CRIMINALITÉ SUPERSTITIEUSE
« Au commencement était le Verbe », dit l’Apôtre Saint-Jean. « Au commencement était l’action », dit le Faust de Goethe. « Au commencement était la va- « nité », dit M. Bergson!. Et nous, nous disons de plus : « Au commencement était la cruauté ». Il faut renoncer à la conception idéologique d’une humanité bonne, et que la vie sociale aurait corrompue. La société se compose d'individus : comment auraitelle pu devenir ce qu’ils n’auraient pas été, euxmêmes, essentiellement ? Et puis, les faits sont là. Il ne s’agit pas de pessimisme ou d’optimisme, (théories relatives, qui dépendent d’un tempérament, d’un point de vue, des circonstances, d’un temps), mais de réalités. L'expérience est décidément plus forte que le rêve. Le souvenir le plus amer, des souffrances les plus aiguës, ne produit pas dans les consciences une réaction contre la bêtise et le mal; il se fait ou-
(1) & Au commencement était le Verbe, Et le Verbe était en Dieu, Et le Verbe était Dieu ».
(Evangile selon Saint Jean).
La Sainte Bible. Traduction d’après les textes originaux par l'Abbé Crampon, Chanoiïine d'Amiens. Nouveau Testament, p. 98. Desclée et Cie.
« Il est écrit : Au commencement était le Verbe ! Ici, je m’ar- « rête déjà, qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible « d’estimer 5i haut ce mot, le Verbe ! Je suis forcé de le traduire « autrement, si l’esprit m'éclaire bien. Il est écrit : au commen- « cement était la pensée ! Réfléchissons bien sur cette première « ligne et que la plume ne se hâte pas trop! Est-ce bien la « pensée qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au com- « mencement était la force ! Cependant, tout en écrivant ceci, « quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. « L'esprit me vient en aide : Tout à coup je vois la solution, et & j'écris avec confiance : Au commencement était l’action ! »
Gœthe : Faust.
« C’est le plus souvent par amour du luxe qu’on désire le « bien-être, parce que le bien-être qu’on n’a pas, apparaît comme « un luxe, et qu’on veut imiter, égaler ceux qui sont en état de « l’avoir. Au commencement était la vanité ».
H. Bergson. — Les deux sources de la Morale et de la Religion,
p. 327. Alcan, 1932.
bli quand il inspirerait de la sagesse, et se réveille dès que l’occasion s'offre de se satisfaire aux pires instincts. La lutte est saine; les forces même n’existeraient plus si elles n’entraient pas en conflits les unes avec les autres; et leur résultante, c’est toujours l’antagonisme entre un vainqueur et un vaincu. Mais les hommes ne semblent pas avoir le seul souci de combattre pour se hausser à un plus haut niveau d'existence; ils y ajoutent le plaisir d’être cruels jusqu’à la volupté. On essaie d'expliquer cette perversité par diverses causes qui en atténueraient la trop significative horreur; mais elles ne jouent qu'après coup; elles sont découvertes grâce au parti pris d’une analyse qui porte sur des faits accomplis. Il reste toujours que cette cruauté se déclanche à la manière d’un instinct. Elle se donne libre cours dès que les obstacles, d’ailleurs fragiles, s’écartent à son développement. Lorsque les écluses étant fermées, elle ne peut se déverser à grands torrents de larmes et de sang, sur d'immenses espaces où, par le fer, par le feu, par le gaz ou par les ondes, sont anéanties des sociétés entières, on la découvre aisément tapie dans les moindres recoins de la nature humaine, comme de toute autre, d’ailleurs; elle est blottie dans les consciences en apparence paisibles, s’alimentant secrétement par de menues malfaisances quotidiennes. Avant les vastes inondations ravageuses qui remplissent l’air des hurlements des suppliciés, c’est à l’ombre de l'honnêteté conventionnelle, à l’abri des lois qui composent la justice, dans l'atmosphère de l’idéal qui sert de fondement et de remparts aux égoïsmes insatiables, qu’elle poursuit son travail patient et obsüiné de bourreau anonyme. Chaque jour, tout le long des mois et des années, des êtres innocents sont les victimes d’autres êtres qui les torturent avec tous les affinements dont est capable le fort envers celui qu'il tient à sa merci. Au commencement, donc, était la cruauté. Tout débute, puisque tout finit par là. On voudrait de toute son àme s’aveugler de manière à ne pas voir la réalité, et à pouvoir librement, dans le
recueillement de sa vie intérieure, se donner à l’espoir d’un idéal vers lequel marcherait l'humanité, et sur la route duquel les guerres et les crimes ne seraient que de passagers accidents : jusque dans ce temple secret, voué aux solitaires méditations et peut-être aux voix et aux inspirations divines, les faits vous traquent impitoyablement. Comment s’abstraire du douloureux écho des incessants gémissements et des horribles cris de la douleur toujours actuelle ? Car ses apparents repos sont remplis d’imminentes cruautés capables encore de dépasser les anciennes et les récentes indéfiniment.
En vérité, dans ce « jardin des supplices » qu'est notre terre, il n’y a pas que des bourreaux et leurs victimes. Il y a aussi des fleurs; il y a de magnifiques fleurs, des roses, en qui s’épanouissent, au grand soleil, les richesses tranquilles, bienfaisantes et amoureuses de la vie. C’est bien leur présence qui nous égare. Nous sommes enclins à nous dire que ces cruautés, d'autant plus raffinées qu’inutiles, disparaîtront par le même effet du progrès qui assainit nos villes et qui refoule de nos maisons la laideur et la maladie; nous étendons à tous les êtres qui le peuplent cette beauté, ce parfum, cette paix que nous admirons dans l'élite de ces fleurs où nous aimons contempler un symbole de ce que voudrait et pourrait être toute la nature. Mais à côté d’elles, il y a les plantes vénéneuses. Les unes comme les autres sont ce qu’elles sont, pour le bien ou pour le mal, de par leur naissance; elles ne le sont pas devenues; elles létaient originellement. Dans tous les pays, dans toutes les civilisations, il y a eu, et il y a encore des âmes, des personnalités morales qui sont infiniment plus belles que les roses de nos jardins. Elles ne se contentent pas d’être belles et parfumées, dans le bonheur de s'épanouir au soleil, en vue de possibles contemplations; elles sont pleines d’un amour infini; elles n'existent pas pour elles-mêmes, mais pour se donner, pour répandre leurs richesses; elles passent au milieu
de nous, les mains lourdes de leur inépuisable cha-
rité, toujours prêtes, comme St-Martin à se dépouiller pour revêtir de leurs manteaux notre inconsciente nudité. Elles viennent d’ailleurs, elles ne sont pas de notre monde; elles n’ont épousé que nos apparences; et la preuve en est que, malgré nos ressemblances, nous ne les reconnaissons pas. Elles ont beau faire, elles ont beau nous aimer, et par cet amour vouloir se métamorphoser, de manière à devenir nos frères et nos sœurs, et, en adoptant notre nature, à la purifier et à l’élever au delà de notre niveau de vie : elles ne sont pas plus capables d’être nous que nous ne sommes capables de nous changer en elles. Elles vont au delà des limites de l’amour; mais elles ne peuvent rien de plus pour nous que de la pitié. Il nous est impossible de nous tromper : le Fils de Dieu s’est fait homme, et l’humanité est restée humaine; elle n’est pas devenue divine. Le mal est enraciné en elle; la cruauté reste accrochée à elle, et il semble qu'il em soit d'elle comme de l’ivraie dont le Maître disait à ses disciples : ne larrachez pas, car, en même temps, vous détruiriez le bon grain.
Si nous avons choisi pour objet de notre étude la superstition, c’est parce que, le plus souvent, elle est lune des voies sur lesquelles s’épanche le plus volontiers cette naturelle cruauté. On les rencontre presque partout associées; nous voulons dire par là qu'il n’est pas une des croyances ou pratiques superstitieuses qui, quelque part, en un certain moment, ne soit devenue l’occasion, pour la cruauté essentielle à la nature, de se déchaïner. Rien, en effet, ne la lempère ni ne la limite de ce qui n’a pu lempêcher de se manifester et d’exister. Une fois déclanchée, elle va jusqu’au bout, jusqu’à l'épuisement, jusqu'à la satiété, qui ne sont du reste que passagers et provisoires. La superstition, il n’est pas de supplice qu'elle n'ait été capable d'inventer. Ce qui la caractérise en outre, c’est qu’elle est stupide; elle n'est pas sans jouer un rôle; mais elle s’en acquitte d’une manière absurde. Elle élève sa tâche au niveau d’un art; elle affecte, à l’occasion, les dehors d’une
science; elle met de l’expérience, de la psychologie et du raisonnement dans sa façon de torturer les corps et les âmes; mais elle est d’autant plus consciente dans l’emploi de ses moyens qu’elle est inconsciente de ses fins; elle est d'autant plus raffinée dans l’accomplissement du mal qu’elle se recouvre des apparences et qu’elle invoque les motifs du bien. Elle est la bêtise même, qui sait se donner les grands airs de la puissance, d’un pouvoir d’autant plus redoutable et redouté qu’il est impénétrable, qu’il s’est montré secret. En cela, elle est au plein sens du mot monstrueuse, et elle fait de l'humanité un monstre indéchiffrable, capable de contradictions qui s’arment de logique, d'erreurs qui s’autorisent de la raison, de crimes ? qui s’illustrent de bonté et de dévouement, d’une insondable bassesse qui s’auréole d’idéal.
Elle a ses degrés, ses hiérarchies; c’est une sorte d'institution. Elle a ses dévôts et ses prêtres; un visage pour la foule, un autre pour les initiés. Elle possède des temples; elle y reçoit un culte, comme si elle était parente de la divinité; elle est une espèce de religion. L’enfant s’en nourrit sur le sein de sa nourrice, parmi les fleurs et les chants et les sourires qui ornent son berceau; et l’homme, jusqu’à sa fin, continue de s’en nourrir avec la même passion et avec la même inconscience qu’il le faisait lorsqu'il était enfant. Le monde visible pour lequel il est né, conformément auquel il est constitué, qui contient tous les matériaux nécessaires à son activité, tous les objets de son normal désir, toutes les conditions de
(2) Cette manière de considérer ce genre d’acte rituel et ces expressions se trouvent déjà dans la remarquable étude de MM. Hubert et Mauss sur le sacrifice. Parlant de ce « moment solennel » où le sacrifice de la victime déjà sacrée, mais dont le principe divin, qui est en elle, aspire à son insu à être dégagé de son corps par la mort, va être consomimé, ces auteurs écrivent : « C’est un crime qui Commence, une sorte de sacrilège ».
Voir Année sociologique. Années 1897, 1898; p. 67. De même et plus fortement encore, parlant de « l’attirail de l’action sacrée « dans les cultes magiques et dans les premières religions natio- « nales », Loisy emploie sans hésiter les expressions de « boucherie ou meurtres rituels ». (voir Loisy. — Le sacrifice, p. 115. Edit. Nourry. Paris 1920).
son relatif bonheur, ne lui suffit pas. La nature pose à sa pensée et à son activité des problèmes difficiles et souvent redoutables; des dangers le menacent, la mort rôde autour de chacun de ses instants : ce n’est pas assez; il faut qu’il aille au delà. Si nombreux et variés que fussent les malheurs qui pouvaient fondre sur lui du dehors, ils restaient incertains pourtant et intermittents. Il a fallu qu’il installât au dedans de lui une source permanente de craintes et d’inquiétude, d'autant plus ravageuses qu’elles sont imaginaires, que la cause n’en est pas saisissable directement. Il est vraiment le pire ennemi de lui-même; il se délecte aux soucis qu’il paraît fuir; il semble capable de tout, même de se trahir, pour éviter la souffrance; et il se fait son propre bourreau.
En effet, la superstition ne le possède que parce qu'il s’y livre; il devient sa proie parce qu'à son approche, il abandonne toutes ses armes et toute sa force; il abdique avant même qu’il ait engagé le combat. Or, dans cette servitude, il continue d’exercer son illusoire souveraineté. Parmi cette complexité de mondes, de forces, d'êtres qui composent sa réalité extérieure, dans l’incohérence de sa nature où sa réflexion voisine avec son inconscience, où son raisonnement s'accorde avec son sens inné de l’impossible et de l'absurde, où son instinct de sociabilité s’harmonise avec un goût instinctif de la destruction, où sa bonté ne peut croître ni s'épanouir sans s'accompagner de sa vigilante et jalouse cruauté, il reste épris de logique; il marche vers un but déterminé dans l’aveugle sûreté du somnanbule. Son intelligence peut continuer d’avoir la passion des idées claires et se plaire dans une atmosphère de rêve el d’hallucination; jusque dans la fascination qu'il subit, dans la conduite le plus absurde, le plus hostile à son repos et à sa sécurité, il obéit à la raison. Ses démarches sont tortueuses; elles le conduisent infailliblement à son point de départ; il invente, au gré d’une capricieuse fantaisie, le lab yrinthe de ses croyances et de ses rêves, où il semble
qu’il va s’égarer et se perdre irrémédiablement; mais ce monde de son invention a son ordre, ses nécessités, et il s’y comporte comme s’il les connaissait, comme sil s’y soumettait scrupuleusement. Ainsi, dans Îa pleine confiance que lui inspirent son obéissance aux lois de la société, sa réputation d’honnéteté, le respect qui l’entoure, et laccomplissement régulier de sa tâche quotidienne, exactement insérée dans l’activité du corps social, peut-il commettre des crimes le plus innocemment du monde. Il est au delà du droit; jusqu’au sein des réalités, il se meut au delà du réel; il suit fatalement la logique implacable du mal qu’il s’est infligé, de l’ennemi qu’il a installé en lui. L’acte criminel, que lui font accomplir l’image et l’idée hallucinatoires qui se développent victorieusement dans son esprit et dans ses sens sous l’empire de la toute puissante superstition, il ne le pense pas, il ne le juge pas à part, comme un objet distinct de sa volonté et de sa raison; il le vit globalement, dans une attention synthétique à son existence où l’accomplissement exact de ses devoirs quotidiens recouvre les pires fautes, et les consacre, avec les effets de ses mérites, aux yeux de sa conscience. S’il se regardait dans l’instant où il torture sa victime pour satisfaire à son besoin de savoir et pour étendre son pouvoir, peut-être soudain reculerait-il devant le spectacle odieux de son impassible et palpitante cruauté. Mais ce dédoublement si simple, si facile, presque spontané dans le cours ordinaire des choses, lui est impossible dans ces moments où il redevient le jouet de son hallucination, où il poursuit, en marge de sa conduite normale et au sein de sa réalité constante, la logique de sa superstition. « Ja- « mais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement « que quand on le fait par conscience » * a dit Pascal. En effet, lorsqu'un homme en tourmente un autre, c’est toujours au nom d’une idée, d’une cro-
(3) Pascal. — Edition définitive des œuvres complètes, publiéc par F. Strowski. T. III : Les œuvres. Les opuscules. La correspondance, p. 238, n° 1, 895. Librairie Ollendorf, Paris, 1931.
yance, d’un désir, d’une ambition dont il a fait le centre de sa conduite et de sa pensée, qui, par suite lui apparaît comme la suprême vérité, comme la plus urgente des nécessités. Sur le piédestal de la raison est ainsi élevée la pire des absurdités; sur les cimes où monte en lui la vie, Pacte le plus odieusement criminel s’installe à côté du devoir; la plus intolérable et la plus vaine cruauté, à côté de la bonté et de la charité.
Mais nous parlons de superstition, et il semble que le champ de sa sottise et de sa malfaisance soit restreint : il est vaste comme le monde; il s’étend sur toute la surface indéfinie de la conduite humaine. Il n’est pas un idéal de la raison ou du sentiment, il n’est pas une seule certitude, ni un seul rêve qui ne soit devenu la proie ou l’instrument de la mentalité superstitieuse. Voilà pourquoi il n’en est pas un seul, si pur füût-il à sa naissance, qui, dans le cours de son développement, ne se soit chargé de crime, ne se soit souillé de larmes et de sang.
Il est bien certain que ce n’est pas la superstition en soi qui est la cause de cette cruauté à laquelle nous la trouvons généralement associée. Elle la favorise; elle ne la crée pas. Elle serait même capable de la contrarier et de la refouler. Il y a des croyances qui sont à cet égard pareilles à des illusions : elles atténuent les rigueurs de lexistence; elles l’embellissent; elles comblent les vides que creuse autour du malheureux son infortune; elles compensent le sentiment dangereux qu'il aurait de sa faiblesse; comme le jeu, elles distraient des soucis et des fatigues du labeur quotiden, et elles encouragent à l’au-
(4) « Notre étonnement grandit, quand nous voyons que la su- « perstition la plus basse a été pendant si longtemps un fait uni- & versel. Elle subsiste d’ailleurs encore. On trouve dans le passé, € on trouverait même aujourd’hui, des sociétés humaines qui & n’ont ni science, ni art, ni philosophie. Mais il n’y a jamais eu & de société sans religion ». (Dans ce langage, l’auteur semble bien employer comme synonymes les deux termes de superstition et de religion. Nous aurons l’occasion de montrer dans quel sens il faut entendre cette synonymie).
(Bergson. — Les deux sources de la morale et de la religion, chap. IT: « La religion statique », p. 105).
dace même de fallacieux espoirs. Enfin, quand lâme du fidèle n’est pas capable de s’exhausser au niveau trop élevé des grandes vérités de sa religion et des mystères auxquels le dogme impose de croire sans parvenir à les rendre intelligibles, peut-être ontelles cet effet de l’entretenir, par ces mêmes pratiques où l’on discernerait les caractères essentiels des opérations magiques, dans un état de foi qu’assaille le scepticisme, et que iasseraient les déceptions fréquentes, qu'ébranleraient les coups répétés du sort, dont finiraient par avoir raison la souffrance et lPobsédante pensée de la mort”.
Si donc le superstitieux est capable, jusqu’à l’atrocité, de commettre des crimes en toute tranquillité d’âme, c’est évidemment non à cause de la superstition elle-même, mais en vertu de la nature humaine : «< au commencement était la cruauté ». Mais avonsnous affaire ici à une véritable espèce de criminalité ? C’est certain, en ce qui concerne nos sociétés actuelles : elles n’admettent pas plus qu’on attente à la vie d’autrui dans ce cas que dans les autres; leurs lois, du moins durant les temps de paix, s'accordent pour interdire toutes sortes d’homicides; celui qui serait commis soit pour réaliser des expériences, même utiles au progrès des sciences psychiques, soit pour obtenir, par des pratiques de magie et de sorcellerie, le concours des formes surnaturelles dans le but de conquérir la fortune ou le pouvoir, soit pour satisfaire une vengeance, soit pour découvrir et réprimer des hérésies, n’en deviendrait aux yeux des juges et du public que plus odieux. Il en est autre-
(5) « Toutes les représentations religieuses sont des réactions défensives de la nature contre la représentation par l’intelligence » de ce qui, dans l’univers et de la vie pourrait causer à l’homme, prématurément et incomplètement averti, de l’inquiétude et du découragement. En effet, comme nous le verrons, cette hypothèse semble bien rendre plus clairs et plus nécessaires aussi les phénomènes de la mentalité religieuse ou superstitieuse. Pas tous cependant, et nous aurons à approfondir, à ce sujet, un problème rendu, aw contraire, plus difficile à résoudre, ce qui ne veut pas dire impossible, par cette interprétation bergsonienne. :
(H. Bergson. — Les deux sources de la morale et de la religion, p. 147).
ment pendant les phases de guerre, sans aucun doute $. Pourtant, il faut bien reconnaître qu’au sein même des nationalisimes les plus intransigeants, malgré l’exaspération de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, furent comprimés et qui se réveillent de nos jours avec la force, la violence d’un instinct contenu, qu’au delà du faisceau d'intérêts, de sentiments, de croyances qui consolident et resserrent les frontières des sociétés closes, ne cessent jamais d'exister et d’agir, de se tendre proportionnellement à la résistance des obstacles, une aspiration vers l'harmonie des peuples, un besoin d’absorber leurs conflits dans un ordre rationnel où leurs fins, leurs volontés, leurs ambitions particulières se transcenderaient, comme s'ils étaient capables de se greffer collectivement sur un principe, sur « un arbre » supérieur de vie. Mais la violence avec laquelle explose, quand même, au sein de cette paix actuelle ou virtuelle, la criminalité cruelle à laquelle donnent lieu les superstitions, de quelque nature qu’elles soient, dès qu’elles ont la liberté de se déchainer, en fait mieux ressortir la constante nécessité. Elle a ses causes dans la nature des choses; elle est immanente à l’espèce humaine, comme d’ailleurs à tous les êtres vivants.
Quant aux « sociétés inférieures »,7 ce genre de pratiques superstitieuses, qui conduisent fatalement,
(6) Rappelons l'originalité du beau livre de Renouvier sur la Morale où l’éminent philosophe, par une rare probité intellectuelle, n’hésita pas à reconnaître que la raison, cependant une et universelle, se trouve en présence de deux mentalités, on pourrait dire plus justement encore de deux consciences contradictoires : celle de l’état de paix, et celle de l’état de guerre. Cependant, n'est-il pas vrai que si la paix ne contenait pas la guerre en elle, celle-ci serait impossible ? De même qu’un organisme ne peut mourir que parce que sa vie contient déjà en elle des germes de mort, de même l’humanité ne peut mourir dans la guerre que parce que, déjà, elle était malade de guerre pendant la paix. Au cours de cette étude, nous aurons souvent à faire ce raisonnement à propos de la criminalité superstitieuse.
(Voir : Charles Renouvier. — La science de la Morale, T. 1 et 2. Alcan, Paris, 1908).
(7) Nous empruntons cette expression au titre du premier ouvrage d'ordre sociologique de M. Lévy-Bruhl. — Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures. Alcan, Paris, 19928.
si elles ne les impliquaient pas déjà, au mépris de la vie individuelle, à l’immolation d'êtres vivants, aux sacrifices humains, dans la plus incroyable indifférence à la souffrance d'autrui, enfin aux débordements de la cruauté la plus grossière ou la plus raffinée, s’y exercent sans opposition, sans contradictions de la part du milieu, en conformité, au contraire, avec les mœurs et les catégories essentielles de la mentalité collective. Donc le mot de crime ne s’y applique pas. La femme qui va rendre aux habitants de la forêt ou des eaux son enfant dont la dentition révèle par sa façon de pousser qu’il est étranger au groupe dans lequel il est né et où sa présence anormale serait une cause permanente de calamités, n’est pas criminelle; la preuve en est que son acte ne soulève de personne aucune réprobation et que si elle ne l’acccomplissait pas, tous l’y contraindraient $.
Pourtant, l’opposition est-elle si grande qu’on le croirait volontiers entre les civilisés et les non-civilisés ? Nous ne pouvons nous attarder sur cette grave question qui préoccupe de plus en plus, et à juste titre, les sociologues contemporains ?. Disons seulement que si, à beaucoup d'égards il serait possible d'admettre, entre les sociétés inférieures et nous, une différence de nature du reste singulièrement difficile à expliquer, pour ce qui concerne entre autres matières, la superstition, cette différence semble bien n'être que de degré. L'histoire montre que tout l’humanité porte en elle la superstition et ses prolongements de virtuelle criminalité, qu’elle les a dans le sang. Même chez les plus civilisés, entravée pendant un certain temps par des courants d’idées, de sentiments devenus prépondérants, peut-être aussi par la lassitude ou le dégoût (même les fauves sont capables d’être repus), elle reparaît tout à coup, se
(8) Voir Lévy-Bruhl. — L'âme primitive, p. 41 et 42. Alcan, Paris, 1929. Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive, p. 267, Alcan, Paris, 1931. LS
(9) Voir notamment Raoul Allier. — Le non-civilisé et nous. Différence irréductible ou identité foncière ? Payot, Paris, 1927.
déclanche irrésistiblement, se déchaîne avec frénésie, fait tomber toutes les barrières qui semblaient nous séparer des plus primitifs, des plus grossiers, des plus barbares d’entre les hommes.
Il n’en est pas moins vrai, encore ici, que notre conscience, se dégageant de ses formes particulières dûes à l’éducation, transcendant ses relativités de temps et de lieu, par là se saisissant, se pensant comme universelle, réagit à cette conduite superstitieuse des primitfs ainsi qu’elle le fait à cette même criminalité superstitieuse chez les civilisés. Ses jugements d'ordre moral ont les mêmes caractères que ceux d'ordre rationnel. Elle reconnaît que des conditions différentes de réalisation ne peuvent engendrer des conduites semblables, elle respecte cette conséquence logique de la causalité naturelle, mais ne s'y conforme pas; elle l’outrepasse, sous peine de consentir à une contradiction en elle que systématiquement elle repousse par un secret instinct de conservation. Elle se soumet à l’expérience, et l’enregistre, lorsqu'elle lui montre une variété indéfinie d’individus et de types humains; mais les idées essentielles, les catégories fondamentales de ses jugements, les fins inhérentes à ses aspirations, elle leur confère une valeur et une portée universelles. Ainsi du reste est-elle logique avec elle-même, puisqu'elle s’apparait comme une conscience transcendantale qui dépasse infiniment celle qui naît des mœurs, de l’éducation, et qui ne cesse de se modeler sur son milieu d'origine. Nous verrons comment, dans une société close, une raison, une conscience peuvent exister qui sont, au contraire, indéfiniment ouvertes vers un avenir de liberté et de création.
Tel n’est pas évidemment le point de vue des sociologues. Physieiens des mœurs , ils ne peuvent pas plus s’émouvoir de ces faits de criminalité relevant de la mentalité et de la conduite superstitieuses que le physicien des faits même dangereux, même meur-
0) Voir Lévy-Bruhl, — La morale et la Science des mœurs, Alcan, Paris, 1927.
triers produits par la nature physique. Celui-ci n’a pas l’idée de porter des jugements de valeur sur une tempête, sur une inondation, sur la foudre, ni même sur la tuberculose et le cancer; pourquoi celuilà jugerait-il des actes qui, eux aussi, découlent fatalement du déterminisme inhérent à la nature morale ? Toute science exige l’observation du réel tel qu’il est objectivement, sans le confronter avec aucun critérium, sans obéir à nulle autre préoccupation que de découvrir ses causes et ses lois. La méthode scientifique a pour premier principe le respect du fait : aucune idée à priori ne doit en modifier l’aspect et les caractères, ni en fausser l'interprétation. Quant on s’est bien mis d'accord sur ce point, on se sent d'autant plus à l’aise pour faire remarquer que cette conception de nature morale n’est pas sans comporter de graves inconvénients. Maintenant qu’elle est une idée claire, bien ancrée dans les esprits, peut-être conviendrait-il de la défamiliariser, car, à force d’être trop facilement admise, de s’imposer uniformément et sans contrôle ni contradiction, elle pourrait devenir une source de confusion et d’obscurité. En effet, autre chose, dans le monde physique, est de dire d’un fait qu’il est naturel, et tout autre chose dans le monde moral quand il s’agit d’un fait relevant de la conduite humaine. Tandis que le physicien s’étonnera toujours d’un fait physique nouveau, si simple soit-il en apparence, l’ethnologié finit par trouver naturel, normal, tout acte qui lui est révélé comme se produisant dans un milieu différent du sien et en fonction de ses conditions d’existence. Dans un cas, ce qui est naturel exige pourtant une explication; dans l’autre, nature signifie qui se produit naturellement, normalement. Là, on veut non seulement constater, mais comprendre; ici, au contraire, il suffit de bien enregistrer, de rapporter exactement ce qui s’est passé; à son sujet, il semble que s’évanouisse tout besoin d’intelligibilité. C’est ainsi que l’on est conduit, insensiblement, du souci et de l'habitude qu’on a de reproduire, de reconstituer les
mœurs et les pratiques superstitieuses exactement, objectivement, à cette attitude étrange consistant à ne pas aller au delà des faits pour les interroger et en obtenir une explication; à force de les trouver naturels et normaux, puisqu'ils sont l’expérience, on finit par ne plus en soupçonner les difficultés, par ne plus même s'intéresser aux questions qu'ils soulèvent, par ne plus les comprendre dans leur essence, dans leur véritable signification. Nous pensons, au contraire, que, si naturelles soient-elles, la superstition et le genre spécial de criminalité dont elle est toujours capable en raison de la cruauté latente au fond de l’être humain, imposent au philosophe le problème de ses origines, problème qui est à la fois psychologique et métaphysique.
Et d’abord celui de la superstition.
Elle fait partie des mœurs, elle est fondée sur un système de représentations qui a d’étroites analogies avec celui qui sert de soutien aux religions. Certaines de ses pratiques ressemblent tellement aux pratiques religieuses elles-mêmes qu’on serait tenté de les considérer non comme relevant de deux genres de conduite essentiellement différents, mais plutôt comme les modalités à peine distinctes d’une même mentalité et d’un même comportement. C’est ce qui explique la façon dont ordinairement on y réagit : elles paraissent les effets d’une perturbation le plus souvent légère et inoffensive dans l’organisation de l'esprit normal qui comporterait la croyance en un monde au delà de celui de nos sensations. Mais si nous réussissions à nous abstraire de nos habitudes, ne serionsnous pas surpris de ce recours, en apparence simple, spontané, en réalité tellement étrange, aux causes surnaturelles, alors que nous sommes constitués de manière à percevoir et vouloir au sein de la nature, que les exigences même de notre conduite quotidienne, sous la pression de nos besoins, nous obligent constamment à chercher dans le monde physique, celui de nos sens, les conditions de nos actions ? Que lon redoute ou recherche linfluence de certains
nombres, c’est logique dans une mentalité qui les reconnaît pour fatidiques; que l’on fuie ou que l’on pratique des manœuvres d’envoûtement, c’est logique lorsqu'on croit à la magie sympathique. Que l’on exorcise par la prière ou par le fer et le feu les possédés, c’est logique si l’on admet l'existence d’êtres qui, Sans appartenir à notre sphère de réalités, sans posséder notre organisme, sont capables d’entrer dans le corps d’un homme plus ou moins sain, afin, de cette façon, grâce à cet instrument d’autant plus docile qu’inconscient, de s’insinuer dans notre existence par rapport à laquelle, dans le cas contraire, ils resteraient des étrangers impuissants. Que l’on cherche dans la pratique du mzaoug à s'attacher de vive force la protection d’un homme puissant, si l’on croit à l’efficacité de certaines formules par lesquelles celui qui les prononce lie son propre sort à celui d’un autre, même inconnu, même un passant, surtout alors qu’on a éprouvé l’inutilité des requêtes, des supplications, de tous les moyens humains, qu’y a-t-il de plus logique encore ? Qu'un enfant naisse avec une particularité qui le distingue du type normal, que pour ce motif, on le considère comme dangereux, comme étant peut-être l’incarnation d’un animal redoutable, et que, sans résistance de la part des parents, avec le consentement ou sous la contrainte du groupe, il soit abandonné aux fauves de la forêt ou de la rivière, c’est logique si l’on croit à la transmutation des espèces, et aussi au rôle de signe que peut jouer chacune des parties ou ne des qualités du corps. Que des primitifs, en train de construire un canot, abandonnent aussitôt leur ouvrage parce que certains oiseaux, venant à s'envoler, se sont dirigés à gauche et non à droite, c'était inévitable, puisqu'ils avaient attaché une signification à cet acte, un certain rapport entre le mouvement de ces oiseaux et leur propre destin. Que l’on nettoie à grande eau, la porte largement ouverte, donnant sur une cour sombre, toute inondée, la chambre d’une indigène gravement malade d’une congestion pulmonaire, mal-
gré les sévères recommandations du médecin européen, cela parce que « les génies, partis pendant le « jeûne du ramadan, et qui reviennent le 27° jour, « se vengeraient redoutablement, s'ils trouvaient les « maisons mal tenues », c’est logique, et conforme à cette croyance superstitieuse profondément ancrée dans les mœurs enracinées dans les esprits. Si l’on a l'idée d’une énergie universelle, que chaque être vivant capterait en lui, et par quoi il deviendrait un réservoir de force où il serait possible de puiser lorsqu’on en connaîtrait le moyen, qu’on se livre à des pratiques par lesquelles on se fortifiera de l’anémie progressive d’autrui, et que l’on soit même conduit à le tuer pour manger de sa chair et boire de son sang, et par là se nourrir de ce surcroît de vie dérobée frauduleusement, quoi de plus logique encore, et n'est-ce pas inévitable ? Mais d’où vient l’idée de cette énergie ? Sous les formes les plus grossières, comme sous les plus raffinées, que lon ait recours par la prière ou par d’autres procédés à l’intervention des dieux ou à des puissances intermédiaires entre eux et les hommes, c’est naturel pour des mentalités qui ont lié le règne humain au règne divin. Encore fallait-il qu’elles eussent l’idée de ce règne divin, quoique n'étant toujours en relations effectives, par leurs sens, dans leur expérience, qu'avec le règne humain. Tout le problème est là, et ce problème relève de la métaphysique.
En effet, ce système de représentations qu’impliquent les pratiques superstitieuses, c’est au premier degré de l’évolution qu'il faut le considérer, à l’aube de la conscience humaine, au seuil même de la connaissance où s’est éveillée la pensée. Aujourd’hui que les idées de l’au delà, que celle d’une âme immatérielle, capable de se séparer du corps, soit dans la mort, soit même dans le cours de l'existence terrestre, nous sont familières, et vivent, toujours animées, dans l’esprit même de celui d’entre nous qui les critique ou qui les nie, il est facile d'expliquer par le jeu normal des facultés psychiques et par leur
concours avec le monde physique, les visions de l’au delà, les croyances aux génies, aux dieux, et finalement à un Dieu infini et parfait. L’élargissement de notre univers par une expansion indéfinie de nos instruments de perception et d'analyse du réel, la découverte presque ininterrompue de forces qui échappent à nos sens, mais non à la science, sources continuelles de phénomènes imperceptibles et pourtant réels, donnent quelque consistance à cette manière tout empirique d'expliquer les idées et les croyances superstitieuses par une dilatation progressive des données sensibles, du champ de la perception. Mais, dans la mentalité des primitifs, elles existaient sous des formes et avec des caractères analogues à ceux qu’elles ont dans la nôtre, donc avant ce progrès de la science, avant qu’ait pu s'effectuer dans une âme ouverte progressivement, cette longue et lente infiltration de cette expérience concrète, découpée dans le réel par une action toute utilitaire. Et d’ailleurs, si, au lieu de situer ces croyances et ces représentations à l’origine du genre humain, on voulait qu’elles fussent apparues plus ou moins tardivement en un point de l’évolution, comme laffirment les empiristes, elles n’en seraient pas moins antérieures logiquement et concrètement à l’expérience; elles témoignent. à la fois qu’elles sont en quelque façon innées dans la nature humaine, et que ce germe inné de connaissance actuelle ou future correspond à quelque chose d’objectivement réel.
Le principe de transcendance se manifeste ici comme dans les sciences et dans les arts !!. II signifie que, dans l'esprit de l’homme et presque dans ses sens qui fournissent les matériaux de sa connaissance, il y a, essentiels à l’un comme aux autres, la faculté et le besoin de transcender la réalité, non seulement celle qu'il atteint immédiatement, mais au delà de son expérience actuelle, toutes celles qui rempliraient
(11) Voir pour ce principe, notre ouvrage intitulé : La poéste et le principe de lranscendance. Essai sur la créalion poélique. Alcan, Paris, 1935.
indéfiniment et dans toutes les directions toute son expérience possible. Cela, les philosophies, toutes imprégnées, même lorsqu'elles s’en défendaient, de théologies, l’ont admis sous une forme ou une autre, et ont essayé de le démontrer par la logique plus ou moins abstraite d’une dialectique rationnelle. Mais leurs résultats restaient relatifs; leurs succès même ne laissaient pas que de paraître, dans une certaine mesure, arbitraires. On pouvait toujours leur adresser les critiques que soulève toute méthode déductive; et lorsque, sensibles à ces reproches, elles essayaient d'adopter rigoureusement l'esprit et le comportement de la véritable induction, elles devenaient inférieures à la science positive qui, sur leur propre domaine, finissait par les supplanter. Mais les faits qui sont le champ d’investigations de la philosophie ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui constituent la matière des sciences de la nature; les premiers, en tout cas, ne se réduisent pas aux seconds. Or, voici que les primitifs vivent à titre de réalité quotidienne, dans leur mentalité, dans leurs pratiques, dans leurs institutions, dans leur langage, dans leurs arts rudimentaires et d'autant plus significatifs, ces objets que cherchent et approfondissent les philosophies lorsque, suivant leur naturelle inclination, elles transcendent le monde de nos sensations et où s'exerce notre activité. « La métaphysique pourrait se définir l'expérience intégrale », a dit M. Bergson ?. L'expérience constituée par ces mœurs, ces pratiques qui impliquent la vision d’un univers au delà de celui que perçoivent nos sens externes, et la croyance en des forces, en des êtres distincts de nous-mêmes et de ceux qui produisent les phénomènes naturels, cette expérience serait une métaphysique sociale 3,
(12) Bergson. — La pensée et le mouvant, p. 16 et aussi dans le même ouvrage : Introduction à la métaphysique, p. 255.
(13) « Le primitif vrai, c’est justement ce qui est le plus fon- « damental et ce qui ne sera jamais périmé... J’ajoute même que, « pour établir une science complète de la pensée, cette mentalité « primitive peut nous servir de fontaine de jouvence contre les « déssèchements et les scléroses qui se prendraient pour de la « santé. Tous les faits qu’on nous rapporte sur l’état d'âme des
Dans ces conditions, chacune des superstitions, comme chacune des croyances et pratiques religieuses, est un fait dont le contenu doit être pris intégralement et non arbitrairement mutilé par les exigences de notre mentalité : quand on cherche la vérité, il ne faut pas lui fixer à l’avance des limites, ni lui imposer des conditions à priori. Un tel fait pose bien un problème métaphysique.
Il soulève aussi une question psychologique. Comment l’envisage-t-on généralement ? On analvse le contenu de la conduite et de la mentalité superstitieuse de manière à y découvrir les éléments qui composent les autres états d’âme, les autres systèmes de
« plus arriérés comportent pour les plus avancés, une exégèse « élucidante, stimulante; ils peuvent servir à rattacher la pensée « censément prélogique et preconceptionnelle aux formes les plus «< hautes de la sagesse philosophique ou de la tradition reli- « gieuse ».
Maurice Blondel. —— La pensée. T. I. « La genèse de la Pensée et les paliers de son ascension spontanée ». Excursus, n° 29, p. 386, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire en entier, car il nous paraît d’une importance capitale. Alcan, 1934.
Le problème de la valeur objective des représentations dites primitives (ou encore superstitieuses) se posera, sans doute, bientôt avec le même sens, la même portée que jadis (et encore, d’ailleurs, pour la plupart des métaphysiciéns) celui de la réalité du monde extérieur. Un exemple, entre beaucoup d’autres. L’étude de la fonction de la perception se renouvelle continuellement, et sa simplicité apparente fait place à une extrêm: ccmplexité. L’une de ses difficultés réside dans la dualité de l’objet et du sujet. Peut-être une doctrine comme celle de Plotin paraîtra-t-elle un jour capable d’éclairer sur bien des points cette question psychologique, à savoir qu’indépendamment des forces intervenant dans la vision, elle résulte « d’affinités naturelles » indépendantes de toute matière, entre l’œil et la lumière. Or, remarque M. Bréhier, « il suffit, pour que cette affinité ait lieu, « que l’œil et la source fassent partie d’un même monde, animé « d’une âme unique : si, par impossible, l’on supposait un objet « visible, étranger et extérieur au monde, un œil ne pourrait le « voir ». Et l’auteur de tirer de ces prémisses cette conclusion surprenante, mais logique : « Pourquoi s’étonner alors que l’as- « trologue puisse prédire le sort d’un être humain par la position « des astres à sa naissance, car, sans admettre aucune action vo- « lontaire et intentionnelle des astres, il est naturel que toutes « les parties d’un monde animé d’une même âme se corres- « pondent et se répondent, comme se répondent, grâce à l’unité « d’intention, les positions des membres d’un danseur dans la « figure qu’il exécute ».
À travers cette interprétation si profonde, par une doctrine d’inspiration si haute et si pure de la perception, les représentations des primitifs n’apparaîtraient-elles pas comme exprimant à leur manière cette interpénétration de la nature et de l’organe même de la vision; de sorte que, ce que de ces représentations nous tenons pour imaginaire dériverait, au contraire, d’une participation essentielle de l’âme à la réalité.
(Bréhier. — La philosophie de Plotin, Introduction, p. xv).
représentations, et les autres comportements; puis on les rattache aux fonctions de l’esprit dont chaque catégorie d’entre eux dépend normalement. Le superstitieux sera dominé par la même peur qu’éprouve tout homme qui court un danger ou se croit encerclé par des ennemis; son désir, quand il aura recours à des formules magiques, sera de la même nature et déclanchera le même processus de causalité et de sentiments que dans toute autre circonstance où il s’agirait pour lui de s’approprier un objet de sa convoitise. Ce serait la même ambition qui, pour se satisfaire, tantôt emploierait la ruse ou rechercherait l'appui des grands, et tantôt s’adresserait aux dieux ou aux génies, à des magiciens ou à des sorciers. On aborde l’expérience et l’on en raisonne toujours avec cette idée à priori que l'esprit reste identique à luimême : quels que soient leur objet, les conditions où elles s’exercent, leur but, l'atmosphère dans laquelle se trouve le sujet, la mémoire et ses maladies, l’imagination et ses illusions, la perception et ses hallucinations, la volonté et ses désordres plus ou moins profonds, le moi et ses dissociations ou désintégrations ne changent pas. Il s'ensuit que, pour expliquer la mentalité du superstitieux, on la fera rentrer dans celle de l’homme normal, dans ses variations, dans ses déviations. Ses croyances, si étranges, si particulières soient-elles, ne seront rien d’autre que des modes de la croyance; ses visions, que des sortes d'images qui, intensifiées par la crainte ou par le désir et l’idée fixe, deviennent, comme sous l'empire d’une forte suggestion ou d’une vive fascination, hallucinatoires. Pourtant, cette méthode d'interprétation, qui semble réussir, au moins superficiellement, lorsqu’elle s'applique à un esprit humain déjà évolué, et où les fonctions se sont étroitement associées les unes aux autres dans une déjà lointaine solidarité, que vaudrait-elle par rapport au primitif ? Par exemple, on veut que sa soumission aux dieux provienne de la terreur que lui auraient inspirée les forces de la nature, et le souvenir obsédant des accidents dont il au-
rait été le témoin ou la victime 1#, Mais nous demandons, si le mécanisme psychique est toujours le même, quel que soit son objet : pourquoi la peur, dans un cas détermine-t-elle un système d’images, d'idées, de sentiments qui s’accorde avec l'expérience, qui se développe au sein de la réalité sensible, tandis que, dans d’autres cas, le système qu’elle engendre est tout différent ?%. Quoi qu’on en veuille dire, entre la crainte d’un fauve contre lequel on se défend avec des armes, qu’on fuit dans une caverne, ou auquel on tend un piège, et celle d’un dieu qu’on prie, qu’on séduit, ou que l’on se rend favorable par des moyens magiques, il y a une grande distance : à la vérité, elle est infranchissable. Ce qui les sépare, ce n’est
(14) « Si la religion était fille de la peur, sa présence dans les « tribus et les cités les plus braves serait une énigme; si elle « était née de l’imposture, il faudrait nier qu’il y eût eu çà et là « des peuples clairvoyants. Si elle était le fruit du despotisme, « la verrait-on fleurir parmi les nations ou les peuplades les plus « libres ? »
(Tarde. — La logique sociale, p. 92, Alcan, Paris).
(15) D’ailleurs, au sujet de cette peur, à laquelle on fait jouer un rôle si important dans la genèse des croyances superstitieuses, on a généralement des idées fausses, qui paraissent construites, plutôt que dégagées, d’une expérience objective : « Le sentiment « de crainte, dit M. Lévy-Brubhl, dont s’imprègne presque toujours « la représentation des puissances invisibles, partout présentes, « ne jette pas, comme on le croirait peut-être, un voile de tris- « tesse et d’anxiété sur la vie quotidienne du primitif. Au con- « traire, l’insécurité où il vit n’exclut ni l’insouciance, ni la belle « humeur... Il sait qu’à chaque instant un malheur imprévu peut « fondre sur lui. Mais, précisément parce que le danger peut venir « de tant de points différents et sous tant de formes diverses, à « quoi bon y penser tant que la menace n’a pas pris corps et ne « le presse pas. Son inquiétude, s’il en ressent, demeure dans le « subconscient. Elle ne l’empêche pas de jouir de la vie ». (Lévy- Bruhl. — Le surnaturel et la nature, dans la mentaité primitive, DAV) À ;
En effet, l’une des causes de continuel étonnement, lorsqu'on vit parmi de vrais superstitieux, c’est de constater d’une part combien leur mentalité, leur conduite, leurs états d'âme sont envahis (en profondeur et en largeur, si l’on peut dire, jusqu’à l’obsession, dont le sentiment qu'on éprouve finirait, sans l’accoutumance, par devenir irritant) par la superstition, tantôt profonde, tantôt et le plus souvent ridiculement puérile et mécanique, et d'autre part, qu’ils paraissent n’en être qu’effleurés; car, parmi ces préoccupations continuelles des forces invisibles, des voisins, des passants chargés d’influences qui peuvent être mauvaises et dont il faut se protéger, à l’avance, des paroles, des gestes à dire et à faire pour effacer l’effet d’autres gestes et d’autres paroles dangereuses, ils continuent de manger, de boire, de rire, de vaquer à leurs affaires, comme si de rien n’était. Là où nous avons la conviction que nous deviendrions fous, ils conservent, avec la plus grande aisance, leur raison et même leur
bon sens.
rien de moins que la transcendance. Elle est, croyonsnous, un besoin de la nature humaine, elle lui est essentielle; elle s’y comporte comme un fondamental principe biologique. Mais, s’il en est ainsi, pourquoi tantôt s’impose-t-elle nécessairement, et tantôt ne s’exerce-t-elle pas ?
La question se complique encore, en même temps qu’elle s’éclaire d’ailleurs, par les rapports étroits entre la superstition et la religion. Elles sont si différentes qu’elles ont l’air de se développer en sens inverse l’une de l’autre : quand l’une avance, l’autre recule, au moins dans les consciences individuelles, sinon, ce qui est moins sûr, dans les consciences collectives et dans les mœurs. Néanmoins elles participent d’un même système de représentations, d’une même mentalité. Si nous analysions leur contenu respectif, nous y découvririons les mêmes tendances, les mêmes croyances, et aussi de communes pratiques. Elles subordonnent la causalité naturelle à la causalité surnaturelle; elles admettent que le déterminisme des phénomènes soumis à des lois, mais découlant de volontés supérieures à celles de la terre, peut s’infléchir dans le sens de désirs humains et personnels, peut se rompre en vertu d'interventions souveraines. Et dans ce cas, l’ordre naturel des choses, quoique réglé par une raison et des puissances dont dépend le destin des hommes, finit par être soumis à leurs propres volontés. Sans doute, l'attitude du croyant diffère-t-elle de celle du magicien : le premier prie, et, au sein de ses prières les plus ardentes et les plus obstinées, il fait acte de soumission à Dieu. Le second adopte la même attitude, a la même conduite à l’égard de la surnature que le savant relativement à la nature; il en sonde les secrets, il en pénètre les desseins; il s’insinue dans ses intentions, et ensuite il se comporte comme l'ingénieur ou larchitecte lorsqu'ils appliquent à résoudre les problèmes pratiques la connaissance préalablement acquise des lois positives. Dans les deux cas, il s’agit bien d’obéissance; mais dans la prière, le fidèle se
résigne d’avance à la volonté de Dieu; dans la magie, le praticien prétend forcer le consentement des dieux; de là, à se passer d’eux, il n’y a qu’un pas. Lorsqu'il est franchi, l’on tombe dans la sorcellerie.
Cette distinction est plus logique que réelle; elle est difficile à saisir dans les faits; elle n’a ce caractère de netteté que dans une religion comme le christianisme, au moins dans ses formes exotériques. Car, au contraire, dans d’autres religions, d’une inspiration d’ailleurs très pure, dérivant d’une source de pensée très élevée, même la prière est plus complexe qu’il ne le semble au premier abord; le pouvoir y est solidaire du savoir; elle est précédée et elle dépend d’une science des sons, des lois qui régissent le monde invisible, et dont la connaissance est close aux croyants du dehors. Il n’en est pas moins vrai, malgré ces rapprochements, et aussi leur interpénétration dans le labyrinthe des mœurs où les courants d’idées, de sentiments, de forces, d’habitudes d'origines les plus diverses, se rencontrent et s’entremêlent inextricablement, qu'entre les formes extrêmes d’une part de la religion, de l’autre de la superstition, il y a une distance si grande qu’à la limite !#, leurs analogies s’évanouissent, et peuvent être tenues pour nulles. Et c’est gros de conséquence.
En effet, il en ressortirait clairement qu’elles n’ont pas la même origine et qu’elles ne se rattachent pas lune et l’autre aux mêmes fonctions, aux mêmes sens, probablement non plus à la même conscience. Lorsque les empiristes ramènent le contenu de la mentalité religieuse à l'expérience, ils procèdent du dehors au dedans, des pratiques à la croyance, de la mimique à l'émotion, du comportement à l’idée. Autrement dit, ils partent d’une réalité qui comprend
(16) Ce passage à la limite, il faut le prendre à la lettre, et non le considérer comme une simple figure de style. Dans le domaine abstrait des mathématiques, il a des vertus qui prouvent que c’est une forme légitime du raisonnement. Pourquoi n'en serait-il pas de même sur le terrain des faits, des réalités concrètes ? D’une différence de degré, lorsqu’entre les extrêmes, elle est tellement grande qu’elle semble infranchissable, nous concluons à une différence de nature.
en elle les pratiques superstitieuses autant que les pratiques religieuses, sans se douter qu’ainsi les analyses et les synthèses à venir sont faussées par un à priori indiscerné, dès le commencement. Cette erreur de méthode deviendrait manifeste si superstition et religion n'avaient pas la même origine, ou plutôt si le mot religion lui-même désignait confusément deux sortes de faits, de croyances, de représentations, de comportements, sinon pratiquement, et en fait, du moins en droit essentiellement différents. Nous disions plus haut qu’au sein de l’humanité, il y a des êtres qui en partagent les conditions communes d'existence, qui en conservent les apparences extérieures, qui, dans chaque milieu, partieipent de la vie sociale, alors que, par essence, leur nature transcende la nature humaine. De même, croyns-nous, au sein de la religion, en quelque pays et dans quelque civilisation que ce soit, il v a des croyants qui, quoique prenant part à l’activité de leur Eglise, se mêlant à la communion de ses fidèles, et partageant leurs émotions, leurs espérances, et les fluctuations de leur sort, en ignorent toujours, au fond de leur être, les superstitions; ils en transcendent la lettre, étant nés directement de l'Esprit.
En tout cas, si ce ne sont pas là des certitudes définitives, ce sont au moins des matières à problèmes psychologiques qui se posent à propos de chacun des éléments, en chacune des manifestations de la religion et de la superstition. Problèmes qui seraient faussés d'avance si, par un parti pris involontaire d’ailleurs, on ramenait d’une part les faits, de l’autre les fonctions de l'esprit, à l'unité d’une expérience arbitrairement simplifiée.
Considérons maintenant la cruauté. Elle est tellement répandue, son champ est si vaste (y a-t-il une partie de la terre qui en soit exempte, et si oui, qui soit immunisée contre la contagion de ce mal presque universel ?), elle se mêle si sournoisement, si subtilement à la conduite humaine, là où elle ne s'étale pas, librement déchaiînée, impudiquement, qu’elle paraît
naturelle, même à ceux qui la nient, et qui, sur le terrain de la théorie prétendent que la nature est bonne. C’est bien la juger naturelle, en effet, que de prétendre la faire naître de l’évolution par la pression des conditions d’existence physique sur la conscience, que de la ramener à l’expérience. Prévenons le reproche qu’on pourrait nous adresser de jouer sur les mots. Si l’homme est né bon, il est donc devenu cruel; s’il l’est devenu, c’est que la réalité au milieu et en fonction de laquelle il s’est développé a produit en lui une métamorphose; elle a transformé sa bonté native en cruauté acquise. Or cette réalité, c’est le milieu social, c’est le monde physique, c’est l'espèce humaine, c’est le corps même de l’homme qui en fait partie. On invoque les besoins, la lutte qu’aurait rendue inévitable le nombre limité des fruits de la terre nécessaires à leur satisfaction, l’accroissement de la concurrence à mesure que parallèlement s’accroissait l'humanité et que s’étendaient ses désirs. Comme dans la genèse de la superstition, l’empirisme veut engendrer un effet sans aucune cause, le dériver de rien. Pourquoi cette solidarité dans de communes conditions de naissance et de développement, le fait de participer des mêmes moyens de se nourrir, de se vêtir, de se protéger contre les risques et les dangers quotidiens auraient-ils engendré cette concurrence vitale, ou plutôt pourquoi cette concurrence, au lieu d’évoluer sur la voie de l'émulation et d’une intercharité, s’est-elle engagée sur celle de la malfaisance et de la criminalité ? Caïn a tué son frère; il aurait pu tout aussi bien l’aimer. Rien ne peut expliquer cette déviation de la nature si le germe, le principe n’en était pas en elle dès le commencement. Il y avait beaucoup plus de raisons pour que l’homme évoluât dans le sens de l'amour que dans celui de la haïne, si, cette haine, il ne l’eût portée en lui, primitivement, dans sa chair et dans son sang. On croit expliquer la cruauté en l’incorporant à la conscience morbide. Mais, d’un côté, tous les malades ne sont pas méchants; il en est
même que la souffrance adoucit, incline à l’indulgence et porte à la charité. D’un autre côté, les plus cruels d’entre les hommes sont souvent les mieux portants. De Néron, l’on dit, et c’est bien facile : c'était un malade; mais pourquoi le juge-t-on malade sinon à cause de sa cruauté que l’on considère comme anormale, comme inconciliable avec l’idée qu’on se fait de l’homme sain ? Cette idée n’est qu’un idéal. Et voici donc que les plus positifs des investigateurs de la nature, qui prétendent rejeter de leurs explications tout élément étranger, antérieur, à l'expérience, partent d’un idéal conçu à priori. Les conquérants, qui livraient aux supplices les armées et les populations vaincues, étaient des corps vigoureux, des cerveaux puissants, des intelligences bien équilibrées, bien organisées, et dominées par un sens parfaitement exercé du réel. Et n’y eut-il pas des chefs religieux qui, dans divers passés plus ou moins lointains, se sont conduits comme ces conquérants de la terre ? Moloch est devenu le symbole des dieux qui semblent toujours altérés de larmes et de sang. N’estil pas singulièrement impressionnant que, sur les plus hautes cimes où il semble que le progrès de la conscience l’ait conduite, celles où l'âme s'élève vers Dieu par ses croyances et ses pratiques pieuses, il faille encore rencontrer, comme si elles cheminaient côte à côte toujours, avec la bonté, la cruauté, avec la pitié, l’insensibilité la plus glaciale à la souffrance d'autrui ? L'histoire des religions, autant que celle des sociétés où elles ont vécu, offrent un spectacle terrifiant où la cruauté la plus inutile et la plus imbécile rivalise en zèle et raffinement avec l’altruisme le plus pur, avec un dévouement et une charité illimités. Aucune dialectique, ici encore, ne peut faire taire l’éloquence des faits. Ils sont tels qu’on ne saurait les réduire à l'expérience. Le problème qu’ils posent oblige à la transcender : il est par essence métaphysique.
Il est aussi d’ordre psychologique.
On croit le résoudre en invoquant les désordres
qui troublent et même compromettent le développement de lorganisme. De profondes altérations dans les fonctions biologiques auraient pour conséquences des altérations dans la sensibilité et dans le jugement. Le besoin de voir et de faire souffrir proviendrait de l’exaspération de désirs insatisfaits et refoulés; il est dans la nature humaine d’être insatiable, et, quand les besoins sont apaisés, la force qu'ils contenaient en eux, aiguillonnée par l’imagination toujours possédée par ses récentes délices, détermine des besoins nouveaux qui deviénnent de plus en plus obsédants et tyranniques. Les voluptés de la gourmandise chez Néron ne rencontrant d’autres limites qu’en lui, lorsqu'il voulait les dépasser, le poussaient à les étendre par la jouissance des tourments d'autrui. Ce genre d’analyses, on peut les poursuivre à l'infini. fl reste que l’on n’explique pas pourquoi une maladie du corps a pour effet cette sorte de maladie de l’âme. Les troubles de l’émotivité se développant aussi dans le sens d’une excessive, d’une intolérable sensibilité aux malheurs du prochain, comment ont-ils pu se développer dans celui d’une pareille cruauté ? La folie même prenant toute espèce de formes, pourquoi est-elle capable de celle-là ? Maïs admettons que tel tyran, dont les sanguinaires fantaisies retentissent à travers les siècles dans toutes les mémoires, ait été réellement fou : aucune dialectique, aucune hypothèse scientifique n’empêchera qu’il ait trouvé des hommes, eux normaux, pour lui obéir et pour le satisfaire inlassablement, pour lui obéir avec enthousiasme, et pour le satisfaire allègrement. On se souvient du portrait célébre que Joseph de Maistre a tracé du bourreau. Nulle théorie, nulle éloquence élégiaque sur la nature humaine n’empêchera qu’il existe des bourreaux. Le problème métaphysique se double donc d’un problème psychologique. Ce que nous disions au sujet des mentalités religieuses et superstitieuses, à savoir qu’il ne allait pas réduire les fonctions de l’esprit
arbitrairement à l’unité pour dériver celles où l’on saisit à vif le besoin et la faculté de transcender le réel de celles qui semblent pouvoir naître de l’expérience, nous le répétons aussi relativement à la cruauté. Et c’est encore plus évident encore lorsque nous la considérons dans ce genre spécial de criminalité que nous appelons la criminalité superstitieuse.
Genre spécial, et en effet, comment peut-on la confondre, du moins à priori, avec les autres formes de criminalité ? Sans doute, elles ont, les unes et les autres, des caractères communs. Les criminels sont en majorité des dégénérés, et ils ont des tares qui se manifestent par des signes faciles à reconnaître pour les experts; ils étaient ce qu’ils deviennent déjà dans leur enfance. Pourtant, il en est qui semblent, au contraire, ne porter en eux aucun déterminisme héréditaire, Qu'est-ce qui a produit, dans leur évolution jusqu’à un certain moment normale, un si profond changement ? En tout cas, lorsque le crime a pour cause la superstition, il ne germe pas, il ne grandit pas, il ne se réalise pas de la même manière que ceux issus du vol, de la passion, de la haïne ou de l’enivrement. Dans son déroulement, nous pouvons démêler un jeu de sensations, d’images, d’obsessions, de désirs, de volonté de puissance, compliqué par ce goût si étrange, mais réel de l’absurde, que nous discernons ordinairement dans tout processus de criminalité. Mais si les détails se ressemblent des uns aux autres, l’ensemble diffère profondément. D'ailleurs, peut-on comparer les causes qui à la fois déclanchent l’acte et le réfréneraient dans le cas des crimes de droit commun et dans celui des crimes qui proviennent du fanatisme et de la superstition ? La crainte des sanctions est le plus souvent sans effet. Mais pour le superstitieux, les êtres auxquels il fait appel, le genre de forces auxquelles il a recours, le monde dans lequel il pénètre, l’esprit même duquel il veut participer intimement,
quelle ressemblance ont-ils avec les éléments dont se compose et les instruments dont se sert la justice humaine ? Et là, nous saisissons sur le vif la complexité, l’étrange contradiction de la mentalité superstitieuse. En effet, la police, les juges, on peut les tromper, leur échapper, mais Dieu, mais les dieux mêmes, mais les puissances intermédiaires, le superstitieux, non moins que le religieux, sait bien qu’il ne les trompe pas, qu'il ne leur échappera pas. Objectera-t-on que c’est précisément cette certitude qui le rend si obéissant dans ses pratiques, qui fait qu'il s'y comporte avec la docilité de tout sujet victime d’une irrésistible fascination. Soit, mais ce n’est une explication que pour la mentalité et dans des mœurs superstitieuses déjà constituées; elle ne vaut rien du tout quant à leur naissance, quant à leur formation. Cela seul est en question.
Comme nous le verrons, la mentalité et la conduite superstitieuses, si elles se laissent analyser par nous, se comportent toujours synthétiquement, globalement; elles en font un tout, une unité indivisible. Si le temps n’en morcelait pas inévitablement la continuité, elles se dérouleraient dans une complète instantanéité. Donc, lorsque la pratique superstitieuse consiste à immoler ou à torturer la victime, il faut bien que, dans le mental de l’officiant, soient données simultanément ses souffrances, leurs causes finales, et la nature du dieu auquel le sacrifice est voué. C’est un même acte de perception, une seule intuition qui saisit la double image, immédiate et concrète du patient, et lointaine, à la fois abstraite et hallucinatoire du dieu qui exige cette imimolation. N’allons pas chercher nos exemples chez les sauvages dont il serait trop facile d’alléguer la nature fruste et les représentations-affectives confuses. Dans les temps modernes, les peuples les plus civilisés n’ont-ils pas connu, toléré, voulu une criminalité superstitieuse à laquelle celle des sauvages aurait souvent beaucoup à envier ? Dans ces cas, où la cruauté passait en réalite tout ce que l’imagina-
tion pourrait inventer de plus effroyable, d’invraisemblable, d’impossible, les tortionnaires en question n’avaient-ils pas, dans une indiscutable simultanéité de pensée, de réflexion, de croyance et d'amour, l’image du supplicié et celle de leur Dieu de charité ? Ce n'étaient pas des ignorants, des hommes de la brousse, indégrossis et soumis à leurs instincts. Ils étaient cultivés; ils avaient approfondi les mystères de leur religion; sur chacune des données de leur foi ils avaient des idées nettes et auxquelles correspondaient des sentiments parfaitement définis, en harmonie avec l’orthodoxie de leur vaste communauté. Il est indéniable qu’ils n’isolaient pas la notion de Dieu de la présence visible de l’hérétique. Ils étaient, en un mot, parmi les plus conscients de leur milieu, de leur civilisation qui, de par ailleurs, en arts, en science, en philosophie, avait accompli de si grands progrès. Et, leur Dieu leur avait prescrit un seul commandement qui passait en importance et en urgence tous ceux de la future Eglise, à savoir : aimez-vous les uns les autres. Comment pouvaient-ils se comporter plus cruellement que les fauves de la jungle ? Objectera-t-on que c’est le propre du fanatisme religieux que d’engendrer de tels excès ? D’abord il faudrait se demander pourquoi, et c’est précisément la question que nous posons. Ensuite, le fanatisme politique fut-il inférieur dans ce genre d'erreurs, fut-il plus modéré, moins imprudent, plus sage ou plutôt moins fou dans sa férocité, moins bête, moins contradictoire, moins l'ennemi de soi-même que le fut le fanatisme superstitieux ? Si les Inquisitions se sont faites au nom du Dieu d'amour, la Terreur s’est faite au nom des droits de l’homme et de la raison. Ici autant que là, les faits de criminalité sont des faits pleins de contradiction. Au point de vue logique, ils sont impossibles; mais ils ont existé. Qui peut affirmer qu’ils n'existent nulle part de nos jours, et surtout qu’ils n'existeront plus jamais ? 17, C’est justement parce
(17) « Peut-être croyons-nous trop facilement que des monstres
qu’ils sont inintelligibles en soi que chacun d’eux, pris à part, et, tous pris globalement, posent un problème philosophique. Il faut expliquer pourquoi, la première fois que la superstition s’est manifestée par une criminalité qui témoigne dans la nature humaine d’un besoin, comme d’un sens, d’une sorte d’instinct de cruauté, le fait s’est produit.
Ni la psychologie, ni la métaphysique ne sont vaines, non plus qu'aucune des sciences morales. Elles prétendent à bon droit, comme les sciences physiques, conduire à des applications par quoi l’on remédierait aux maux dont souffrent les sociétés, on améliorerait notre existence, on atténuerait les rigueurs de notre destin. À la condition toutefois que, ni d’une façon, ni d’une autre, dans aucune direction, ni sous aucun prétexte, même inconscient, elles ne substitueront une nature humaine artificiellement construite à celle qui est la véritable. Mais on la construit artificiellement lorsque d’abord on élimine d'elle toute fonction qui ne pourrait se dériver des sens, du développement d’un machinisme biologique, né de la matière pour servir d’instrument à une conduite utilitaire, au sein d’un univers lui-même matériel; lorsqu’ensuite, on rejette de son expérience tout ce qui transcende le réel perceptible à ses sens externes, attitude d'autant plus arbitraire que, dans cette interprétation de la connaissance, on continue de raisonner comme le faisaient les empiristes en fonction des cinq sens classiques, où, en effet, la relation entre le monde externe et l’esprit est d’or-
« comme Tibère, Caligula, Claude, Néron, Domitien, Commode, « Dioclétien, ne seraient plus possibles et qu'aucun groupe « d’hommes ne les supporterait plus comme le firent les Romains « qui pourtant étaient moins endurants, plus indépendants, plus « fiers et plus policés que tous les peuples qui les entouraient « et qu’ils avaient vaincus. è
« On s’imaginait qu'avec ces tyrans dégénérés et fous, on avait « atteint le fond des abîmes et qu’on ne tomberait jamais plus « bas. N’avons-nous pas touché le même fond sous la Révolution « française, et la Russie d’aujourd’hui ne va-t-elle pas percer ce « fond pour descendre davantage dans ce qui n’a pas encore de « nom et atteindre la termitière souterraine où nous pourrirons < tous ? » !
(Maeterlinck. — Avant le grand silence, p. 177-78. Charpentier, Fasquelle, 11, rwe de Grenelle, Paris, 1934).
dre physique, alors que la psychologie a déjà découvert d’autres sens dont l’objet est moins matériel que ceux de la vue et du toucher, et nous en fait entrevoir d’autres de plus mystérieux, dont la fonction serait de nous relier à des phénomènes, à des forces, peut-être à des mondes et à des êtres transcendant infiniment les limites de notre perception immédiate.
Cette nature humaine, on la construit non moins arbitrairement dans le sens de l’idéalisme, cette fois, lorsque l’on considère lé mal comme une sorte d’accident, survenu dans son évolution par suite de circonstances extérieures à elle, étrangères à son essence, et qui n’empêcherait pas son progrès interne vers ses fins véritables. D’une bonté particulière, relative, et d’ailleurs si étroitement bornée le plus souvent, quand elle n’est pas mêlée d'éléments contradictoires, l’imagination, fermentée par l'expansion d’un tempérament ou simplement d’un désir prompt à s’objectiver, projetterait ainsi sur l'humanité toute entière, un voile d’illusion. Les optimistes ne sont souvent que des hallucinés volontaires. Cette erreur de méthode n’est pas moins dangereuse (peut-être l’est-elle beaucoup plus), que la précédente. Il serait facile, utile, mais singulièrement amer d'écrire l’histoire au point de vue scrupuleusement objectif des reculs, des sacrifices innombrables, des indescriptibles tourments que les illusions idéologiques ont infligés à l'humanité. Toutes les fois qu’on a voulu bâtir sur ce mythe de l’homme naturellement bon, la maxime de Pascal s’est vérifiée : « Qui veut faire l’ange, fait la bête », et Dieu sait quelle sorte de bête il devient alors ! Chaque fois qu’un courant d’idéologie humanitaire souffle sur la terre, la conscience, d’abord éblouie, ne tarde pas à être horrifiée par les fatales conséquences de sa trop charmante illusion. C’était le signe avant-coureur du fléau qui allait de nouveau mettre à feu et à sang les champs en apparence si paisibles où déjà poussaient les fleurs du rêve au doux mirage de l’utopie.