‹ Religion, Superstition et CriminalitéChapitre 5 sur 12 · CG · texte numérisé non relu

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__ Sur une seconde ligne de faits, nous verrons s’accentuer non sans doute les pratiques elles-mêmes, mais les représentations, les catégories affectives dans lesquelles se préforment les croyances. L'invisible, au lieu de se réduire à des forces insaisissables et d’autant plus fortement senties qu’elles sont plus difficilement imaginées, apparaît, du point de vue

auquel nous nous plaçons maintenant, composé d’entités distinctes. Elles appartiennent encore au monde invisible; on les définit moins en elles-mêmes que par des propriétés dont la précision ne vient pas de ce qu’elles seraient en soi, mais de ce qu’elles répondent à des besoins concrets, à des sensations éprouvées, à des actes nécessaires. Néanmoins, elles out, comme les objets du monde sensible, une identité personnelle, un nom. On ne saurait pas justifier leur existence ni expliquer leur nature logiquement, par une intelligence ou même un bon sens qui ne s’en soucient pas, et dont ce n’est d’ailleurs pas la fonction. Mais ce qui serait pour nous une déficience, le superstitieux le comble facilement en fabriquant des images de ce qui n’est pas représentable, en figurant, sous forme de statues, les corps d'êtres immatériels. Ce n’est pas sans réagir du champ des croyances sur celui des pratiques, et cela est bien facile à comprendre, puisque l’un et l’autre ne sont pas séparés, forment un tout indivisible.

Ces entités (à la fois générales et toujours capables de prendre, de manifester une individualité), ce sont d’abord les phénomènes de la nature qui tantôt sont nécessaires et favorables à l’homme primitif, tantôt le menacent, au contraire, et le frappent à la manière des cataclysmes irréparables. C’est ensuite un monde de puissances imperceptibles aux sens du corps, mais évidents aux sens de l'esprit, les unes amies, les autres hostiles, quelquefois les deux simultanément, qui l'entourent, le pénètrent de toutes parts, se mêlent à son existence, s’insinuent dans ses pensées, participant même contre son gré à ses secrets, capables de contrecarrer ou de favoriser ses desseins, violant avec la plus grande facilité l'intimité de ses etraites les plus cachées, s'imposant de loin ou di près à sa volonté, dominant l’ordre de ses désirs, composant à leur gré l’ordre de son destin. Ce sont les fauves de la forêt, les monstres des eaux, d’une nature complexe et fuyant les définitions prévues, car l'animal paraît parfois n’être que l’apparente en-

veloppe dont s’est revêtu un homme malfaisant; les espèces ne sont pas radicalement impénétrables les unes aux autres, leurs essences respectives sont, dans certains cas, interchangeables, de sorte que l’on ne sait trop à qui l’on a affaire quand c’est un ours, un tigre ou un léopard qui apparaît soudain, tout chargé d’intentions humaines, et qu’en présence des individus les plus familiers, l’on éprouve une sorte de malaise, comme si ses formes et ses propriétés les plus solidifiées et les plus constantes étaient suspectes et pouvaient dissimuler, pour les plus redoutables motifs, la plus dangereuse animalité. Ce sont les morts, êtres mystérieux, parce qu’ils sont absents et en même temps présents, qu’on a vu leur corps disparaître dans. la fosse ou même dans les survivants qui s’en sont nourris, et que, néanmoins, ils continuent de rôder au sein du groupe, apparaissent même parfois à certains membres, qu’ils ne cessent donc pas d’en faire partie; d’autant plus influents que leur action est insaisissable, préformée dans les mœurs et dans les pratiques; ayant d'autant plus d'autorité que leur volonté ne s’exprime pas autrement qu’à travers les craintes, les espérances, les habitudes et les hallucinations de leurs descendants; plus forts que jamais, car on ne peut plus leur dérober leur existence, et surtout parce qu’ils participent plus directement qu’autrefois de ce principe vital, de cette source d’énergie auxquels tout le groupe (passé, présent, avenir) puise ses forces, mais sur le plan physique, au contraire, d’une manière indirecte et incertaine. Ce sont les esprits. êtres indéfinissahblies, indescriptibles, et dont, en partie à cause de cela sans doute, on ne doit pas parler, ni prononcer le nom; qu’on se représente vaguement, à travers les aspects des éléments les plus subtils de la nature et les images calquées sur les formes humaines ou plutôt animales, mais qui, comme les morts, échappant aux sens, sans aucune consistance matérielle à quoi s’appliquerait la perception, doivent être capables à la fois d’être réels, et irréels, de vivre et d'agir dans

ce monde, tout en appartenant à celui de l'au delà. Ce sont enfin les dieux... tôt ou tard venus (qui peut en décider avec certitude), dans ce royaume invisible dont est envahi, par lequel est comme cerné l’espace étroit où se meut le cercle des vivants; les dieux qui sont des entités définies, dont chacun porte un nom, a son histoire inséparable de celle du groupe lui-même, et son cortège de légendes, qui tiennent leur visage caché aux regards, mais dont on reproduit l’aspect, dont on matérialise la fuyante apparence en des idoles de pierre ou de bois entourées de vénération, témoins impassibles de la façon dont sont remplis les devoirs envers eux, se confondant même avec eux dans le culte qu’on leur rend.

La conduite humaine est ainsi emprisonnée dans un réseau inextricable d’influences, de forces, de contraintes, de prescriptions, de dépendances qui font, des moindres actes de l’individu, enchevêtré dans le système fermé des actes intéressant l’existence globale du groupe dont l'intérêt prime toujours le sien et l’absorbe le plus souvent, un mystère s’accomplissant pourtant avec la plus grande facilité. Dans ce labyrinthe, où notre imagination se trouble, où notre raison s’égare, le primitif se comporte avec la sûreté de l’instinct. C’est que son activité est réglée par la tradition dans les moindres détails; les mœurs sont devenues une sorte d'automatisme collectif, et d'autant plus que, dans les cas de surprise, d'incertitude, néanmoins rentrant dans les catégories habituelles, il y a, comme nous le verrons, l’interprète de la vérité du groupe, l'arbitre tout puissant de ce qui convient à son intérêt, redouté sinon toujours obéi presque à l’égal des dieux.

Or, à mesure que nous voyons s'effectuer dans l'expérience superstitieuse (par le seul fait, du reste, d'orienter différemment nos observations) ce changement dans le sens d’une plus grande objectivation, d’une personnification plus nette des fantômes de l'imagination, les mêmes difficultés surgissent sur cette seconde ligne de faits que sur la première. Ce

sont les mêmes problèmes qui se posent; c’est surtout la même contradiction qui reparaît avec plus de force encore : contradiction entre, d’une part la nécessité de la superstition parce qu’elle est bienfaisante, et d’autre part ses manifestations de cruauté, cruauté à laquelle on la voit partout si intimement associée que l’on a pu croire qu’elle en était la cause originellement.

Que le primitif ait personnifié les forces de la nature, ce n’est pas qu’il ait eu déjà conscience de sa supériorité sur les autres êtres; en les revêtant d’humanité il n'aurait pas eu, comme on le penserait, le sentiment de les élever en dignité. Même les dieux ne sont pas fabriqués partout à l’image de l’homme. Ce qui l’a inspiré dans ce travail de personnification, c’est bien plutôt l'expérience de plus en plus précise, concrète, toujours renouvelée, qu’il acquérait de sa faiblesse, de son impuissance. dont s’emparait son imagination pour lui imposer l’idée hallucinante d’un destin pesant sur son existence d’un poids lourd comme celui de l’univers. Il fallait que ces forces naturelles, dont beaucoup d’ailleurs étaient directement mêlées à sa vie, à son activité, qui souvent aussi en traversaient rudement le cours, se fissent moins étrangères, moins indépendantes de lui, moins différentes de ses mœurs, de ses désirs, de ses volontés. Elles paraissaient d’une autre matière, avoir leur cause dans d’autres mondes, se comporter en vertu d’'habitudes, de besoins et d’intentions différents de ceux qui président à ses actes et règlent la conduite de son groupe. Elles en étaient d'autant plus redoutables; et il fallait les convertir de manière à les associer à l’existence du groupe lui-même; en les y incorporant, elles cessaient d’être menaçantes. Voilà en quel sens on peut dire qu’elles furent personnifiées. Elles ne furent pas conçues sur le modèle de l’humanité; elles furent chargées d’âme humaine; leur essence, leurs formes, leurs façons d’agir et de se manifester ne pouvant pas se modifier, elles se laissaient ainsi revêtir d’attitudes bienveillantes envers les

hommes qui, rassurés par là, se prenaient à les aimer et leur étaient reconnaissants des services qu'ils ne cessaient d’en recevoir; car l’eau bonne et fraiche de la source, qui continuellement versait son rafraichissement, compensait les défaillances ou même les caprices destructeurs d’une autre force, s’exerçant d’une autre manière, sur d’autres points; la mentalité superstitieuse est une, répétons-le, malgré son extrême, son infinie diversité, et chacun de ses éléments se pénètre du contenu de tous les autres et les influence lui-même de son propre potentiel, réciproquement.

Ainsi s’expliquent la naissance et le développement de ces charmantes croyances où la nature est revêtue de tous le attributs correspondant aux illusions humaines, et de ces pratiques qui nous parviennent dépouillées de leur vie essentielle, mais dont nous devinons toute la poésie, toute l'élévation qu’elles apportaient dans la rude existence des peuples primitifs et de ceux ayant conservé leur nature primitive au milieu même des courants de grande civilisation. Les travaux les plus rudes, comme ceux de la chasse et de la pêche, ceux pénibles aussi, mais sans dangers et plus familiers, le monde extérieur y nécessitant la collaboration des hommes, tels que les travaux des champs, étaient en quelque facon transfigurés par ces rites pour appeler la pluie, pour éviter la grêle, pour rendre fécond et vigoureux le bétail, et abondantes les moissons. Chacun d’eux était une sorte de drame * avec son décor, sa mise en scène, le nœud de l’action, la répartition des rôles entre les multiples personnages, et enfin son dénouement; il se déroulait devant le groupe rassemblé, il y prenait l’importance et l'éclat d’une fête, et avait cet effet de fortifier l’union entre ses membres par des émotions dépassant, ce jour-là, le ni-

(20) V. par ex. les charmantes descriptions que donne Frazer, de « la lutte de l'Eté et de l’Hiver » et de « Reine de l’Hiver et Reine de Mai » et encore « le Mariage du Basilic sacré », etc.

Frazer. — Le trésor'légendaire de l'Humanité, p. 130, 133, 134, et 135, p. 103 à 106. Editions Rieder, Paris, 1925.

veau de la conduite quotidienne. Lorsqu’à travers les récits qu’en donnent leurs explorateurs, on parcourt le champ des légendes, de toutes les créations de l'imagination populaire, on sourit quelquefois, mais on éprouve je ne sais quel respect, car on devine dans ces genres de superstitions une des inventions bienfaisantes et certainement nécessaires du génie humain.

Si nous cherchons à en dégager un caractère commun, nous constaterons qu’elles relèvent toutes, ici encore, de la magie. Ce n’est pas de la notion précise, de la connaissance préalablement acquise des êtres, des forces qui sont dans la nature, que le primitif tire les rites et ses croyances par une application, dirions-nous, de l’ordre théorique à l’ordre pratique. Il procède ainsi pour ce qui concerne la causalité mécanique, et d'autant plus est-il significatif qu’au sein même de cette causalité mécanique, il puisse, et sans doute il doive procéder autrement pour ce qui est de la causalité surnaturelle. Le monde visible, il apprend à le connaître, à s’en servir; le monde invisible, il l’ignore, et donc il le construit. Comment ? Par ce qu’il y avait en lui d’exigence de magie. Nous disions, dans le paragraphe précédent, que jamais il n’aurait pu concevoir, inventer l’idée de mana qui se mêle à toutes ses perceptions, à tous ses sentiments, à tous ses désirs, mais que cette idée s’était condensée dans une notion d’ailleurs restée vague, imprécise, volontiers indéfinie, et dans le double sentiment qu’il avait de sa force et de sa faiblesse, celle-ci renforçant celle-là jusqu’à la rendre, à la limite, absolue. Pour la même raison, jamais il n’eût été capable d’animer la nature, les arbres, les rochers, les fontaines, la pluie, le vent, le soleil, la foudre, tout enfin, s’il n’eût pas été lui-même possédé, dans tout son être, par ce « Mal » ou ce « Bien Magique », par cette magie innée, qui tend à extérioriser, au delà du corps, et à travers les obstacles qu'y oppose le monde, le potentiel de ses désirs. La fabrication des croyances et des pratiques supersti-

tieuses s’est donc effectuée de la même manière sur cette seconde ligne de faits que sur la première, et ainsi se confirme de mieux en mieux l'unité d’origine des superstitions.

Prenons l'exemple du Rameau d’or *. Le gui n’est pas une plante ordinaire; elle se distingue entre toutes par ce fait d’avoir été partie intégrante d'une religion. Elle semble par là dépasser le niveau des représentations enfantées dans tous les pays par l'imagination populaire. Il y eut donc un temps et un milieu où les superstitions qui s’y rattachent ne se distinguaient pas de la religion qui, elle-même, faisait corps avec les institutions sociales. Elles n’en sont que plus intéressantes. Or, n'est-il pas remarquable que le rameau d’or soit revêtu des vertus les plus variées ? Ici, l’on s’en sert pour découvrir des trésors cachés, ou même pour obtenir du dieu, qui en dispose, la fortune; là, il fournit le moyen d’avoir des songes prophétiques; ailleurs, il protège les maisons contre la foudre et l'incendie; enfin, il sort de lui une sorte de feu qui peut régénérer la force et la chaleur du soleil. Ces activités produisent donc les effets les plus différents, s'appliquent à des phénomènes qui ne rentrent pas dans les mêmes catégories; les résultats sont multiples et leur cause reste unique; il est évident que la ressemblance du gui, parfois, avec l’or ne suffirait pas à expliquer le pouvoir, sinon en fait, du moins en droit, illimité qui lui fut attribué. Au contraire, elle devient suffisante si elle n’est qu’une occasion, qu'un prétexte saisi par une mentalité superstitieuse déjà existante de déclancher son potentiel de création fantasmatique. Pour fabriquer un puissant explosif, il faut puiser des forces formidables dans la nature, et que le génie humain les dispose de certaines façons, dans des rapports définis, suivant certaines lois. Mais, pour provoquer l'explosion, il n’est besoin que d’une circonstance insignifiante : une allumette en train de s’éteindre fait

(21) James Georges Frazer. — Le Trésor légendaire de l’'Huma-

nité. — Pages extraites du Rameau d’or, du même auteur (Noël et le Gui. Le rameau d’or, p. 10 et suivantes).

sauter sans effort une maison. Les rites agraires 22 sont communs à toutes les sociétés, inférieures ou civilisées, où l’on se livre aux travaux des champs. La technique qu’ont inventée les croyances en est souvent des plus compliquées, et, dans ce cas, elle obéit à une logique interne qui permet de rétablir de l’ordre, un certain déterminisme là où les pratiques, vues du dehors, montreraient de la discontinuité, et une certaine raison dans une conduite qui paraîtrait ne relever que de l’absurdité. Cette logique aurait son point de départ dans la magie sympathique, prétendent les meilleurs auteurs. Combien seraient-ils plus près de la vérité s’ils disaient plus simplement dans la magie ! L’analogie, en effet, semble bien plutôt y être l’effet d’un processus de causalité que son origine. C’est au sein de ce travail, par lequel l’imagination populaire (où s’associent, du reste, étroitement le sens pratique et la fabulation illusoire) fabrique ses moyens d’atteindre un but déjà nettement conçu, et s'imposant avec une irrésistible nécessité, que le « raisonnement par analogie » intervient. Dès qu’on le place au commencement, et qu’on veut y voir un principe générateur de la mentalité superstitieuse, on se heurte à des objections irréfutables. Il reste que lâme primitive se comporte alors comme si elle avait personnifié l'esprit de la végétation. Le champ étant vaguement conçu comme un être dont les forces peuvent s’épuiser par son labeur et dans la mesure où il donne de sa substance dans ses moissons, dans ses fruits, puisque ces fruits et le blé sont indispensables à la continuité de la vie humaine, (celle du groupe, celle de chaque famille, celle de chaque individu), à la joie qu’à causée la fécondité de la terre lorsque les épis sont sortis du sol succède l’angoisse qu’une fois coupés, ils ne repoussent plus. Cette peur

(22) Voir pour ces rites agraires, de notre regretté ami Joseph Bourilly : Eléments d’ethnographie marocaine, publiés par E. Laoust, Ch. VII, La vie agricole, principalement p. 126 et suivantes.

Voir aussi : Les mots et les choses, par Laoust. Ch. VII, La culture, Le Labourage, p. 308 à 350. Ch. VIII, La moisson, Le dépi- -quage, L’ensilage, p. 351 à 407.

se concentre autour de la dernière gerbe; d’où les rites qui interviennent au moment où le roi du champ va la couper. Il faut donc prolonger jusque dans l’année suivante cette force de la nature qui est nourricière de lhomme; et le fait de savoir que ces rites sont une nécessité annuelle, à laquelle jamais les descendants ne failliront, revient à perpétuer et à protéger la fécondité des champs. C’est pourquoi il y a des pratiques analogues non par leur contenu, par leurs procédés de réalisation, mais par leur principe #, par leur raison d’être, pour tout ce qui commande l’existence humaine. Cette raison, ce principe, ce n’est pas la magie sympathique, mais la magie tout court.

Les esprits sont cette catégorie d’êtres innombrables, aptes à remplir les plus diverses fonctions, mais chaque fois spécialisés dans le rôle qu’on leur attribue, et qui peuplent l’immensité de l’espace entre, d’un côté, la terre et le monde visible, et, de l’autre côté, tout l’invisible, autant l’invisible humain que le divin. Tantôt leur façon de s’insinuer et d’agir imperceptiblement dans des endroits si resserrés, si étroits, où le doigt de l’homme ne pourrait pénétrer, porte à les imaginer comme des infiniments petits, analogues à ces corpuscules que les instruments scientifiques découvrent et que les sens, au contraire, n’at-

(23) C’est le même comportement que nous découvrons dans lies pratiques pour perpétuer et renforcer la fécondité du bétail — celle de la femme — celle des arbres celle de la ruche (voir par exemple, les rites de l’agriculture chez les Dschagga, dans L'âme primitive, de M. Lévy-Bruhl, page 9 et suivantes), même celle du soleil, et, comme le verrons, celle des dieux. Il semble même que certaines pratiques superstitieuses, certains rites manifesteraient une sorte de généralisation de toutes celles qui s’appliquent à des objets, à des buts particuliers, comme ceux que nous venons d’énumérer. Par exemple, celle si curieuse que l’on trouve chez les Berbères et que rapporta excellemment M. Laoust. Dans PAnti-Atlas, au village de Douzrou, on fête le retour du printemps, et on le protège contre les mauvais génies; on se le rend favorable par l’union d’abord symbolique, puis sans doute totale, de ce que l’on appelle le fiancé du Bien (asli-lhir) et la fiancée du Bien (taslit-Thir), union qui s’accompagne d’un sacrifice. Chez des. peuplades restées primitives, n'est-il pas curieux et singulièrement significatif qu’on ait donné à ces deux .fiancés, qui cependant symbolisent des forces concrètes, dans un but bien déterminé, des noms généraux tels que ceux de fiancés du Bien ?

(Voir Mots et Choses, p. 191).

teignent jamais; individuels, mais existant toujours par groupes, il se comporteraient à la manière des sociétés d’insectes; ils possèderaient donc une faculté de se mouvoir, une sorte de pensée, d'âme et d’intentions collectives, et c’est bien sous cet aspect que les aime, ou plus souvent que les craint et les ménage l'imagination populaire. Tantôt, au contraire, ils apparaîtraient comme situés en dehors de la matière; ils marqueraient, par leur nature à cause de cela fuyante, une orientation des représentations mentales et affectives vers l’immatériel, vers ce qui ne se touche pas, ne se voit pas, sauf avec d’autres regards que ceux chargés de révéler les objets du monde physique. En quoi consisteraient-ils donc ? En une force, en un souffle, en une faculté de revêtir et de déposer n’importe quelle forme, de pouvoir pénétrer partout, s’immiscer dans tout, et d’encercler l'existence humaine par une sorte d’armée d’invisibles dont elle ne peut s'affranchir ni desserrer l’étreinte, et avec laquelle par suite elle est continuellement obligée de composer *. Et dans ce règne des esprits, il y a inévitablement une hiérarchie; et c’est parce qu’on en conçoit qui seraient à des niveaux supérieurs de force, de durée et d’immatérialité que peut-être l’on a confondu, dans une communauté d’origine et de fonction, l'esprit et l’âme.

(24) Sur cette espèce d'êtres invisibles, auxquels l’imagination populaire attribue une existence matérielle, seulement tellement réduite qu’elle en est impérceptible, et qui peut-être sont, de tous les habitants de l’au-delà, ceux qui l’obsèdent le plus constamment, qu’elle mêle à tous les incidents, à tous les moments de l’existence quotidienne, qu’elle redoute le plus puisqu'on ne les nomme pas, on n’en parle qu’'indirectement («ces gens-là »), voir entre autres auteurs : :

— Essai de Folklore Marocain, par la Doctoresse Legey, Librairie orientaliste. Paul Geuthner, 1926. Se

— Le mal magique, par Desparmet, particulièrement ch. IX : Les Génies morbifères. Ch. X : Autres génies auteurs de maladies,

ême Librairie. Paris, 1932).

su L'enfance, par Desparmet (par ex. Ch. II : Les enfants changés et les enfants donnés et ravis par <« ces gens-là >»). (Alger, Imprimerie Algérienne, 1927.) AS EU :

__ Survivances païennes dans la Civilisation Mahométane, par Edward Westermack. Traduction française, par Robert Godet (surtout le chapitre I : Les Djina), Payot, Paris, 1935. :

— Ethnographie populaire sur l'enfant marocain, par Renée Ravès-Duval. Les génies. À paraître prochainement.

Il semble bien que les problèmes soulevés ordinairement à ce sujet ne puissent guère recevoir de solution, parce qu’ils sont mal posés, et surtout que ce: n’est pas de l’expérience même que l’on part, mais d'idées construites de proche en proche par des dialectiques successives, et qu’ensuite on plaquerait du dehors sur la réalité. On raisonne comme si l’on puisait dans les faits et si l’on avait dégagé d’une expérience vécue une notion de l’âme qui dès lors s’imposerait comme un impératif rationnel, comme un axiome rigoureusement évident et nécessaire, alors qu’effectivement l’on n’en détient qu’une pseudo-représentation, fuyant toute définition, simplement en l’opposant au corps. Ce n’est donc qu’un concept puremeñt logique. Mais parce que le concept vide est désigné par un mot, que ce mot appartient au langage collectif, et par son intermédiaire participe continuellement de la conduite et de la mentalité du groupe, il acquiert ainsi une sorte de contenu positif, et l’objet auquel il paraît étroitement associé par le mot, une sorte de substance. Si nous revenons directement à l’école des faits, nous constatons qu’au contraire cette idée d’âme, les hommes qui s’en servent, qui la manient, qui lui font occuper une place prépondérante dans leur pensée et dans leur conduite, ne se soucient nullement de la préciser, de la définir, de la cironscrire; ils y répugent même par une sorte d’instinet; ce qu'ils en imaginent est à la mesure de l'usage qu’ils en font; elle est comme un carrefour où viennent se composer en elle, de tous les points, de toutes les voies de leurs croyances et de leurs pratiques, tout ce que leur conduite et leur mentalité comporte nécessairement de superstition; chez les civilisés, au surplus, autant que chez les primitifs. Ce n’est pas sans une raison profonde et constante, tenant à la nature même des choses, ou plutôt, dans ses relations avec les choses, à la constitution même de l'esprit qui témoigne en lui des intentions de la vie. D'une part, il fallait bien que l’homme crût à une espèce de survie, et l’on ne peut survivre que si

lon dure au delà du corps: mais d’autre part, l’existence la meilleure étant ici-bas toute hérissée de difficultés capables de décourager l'effort, il était non moins nécessaire qu’il fût attaché à la terre; autrement, comment aurait-il résisté aux attractions de l’au delà ? D’où ce caractère flou, vague, indéfini, presque inconsistant de lâme et d’une vie future que l'imagination représente avec d’autant plus de fantaisie que la raison ne s’y arrête pas, et, dans ce travail de fabulation, ne la contrarie pas. Comment le ferait-elle puique cette invention de la survie est une conséquence du besoin auquel obéit la vie, en créant l'espèce humaine, de compenser et de prévenir les risques graves que ferait courir à l’homme l'intelligence, si elle lui fournissait, sur ces points heureusement mystérieux, des connaissances sûres et des clartés définitives.

Il y a donc des caractères communs aux âmes et aux esprits puisqu'ils proviennent tous de l’exercice d’une même fonction, jouant le même rôle, par rapport à l’intelligence. Mais pour les comprendre véritablement, il faut les engendrer, au lieu de les considérer tout faits, dans des sociétés déjà perfectionnées et fixées. Alors on s’aperçoit sans peine qu’ils sortent directement, durant l’exercice de cette fonction, de la magie, et l’on ne s’étonne nullement, (c’est le contraire qui serait étrange), que les superstitions relatives à ce monde d’esprits et d’âmes soient bienfaisantes.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit au sujet de l’animation des forces de la nature. Si nous imaginons assez vivement cet état du primitif qui avait besoin de convertir le monde à ses émotions et à ses désirs, de remplir les phénomènes naturels les plus indépendants de lui d’intentions humaines capables de transformer en sa faveur l’ordre des évènements, nous verrons surgir les génies, comme plus tard les dieux. Ce qui est donné tout d’abord, c’est bien ce potentiel d'humanité qui est condensé dans tous les êtres dont se compose son

milieu, dans l'atmosphère où il respire, où il agit; mais ensuite, il prend nécessairement une individualité; d’ailleurs une force ne saurait exister sans un point d’application, et qu'est-ce qu’une bienveillance qui, un jour ou l’autre, ne serait pas la disposition accidentelle ou permanente de quelqu'un ? À partir de là, l’essentiel étant inventé, la multiplication se produit rapidement et à l’indéfini. À chaque catégorie de besoins ou d'émotions correspondront des êtres invisibles auxquels on attribue d’autant plus de consistance, de personnalité, de puissance, de facultés d'action qu'on les crée pour en être aidé; et cette réalité imaginaire se renforce encore et acquiert une objectivité définitive lorsqu’au contraire on n’en reçoit pas les secours qu’on en espérait, pour lesquels on l’avait enfantée. Au surplus, évoquons notre enfance. Si les contes de fée nous enchantaient, n’étaitce pas surtout parce qu’ils flattaient en nous notre secret désir de plier l’univers à notre fantaisie ? Nous étendions le champ où l’action s’en déroulait pour y comprendre celui de notre existence élargie bien au delà des murs de notre chambre et de la clôture de notre jardin, et y desserrer l’étreinte de cette nécessité régulière de faits, d'obligations dont déjà notre jeune ardeur s’impatientait douloureusement. Enfin, n'est-il pas vrai, surtout, qu'outre les fées des histoires que nous écoutions, qui ne nous appartenaient pas, et que nous abandonnions volontiers aux grandes personnes prisonnières de leurs récits et de leurs livres, nous fabriquions nos fées à nous, celles dont nous ne parlions pas, que nous aimions dans le secret de nos propres existences et dont nous faisions les dociles complices de nos fantaisies ? Nous les inventions et les objectivions simultanément, dans un comportement de création indivisible. Nous les appelions à notre heure, nous les commandions à notre volonté. Seulement, nous les avions, dans notre intérêt dotées de tant de puissance, et entourées toujours d’un tel cortège de beauté, de richesses, de grâce et de faveurs divines, que, pos-

sédant tout ce qu’il leur fallait pour nous plaire et nous obéir aveuglément, elles étaient capables de nous résister, et, après nous avoir ravis, de nous faire verser des larmes où elles puisaient un surcroît d'autorité. Nous faisions de la magie déjà sans le savoir.

Nous en faisions aussi lorsque, la mort ayant pénétré dans notre maison, nous opposions, à tous les témoignages que nous recevions de son œuvre destructrice, des sentiments et même des représentations qui impliquaient une croyance spontanée, presque instinctive, en une sorte de survie. Sans doute, comme tout à l'heure pour les fables, nous avions entendu parler de revenants, on avait peuplé les alentours invisibles de notre demeure de fantômes virtuels que nous redoutions, les soirs, de voir surgir dans notre obscurité. Néanmoins, même sur ce terrain, sur la voie de ce genre de fabulation, nous avions notre façon à nous de nous représenter les choses. On avait beau nous apprendre que nos chers disparus étaient partis loin de nous, dans le ciel; le ciel, c'était tout près de nous, c'était même en nous; et dès qu’on nous laissait seul dans notre chambre, toute lampe éteinte, dans une solitude où retentissaient lugubrement tous les échos de la mort, nous fermions les yeux, parfois délicieusement, dans l’attente de le voir soudain s'ouvrir à nous, et nous rendre les êtres chers que nous ne pouvions accepter d’avoir irrévocablement perdus.

Nous répétions ainsi ce qui dut se passer chez les hommes primitifs. Que serait devenue l’espèce humaine si la nécessité du groupe n’avait pas été enracinée par l’acte créateur de la vie dans Pindividu ? Et que fût devenu ce groupe nécessaire si les membres le constituant avaient pu disparaître avec leur corps, tout entiers ? Le culte des ancêtres a toujours paru l’un des fondements les plus solides et les plus indispensables de toute collectivité #. Une véritable durée

(25) Voir plus loin, Ch. VI: « La fonction fabulatrice et l’expérience totale de la nature humaine », le rôle des ancêtres dans la mythologie primitive, étudiée particulièrement chez les Australiens et les Papous, par M. Lévy-Bruhl.

se compose autant des souvenirs conservés que des: états présents dont l’écoulement du temps veut, du reste, qu’aussitôt vécus, ils deviennent du passé. Une famille, un peuple, exigent donc une certaine continuité que les morts assurent mieux encore que les vivants. Ce qui est évident lorsqu'on raisonne sur des sociétés déjà formées, il fallait que l’homme primitif le découvrit dans une intuition où il entrait plus d’instinct que d'intelligence, puisque c'était pour parer aux dangers de la réflexion, du sens pratique et du raisonnement que quelque chose d’analogue à un instinct intervenait. C’est, encore une fois, la nécessité vitale du but qui réagissait d’avance sur tout le processus de causalité qui y conduisait. Parce que les morts devaient continuer de faire partie du groupe autant que les vivants, les vivants devaient se concevoir capables de durer au delà de la mort. De là, toutes ces représentations du double, de l'ombre de lâme, de lesprit, qui étaient préformées avant toute expérience, avant tout essai de réalisation, comme les organes le sont dans l'embryon par la nécessité de leurs fonctions, mais qui, cependant, prenaient une figure selon les images offertes par le monde extérieur; le reflet du corps sur une onde tranquille était vaguement interprété comme un double de lui-même qui s’en serait détaché pour vivre d’une existence indépendante, hors de lui; son ombre lui reste constamment attachée; en tant qu'image, elle n’en est pas moins distincte, et il semble presque, lorsqu'elle s’est évanouie, non pas qu’elle ait été détruite, mais au contraire, qu’elle soit partie ailleurs pour continuer d'exister pour ellemême, d’une réalité distincte. Aussi les morts sontils le prolongement au delà de leur corps de ce double qui, déjà de leur vivant, était capable de se détacher d'eux-mêmes et de vivre d’une existence propre. Seulement, comme ils doivent avant tout, (puisque c’est leur raison d’être), continuer d’appartenir au groupe, de se mêler à ses affaires, de prendre une part imporlante de ses soucis, ils devaient re-

trouver une certaine identité. L’image vague, inconsistante, fuyante, insaisissable, qu’on se faisait de leur être par analogie avec ces reflets, avec ces ombres qui accompagnent les mouvements d’un corps vivant, tendait à rejoindre celle plus précise, plus consistante, plus définie de ce corps. D’où cette représentation composite, mobile entre les formes extrême de la matière et de l’esprit, que l’on se fit des ancêtres, à la fois absents et présents, et toujours réels de quelque manière que ce fût, parce qu’ils étaient essentiellement nécessaires.

De la même façon, suivant le même processus, et pour les mêmes causes tenant à la fois à la nature de lesprit humain et aux conditions d’existence de la société, furent fabriqués les dieux. D’ailleurs, une fois inventés, se comportent-ils par rapport à la famille, à la cité, au groupe, autrement que les ancêtres ? Combien a-t-on eu raison de faire remarquer que les dieux, adorés par l’immense majorité des hommes, ne ressemblent que de très loin, presque pas du tout, au Dieu que les métaphysiciens posent à la source ou au terme de leurs dialectiques. En réalité, ces dieux sont plus près de nous que celui des philosophes; ils sont à notre image; ils résultent de l'extension illimitée de nos désirs. On se rappelle l’un des arguments invoqués par Aristote pour justifier l’existence du Principe premier; aœvéy4n otivou, disait-il. Et c’est bien, en effet, mais dans un autre sens, parce qu'il fallait s'arrêter dans cette expansion indéfinie du désir qui transcende magiquement les obstacles à sa satisfaction, que furent imaginés les dieux, non ceux construits par une logique conceptuelle, mais ceux que les hommes ont réellement adorés, dont ils ont peuplé leurs paradis, parce que leurs paradis n'étaient que des prolongements de leurs terres. L’impuissance humaine, renforçant l’intensité des désirs insatisfaits, devait simultanément, dans un comportement indivisible, faire inventer des êtres de plus en plus doués de tout ce qui leur était nécessaire pour suppléer à la faiblesse et à ligno-

rance de l’homme, et arrêter leur développement indéfini, les fixer dans des personnalités achevées, définitivement constituées. C’est pourquoi, du reste, les dieux n’eurent pas toujours des visages humains, et que les mœurs, en ce qui les concerne, sont tellement contradictoires. Ce n’est pas étonnant; c'était, au contraire, inévitable. Quant à ce caractère impératif, absolu, de nécessité catégorique et primant toutes les autres, qu’eut partout le culte envers les divinités, comment l'expliquer si l’on ne tient pas compte, dans la naissance et dans l’évolution des croyances superstitieuses, de ce qu’elles doivent à la magie, à cette magie primitive, naturelle, innée, qui, aux origines de l’humanité, devait avoir une intensité de réalisation dont aujourd’hui nous avons de la peine à nous faire une juste idée ?.

Dans ces conditions, la question n’en devient que d'autant plus troublante et redoutable, de savoir comment les esprits et les dieux, inventés par l’homme pour se protéger, pour s'assurer d'avance contre tous les dangers dont le menaçaïent les êtres et les choses, non seulement de la terre, mais de tous les points de son univers, ont pu devenir la source inépuisable des maux les plus pénibles, les plus cruels dont il ait souffert, et en particulier, de l’un des plus accablants d’entre eux, à savoir l'inquiétude, la crainte qu’ils étaient chargés de dissiper, et qu’au contraire ils ont rendue perpétuelle, car elle envahit tout le présent, et elle s’étend sur tout l'avenir.

Nous sommes ainsi conduits à une troisième ligne de faits : ceux où la mentalité superstitieuse se manifeste régulièrement par une conduite où les croyances, les représentations, loin de s'opposer à leurs effets de criminalité, en sont inséparables, au point de former avec eux un ensemble indivisible. Ce n’est pas accidentellement, ni par le caprice d’une analogie superficielle, que nous avons réuni les faits

de sorcellerie et ceux d’exorcisme. La sorcellerie n’est pas toujours malfaisante; le sorcier, duquel on peut obtenir le poison qui tue sans laisser de traces, est le même auquel on va demander la plante qui guérit; s’il donne des moyens de favoriser, même par le crime, des amours coupables, il prétend connaître aussi ceux de ranimer les amours légitimes dans les fovers où elles s’éteignaient. De même en est-il de l’exorcisme. On exorcise par la prière; on le fait encore par l’imposition des mains d’où se dégage un magnétisme capable de chasser du corps possédé les forces mauvaises qui le tiennent enchaîné. C’est souvent la tâche des guérisseurs qui sont presque toujours les meilleurs et les plus désintéressés des hommes; ce fut l’une des vertus essentielles des saints ?, Mais, en face de cette technique qui s’inspire de la charité, il y a l’autre qui paraît bien dériver. au contraire, d’une cruauté latente au fond de la nature hümaine, cruauté qui s’accrocherait à cette idée de possession comme à un prétexte favorable de se déclancher en toute liberté, et qui, loin de rester vague, flottante, de se contenter d’explosions accidentelles et passagères, s’est assuré un développement régulier, s’est approfondie dans un rôle parfaitement déterminé, a même pris l’air et l’importance d’une véritable fonction. L’exorcisme ne s’estil pas, d’un individu atteint du mal mystérieux, étendu à toute une catégorie d’êtres qui était traitée par une autre partie de l'humanité comme dangereuse pour son bonheur actuel et pour son salut à venir, et, à eause de cela, comme devant être ou guérie, ou détruite par le fer et par le feu ? L’hérésie persistante

(26) Sur les saints, considérés du point de vue auquel nous nous plaçons, voir notamment : Desparmet : L'enfance, p. 16 et s. (où l’auteur d’une érudition si abondante et d’une curiosité toujours si attentive et profonde, remarque très justement qu'entre -le monde légendaire des génies et celui des saints, «la démarcation assez difficile à établir chez nous, n’existe absolument pas dans l’esprit populaire moghrebin ». Westermarck. Survivances païennes dans la civilisation mahométane. Ch. IV : La sainteté. Ch. V : ses manifestations, sa vulnérabilité. Ch. VI : Survivances berbères et romaines dans le Rituel, pp. 111 à 217.

et généralisée n'est-elle pas considérée à la fois comme une tare et comme le résultat d’une attitude criminelle qui justifie la répression par tous les moyens ? L’exorcisme des hérétiques fut élevé partout à la hauteur d’une institution, et là où la religion fut la plus perfectionnée que l’histoire des civilisations ait révélée.

Il faut que nous insistions particulièrement sur un point caractéristique de ce genre de faits. Ils appartiennent à une mentalité superstitieuse déjà formée, évoluée, et non pas en voie de formation. Ceux qui les accomplissent ont leurs dieux; ils possèdent tous les éléments de leur culte : croyances, représentations, et notamment l’idée de la survivance des ancêtres, celle aussi de la constante participation des divinités et des esprits à l’existence terrestre du groupe. Les actes de cruauté, les comportements de criminalité que manifeste, sur cette ligne de faits, la conduite superstitieuse ne peuvent donc s'expliquer par des causes distinctes de la superstition proprement dite, comme si, l’élément croyance s'étant évanoui, il ne restait plus dans l’homme que l’animal réduit à ses passions, à ses appétits et à ses instincts. La cause, au contraire, en est manifestement globale; elle est une synthèse de tout ce que contient l’âme superstitieuse, dont chaque partie conserve sa physionomie et ses exigences particulières, quoique se confondant, au sein d’une synthèse psychique toujours en train de se refaire et de se renforcer, avec les autres pour déterminer une conduite qui, pour toutes ces raisons, est fatale. Et, comme nous allons le voir, c'est peut-être ce qui explique comment, si invraisemblable que cela puisse paraître, il y a une si grande ressemblance entre les plus abominables pratiques de la plus basse sorcellerie chez les primitifs les plus arriérés, et d'autre part, celles dont se montrèrent capables les hommes chargés de réprimer les hérésies, d’exorciser l'humanité possédée par le démon de l'erreur, et qui appartenaient pour la plupart à l'élite de sociétés les plus civilisées. De

tels rapprochements scandalisent les âmes qui vivent leurs croyances dans une atmosphère de pureté et de sincérité idéales; jamais autant, cependant, que ne scandalisent les faits eux-mêmes quand ils s’imposent dans l’expérience la plus objective et la plus désintéressée. Nous le répétons : de telles analogies ont un sens; elles sont chargées d’hypothèses qu’il suffit d’en dégager et d'approfondir; elles prouvent, en tout cas, que, malgré l’infinie diversité des temps, des lieux, des races, des civilisations, des croyances, des mœurs, la mentalité superstitieuse est une, et c’est pourquoi il est naturel que nous trouvions aussi une unité, une constante homogénéité entre les pratiques qui dérivent de la superstition.

Considérons d’abord le sorcier lui-même ?7. C’est

(27) Sur les sorciers, on trouvera de nombreux renseignements . dans les ouvrages déjà cités de MM. Lévy-Bruhl, Raoul Allier, Doutté, etc. Voir aussi D' Mauchamp : La sorcellerie au Maroc, et la préface de Jules Bois. Ch. VI, p. 201 et suiv. (Editeur : Dorbon aîné, Paris). >

Mille Amiet. — « La condamnation de Jeanne d'Arc >, 4 partie : la sorcellerie, p. 317. Il serait intéressant d'approfondir cette question de la sorcellerie et de confronter, avec les faits, certaines des thèses que M. Westermarck a exposées dans son remarquabie ouvrage : l’origine et le développement des idées morales, 2 vol. de la Bibliothèque scientifique, traduit par Robert Godet; notamment celles relatives au rôle des émotions et à l'autorité. Ainsi, Westermarck ramène l’autorité en morale à deux causes fondamentales : d’une part, « la connaissance de la vérité », d’autre part, « un pouvoir légitime de commander et d’être obéi » Or, tout sorcier, officiel ou non, qui joue véritablement un rôle, les possède à quelque degré, ou, tout au moins, a su s’en donner l’apparence. Il y a d’ailleurs interaction constante entre le savoir et le pouvoir. Mais le plus souvent, sinon toujours, celui-ci l’emporte sur celui-là. L'action du sorcier s’exerçant sans résistance dans un milieu où il devient la source de courants d’émotions, et s’insérant dangereusement dans la vie collective comme dans les existences individuelles, le revêt toujours d’une certaine auréole de science, même lorsque sa conduite révélerait au contraire, son ignorance à des regards mieux avertis et plus critiques. M. Westermarck nous fournirait même un moyen commode pour distinguer la sorcellerie de la magie, ou plutôt pour discerner les cas où la magie se confond avec la sorcellerie de ceux où elle en est complètement différente, se rapprochant alors de la philosophie et de la morale par sa recherche et son amour de la sagesse, de la religion pure par son respect des lois divines, et de la science par son dévouement passionné à la vérité. En effet, M. Westermarck observe que les hommes sont en majorité plus sensibles aux blâmes ou éloges de leurs semblables « qui vivent une morale traditionnelle et souvent plus remplie de mal que de bien » qu'aux approbations ou à la mésestime de ceux qu’il appelle les « Vice-gérants de Dieu ». Or, le sorcier se tient le plus souvent entre ces deux extrêmes : la conservation des traditions et l’ac-

en lui que se condensent, que se précisent, et se fixent tous les éléments qui existent à de moindres degrés ou plutôt à l’état de dispersion, de diffusion chez tous les primitifs, et qui, rassemblés, synthétisés, constituent la superstition. Il est généralement haiï, redouté, mais simultanément indispensable. Il est le pouvoir mystérieux, secret, insaisissable, qui fait horreur et que l’on méprise quand tout est en ordre, qu’il ne se passe rien d’anormal, qu’on n’est menacé d'aucun danger, ni victime d’aucun fléau, mais que lon aime pourtant sentir auprès de soi, à sa disposition pour le cas où, subitement, l’on pourrait en avoir besoin. Sa seule présence inspire une constante terreur, car il semble toujours rôder autour de chaque maison, de chaque individu, comme un fauve autour d’une proie. On sait, du reste, qu’il peut changer de forme à sa guise, et que le mal qu’il serait dans l'impossibilité de commettre sous son visage d'homme, il l’accomplira, s’il le veut, impunément, en revêtant le corps d’un animal. On sait aussi, par une expérience souvent renouvelée, presque quotidienne, que si la maladie s’introduit dans le groupe, si un accident, une mort s’y produit, si une épidémie frappe un troupeau, si la pluie tombant trop abondamment ou ne tombant pas, ou la grêle compromettent les récoltes, s’il s’agit de l'ennemi, soit pour fondre sur lui, soit pour se mettre à l’abri de ses invasions, il peut désigner n'importe qui comme étant la cause de ce désordre, ou l'instrument voulu pour le réparer, et qu’aussitôt il en fait la victime qui sera immolée, souvent dans des raffinements de cruauté inouis, pour l'intérêt général. Rien n’échappe à son emprise; il fait parler même les morts; et s’il dit que l’un d’entre eux a besoin de quelqu'un pour le servir, aussitôt on s'empare d’un esclave, d’un pri-

complissement des rites nécessaires à la conservation du groupe, et la violation de l’ordre et même de l'intérêt collectifs pour accomplir des fins propres ou aux individus ou à un groupe distinct du clan ou de la cité. Les Mages se guidaient sur des lois supérieures à celles de la société. Voilà pourquoi ils étaient incompris et vénérés. Mais c’est pourquoi aussi un sage comme Socrate fut condamné à boire la ciguë.

sonnier de guerre, ou même d’une de ses veuves; on lui brise les os, et on l’expose ainsi, sans souci de sa faim et de ses douleurs, sur la tombe du défunt. Il est pour tout le monde une menace continuelle que rien n’atténue, car ce qu’on a entendu dire de sa formation, de son initiation, le montre absolument insensible à tous sentiments humains, et par cette menace, l'existence de chacun se déroulerait dans d'’intolérables supplices imaginaires, si l'habitude et l'instinct de conservation n’en atténuaient heureusement les lamentables effets. Malgré cela, il est immuable; à lui seul, il est une institution.

Or, qu’est-il exactement ? La puissance qu’il paraît exercer est-elle düe à la croyance, et à cette suggestion que son audace exercerait sur des esprits faibles, se fascinant ensuite les uns les autres dans une atmosphère où circulzrait continuellement une force d’envoûütement ? Y croit-il sans défaillance, sans restriction ? Il semble bien qu’il soit accessible au doute à l’égard de lui-même, et qu’alors il joue son personnage plutôt qu’il ne l’est réellement. Peu importe. L'essentiel pour nous consiste en ceci, qu’il est le terme d'une évolution accomplie, la synthèse d’un changement qui tendait à lui, et dans laquelle nous voyons, grossis et en relief, les traits qui caractérisent partout la superstition, et surtout la superstition en tant que, avons-nous dit, elle est toute pénétrée de magie naturelle.

Dans le cas très curieux ? que nous avons déjà rapporté, le sorcier ne manque pas d’essayer ses diverses médecines et ses formules pour guérir son malade. Ne réussissant pas, que fait-il ? Il ordonne la mort d’un homme. Le processus se déroule moments par moments, dans un ordre de faits où chacun remplit exactement son office de cause devant produire tel effet. En réalité, cette succession n’est qu’apparente; elle est l’analyse d’une opération dont

(28) Il s’agit du fait rapporté par M. Raoul Allier dans le Non Civilisé et nous; Appendice II, et que nous-même avons utilisé ci-dessus, dans ce même chapitre, p. 73 et note 13.

tout était donné du coup, simultanément. Ce n’est plus que du mécanique plaqué sur du vivant; l’imitation de la magie véritable, dans laquelle on fait maintenant l’économie de toute invention et de tout effort. C’est pourquoi lon constate, dans toutes les pratiques de sorcellerie, ce caractère commun, au premier abord si surprenant, à savoir qu’on n’y remarque jamais aucune trace d'hésitation; une fois le procédé imaginé, on peut être sûr qu’il est déja certainement réalisé dans son intégralité. Rien n'y est horrible, intolérable; tout s’en accomplit avec exactitude, et dans la plus complète impassibilité. L’automatisme a envahi toute la conduite superstitieuse; ceux qui y participent se comportent comme s’ils étaient la proie d’une commune idée fixe, comme s’ils étaient, intérieurement, des hypnotisés par euxmêmes. Et dans cet état de somnambulisme collectif, où les automates sont quand même parfaitement conscients de ce qu’ils font et bien éveillés, qu'est-ce qui domine leur mentalité, émerge de leurs sentiments, de leurs idées. et détermine nécessairement leurs actes ? La souffrance et le sang.

Ce que nous disons du sorcier est tellement vrai qu'il s'applique, autant qu'aux professionnels de I: sorcellerie, à tous ceux qui, de près ou de loin, d’une manière permanente ou accidentellement, participent de leur mentalité; leur conduite est toujours la même; on y relève les traits essentiels par lesquels nous venons de la caractériser.

Voici un premier exemple qui nous fut rapporté par un {émoin jouissant d'une légitime autorité : « La scène se passe dans un douar. Des hommes sont autour d’une femme qu'ils tiennent ïiée solidement. Ils ont fermé tous les orifices de son corps (bouche, oreille, nez, etc.) avec des charbons ardenis sur lesquels ils soufflent pour constamment les railumer. Je fais délivrer la femme, et leur demande l'explication de leur conduite criminelle. Ils répondent que c’est une possédée. Ils avaient imaginé qu'en procédant ainsi, la fumée qui se dégagerait

de ces charbons chasserait le démon qui, se sentant asphyxié, s'évaderait de son corps ». Il ne s’agit pas, ici, d’un procédé exceptionnel, qui aurait été imaginé par des hommes égarés dans un moment de morbide exaltation; il relève, au contraire, d’une technique fondée sur une conception bien définie, systématisée, de la possession, et qui se retrouve, avec des variantes sans importance, dans des pays différents. C'est ainsi que M. Desparmet, dans son étude sur le mal magique, que nous avons déjà citée, nous révèle l’existence de pratiques semblables dans la Mettidja. La possession, sous ses diverses formes, nous dit-il, consiste dans la présence de mauvais génies qui, par leur nature même, presque immatérielle, peuvent, à travers tous les obstacles, s’insinuer dans n'importe quelle partie du corps et s’y installer comme un ennemi victorieux dans une forteresse imprenable. Le traitement exige donc que lon parvienne jusqu’à lui. Comme il est vivant, qu’il parle le même langage que sa victime, on essaie d’abord de parlementer avec lui, de l’adoucir; on le. supplie, on le menace; en général, il ne commence à céder et poser ses conditions que s’il se sent atteint jusque dans ses retranchements. Une technique supérieure, que M. Desparmet analyse longuement, d’une manière fort intéressante et très exactement documentée, emploie uniquement le feu sacré qui se trouve condensé dans les versets du Coran. Mais elle relève de la religion plus que de la superstition. Au surplus, il arrive que ce procédé ne réussisse pas; d’ailleurs, la sorcellerie envahit virtuellement tout le domaine où s'étend à l’indéfini la croyance aux démons, aux esprits mauvais. « Vers le même temps, « dit M. Desparmet, le procédé de l’ustion était fort « en faveur auprès des talebs exorcistes. Quand le « génie résistait aux sommations, ils le soumettaient « au feu des mèches bleues (ftila Zerga). On appe- « lait ainsi sept cordonnets de lin ou de coton in- « digo imbibés de goudron. Ils en enfonçaient une « extrémité dans le nez du malade endormi et allu-

« maient l’autre. Bientôt, assure-t-on, le djinn se sent « brûler (enhreqg); on l’entend demander grâce, « criant des profondeurs du ventre ou du thorax « qu’il se rend à merci, il jure qu’il sortira sur-le- « champ, si l’on suspend son tourment ». Et l’on ajoute : « La flamme des mèches bleues est d'ordre « surnaturel: elle va au fond de l’organisme, docile « à la volonté qui le guide, rôtit l’esprit morbide, « épargnant la chair souffrante. Jamais, dit-on, ce « traitement dangereux n’a laissé de trace sur le vi- « sage du patient, pas plus que de souvenir dans son « esprit » *, Les deux manières d'agir appartiennent au même genre de conduite; la seconde est moins rudimentaire et moins grossière que la première, car la causalité naturelle semble ne pas y avoir perdu complètement ses droits; mais elles se ressemblent quant à l’essentiel. N'est-il pas remarquable que la personne même du possédé s’efface pour laisser désormais toute la place aux mauvais génies dans les préoccupations des exorciseurs ? Pas un instant ils n’ont l’idée que ces demandes, ces réponses, ces plaintes, ces cris puissent venir du malade ainsi torturé. Ils se comportent comme s'ils avaient une véritable perception, non seulement auditive, mais visuelle du démon, et, dans ce cas, leur conduite est parfaitement logique; elle répond à leur mentalité. Et si cette mentalité a une telle puissance sur eux qu'elle est capable d’abolir toutes les réactions du bon sens, du raisonnement, du sentiment, de la pitié qui ne font pas défaut même chez les primitifs, c’est parce qu’en eux, elle n’est pas chose personnelle, création individuelle, c’est la superstition collective qui détermine leurs actes nécessairement.

Avec ces deux cas, nous n’étions encore que sur le chemin du crime. Avec le suivant, que nous empruntons au même auteur, nous y sommes définitivement, L'affaire s’est passée en Algérie; elle a été informée et jugée par la cour criminelle de Blida.

(29) Desparmet. — Le mal Magique, op. déjà cité, p. 207 et 208.

Nous transcrivons le récit qui en parut dans la Dépêche Algérienne du 26 juillet 1926. « Au douar « Oued-Djer, le sieur Larbi faisait immobiliser sa « nièce au moment où elle avait une crise d’épilep- « sie, et, tandis qu’elle était maintenue par son « époux, par sa belle-sœur, et son beau-frère, son « oncle dénaturé lui brülait le visage à l’aide d’une « bougie, puis lui tranchait la gorge et dépegait le « cadavre dont on enterrait les neuf morceaux. Le « surlendemain, il partit, accompagné des mêmes per- « sonnages, emmenant sa nièce Zohra, âgée de cinq < ans environ. En cours de route, comme l’enfant, fati- « guée, pleurait, il la jetait à terre, lui portait des « coups de matraque au crâne, et, la faisant main- « tenir par les assistants, lui tranchaït la gorge, puis « découpait le cadavre en neuf morceaux et essayait « de les brûler... Les accusés reconnaissent les faits, « mais disent que Larbi, chef de la famille, agissait « à l’instigation d’un prétendu marabout *, et voulait « chasser le démon qui habitait le corps de sa nièce « Yahmina, et, n’y pouvant réussir par des exor- « cismes, il l’avait tuée pour détruire ce démon;

(30) Desparmet. — Le mal magique, pp. 63 et 64.

Sur l'interprétation que l’auteur donne lui-même de ce fait, nous croyons devoir faire des réserves : « Le marabout, dit-il, « qui a conseillé l’égorgement n’aurait pas été embarrassé pour « le justifier : il n’avait qu’à citer ce commentaire du Coran par EI Khazin (I, 69) : « Les œuvres de sorcellerie sont défendues. « L'individu qui tue au moyen d’un maléfice est mis à mort par « application de la loi du talion, conformément à ce qu’a rapporté « Malek, le fondateur du rite suivi par les Algériens, à savoir que « Hafça, la femme du Prophète, fit exécuter une de ses servantes « qui l'avait ensorcelée pour hâter sa mort ». Or, quoique en dise M. Desparmet, l’épilepsie, si elle est, en effet, interprétée comme un cas de possession par les mauvais esprits, n'empêche pas que l’épileptique soit tenu pour un malade, et non pour un sorcier; pour un malade dangereux par la contagion précisément du mauvais esprit qui demeure en lui, ce qui rend nécessaire les pratiques d’exorcisme, mais rien de plus. Donc le texte invoqué, qui lui-même est un commentaire du Livre sacré, n’autoriserait jamais un crime comme celui que nous avons reproduit, et qui, lui, au contraire (et non les victimes) relève de la sorcellerie. Ajoutons que M. Desparmet lui-même fait remarquer que les exorciseurs qui sont restés fidèles à la tradition et à la foi musulmanes, loin de recourir à ces pratiques superstitieuses capables de conduire juqu’au crime, « disposent d’un feu immatériel, au- « trement subtil et redouté (que les mèches bleues par ex.) dans « les passages du Coran appelés les versets ardents ». Aitat mohrivât) ». Voir même ouvrage p. 207, 208, 209, 210, etc.

« même raison pour la malheureuse fillette ». Nous avions raison de dire que nous étions là en face d’un crime de sorcellerie caractérisé et complet. La conduite superstitieuse y réalise jusqu’au bout toutes ses virtualités. Elle est absurde, elle ne résisterait pas une seconde à la critique du bon sens, si l’exorciseur en question en était capable; elle est tissée de contradictions : le mauvais esprit n’est pas de la même nature que le corps puisqu'il peut y pénétrer et s’en emparer sans qu'on le voie. D'abord on ne veut que l’en chasser, ce qui est plus logique, étant donné qu’il est un souffle, un esprit: mais finalement, puisqu'il résiste, il faut le détruire. On brüle donc le possédé alors qu’il ne s’agissait que de ie guérir. Et l’acte accompli une première fois se répète à un jour de distance, comme s'ils dérivaient lun et l’autre d’un mécanisme tout monté, qui, une fois déclanché, déroulerait nécessairement les actions préformées en lui sans, de lui-même, pouvoir s'arrêter. La superstition collective transforme les individus en des hallucinés qui, jusque dans létat de veille et dans l’activité concrète, où ils respectent les conditions naturelles de la causalité mécanique, sont poursuivis intérieurement et en dehors d’euxmêmes par un systéme d'idées fixes, de désirs obsédants, de visions dominantes dont la synthèse doit aboutir, si rien ne s’y oppose, à des faits comme ceux que nous venons de rapporter. Et ces exorciseurs, qui sont, dans l’espèce, les véritables possédés, alors que souvent, telles Yahmina et Zohra, leurs victimes, ne sont que des malades, ne se calment, ne sont tranquilles et comme délivrés qu’une fois leur crime commis. C’est, en effet, l'un des traits caractéristiques de ce genre de criminels. Ce qui prouve bien, encore une fois, que leur conduite était déterminée, que la fin était comprise comme une nécessité absolue, Comme une conséquence fatale, dans le commencement.

Maintenant, transportons-nous à l’opposé des actes que nous venons de considérer, sur la même ligne

de faits. De l’exorcisme automatique accompli par des sauvages pris de vertige et en proie à de véritables crises de folie, passons à celui qui est exécuté froidement, méthodiquement, avec réflexion, suivant un code patiemment médité et systématiquement établi par des hommes cultivés, parfaitement maitres d’eux-mêmes, conscients de leur but, et agissant sous le contrôle de leur conscience et de leur raison. La lutte contre l’hérésie eut bien, en effet, ces caractères; elle ne fut pas une erreur passagère; elle se poursuivit pendant des siècles; et il ne semble pas que, devenue impraticable pour des causes indépendantes de celles qui l’ont engendrée, elle fût jamais réprouvée définitivement par l'institution même qui l'avait organisée, ou tolérée. C’est pourquoi le cas est si intéressant ! En effet, si nous prenions n'importe lequel des procès intentés par l’inquisition pour cause d’'hérésie, nous retrouverions tous les éléments de la criminalité superstitieuse que nous avons relevés précédemment dans les crimes de sorcellerie, avec cette seule différence, c’est que là nous avions affaire à des primitifs abêtis dès l'enfance par l’atmosphère trouble de leurs mœurs viciées par les plus stupides et les plus cruelles superstitions, tandis qu'ici, nous sommes en face d'hommes élevés dans la plus pure et la plus perfectionnée des religions, et, au sein même de l’organisme social de cette religion, chargés de la plus haute mission : celle de guider le troupeau des fidèles dans les chemins de la charité,’ de leur ouvrir chaque jour les portes du jardin de l'amour divin. Nous n'’insisterons pas à plaisir sur

(31) Sur ce point, tant pour ce qui concerne le code de l’Inquisition, que pour l’Inquisiteur lui-même chargé par le Pape de présider à j’entreprise d’extirpation de lhérésie, qu’enfin pour ceux qui composèrent les tribunaux inquisitoires, aucun doute n’est possible aujourd’hui : ils étaient ou des princes éminents de l’Eglise, ou des savants docteurs en théologie, en tout cas, tous, des hommes éclairés et parfaitement conscients de ce qu’ils étaient et de ce qu’ils faisaient. La liste du Tribunal qui fut chargé de l’inique procès de Jeanne d’Arc le prouve surabondamment. Voir Mlle L. Amiet. — « La condamnation de Jeanne d'Arc ». Préface de Jacques Baïinville, 4° partie : Les lois de l’Inquisition, p. 285 à 333. Pour la liste des juges, voir 3° partie, p. 238 à 243. Nouvelles éditions du siècle, rue Servandoni, Paris,

cette sorte de faits. Nous nous bornerons à ce qui intéresse essentiellement notre étude. La question est avant tout de savoir comment, quelle que fût la gravité de l’hérésie, les serviteurs, les disciples, les amis de Jésus du Sermon sur la Montagne, ont pu passer ‘ de la morale chrétienne, qui est l’essentiel de la religion chrétienne, dont les devoirs sont les seuls que le Maître ait donnés à l’homme envers Dieu, à ce genre d’exorcisme perpétré à froiä, sur d’innombrables victimes dont la plupart étaient manifestement innocentes des fautes qu’on leur reprochait arbitrairement, dont la plus pure fut sanctifiée par l'Eglise ellemême, et pour laquelle furent forgés tous les instruments de supplices que les pires tortionnaires du monde aient inventés. La torture et le bûcher pour des êtres qui avaient pu proférer quelques paroles imprudentes, ou nourri quelques coupables pensées ! Et le supplice ne se limitait pas aux corps censés abriter des esprits impurs; il frappait leurs familles, il atteignait leurs biens, leur honneur, les poursuivait jusque dans leur descendance la plus éloignée. L'excommunication ne mettait pas seulement un malheureux hors de l'Eglise et hors de la vie; elle l’excluait de la société pendant plusieurs générations frappées d’une même responsabilité presque toujours sans appel. Comment ces hommes qui, par l'exercice quotidien de leurs fonctions, par la pratique quotidienne des sacrements, étaient rappelés aux devoirs et aux vertus de l’amour chrétien, pouvaient-ils néanmoins, chaque jour, pendant des mois et des années, rester sourds à la voix de Celui qui disait : « Laissez venir à moi les petits enfants », et « le soleil se lève pour les bons comme pour les méchants », et encore : « Je suis venu non pour les bien portants, mais pour les malades ». Il y a certainement un cas de psychose collective; mais lorsqu’elle prend une telle étendue, elle dépasse les limites de la conscience morbide.

I y aurait une première explication de l’Inquisition.

Imaginons, par un mode de raisonnement que nous aurons à employer souvent, qu’il y ait eu, à l’origine de ce vaste mouvement qui faillit emporter le christianisme et qui déchira ses institutions par des divisions auxquelles les siècles n’ont pas encore remédié, une nécessité d’ensemble, un but à remplir, qui aurait été conçu et décidé sans aucune considération ni des moyens à employer, ni des individus, et qui, alors, aurait déterminé les masses d’une manière aussi absolue, aussi irrésistible que le courant du fleuve pousse les affluents et chaque goutte d’eau, fatalement, vers la mer. On conçoit qu’une vision globale, synthétique du Mal qui rongeait les peuples, les âmes, et les clercs eux-mêmes pendant cette époque si troublée et si obscure, qu’éclairaient si tragiquement les pures lumières de l'Eglise et les beaux exemples isolés de ses Saints, aurait pu inspirer une volonté globale de lextirper à jamais. Dans le corps à corps d’un Archange avec un Dragon, se préoccupent-ils du sort que leur lutte va faire à chacune des cellules, à chacun des organes qui leur servent d'instruments, alors que chacun de leurs gestes, mûs par des fins de part et d’autre nécessaires, ont sur ces parties infinitésimales de leur être des répercussions indéfinies ? Ainsi l’on comprendrait l’étrange solidarité qui unissait, dans cette œuvre abominable, menaçante pour ceux-là mêmes qui momentanément avaient lieu de s’en réjouir, les Inquisiteurs et la foule pour laquelle les autodafés étaient devenus les plus recherchés des divertissements. On s’expliquerait mieux aussi cette extraordinaire dualité d'âme, de conscience chez des hommes normaux, qui n'étaient à aucun degré les jouets de dédoublements de leur personnalité, et dont les égarements individuels auraient dû se redresser sous l’invariable discipline de l'Eglise; dualité, en effet, puisqu'ils pouvaient simultanément prononcer les sublimes paroles : « Père, pardonneznous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés », (« nous », celui qui prie ne

faisant qu’un avec Jésus lui-même qui le premier formula cette prière dans un acte perpétué avec son même accent jusqu'à la fin des temps), et torturer leurs frères, souvent même sans cause, et sans éprouver ni peine ni remords. # Sans cause, le plus souvent ! on le comprendrait si c’était la conduite totale et ses fins dernières qui eussent, seules, été voulues, et qui se fussent accomplies dans leur ensemble nécessairement. Et il est bien vrai que, dans beaucoup de procès pour hérésie, on a limpression que la justice inquisitoire n’existait pas pour châtier des coupables et pour en expurger l'Eglise, mais plutôt que les victimes étaient nécessaires à l'existence de lInquisition.

Mais ce n’est là qu’une hypothèse imaginée, une sorte de vision du réel. Nous devons nous en tenir aux faits. Or, dans ce domaine d’une institution encore une fois maîtresse d'elle-même, dont le propre était de subordonner les croyances et les vérités révélées à l’empire de la raison, ils nous révèlent une conduite dans ses points essentiels semblable à celle qui relevait, dans les crimes de sorcellerie, de la plus basse superstition. A-t-on suffisamment remarqué que l'établissement d’un code inquisitoire signifiait, quelles que fussent les intentions de ses auteurs #, la

(32) La criminalité superstitieuse était tellement certaine dans laquelle devait s’égarer fatalement l’Inquisition, que le Pape, le prévoyant, mais ne la réprimant pas, institua ce supplément de l’organisme inquisitorial, à savoir le socius de l’inquisiteur, qui au-dessus de toutes les lois, de tous les ordres, de tous les pouvoirs séculiers et réguliers, était censé le représenter dans l’accomplissement de cette mission évangélique. « C'était le pape présent au procès ». Ce socius l’accompagait partout; il était « frère de son ordre, chargé spécialement de le relever des irré- « gularilés qu'il pouvait commettre, ainsi que de l’excommunica- « lion qu'il pouvail encourir du fait de ces irrégularités. C'était < un subterfuge habile, destiné à abriter le pouvoir illimité de « l’Inquisiteur, et à lui permettre d'employer « {ous les moyens « opporluns », quitte à se faire relever ensuite par son « socius » « des fautes commises et des peines encourues ».

Voir Mile Amiet. — « La condamnation de Jeanne d'Arc >», op. cité, p. 294.

(33) « Sans doute, écrit Mlle Amiet, les Papes, qui souscrivirent & sans réserve à ce chef-d'œuvre d’arbitraire, ne se rendirent-ils & pas exactement compte de ce que pareilles violences pourraient « devenir, maniées par des hommes sans scrupules. Ils admirent « tacitement que les hérétiques ne représenteraient jamais qu’une:

mi

L'EXPÉRIENCE SUPERSTITIEUSE 1i

substitution d’une répression mécanique, orientée vers l’automatisme, à une mission de justice qui eût examiné chaque cas particulier suivant un ordre subjectif d'idées, de sentiments où auraient pu s’insinuer de la miséricorde, de la compassion ? Le code inquisitoire, par sa seule existence, imposait une conduite uniforme, impersonnelle, objective, nécessaire, celle, comme nous le disions, où le terme est déjà posé dans le commencement. De plus, la mentalité et les actes des exorciseurs sont ici, comme précédemment, absurdes, contradictoires, obtiennent des cifets diamétralement contraires de ceux qu’ils poursuivaient : ils enracinaient le mal qui n’existait en général qu’à la surface des choses; ils déchaïinaient dans les hGmmes les pires instincts, les plus bas appétits, ils développaient les humeurs sanguinaires de la foule, obscurcissant en elle les devoirs fondamentaux de la charité, faisant reculer cet amour de l'humanité qui avait été pourtant l’une des conquêtes, et l’une des plus belles gloires, du christianisme; ils semaient dans le temps, au sein du devenir, des haines contre l'Eglise qui, après des siècles de changements si profonds dans les mœurs et dans les institutions, restent aussi vives, aussi tenaces, aussi assoiffées de vengeance qu’aux premiers jours. Mais ces hommes, qui agissaient moins individuellement qu’en instruments d’une volonté collective, guidée par un code inquisitoire rigoureusement objectif et impersonnel, ne voyaient rien, n’entendaient rien. Pour eux, il était tragiquement vrai que la voix du Christ parlait dans le désert. ## Enfin, ils

« minorité, que la crainte des châtiments les ferait rentrer dans « le devoir, et que les inquisiteurs seraient toujours des saints. « En fait, la pensée papale ne tarda pas à être dépassée, et l’Inqui- « sition une fois lancée ne s’arrêtera plus ».

(Voir Mlle Amiet. — « La condamnation de Jeanne d’Arc », op. déjà cité page 288.

(34)-I1 y eut de sublimes exceptions. Par exemple : ce Bernard Délicieux, moine mineur, qui eut le courage de se dresser contre l’institution même de l’Inquisition; mais il mourut finalement, lui aussi, de misère en prison.

Voir Mile Amiet. — La Condamnation de Jeanne d'Arc, p. 367, S 76.

se comportaient, eux aussi, comme des possédés. Il est bien évident que, plus ils étaient intelligents, et plus aussi leur conduite aurait dû être réfléchie, incertaine, hésitante; étant absurde, contraire aux véritables intérêts de l'Eglise, violant trop manifestementi les principes essentiels de la religion chrétienne, elle n’aurait pu se prolonger pendant des années, pendant plus de deux siècles, sans provoquer du fond d’eux-mêmes, et au sein de l'institution, des déchirements, des révoltes, des résistances qui, finalement, en auraient eu raison. Il y eut de ces réactions, mais leur impuissance ne fait que mieux ressortir la force de cet organisme et de ce mouvement contre l’hérésie. C’est donc qu’une partie de l'Eglise était comme envoütée; elle s’était envoûtée ellemême; ces mauvais esprits, Ces puissances du Mal, ces émanations du Prince des Ténèbres, pour y avoir trop constamment pensé, pour en avoir trop souvent parlé, pour en avoir terrorisé les foules jusque dans le culte destiné justement à les affranchir de ces tyranniques obsessions, elles les avait absorbés en elle--même. Et quand les juges du tribunal inquisitorial se penchaïient sur le corps pantelant de leurs victimes pour voir s’en échapper les forces infernales, les vrais démoniaques c’étaient eux-mêmes, et l’enfer qu'ils violentaient par le fer et par le feu n’était autre chose que leurs propres hallucinations. Quelle lumière dans les réponses de Jeanne d’Arc ! Quelle pureté d'âme, quelle admirable simplicité d’attitude, quelle spontanéité de noblesse, de rectitude, et d'amour divin, en face de ces savants théologiens qui appartenaient à Satan sans le savoir ! %

(35) Tarde à donné une définition, toute logique d’ailleurs, de ce qu’il appelle « un homme infiniment, pleinement responsable dans le sens criminel du mot » : Ce serait « un homme absolument moral qui, dans un milieu absolument moral aussi, viendrait à commettre un crime ». L’auteur ajoute aussitôt que € son hypothèse » est contradictoire. Dans de telles conditions, en effet, le crime serait impossible. Pourtant, qu'est-ce qui caractérisait les procès d’hérésie ? D’une part que les juges se considéraient comme parfaitement moraux, en droit, sinon en fait (on se rappelle que l’inquisiteur était accompagné de son socius muni du

L'EXPÉRIENCE SUPERSTITIEUSE ts

Or, ce cas extraordinaire, mais encore une fois évident, de possession collective, d’où provenaitil ? Quelle en était la cause réelle ? L’aspect même, sous lequel elle se manifestait le plus souvent, répond à cette question : c’était la magie; la magie, ou, ce qui revient au même, la volonté de puissance; volonté de puissance qui, dans l'Eglise trop étroitement liée aux pouvoirs matériels, même lorsqu'elle luttait contre eux, était de plus en plus tendu, tellement que, contraire à lesprit primitif du christianisme, elle Jui faisait subir des transformations violentes, elle en invertissait le mouvement naturel, elle en corrompait l’élan; elle finissait par en pervertir tout. L’inquisition n’eût pas été possible sans cela. Il est un des côtés, un des buts cachés qu’elle poursuivait, le recouvrant sous d’autres prétextes plus favorables et surtout plus familiers aux masses qu’il fallait bien, dans une certaine mesure, se concilier; c’est le suivant. L'Eglise pourchassait les forces occultes, mais elle en était hantée; elle brûlait les sorciers et les sorcières, mais elle y croyait; elle a traqué les organisations secrètes, ces ordres de chevalerie, comme les Templiers, les Albigeois, mais elle les redoutait; elle condamnait la pratique de la magie, mais elle était dévorée de l’envie d’en découvrir les lois. Et lorsque l’inquisiteur torturait le magicien ou l’occuliste, c’était beaucoup en vertu de la folie sanguinaire dont il était atteint; c'était souvent aussi pour, à la faveur des tourments, en usant l’énergie du patient, en dissociant ses facultés, en brisant sa volonté, lui arracher une confidence, un lambeau de ce secret qu’il était censé dé-

pouvoir de l’absoudre de toutes ses fautes); et d’autre part que le milieu au nom duquel ils agissaient était tenu pour la moralité même puisqu'il était la source d’où dérivaient le bien et la lutte contre le mal. Aussi, les actes par lesquels était réprimée l’hérésie furent-ils, pour les consciences qui n’y participaient pas, les plus manifestement criminels, et, à leurs yeux, engageaient le plus nettement la responsabilité de leurs auteurs. Il est vrai, pourrait-on objecter à cette extension de la pensée de Tarde, que ni les juges ni leur milieu n’étaient tout moralité.

(Voir Gabriel Tarde. — La Philosophie pénale, p. 154. Masson, Paris, 1891). ;

tenir, un lambeau, ou la totalité. Peut-être cette violation des consciences est-elle, de toutes ses erreurs et de toutes ses vexations, ce que ses ennemis ne lui ont pardonné jamais.

Concluons. Sur cette troisième ligne de faits, nous voyons se confirmer ce que, sur les deux autres, noùs avions dégagé de l’expérience superstitieuse. A la source des pratiques qui découlent de la superstition, on découvre la magie : cette tension de l'être pour obtenir, au moyen de forces surnaturelles, et en les contraignant à donner leur concours, ce que, par les voies de la causalité naturelle, on ne serait pas sûr de réaliser. Comme nous le verrons, la religion sociale, statique, a les mêmes origines que la magie, et implique une fonction spéciale, la faculté fabulatrice donnée d’ailleurs en même temps que lintelligence au sein de l’espèce humaine. De sorte que, si elle la condamne, c’est à titre de rivale, qu’elie voudrait absorber en elle pour exercer seule, une

(36) Cela n’est pas douteux en ce qui concerne Jeanne d’Arc. Chez ces hommes d’Eglise, qui faisaient semblant de ne poursuivre en elle que des œuvres démoniaques, il y avait aussi l’éblouissement que leur causaient les témoignages évidents des forces surnaturelles qui l’inspiraient, qui l’animaient et l’illuminaient. On sait que les pratiques religieuses, lorsqu'elles sont vivantes, tendent à la communion de l’âme individuelle avec Dieu: lorsqu'elles sont seulement des imitations, elles n’y aspirent pas moins. Dans un cas comme dans l’autre, cette communion est rare, et elle se produit surtout quand on ne la cherche pas. Partout où elle se laisse voir, deviner, elle suscite donc contre l’élu, de la part des autres, moins une admiration que de la défiance alimentée de colère et d’envie. La convoitise haineuse qu’engendrent les trésors de ce monde n’est qu’une ombre auprès de celle qui s'attache à la possession des Trésors spirituels. C’est la Lumière divine, et la force divine qui étaient manifestement dans Jeanne que ces Puissants de l'Eglise lui enviaient terriblement, qu'ils ne lui pardonnaient pas, et que, par tous les moyens, ils essayèrent de lui ravir. Nous sommes bien fondé à raisonner ainsi, puisque vingt ans après sa mort son procès fut cassé par l’autorité spirituelle qui avait institué l’Inquisition, et que, par cette inême autorité, non seulement à cause de ses actes, mais en raison de sa conduite et de ses réponses à ses juges théologiens, elle a été rangée parmi les Saints.

C’est dans des conditions analogues qu’a eu lieu un autre procès inquisitorial célèbre à juste titre, et qui fut conduit à Rome même « devant le plus haut tribunal de l’orthodoxie, devant & quatre cardinaux représentants directs du Souverain Pontife » : celui de Cagliostro.

D' Marc Haven. — Le maître inconnu, Cagliostro. Etude historique et critique sur la Haute Magie, pp. 249 et suivantes).

souveraine domination, La religion pure, au contraire, c’est autre chose, Nous en parlerons plus tard. Mais sur quoi nous devons insister encore une fois, c’est sur le problème que soulèvent ces crimes de sorcellerie et d’exorcisme. En effet, si la superstition tire son origine de ce qu’elle était nécessaire pour remédier aux défauts ou aux dangers de l’intelligence, et assurer au primitif, dans un monde inconnu de forces souvent hostiles, cette quiétude et cette protection sans lesquelles il lui eût été difficile, sinon impossible, de durer et de progresser, comment a-telle pu devenir, contre lui-même, contre sa propre sécurité, contre ses intérêts, une cause presque permanente d’une si effrayante criminalité ?

Il nous reste à considérer une dernière ligne de faits : ceux relatifs au sacrifice. Sous un de ses aspects extrêmes, il ne se distingue guère de ces superstitions les plus basses que nous avons sommairement examinées dans les paragraphes antérieurs, et qui, surtout dans les sociétés inférieures, sont toujours chargées plus ou moins d’une virtuelle criminalité; sous l’aspect opposé, nous le trouvons associé aux formes les plus élevées de la mentalité religieuse la plus pure. De tous les cas que nous offre l’expérience, c’est certainement ie plus complexe, le plus mystérieux. Peut-être est-il le plus important : celui qui, convenablement observé et approfondi, si l’on parvenait à en pénétrer le sens, à découvrir la tendance originelle d’où il découle et qui continuerait d'agir en lui, puis à la suivre jusqu’au bout, conduirait au cœur de la vie et pourrait nous livrer une partie de son secret °?.

(37) Que l’on veuille bien comprendre pourquoi nous traitons, dans cette ligne de faits, seulement du sacrifice volontaire, celui qui, de la part du sujet, se confond avec l’expansion et le don de soi. Celui qui, au contraire, est involontaire, subi, nous ne Île séparons pas essentiellement du crime de sorcellerie. Il en a tous

Envisageons-le, de préférence, dans lintérêt de notre étude, tel qu’il apparaît chez les vrais mystiques. Si grands qu’ils fussent, il importe de ne pas oublier ce qu’ils pensaient d'eux-mêmes; ils ne sont toujours que les essais imparfaits d’un immense effort pour ressembler à un Modèle qui ne pouvait qu'être imité, qui dépassait d'avance le meilleur, le moins imparfait de ses disciples, infiniment. Cette réserve faite, qui leur sembierait à eux bien trop discrète et trop timide, que sont-ils ? Quelle idée nous faisons-nous d'eux quand nous entrons dans leur intimité ? Avant tout, ils sont un élan, un élan créateur qui, loin de s’accrocher aux obstacles qu’il rencontre, de s’arrêter dans sa matière, les emporte avec lui victorieusement. Le monde physique, la réalité sociale, résistent aux tentatives pour les modifier, pour les modeler; ils se dérobent, ils se révoltent, ils se comportent comme s’ils avaient une conscience capable de se dresser devant des personnalités; ils obéissent à des lois immuables qu’ils opposent invariablement aux empiètements de l'esprit. Aux mystiques, au contraire, ils ont l’air de céder sans difficultés. Dans leur conduite, dans leurs efforts de réalisation, ils se heurtent à des nécessités extérieures, subissent des contraintes, rencontrent même des horizons fermés, et des limites à leurs regards comme à leurs intentions; à cet égard, ils ne font pas exception à toutes les relativités humaines. Mais ils se trouvent devant les problèmes de la vie dans la même

les caractères. Par exemple : les sacrifices humains. Sans doute s’accomplissent-ils dans un milieu de rites, de mythes, de dogmes qui constituent la religion du groupe. Mais, alors même que la victime semblerait y consentir, (et il lui est impossible de s’y refuser, d’y échapper) la façon dont le sacrifice est accompli montre que le crime rituel ne diffère pas sensiblement du erime de sorcellerie; et dans ces conditions, la religion ne se distingue nullement de la superstition.

(Voir, sur les sacrifices humains, les nombreuses descriptions qui en sont faites par les différents auteurs, par exemple :

Westermarck. — L'origine et le développement des idées morales. Payot.

Loisy. — Le sacrifice.

Eric Thompson. — La civilisation des Aztèques (entre autres la page 129, Payot, Paris, 1934).

attitude que les mathématiciens de génie devant ceux qu’ils posent et résolvent simultanément par le mouvement indivisible de leur logique créatrice. Les mystiques sont un élan qui passe, une pensée qui dans un même comportement se conçoit et se réalise, une foi qui s’incorpore comme naturellement aux faits *. Mais cela ne suffit pas encore à les définir. Les grands réalisateurs du monde, même quand ils se vouent entièrement à une cause, tout en se dépensant au dehors pendant qu’ils matérialisent leurs idées, restent néanmoins plus ou moins dépendants d'eux-mêmes; ils ne cessent pas d’être en quelque manière prisonniers de leur nature; ils continuent de tenir à leur moi et d’opposer à l’univers leur propre identité. Si l’on pouvait, mieux que par les sens et par une attention toujours superficielle, les voir en train d’agir, on serait souvent surpris de constater qu’ils impriment leurs conceptions, et leurs désirs sur les choses et sur les êtres dans un geste, dans un comportement de possession. En se donnant à la société, aux événements, à leur profession, à leur idéal, ils ne se détachent pas d'eux-mêmes pour s’y perdre; au contraire, ils les attirent plutôt à eux pour les accaparer, pour les absorber. Et de là, vient qu’à servir ils s’agrandissent; ils se sont enrichis de tout ce qu’ils paraissaient avoir abandonné. Les mystiques, eux, sont des humbles de cœur et d'esprit; ils le sont sans le vouloir, sans le savoir, souvent en s’accusant d’être le contraire; ils sont l’humilité

(38) « Le mystique parvient à la certitude béatifique et s’y « installe. Le mysticisme est un procédé pour franchir les diffi- « cultés intellectuelles ow sentimentales qui chargent de leur « poids l’existence du croyant ou bien une attitude naïve qui les « ignore. Dans l’unification de la conscience disparaissent toutes « les particularités à travers la complication desquelles se pour- « suit et se construit la foi ordinaire. Le sujet y subit la con- « trainte de l’objet. Le plein don de soi-même à la contemplation « efface et abolit tous les intermédiaires, cultuels, dogmatiques, « sentimentaux. Mais la plupart du temps, un pareil état est « complexe et construit, et suppose un travail antérieur et une « réflexion en retour. La vie est franchie d’un élan, mais on y « retombe, et l’on revient à la et intellectuelle. L’in- « telligence encadre, prépare et justifie ». ;

(H. Dern oie La Pie et la foi, p. 247, Alcan, Paris, 1922).

même, celle qui ne se reconnaît pas. C’est avec leur corps qu'ils se meuvent, avec leur cerveau qu'ils pensent, avec leur cœur qu’ils aiment; ils conservent leur individualité; ils savent s’observer, s’analyser avec la plus grande objectivité. Pourtant, quand ils œuvrent, ils ne se distinguent pas de leur objet; ils se confondent avec lui, au contraire, ils s’y perdent, ils s’y abîment, ils s’y recréent. Cela, parce que cet objet, ils le transfigurent, ils y voient une création de Dieu, un reflet de Dieu, une expression sensible de Dieu, et que, dans chacun de leurs actes, dans chacune de leurs pensées, dans chacun de leurs états, ils réalisent dans toute la mesure possible lunion de l’homme avec Dieu. Ce n’est là, bien sûr, qu’une interprétation idéale, une sorte de limite à laquelle ils aspirent continuellement sans jamais l’atteindre, Dieu étant quand même le Tout, l’Absolu, l’Infini, le Parfait. Mais peu importe; ils définissent le mieux une des tendances naturelles, primitives, par quoi se manifeste à nous une des directions, une des intentions essentielles de la vie.

Quand nous essayons de remonter à sa source, soit en parcourant en sens inverse la route suivie vers nous par le Temps, soit en régressant au fond de notre être, à travers ce que nous sommes devenus par l’action de la société sur nous, vers ce que nous sommes de par notre véritable nature, comment nous apparaît la vie ? Quelle est la signification, la portée de son acte créateur de l’espèce humaine ? Au point de vue physique, elle est une force qui pénètre une masse matérielle et qui lui imprime une forme, qui lui impose une nouvelle organisation. M. Bergson aime à se servir, pour le faire comprendre, d'images telles que celles de la main qui plonge dans la limaille de fer, ou du pied qui, sous le poids du corps, pendant le court instant d’un arrêt découpé sur un mouvement, s’enfonce dans la terre ou dans le sable. Mais que sortirait-il de là sinon un nouvel arrangement de molécules matérielles, un nouvel ordre des corps ainsi obtenus les uns par

rapports aux autres, une nouvelle série de phénomèênes physiques ? En réalité, il y avait plus que cette force dans cet acte initial de la vie, et dans ce milieu qui était pénétré par son élan; il y avait encore autre chose que ce que nous entendons généralement par matière. Puisqu’il doit y avoir au moins autant d’être dans la cause que dans ses effets, il fallait bien qu’il y eût en eux, au moins virtuellement, toute la perfection mécanique de l'instinct des animaux, surtout des insectes, et toute la perfection indéfinie de la pensée créatrice de l’homme de génie. Mais nous n’obtenons encore, par là, que de lointaines approximations de ce que nous cherchons. Pour nous en faire une idée plus précise, il n’y a pas d’autre moven, semble-t-il, que de considérer ceux des êtres appartenant à notre expérience, et dans lesquels la vie se réalise le plus à l’opposé de tout le monde matériel : ce sont précisément les grands Mystiques.

Considérons leur conduite. Ils sont, disions-nous, au plus haut point capables d'activité concrète; ils possèdent un sens extraordinairement éveillé du réel. Nous ne parlons pas, évidemment, de ceux qui se sont voués à la vie contemplative, et qui, à cause de cela, sont moins élevés que les autres, sont allés moins loin dans la vie spirituelle, car la contemplation, même si elle s’achève dans l’extase, reste toujours inférieure à l’action. Les mystiques réalisateurs, malgré leur sens pratique, leur adaptation supérieure aux contingences, aux conditions objectives de Paction, le progressif ajustement de leur comportement aux nécessités extérieures tenant à l’ordre des choses et à celui des consciences, n’en sont pas moins toujours immergés dans l'esprit pur. C’est d’ailleurs ce qui les rend si difficiles à comprendre * : cette sorte

(39) Un écrivain et conférencier contemporain, qui fut, en outre, lui-même, un Mystique, de la famille de ceux dont il sut si excellement parler, critiquait les définitions qu’on donne généralement du mysticisme, parce qu’elles n’en présentent qu’un aspect, pas toujours, rarement plutôt, l’essentiel : « Selon la philosophie

de dualité de nature et même d’existence, dualité qui n’est telle que pour nous, pour nos analyses, quand nous les interprétons du dehors, car en eux-mêmes, elle se réduit, elle s’évanouit en une parfaite, en une constante, en une foncière unité. Sous le premier de leurs aspects, celui qui est saisissable, traduisible dans le langage social et qui s’insère facilement dans les catégories de la pensée et de l'être, ils ont de grandes ressemblances avec la plupart des hommes d’action, ceux qui conçoivent de vastes desseins, qui savent les vouloir et qui peuvent les accomplir; sous le second aspect d'eux-mêmes, au contraire, ils fuient les regards observateurs et perspicaces, ils se dérobent aux indiscrétions, ils sont gênés de toute manifestation trop sensible, trop évidente de leur vie qu'ils veulent toute intérieure et qu'ils aiment garder secrète, moins dans une attitude calculée, réflechie, que dans la spontanéité de leur âme, peutêtre parce que, dans cette partie de leur existence, ils se savent inexprimables, peut-être aussi parce qu'y abimant leur individualité dans l’Immensité qui les emporte, ils n’attachent à leur personnalité, même illuminée, même transportée par leur foi au delà

« officielle, dit-il, c’est une sorte de contemplation dans laquelle « l’être humain s’unit à Dieu par un procédé incompréhensible. « Selon la théologie, c’est une connaissance intuitive accomplie « dans le silence des opérations rationnelles de l’entendement. « Selon lPétymologie, tout système dont les méthodes et les ré- < sultats sont secrets est un mysticisme: dans ce cas, tous ceux < qui pensent où agissent dans les régions extraordinaires de la « conscience seraient des mystiques. Ces définitions sont trop « larges; le vocabulaire philosophique de la langue française « manque de précision. Religiosité, idéalisme, spiritualisme, eso- « térisme, transcendantalisme, occultisme, magisme, hermétisme, « psychisme, (héosophie, kabbale, gnose, soufisme, ne sont pas « des expressions synonymes entre elles, et surtout ne sont pas « des termes équivalents à mysticisme. On peut considérer comme « mystique tout homme, qui, à quelque religion qu’il appartienne, « se rattache à Dieu seul, faisant abstractioh de toute créature, « el consacrant toutes ses forces à l’accomplissement de la vo- « lonté du Père La vie mystique conduit directement aw plan & Divin, au royaume de la Miséricorde et de l'Amour; et l'air « qu'on respire en la parcourant vient en droite ligne de ces « mêmes éternels horizons. »

(Voir Sédir. — Les Forces mystiques et la conduite de la vie.

Le Mysticisme, 1" partie, p. 18 et 19. Bibliothèque Beaudelot, Paris, 1926).

d'eux-mêmes et des autres, qu’une importance secondaire. Ce que l’on sait d'eux se réduit ainsi, en somme, à fort peu de choses. Quelquefois on entrevoit autour d’eux une sorte d’« aura » que les peintres n’ont pas manqué d’esquisser dans leurs portraits de saints; on éprouve, en les approchant, dans des minutes rares, mais dont le souvenir ne se perd jamais, le sentiment d’être inondé d’un rayonnement fluidique qui s’exhale de leur personne, cependant si simple, presque ignorante de ce qui se passe; ensuite, on se sent plus fort, devenir meilleur, on ne réagit plus comme auparavant aux êtres et aux événements; on a subi, sans nuls moyens extraordinaires, sans visions, sans paroles marquantes, sans nuls gestes rituels, une véritable métamorphose; on ignore comment, mais ce dont on est certain, c’est qu'on le leur doit. Ils n’en deviennent, bien malgré eux d’ailleurs, que plus mystérieux. Leur conduite, comme leurs pensées, leurs sentiments et leurs paroles, témoignent ce mélange harmonieux de ces deux natures qui, en nous, seraient contradictoires et s’excluraient l’une l’autre : la première, entièrement tournée vers le ciel, vers l’au delà, toujours en train, semble-t-il, de transcender le monde, comme si elle ne lui appartenait en aucune façon et ne tenait rien de lui; la seconde, tellement préoccupée du réel, d’en cultiver tous les champs, d’y faire pousser les moissons, et en abondance les fruits, qu’elle a l’air d’ignorer et même de refouler la précédente, se méfiant du rêve et lui préférant toujours l’action. Sur ce terrain de l’action, comment se comportent-ils ? Ils sont capables de réflexion, mais encore plus de spontanéité; ils sont prudents, mais ne connaissent pas l’hésitation; ils possèdent une certitude qui enveloppe toutes les conditions du problème à résoudre, et leur décision, malgré le temps nécessaire à la préparation, a quelque chose de la sûreté de l'instinct; elle est un élan qui atteint droit son but. Mais l'essentiel d'eux-mêmes nous échappe encore. Car enfin, s’ils sont toujours tendus dans une

volonté d’agir, ce qu’ils font, ce n’est pas n’importe quoi; ils n’obéissent pas, dans ieur soif de réalisation, aux préoccupations qui meuvent ordinairement les hommes; ils mettent, comme eux, de la passion dans toutes leurs entreprises; mais ces entreprises, si divers qu’en soient les objets, ont toutes un caractère commun, par quoi elles se distinguent des œuvres humaines auxquelles préside l’esprit du monde : en effet, elles sont toutes inspirées par lamour du prochain .

Qu'on ne s’y trompe pas. Toutes les institutions, même religieuses, à mesure qu'elles grandissent, qu’elles étendent leur influence, qu’elles augmentent leur domaine, peuvent dévier de leur élan originel, et finir par s'attacher aux moyens plus qu’à leurs fins véritables. Mais alors elles ne relèvent plus du mysticisme pur qui se trouvait à leur naissance. Les vrais mystiques, précisément, ceux qui poursuivent leur mission au milieu des hommes, en fonction de la nature et de la société n’ont jamais d’autre but, d’autre stimulant, d’autre principe d'activité que lPamour d'autrui. Amour dans lequel on pourrait discerner toutes les inclinations, mais qui les dépasse; il est rempli, il est inondé de compassion pour les misères humaines, mais il transcende même la pitié. Il est l’amour total, le seul peut-être dans lequel s’évanouisse toute distinction entre le sujet et l’objet. Comme nous le verrons, c’est parce qu’ils ont été capables, non en imagination, non en paroles, mais en actes, d’un tel amour, que la conscience humaine a pu elle-même briser le cercle de lindividualité, et que la raison a pu concevoir une fraternité universelle. Tout s’opposait à ce que la

(40) Il existe une méthode de savoir par laquelle la con- « naissance est instantanée, une religion sans rites, par laquelle &« l’homme se relie immédiatement au Père, une initiation inac- & cessible, mais transmissible gratuitement, qui nous revêt du « pouvoir suprême : se faire écouter de Dieu Une lumière si- « lencieuse, invisible, mais inextinguible, mais innombrable, « s'offre à qui veut la saisir et en éclairer les ténèbres de son « propre cœur, celles des abîmes, celles des firmaments. Cette

« lumière adorable est l’Amour; et le mysticisme est la science de &« l'Amour ». Sédir. — Les forces mystiques, p. 20.

pensée s’élevât jusqu’à l’idée d’Humanité, tellement était évidente la diversité des individus au sein des groupes, et l’opposition entre les groupes ennemis les uns des autres, poussés à s’entre-détruire par le souci primordial de leur propre conservation. Cet idéal moral, ce sont les mystiques qui l’ont apporté sur la terre, parce qu’ils en étaient la vivante réalisation. Remplis d’un tel amour du prochain, amour qui n’était pas en eux distinct d'eux-mêmes, mais qui se confondait avec eux, qui était essentiel à leur nature, comment leur existence n’eüût-elle pas été un perpétuel don de soi ? Aimer et se donner, quand il s’agit d’eux, ne font qu’un. Vus du dehors, leur conduite est un sacrifice : ils renoncent à leurs désirs propres, à leurs affections, aux fruits de leurs labeurs, même à l’usage de leurs dons, de leurs facultés, même aux bénéñces de leurs mérites. Mais à leurs yeux, ce n’est jamais une perte qu’ils consentent, une diminution de soi qu’ils subissent; ils se dépouillent en autrui naturellement, mais ne le sentent pas; car ils sont la vie en action, en continuelle puissance d’expansion #; ils sont un élan qui se réalise et qui passe, qui les emporte toujours plus loin, au delà de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont, au delà de tout.

Or, ils re sont pas des supertitieux. Ils ont l’âme, nous dirions même les yeux, les oreilles, les sens pleins de l’invisible . On dirait qu’il leur suffirait

(41) « Tout l’immense dispositif de l’univers, les innombrables « mouvements de la Nature, les travaux de tous les êtres vi- « sibles ou invisibles vont vers un seul objectif : la synthèse, « l’harmonie dans l’unification totale. Pour le genre humain, « cette harmonie se nomme la fraternité. Le genre humain étant « le cœur de l’univers et le pivot par lequel Dieu se communique « à toute l’immense machine, on comprend que l’amour frater- « nel soit l’unique moyen, nécessaire et indispensable d’une part, « suffisant et complet d’autre part, pour ramener à Dieu le grand « enfant prodigue qu'est cet univers. Pratiquement, tout en re- « vient à la charité. Le sacrifice ne sera parfait que s’il devient « charité, c’est-à-dire don de soi, volontaire, libre et généreux ». Sédir. — Le Sacrifice, p. 52, n° 535 de la « Bibliothèque des Amitiés Spirituelles », Editeur Albert Legrand, Bihorel-les-Rouen,

(42) Voir : la « Légende dorée », de Jacques de Voragine; les « Fioretti », de St-François d’Assise; les vies de Ste Jeanne d’Arc,

de relâcher un instant la tension de leur volonté les reliant à la terre, pour qu'aussitôt ils fussent en plein ciel. Mais dans cette intime et continuelle participation à l’au delà, il n’y a aucane place pour la superstition. Encore ici, il ne faut pas se laisser égarer par les apparences. Pour la plupart de ceux du moins que l’on connaît, ils appartiennent à une Eglise, ils y sont nés, ils y ont grandi, ils en ont adopté les mœurs particulières, les habitudes, les traditions, les pratiques, les prières, les sacrements, les vérités; ils ont adopté tout cela en bloc, ne distinguant pas l'essentiel de laccidentel. C’est, pour eux, le chemin; et, quand on veut marcher, on prend le chemin tel qu’il est, tout entier; le fait même qu’on y avance, emporté par un élan vers le but qu’il faut à tout prix atteindre, empêche de l’analvser, d'y faire des distinctions. Et puis, tout s’évanouit, tout se consume, ne l’oublions pas, dans le feu de la charité. Donc, quand ils se conforment, sincèrement du reste, aux rites traditionnels, qu'ils accomplissent les gestes qui accompagnent la manifestation réglée des croyances dans cet immense organisme qu'est leur Eglise, et dont ils prennent tout indivisiblement, ils ne ressemblent qu’extérieurement aux autres fidèles dans la participation au culte commun : en eux, c’est la religion pure. Et cela, croyons-nous, est d’une importance capitale.

Nous avons dit, en effet, sommairement sans doute, mais en attendant d'y revenir, qu'à l’origine des temps humains, le primitif avait dû nécessairement être muni d’une fonction spéciale dont l'exercice, accompagnant celui de l'intelligence naissante, perinettait, par Ja fabrication de représentations, d'images, d'êtres non calqués sur le réel, le dépassant, le dominant quoique se mêlant à lui, de compenser les dangers d’une connaissance positive des choses à la fois insuffisante et capable, en se développant peu (notamment ses réponses sur sa vie intérieure au cours de son

procès dans l’ouvrage déjà cité de Mlle Amiet), de Catherine de Sienne, du Curé d'Ars (Abbé Vianney), etc.

à peu, d’épouvanter ses pas. Non plus que dans l’organisme, les fonctions cérébrales, quoique ayant un rôle distinct, ne sont séparées les unes des autres ni données à part, dans l’organisation naturelle de l'esprit cette fonction fabulatrice, quoique ayant un rôle bien spécial à remplir, n’en est pas moins solidaire de l'intelligence, a été créée en même temps qu’elle, dans l’unité de Pacte indivisible, d’où est sortie l’espèce humaine. C’est de cette fonction, à laquelle M. Bergson a donné un nom, que serait née la superstition; pas toute cependant. Si rien d'autre n’était intervenu, les croyances superstitieuses n’auraient pas dépassé les limites et l’importance du rêve; elles fussent restées des rêveries agréables par lesquelles eût été adoucie un peu l'existence rude des hommes des premiers temps; les pratiques n’en seraient pas sorties, car elles auraient été refoulées par les exigences de l’action. Ce qu’il fallut, en outre de la fabulation, pour que les productions de cette sorte d’instinct virtuel eussent la force de s'implanter dans le réel lui-même, ce fut la magie, la magie qui, elle-même, était innée, qui était l’espèce humaine créée par la vie universelle, et enveloppant d’avance, par la puissance indéfinie de son désir, tout l’univers. Or, chez les vrais mystiques, pas de superstition, et non plus pas de magie.

En ce qui concerne le premier point, nous sommes porté à en induire que chez eux, l'intelligence n’était pas semblable à celle qui se trouve, dans l’immense majorité des cas, chez les autres hommes où, nous le savons, elle s'oppose à l'instinct. Elle y existe sans doute, mais en tout cas, elle n’y comporte pas les dangers pour lesquels était nécessaire la collaboration de la faculté de fabulation. En effet, on a remarqué que, si paradoxal soit-il au premier abord, les grands mystiques ne sont pas de vrais imaginatifs, au sens que nous donnons généralement à ce mot; ils sont des intuitifs, et ce n’est pas la même chose. De même, ils possèdent, comme tout le monde,

les fonctions de jugement et de raisonnement; ils sont capables de cette connaissance progressive que poursuivent les philosophies, et même de science, où ils réussirent quand ils s’en mêlèrent. Mais ce n’est pas leur voie familière, celle qu’ils découvrent, et où ils s'engagent spontanément, vers la vérité. Ils procèdent plutôt, dans ce domaine comme dans celui de Paction, à la manière de l’instinet : en effet, ils ont l’air de posséder d'avance l’objet au-devant duquel se dirige leur esprit #. Quand on peut les observer de près, on est tout surpris de constater qu’ils semblent savoir avant d’avoir appris; ce qu'il y a de sûr, c’est qu'ils ne tiennent nullement à paraitre intelligents ni savants; ils s’en passent très volontiers; ils ne consacrent à ces curiosités humaines que le moins possible de leur temps et de leurs forces. C’est donc qu’à leurs yeux, le sens de la vie

(43) Insistons bien sur ce point. Ce qui distingue les Grands Mystiques, les vrais, c’est qu’ils ne poursuivent plus la vision de Dieu ou de son Royaume; ce ne serait là qu’une illusion, qu’une chimère répondant à des aspirations humaines, mais qu'ils ont transcendées. Qu'est-ce, en effet, qu’une perception, auprès de la possession ? L'image, même intérieure, implique toujours une dualité; ils vivent dans l’unité de la communion. Pourquoi chercheraient-ils en dehors d’eux Celui qu’ils sentent présent en euxmêmes, puisqu'ils l’ont déjà trouvé! C’est pourquoi il semble bien qu’à eux ne s’applique pas ce qu’a écrit, d’ailleurs avec tant de profondeur, M. Brunschwicg. « La question se pose, dit-il, «< perpétuellement, de savoir s'ils ne s'arrêtent pas à mi-chemin, & retenus par le préjugé matérialiste des facultés à un stade & d’& abstraction sentimentale », selon l'expression de M. Dela- « croix. Par là s’expliquerait qu’à mesure qu’ils semblent sap- € procher du sommet auquel ils aspirent, l’expérience psycholo- « gique dont ils se réclament pour s'assurer de soi nécessairement & les abandonne, Il leur faudrait la conscience de leur incons- & cient, et la contradiction demeure insurmontable. La vision qui « devrait être une présence, demeure un idéal rétrospectif qui & s'échappe à lui-même, qui sera tenté de chercher au dehors des « preuves, Sans même faire intervenir l’inquiétude d’orthodoxie, « on voit, dans tous les pays et dans tous les temps, l’élan vers € la spiritualité pure s'accompagner d’un appel aux puissances < surnaturelles, qui, brusquement, la fait retomber dans la ma- « gie ». L. Brunswicg. — De la Connaissance de soi, p. 75. Les grands Mystiques ne se réclament de rien du tout, ils n'aspirent à aucune illuminaion, ils ne tombent jamais dans la magie. Ils prient, mais leur prière est pure, parce qu’ils ne demandent rien pour eux-mêmes, mais seulement pour leurs frères dont ils connaissent les besoins; si, parfois, dans leur humilité, ils ressentent de la crainte, c’est celle de perdre Dieu, Tant qu’ils le possèdent, qu'ils se confondent avec lui, ils ne s’élancent pas vers la spiritualité pure qu’ils pourraient ne pas atteindre, ou ne réaliser qu'à demi; ils y vivent perpétuellement,

est ailleurs, que la raison d’être de l’homme sur la terre déborde ‘infiniment le champ des philosophies et des sciences, et que du moins en ce qui les regarde eux, personnellement, il y a autre chose de plus important à faire. Cette autre chose, elle est précisément condensée dans leur amour du prochain. Ils ne cessent pas de sentir l’humanité malade et le plus digne de pitié, ayant le plus urgent besoin d'aide, de secours quand elle oublie sa misère dans les plaisirs. Nous disions que leur comportement naturel est celui de la charité active, celui d’un continuel don de soi. Leur amour ressemble beaucoup à celui des véritables mères pour leurs enfants. À elles, ne demandez pas comment le monde s’est formé, comment naissent et meurent les sociétés, quelles sont les lois de la nature; elles s’y intéresseront, pourtant, dès que ces matières de l’intelligence et les progrès des sciences auront une influence directe, immédiatement saisie, sur la vie et le bonheur de leurs petits. Leur attention ne connaît pas de distraction; leur sommeil même est vigilant; leurs journées et leurs nuits sont toutes consacrées à leur tâche qui est de les nourrir, de les vêtir, de leur apprendre à marcher, à parler, de les initier aux mille exigences de l’action dans le milieu social où ils sont engagés; et ce devoir, qui les absorbe toutes, n’est pas extérieur à elles, il ne s’ajoute pas à leur vie personnelle; il se confond avec leur être, il les définit entièrement : elles sont leur amour, et leur amour, c’est le don continuel de soi. Ne dites pas qu’elles se sacrifient; elles ne vous entendraient pas; celles qui emploient ce mot ne pratiquent pas véritablement la chose; elles sont dans la voie de l’imitation, leur conduite relève de la contrainte, puisque l’ordre moral est distinct de leur volonté. Les vraies mères ne font qu'un avec leurs enfants, après la naissance autant qu'avant; aussi se donnent-elles à tout moment, complètement, et cela naturellement, joyeusement, sans même le savoir. Et si le petit est malade, elles sont malades, et s’il meurt, elles en meurent, ou ne

poursuivent plus ensuite qu’une existence larvée. En cela, elles ressemblent aux grands mystiques. Il y a pourtant entre eux une différence, qui apparaît peu, mais qui est considérable relativement à l’objet de notre étude : c’est qu’une mère, lorsque lintérêt ou surtout l’existence et le bonheur de son enfant sont en jeu, est prête à tout, même à perdre toute foi et tout bon sens. Tout se passe comme si l’état d’indistinction où elle le possédait en elle avant la naissance survivait à la séparation de leurs corps. Aussi continue-t-elle, conformément à ce comportement organique ancien, à aspirer, à vouloir, à puiser, par un droit qui va de soi, dans la nature, tout ce dont il a besoin non seulement pour exister, mais pour grandir, pour s'épanouir le mieux dans l’espace et s'étendre le plus dans la société. Aussi soumet-elle le monde entier, ciel et terre, à cette expansion, à cet accroissement. Dans cette attitude maternelle, on discerne aisément les caractères essentiels de la magie.

Les mystiques, au contraire, ne font pas de magie. Personne ne doute qu’un Cardinal de Richelieu ne relève nullement du mysticisme. Si, cependant, sa qualité d'homme d’Eglise et son incroyable capacité de réalisation pouvaient faire illusion sur ce point, il suffirait, pour se détromper, d'évoquer sa volonté de puissance qui prétendait subordonner tout à ses desseins, volonté telle qu’il était avide non seulement des moyens humains de dominer, mais encore des secrets occultes qu'il aurait dérobés sans scrupules, même à l'encontre des commandements de la morale et de sa religion, Ce qui caractérise les mystiques, lorsqu'on les confronte avec les autres hommes, c’est leur huimilité, une humilité qui n’est pas consciente d’ellemême, qui ne se contemple pas, qui ne se reconnaît pas; autrement, elle risquerait bien d’être une attitude artificielle de feinte modestie, Elle est sincère, elle est au delà de la sincérité, car elle consiste, avant tout, en ce qu'ils ne sont pas prisonniers de leur individualité; leur moi se comporte dans leur conduite

comme s’il n'existait pas; il se confond avec celui du prochain immédiat ou lointain, leur personnalité se fond dans l’humanité qu’ils portent toute en eux: et cette absorption continuelle et naturelle de leur personne, de leur conscience, de leurs sentiments, de leur volonté dans l’universel humain, c’est un miracle accompli par leur amour : leur amour pour Dieu qui ne se distingue pas de leur amour pour tous les hommes et pour toute sa création. Le comportement essentiel de la magie, auquel sont dûs l’extraordinaire, l’indéfini développement des croyances et des pratiques superstitieuses, et leur déviation dans le sens de la criminalité, leur est, ne pouvait pas ne pas leur être étranger.

S'il en est ainsi, ne serions-nous pas sur la voie où il conviendrait de chercher la solution du problème que nous avons été conduit à nous poser ? La question était de savoir, en effet, comment la même expérience contient d’un côté des faits témoignant dans l’homme un certain sens du divin, du parfait, du Bien, des aspirations vers des fins idéales, dépassant indéfiniment le niveau des buts que poursuit la conduite utilitaire, des sentiments, des besoins même de charité, de compassion, de fraternité, d’amour capables de surmonter les montagnes et les rochers de l’égoisme, et d’engendrer des dévouements allant jusqu'au don de sa vie pour le bonheur d'autrui, et d’un autre côté d’autres faits, non moins importants, non moins prépondérants que les précédents, et où l'homme apparaît le perpétuel ennemi de l’homme et c’est-à-dire de lui-même, dominé par des appétits sans mesure, par des passions sans règles, et par de véritables instincts de destruction compliqués par une naturelle et insatiable cruauté. La question était plus difficile lorsqu'on la portait, du domaine social, sur celui plus strictement délimité et défini des croyances et des pratiques dans lesquelles la ligne de démarcation est délicate à tracer entre la religion et la superstition. En effet, nous y avons vu le bien se

perdre dans l'étendue du mal, les pratiques bienfai-

santes envahies et débordées de tous côtés par celles qui devenaient des machines à fabriquer de la souffrance et de la mort, des instruments de destruction, des occasions pour les instincts de cruauté de se déchaîner sans contrôle, sans but, sans limite. Et nous nous sommes demandé comment cette fonction de fabulation, dans laquelle est déposée l’une des intentions de la vie et dont la raison d’être était de protéger l’homme, de lui rendre l’univers moins hostile, d'assurer ses premiers pas vers la connaissance moins incertains et moins dangereux, avait pu deveuir pour lui une source tellement inépuisable de l’un des plus graves, des plus redoutables des maux dont son existence est accablée, et qui résiste aux progres de la civilisation. Nous avons constaté que cette orientation vers la criminalité était dûe à la magie, à cette volonté de puissance dont les opérations magiques ne furent que des manifestations plus ou moins systématisées, et qui devenaient d'autant plus funestes qu’elles tombaient davantage dans l’automatisme, dans ce que nous avons appelé l'innovation dans l’inertie. Mais voici que, dans cette même expérience, s’est présentée à nous une autre sorte de faits : l'existence des mystiques qui, eux, sont à la fois exempts de toute superstition et de toute magie, et chez qui on ne trouve jamais rien de ces tendances qui conduisent les autres hommes, même les croyants, vers la criminalité. On n’a jamais découvert chez eux rien qui contredit leur charité, leur amour du prochain. Leur conduite est admirable, à cet égard, d’unité, bien qu’elle se déroule, elle aussi, dans le monde, qu'elle soit aux prises avec les résistances de la matière, et qu’ils partagent le sort des humains. En eux, la religion est pure, et c’est certainement une indication; leur existence même est un phare sur la route; elle éclaire en tout cas la voie sur laquelle nous pouvons espérer trouver la solution que nous cherchons.

Tels sont les deux points que nous devons maintenant reprendre et approfondir.

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