioent des grandes destinées de l'Angleterre ; après cinq guerres qui occupent plus de la moitié de cent cinquante années , et dont le cercle embrasse toutes les régions du globe , la France , la Hollande , l'Espagne ^ le Portugal , sont successivement dépouillés de la presque totalité de leurs possessions. A l'occident un empire, anglais se constitue^ dans l'Amérique du Nord , et devient bientôt assez puissant pour repousser la tutelle oppressive de la vieille métropole, et ne conserver avec elle que des relations de travail. L'exemple de l'Amérique du Nord entraîne l'Amérique du Sud , et là «ncore un monde nouveau s'ouvre au commerce de l'Angleterre et de l'Europe. A l'orient, l'Inde tout entière de vient anglaise , reçoit de ses vainqueurs la civilisation européenne^ et la réfléchit jusque sur les friches immenses de la Polynésie , jusque sur les côtes de l'Australasie et de Van-Diémen , changées ejci cultures fécondes par les bras de ceux-là même que la métropole flétrit et rejette de son sein. L'Afrique même reçoit sur ses côtes les germes qui la doivent un jour pénétrer , transformer tout entière , et d'intrépides voyageurs , missionnaires de science et d'industrie, sillonnent en tous sens ses régions inconnues jusqu'alors.

Cependant, sur la surface des mers une multitude de forteresses et de comptoirs , Héligoland , Guernesey , Gi

(9A) braltar, Malte , les lies Ioniennes » la Sierra -Leone , FernandO'Po » Sainte-Hélène , le cap de Bonne-Espérance , l'Sle Maurice» Geylan» la Polynésie» la factorerie de Canton » les lies Sandwich , les stations de l'Amérique du Sud» les Antilles» le Canada, forment comme les nœuds d'un immense réseau jeté sur le globe tout entier , pour en rattacher tous les points à ce marché central dont Londres et Lirerpool sont aujourd'hui les deux entrées. Ainsi » tandis que dans le siècle dernier la France » par les écrits de ses philosophes et de ses littérateurs » répandait dans toutes les classes et chez tous le peuples ^enthousiasme de la liberté y les généreuses sympathies qui deyaient amener le renversement d'une religion et d'une politique désormais odieuses à l'humanité» l'Angleterre» de son côté» renversait^ sur toute la surface du globe » les obstacles qui s'opposaient h l'établissement d'une association matérielle entre les peuples. Et voici qu'elle-même » lasse du rôle de violence qu'elle a dû remplir pour atteindre ce but glorieux, proclamant » par ses économistes et ses hommes d'état» le principe delà liberté du commerce» est prête à déposer les privilèges de la conquêtfe, et convié tous les peuples à preiïdre une libre part à ce concours d'efforts dont» pour le bien de tous» elle est appelée à garder la suprême direction.

Un si prodigieux développement de relations commerciales devrait nécessairement produire un perfectionnement simultané des moyens de fabrication ; mais assez d'écrivains ont pris soin de nous instruire des progrès opérés dans cette carrière depuis cent années par les Anglais; qu'il nous suffise de les rappeler ici en quelques mots. Les procédés mécaniques » qui centuplent les résultats du travail de l'homme; l'amélioration des procédés agricoles; le per-

(9*) fectionoement de toutes les races d'animaux» llutroduction pourrhomme d'un régime hygiénique qui fortifie et embellit le corps; des habitudesd*ordre, de propreté, d'aisance; la lûultiplication et l'accélération de tous les moyens de trans^ port; l'établissementd'institutiôns de crédit public et privé supérieures à tout ce qui avait été tenté auparavant; Tin- Iroduetion de ces perfectionnemens divers chez les autres nations; tels sont les bienfaits dont l'humanité est redevable à l'Angleterre.

SYSTkMB SOCIAL KN AKGLBTEBtUS DEPUIS LA RESTAURATION.

Cependant » tandis que cette nation étonnait le monde par l'accroissement de sa puissance commerciale et de sa richesse matérielle» elle offrait, dans son existence morale et politique, le spectacle du plus déplorable désordre: et DOUB savons qu'il en devait être ainsi; car , livrée tout entière à une activité que nulle da6trine religieuse n'avait encore réglée et sanctifiée y il fallait bien qu'elle fût dominée par cet égoïsme , ces [passions avides et souvent même farouches , conséquence inévitable des habitudes mercantiles qui jusqu'ici ont été le partage de l'industrie. On connaît généralement les résultats de ces dispositions immorales dans la politique extérieure de l'Angleterre; assez de voix se sont élevées pour lui reprocher son manque de foi 9 son absence de générosité, son insensibilité poussée quelquefois jusqu'à une véritable barbarie ; mais ce que l'on connaît moins ce sont les rapports qui existent chez elle entre les différentes classes de la société , rapports qui se résolvent en une rude exploHation des classes inférieures par les classes supérieures.

(9« ) Cette exploitation a été , comme l'esclavage dan» Tantiquité , comme la guerre , comme toutes les institutions qui nous paraissent aujourd'hui les plus oppressives y un fait momentanément utile » indispensable au progrès social y et par cette raison volontairement accepté. Elle a été consacrée , régularisée dans le système social fondé définitivement en 1689; et cesystème, pendant cent années environ y a mérité l'amour et la vénération des Anglais, enivrés de la gloire et de la grandeur que leur patrie acquérait sous son Influence. Mais du moment que l'Angleterre a eu rempli la mission de conq.uéte qui lui avait été dévolue » le culte de sa glorieuse constitution est tombé ; la domination oppressive de son aristocratie et le régime social qui la sanctionnait n'ont plus trouvé de soutien dans les sympathies des masses. Loin de là, un mécontentement profond se manifeste de toutes parts, mille tentatives révolutionnaires éclatent chaque jour et menacent le sys tème existant d'une catastrophe prochaine. Nous ferons connaître ces tentatives.

G. d'Eichthal.

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