DE M. BERGSON
' her " Lea tdg 2 AIT ape je Le LU 4» …
10 En,
: |, nn de ï s , = < | > M . à « ï : ÿ < u À œ s Li * 4 o î , È 1 r ; x * \ { Ya à L nn à a ï : " Se: :
mn EC N ns. pi RE: es, ‘ . mn 5 ne n Û oh - = œ ; ‘ f L A2 Co Le M Te l ï [ Ï mn te li Le # f 7 : " b “ru, l , ; t ù ] 11 3 var F- Ve il = F pr . Rr ” Cigm p h ï il | “ . \ Si A ‘ k 1 ; ” \ . :
decre t ir . :
| " A (l (' e, mit à te Le He 3 (] { = x = % ë RU = /l Fr , à f : ' Li ï is = LU “ \ i »
» \ ‘ î ï 4 À \ Fe k ; to 4 4 4 1 UN À | ï ‘ “1 :
} L + bu X e n pub:
( . - ’ 4 4 oi ‘ [l # t " t 1 * Er « * »
t TA « , — \ \ .
T de . ? , L Ft … À À r à Le" A À ‘ ue * L ê — L ; L + « k : AE te h sa ï r { ? k 1 n ' A s 4 !
Un fait, (et non pas une image), très curieux et plein d'enseignement, en effet, malgré son extrême simplicité, que M. Bergson avait remarqué parmi les nombreuses observations recueillies par la « science psychique », sans avoir été, vraisemblablement, le point de départ de son hypothèse, lui a permis de faire clairement comprendre le rôle dévolu par la nature à ce qu’il appelle la fonction fabulatrice : « Une dame se trouvait à l’étage supérieur d’un hô- « tel. Voulant descendre, elle s'engage sur le palier. « La barrière destinée à fermer la cage de l’ascen- < seur tait justement ouverte. Cette barrière ne de- « vant s’ouvrir que si l’ascenseur est arrêté à l’étage, « elle crut naturellement que l'ascenseur était là, et « se précipita pour le prendre. Brusquement, elle se « sentit rejetée en arrière : l’homme chargé de ma- < nœuvrer l’appareil venait de se montrer et la re- « poussait sur le palier. À ce moment, elle sortit de « sa distraction. Elle constata, stupéfaite, qu’il n’y « avait ni homme ni appareil. Le mécanisme s’étant « dérangé, la barrière avait pu s'ouvrir à l’étage où « elle était, alors que l’ascenseur était resté en bas. « C’est dans le vide qu’elle allait se précipiter : une « hallucination miraculeuse lui avait sauvé la vie » ! Tout s’est donc passé comme si une attention, d’un autre genre que celle qui suffit à l'observation extérieure des objets, à leur connaissance et à la conduite utilitaire, plus profonde celle-là, et plus intimément liée à l'instinct de conservation, au sens de la vie, était intervenue au bon moment, alors que la
(1) Les deux sources de la Morale et de la Religion, p. 124 et
perception d’une part et le raisonnement de l’autrz n’auraient pu que favoriser l'accident. Comment pouvait-elle intervenir ? En refoulant l’élan. Mais un élan soutenu par la confiance qu’engendre l’habitude ne peut être arrêté par du vide, par le néant. Il n’y avait pas d’ascenseur, il n’y avait pas d’écriteau, il n’y avait pas de gardien. L’interruption de Pacte commencé n’était donc possible, la contre-opération ne pouvait réussir que si le gardien-absent était remplacé par quelque chose capable de remplir le même rôle que lui, à savoir par son image, se dressant avec toutes les apparences de la réalité : cette image est une hallucination.
Or, représentons-nous non plus un individu, agissant dans un cas particulier et dans une société constituée, mais l’humanité entière à ses origines, le plus près possible de la création de l’espèce par la vie, déjà engagée, de par sa nature, dans la voie où elle devait se répartir en des groupes distincts et tendant à une organisation capable de durer, représentonsnous cette humanité surgissant sur la terre, dont elle ignore tout, entourée d’un univers absolument inconnu, et quand même, dès le premier jour, dès ses premiers pas, obligée de s’adapter à ce réel dont elle ne sait rien, de se servir d'objets qu’elle ne connaît pas davantage, de se comporter par rapport à eux comme si, au contraire, elle en possédait l’usage par une expérience pourtant future et non passée, qui n’est pas acquise, mais qu’il faudra acquérir parmi tous les risques d’une pareille situation. L'action brise le cercle, aime à dire l’éminent philosophe, et en effet, l'homme primitif, dont l’existence nous pa- "ait paradoxale, était enfermé dans des cereles qu’il a dû briser puisqu'il en est sorti. Et déjà, il semble bien qu'un rôle indispensable ait dû être joué nécessairement par une faculté qui ne se confondait ni avec la perception, ni avec l'imagination. Il s'agissait d'apprendre ce qu’il ignorait, et, dans cette connaissance, il se distinguait toujours plus ou moins de son objet. Il y avait bien une nécessité globale qui s’im-
posait à lui, celle de puiser dans la nature et en luimême, ce dont il avait besoin pour continuer de vivre et pour se défendre contre les dangers qui l’assaillaient de toutes parts; mais c'était une nécessité formelle, dirions-nous; sa manière était indéterminée, indéfinie. Il faut bien admettre qu’il existait entre lui et le monde extérieur, d’une façon ou d’une autre, une relation qui, sans être celle de la connaissance, pouvait rendre le même service qu’elle, et c’est ce que M. Bergson lui-même appelle la sympathie. Cela ne suffirait pas. La nature est trop étrangère encore au primitif, l’univers est trop éloigné de lui, quoique intervenant dans son existence par des phénomènes réguliers et irréguliers, bienfaisants ou redoutables, pour que cette vague parenté entre les choses et lui-même puisse assurer ses premiers pas d’abord, ensuite tout ce qu’exige l’organisation durable de son existence, et enfin la constitution du groupe préformé dans son instinct de sociabilité. Dans de telles conditions, la nécessité de l’acte utile à la fois à l'individu et à l’espèce devait faire surgir, en plus des images fournies par la perception, puisqu’elles ne suffisaient pas, une autre sorte de représentations. Dans la science, les données empiriques d’un fait appellent une autre manière de se le représenter que celle de l'expérience sensible; sans l’hypothèse, la connaissance positive ne ferait aucun progrès. Seulement, quoique obtenue par une autre faculté que l’observation et que le raisonnement, elle ne sort pas du terrain sur lequel le problème posé par le fait a été placé, ni de la méthode employée pour le découvrir et l’expérimenter, ni du genre de certitude à la fois logique et physique dont relèvent les phénomènes que cette science a pour objet. Pour le primitif, tout se passe autrement, sauf pourtant en ceci : que l’image fournie par la perception ne suffit pas à l’action, qu’elle appelle un complément, que ce complément lui est donné dans la mesure où l’action est nécessaire; seulement cette image complémentaire, au lieu d’être incertaine encore comme l’hypo-
thèse du savant, joue à légal d’une connaissance sûre. Une représentation fantasmatique du monde en général et de chacun des êtres, de chacun des objets en particulier, se superpose à la perception comme une condition constante et impérieuse de toute action, et à la faveur du rêve, c’est-à-dire de cet état également normal de distraction, pendant lequel l'homme se repose, se détend, continuant néanmoins dans ces moments de détente cette exploration difficile du réel qu’il poursuivait obligatoirement durant la phase de tension. De même que, au contraire de l’acte instinctif de linsecte, la conduite humaine n’est définie spécifiquement que suivant des lignes générales, dans des schémas donnés globalement, et n’est rigoureusement déterminée par la nature que sous cette forme schématique qui laisse contingentes les manières réelles d’agir et d’en accomplir les fins essentielles, de même, croyons-nous, cette représentation fantasmatique du monde, dont l’action exige qu’elle double linsuffisante perception, est plutôt formelle que matérielle; elle consiste plutôt dans son rôle qu’elle ne se définit par son contenu. Elle ne serait pas possible sans la fonction fabulatrice, mais elle est cette fabulation générale, imprécise, schématique qui est nécessaire et qui suffit, en attendant que la fonction elle-même se développe, et s'exerce véritablement.
En ce qui la concerne, dans cette première phase de la vie humaine, c’est fout ce que nous pouvons en dire, du moins pour l'instant, Pour nous qui essayons de Ia reconstruire et qui ne pouvons rien de plus qu’en montrer la nécessité, elle reste indéfinie, et indéfinissable. L’était-elle autant pour le primitif ? Sa mémoire non absorbée, non remplie par des souvenirs individuels, métait-elle pas chargée du passé de l’espèce, passé qui se confondait, puis qu’il était récent, avec le mouvement de la vie universelle condensé dans son acte créateur ? Et parfois, cette vague représentation du monde, ce halo de fantasmes qui enveloppait de mystère les formes précises des ob-
jets de la perception, n’étaient-ils pas traversés par une vision rapide de tout un au delà dont il aurait conservé dans ses sens, dans ses actions, dans ses désirs, dans ses rêves et jusque dans ses flottantes fabulations l’obsédant éblouissement ? Nous ne pourvons rien de plus qu’'imaginer des hypothèses qui néanmoins ne sont nullement invraisemblables, qu’émettre des suppositions dont on ne saurait éprouver la solidité qu’en ayant recours à d’autres méthodes, en nous engageant sur d’autres voies.
Par contre, s’il s’agit de saisir la fonction fabulatrice non aux origines mêmes de la conscience, avant qu'un commencement de relations se fût établi entre le primitif et le réel, que le groupe embryonnaire se fût organisé conformément à cette nécessité biologique de sociabilité qu’il portait au sein de son organisme, et s’y comportant comme un instinct, mais en plein exercice, alors que déjà l'intelligence s’éveille et s’aiguise dans la conduite utilitaire, suivant les exigences objectives de la causalité mécanique, nous ne sommes plus, pour savoir ce qu’elle fait, comment elle opère, ce qu’elle invente, sans un fil conducteur. En effet, dans cette genèse régressive, nous avons un point de départ dans la réalité ellemême, à savoir tout ce qui, dans lesprit humain (aussi bien actuel que passé), dépasse à la fois les données de la perception et les acquisitions ou fabrications de l’intelligence, tout ce qui, dans la mentalité et dans la conduite humaines, soit chez les primitifs, soit chez les civilisés, ne saurait être dérivé de l’expérience. Cela, ce sont justement les croyances, les représentations et les pratiques de la religion et de la superstition ?. Relativement à ce problème
(2) Nous avons rencontré parmi les superstitions musulmanes, qui ont cours dans les milieux marocains, un cas des plus étonnants, des plus instructifs aussi, dont on pourrait se servir, COMME de celui de l’ascenseur, peut-être mieux encore, pour faire saisir sur le vif cette réaction presque instinctive de la faculté de fabulation aux dangers de l’intelligence et du bon sens. Ce cas, c’est celui de « l’enfant endormi ». Nous ne pouvons y insister ici. Bornons-nous à l'essentiel. D’après cette croyance toujours actuelle, et qui n’est pas seulement d’ordre populaire, car le droit
musulman ne l’ignore pas, et elle a servi de base à de célèbres jugements, un enfant peut avoir été conçu réellement, puis, au
Di
psychologique de lorigine des mentalités religieuses et superstitieuses, M. Bergson reste fidèle à la position qu’il avait adoptée quant à l’origine des idées de la raison et des principes directeurs de la connaissance. N’acceptant ni la thèse de l’empirisme, ni celle du rationalisme, ni celle de Kant, il donne un fondement biologique à l’esprit humain. Toute fonction est, dans l’organisme, l’expression concrète, non statique, mais dynamique, d’une intention, ou si l’on redoute ce mot, d’une orientation de la vie, d’une dé ses tendances originelles et fondamentales. L’intelligence doit remplir, dans l'existence de l’homme, le rôle que joue l'instinct dans l’activité de lanimal; elle est chargée de l’aider à fabriquer les instruments, tout le système de plus en plus complexe de moyens dont il a besoin pour s’adapter au monde extérieur et puiser dans la nature ce qui lui est nécessaire à tous moments pour se maintenir et pour durer. Dans ce but, alors qu’elle était une faculté d’action, elle devient une faculté de connaissance. Loin de s’en tenir aux apparences des choses et aux phénomènes, elle les dépasse, et dans l'intérêt même de lutilité qu’elle poursuit, elle cherche à expliquer les objets et les êtres auxquels primitivement elle ne s’intéressait que pour s’en servir *. Parallèlement à cet effort lieu de venir au monde dans le délai prescrit par la nature, s'être endormi. Il] continue donc d’exister, d’une existence virtuelle, qui peut être prise en considération dans des questions d'intérêts, d’héritage, par exemple; de plus, rien ne s'oppose (puisqu'il existe dans le sein de sa mère) à ce qu’il naisse effectivement plusieurs années après la conception originelle, c’est-à-dire, et c’est le point capital, alors que le père aurait été absent ou mort depuis plus de douze mois. Comme on le devine, cette fable, qui va à l’encontre de l’expérience constante de l’ordre naturel des choses, est intervenue dans la conduite humaine (d’abord individuelle, ensuite collective) à la manière (et pour les mêmes raisons) de l’image hallucinatoire du gardien dans le fait cité par M. Bergson. Cette croyance est de la même nature que celle relative aux appartenances, à savoir qu'un enfant peut être conçu sans rapports sexuels, par cela seul que la femme ou la vierge ont touché un vêtement, un linge quelconque ayant lui-même été en contact avec les-organes de la génération.
Pour ce qui est de l’enfant endormi, lire l’étude complète et très suggestive qu’en donne Mme Renée Ravés-Duval dans son ouvrage sur L’Ethnographie de l'enfant marocain. Relativement ne appartenances, V. Lévy-Bruhl : L'âme primitive, pp. 137 et
(3) La question de l’antinomie pratique entre l'intelligence et
l'action est classique. I suffit d’opposer, dans l’état actuel des choses, la perfection de l’acte instinctif et les tâtonnements, les.
pour pénétrer le sens et la nature des choses, le réel devient inquiétant; l’univers, en se dévoilant, apporte un trouble croissant dans l’âme du primitif, et ce trouble n’est pas sans avoir de graves répercussions sur ses sentiments, sur ses représentations et surtout sur son activité. Que l’on songe à la gêne, à l’hésitation, au désarroi que, chez un civilisé, formé dans une société perfectionnée, la réflexion produit dans la spontanéité. Or, chez le primitif, la conduite n’est pas définie d'avance; à mesure que des difficultés sont surmontées par des moyens qui se fixent dans les habitudes et composent une technique progressive, il en surgit de nouvelles qui posent des problèmes à résoudre, problèmes non facultatifs, mais impérieux et urgents. Dans cette tension de tout son être vers des solutions nécessaires, si le sens pratique, celui de la causalité mécanique, lui est utile et indispensable, l'intelligence, en tant qu’elle dépasse ce sens avec lequel, pourtant, elle se confondait à leur source commune, et qu’elle devient de plus en plus curieuse de choses qu’elle ne peut pas encore connaître ni expliquer, troublerait, déconcerterait, paralyserait même son activité. Le doute est le luxe de l’homme pour qui la société travaille, qui trouve, grâce à elle, les
lenteurs, les insuccès, les imperfections de l’acte réfléchi pour conclure que l'intelligence est une cause de faiblesse; de là à dire qu’elle en est un effet, il n’y a qu’un pas. Ainsi a-t-on pu émettre l’idée que la pensée prendrait son origine dans « quelque « infirmité qui paralysait plus ou moins l'impulsion trréfléchie de la nature ». (Lalande : Les illusions évolutionnistes, p. 133). Mais n’est-ce pas conclure hâtivement, d’une expérience restreinte ou arbitrairement interprétée ? D’abord, les espèces sont créées par la vie, et non par une force aveugle, par la Vie qui les déborde infiniment; donc elle contenait en elle, à une puissance indéterminable, ces facultés de conscience et de réflexion dont elle n’a pu doter l’homme que parce qu’elles les possédait. Ensuite, l’intelligence n’est-elle pas artificiellement opposée à l’action utilitaire ? Est-ce que, pour en comprendre le sens, il ne convient pas plutôt de la saisir à ses origines où elle est inséparable, au contraire, des mécanismes montés par la vie dans lorganisme, pour lui permettre d’agir ? Pas plus dans cette phase primitive de l’évolution que par la suite, lorsqu’est véritablement née la science désintéressée, la pensée ne paraît l’effet d’une débilité, d’une déficience physiologique; au contraire, elle est une force tendue, en même temps que tout l’être, vers cette connaissance du monde extérieur nécessaire à l'existence, et qui contient, dans son effort même, dans son élan, toutes les conditions de son progrès. De ce point de vue, l’on comprend le rôle de la fonction fabulatrice qui, comme celui de l'intelligence est d’ordre biologique, et dans la constitution de l’espèce humaine, répond à une intention de la vie.
chemins de sa conduite tout tracés, les moyens de satisfaire à ses besoins et à ses désirs déjà inventés, incorporés dans les mœurs et dans une technique collective, en un mot qui n’a pas à faire par luimême l’apprentissage de la vie. Pour le primitif, il eût été une cause de mort. Mais le doute fait corps pour ainsi dire avec l'intelligence qui, d’abord, en présence d’un phénomène, d’un être, sait qu’elle ne le absolue de son action, d’où peut-elle lui venir ? Des résultats acquis, des succès remportés ? Sans doute, pour une certaine part; mais les échecs sont encore plus nombreux, et le présent pose des problèmes nouveaux que n’éclairent que faiblement l’expérience acquise, l’apprentissage du passé. Il faut donc autre chose, et c’est la fonction fabulatrice. De même que le danger de mort, l’accident imminent, dans le cas de l’ascenseur, au seuil de la cage vide, a fait surgir, à l’encontre, à la traverse des images vraies de la perception une image fausse de l’hallucination, de même les dangers où se trouve le primitif continuellement de par ses conditions d’existence et d’action, font surgir au seuil du risque, barrant la route à l’accident en train de se produire, à l'encontre des connaissances et des représentations exactes des réalités concrètes, des représentations et des comportements ballucinatoires qui, eux aussi, se fixent dans la mentalité individuelle ou collective et dans les mœurs. Cette fonction de fabulation n’est pas contraire à l'intelligence; elle la complète, elle la corrige, ou plutôt elle lui permet de s'exercer et de progresser sans provoquer les réactions et les désordres que ne manqueraient pas de produire son ignorance croissante ou l'acquisition de vérités prématurées. L'une et l’autre peuvent, en cours de route, entrer en conflits : au fond des choses elles sont étroitement solidaires. Elles sont distinctes, mais elles ne font qu’un dans Punité de l’organisme tel qu’il est sorti de la vie.
(4) « L'intelligence. appelait done un contre-poids. Ou plutôt « elle en était déjà munie, car la nature ne fait pas les êtres « de pièces et de morceaux. Ce qui est multiple dans sa manifes- « tation peut être simple dans sa genèse. Une espèce qui surgit
Il en est d’elles comme, dans une machine fabriquée, des diverses pièces, des multiples rouages qui sont inséparablement unis, quoiqu’ils aient été faits à part et que chacun joue pour son propre compte, par exemple les mécanismes de frein et ceux de propulsion. Il faut bien insister sur ce point. Quelle que fût Paction à accomplir, le but à atteindre, sans doute le primitif a-t-il eu très vite, presque au premier contact avec les choses, le sens de la causalité naturelle; mais entre le moment où il mettait en œuvre les moyens dont il disposait, et celui où se réaliserait la fin à laquelle il tendait nécessairement, il y avait toujours une distance à franchir où pouvaient, en chacun de ses points, se situer tous les risques d’insuccès. À mesure que son expérience augmentait et
« apporte avec elle, dans lindivisibilité de l’acte qui la pose, « tout le détail de ce qui la rend viable. L'arrêt même de l'élan « créateur, qui s’est traduit par l’apparition de notre espèce, a « donné, avec l’intelligence même, à l’intérieur de l’intelligence < humaine, la fonction fabulatrice qui élabere les religions ». Les deux Sources de la Morale et de la Religion, Ch. II.
Il semble bien que ce passage répondait par avance à l’objection présentée dans un article fort intéressant de M. Nabert, publié par le Journal de Psychologie. L’auteur se demande si ce rôle de la faculté fabulatrice, qui redresse après coup les effets de l’intelligence découvrant trop ou trop peu l’univers, ne tiendrait pas à ce que M. Bergson se placerait en face d’une évolution relativement accomplie, en un point où déjà l’expérience vraie, dont est capable progressivement l’intelligence fabricatrice et logicienne, s’opposerait pour nous-mêmes à l’expérience des primitifs toute chargée de représentations fausses et de pratiques fondées sur ces représentations. « L’instinct virtuel, dit M. Nabert c’est « l’ordre vital s’insinuant dans l’ordre géométrique et en en- « rayant l’épanouissement. Qu’on renonce à ce dualisme originel, « qu’on se replace au niveau d’une perception où il n’y a pas « encore d’objets dessinés par une explication mécanicienne du « réel, en deçà de toute réalité possible entre l’idée d’expérience « vraie et le monde de la superstition, on retrouvera sans doute « l’intention, ow quelque chose qui lui ressemble beaucoup, et « tout ce qui en découle maïs ce sera comme une donnée immé- « diate, non comme un fait second, non comme une riposte à une « action naissante de l’intelligence ». (« Les instincts virtuels et l'intelligence dans les Deux Sources de la Morale et de la Religion » par J. Nabert, p. 319. Journal de Psychologie, XXXI° année, n° 3, 4,15 mars, 15 avril 1934.
Or, comme l’a montré notre citation, l’intention n’est nullement dans la pensée de M. Bergson un fait second, mais un fait premier. Le rôle de la fonction fabulatrice peut ne pas apparaître immédiatement, mais il était contenu originellement dans l’espèce humaine telle qu’elle est sortie indivisiblement de la nature. Au surplus, il est assez étrange que M. Nabert ait reproché à M. Bergson précisément cette erreur de méthode qu’il à le premier démasquée et qu’il n’a pas cessé de traquer partout où elle s'était glissée si dangereusement pour la philosophie.
s’affermissait, il devenait plus capable de la prévoir et de l’évaluer en chaque circonstance; son activité, son esprit d'initiative, sa patience, son ardeur en auraient été découragés. Il fallait donc qu’en face de ce découragement possible, à l'encontre de ses causes intervint quelque chose analogue à l’image hallucinatoire du gardien de l’ascenseur, à savoir tout un système de représentations venant se superposer aux données concrètes de la perception : ainsi, le monde se peupla d'êtres, de forces, et surtout d’intentions bienveillants grâce auxquels le déterminisme des phénomènes naturels ne s’imposait plus absolument. La voie était ouverte à la causalité mystique et à la magie et cela, par la fonction fabulatrice. La mort frappait successivement tous les individus qui composaient le groupe : est-il sûr que le primitif y ait vu, comme nous, l'effet d’une loi universelle, régissant, sans exception, tous les êtres vivants ? Quoi qu’il en soit, elle était un fait d’expérience que tantôt il subissait passivement, et tantôt il produisait lui-même, d’une manière volontaire. Si rien n’était intervenu pour compenser l'influence dissolvante qu’elle était de nature à exercer sur les esprits, qui peut prévoir maintenant les désordres, les ravages qui en seraient résultés, et l’existencce même de la société qui exige de la continuité n’en aurait-elle pas été compromise ? C’est ainsi qu’à l’image concrète du corps qui s'arrête s’est superposée celle de son double ou de son âme qui continue; la mort, parce que l’idée, telle que l'aurait comprise l'intelligence, était dangereuse, s’est comme évanouie dans la survie. Cette survie, le primitif, tout subordonné aux réalités concrètes dont il éprouvail à chaque instant, dans la moindre de ses acions, l’ordre objectif et résistant, aurait-il pu la concevoir, l’inventer, même avec la plus ardente et la plus libre imagination qu’aurait contrariée, refoulée lexpérience immédiate, s’il n'avait été pourvu d’une fonction naturelle dont le rôle consistait à faire naître en face du réel perçu l’hallucination du
réei postulé ? Cette fonction, c’est la faculté fabulatrice. De la même manière s'expliquent certaines modalités ou certains principes de la mentalité et de la conduite superstitieuses. Par exemple, le tabou. Les empiristes l’engendrent en partant de l’utilité sociale. Toute vie collective implique un ordre et une hiérarchie, celle des groupes naiïissants plus encore que celle des sociétés depuis longtemps et solidement constituées, car ils sont organisés obligatoirement en vue de se défendre contre l'attaque toujours possible d’autres groupes plus forts, ou moins stables, ou avides des biens faciles d'autrui. De la nécessité donc de certaines obligations et de certaines interdictions serait peu à peu- sortie cette institution du tabou, comme si elle était du même genre, qu’elle relevât des mêmes catégories mentales ou affectives, et des mêmes exigences de la conduite. Pourtant n’y a-t-il pas dans le tabou quelque chose d’irréductibie et de spécifique ? Comment, si rien d’autre n’intervient que le sens pratique et les conditions de l’utilité, expliquer le caractère sacré qui lui est essentiel ? Il en est de ce qui est défendu ou commandé sur le terrain de l’action utilitaire, comme des coutumes ou des lois; ce qui réussit subsiste; ce qui ne se justifie pas pratiquement est remplacé. Ce qui est tabou reste toujours absolu. Or, il fallait soustraire aux caprices du désir, aux atteintes des volontés, surtout aux opinions de l'intelligence ce qui devait servir de fondement à l’ordre social et par suite à l’existense même des individus. Comme tout à l’heure la causalité mystique est venue se superposer à la causalité naturelle, ainsi, dans le cas que nous considérons maintenant, le caractère sacré s’est superposé au caractère social pour renforcer la protection des idées, des institutions ou des êtres auxquels il était d’un intérêt capital que personne n’eût la tentation de toucher. Ces êtres, ces objets, ces institutions même naissaient, se développaient au milieu du groupe; ils en faisaient partie; ils ressemblaient extérieurement aux autres qui le composaient également. Comment
aurait-il été possible de les revêtir d’un caractère tellement exceptionnel, puisque, physiquement, dans l'expérience quotidienne, ils ne faisaient justement pas exception ? Encore une fois limagination ne résiste pas au sens pratique : nous ne confondons Jamais, à moins de ne pas être dans notre état normal, nos illusions, et les fantaisies de nos rêves avec la réalité. Mais le tabou s'explique dès qu’on fait intervenir la fonction fabulatrice.
De ce même point de vue s’éclairerait le problème si compliqué du totémisme. Ethnographiquement, cette institution ne se trouve avec ses caractères spécifiques que chez certains peuples primitifs, et c’est ainsi que l’un des sociologues les plus remarquables et les plus érudits de notre temps, M. Van Gennep, pose la question de savoir comment « une mentalité « primitive qui a existé partout a produit dans cer- « tains cas du totémisme, et non dans d'autres cas, « mi chez d'autres races, et pourquoi, dans ces cas, « elle s’est exprimée sous une forme aussi nettement « systématique »ÿ. Mais, d’un autre côté, dégagée des modalités particulières qu’elle a revêtues dans les sociétés primitives manifestement totémiques, elle semble bien avoir une extension plus grande que celle qu’on lui reconnaît géographiquement, et avoir une portée plus générale, par là même une signification plus profonde. Ce qu’on découvre d’essentiel en elle, c’est « la croyance —— purement mystique — à « une communauté d'origine, et la participation, « également mystique, du groupe tout entier à la « nature » $ de l'être qui joue dans le groupe le rôle de totem, peu importe qu’il soit une espèce végétale ou animale, qu’il soit immanent ou transcendant. Si lon s'accorde préalablement la mentalité superstilieuse déjà constituée, on peut expliquer de multiples manières cette participation et cette croyance, puis-
(6) Van Gennep. — L'état actuel du problème totémique, Etude: critique des théories sur les origines de la religion et de l’organisation sociale, p. 16 et 17. Ernest Leroux, Paris, 1920. i
(6) René Hubert. — Manuel élémentaire de sociologie, p. 62, Delalain, Paris, 1930.
qu’aussi bien elles en faisaient partie déjà, elles y étaient contenues. Mais ce qu’il s’agissait d’engendrer en partant d’une expérience qui ne l’aurait pas déjà, même implicitement, renfermée en elle, c'était précisément la mentalité superstitieuse elle-même, prise globalement, comme un tout indivisible en soi, quoique différenciée à l'infini. Si le primitif s’en était tenu aux données de ses sens, si sa faculté d’interpréter le réel et sa propre existence s’était réduite à son intelligence, aurait-il pu admettre autre chose que des individus distincts les uns des autres, mais s’associant pour des besognes communes, et pour renforcer leurs moyens de défense contre des dangers communs ? Pour ce qui est de la génération, est-ce que la causalité naturelle, objet d’une expérience personnelle et directe, n’aurait pas refoulé toute idée de participation des divers membres du clan à une même essence, à un même ancêtre, puisque le fait expérimental de la naissance, à chaque fois, révèle pour chaque individu sa véritable origine ? M. Lévy- Brubhl a fait de cette participation mystique un principe fondamental de la mentalité primitive, qu’il appelle encore prélogique, pour l’opposer à celle des civilisés régie par le principe de non-contradiction. En effet, c’est indiscutablement l’une des caractéristiques les plus constantes et les plus générales des sociétés inférieures, celles qui semblent immobilisées dans des mœurs et des institutions dominées complètement par la superstition. Mais nous demandons à léminent sociologue : comment expliquez-vous ce principe même de participation ? Vous êtes libre de ne pas vous poser cette question d’origine; mais si l’on se contente de constater qu’il existe dans l’expérience, l'explication empirique que lon donnera par la suite des croyances et des pratiques en les dérivant les, unes des autres n’en sera-t-elle pas faussée ? Le problème, dirions-nous encore, est d'autant plus compliqué que vous, par la position que vous avez prise, en face de ces faits qui impliquent ce principe de participation dans la conduite du primitif
parce qu’il y croit, au contraire vous n'y croyez pas. Vous supprimez dans votre pensée tout l’objet réel correspondant à l’idée qu’il se fait du totem. La causalité mystique étant, selon vous, toute subjective chez le primitif, comment l’a-t-il inventée ? Vous répondez qu’elle est en lui non pas une création individuelle, mais une pression de la mentalité collective qui lui impose irrésistiblement ses propres catégories. Mais l’être social n’est pas un mythe; vous ne pouvez le personnifier à la manière du primitif lui-même. Et en tout cas, la difficulté serait-elle éliminée ou amoindrie parce que, cette idée de participation, on l’envisagerait par rapport au clan au lieu de la considérer relativement à lindividu ? Si le principe de participation n’a pas été acquis par Pindividu, il le reçoit tout fait du groupe. Mais a-t-il été acquis par le groupe lui-même ? Si oui, nous demandons comment. Et s’il n’a pas été acquis ou construit empiriquement par lui, c’est qu’il le contenait dans son essence, dès l’origine; ils ne faisaient qu’un, au sein non pas d’un clan, d’une société particulière, mais de l’espèce humaine dont l’une des tendances naturelles était la sociabilité. Or, nous comprenons l'intérêt primordial que présentait, pour l’humanité primitive, cette croyance que traduit cette idée de participation, et dont le totem ne serait qu’une des modalités; le même intérêt, au surplus, que nous avons découvert aux autres représentations et pratiques qui jouent un rôle prépondérant dans le domaine de la superstition, à savoir d'agrandir la personnalité de chaque homme, d’en élargir les étroites limites, de remédier à sa faiblesse, à son inexpérience, à la brièveté de son existence, en pénétrant son individualité de celle des autres individus de la même famille, du même clan, de celles des ancêtres, des esprits, des dieux ayant des rapports plus ou moins directs avec la vie du groupe, et aussi en la baignant dans les forces qui circulent dans le milieu social et physique immédiat, dans des courants d'énergie universelle, en la remplissant de la puissance expansive
de la nature toute chargée d’ailleurs d’humanité. Ni l'intelligence encore une fois, ni même l’imagination n'auraient pu, contrairement aux faits sensibles, à tous les éléments concrets de la conduite utilitaire, inventer cette croyance à cette participation, même sous la forme en apparence simple du totem, en réa- Bté si compliquée. Elles l’auraient plutôt empêché de se former. Et puisqu'elle a été formée, puisqu’elle existe, il a bien fallu qu’intervint autre chose dans sa genèse, et c’est précisément la fonction fabulatrice.
Nous devons aller plus loin, car M. Bergson, s’il se sépare de presque tous les sociologues d’une part en posant le problème psychologique de Porigine des superstitions, problème qui les laisse au contraire indifférents, d’autre part en créant cette fonction de fabulation, alors qu’ils s’accordent généralement pour rejeter l’idée même de faculté de l’âme, semble d'accord avec eux au moins sur un point, à savoir que les croyances superstitieuses n’auraient qu’une valeur subjective dans l'individu, et qu’une portée sociale dans le groupe; en soi, elles ne correspondraient pas à une réalité conforme à leur contenu; elles ne seraient pas vraies au sens que les métaphysiciens donnent à ce mot. Ne termine-t-il pas son génial livre en disant de l’univers et de sa fonction essentielle qu’ils sont « une machine à fabriquer des dieux » ?7.
Prenons le cas de l’ascenseur. La fonction fabulatrice est intervenue, disions-nous, de deux manières qui d’ailleurs s'effectuent simultanément, dans une même opération indivisible : d’une part, elle efface les images réelles de la perception selon lesquelles l'accident se serait produit fatalement; et d’autre part, elle provoque lapparition d’une image fausse,
(7) Les deux sources de la Morale et de la Religion, P- 343 et aussi p. 225 : « Issues de la fonction fabulatrice par nécessité et non pas pour le simple plaisir, elles contrefont la réalité perçue au point de se prolonger en actions; les autres créations tmagtnatives ont cette tendance, mais elles n’exigent pas que nous nous y laissions aller; elles peuvent rester à l’état d'idées; celleslà, au contraire, sont idéo-motrices. »