LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
(extrait du globe bu 8 DÉCEMBRE l83o. )
La loi sur la lerée de 80,000 hommes a été présentée , examinée , rapportée , discutée et votée en quatre jours. Une pareille vivacité est peu dans les habitudes de la Chambre; c*est un progrès qu'elle a accompli , c'est une réponse à ceux qui l'accusent d'immobilité, réponse directe et beaucoup plus péremptoire que les acres admonestations adressées à la jeunesse p. ou que les citations à la barre dont on a fait peur à certains magistrats.
Il est cependant remarquable que les faits à l'occasion desquels la Chambre manifeste cetteacti vite inaccoutumée, les seuls qui aient puissance de lui donner, sinon l'enthousiasme, au moins la chaleur vitale, soient exclusivement.
ceux qui sont conçus et exécutés dans des formes rétrogrades, bien que pour un but légitime» et qui par leur na-. ture ne sauraient l'être autrement. Il est singulier que le seul moyen d'exciter les sympathies de ces législateurs peu belliqueux soit de foire retentir à leurs oreilles un cri de guerre; que pour les rendre vigilans et alertes, il faille absolument faire un appel à leurs sentimens de haine contre de grands princes qui les menacent , et que ce soit en les entretenant de 5oo,ooo baïonnettes et de préparatifsguer^ riers, en leur parlant combats et prouesses, qu'on obtienne d'eux le plus grand de tous les sacrifices , celui de leurs habitudes lentes , de leur mollesse circonspecte et méticuleuse. Ils doivent eux-mêmes être tout surpris d'avoir voté par acclamation un impôt énorme, le plus onéreux de tous , celui du sang; de l'avoir voté large et abondant, eux qui ont consumé en débats inactifs des semaines entières ^ des mois bien longs , pendant que l'industrie gémissante , atteinte d'un coup imprévu , languissait à la porte , implorant leur secours ; eux qui , après une longue attente ^ n'ont su lui mettre dans la main qu'un soulagement précaire, qu'ils regrettaient tout haut de ne pas lui avoir refusé.. Ne dirait-on pas que le seul sentiment vivace dans le cœur des députés de France soit une aversion profonde contre le passé personnifié dans la race déchue et dans les rois' qui s'en feraient les champions imprudens; que chez eux toute affection générîjle est éteinte , et qu'ils ne savent plus rien àimer^ rien, pas même l'industrie, quFest la nourricière des empires.
Ce n'est pas seulement l'allure animée de cette. discussion qui mérite une attention sérieuse. Lorsque après les évènemens de juillet les hommes d'en bas , tout animés encore de l'ardeur du combat, crièrent vivement vers la
Chambre, et lui demandèrent vaguement des progrès, elle» dont la plupart des membres n'avaient vu dans la révoluticfn que la substitution d'un drapeau à un autre sur le clocher de leur village , elle qui n'avait pas respiré Tôdeur de l'a {)0udre , prit assez mal tes brusques avertissemeiis qu'on luï adressait, et repoussa avec humeur les donneurs d'avis, les traitant Aq jeunesse inquiète et inexpérimentée. Il n'y a inême pas long-temps, Tun desoriateurs de la majorité les reprit encore une fois avec amertunie , leur disant que le progrès e^ était la soif des places. Or cependant uri perfectlonnenïent s'est accompli ; \t s'est réalisé au sein même de la Chambre, et l'orateur que noiis venons de citer s'est raccomnibdé avec le progrès lui-même. Ce mot , dont on s'était fait un épouvantait, qui avait la fâcheuse ' prérogative d'exciter, au sein de l'assemblée, des murmures et des tumultes , M. Jars l'a prononcé , l'a répété, l'a répété encore, toujours à propos, avec l'épanchement d'une réconciliation récente. «La guerre, a-t-il dit, ne saurait être le vœiid'un » esprit progressif; la guerre èompromét tout et détruit » tout : c'est un obstacle certain à tous les progrès, à toutes » les améliorations,* c'est un fléau des temps anciens , un V legs de la barbarie, et nous devons espérer que la civili- 9 sation moderne , à mesure de ses progrès , pourra nous » en délivrer. » '
Ces pensées sont assurément de celles qu'on est malbeureusemèht peu habitué 1i entendre prononcer par les poli-» ques du jour , par les hommes qui contemplent dan^ le ravissement de l'extase le mécanisme compliqué de l'équilibre européen ; et comme elles ont été hautement applauilies , nous en concluons que la majorité de la Chambre a prodi^ gieusement avancé depuis le temps où les membres qui la composent aujourd'hui votaient dans le même budget
( «a ) soo millions pour les dépenses du ministère de la guerre ^ et SI à Sooyooo francs pour Finstruction élémentaire.
M. Audry de Puyraveau est allé plus loin encore que M. Jars : c'est dans l'ordre; il est un des honorables membres que le mot de progrès avait le moins effarouchés. « Bientôt, a-t-il dit, la guerre ne sera plus possible : les. i peuples ne voudront plus se suicider. Ils forment pab le » FAIT UNE SEULE FAMILLE qui bientôt n'aura plus de limites » que celles nécessaires à l'administration. Des rapports » existeront , qui feront participer tous les peuples aux » créations de toutes les contrées, et l'association sera réa- V lisée dans le vœu de la nature, t
Après de telles déclarations , il était impossible que la Chambre accueillit avec bienveillance les démonstrations hostiles du général Richemont contre l'Angleterre. A part quelques considérations fort raisonnables sur l'impossibilité qu'il y aura pour la Belgique à exister comme état isolé , et à part des observations strat^iques d'un haut intérêt sur le sentiment hostile à la France qui a présidé à la démarcation de ses frontières lors des traités de Paris et de Vienne , le long discours du général , beaucoup trop long au gré'de M. le ministre des affaires étrangères, qui s'en est expliqué avec une franchise peu diplomatique, a pour objet unique d'éloigner la France de toute alliance avec le cabinet anglais.
C'est là une question grave, et la Chambre» qui ne veut pas de guerre, a sagement fait en repoussant la solution présentée par l'honorable général. C'est ce que nous allons essayer de démontrer.
Les longues et sanglantes querelles du moyen âge , ces terribles débats dans lesquels les peuples de la Germanie , devenus les maîtres de l'Europe , très-incompléte-
ment policés dès l'abord par le christianisme, assouvissaient leur fureur belliqueuse, leur rage de conquête, peuvent se résumer depuis long-temps par la lutte acharnée de la France contre l'Angleterre* L'une et l'autre, entraînant les autres états dans leur orbite comme des sateih'tes soumis, se soût ainsi choquée» pendant huit cents ans , depuis la bataille d'Hastings jusqu'à celle de Waterloo, avec une haine insatiable, s'envahissant tour à tour, se ruant sans cesse l'une sur l'autre, et n'interrompant les hostilités que lorsque , accablées de lassitude , elles avafènt besoin de respirer. Les papes seuls , et ceci est une des preuves les plus frappantes de l'influence pacifique exercée en Europe par le christianisme ; les papes seuls eurenft la puissance de mêler un instant les deux nations sous le même drapeau ; à eux seuls il fut donné d'établir une alliance entre les deux peuples et de les envoyer combattre péle-méle, pour la gloire et la défense de la chrétienté, contre Saladin , le héros de l'islamisme.
La systématisation de la piupart des guerres , si complexes au premier coup d'œîl , qui ont désolé l'Europe, mais qui ne l'ont pas désolée en pure perte, parce qu'à une époque où là scienceet l'industrie n^existaient qu'en rudî* ment informe , c'était le seul moyen de rapprochement qui existât entre les nations; la personnification de l'uiitagonisme général, qui a ajgitéla chrétienté, par l'antipathie des deux peuples anglais et français , sont manifestes dès les temps les plus reculés : toutes les fois qu'il s'est livré une bataille, la France a eu ses soldats , ou au moins ses alliés, ses représentans d'un côtéi et l'Angleterre les siens de Pautre r chacudb a été l'ame , la vie d'une des deux parties belligérantes.
Ce fait est surtout bien net depuis l'époque où le déve-
loppement industriel, qui 8*est manifesté eu Angleterre à la suite de la réforme religieuse, lui donna moyen d'intervenir activement contre la France autrement que par ses soldats. Ainsi Ton voit sous Louis XTV la France en lutte continuelle avec une cqalition formidable , formée successivement de diverses puissances, et finalement de l'Europe près qu'entière , que la reine Anne avait ameutée; ainsi ^ sous Louis XV , les guerres de sept ans et ceiUe de la sucçt^»sion impériale furent des duels entre la Grande-Bretagne, agissant par ses propres troupes et par celles des princ^» allemands qu'elle stipendiait, et la France, entourée des puissances méridionales^ dont les rois, membres de la famille bourbonienne , n'étaient , à vrai dire , que les mandataires du monarque de Versailles , du moins pour toutes les questions de politique générale.; .........
A partir du règne de Loi^is XYI , les, combattons se des-^ sinent pliis nettement encore^ les guerres que le mondç entier contemple en suspens, sont des pofi^at^ corps h corp^ entre la France et l'Angleterre. On se bat tout le long de l'immense littoral de l'Amérique septentrionale, des flottes se canonnent et s'abordent à Jl'ile d'Ouessant , dans la baie de Cbesapeack, en cinqus^nte points des parages des Antilles, et toujours les soldats portent d'un côté les fleurs de lis (alors ce signe n'était pas souillé du sang de, juillet) , de l'autre , le léopard de la riche Albion* A l'époque de la république, l'Europe entière se lève contre là France, bientôt les rois épuisés veulent poser les armes; mais l'Angleterre e$t derrière eux qui les alimente de ses subsides ; et qui d'un fleuve d'or remplit leurs coffres sans cesse vidés par }es dépenses de cette guerre terrible. G'étaitelle^ c*était Pitt que Ton battait à Fleurus , dans les mille combats de l'Italie et de l'Allemagne; c'était lui. que frappait la garnison de
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Mayence lorsqu'elle faisait une l^oucberie de l'armée vendéenne ; c^étajt Pitt ^ toujours Pitt que l'on rencontrait k Al^oukir, à Saint -Jean'd.'Acre^ à Héliopolis , à Zurich et à Marengo, dans lapersonne de la marine ou de l'infanterie» ou de l'artillerie anglaise, dans la personne des Turcs» dans celle des Autrichiens et des Russes , partout enfin oh il y avait des ennemis du nom français. Et lorsque^lesprin* ces épouvantés sigijient humblement des traités de paix à l'apparition du drapeau, tricolore aux portes de leurs capitaleSy seule l'Angleterre reste debout , défiant la révolution et bravant les tempêtes. qui éclatent en Irlande*.
fnfin , après le traité épbémjèrex|ui porta le nom de pai^ d'Amiens, s'a^ccomplit le dernier acteàe ce drame affreux. D'ua coté Napoléon» de l'autre Pjtt » .Gastelreag et ^Wellingn ton, s'assaillirent pendant. q^atorsp ans.avec une rage qui tenait du déliro^ Par lé blQÇiiJSçoçtiisen^lp Napoléon ferç^ iififs les pc^ts de l'Europe à s|^s en^emfs ;, i| hs^^ ppjursuivit deux.fpisi dan& les mu];'s.,de,.yieQ!;ie;,,ljes flagella^ sur lea épaules de Françpjs» d'Alexandre et de Guillaume, le|S| chassa de Lisbopae, mit la Péom^^le ,en feu popr les en écarter, e,t alla faire sauter le , Kremlin pour ies exclure d'Odessa, de Cronstadt et.d'AKchj|3gelp , , ^ .j
Eux , no^ nooins , tenaces » .vomirei^ de^ soldais 49m > ia Hollande et dans la Péqinsule^ lui suscitèrent. saiis.oQsse des ennemis à un b9ut de l'Europe , lorsqu'il é:taji oi^cupé à une autre extrémité. Enfin, grâce aux riçueur^ imprévues de l'hiver de 1812» le colosse, affais^-sous lepfoids des glaces du Nord, phaiiçela,,. et ils. ré(:;ra^rei9Lt^ sous I4 poids d'un. million de Prussiens, d'Espagnols et de :Co*>
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.: %ifip^ époi^vantable (laerelle de N^po)éoa §t du cabii)et anglais n'était autre chose que l'effrayante agOBÎe du
( i6) génie guerrier de l'Europe. Les sentîmens de patriotisme étroit qui divisaient jadis les peuples sont tombés avec des monceaux de cadavres dans les fosses profondes de Leipsîck , de Lutzen et de Waterloo; la sainte-alliance cherchait en Vain à les exhumer, lorsqu'elle même s'écroula, frappée du même coup qui atteignit le ministre dirigeant, lord Castlereagh. De pareilles guerres d'horreur et d extermination sont désormais impossibles; car la guerre ne vit que de haines , et les haines nationales sont éteintes à jamais.
Aujourd'hui l'Angleterre applaudit avec le monde entier à la révolution de juillet; non pas comme en 1789, car alors une partie seulement de la population anglaise , et c'était la pl«s éclairée, sympathisait avec les patriotes de Paris; actuellement la France compte en Angleterre autant d'admirateurs qu'il y a d'individus , à part un tout petit parti aristocratique sans racines dans la nation. Sur les théâtres , dans les tavernes , le nom français n'est prononcé qu'avec respect et avec éloges; et pendant que d'ignobles caricatures , où le ridicule et le sarcasme étaient prodigués à la Grande-Bretagne, disparaissaient peu à peu en France des murailles et des tréteaux , de l'autre c^té du détroit le bon sens public faisait justice de toutes les vielles turpitudes^ de tous les lazzis ironiques qui, d'après un antique usage, étaient en possession de faire rire aux dépens des Français.
Un tel accord entre les peuples est évidemment le prélude d'une alliance politique intime. Tout porte à croire qu'en dépit deserremens d'une diplomatie aveugle qui se croît profonde , parce qu'elle opère ténèbre usemeut et tortueusement sous terre , les chefs de l'Angleterre et de la France se jetteront dan$ les bras les uns des autres , car
les gouvernemeitô» pour être stables > ne doivent être que la personnification des nations.
Cette alliance aura lieu : et c'est la plus convenable pour la France, parce que , selon nous , les alliés naturels sont les peuples qui sont les plus avancés > les plus riches, les plus voisins l'un de l'autre , et non , comme le pense M. Richemont , ceux qui sont séparés par de vastes contrées , pas plus que ceux qui, comme la France et la Russie , sont placés , l'un au premier étage , l'autre au dernier sur l'échelle de la civilisation européenne.
C^est surtout ta plus désirable pour les amis de l'humanité, pour ceux qui veulent qu'elle fasse de nouveaux progrès , aux yeux desquels la guerre est lin fléau, un legs de la barbarie. Car lorsque la France et l'Angleterre se seront embrassés étroitement ; lorsque les deux nations qui tiennent en leurs mains les richesses du monde et le flambeau de la science , celles qui senties régulatrices des sentimens, des pensées et des actes de l'univers , se seront unies pour marcher ensemble vers un même but , entraînant avec elles les peuples accoutumés à suivre leurs traces ; qui pourra barrer le chemin à ce majestueux cortège ? qbi osera le vouloir? quelle cervelle insensée pourrait concevoir le plan d'une pareille entreprise? :
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