CHAPITRE II
Pour savoir ce que l’homme pense, a écrit M. Bergson, il faut observer non ce qu’il dit, mais ce qu’il faitt. Si l’on veut découvrir la mentalité superstitieuse, il convient donc, conformément à cette règle de la méthode psychologique, d’observer non les paroles, mais plutôt la conduite du superstitieux.
Cependant, c’est peut-être plus complexe et plus délicat qu’il ne le semble au premier abord. Dans le cas des sociétés évoluées, où les institutions, les mœurs, les sentiments collectifs sont plus ou moins réfléchis, et tendent vers la subordination des actions et des inclinations à des catégories mentales rigoureusement établies, dans le cas aussi de personnalités conscientes d’elles-mêmes, capables de subordonner leur volonté à la suprématie d’une raison universelle, il est vrai que la conduite, surtout quand elle n’obéit pas mécaniquement au rythme des habitudes et qu’elle dérive d'initiatives, qu’elle compte, qu’elle est créatrice d’avenir, est révélatrice des états d'âme profonds. Les mots servent souvent à déguiser les pensées; ou, lorsqu'ils sont sincères, ils la trahissent malgré l’effort des lèvres pour les exprimer objectivement. L'acte, au contraire, est l'expression de ce que l'être veut, de ce qu’il est essentiellement. Même à cet égard, les faits ne se plient pas toujours aux schémas trop simplifiés de cette interprétation; car, chez les hommes et dans les groupes les plus civilisés, il y a souvent une différence considérable, une distance difficile à franchir entre d’une part ce que
(1) Bergson, — Les deux sources de la Morale et de la Religion,
ch. II : La Religion statique, p. 150.
la conscience y saisit de leur existence, et d’autre part, ce que contient leur nature, actuellement et virtuellement. La vie, si on l’atteignait en ses profondeurs, déborderait toujours infiniment ce que l’individu en exprime, en réalise, en connaît.
Combien, à plus forte raison, en est-il ainsi lorsqu’il s’agit de ce qu’on est convenu d'appeler les primitifs ! Non ceux qui étaient aux origines des temps humains, et dont nous ne pouvons jamais avoir une notion exacte autrement qu'en nous-mêmes, si la nature s’est conservée intégralement sous les alluvions de la civilisation, malgré les changements dûs à l’évolution, mais ceux que nous observons sur notre terre, qui font partie de notre monde actuel, avec lesquels nous entrons de diverses manières en relations, et qui, comme on l’a dit justement, sont aussi vieux que nous?. Pour eux, la conduite est
(2) « Nous ne connaissons qu’une humanité déjà évoluée, car « les primitifs que nous observons aujourd’hui sont aussi vieux < que nous, et les documents sur lesquels travaille l’histoire des « religions sont d’un passé relativement récent ». H. Bergson. — Les deux sources de la Morale et de la Religion, p. 114.
H. Spencer avait déjà écrit dans le même sens : « IL y a des < raisons qui permettent de croire que les hommes de type infé- « rieur existant aujourd’hui... ne sont pas des spécimens de &« l’homme tel qu’il fut dans le principe. Il est probable que la « plupart d’entre eux, sinon tous, eurent des ancêtres qui étaient < parvenus à un état supérieur, et on retrouve, au nombre de « leurs croyances, des idées qui ont été élaborées durant cet « état supérieur ».
Principes de sociologie, T.I, p. 138, cité par Raoul Allier : Le non-civilisé et nous, p. 232.
De son côté. M. Raoul Allier lui-même avait insisté sur la même idée : « Les théories sociologiques, fondées sur l’étude des socié- « tés contemporaines de primitifs, ne tiennent pas assez compte « de ce fait que des spécimens attardés ne sauraient être un calque « absolument fidèle des sociétés primitives qui habitaient, bien & avant l’aurore des temps historiques, les régions où la civilisa- « tion s’est ensuite développée et épanouie » (Le non-civilisé et nous, p. 243). Et encore, d’une manière plus accentuée et plus significative : « Comment aurait-on le droit de voir, dans l'être « qu’on appelle le sauvage, un représentant authentique de l’hu- & manité primitive, alors que celui-ci, dans certaines de ses frac- « tions, a progressé étonnamment, et que lui, sous le même rap- « port, s’il n’a rétrogradé, est au moins resté stationnaire ? »
(Même ouvrage, p. 251 et 252).
Ce doute, M. Allier l’émet même en ce qui concerne l’homme préhistorique, « c’est-à-dire celui dont une science particulière, « la préhistoire, nous révèle l’existence et les principaux outils, « (et qui) peut fort bien être déjà l’homme ensauvagi et dégradé ». L'auteur va même jusqu’à affirmer que « cet homme-là a été « précédé d’une longue suite de générations; il est leur héritier
L'EXPÉRIENCE SUPERSTITIEUSE Di
fixée dans les mœurs; les représentations, que nous y discernons, en font partie intégralement; elles y sont moins comme idées que sous la forme de schémas-moteurs; les actes y sont réglés conformément à une tradition qui ne se discute pas, qui ne s’interroge pas, qui ne fléchit jamais, même devant la contradiction des faits. Un automatisme, coextensif au groupe, en détermine toute la conduite. L’individu qui, en cela, ne se distingue pas nettement du collectif dont il participe par la communauté d’un principe vital, se comporte à la façon de lanimal dont l’activité dérive, hors de toute réflexion anticipée, d’un instinct où elle est toute préformée, et se déclanche instantanément dès que les circonstances prévues, d’ailleurs, et coulées dans un moule uniforme, l’exigent irrésistiblement. Dans ces conditions, ce que l’homme fait ne révèle pas ce qu'il pense, parce que, le plus souvent, il ne pense rien du tout. Il est un ensemble de rouages intellectuels, affectifs, volitifs qui constituent un mécanisme exactement conforme à celui qui domine l’existence du groupe, et d’où les actes découlent nécessairement, presque avec le même genre de fatalité que celle de la conduite d’une machine fabriquée en vue de la production automatique, prévisible, invariable, d’un objet déterminé.
Il n’en est pas moins vraisemblable que ce mécanisme ne s’est pas produit tout seul, ni d’un coup; qu'il n’a pas été donné tout fait et une fois pour toutes dans l’espèce humaine. Autrement, par quoi difféèrerait-elle de l'espèce animale ? Or, elle en diffère, et ces différences profondes correspondent à des divergences entre des directions distinctes, et peutêtre opposées, du mouvement évolutif, par lequel naissent, grandissent, par séries différenciées, les êtres vivants.
« et leur continuateur; il n’est pas l’homme primitif ». (Jbid. p. 247). Par ces quelques citations, on entrevoit le nombre et la difficulté extrême des problèmes que soulèvent ces notions si fa-
milières et, à cause de cela, trop simplifiées de primitifs et de civilisés.
On voit, par là, l'importance de l’expérience, dans ce domaine des sciences morales comme dans celui des sciences biologiques. Interrogeons donc ce que nous appelons, en nous autorisant du livre justement célèbre et devenu classique de William James : l'expérience superstitieuse. Tout y est inextricablement emmêlé; il ne peut donc être question de tenter une véritable, classification des faits; dans chacun d'eux, on retrouverait tous les autres. L’extrême diversité de ces croyances, de ces pratiques, de ces représentations, ne contredit pas leur étonnante unité, nous pouvons même dire leur simplicité. C’est pourquoi l’on peut, sans inconvénient, dégager de cette expérience à la fois multiforme et homogène, des points de vue d’où l’on embrasse des ensembles de pratiques où certains aspects de la mentalité et de la conduite superstitieuses sont plus qu'ailleurs en relief. Nous les concevrions volontiers comme des lignes de faits, qui ne s'opposent pas, qui, au contraire, participent d’une même nature, mais qu’on aurait intérêt à pousser jusqu’au bout, comme si elles étaient originellement distinctes : car, au terme où l’on aboutirait ainsi par ces différentes voies, on saisirait la superstition telle qu'elle est essentiellement.
Sous un de ses aspects, dans tout un ensemble de faits, l'expérience superstitieuse nous permet de nous représenter, à travers l’homme actuel, l'homme primitif essayant de remédier à son impuissance qu’il expérimente à tous les moments de sa dure existence, par rapport à tous les phénomènes qui se produisent autour de lui, dans ses relations avec tous les êtres qui s’introduisent dans l'enceinte fixe ou mobile de sa vie, s’entrainant aussi à augmenter sa force, qui dépasse d’ailleurs toujours démesurément les moyens qu'il acquiert de s’en servir utilement. ar le fait même que le monde ne cesse pas de lui résister, et de lui opposer des obstacles presque toujours imprévisibles et redoutables, il prend cons-
cience de sa faculté de reculer, par une tension de sa volonté, les bornes de son individualité. Même et peut-être surtout lorsqu'il ne peut élargir le champ où il dispose de lui-même et où il a le sentiment confus, mêlé, d'exercer souverainement son autorité, il imite, dans sa sphère d’action personnelle et fami- Bale, l'expansion des chefs qui, sous ses yeux, développent leurs possessions et leurs conquêtes matérielles, mais, quant à lui, en intensifiant d’une manière progressive et obstinée sa force intérieure, soit directement, soit en la faisant participer d’une énergie plus vaste dont la sienne et celle des autres ne seraient que des effets localisés, en la replongeant dans le dynamisme qui parcourt et soutient sans cesse tout l’univers.
Cette conduite, ce comportement de l’homme eonscient de sa faiblesse, et qui cherche à y remédier par d’autres moyens que l’action et l’effort naturels, dont il a expérimenté l’impossibilité, et en ayant recours à une causalité surnaturelle, s’est précisée, condensée et fixée dans une des coutumes marocaines : le mzaoug. Elle est intéressante, parce qu’à travers ses formes actuelles, on aperçoit le processus d’évolution de la mentalité superstitieuse qui passe inévitablement du dynamisme au statique, de l’acte réfléchi, conscient, à la pratique habituelle et toute mécanique : déformation ou plutôt dégradation qui se produit aussi dans le domaine de l’intelligence où l’on immobilise, où l’on pétrifie les résultats obtenus par l’activité créatrice de l’esprit dans des formules faciles à appliquer à des problèmes concrets sans recourir à l'intuition ni au raisonnement.
Le mzaoug consiste à se mettre sous la protection d’un personnage puissant dans des conditions telles qu’il ne puisse la refuser, ni la retarder, et que leffet en soit immédiat. Un misérable qui veut obtenir un secours, que par la voie ordinaire de la supplication, même faite au nom de Dieu on ne lui accorderait pas, un criminel qui veut échapper à la poursuite de ses juges et au chatiment, un étranger qui tombe dans une tribu ennemie, une mère malheu-
reuse qui ne réussit pas à défendre la vie de son enfant soit contre la maladie, soit contre la faim, soit contre le mauvais sort qui semble s'être accroché à lui, se mzaouguent à celui qu’ils ont choisi soit au hasard d’une rencontre, soit après réflexion, et pour des raisons pratiques : l'importance du mzaougueur, ou sa richesse, ou sa bonté, quelquefois à cause de sa réputation de sainteté, ou encore parce qu’il passe pour avoir et pour communiquer la baraka *.
(3) Note du chef du Service de l’Interprétariat (que nous avons transcrite d’un dossier judiciaire).
« J’ai l’honneur de vous faire connaître, en réponse à votre « lettre du .. courant, qu’il existe bien au Maroc une coutume « dite « Zouag » dans un but de protection. Il y a tout d’abord « les sanctuaires qui servaient d’asile aux agitateurs et aux cri- « minels; avant notre Protectorat on ne touchait pas à ces per- « sonnes tant qu’elles demeuraient dans ces refuges. Le « zouag » « existe encore sous d’autres formes : a) il nous est arrivé sou- « vent en tribu d’être abordé par un indigène qui, ayant à se « plaindre d’un caïd se jetait au cou de notre cheval ou s’accro- « chaïit à l’étrier en s’écriant : « Rani Mezaoug fik (je me place « sous ta protection); b) un indigène violemment battu invoque, « par la même formule, la clémence de celui qui le frappe; « c) Chez les zaërs, notamment, un ennemi est « protégé » s’il « réussit à rencontrer une femme âgée et à placer les mains sur « ses seins en disant encore « rani Mzaoug fik ». Quatre gou- « miers avaient réussi à échapper au massacre lors du guet-apens « du lieutenant Marchand en pays zaër en 1911, grâce à cette < coutume. Nous l’avons recueilli de la bouche même des resca- « pés; d) Dans différentes régions on place un jeune enfant dans « les bras de celui dont on sollicite l’intervention. On vient par- « fois le déposer à ses pieds, dans sa tente, en suppliant « rani « Mzaoug fik ».
& Quand un pauvre, un faible, veut obtenir l’aide, l’appui ow « la clémence d’un grand, d’un puissant, il se jette à ses pieds < sans rien dire que ces mots : &« je me mzaougue à Dieu et à « toi ». Et il pose ses belghas sur sa tête, met un couteau entre « ses dents, en plaçant ses mains derrière le dos. On peut aussi & se mzaouguer en s’accrochant à la jambe du cheval de celui « qu’on veut attendrir. On peut toucher ses vêtements ou ceux « de ses enfants; enfin il y a mille moyens. Si le caïd ou le chef &« invoqué donne la parole au plaignant, celui-ci se relève et ex- « pose sa plainte. Mais du fait qu’on a donné sa protection au « mzaougué, celui-ci est protégé contre toute sanction, toute vio- « lence. Si un homme est en prison, sa femme va avec tous ses « enfants chez le caïd; elle s’installe à sa porte et dit: « Je me « mzaougue ». Et elle ne s’en ira de là qu'avec son homme libéré. & Mais si elle reste là huit jours, le caïd la nourrira et l’abri- & tera pendant tout ce temps. Cette façon d’opérer est très habile; « elle importune celui qui en est l’objet sans qu’il puisse se « fâcher. Il ne Se débarrassera donc de l’importun qu’en cédant. « D’ailleurs la méthode perfectionnée consiste à se mzaouguer & aux femmes, aux enfants, aux amis du caïd qui, à leur tour, « doivent intervenir en faveur du postulant. On se mzaougue au « premier venu; et celui-ci intervient toujours par crainte de « s’attirer un sort désagréable, une vengeance du mzaougué s’il « l’éconduisait. Cela n’a l’air de rien, et cependant il n’est pas
Nous n'avons cité, dans cette énumération trop incomplète, que des cas extrêmes; mais nous sommes convaincu qu’il en est de cette pratique comme de celles qui relèvent de la superstition, à savoir qu’on y a recours en toute occasion, même lorsque les circonstances ne l’exigent, ne le comportent pas. En effet, une fois qu’une superstition s’est implantée dans les mœurs et que, de la mentalité collective, elle s’est communiquée à l’individu, elle le hante, elle le poursuit, elle est en lui un schéma-moteur obsédant; plus qu’un désir pensé : un acte esquissé, senti synthétiquement, mais encore incomplet, et qui cause un véritable malaise aussi longtemps qu’il n’est pas définitivement accompli. Et comme, dans les cas ordinaires, même le plus souvent futiles, le mzaougué devine bien ce qu’aurait d’anormal, de gênant, son geste accompagné de la formule magique prononcée à haute voix, il modifie spontanément, par une ruse à la fois spontanée et réfléchie, la technique consacrée; il la refoule en lui-même; d’externe et visible pour tous, il la rend interne et secrète; alors qu’il fallait évidemment que le protecteur entendiît l’invocation, l’ordre magique pour en être lié, même malgré lui, cet ordre sera prononcé mentalement; et il agira, par delà l’espace physique, dans un lieu intermédiaire, difficile à définir, mais dont le superstitieux a le sentiment constant, où la pensée se communique sans geste et sans parole, et où elle est d'autant plus sûre de son effet qu’elle ne rencontre aucun obstacle, qu’elle va droit au but.
Ce qu’on remarque encore en observant le mzaoug, c’est la variété de ses procédés, si grande qu’ils débordent les limites étroites dans lesquelles l’enfer-
« une tribu où un caïd puisse conserver un homme dont les pa- « rents voudront s’occuper activement, en faisant intervenir les « parents et les amis du caïd, ceux surtout qu’on sait avoir de « l’influence. Quelques cadeaux évidemment ne gênent pas la « marche de l'affaire. Sans donner au fait plus d'importance qu’il « n’en a, j'ajouterai que déjà les Marocains ont compris l’in- « fluence des femmes françaises sur leur mari, et qu’ils s’a- « dressent souvent à elles pour obtenir ce qu’ils désirent ». (Paul Odinot. — Le Monde Marocain, pp. 101, 102.
mait sa définition précise. Ce qu’ils ont de commun, c’est le besoin de s’assurer une protection, sur le plan des actions et des relations humaines, mais en y faisant intervenir quelque force transcendante, nécessaire pour que la contrainte soit absolue, pour que la pratique magique atteigne sûrement le résultat voulu. Si elles se diversifient, plus en apparence d’ailleurs qu’au fond des choses, c’est dans les moyens employés, dans les modalités de la technique. Il en ressort manifestement que, dans cette multiplicité indéfinie de cas, la conduite jaillit d’une même source, obéit à une même inspiration. Elle révélerait donc une des tendances essentielles à la nature humaine *. C’est cette tendance qu’il nous importerait de rejoindre à sa source, et d'approfondir. Voici deux faits qu’on nous a rapportés.
Des domestiques indigènes chassaient dans une campagne de la contrée de Tanger. L’arabe propriétaire d’une terre soigneusement cultivée et qui promettait une excellente récolte, les menaça de coups s’ils se risquaient à causer des dommages dans ce bien; ce qui arriva; on ramassa l’un de ces chaouchs à demi-mort. L’indigène qui l'avait presque assommé reçut le conseil de se rendre en toute hâte à la ville avant que la police ne fût alertée et qu’on ne vint l’arrêter, et de s’y mzaouguer au ministre étranger dont le domestique avait été battu. Ce qu'il fit. Quand le ministre fut averti de la présence du marocain qui restait appuyé contre sa porte en prononçant la formule du mzaoug, il donna l’ordre de le laisser partir sans l'inquiéter. Notre informateur ajoute un détail de cette coutume qui ne manque pas
(4) Ce que M. Bergson dit des superstitions semblables appartenant à la mentalité des peuples divers et étrangers les uns aux autres, ne peut-il s'appliquer à la diversité des techniques se rapportant à une même superstition : « Lorsqu'il y a des croyances « semblables chez des peuplades qui n’ont pas pu communiquer « entre elles, elles ne sont pas nécessairement primitives, mais & il y a des chances pour quelles soient venues tout droit « d’une des tendances fondamentales qu’un effort d’introspection « nous ferait découvrir en nous-mêmes ».
(H. Bergson. — Les deux sources de la Morale et de la Religion, p. 171).
L'EXPÉRIENCE SUPERSTITIEUSE Ov
d'intérêt : celui qui veut se placer sous la protection d’une personne puissante et sacrée, telle qu’un Marabout, doit se rendre vers sa maison avec un mouton: sur le seuil, l’égorger, et avec sa main mettre du sang sur la porte en prononçant la formule magique : « Rani mezaoug fik ».
Le second fait se rattache à une croyance fortement enracinée, non seulement dans les mœurs popuülaires, mais encore dans la mentalité musulmane où elle y fait corps avec la religion elle-même, à savoir que les Chorfas, descendants plus ou moins directs du Prophète, jouissent d’un privilège spécial, sorte de survivance en chacun d’eux de celui dont jouissait le prophète lui-même auprès de Dieu, d’un pouvoir plus grand que tous les autres de protection certainement à la fois physique et morale; les saints, en effet, ne sont pas seulement capables d’accorder une aide matérielle; ils peuvent, de plus, pardonner les fautes, laver les péchés, remettre les dettes, et rouvrir la voie du bien et du paradis au malheureux qui se la serait fermée. C’est ainsi qu’un homme ayant tué sa femme infidèle accourut le couteau dans la main et rouge de sang vers la demeure d’un Chérif. Ce dernier le prit, en effet, sous sa protection, et il vécut sept ans, sans être nullement inquiété, renfermé dans « la maison de la paix et de la sécurité ».
Dans ces deux cas, la conduite est conforme à une technique déjà complète de la pratique superstitieuse conformément à une croyance bien définie, dans une mentalité parfaitement constituée. Une formule se trouve revêtue d’un caractère sacré, elle possède un pouvoir magique reconnu, indiscuté. Celui qui lapplique le fait avec la même confiante spontanéité que l'ingénieur se servant de sa table de logarithme. Nous sommes dans le domaine du statique; quoique les hommes s’y meuvent, s’y agitent, cependant ils répètent, ils prolongent le passé; ils obéissent aux lois de l’imitation. Même sur ce terrain de l’activité mécanisée, nous constatons déjà une aptitude à ce que nous appellerions le progrès sur place, l’inven-
tion dans la routine, l'initiative dans la rigidité d’un déterminisme circulaire. La constance des mœurs empêche la conduite de se renouveler, de se modifier essentiellement: mais ainsi, elle le contraint de multiplier ses modes de réalisation, de varier ses procédés, et, à ce point de vue, l’imagination populaire est d’une déconcéertante fertilité; la technique invariable d’une pratique superstitieuse est capable d’une prolifération indéfinie. Un des exemples les plus typiques que nous en connaissions est celui d’une fillette, élève d’une école de fiiles musulmanes à Rabat : une maâlma, sur le point de la corriger, s'arrêta tout à coup; l'enfant venait de la supplier de ne pas la battre en disant : « Je me mets sous la protection de « ta mère qui dort dans la tombe ». On saisit là, sur le vif, cette intime pénétration des mœurs et de la mentalité collective dans chacune des consciences et des conduites individuelles. Cette fillette, d’un âge peu avancé, mais baignant depuis sa naissance et ses premiers pas dans une atmosphère toute remplie de séculaires superstitions, pétrie par des âmes, des cerveaux, des veux et des mains profondément imprégnés de ces croyances, de ces représentations et. de ces pratiques superstitieuses, les possédait en elle à l’état latent, sous la forme moins d'idées que de sentiments, mieux encore : de forces, de tendances, de gestes préformés, de schémas-dynamiques contenant la fatalité du mouvement à faire, de la parole à dire, à la façon dont l’arc tendu renferme le futur élan de la flèche vers son but. Seulement, au lieu de dire simplement : je me mzaougue à toi, ou même. d’invoquer le nom d’un saint, la petite avait, dans une intuition soudaine, trouvé, dans l'horizon mental de la maâlma, dans son milieu psychique personnel, celui des êtres dont l'évocation donnerait à la formule magique déjà puissante un surcroît d'autorité, un plus grand pouvoir de suggestion. Enfin, ce n’est pas la mère de la maâlma, qu'elle appelle à son secours, mais sa mère «< qui dort dans la tombe »
ajoute-t-elle, dans ce langage oriental qui exerce tant
de fascination sur les esprits. On ne peut pas pousser plus loin l’art de l'invention dans limitation.
En somme, dans les trois cas que nous venons de rapporter, il semble bien que le superstitieux se comporte de la manière suivante : les mœurs, les croyances, les représentations forment un système à la fois infiniment multiple et varié, et pourtant doué d’une certaine unité, par le fait que chacun des éléments est intimement lié aux autres dans la plus constante solidarité. Le système dans son entier et chacune de ses parties sont comme des mécanismes qui attendent, tout chargés du mouvement qu’ils sont capables d'accomplir. La circonstance qui déclanche ordinairement le processus venant à se produire, le superstitieux va saisir en bloc tous ces mécanismes, quoique ses lèvres prononcent plutôt telle parole que telle autre, que sa main fasse plutôt tel geste que tout autre, de la même manière, dans la même attitude que le chauffeur, se mettant au volant, prend du coup possession de toute sa voiture, quoiqu'il manie, en chacun des moments successifs de l’opération, le seul rouage qu'il convient.
Il y a bien d’autres façons pour l’homme de remédier à son impuissance par le concours de forces simultanément humaines et surnaturelles. De toutes, nous «dirions, comme des précédentes, que nous les observons déjà faites, au terme d’une évolution, dans un milieu social dont la mentalité et la conduite sont désormais fixes, et que l'individu v recourt dans un comportement analogue à celui de l’animal quand il agit dans la nature conformément à son instinct.
Ainsi, l’un des procédés de la technique à laquelle est comme dressé, dès l’enfance, le superstitieux, consiste à prendre pour intermédiaire, pour messager de ses vœux, pour avocat auprès de ses juges, pour boucliers contre les rigueurs d’un maître irrité, un enfant, parce que, dit-on, « on le respecte et on l'écoute « comme un ange. S’il n'obtient pas le pardon total « d’une faute, la remise complète d’une dette, du « moins adoucit-il la peine, il atténue la violence du
« châtiment » 5. Or, le nombre des objets et même des êtres qui peuvent, dans des circonstances analongues, faire le même office que l’enfant est indéfini. Sans doute, dans chaque groupe ethnique, et, dans ce groupe, pour chaque cercle plus ou moins étroit d'individus, un choix se fait entre ces intermédiaires possibles; on ne peut toujours en préciser la cause, mais il existe. Cependant, de même que dans la boîte mystérieuse, secrètement fermée, où le sorcier enferme les objets auxquels il attache un sens et une vertu spéciale, il prend pour chaque opération certains d’entre eux à l’exclusion des autres, avec un air non d’indifférence, mais de réflexion et d’expérience, de même, dans l’immense magasin de l’immense usine où la mentalité superstitieuse universelle fabrique sur toute la surface de la terre les procédés et les instruments de sa conduite, nous trouverions rassemblés une quantité et une variété illimitées d'êtres et d’objets ayant, tous, cette qualité commune de servir de moyen de protection magique, dans ce système d’attitudes et de représentations où à la nature, est superposée, sinon substituée, Ia causalité surnaturelle. Nous en conclurions que ce n’est pas l’objet lui-même qui, de par sa substance, et ses propriétés, s'impose à l’homme comme un djah, mais que, s’il a cette vertu, c’est parce que le mental du superstitieux, dont la conduite doit réussir, atteindre nécessairement son but, la lui confère obligatoirement. En somme, n'importe quoi est capable de remplir cette fonction de djah. Et devant nos yeux défilent alors ces innombrables fétiches,
(@) « L'enfant que l’on prend pour remplir l'office de djah « peut être le premier venu. Il n’est pas besoin qu’il ait aucun lien « de parenté avec les acteurs de la scène. Il suffit qu’il soit âgé & de 5 à 6 ans. Naturellement ce sont les femmes qui ont le « plus ordinairement l’occasion d'employer ce djah, l’ayant tou- « jours sous la main; mais les hommes ne le dédaignent point, « on tâche de coucher l’enfant dans le giron de celui qu’on im- « plore. Si celui-ci essaye d’abord de se dérober, il ne pousse &« jamais bien loin la résistance, car la vindicte de l’enfant justi- « cier n’est ni moins impitoyable, ni moins prompte que celle du & Saint pris pour intercesseur; il punit aussi sévèrement l’in-
« flexibilité du cœur et le mépris des puissances conciliatrices ; « son djah est aussi redouté ».
Desparmet, — Ethnographie traditionnelle de la Mettidja, p. 22.
amulettes, médailles, chapelets, voiles et manteaux sacrés revêlant des statues vénérées, lambeaux d'étoffes ayant appartenu à un saint, image fluidifiée par laura survivante d’un personnage investi d’une puissance surnaturelle, reliques, talismans, communs aux primitifs et aux civilisés 6.
Nous sommes en présence, sinon d’une tendance essentielle de la nature humaine primitive, du moins d’un besoin, d’une attitude, d’une disposition qui en dériverait plus ou moins directement : l’homme cherche une assistance, un soutien, un appui, un refuge en dehors de lui-même, dans une force qui complète la sienne, dans un foyer d’énergie où son impuissance est sûre de trouver toujours une compensation. De même que, dans sa conduite utilitaire, il sait parfaitement se servir des instruments d’action que lui fournit son organisme, de ceux que son intelligence est chargée de lui fabriquer, et de la matière des objets ou des êtres que lui offre le monde extérieur, de même c’est dans son propre milieu d’abord qu'il essaie de trouver ces concours, ces protections, ces boucliers que lexpérience de sa faiblesse lui rend indispensables. Et toujours il se comportera de cette facon; peut-être même faudra-t-il expliquer par là certaines superstitions, ou du moins certaines de leurs modalités. Mais ce recours à la causalité naturelle, à ce point de vue comme aux autres, rencontre bien vite ses limites; dans les conditions les plus favorables, ses résultats sont toujours insuffisants et incertains. La pratique du mzaoug le prouve, précisément; nous y voyons condensés ces innombrables essais que, dans les circonstances les plus diverses, les hommes les plus différents et les plus éloignés les uns des autres ont fait spontanément, presque instinctivement, pour obtenir de leurs proches —— égaux ou supérieurs — l’aide dont ils avaient besoin, et les innombrables échecs qu’ils ont essuyés dans ces mul-
(6) Raoul Allier. — Le non-civilisé et nous, le chapitre IV : La magie dans les sociétés supérieures », particulièrement pp. 139 et 140.
tiples tentatives; c’est la volonté obstinée d'échapper sûrement à des dangers en face desquels ils se sentaient irrémédiablement impuissants qui les a contraints d'inventer un système grâce auquel leur salut dépendrait non plus d’autrui, mais d’eux-mêmes. Evidemment, cette invention, qui semble dûe à une ruse inconsciente, mais qui s’est effectuée tout autrement” ne pouvait être ni cherchée ni réussie du coup. Dans l’évolution de la conduite humaine comme dans le domaine abstrait des mathématiqges, le passage à la limite implique qu’une longue suite d’opérations aient d’abord été accomplies qui fussent orientées dans le même sens et parussent approcher de plus en plus un but qui cependant n’est pas atteint. Mais ce long effort d’approximations successives étant effectué dans la même direction sans pouvoir aboutir, la nature se comporte comme l’intelligence mathématicienne : elle suppose déjà réalisé ce vers quoi elle tendait indéfiniment. Le mzaoug, c’est cela : par une formule magique, l’homme le plus faible, le plus menacé, le plus opprimé s'assure immédiatement le secours qui, par tout autre moyen, pourrait lui faire défaut, ou être insuffisant. Il s'agissait d’être protégé; il prononce quelques paroles, et aussitôt il l’est indubitablement, car le danger a changé de camp : si celui auquel 1l se mzaougue, refusait, il n’en serait pas moins lié par la formule qu'il a entendue (même mentalement), et le malheur
(7) La conduite réfléchie succède toujours à celle qui est spontanée, qui dérive directement de la nature. Voici une coutume amusante du Maroc; elle n’est pas sans quelque analogie avec le mzaoug, appuyée, elle aussi, sur le même genre de croyance qui servait au mzaoug de fondement, Quand une servante, une esclave (et par extension qui que ce soit), casse un objet, il ne faut pas s’en indigner, car cet accident est une chance qu’une réaction d’impatience et de colère détruirait. Evidemment, cette superstition s'explique actuellement, se maintient et s’enracine de plus en plus, dans les mœurs par le désir des maladroits d’échapper à un châtiment qui pouvait être très rigoureux; cette peur inspire cette ruse qui, par sa commodité même, s’est transformée en croyance. Maïs, de ce que tel procédé de la technique superstitieuse est née, et se développe ainsi, il ne suit pas que ce soit dans ce même genre d’habileté calculée que la superstition ait pris sa source, ait sa véritable origine.
(8) En effet, puisqu'il en a la certitude intérieure.
retomberait sur lui, sur sa maison, sur ses enfants: il pourrait même le poursuivre au delà de la mort.
Examinons une autre ligne de faits de la même catégorie. Mais, au préalable, rappelons, en y insistant encore une fois, que, si fragmentée, si différenciée soient-elles, la mentalité et la conduite superstitieuses n’en forment pas moins un tout indivisible. Ainsi, nous avons présenté le mzaoug comme s’il était distinct. Et en effet, dans le moment où la fillette se mzaougait à sa maâlma, l’indigène au ministre étranger de Tanger, l’un et l’autre étaient uniquement préoccupés d'obtenir par la formule magique un résultat immédiat. Tout se passe alors comme si, dans leur esprit, rien d’autre n’eût existé que le besoin ou la peur, et ce moyen pratique, facile d’y remédier. Mais si nous les avions suivis au delà de cette circonstance particulière, dans tous les méandres de leur conduite, elle nous serait apparue tel un labyrinthe inextricable dont toutes les voies partent de la superstition et y ramènent, où toutes les actions, toutes les pensées, tous les sentiments sont imprégnés d’une mentalité superstitieuse globale, dont les multiples pratiques ne sont que des modalités, et dont elles participent essentiellement. Le même homme qui, dans un cas, a recours à la solution que lui offre le mzaoug, dans un autre sera aussi bien capabie de recourir aux pratiques que nous allons maintenant approfondir, parce que c’est toujours l’unique problème qui se pose à lui diversement.
Si l’on veut bien saisir dans son caractère original et même primitif la mentalité superstitieuse, il ne faut pas la chercher dans cette partie de la conduite qui est la plus voisine des sphères de l’activité vouée nettement à l’esprit, mais dans celle, au contraire, où elle est directement en contact avec la matière, où c’est surtout le corps qui agit et en relations avec la nature physique. On n’a pas manqué, au surplus, de remarquer chez tous les primitife, même les plus arriérés, combien, sur ce terrain de l'acte utilitaire exigé par le milieu et par la pression des besoins,
ils sont capables d'observations précises, de connaissances exactes de préoccupations concrètes; ils possèdent, en un mot, au plus haut degré, le sens du réel ?.
Or, dans ce domaine où lattention devrait être toute fixée sur les objets sensibles, sur leurs propriétés dont dépend la causalité mécanique, ils ont la pensée, l’âme, même les sens, même leurs instruments, soit organiques, soit fabriqués par eux, envahis, obsédés, possédés par des forces invisibles, dont la présence, dont l'intervention constante font que cette causalité mécanique, sans disparaître pourtant, est complètement absorbée par la causalité surnaturelle. Et parce que c’est là quelque chose non exceptionnelle, apparaissant dans des conditions particulières, et dans des circonstances relevant des phases mystiques de la vie collective, mais un caractère commun à toutes les inanifestations de la mentalité superstitieuse, il faut bien y voir l'effet, plus ou moins direct, d’une disposition naturelle, d’une de ces tendances originelles qui appartiendraient à la nature humaine véritablement primitive.
Prenons des exemples au hasard, puisqu'ils se tiennent tous, et qu’en chacun d’eux, quoique sous un aspect particulier, la superstition se trouve entière. La pluie est l’un des phénomènes qui a, qui peut avoir le plus grand retentissement sur lexis-
(9) M. Bergson a insisté tout particulièrement sur cet aspect du caractère et de la conduite des primitifs, et en a dégagé d’une manière générale toute la signification. (voir Les deux sources de la Morale et de la Religion, chapitre II : « la religion statique », particulièrement pp. 150, 151 et 157).
Déjà, dans : Le non-civilisé et Nous, M. Raoul Allier avait fait la même observation, (voir Chapitre II : « Magie et arrêt de l’intelligence », pp. 41, 45, etc...).
Est-il nécessaire de dire que M. Lévy-Bruhl avait, aussi, discerné, dans l’ensemble de l'expérience superstitieuse, cette juxtaposition de deux éléments, de deux comportements, de deux mentalités qui, pour nous, selon notre logique, seraient contradictoires l’une de l’autre et devraient s’exelure radicalement : d’un côté, le sens concret du réel, et, de l’autre, un état de possession par tout l’au delà du réel. C’est ce que paraît vouloir exprimer, entre autres choses, le titre de son avant-dernier volume : Le surnalurel et la nature dans la mentalité primitive (voir no-
tamment, chapitre IT : « Les dispositions des êtres et des objets », p. 78; etc).
tence. Nombreuses sont les contrées où elle tombe irrégulièrement, d’une façon qui paraîtrait désordonnée, capricieuse, et, comme si elle ne se souciait aucunement de leurs besoins. C’est pendant des mois nombreux et longs que, dans certains pays, elle disparaît; elle est partie; elle semble se refuser obstinément à leurs désirs et à leurs vœux; il arrive même qu’elle retarde, comme volontairement ou par un inexplicable et suspect oubli sur la date, sur l’époque où elle doit revenir indispensablement. Dans ce cas, l’impuissance de l’homme est totale; il n’a aucune prise sur l’événement; de tous les matériaux et de tous les moyens que lui offre le monde physique où, ordinairement, il les puise pour agir, aucun ne peut lui être de la moindre utilité. Dans ces conditions, quelle devrait être son attitude ? Celle de la résignation, de l’attente passive, de cette même attente que d’ailleurs nous remarquons, dans sa conduite et dans sa mentalité, comme une disposition générale, comme un état normal, sinon actuel, du moins toujours virtuel. Pourquoi, cependant, ne joue-t-elle pas là où elle serait si évidemment justifiée ? En approfondissant cette contradiction, ce qui est à nos yeux une anomalie et même une absurdité, nous comprenons que la superstition ne procède pas du dehors au dedans, mais du dedans au dehors; elle ne vient pas des choses à l’esprit, mais elle va de l'esprit aux choses. Ce n’est pas la nature qui imprime sur les sens et, de là, sur l’intelligence et sur l’âme, cette croyance à la causalité surnaturelle; cette causalité leur est inhérente, essentielle; elle en est un des éléments constitutifs les plus importants, et, cela, non par suite d’une évolution accomplie, mais originellement; et c’est pourquoi elle s'étend à toute l'expérience. Encore une fois, ne pouvant rien sur l’événement, qu’il ait lieu ou qu’il ne se produise pas, le primitif devrait s'abstenir. Or, il ne s’abstient pas du tout; il fait même tout le contraire; il n'intervient pas timidement, craintivement, par
des tentatives analogues à celles dont il a l'habitude
dans sa conduite ‘utilitaire; il va jusqu’au bout du comportement diamétralement opposé de celui que lui suggérerait ou même lui imposerait le sens du réel : son impuissance radicale, il la transforme en un pouvoir. absolu ®. Comme dans la pratique du mzaoug, ce qu’il veut voir se réaliser, mais qui, par des moyens naturels, dans des processus de causalité mécanique, serait incertain, il le suppose accompli; il le construit déjà effectué, et comble ainsi tout l'intervalle entre l’idée et le fait, entre le désir et sa satisfaction. Peu importe pour nous, et même dans une large mesure pour lui, les procédés qu’emploie la conduite superstitieuse : ils sont multiples, leur catégorie n’est jamais limitée; l'invention imitative, disions-nous, est d’une fertilité indéfinie. Que ce soit par la prière, ou par des pratiques dans lesquelles on se sert du semblable pour agir sur le semblable, que ce soit la collectivité qui opère conformément à ses croyances et à ses représentations,
(10) « Plaie de sécheresse, rapporte M. Lévy-Bruhl, c’est une < question de vie ou de mort pour ces Cafres qui ne sauraient « subsister sans leur bétail. La pluie tombera-t-elle ou non, < quand la saison sera venue ? Ce sont les chefs morts qui en dé- « cident. Or, seul, leur descendant, qui leur a succédé, peut, en «< cas de besoin, intervenir auprès d’eux. C’est là une des raisons « de l’extraordinaire prestige du chef de ces Bantou. S’il dispa- « raît, la tribu est désemparée, perdue, comme une ruche sans « reine. Personne n’a plus qualité pour s'adresser aux chefs «< morts et pour les supplier de mettre fin à la sécheresse qui va « faire mourir bêtes et gens » (Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive, p. 149 et suiv.).
&« Qui en décident », « comme une ruche sans reine ! » Dans la première expression, nous voyons nettement traduite la transformation de l'incapacité radicale en une puissance absolue, et d'autant plus indiscutable qu’elle s’est réfugiée, consolidée, mise à l’abri des contradictions possibles, chez les chefs morts; dans la deuxième, nous constatons que l’auteur parle de ce comportement comme s’il était de la nature de l’instinet. Par la suite de cette relation à laquelle nous prions le lecteur de se reporter, on assiste, à travers les fluctuations par lesquelles passe le groupe, jusque dans ses craintes et ses incertitudes, à ce processus de transformation de l’impuissance individuelle en un pouvoir impersonnel absolu.
Voir encore les curieux rites de la pluie dans les pays berbères. Emile Laoust. — Mots et choses berbères. Notes de linguistique et d’'ethnographie. Dialecte du Maroc, pp. 204 et suivantes. Challamel Editeur, rue Jacob, Paris, 1920.
Voir enfin (car les citations seraient interminables) : Biarnay. — Notes d'Ethnographie et de Linguistique Nord-Africaines, publiées
DR Brunot et E. Laoust, p. 137 à 144. Ernest Leroux, Paris,
ou qu’elle ait recours au magicien, au sorcier, l’essentiel, dans tous ces cas, c’est que là où l’homme ne peut effectivement rien, et où il devrait normalement constater que réellement il ne peut rien, il s’est arrangé de manière à croire, à affirmer qu’il peut tout. Ainsi se livre le véritable caractère de la magie.
Dans toutes les opérations magiques, en effet, nous saisissons Cet art de tourner, par une habileté pareille à celle de l'instinct, cette difficulté que cause, surtout au primitif, sa faiblesse augmentée par son inexpérience des êtres, par son ignorance des choses, de la tourner en simulant une force capable d'y suppléer, qu’il la situe en lui-même ou dans autrui. S'agit-il de chasser, surtout des: animaux dangereux ou, pis encore, des ennemis ? Il - sait se fabriquer des armes, des pièges; il est habile à s’en servir, Ici pourtant, où le succès de son entreprise dépend de lui-même, de la sûreté de son tir, de ses qualités dont ïil s’est donné des preuves maintes fois, il se comporte comme dans le cas de la pluie par rapport à laquelle il était réellement impuissant : serait-elle engagée dans les meilleures conditions, l’issue de la chasse reste incertaine, et l'adversaire ne fût-il pas redoutable, elle n’en est pas moins toujours dangereuse. Donc il faudra superposer à la causalité mécanique une causalité surnaturelle; le chasseur mettra dans ses armes une force qui, n'étant pas physique, et surtout n’étant pas humaine, sera d’une efficacité absolue : il ira jusqu’à se revêtir lui-même d’une puissance occulte contre laquelle les coups de l’ennemi ne pourront rien 1, Les exemples que nous rapportent les ethno-
(11) « Ce que les Mélanésiens veulent, et ce qu'ils obtiennent, « — du moins ils en sont persuadés —;, c’est une flèche qui aura « pour blesser un pouvoir, mana, à la fois par les propriétés « qu’y ajoutent des charmes et des préparations magiques. La « pointe est d’os humain, par conséquent elle a du mana; elle « a été fixée à la flèche par de puissantes médecines : autres « mana; elle a été enduite d’une matière chaude et brûlante, « (comme on veut que la blessure brûle), préparée et employée « avec des médecines : telles sont les flèches que nous, et non
logues sont significatifs à cet égard. Quand on les multiplie, qu’on les rapproche, qu’on les interroge, et qu’on finit par les faire parler, on finit par éprouver un sentiment hallucinatoire de cette préoccupation dominante chez le primitif, de cette idée fixe, de ce besoin chsédant, à savoir d’une puissance qui serait sans bornes, d’un secours qui rendrait certain le résultat. Et puisque c’est de la nature que lui viennent ses malheurs, ses déceptions, ses blessures, même ses maladies et la mort, il en arrive à convertir, virtuellement, les forces, les êtres qu’elle contient en des auxiliaires éventuels. On acquiert la conviction que son esprit ne recule devant aucun artifice pour plier la logique interne de sa pensée et de ses sentiments à cette impérieuse nécessité de se rendre maître des obstacles les plus insurmontables, de dominer les ennemis les plus invincibles. Les opérations magiques ne visent qu'à ce but, et expriment clairement cette aspiration. C’est pourquoi, même lorsqu’elles échouent, elles conservent intact leur prestige; elles n’en restent pas moins douées à ses yeux de leur invariable efficacité. On a fait remarquer maintes fois le sens évident de cette contradiction qui ne le gène en aucune façon. Plus ses croyances superstitieuses sont démenties par les faits, et plus elles en deviennent fortes, dominantes; plus ses procédés échouent, et plus il a confiance en eux. N'est-ce pas la preuve que cette foi répond à un besoin essentiel de son être, et qu’elle correspond à une des tendances profondes et originelles de la nature primitive ? L’homme, engagé sur cette voie, la suit jusqu’au bout et s’y montre prêt à tout.
Or, cette tendance, à la fois elle est instinctive et
€ pas eux, appelons empoisonnées.… Selon nous, si la flèche est « empoisonnée, c’est que sa pointe est enduite de produits < toxiques; selon les indigènes, elle n’est chargée que de mana « dont la puissance est telle qu’elle continue d’agir de loin sur « les blessés ».
. Et quand la flèche ou la balle manque son but, le tireur superstitieux croit qu’une force de la même nature que ces mana, mais agissant en sens contraire, l’a déviée.
(Lévy-Bruhl. — La mentalité primitive, p. 385).
elle s’approfondit. Au terme d’un certain développement, elle finit par devenir de plus en plus mécanique, elle s’achève dans l’automatisme; elle évolue comme si elle était dirigée par un certain sens de l’économie. La pratique superstitieuse, dans la mesure où elle est accomplie machinalement et stupidement, est révélatrice d’une conduite qui procédait tout machinalement, et dont le processus, comportant des moments distincts et déroulés dans le temps, se serait condensé de manière à se rapprocher de l’acte instantané.
Analysons l’acte volontaire : non celui de l’homme civilisé appartenant à une société perfectionnée, dont tous les rouages travaillent dès la naissance à lui faciliter son existence, mais celui des époques primitives, où tout est inconnu, mystérieux, où le moindre besoin exige une invention, où chaque action, le plus simple en apparence, impose un effort toujours difficile, toujours contrarié, le plus souvent violent. Ici, contrairement à ce qui se passe chez l’animal, la nature ne crée l’instinct que strictement pour les actes dont serait incapable l'intelligence, c’est-à-dire pour une part infime de la conduite. Sauf ces cas très rares, ce domaine très restreint de l’activité instinctive qui se déroule avec aisance et réussit presque instantanément, il faut connaître, apprendre, comprendre, vouloir; il faut même, en général, vouloir avant de savoir, et d’avoir compris. Imaginons, si nous pouvons, cette tension de la volonté, et quand nous disons : volonté, nous devons entendre par là non une faculté délimitée par le sens que nous donnons ordinairement à ce mot, mais la personnalité entière; c’est tout l’être qui est tendu dans cet effort, un être non façonné par un milieu, par ses mœurs, par une mentalité collective pétrifiée dans ses catégories traditionnelles, mais antérieur à toute déformation, à toute dégradation, à tous ces dépouillements qu’il subira par la suite, tout en se perfectionnant, parallèlement au progrès de l’organisme social, un être, en un mot, dont l’énergie naturelle est
intacte, qui est rempli de la vie intégrale, de cette vie par laquelle lespèce humaine elle-même a été créée pour une durée et pour des développements indéfinis. N’est-il pas vraisemblable que ce primitif prenait, en agissant, une conscience de sa force dont il nous est impossible de nous faire une idée, et que, dans cette conscience vive, intense, de sa force individuelle, il embrassait confusément, en même temps que sa propre énergie, celle de la vie universelle ?
On a beaucoup discuté sur l’origine de l’idée de mana, problème qui paraît bien se confondre avec celui de l’origine de la magie. Peut-être cette question n'est-elle si compliquée que par rapport à une conduite superstitieuse complètement évoluée dans le sens de l’automatisme et dont les pratiques découlent directement du déterminisme circulaire des mœurs dans des sociétés fermées. Mais toute habitude contractée prouve, par ses propriétés mêmes d'activité inconsciente plus ou moins aveugle et irréfléchie, qu’elle provient originellement d’une initiative consciente et volontaire, laquelle d’ailleurs peut avoir pris naissance dans le développement d’une tendance et d’un comportement analogue à ceux de l'instinct. L'opération machinale du sorcier pour capter, par une formule, une certaine quantité de l'énergie répandue dans lunivers et emmagasinée dans des êtres, dans des corps, témoigne d’un temps et d’un état où l’homme participait de cette force universelle. La magie est, en effet, « l’extériorisaüon d’un désir dont le cœur de l’homme est rempli » ?, Mais ce comportement par lequel, à l’encontre de l'expérience, de l’ordre des réalités que lui imposent ses sens, de lévidence constante, il projette au dehors son désir accompli, alors que son impuissance à le satisfaire effectivement est une donnée immédiate de sa conscience inséparable de
e Bergson., — Les deux sources de la morale et de la religion, D. :
son état et de son action, implique en lui tout ce que l'intelligence en dégagera par la suite. Il est analogue à un instinct, et au sein de cet instinct, l'intelligence virtuelle encore y prend nécessairement la forme d’une fonction instinctive, dont les révélations vécues devancent les connaissances réfléchies.
M. Bergson qui dit « la magie innée » hésite, au contraire, « à considérer comme primitive (c’est-à- : « dire comme naturelle), une représentation que «< nous ne formerions pas encore, aujourd’hui, natu- « rellement », à savoir celle de mana. Cependant, il ne le nie pas. De plus, il accorde que « l’idée « d’une provision de force où puiseraient les êtres « vivants et même bon nombre d'objets inanimés « est une des premières que l'esprit rencontre sur «< son chemin, quand il suit une certaine tendance « naturelle, celle-là, et élémentaire >» qu'il définit par la suite. Mais ne faut-il pas élargir le sens de l’innéité, le dégager de ce dont les discussions logiques des empiristes et des rationalistes l’ont chargée et sans doute obscurcie ? La magie jaillit de l’action dans laquelle sont donnés indistinctement, indivisiblement, la confiance et la défiance, l’élan et la résistance à cet élan, enfin l'instinct déjà constitué et l'intelligence virtuelle qui ne peut fonctionner qu’en évoluant, en progressant. C’est dans cet amalgame de lacte primitif que sont rassemblés ces éléments, ces tendances qui, par la suite, pourront diverger et paraîtront capables d'exister à part les uns des autres, et même avoir une origine différente. C’est pourquoi, d’ailleurs, réagissant d’une part, avec l'instinct qui fournit l’acte nécessaire instantanément, contre l'intelligence qui intervient à retardement, et d’autre part, avec l’intelligence ellemême qui s’éveille utilement et dangereusement, contre le monde et les forces qui lui résistent au moins autant qu’elles ne l’aident, surgirait, sous une forme de plus en plus consciente et précise, confuse, mais représentée, cette notion de force en laquelle se condense ce besoin d’une confiance capable de
compenser une puissance et une connaissance incertaines et insuffisantes. Mais, à l’état de sentiment vécu, n'est-il pas vraisemblable qu’elle est primitive ? La Râja-Yoga, science de la respiration, cherche et procure le moyen d’aspirer l’énergie qui remplit l’espace, le monde des corps, et qui anime l’univers. Mais peut-être n’a-t-elle fait que retrouver, eh le pérfectionnant, ce qui avait été vécu, pratiqué par l’homme primitif naturellement. Sur la voie de l’intelligence se substituant de plus en plus à l'instinct, cette participation de la force individuelle à la force universelle, cette nécessité pour l’organe qui respire de puiser en même temps que l’air le fluide vital, le sens même en ayant été perdu, devenait une idée à découvrir, un problème à résoudre. C’est ainsi que la science des phénomènes électriques a conduit vers l'étude positive des phénomènes magnétiques, et du magnétisme physique au magnétisme humain. A l'origine, les poumons de l’homme naturel ne pouvaient pas ne pas s’emplir, se gonfler, se dilater de tout ce fluide créateur de vie. Ce qui est dérivé, ce qui apparut plus tard, c’est l’idée, la représentation, celle de mana; mais le fait même de l’aspiration de ce mana fut immédiat. Peut-être, au surplus, est-ce pour cela que les hommes, dans leur mentalité et dans leurs pratiques superstitieuses, en sont hantés. Ils en ont dégagé de l'expérience la notion, ou même une vague image, et courent après la chose éperdument, après cette source directe et inépuisable de vie qu'ils auraient perdue.
Jusqu'ici, nous n’avons considéré que des cas où la conduite superstitieuse est manifestement bienfaisante. On admet aisément qu’en effet elle soit l’objet et la fin d’une fonction où, comme cela est vrai pour celles de l’organisme, serait déposée une intention de la vie. Il est certain que l’homme, sans d’autres ressources que ses sens, que sa propre force et que ses rudimentaires facultés, eût été incapable de poursuivre sa route; il y aurait été arrêté dès les premiers pas. Du reste, quelle que soit la ten-
dance de l'espèce humaine à se passer de l'instinct dans la mesure où elle était vouée à l'intelligence, il a bien fallu, pour qu’elle ne fût pas détruite aussitôt que née, qu’elle fût douée d’instincts originels, complets du coup, faisant corps avec elle individuellement. La superstition, prise globalement, aurait joué, en ces temps, frontières des origines, le rôle qu’aujourd’hui joue, dans l’évolution de l’enfant, toute l’organisation sociale. |
Mais toutes les pratiques superstitieuses n’ont pas ce caractère de bienfaisance, d'utilité, et il s’en faut de beaucoup. Prenons des exemples, comme nous Pavons fait précédemment, parmi les cas, d’une part, où la conduite est enfoncée dans la matière, relève de la nature physique plus qu’elle n’est dépendante de l’esprit et inspirée par lui, d’autre part, où le processus de causalité, bien que conservant les traces des représentations et des croyances originelles, n’en retient strictement que les schémas-moteurs, et s’est presque complètement mécanisée. Un chef part à la guerre; il faut qu’il reçoive un surcroît de force, et d’une force non seulement physique, mais magique, de manière que la vertu, s’en communiquant à tous les éléments et en chacun des moments de l’entreprise, en assure absolument le plein succès. On tuera donc un prisonnier, ou un esclave, ou un membre du groupe; il en boira le sang, à moins que l’on n’en asperge son corps, et il mangera au moins une minime partie de sa chair. —— Un indigène est malade; il fait appeler le sorcier qui essaie sur lui ses médecines et ses pratiques ordinaires; n’obtenant aucun résultat : « Si tu veux guérir, dit-il, tue un « homme. Alors je saurai te soigner et tu guériras. « — Qui tuerai-je ? répond le malade. Je n’ai per- « sonne d’autre que mon fils >». — Puis, au bout d’un instant : « Tue-le et soigne moi » .
(13) Pour ce cas particulièrement intéressant, nous renvoyons au livre déjà cité de M. Raoul Allier : Le Non Civilisé et nous où il le rapporte longuement, dans l’Appendice JHÈRE Terreur et déséquilibre mental, p. 255. Il est à lire en entier. Il s’en dégage di-
Un autre indigène sent sa force décroitre; il est persuadé que c’est sa maîtresse qui la lui a dérobée. Et comme elle l’a quitté, le mal est sans remède, car elle continue d’agir sur lui à distance. Que fait-il ? Il la tue, persuadé qu’ainsi, il mettra fin à cet envoûtement 1.
Un groupe de primitifs atteints d’une maladie grave, et qu'aucun remède, aucun moyen sans doute n’avait pu guérir, complotent pour réaliser la grande opération magique, une pratique de la plus basse sorcellerie : ils enlèvent une fillette, l’entrainent dans un endroit propice, et là, l’écorchent vivante, lui arrachent le cœur qu’ils se partagent et mangent, recueillent son sang qu’ils boivent dans un comporte-
verses remarques des plus importantes pour notre sujet, et sur lesquelles nous reviendrons. D’abord, le sorcier se sert de ses médecines ordinaires, et c’est quand elles échouent qu’alors il a recours au sacrifice humain. Logique de sa conduite que nous retrouvons dans d’autres cas, et que probablement on discernerait dans tous ceux qui relèvent véritablement de la sorcellerie. Donnons-nous un exemple, emprunté encore à Raoul Allier : « Dans « un village de la région Antsianhaka, non loin d’Imerimandroso < (Madagascar), logeait un gardien d’idole qui, depuis longtemps « prétendait avoir le pouvoir, moyennant force cadeaux et of- « frandes à son fétiche, de préserver les rizières des ravages de « la grêle. Or, voici que récemment (raconte le correspondant-té- « moin) la grêle tombe. Colère des habitants qui avaient régu- « lièrement apporté leur tribut. Mais un sorcier est rarement « pris de court. — « Oui, dit-il, vous avez apporté vos offrandes; « mais autrefois, du temps de vos ancêtres, l’idole était habituée & au sacrifice de la langue et des entrailles d’un enfant de dix « ans ». On devine le reste. Maïs il est évident que la mentalité, le comportement du sorcier dans ce cas sont absolument les mêmes que ceux du précédent; la façon de se tirer d’affaire est identique. Op. cité, p. 116 et 117). Ensuite, lorsqu'il dit à son client de tuer un homme, il ne garantit pas encore la guérison, il dit : « Alors je saurai te soigner « et tu guériras ». Enfin on saisit sur le vif la nature du superstitieux, lorsqu'il s’agit pour lui de vivre où de mourir; il ne recule qu’un instant devant l’idée de sacrifier son fils. C’est d’autant plus remarquable que chez les primitifs, on trouve des cas diamétralement opposés où l’on voit les pères capables de s’infliger les pires supplices pour guérir leur enfant malade. (Lévy-Bruhl : « Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive >, p. 334).
Enfin, nous constatons là l’absurdité de la mentalité superstitieuse collective qui accepte, comme nous l’avons fait remarquer, qu'un homme sain, vigoureux, qui peut être le plus utile actuellement au groupe, meure pour essayer la guérison incertaine d’un malade qui, peut-être, malgré cette substitution, ne tardera pas à mourir.
(14) « J’en étais arrivé à cette fin parce que je devenais im- « puissant, et que j’attribuais cet état de choses à des breuvages « qu’elle avait dû m’administrer » (Affaire Larbi ben Mohamed ben Abdesselam, 20 février 1930. Casablanca).
ment de communion %.….. L’énumération se poursuivrait sans difficulté à l’infini, mais inutilement. Cherchons plutôt ce que ces actes, divers et tout de même analogues, signifient.
Le but de la conduite y est évident. La technique a cela de caractéristique qu’elle élimine toutes les difficultés, tous les obstacles intermédiaires, elle va droit au résultat %. Le mana était invisible; il hante, moins par lui-même que par l’obsession des opérations magiques à faire, le cerveau du superstitieux; mais il est insaisissable. Sans doute, à l'air libre, remplissant l’espace, coextensif à l’univers, il a toute sa puissance. Mais cette idée ne retient pas l’attention du primitif; elle est trop abstraite. Il a l’âme et les sens pleins de l’invisible sans lequel il semble qu'il ne pourrait ni percevoir, ni agir. Mais il n’en éprouve pas moins le besoin de fixer ce que l’image en aurait de trop fuyant. Et c’est ainsi que, pour avoir prise sur lui, il le convertit en des êtres, en des choses semblables à ceux qui sont ordinairement la matière ou l’instrument de ses actions. II impose les représentations, les catégories affectives, l’atmosphère de la causalité surnaturelle à toute sa conduite, même la plus utilitaire; mais c’est en coulant cette surnature dans le moule concret de son activité quoditienne. En effet, le corps humain n'est-il
(15) Ce crime superstitieux a été commis dans une des grandes villes du Maroc. On peut d’autant plus admettre l’exactitude de la relation qui nous en a été faite que l’expérience superstitieuse offre en grand nombre des exemples analogues.
(16) Nous ne voulons pas dire par là que ie système de moyens employés dans chaque cas par le superstitieux soit simple, car, au contraire, « les cérémoniaux sont toujours (des plus) compliqués ». (Doutté. — Magie et sorcellerie dans l’Afrique du Nord. Alger, Imprimerie Jourdan, 1909).
Nous parlons du comportement commun à toutes les conduites superstitieuses, d’une sorte de schéma-moteur auquel nous le voyons toujours se réduire, précisément parce qu’il est d’une nature somnambulique; il dérive d’une sorte d’instinct virtuel, et par suite ne doit tenir compte d’aucune difficulté, élimine toute contradiction. Autrement ces obstacles seraient si grands, les oppositions du bon sens si immédiates que le processus, à peine déclanché, ne se poursuivrait pas. Mais, une fois ce schéma-moteur constitué, alors il est une sorte de canevas simple sur lequel l’imagination populaire peut à son gré broder indéfiniment. Là est la simplicité; ici, la complication illimitée.
pas un réservoir d’énergie, un foyer où s’est accumulé le mana, et où il est si facile de le puiser, en tout cas plus facile que dans l’immensité de la nature ? D’ailleurs, cette propriété de tout être vivant, le primitif ne la construit pas logiquement; il n’a besoin d’aucun effort pour la penser, pour l’imaginer; il la trouve toute manifestée dans son expérience. En se sentant agir et en voyant agir les autres — hommes, animaux, même les plantes —, il sait ce que cela signifie : être faible, être fort, et surtout être plus fort. Donc, pour augmenter le mana qu’on porte en soi, ou pour le régénérer, ou pour le retrouver dans le cas où on l’aurait perdu, n’est-il pas simple et direct d’absorber en soi un organisme qui en est rempli ? Tantôt on choisira, parmi les victimes possibles, l'individu le plus vigoureux et le plus sain; tantôt, au contraire, on n’y pense pas; on prend n’imporle qui, le premier qui se présente, parce que le processus de la conduite se simplifie, se réduit encore davantage; il se vide de plus en plus de son contenu, et l’on n’en conserve que ce qui suffit pour que le but soit atteint : enrichir et prolonger sa vie de celle qu'on a soustraite à autrui pour l’absorber en soif.
Nous verrons l’effarante extension de cette criminalité, et nous aurons à approfondir ce que M. Raoul Allier appelle, dans un raccourci pittoresque d'expression : « le passage de la défense à l’agression ». Rappelons seulement qu’une fois ce procédé magique découvert synthétiquement, globalement, il prolifère avec une rapidité qu'aucun obstacle, qu’aucune réflexion n’entrave plus. Nous disions que,
(17) Nous sommes allé à l’extrême limite de la conduite superstitieuse, où elle est devenue le plus mécanique, et le plus matérielle, où le processus de causalité ne se compose que d’actes physiques. Maïs cette captation du mana peut se produire tout autrement : par une influence occulte, qui franchit l’enveloppe corporelle pour atteindre directement la force emmagasinée dans certains organes. « L’homme peut être en vie, mais le sorcier lui « dérobe son âme : ce qui reste n’est que la coquille vide. Natu- « rellement elle dépérit bientôt, et l’homme meurt ».
(Lévy-Bruhl. — L'âme primitive, p. 344).
quoique fabriquant ses flèches avec soin, avec intelligence, et suivant toutes les exigences de la causalité mécanique, le chasseur y met, en plus, en y attachant plus d'importance qu’à tout le reste, une vertu magique, il l’imprègne de mana. Or, ce mana, comment l’obtiendra-t-on ? Par différents procédés; mais le sens, la logique commune à tous conduit au seul moyen véritablement efficace : celui qui comporte la mort d’un être, soit pour entourer la pointe de la flèche d’un os humain, soit pour l’enduire d’une substance chaude et grasse obtenue par un mélange d’os, de chair, d'organes pris à un corps écorché vif, soit pour l’imprégner de sang. — Un groupe de primitifs ont construit un canot; il l’a été conformément à toutes les règles de l’art; on peut se fier à lui, car il offre toutes les garanties de sécurité. Pas du tout; il y manque l'essentiel. On se met donc à la recherche d’un homme; on s’empare du premier malheureux qu’on a rencontré; on le tue, et l’on badigeonne le canot avec son sang À.
Dans un certain lieu, la légende veut que se trouve enfoui un trésor. Comment le découvrir ? Il y a des moyens naturels : creuser aussi profondément qu’il le faut ou qu’on le pourra. De nos jours (et sans doute y en eut-il en tout temps), les sourciers ont découvert une technique qui, relevant de la causalité mécanique, n’en séduirait pas moins l'esprit superstitieux par une atmosphère de mystère, de surnaturel. C’est à la fois trop simple et trop compliqué; cela demanderait beaucoup de soins, de grands efforts, l'intervention d’un hasard propice et resterait incertain. Il faut justement éliminer cette incertitude; il faut forcer la chance, rendre l’événement complètement humain, et les forces qui le conduisent, qui en décident, favorables aux intentions des cher-
(18) Le cas s’est produit dans la Nouvelle Guinée Anglaise. Dans la relation qu’en donne M. Lévy-Brubl, nous détachons ce détail intéressant : « Après avoir peint leur canot du sang de cette victime, ils y placèrent le corps, et retournèrent en triomphe au village ».
(Voir Le surnaturel et la nature, p. 332.
cheurs du trésor. Ils raviront donc un enfant : « ils « tailladeront le creux de sa muin droite, en extrai- « ront le sang, en la pressant comme on presse un « citron; de même de sa langue. A l’aide de ce sang, « ils écriront des signes cabalistiques sur un papier; « ce papier plié, ils le lanceront dans le lieu légen- « daire, et là où il tombera, sera enfoui le trésor » !*. L'acte se répètera sans doute souvent, par périodes, lorsque l’idée de cet or, après avoir été, durant un certain temps, oubliée, inopérante, redevient soudain hallucinatoire. Par là même, la technique devrait être reconnue défectueuse, inefficace. Loin d’être abandonnée, elle est renforcée, au contraire, par son inefficacité. .
Une femme met au monde un enfant : elle le tue. Pourquoi ? par amour ? Bien sûr, afin que la force qui se trouvait en lui se reporte sur les enfants à venir. Comme dans la plupart des cas de substitution, la conduite est tellement stupide qu'il faut bien pourtant lui découvrir une signiflcation, à savoir que ce n’est pas le résultat immédiat à obtenir qui la détermine, mais plutôt la nécessité de la pratique elle-même, qui se suffit, qui forme un tout et qui s'impose indivisiblement, et d'autant plus irrésistiblement quelle est conforme à la mentalité collective et enracinée dans les mœurs. C’est un des caractères, en effet, de la mentalité superstitieuse qu’elle met dans l’activité une sorte d’aveugle fatalité; elle préforme l'acte à la manière de linstinct. Seulement, dans ce cas, pourquoi l'instinct, au lieu d’être conservateur de l'espèce, va-t-il, au contraire, dans le
(19) Ceci se passait à Rabat, dans les célèbres ruines du Chellah, et la personne, qui nous a rapporté ce fait, ajoute en insistant : « bien avant l’occupation française; mais le souvenir d’épouvante « hante encore la mémoire de ceux qui, dans un temps déjà fort « éloigné, avaient été les témoins de ces atrocités. Est-il utile d'ajouter que des actes de ce genre, comme celui que nous avons cité p. 57 bis, rencontrent la désapprobation unanime de tous les musulmans. L’élite d’entre eux est trop cultivée pour confondre religion et superstition, et la grande masse des autres répugne à la sorcellerie, surtout à celle capable de criminalité, et dans la mesure où la religion l’emporte chez eux sur les croyances et les
représentations superstitieuses qui, dans ce pays comme dans tous, y compris les européens les plus civilisés, font partie des mœurs.
sens de sa destruction ? Car, maintenant, la question est là.
Lorsqu'il ne s’agissait que de pratiques bienfaisantes, nous Comprenions l'intention de la vie, et comment, puisqu'elle voulait que l’homme füt un être intelligent, qu’il découvrit l'univers, son sens et celui de sa propre existence, par le moyen de son intelligence, progressivement, il était nécessaire de le doter d’une fonction capable de remédier aux dangers de cette connaissance toujours incomplète et toujours en retard sur l’action. Les représentations et les croyances superstitieuses qui naquirent de là jouent donc un rôle indispensable; elles remplacent instinct qui n’existe pas. Et en effet, nous avons remarqué que la conduite superstitieuse se comporte comme le ferait une véritable activité instinctive. En tout cas, elle tend vers l’automatisme, et elle se plaît à réduire les processus de causalité les plus complexes au schéma-moteur de l’acte fatal et instantané, pareil à celui préformé dans l'instinct. Mais s’il en est ainsi, comment expliquer que la superstition passe de « la défense à l’agression >», du comportement caractéristique de l'instinct utile, bienfaisant, à celui d’une conduite orientée vers la criminalité, et vers une criminalité qui, abandonnée à ellemême, aboutirait à la destruction de cette espèce humaine que, primitivement, elle était chargée de conserver ? Comment l'expliquer surtout, puisque l'un et l’autre seraient nés d’une même tendance primitive, à sa source une, indivisiblement ?