‹ Religion saint-simonienne: Politique européenneChapitre 25 sur 27 · A GUILLAUME , ROI D** ANGLETERRE · texte numérisé non relu

A GUILLAUME , ROI D** ANGLETERRE

« Mon frère ,

» Le nom que je vous donne ici , et que nous donnons » l'un et l'autre à toutes les têtes couronnées de l'Europe, » est à lui seul une preuve des liens de parenté qui existent » entre tous les peuples, dont chacun des rois est laperson- 9 nification. Il nous révèle tout ce qu'aurait d'odieux une » guerre européenne.

n L'Europe est travaillée d'un mal profond; les peuples V sont insurgés contre les souverains ou n'attendent que » l'occasion pour se soulever. L'esprit de mécontentement » a tout envahi. C'est un symptôme que de nouvelles rela- » tions doivent être établies entre les princes et les peuples, » car celles que l'on s'efforce de défendre, les peiiples ne » les supportent plus.

» Toutefois si les anciennes relations ont dans les peuples » d'irréconciliables ennemis , elles ont parmi les cabinets » et les débris puissans encore de l'aristocratie des siècles » passés des soutiens ardens. L'Europe semble sur le point » de se partager en deux camps qui seraient occupés , l'un » par les défenseurs , l'autre par les antagonistes du vieil » ordre de choses.

» Une guerre européenne serait un affreux désastre , un

» fait immoral. Il y a partout en Europe une telle simili- » tude de sentimens et de mœurs , de pensées et d'études, » d'habitudes et de travaux; une telle solidarité de lumières » et de richesses , qu'aux yeux de tout homme éclairé ce » ne sont point des nations juxtaposées » isolées les unes des » autres; c'est véritablement une seule nation , ayant sous , » le nom d'états des provinces nombreuses et diverses. » Toute guerre européenne serait donc une guerre civile.

» Mon frère , il nous est facile d'écarter ce fléau. Vous et » moi nous avons été commis par la Provideince au soin de » présider aux destinées des deux premiers peuples de la » terre; par notre double médiation nous pouvons, nous » devons épargner au monde les perturbations d'un vio- » lent orage.

p Jusqu'à ce jour, dans toutes les guerres, l'Angleterre » et la France ont figuré l'une en face de l'autre comme principales parties belligérantes; entre ces deux puis- » sances si long^temps rivales , une alliance solennellement » jurée sera le symbole de la réconciliation , de la paix » universelle. Et déjà les haines nationales qui lès divisaîient 0» ont cessé : ce fut vous qui le premier rendîtes hommage » à la glorieuse révolution de juillet; ce fut vous qui le » premier tendîtes la main au roi que s'était alors doané la » France»

» Mon frère , mettons fin à la crise européenne , faisons » savoir à tous les rois de l'Eurppe que nous les convions » à la formation d'un copgrès général où seront débattus a les griefs de leurs natiops et les leurs propres , et qui ré- » glera, sou» la direction de l'Angleterre et de la France, le » degré d'émancipation que réclame l'état de chaque peuple.

» Par là les populations , dégagées des plus lourds des » privilèges qui pèsent sur elles , dotéea d'institutions dont

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» l'observation loyale sera garantie par nous , respirant » plus àTaise, prendront patience; la fermentation insurrec- » tionnelle s'apaisera; et« de concert avec les hommes éclairés » de tous les pays , nous pourrons procéder à loisir h Pexa> » men de cette grande question : Quelle est l'organisation » dans laquelle il convient d'embrasser l'ensemble des popu- 9 lotions européennes?

» En appelant ainsi tous les rois à un congrès » j'éprouve » une vive répugnance à cause' des réunions diplomatiques » auxquelles ce nom a été appliqué. L'assemblée qui s'ou- » vrirait sous nos auspices n'aurait rien de commun avec » ces conciliabules. L'allure cauteleuse de la diplomatie l'a » rendue odieuse à tous les peuples : ils pensent* avec rai- » son que si elle est si soigneuse d'opérer sous terre » c'est » qu'elle ne saurait s'avouer au grand jour; et les congrès » multipliés qui ont eu lieu depuis quinze ans ne justifient » que trop cette opinion populaire » que tout congrès est un » complot contre la liberté et les sympathies des nations,

» La plus grande publicité devrait présider aux actes de » l'assemblée» qui se réunirait sous notre direction ; par là » cette assemblée , repoussant toute parenté avec les con )» grès précédons , se concilierait la confiance des peuples » elles disposerait à reconnaître ses actes.

Et c'est pour faire pressentir ce caractère nouveau des » relations diplomatiques dans la circonstance actuelle , » qu'au lieu d'employer la voie ténébreuse des corres- » pondances de chanbelleries» je m'adresse solennellement » à vous.

» Mon frère» je sais tout le prix que vous attachez à la 9 paix,^et moi-même j'ai donné des preuves irrécusables de » sa haute valeur à mes yeux. Il serait possible que la me- » sure que je vous propose vous semblât devoir être en-

» visagée comme une ^déclaration de guerre par le» souve- » raius qui redoutent les idées d'afiranchissement ; de sorte » qu'elle irait précisément contre le but que nous ambi- » tionnons l'un et l'autre.

» A part toute vaine gloire nationale , il est incontestable 9 que la France et l'Angleterre sont au premier rang parmi 9 les puissances. Leur association offre tout réuni au plus » haut degré : courage, activité , richesse. Cette associa- 9 tion aurait d'ailleurs un immense appui dans les sympa- » thies de tous les peuples ; les souverains partisans du privi- 9 lége ne se le dissimulent pas. Unis ensemble , nous verrons » se rallier à nous une partie de l'Europe , peuples et rois. » Les princes qui seraient tentés de repousser nos projets » conciliateurs se trouveront dès lors pressés et par leurs 9 peuples, qui répondront avec enthousiasme à notre voix, > et par l'ascendant qu'exercera sur eux-mêmes notre puis- » santé alliance.

» Notre caractère de souverains, et pour vous en particu- » lier votre longue possession royale , écarteront de l'esprit » des princes l'idée funeste d'un inutile emportement. Ce ne » sera pas comme si la fougeusepropagande de la démocratie » leur intimait fièrement ses ordres; ce seront des frères 9 qui leur adresseront avec calme des représentations bien 9 veillantes sur leurs véritables intérêts.

» L* Angleterre , beaucoup plus que la France , offre de 9 vastes débris de l'aristocratie féodale que votre loyale 9 politique s'applique à transformer graduellement , en les 9 harmonisant avec les intérêts de l'avenir. N'y a-t-il pas 9 là pour les rois et pour les privilégiés un témoignage 9 éclatant que nous ne voulons pas les livrer comme une 9 proie à la démagogie dévorante, et qu'il s'agit seulement 9 de prudentes et pacifiques réformes ?

( 'oS )

» En France les idées aristocratiques n'ont pas de racines; » les sympathies pour tous les peuples y ont atteint un ad- » mirable développement. Sa participation sera une garan- » tie pour les masses /que la part sera faite large à leurs » intérêts.

» Mon frère, une tâche immense et glorieuse nous est » offerte 9 acceptons-la; montrons-nous dignes d'être les ]» chefs des deux premiers peuples de la terre.

» Remercions la Providence du rôle superbe qu'elle nous 1 a réservé'. Il dépend de nous de devenir les pacificateurs » de l'Europe y et de nous assurer une gloire bien autrement » pure y bien autrement durable que celle de tous les con- » quérans.

» Que par nous donc la paix soit assurée; nous consa- > crerons ensuite tous nos efforts au développement des » intérêts auxquels la paix est profitable , et qui doivent à » jamais en garantir le maintien. »

Nous le répétons, il n'y a de chances de paix que dans une mesure semblable. Il est des esprits auxquels elle paraîtra étrange , qui se récrieront surtout parce qu'elle viole tous les usages diplomatiques ; h ceux-là nous répondrons que nous faisons peu de cas de la diplomatie.

JjA POLOGNE (i).

(extrait du globe du 8 MARS l83l.)

Les dernières nouvelles de Varsoyie réduisent à bien peu les espérances qu'on avait conçues sur le succès des armes polonaises. C'est en vain que pendant soixunte-douze heures une horrible bataille a ensanglanté la rive droite de la Yistule; pendant soixante-douze heures les habitans de Varsovie ont entendu une effroyable canonnade; pendant soixante-douze heures ils ont été livrés à l'anxiété la plus poignante. La canonnade a cessé; mais l'anxiété est restée daiti» Varsovie plus morne et non moins cruelle : les Russes n'ont pas été vaincus ; ils ont conservé leurs positions for-

(1) Cet article a été écrit ^ la suite de la bataille de Grochow. Le bruit coumt alors à Paris que les Polonais avaient été vaimus ; le mipislre des af faires étrangères Tannonça même ii la tribune.

( >"8 ) midables; ils sont restés retranchés dans les bois, d'où, malgré des prodiges de valeur , on n'a pu les débusquer ; le gros de leur armée les rejoint et les renforce. Nous frémissons d'y penser Depuis lors qu'ont pu devenir les

Polonais ?

Il est douloureux d'y songer; il est déchirant de le dire : au moment où nous écrivons , où sont ces hommes héroïques, que sont-ils devenus , eux qui ont eu aussi leurs trois jours? Qu'on les appelle par leur nom, et combien d'eux pourront répondre? combien en est-il qui n'aient pas roulé au fond de cette quatrième tombe de la Pologne?

Hélas! pendant que de misérables questions s'agitent sentencieusement k Paris , tandis que les Chambres gâtent ou arrangent de leurs amendemens diffus des lois stériles qu'on nous dit organiques et qui désorganisent tout; tandis que des députés verbeux s'amusent à détruire quelque petit article imaginé par la Chambre des pairs, pour le reproduire en d'autres termes; tandis que l'on occupe la France d'un procès où les prétendus républicains conspirateurs de décembre se trouvent être quelque curieux imbécile, ou quelque jeune homme évaporé, ou encore quelque passant arrêté sans propos , on meurt à Varsovie , on meurt avec enthousiasme , et c'est à cause de la France , c'est pour la France que Ton meurt !

Non y nous n'osons espérer le contraire. Aujourd'hui la lutte doit être terminée; la victime est immolée : les Polouais expirent ! *

Pauvre Pologne 1 ses enfans ne sont plus , eux qui s'étaient relevés si fiers lorsque la France leur eut fait un signe; eux qui, lorsque Tautocrate leur eut ordonné de se ruer sur nous , l'avaient toisé avec dédain et lui avaient dit qu'il

pourrait bien les égorger et se promener en triomphateur , en maître courroucé , dans Varsovie en ruines; mais qu'il ne lui serait jamais donné de tourner leurs bras contre la France ; car la France aussi était leur patrie , la France était leur seconde mère , et ils se glorifiaient d'être ses enfans chéris.

Us sont morts , morts sans doute comme leurs pères qui défendirent Praga contre Souwarow; ils sont morts foulés aux pieds par de misérables cosaques, insultés parleurs sauvages ennemis : ils sont morts en regrettant l'Italie et l'Lgyple , où ils trouvaient au moins un Français pour recueillir leur dernier soupir.

Où est-il donc cet aigle blanc de l'Hôtel-de-Ville de Varsovie , au bec duquel ils avaient remis l'étendart russe qu'ils avaient bravement enlevé à la baïonnette : il est roulé dans la boue et dans le sang; quelques barbares de la soldatesque de Diebitch, quand ils seront las de pillage (i) et de débauche, le ramasseront , et iront le vendre à quelque juif qui trafique des métaux; ou bien l'orgueilleux Zabalkanski t'a déjà envoyé vers Saint-Pétersbourg , afin que le bronze dont il est coulé serve à quelque statue de Nicolas vengeur.

Ils sont morts les Polonais, morts écrasés par le nombre, percés de coups , ou jetés à travers les glaces que charrie la Vistule ! A quoi leur a servi de répéter le chant de Dombrowski , d'avoir enfoncé des bataillons pendant trois jours , en disant en chœur : Non , non , tu n'es pas sans défenseurs f 6 Pologne chérie!

(\) On se rappelle que le gdnëral Diebitch a promis à ^s troupes le pil lage de Varsorie pendant six jours.

( no )

. Et ces malheureux lanciers, qui traversaient YarsoTÎe pour rejoindre le champ de bataille , et qui , aux acclamations de la multitude» s'écriaient avec transport : Vivent les hommes de Kalisch I répondaient , les larmes aux yeux : Meurent les hommes de Kalisch, pourvu que la Pologne vive! Où sont-ils ? Hélas! eux aussi ils sont morts, ils sont tombés sans sauver la Pologne 1

Tout cela n'est plus; tout cela est mort pour la France , pour la civilisation; et ces infortunés ont eux-mêmes, avant de mourir , noblement prononcé leur oraison funèbre.

« Que ceux qui sont plus forts que nous , disait, le i s février, le ministre Malachowski dans la chambre des nonCes, et auxquels nous avons voulu venir en aide , nous bercent encore pour l'avenir èomme par le passé de la stérile expression de leur sympathie : nous périrons pour eux : une noble larme sera notre unique récompense , nous mourrons sans hésiter, et nous justifierons ainsi la noble inspiration de l'orateur français qui nous a devinés quand il a dit : a Les Polonais sont Accoutumés a mourir POUR LA Frange. »

Et qu'a-t-on fait pour cette noble victime? Qu'a dit , qu'a fait la France pour l'arracher à l'extermination? Le gouvernement français a dit qu ils étaient trop loin ! Il a fait de la petite diplomatie; il n'a même pas osé offrir une médiation embarrassée. Le$ ministres français, soit indifférence bourgeoise , soit terreur de la grande colère de Nicolas , soit bien plutôt crainte de toutes les exigences politiques que la guerre devait soulever, et de l'abîme d'anarchie auquel elle semblait devoir conduire , n'ont pas daigné adresser directement une parole h ces hommes généreux; et, comme l'a dît encore M. Malachowski avec

cet accent qui serre le cœur , le gouvernement polonais n'a rien reçu de celui de France , pas même un courrier !

Et a défaut du gouvernement , sans doute un élan général s'est manifesté dans la nation ; sans doute une foule d'hommes ardens, partis de tous les coins de la France, sont allés dire à Yarsovie la vive sympathie qu'ici on ressent pour la cause de la Pologne, pour son suhlime dévouement; sans doute d'abondantes offrandes ont afflué dans les coffres du comité que préside l'illustre ami de Washington?

Hélas I non; les feuilles allemandes nous apprennent que VINGT jeunes Français sont entrés à Varsovie. Les listes de souscription attendent le nom des souscripteurs; et il a fallu tout l'attrait d'un concert où devaient se faire entendre en public des voix harmonieuses que jusque là quelques privilégiés avaient pu seuls ouïr dans l'étroit espace d'un salon , pour décider les classes les plus riches à la plus mo> dique des aumônes , en retour de laquelle elles ont encore exigé du plaisir. . . . ,

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