DE LA SUPERSTITION
A LA CRIMINALITE
Dans des sociétés complètes, où la mentalité collective, les mœurs, les catégories de la pensée et de l’action sont définitivement constituées, et même chez les plus avancées dans les voies de la civilisation, le passage de la superstition bienfaisante à la criminalité, au moins virtuelle, se fait fatalement, en vertu d’une logique non abstraite d’idées, maïs concrète de réalités, celle des choses sociales, en même temps que celle de la nature humaine. Nous verrons qu'il ne faut pas prendre le mot de superstition dans le sens étroit qu’il comporte, en effet, exclusivement lorsqu'on l’applique aux primitifs. Chez les peuples modernes, où les individus ont appris à penser, et sont plus ou moins conscients d’eux-mêmes, la croyance, qui semble perdre du terrain sur un point, le regagne largement sur d’autres, et peut-être les hommes sont-ils le plus passionnément et le plus aveuglément superstitieux dans le domaine des idées ou des institutions qu’ils ont conçues le plus rationnellement.
Ce passage soulève moins de contradiction quand on l’exprime sous la forme modérée qu’a employée fort heureusement M. Raoul Allier, à savoir de « la défense à l’agression » !. L'expérience quotidienne, même dans les milieux les plus policés, composés d’honnêtes gens, prouve que l'offensive succède immédiatement au sentiment même fugitif et vague d’un danger possible; elle le suit si rapidement qu’on
(1) Ces termes de défense et d’agression, que M. Raoul Allier a utilisés dans son étude sur le passage de l’une à l’autre, avaient été déjà employés par le D' Mauchamp qui répartissait les faits de sorcellerie en deux catégories : ceux qui relevaient de « la sorcellerie défensive », et ceux qui appartenaient à « la sorcellerie agressive ». Ê
(Voir D' Mauchamp. — La sorcellerie au Maroc, ch. VII, p. 213).
pourrait se demander si elle ne le précédait pas. Evidemment, les règles qui président aux relations sociales, une certaine teinte de moralité, qu'a patinée le temps, sur les caractères et sur les conduites, des communautés d'intérêts, une parenté d'éducation masquent les véritables comportements et refoulent dans beaucoup de cas la spontanéité. Mais lorsqu'on va au fond des choses, que l’on regarde au fond des êtres, et qu’on les saisit dans leurs attitudes, soit d’automatisme, soit de personnalités volontaires, on ne tarde pas à s’apercevoir que leur comportement normal est celui de lagression. Quant aux peuples, ce n’est même pas discutable. Les problèmes d’ailleurs qu’ils ont à résoudre sur le terain des luttes internationales sont singulièrement compliqués; les plus violents ne sont pas toujours maitres de leur jeu, et le recours à la force, en tout cas, ne signifie rien. Mais, même lorsqu'ils savent donner à leur volonté de puissance, à leur élan de conquête, les apparences d’une sécurité qui se défend, qu'on les suive attentivement dans le labyrinthe de toutes leurs entreprises, et l’on reconnaîtra que, jusque dans la paix, ils attaquent continuellement.
Il s’agit de montrer, (bien que lexpérience sommaire que nous avons examinée y suffise déjà), que les faits se passent de la même manière dans le domaine de la superstition.
Considérons d’abord les croyances et les pratiques religieuses, et de préférence celles de nos sociétés européennes; elles sont plus faciles à saisir; elles dépendent, au contraire des pratiques superstitieuses proprement dites, de vastes institutions où les idées sont nettement circonscrites et solidairement établies, où les conduites sont uniformément réglées, où le subjectivisme quel qu’il soit a peu de part. Enfin les relations de l’homme avec Dieu n’y sont pas abandonnées à l'imagination ni au gré des fidèles; elles aussi sont affaire de dogmes et s'imposent catégoriquement. Or, le comportement qu’'impose la religion a pour but la fusion de la volonté personnelle avec
la volonté divine, la communion parfaite entre la créature et son créateur, pour condition l’accomplissement des devoirs envers le prochain, et une certaine pureté d'âme, en même temps qu’une droiture d’intention, enfin, pour moyen, la prière préparée, soutenue, éclairée par la méditation.
Il suffit de l’analyser ainsi, et d’en détacher chacun des éléments essentiels pour aussitôt faire entrevoir toutes les difficultés qu’il enveloppe dans son apparente simplicité. Aucune idée, nulle attitude ne nous est plus familière que celles exprimées par ce verbe : prier. Mais il y a une distance très grande, qui paraîtrait même infranchissable, entre le fait et l’idée, le vécu et le représenté. Dans l’expérience, nous voyons que, le plus généralement, prier, c’est demander, et demander à Dieu une faveur, une protection, un apaisement, une espérance, comme on le ferait aussi bien à un homme plus puissant que soi. Idéalement, c’est tout autre chose; c’est communier dans un élan de confiance et d’amour avec la divinité, qu’on ne conçoit pas à part de sa création, que lon confond au contraire avec sa puissance créatrice à laquelle on participe intimement. Il n’y a pas de sujet, pas d'objet; l’un s’évanouit dans l’autre; ils s’appartiennent, ils s’absorbent, ils se possèdent mutuellement. Dans un pareil état, on oublie le monde, puisqu'on s’oublie soi-même; on n’est plus un cercle plus ou moins fermé de désirs, d’intentions, d’intérêts; tous les soucis, toutes les préoccupations humaines sont en suspens; on est une âme ouverte, pleine d’une vie qui s’est évadée de ses limites, et qui se sent aussi vaste, aussi puissante que celle dont est animée tout l’univers. Que pourrait être, dans ces conditions, une demande relative aux affaires en cours ? On n’y pense même plus; on a tout oublié; on oscille dans des alternatives d’une part de conscience claire où l’on est tout humilité, embrasée pourtant par une immense, une profonde aspiration vers celui qu’on aime, et qu’on cherche comme si on ne l’avait pas déjà trouvé, et d’autre part d’incons-
cience, d’évanouissement de la personnalité pendant quoi l’on est hors de soi-même et hors du réel dans une communion intime avec Dieu. Il est bien vrai que les diverses disciplines de la vie religieuse, ainsi que la conception, comme la pratique, des sacrements, tendent à cela : devenir capable de s’abstraire de son humanité pour se perdre, pour mourir et se recréer en Dieu. Mais il est non moins évident qu'une telle prière est rare; elle est plutôt une limite vers laquelle on se sent attiré qu’un état dans lequel il soit possible, même aux privilégiés, de se fixer. Du reste, comment un être tout chargé de son humaine nature, enveloppé de tous côtés par un monde de réalités auxquelles le retient solidement attaché son corps avec ses continuelles nécessités, pourrait-il se maintenir au niveau de pensée et de sentiments où le porteraient ses croyances ? Même physiquement, il y a des altitudes où l’on est capable de parvenir sans l'être d’y rester. À plus forte raison en est-il ainsi des cimes spirituelles. La raison ne sait pas poursuivre longtemps des démonstrations logiques ou intuitives sur des objets qui la dépassent infiniment; d’autant moins le cœur sait-il rester rivé à Dieu, si grand et si constant que soit son amour pour Lui, sans voir, sans contempler, sans saisir l’être qu’il aime, sans éprouver d'une manière sensible sa réalité. Dans ces conditions, qu’arrive-t-il inévitablement ? L’âme, à peine a-t-elle gravi pour un moment ces sommets de la vie spirituelle où la contemplation, l’action, la communion se confondent, redescend dans son humanité, et s’y renferme, s’y emprisonne d'autant plus profondément qu’elle s’en était dégagée. Lasse autant de s'être transcendée que de s'être retrouvée, elle se repose, dans cette détente qu'elle éprouve à désormais penser, vouloir, s’émouvoir dans la plaine, au milieu de ses semblables, dans latimosphère rassurante des idées classées, des images dénommées, des choses ayant leur figure, leur sens, leur utilité parfaitement établies; elle s’apaise, et peut-être même elle se rassure en s’insérant nor-
malement dans le rythme des habitudes, dans l’ordonnance régulière des rites impersonnels. Il y a donc une alternance de montée et de descente; le premier mouvement caractérise les élus, les privilégiés, le petit nombre de ceux qui furent appelés et qui ont entendu; leur ascension est continuelle au fond des choses, ils vont vers la lumière, ils vivent dans la clarté, bien que, pour eux aussi, aux jours succèdent nécessairement les nuits. Le second, c’est celui des masses, de la foule innombrable des fidèles, chez qui la conscience renonce à sa fonction de guider et de réfléchir les luttes de l'esprit contre la matière, de la liberté contre le destin. Elles croient sincèrement, elles se sont vouées aux ‘exigences de leur foi dont aveuglément elles ont adopté toutes les conditions, toutes les exigences, toutes les finalités globalement. Mais, se reposant sur cette adhésion, tranquillisées une fois pour toutes d’être conformes à la tradition, de se sentir en continuité parfaite avec l’esprit de leurs ancêtres, elles s’abandonnent à la pente où la vie même de l'institution à laquelle elles sont soumises passivement glisse vers l’automatisme des conduites collectives systématisées. Pour elles, la pratique est l'essentiel; la croyance proprement dite, ses idées, ses représentations, et tout le cortège de réflexions qu’elles imposent, de théories qu’elles inspirent, c’est trop difficile, et n’est pas nécessaire : Dieu n’en demande pas tant. Pour les confirmer dans ce comportement et les convraincre qu’elles sont dans la bonne voie, elles ont l’exemple des saints pour qui agir valait mieux que penser; elles ont des maximes célèbres qui se sont fixées dans leurs mémoires, et suivant lesquelles la foi ne vaut que par les œuvres; elles ont l'Evangile qui est un livre d’action. Seulement, de cette tension de la foi vers d’utiles réalisations, elles ne retiennent encore ici que la lettre et s’abstiennent de l'esprit. La pratique, pour laquelle si facilement et si justement elles font bon marché de ce que nous pourrions appeler la théorie, mais qui, en réalité, est la vie pro-
fonde, essentielle, créatrice de l'Eglise, ce sont ces prières et ces sacrements mécanisés, réduits à leurs manifestations extérieures, au comportement matériel, au rôle du corps. Et c’est grâce à ce glissement vers l’automatisme que, finalement, ce qui était religion devient superstition. A la prière réfléchie, consciente, désintéressée, ascensionnelle, succède celle qui se borne à la gesticulation; elle fait, à sa façon, l’économie de tout effort. Aussi, désormais, n’est-il plus question d’amour, de communion, de s’évader du monde pour transcender la chair et s’abîmer en Dieu; ce dont il s’agit maintenant, c’est au contraire de servir le corps, de consolider ses positions humaines, de progresser dans le réel; la prière redevient une demande; c’est une conduite utilitaire; renforcée par le désir, les obstacles venant de la religion elle-même étant neutralisés par le mécanisme de plus en plus envahissant, rien ne s’oppose plus à ce qu’elle tombe dans la magie. Dès lors, Dieu s’efface devant les Saints, les Saints eux-mêmes devant les statues, les statues devant les formules ou les gestes rituels qu’on accomplit machinalement; quelques monnaies qu’on glisse dans un tronc, un cierge qu’on allume au pied d’un autel; quelques paroles qu’on récite du bout des lèvres sans même que les accompagne leur signification; rien ne subsiste du comportement initial, de cet élan de l'âme vers une plus grande vie, de cette soif ardente de communion, de ce besoin de déposer son individualité pour devenir infini dans l’infinité de Dieu. On appartient exclusivement au résultat; le processus, c’est l'effet nécessaire d’une analyse accomplie par le temps; le tout de l’action était dans sa fin qui s’imposait comme réalisée coûte que coûte dès le commencement. Et si l’on songe qu'on ne voulait rien de moins que rompre le cours des choses, que faire violence au déterminisme garanti par toutes les lois de la nature, c’était bien peu ce que lon donnait, presque rien, pour obtenir beaucoup, presque tout; c’est du miracle à bon marché. Et la conduite, ainsi engagée sur la voie de la
superstition, ne s’y arrête plus: c’est avec tous ses menus soucis, avec ses desseins les plus contestables, avec ses ambitions les plus mesquines et les plus exclusives, avec ses rancunes, avec ses haïnes, que le fidèle enfoncé de plus en plus dans son humanité, entre dans la maison de Dieu; il n’éprouve aucune pudeur d’en franchir le seuil sous son fardeau de misères qu’il porte avec l’égoïsme le plus calculateur et avec un orgueil le plus candide; il sait que le divin Maître est présent sur les autels; il ne se cache, ni ne se montre; il se comporte comme s’il l’ignorait, ou comme si la présence auguste ne le gênait pas?. Il prononce : « que Ta volonté soit faite », mais il subordonne le tout de la religion à la satisfaction de son vouloir personnel; toute l'Eglise retentit de lamour du créateur pour toutes ses créatures, sans aucune distinction de rang ou de personne, du berger qui appartient à toutes ses brebis; or, il exige le bonheur, la fortune, le succès, la gloire pour luimême, ou pour l’un des siens, sans nullement se demander si, prenant tout, il restera quelque chose pour les voisins. Nous avions bien raison de dire que la prière faite dans ces conditions, c’est de la magie, et une magie qui, abandonnée à elle-même, irait jusqu’au bout de sa déviation; elle s’est pénétrée de volonté de puissance, et, dès lors, elle a franchi les bornes du comportement de défense pour adopter une fois pour toutes celui de l’agression. Tandis que la religion avait pour mission essentielle de l’aider à traverser la terre pour retrouver son paradis perdu, désormais, puisqu'il est redevenu terrestre, elle
(2) « En Inde, nous prions nos idoles, mais jamais le Dieu su- « prême. Les idoles sont la personnification de nos désirs que la « prière libère et satisfait tout à la fois; adresser une prière à « une idole, c’est se confesser à une personne sourde et muette. « Nous n’osons insulter le véritable Dieu en lui demandant spé- « cialement telle ou telle chose ». Il est bien probable que, dans l’Inde, comme partout où des idoles ont été fabriquées, la confusion est faite par la foule, au sein de ses pratiques et de ses représentations, entre ces idoles et Dieu. Quoi qu’il en soit, on ne pourrait pas mieux exprimer cette invasion de la religion par la superstition. :
(Voir Mukerji. — Brahmane et Paria, traduit de l’anglais par Sophie Godet, p. 132, 1928, cité par M. Brunschwicg : De la connaissance de soi, p. 75).
lui servira de soutien, d'appui, pour l’accomplissement de ses désirs humains. N’est-ce pas la mentalité commune au grand nombre des pratiquants pour qui l'Eglise entière est au service de leurs intérêts et même de leurs pasions ? Les guerres religieuses eussent-elles été possibles sans cela ? Et s’il en était autrement, l’immense majorité des Européens civilisés, pour ne parler que de ceux-là, appartenant au christianisme dont le principe est l’amour, dont l'unique obligation est la charité, est-ce que la paix ne serait pas à jamais assurée sur notre continent ? *.
Du reste, une autre preuve que les choses se passent bien ainsi : à ceux qui la pratiquent souvent le plus, leur religion ne suffit pas. Elle contient tout : révélations, lumière, pouvoirs même, les sacrements par lesquels ils sont délivrés du fardeau de leurs fautes et de leur passé, dépouillés du vieil homme, et recréés par l’influx divin; et cependant, loin de s’en contenter, ils cherchent ailleurs, comme si dans leur Eglise ils n'avaient pas trouvé. Nous ne parlons pas seulement des arriérés, de ceux qui, au milieu de la civilisation, semblent ne pas avoir cessé d’être des primitifs, mais plutôt des civilisés eux-mêmes, de ceux qui sont l’élite parmi les croyants cultivés. Ce sont ces derniers, bien plus que les autres, qui sont à la poursuite des secrets occultes, qui fréquentent les devins, les mages, et qui tomberaient sans contrôle, abdiquant tout esprit critique, entre les mains d’habiles sorciers. Ce qui les intéresse dans ce domaine de l’occultisme où ils apportent le plus souvent leurs
(3) Ce changement profond qui s’est produit dans le christianisme, altérant de plus en plus son essence par le mélange du pouvoir temporel au spirituel, par la substitution des représentants, des interprètes de Dieu à Dieu lui-même, s’est produit dans toutes les religions de tous les temps. Partout, il est arrivé un moment où, comme en Egypte, au XV° siècle avant J. C., sous le règne d’Aménophis IV, « l'enthousiasme mystique et altruiste se mélange d'habilelé politique et d'égoïsme national », et cette transformation, conforme aux tendances de l'intelligence et aux comportements du sens commun, est fixée dans le réel par l’orientation de lactivité collective, même religieuse, vers l’automatisme. (Moret. — Des clans aux Empires, p. 346. Cité par M. Brunschwicg. — De la connaissance de soi, Ch. III : Homo religiosus, p. 47 et 48). et Brunschwicg, même ouvrage, Ch. v: L’animal politique, p. 100 et suiv.
habitudes de légèreté, ce ne sont pas les sciences, mais les arts; il s’agit pour eux moins de savoir que de pouvoir. Le sens de la vie ne les préoccupe que pour reculer l'heure de leur mort; les problèmes sur le déterminisme, sur le destin, ils laissent cela aux philosophes qui ont le temps de penser; pour eux, il s’agit de trouver le moyen de vaincre à leur gré Pordre du monde, et de soumettre les événements à celui de leurs ambitions ou de leurs désirs. Bien entendu, ce comportement ne contrarie nullement leur conduite religieuse. Sans doute lEglise condamne formellement tout ce qui sent de près ou de loin la magie qu’elle confond volontiers avec la sorcellerie. Mais comment auraient-ils l’idée de s’interdire ces incursions dans le domaine défendu de la superstition, puisque pour eux, la pratique de leur religion a fini par se modeler, s’éloignant de ses principes, perdant ses caractères essentiels, sur les pratiques superstitieuses. Ces faïts restent déguisés lorsqu'ils se produisent au sein des sociétés civilisées, et entre civilisés. Ils existent, maïs se dissimulent sous les apparences extérieures qui sont habilement sauvegardées. Que ces hommes à la fois croyants, pratiquants et cultivés de nos religions perfectionnées quittent leur pays, et soient conduits par leur profession dans des milieux voués à la magie, ils deviennent aussitôt des primitifs parmi des primitifs *. Il appa-
(4) Les discussions relatives aux rapports d’antériorité (donc, implicitement, de dépendance) entre la magie et la religion prouveraient, à elles seules, qu’à l’origine religion et magie se confondaient. C’est seulement lorsque les institutions se précisent, se fixent dans les institutions, prennent un corps dans la matière sociale, qu’on peut, avec le recul de l’histoire, les considérer à part, et même les opposer. Ainsi, les pratiques de magie ne se distinguent pas de celles de sorcellerie, et les unes et les autres paraissent relever de Satan, être des œuvres de démons, et contredire la volonté et la sagesse de Dieu. Mais avant d’être traitées comme le sont les pratiques de la sorcellerie, elles avaient nettement un caractère religieux. « Quand deux civilisations sont en contact, la magie est d'ordinaire attribuée à la moindre » (a) ont remarqué fort justement MM. Hubert et Mauss, et cela ne manque pas de frapper les observateurs, dans les colonies, de ces mélanges de peuples, de races, et de mœurs distincts. La religion musulmane, dans son esprit, est l’une des plus pures, puisque l’homme y est relié directement à Dieu, sans autre guide que le livre du Prophète, sans intermédiaire. Dans la pratique, il est
rait alors nettement que la grande affaire pour eux, comme nous le disions, ce n’est pas de savoir, c’est de pouvoir, et de pouvoir non pas afin d’élargir le champ et les horizons de leur conscience, d’exhausser leur niveau de vie spirituelle, de s’approcher des sources de la vérité et de la lumière, mais beaucoup plus simplement pour s'enrichir plus aisément, pour se débarrasser, sans risque, de leurs concurrents ou de leurs adversaires, pour dominer et asservir à leurs appétits les objets de leurs passions, pour parvenir sûrement au terme de leurs ambitions. Rien ne résiste à cette tentation : le civilisé est possédé par le démon des pouvoirs occultes; il est hanté par la causalité surnaturelle. Comme le primitif, du reste, il n’en continue pas moins de se conformer aux exigences de la causalité mécanique; mais qu’on l’observe attentivement, et l’on discernera sans peine que, s’il goûte à l’autre, celle-ci lui paraïtra d’un degré inférieur. D’abord ses résultats sont toujours à échéance lointaine et surtout incertains; et puis, ce genre d’activité qui respecte les lois de la nature est à la portée de tout le monde. Quant à la prière, c’est le recours des faibles, des impuissants, des êtres qui sont tout passivité : qu'ont besoin d'elle les forts, ceux qui sont les vainqueurs prédestinés de la vie ?
On a souvent fait des rapprochements entre le superstitieux et le joueur, et en effet, entre eux il y a des analogies évidentes, non superficielles, mais qui tiennent à la nature des choses. Sans ignorer que la nature, la société, les êtres et les événements sont des réalités objectives, régies par des lois dans une large mesure invariables, et que leur tempérament,
vrai qu’il s’y mêle toutes sortes de superstitions, et la magie y est souvent prédominante; mais, dans ses formes dégénérées ou extrêmes, tout au moins, elle est réprouvée. Or, pour les chrétiens, en général, c’est cet élément superstitions qui s’y trouve au premier plan ; il leur est difficile d'admettre que ce même genre de superstitions existe également dans la religion chrétienne telle qu'elle est pratiquée vulgairement. « Les divinités des peuples valncus passent au rang de démons, a écrit M. Delacroix, les prêtres au rang de magiciens » (b).
(a) Hubert et Mauss. — Année sociologique, VII, p. 26.
(b) Delacroix. Journal de psychologie, p. 940, 1926.
leur caractère, leur éducation, leurs conditions d’existence composent pour chacun d’eux une sorte de déterminisme personnel, l’un et l’autre cependant se comportent comme s'ils n’y croyaient pas, comme si: la causalité naturelle, s'imposant universellement, faisait exception pour eux; ils jouent librement, ils rusent avec les éléments, avec les forces dont se compose leur destin. Le joueur sait bien, par une expérience multiséculaire, que, sur cette voie, il est certain d’avance de ne pas accroître, mais plutôt de perdre toute sa fortune; il le sait, mais il ne peut pas y croire; cet axiome de la conduite, qui a une valeur universelle et catégorique, s’efface de son esprit, parce qu’il est possédé par le schéma d’une action nécessaire, et que sa nécessité même en exclut tout raisonnement. Les leçons du bon sens, les souvenirs, les idées, les sentiments du devoir, de responsabilité, les inclinations, tout cela perd sa vertu active, recule à l’arrière-plan de la mentalité toute fascinée par le but à atteindre. Il n’y a qu’une chance minime de gagner contre une probabilité indéfinie de perdre. L’hallucination, intervenant sans contradiction, a le pouvoir de renverser les rôles, et tout se passe désormais comme si la chance insignifiante était du côté de la perte, et la presque certitude du côté du gain. L’aspect mathématique, le seul qui comptait à l’origine, du problème posé disparaît parce qu’il gêne la logique du désir; il est remplacé par le schéma tout affectif du succès assuré. Cette transformation est révélatrice de l’invasion de l’âme du joueur par la magie. Dans l'intervalle entre le jeudistraction et le jeu-intérêt, puis le jeu-passion, que s'est-il passé ? Remarquons bien que le joueur, même né tel, pendant longtemps n’a pratiqué son genre de sport favori qu’en marge de son activité normale, celle qui est commandée par sa profession, par la place qu’il occupe dans le milieu social; le plaisir d’une tâche choisie et accomplie librement s’est substitué rapidement à celui du travail réglé, toujours défini d’avance et contraint. Il en est de même quant
aux gains. La rémunération du devoir quotidien est régulière; elle libère de certaines nécessités; mais étant fixée, elle limite l’horizon des désirs et le champ des besoins artificiels qui se greffent, par imitation ou contagion, sur la satisfaction des besoins naturels; les bénéfices obtenus par le jeu, qui a sa logique, mais qui comporte aussi des hasards, ont tout le charme de l’inattendu, et de ce qui arrive par surcroît. Peu à peu l'habitude, le mécanisme diminuent lPintérêt que lon prenait à l’exercice de sa profession ou de son métier; on se sent accablé par le cours monotone des jours, par le retour même d’une solde pareille à elle-même et que ne me modifient pas plus la paresse ou la routine que l'initiative ou l'effort. Parallèlement l’attraction du jeu s’intensifie : le rythme des deux sortes d'activité se doublant s'établit jusqu’au jour où les avantages de l’une éclipsent ceux de l’autre et font qu’elle la supplante définitivement. C’est alors que s’insinue, dans cette conduite désormais unifiée, la causalité surnaturelle. Il est remarquable que le joueur, pour qui jouer est une sorte de sport dans lequel s’exaltent et s’éprouvent sa force, son intelligence, son attention, ses qualités de maitrise, de possession de soi, ne songe jamais à tricher. Ce n’est pas par peur ni par honnêteté; c’est par dignité sportive, cela fait partie de son comportement dans lequel le souci du gain n’occupe qu’une place toute secondaire. Dans le cas contraire, examinez le geste du tricheur, suivez-le dans tous les moments de sa conduite qui tend à lui faire violer les règles du jeu. Vous verrez qu’à un processus de causalité réfléchie, et qui reste tout le temps sous la surveillance de la raison et par suite de la conscience, se substitue le mécanisme d’une action dont seul le résultat importe et qui subordonne à lui tous les phénomènes intermédiaires. Le schéma est tout moteur et affectif; il se réduit à l’idée fixe du gain dont la nécessité rejaillit d'avance sur chacun de ses moments el n’admet aucun obstacle, passe par-dessus toutes les difficultés. Seulement le passage de la ré-
flexion plus ou moins désintéressée au mécanisme complètement dominé par l'intérêt exclusif s’effectue par cette conscience d’une force, d’un pouvoir qui permet de fausser l’ordre naturel des phénomènes, et de réussir sûrement là où il y aurait un grand risque de perdre, et cette conscience naît par l’intensité du désir. Ainsi le joueur essaie d’abord d’influencer par sa volonté la marche du jeu, et même de troubler l’esprit des partenaires, de pénétrer dans leurs pensées pour y lire leurs intentions et les déjouer par quelque procédé que ce soit. Puis, de l’expérience de cette causalité personnelle, toujours limitée, mais qui n’aime pas à le constater, et qui préfère ne pas le savoir, il passe à l’idée vague, au commencement, puis de jour en jour plus précise, d’une autre sorte d'interventions dont l'effet serait moins incertain; il substitue au hasard neutre, un hasard favorable, à un destin indifférent et implacable, une fortune bien intentionnée. De là, à chercher et à découvrir les moyens de se concilier à coup sûr, de se subordonner même les forces transcendantes ou immanentes qui dirigent et qui dominent les fatalités, il n’y a qu’un pas : et c’est tout le cortège des nombre fatidiques, des fétiches, des formules tout puissantes, des actes même, c’est-à-dire tout l'arsenal de la magie et plutôt encore de la sorcellerie. Le jeu évolue comme la superstition; la conduite du joueur ressemble indubitablement à la conduite superstitieuse.
C’est de la même manière que le croyant, le pratiquant des religions les plus perfectionnées des s0ciétés les plus civilisées, devient superstitieux. Qu’y a-t-il de plus pur, de plus candidement confiant que l’âme de Penfant (ou de l’homme-enfant) qui croit véritablement en Dieu ? Quels que soient les désirs qu’il nourrisse, les craintes qu’il éprouve, l’étonnement que provoquent en lui les perspectives ouvertes par son intelligence naissante sur limmensité de l’univers, toujours le Dieu qu’il aime et qu’il prie est au delà en puissance, en bonté, en perfection, en
amour. Et lorsque la souffrance ou les premiers échecs lui inspirent le sentiment inattendu de l’universelle relativité des choses humaines, la foi en une protection infinie dans le présent se double en lui d’une promesse indéfinie pour l’avenir. Comment donc est franchie la distance si grande entre d’une part un tel état de paix intérieure et d'harmonie spontanée, naïve, naturelle avec la religion dans laquelle on baigne tout son être, l’on préforme sa croissance, lon sculpte sa personnalité future, et d’autre part, cette fièvre, ce délire, ce vertige si complexe, où la volonté intensifiée glisse dans l’automatisme, qui caractérisent et rendent si dangereux la mentalité et les comportements du superstitieux ? Le premier pas dans ce sens consiste en ceci que le croyant, au lieu d’aimer, d’adorer, d’attendre l’avenir avec désintéressement et confiance, d’agir avec toutes ses facultés et tous ses moyens positifs dans le règne de la causalité mécanique en acceptant le résultat qu'ordonneront les forces sages qui président à la causalité surnaturelle, commence à jouer avec Dieu. Il y a du jeu, souvent si inconscient, et nous allions dire innocent, mais peut-être plus fréquemment encore réfléchi, prémédité, dans la prière qui, se renforçant par des dons matériels, ou même par certains sacrifices, cherche à arracher aux puissances invisibles ce que l’on n’était pas sûr de réaliser par ses propres moyens : la pratique du favoritisme s'étend de la terre au ciel. Si l’on ajoutait les unes aux autres les injustices dont les hommes chargeraient la Providence, le monde ne pourrait pas, elles non plus, les contenir. Avec quelle aisance, de ce comportement de demande nuancée d'intérêt, mais compatible pourtant avec la dignité qui convient surtout aux convictions religieuses, on glisse dans cet état d’âme singulier où, au contraire, on est prêt à accueillir n’importe quelle suggestion, à payer même des formules que lon croit efficaces par l'effet d’une habile pu-
blicité ou d’une forte fascination, pourvu que, par là.
lon franchisse les bornes de son pouvoir et les li-
vs
mites de son droit pour atteindre prestigieusement au but convoité. Le fidèle ruse avec sa croyance et avec lui-même; il tourne la difficulté: il adopte extérieurement Pattitude de la résignation, voire même d’une soumission parfaite à la volonté divine, mais en même temps il fait tout ce qu’il peut pour influencer selon ses désirs les événements. Il se conduit ainsi que le ferait un savant qui simultanément admettrait, comme certitude métaphysique et comme hypothèse de travail, le déterminisme universel, la nécessité de l’ordre des phénomènes régis par les lois de Ia nature, et tenterait, par l'intervention de sa pensée propre, en intensifiant sa volonté personnelle, de modifier les résultats de son expérience, en violant le cours des causes naturelles par l’insertion dans leur jeu d’une causalité mystique. Dans la science, une telle contradiction est impossible, n’est pas concevable. Elle est, au contraire, l’une des plus étranges caractéristique du croyant. Lui aussi il admet le déterminisme, puisque Dieu est omniscient, et que tout l’avenir lui est donné dans un éternel présent. Il est vrai qu’il a été dit : « Aïde-toi, et le ciel t’aidera ». Mais, doutant de ses facultés, de ses ressources, de ses intuitions, luttant dans un monde d’âpre concurrence et où les volontés de puissance sont perpétuellement excitées à se surpasser, il ruse avec ce sage conseil, et il contredit doublement sa foi, ses convictions religieuses : d’abord en ce que, ayant fait tout son possible, il veut encore forcer le concours de Dieu, et ensuite en ce que, sachant le futur déterminé par la sagesse de la Providence, il y insère d'avance sa volonté, de telle manière qu’il s’oppose à l’accomplissement de ce qui est déjà dessiné, préformé dans l’ordre actuel des choses. Et ici, l’habitude vient jouer son rôle par surcroît : l’automatisme remplace chaque jour davantage la spontanéité de la conduite volontaire et réfléchie. Peu à peu la conscience est envahie par une sorte de somnolence, de torpeur, et, par conséquent, par une inquiétude et une passivité croissantes. Alors la superstition, c’est
lPivraie qui se multiplie, qui remplit tout le champ et y étouffe les bons épis. Si le croyant ne tombe pas complètement dans la dégradante sorcellerie, (non plus que dans la folie), c’est que son Eglise, sa structure, son organisation, sa discipline, le rythme régulier et harmonieux de ses pratiques le protègent, en même temps que l’ordre social, contre ces risques d’errements et surtout d’interne désagrégation. A peine va-t-il s’écarter trop de la normale qu’il y est ramené doucement, par toute une logique d’actions, de sentiments et d’idées, et à son insu.
Si ce passage de la défense à l’agression se produit presque inévitablement dans le domaine de la prière, là où le comportement naturel est celui de la communion avec Dieu, comment pourrait-il ne pas s’effectuer dans toute conduite qui ne relève pas de la religion ? On répondra peut-être qu’en dehors de la religion, il n’y a pas de superstition. Bien au contraire, puisque la superstition est naturelle à l’homme comme aussi la magie. Seulement, dans ces conditions, rien ne s'oppose plus à son développement, rien ne vient du dehors ou du dedans limiter son empire. Et c’est pourquoi, une fois ce passage effectué, le progrès se poursuit de l’agression jusqu’à la criminalité. Imaginons rassemblés de tous les points du réel, dans le passé comme dans le présent, toutes les séries de conduites humaines se rapportant à chacune des grandes institutions, et des grandes idées morales qui sont considérées comme les produits et les causes du progrès de la civilisation, séries séparées par les évènements et par l’histoire, mais qui, en elles-mêmes, s’enchaiînent, se coordonnent, s’engendrent même lorsqu'elles s'opposent et constituent un ensemble, un seul phénomène, ayant, pourrait-on dire, sa logique interne, son sens, et ses caractères bien déterminés. Pas une d’entre elles qui ne soit, en se déroulant, suivant ses propres virtualités, chargée de criminalité; celles qui nous semblaient dériver des sources les plus pures, descendre des montagnes les plus hautes de la vie spirituelle, ont som-
bré, comme fatalement, dans la cruauté et dans le sang. Primitifs, fixés dans un état de sauvagerie rudimentaire, ou civilisés capables d’une évolution continuelle et de progrès, que ce soit sur le terrain relisieux des croyances les plus désintéressées, ou sur le terrain de l’activité sociale régie par l’utilité, tous ont manifesté partout cette tendance de la défense à l’agression, de l’agression à la criminalité, ou plutôt ils témoignent par là qu’il n’y a pas eu passage à proprement parler; ils se trouvaient naturellement tributaires de cette criminalité, de cette agression. Les faits sont plus forts que la logique des idées et des sentiments. Si cette criminalité superstitieuse n’était pas au fond de la nature humaine, comment expliquer que les peuples les plus civilisés, non seulement quant à la science, la philosophie, les arts, la vie matérielle, mais quant à la conscience morale et aux insütutions religieuses, puissent en si peu de temps, presque soudainement, transcender à rebours tous leurs progrès, pour adopter spontanément les comportements de la primitive sauvagerie ? Si leur naturel revient au galop, c’est, comme le remarque finement M. Bergson, qu’il n’avait pas été chassé; il était toujours là °.
Il ressort de cette expérience mentale que la tendance à l’agression criminelle n’a rien d’accidentel; elle doit exprimer une des caractéristiques essentielles de la nature primitive; si elle n’en est pas sortie directement, elle s’est au moins greffée très tôt sur l’une des directions originelles de la vie. En effet, partout où nous voyons la force se déployer plus ou moins librement, nous découvrons en elle, malgré des apparences contraires quelquefois, une volonté de puissance qui s’extériorise, dès qu’il lui est possible, en oppression; le fort asservit le faible, et, dans cette conduite de domination, il faut bien reconnaitre qu’il est toujours prêt à aller jusqu’au bout. Ce n’est pas en cours de route, pendant que se déroule le processus de causalité, mais dès le point de départ, qu’il
(5) Les deux sources de la Morale et de la Religion, p. 293.
atteignait virtuellement le point extrême de cet asservissement. Ce qui est indiscutable quant à la lutte entre les peuples, entre les races, entre les religions, ne l’est pas moins dans la concurrence entre les individus. D’ailleurs les prétextes ne leur manquent pas qui leur permettent de déguiser leur comportement de primitive sauvagerie : l’intérêt personnel se revêt des dehors de l'intérêt collectif; l’ambition prend je masque de l'idéal d’un parti ou d’une institution; souvent il arrive même que, dans la pratique la plus manifeste de la plus odieuse cruauté, l’on prétende agir encore au nom de l’humanité, par charité.
Mais ce qu’il nous importe de montrer, c’est que cette naturelle tendance à la criminalité existe le plus sûrement et se développe ie plus librement sur le terrain de la superstition. Dans le domaine de la causalité mécanique proprement dite, là où il ne s’agit que d'utilité, la force rencontre des obstacles : la volonté de puissance a ses limites dont la consistance se fait sentir à elle toutes les fois qu’elle est tentée de les ignorer ou, les connaissant, de les enfreindre. Les plus grands conquérants du monde devaient se mesurer avec leurs adversaires, et souvent les plus redoutables se trouvaient dans leur camp. Les tyrans les plus odieux, dont l’histoire nous ait rapporté les tristes exploits, employaient autant la ruse que la force brutale pour maintenir par la terreur leur odieuse domination. Quand deux ennemis s’affrontent sur le terrain d’une commune concurrence, leur lutte, quoique s’effectuant d’individu à individu, n’en met pas moins aux prises comme deux armées qui lui donnent l’aspect et le sens d’une véritable guerre, chacun d’eux ayant ses partisans et ses moyens d’action; cette guerre se termine par un vainqueur et un vaincu, et y a-t-il beaucoup de cas où le premier se montre généreux envers le second ? Les batailles terminées, on sait la férocité inimaginable, mais trop réelle, avec laquelle le chef victorieux suppliciait les prisonniers, pour répandre la terreur parmi les populations envahies, mais aussi par naturelle cruauté.
Or, il y a des supplices d’ordre moral qui sont aussi férocement cruels que ceux qui torturent et font périr les corps. Dans la lutte pour la vie, innombrables sont les faibles et les vaincus, et combien de caractères, d’âmes, de consciences vivent dans des tourments sans consolation, et se traînent, sous le knout de la servitude, dans la plus douloureuse des agonies ! Il n’en est pas moins vrai que la force se heurte à des forces, que la crainte engendre la crainte, que la souffrance sème des germes de révolte et de vengeance. En d’autres termes, nul pouvoir n’étant absolu, ni comme intensité, ni comme durée, la volonté de domination doit toujours compter avec d’autres choses qu’elle, et c’est déjà une cause de relâchement qui agit continuellement au sein même de sa tension. Cette cause de modération, si faible soit-elle, n’existe pas dans le champ de la superstition. Dans la conduite superstitieuse, la volonté de puissance se retrouve telle qu’elle était à l’origine; elle se confond avec la magie. Asservir un homme sur le terrain social et sur le plan des forces physiques, de l’intelligence, des initiatives, de la patience, de la chance, c’est difficile, même aux mieux armés ou aux plus heureux; employer des moyens qui assurent à tout prix le succès comporte des dangers; Jusque dans le milieu social le plus corrompu, les lois conservent une virtuelle autorité, et les consciences les plus endormies peuvent se réveiller soudainement. Imaginez, au contraire, que cet asservissement, il soit possible de l’obtenir par l'emploi de forces qui ne soient pas perceptibles aux sens, qui échappent à tout contrôle extérieur, qui se déclanchent aussi facilement de loin que de près, et dont les effets soient certains, puisqu’étant imprévisibles, sauf pour celui qui les manie, elles ne rencontrent de la part de leur victime éventuelle aucune opposition : poser la question en ces termes, c’est donner en même temps la réponse qui ne permet aucun doute. Que ces forces existent réellement, nous n’avons pas à en décider; rien, dans l’état actuel des sciences, ne s’oppose à ce
qu’on les admette; et bien des progrès et des découvertes accomplies sur leur propre terrain des recherches positives concernant la nature physique, conduiraient à les supposer. Dira-t-on que les sciences psychiques et les sciences occultes sont entre les mains de savants de la plus haute moralité, et qui ont assez de sagesse pour ne pas divulguer les lois qu'ils découvrent et les secrets qu’ils possèdent ? Mais les physiciens ‘et les chimistes sont, eux aussi, des hommes de grande conscience, et qui ont le culte de la vérité, qui ont exhaussé leur science au niveau des plus pures religions; même malgré eux, leur travail désintéressé, inspiré par l’amour de l’humanité, leurs découvertes dont ils attendent un monde meilleur, n’en servent pas moins d'instruments pour des volontés de puissance possédées par le démon de la destruction.
Quoiqu'il en soit, disions-nous, ce qu’il nous importe, c’est de saisir sur le vif la conduite de l’homme qui s’imagine posséder en lui, ou qui croit qu’on peut acquérir ce genre de pouvoir occulte. Pourquoi voudriez-vous qu’il n’allèt pas jusqu’au bout de l’exercice de ce pouvoir, puisque, d’une part, il n’y rencontre aucune limite, il n’y court aucun danger de la part du monde extérieur, et que, d’autre part, même sur le terrain ordinaire des luttes se produisant dans l’enceinte des lois et perceptibles aux sens, il ne s’arrête dans sa volonté de vaincre, de dominer, d’asservir que lorsqu'il y est contraint, et dans la seule mesure où il ne peut faire autrement ?
Ajoutons cette importante considération que nous avons eu l’occasion de dégager de lexpérience superstitieuse. Quand il s’agit bien spécifiquement de magie, C'est-à-dire d’une tension du vouloir humain pour influencer le cours des phénomènes naturels et les subordonner à un désir dont est possédée toute la personnalité, alors la conscience est éveillée par les obstacles autant qu’elle pourrait être endormie par les succès, Nous aurons à revenir sur cette question : il est bien évident que, si aucune opération ma-
gique n’avail réussi jamais, la fonction fabulatrice n'aurait pas pu maintenir la croyance qui est inhérente aux pratiques superstitieuses. Mais, en admettant que le magicien ait obtenu des résultats, il est certain qu’il essuie aussi des échecs; et voilà une borne à sa volonté de puissance, la conscience d’une limite à son pouvoir qui rejaillira sur toute sa conduite, même lorsqu'elle réussit. Or, nous avons vu que la mentalité superstitieuse tend vers lautomatisme, que la conduite superstitieuse, même dérivée de la magie, glisse vers des comportements où l’on fait l’économie de cette tension de la personnalité possédée par son désir, de cet effort intense pour forcer la causalité naturelle à vouloir un résultat qu’elle ne comportait pas. Dans ces conditions, rien ne limite plus la volonté de puissance; la logique de la superstition agissant comme si elle était inséparable de la magie doit aller jusqu’au bout de ce quelle comporte de virtualités dès le commencement même de l’acte : elle va, en effet, droit au crime, parce que le processus de causalité, encore une fois, n’est divisible que pour le tem; s de l’exécution, et pour l’analyse que nous en faisons du dehors; en lui, tout est simultané; il était, du début à la fin, chargé d’une fatale criminalité. Si l’on se refusait à l’admettre, alors c'est toute l’expérience superstitieuse qui serait niée dans cette négation à priori; ce qui deviendrait inintelligible, c’est toute l’histoire. Mais on ne peut pas effacer le passé, on ne peut pas nier le réel, on ne le peut pas surtout quand les confirme si tragiquement un incontestable présent.
Puisqu’il en est ainsi, un problème se pose à nous, que nous avons déjà dégagé des faits et défini, mais que maintenant nous devons aborder directement, si difficile qu’il soit.
Comment la superstition, si elle est le produit d’une fonction dont le but aurait été primitivement de protéger l’homme dans un monde où il devait tout conquérir par l'intelligence, sans y être aidé, sauf de ‘ares exceptions, par l'instinct, a-t-elle pu devenir si
malfaisante, pour lui, si dangereuse, si destructive ? Et si la vie, créatrice de l'espèce, a montré tant de sollicitude prévoyante pour elle qu’en la dotant d’intelligence elle Ja dotait aussi d’une fonction complémentaire dont le rôle était de remédier d’avance aux dangers d’être intelligent, pourquoi l'humanité, dépositaire de toutes les intentions et des puissances créatrices de la vie, est-elle capable, au delà de toute limite, de cruauté ?