LA PAIX ET LA GUERRE
(extrait du globe du 29 JUIN l83l.)
La question de la paix et de la guerre \ toujours palpitante, car les dispositions insurrectionnelles des peuples multiplient les chances d'une conflagration générale , est celle dont les esprits sont le plus préoccupés. £t en effet il est certain que l'instabilité des rapports extérieurs de la France réagit intensément sur son état intérieur. C'est seu leinent lorsqim l'Europe sera pacifiée que la paix du dedans sera certaine. On sent généralement que la guerre ne pourrait être soutenue qu'a l'aide d'une vive excitation des sentimens populaires, d'une exaltation révolutionnaire; excitation et exaltation dont s'accommodent fort peu tous les hommespacifiques, et qui sont incompatibles avec la prospérité industrielle. C'est là une des causes de la suspension des transactions commerciales, et par conséquent une des causes des souffrances et de l'extrême irritabilité des classes ouvrières.
Toutefois jusqu'à ce jour un grand nombre d'hommes
(9») éclairés ont pu être sans opinion faite sur celte question. II était difficile de se prononcer entre les partisans de la paix et ceux de la guerre , parce qu'il était difficile à tout homme à la fois aîni de la paix et jaloux de la dignité de la France ^ de sympathiser complètement avec les uns ou avec les autres. Les partisans delà paix étaient disposés à Tacheter par des bassesses : ils vidaient humblement d'un trait toutes lea coupes d'humiliation que M. de Metternich et l'empereur Nicolas leur emplissaient les unes après les autres,* on éprouvait surtout de la répugnance à se livrer à , eux , parce qu'ils étaient sans sympathies pour le progrès des autres peuples. Les partisans de la guerre , hommes ardens , généreux au fond , se présentaient comme des hommes violons : ils rêvaient des conquêtes napoléoniennes; ils avaient trop l'air d'aimer la guerre de passion, de vouloir la faire pour la faire ; ils méconnaissaient l'influence tl'instabilité qu'elle devait exercer sur l'état intérieur delà France.
P^ur nous , aujourd'hui nous le disons sans réserve , c'est la paix qu'il faut à l'Europe. Le devoir de tous les hommes avancés est de s'efforcer de la maintenir. L'Europe , en se livrant à la guerre, se condamnepiit à de rudes comn^otions , à des désastres indu^riels , à un renouvellement des sentimens arriérés de haines naticmales. Arrière donc U guerre ! Mais il ne luffit pas de désirer la paix , il faut savoir comment l'obtenir.
Dans une série d'articles que nous continuerons ( i) , nou$ avons exposé que l'Europe renfermait aujourd'hui trois peuples très-avancés représentant chacun l'ua des
(i) VoYM p^gej 19 , 29 , ;35 , 45 , r>5, 6! , 71 ot 8o,
(99 ) trois aspects de ia civilisation > morale , industrie , science , correspondant aux trois facultés de Thomme» amour, farce, inf^eUigence ; ces trois peuples sont la France , TAngleterreV et la Prusse considérée comme résumé de l'Allemagne.
L'Europe ne sera à un état normal que lorsque ces trois peuples se seront associés, et que leur triple alliance exercera sur le monde une pacifique prééminence. Sous leur patronage l'éducation morale , industrielle et scientifique des nations avancera d'ensemble avec rapidité. Alors la guerre sera définitivement abolie surtout en Europe , car il y aurait folie à vouloir lutter contre cette alliance, soit à cause de la supériorité de ses ressources , soit parce qu'elle exercera sur tous les peuples non une influence d'exploitation, mais une influence civilisatrice toute paternelle, pour leur propre perfectionnement.
Nous appelons de tous nos vœux cette alliance paciflcatrice, qui est dans l'intérêt des parties contractantes et de l'humanité tout entière; et qous consacrons tous nos efforts à la réaliser. Si la Prusse n'est pas prête encore à comprendre le rôle brillant qu'elle doit y jouer , la paix peut être garantie par une alliance formée sans son concours, et qui ne peut manquer de le déterminer.
Parmi ces trois nations, qui par leur degré de civilisation méritent particulièrement le titre de grandes puissances, il en estdeux, la France et l'Angleterre, qui Remportent de beaucoup sur la troisième en influence politique. Gela tient en partie à ce que la Prusse n'a pas fini sa croissance; car elle ne la terminera que par l'excitation et la force que lui donneront les deux premières. C'est toujours l'une ou l'autre qu'on est habitué à voir primer en Europe. A elles deux elles possèdent un ascendant moral, une masse de res
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sources incomparablement au-dessus de tout ce qui existe partout ailleurs. Leur rivalité , qui a duré depuis la bataille d'Hastings jusqu'à celle de Waterloo , est à sonti^me; ce sont elles qui sentent le plus vivement le besoin de la paix; elles n'ont qu'à s'associer pour la maintenir.
Et elles réussiront dans leur dessein , si , secouant les formes timides et frauduleuses de la diplomatie , elles proclament hautement que tel est leur désir , leur volonté ; si ^ prenant à la face du soleil une attitude calme et imposante , elles font savoir à tous que c'est assez de supplices et de désordres , de plaintes et de colère ; qu'elles s'interposent entre les peuples , toujours prêts à se soulever, et les souverains, qui les obligent violemment à courber la tête; qu'elles s'instituent médiatrices ; qu'elles veuillent couper court aux débats entre les intérêts du passé, représentés par les souverains , et ceux de l'avenir , personnifiés dans les peuples , en faisant consentir les premiers à une transaction provisoire figurée par des constitutions en harmonie avec les leurs propres , et en déterminant les seconds à s'y reposer un moment , si imparfaites qu'elles doivent être ; de sorte qu'à la faveur de ce repos on puisse chercher et préparer en paix l'organisation définitive de l'Europe.
Et les rois consentiraient, et les peuples se calmeraient; et la sécurité serait rétablie.
C'est à la France , qui par sa dernière révolution a ébranlé toute l'Europe et a remis en évidence toute l'incertitude de la situation générale , c'est à elle de prendre l'iniiiative. En conséquence , voici , selon nous, la seule mesure qui serait efficace pour le maintien de la paix.
Le roi des Français ferait une démarche authentique près du roi d'Angleterre; il lui donnerait connaissance de la conviction où il est qu'il importe au repos du monde
d'unir étroitement les deux peuples pour qu'ils interposent partout leur médiation; il s'adresserait à lui » non par des protocoles glissés dans l'ombre , mais par une lettre envoyée avec la publicité la plus éclatante.
Cette lettre serait ainsi conçue :