‹ Religion, Superstition et CriminalitéChapitre 8 sur 12 · AAA A A · texte numérisé non relu

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mais qui, en leur absence, agit aussi fortement que le feraient les images vraies, et au bord de l’abîime arrête l’élan. Mais une question se pose aussitôt : est-ce que la faculté de fabulation a véritablement inventé, fabriqué cette hallucination ? La forme en était nécessairement contenue dans l'utilité vitale de linstinet virtuel; mais c’est moins par là que cet instinct a joué que par la matière, c’est-à-dire par l'image fictive et exclusive, au moins pour un instant, du gardien absent. Cette matière, la faculté fabulatrice l’a puisée dans les souvenirs qu’une mémoire tendue vers l’action tenait, en quelque sorte, à sa disposition; chaque fois que cette dame prenait l'ascenseur, (et ce fut un nombre considérable de fois), l’ensemble du mouvement associait en lui de plus en plus fortement l’image de la cage, celle de la porte, celle même du vide et celle du gardien. Par la répétition, cet acte familier créait dans son esprit un schéma-moteur dont chacune des parties composantes était capable de déterminer l'évocation du mouvement complet ou de l’une de ses conditions en particulier. Sans doute, ce qui est caractéristique dans le phénomène considéré, c’est que lévocation de cette image-souvenir se soit produite juste à ce moment, et c’est cela qui prouve, en effet, l’existence et le rôle de cette fonction se comportant avec la sûreté et l’immédiateté de l'instinct. Mais si le souvenir n’avait pas existé, aurait-il pu, si nécessaire füt-il, être rappelé, et le phénomène se serait-il produit ? La même question se pose (et avec combien plus de force) quand, au lieu de cette dame en face de la cage vide de l'ascenseur, il s’agit de l'humanité primitive en face du monde et aussi d'elle-même. Nous comprenons parfaitement qu'ayant à se développer et à se perfectionner, et avant tout à s'adapter à ses conditions d’existence, avec son intelligence aidée dans cette tâche par un minimum, par un résidu d’instinct, elle aurait couru des dangers vraisemblablement mortels si la fonction fabulatrice n’était intervenue qui, sans avoir toutes les propriétés de l’ins-

tinct, en possédait au moins l'efficacité. Mais le fait que ses fables étaient nécessaires suffit-il à en expliquer le contenu ? La forme se confond avec la nécessité vitale de la fonction; mais la matière, d’où provient-elle ? Dans un acte instinctif complet, chez l’insecte principalement, l'instrument est donné dans lorganisme même, puisqu'il fut créé en même temps que lui; la matière n’est pas à découvrir (comme ‘elle l’est précisément dans toute conduite réfléchie), elle est connue dans un système de représentations moins acquises qu’inventées; on dirait, sans trop d’exagération, qu'elle n’est pas séparable de l’organisme ni de l'instrument; ils forment ensemble une opération indivisible, dans laquelle la fin et ses moyens, solidaires les uns des autres, se présentent simultanément. Il n’en est pas moins vrai que tous font partie de la nature; ils sont également réels; la victime du sphex, et sa larve future pour laquelle il l'immobiiise, existent et sont objets de perception. Sans doute travaille-t-il pour nourrir un être qui n’existe pas encore; mais c’est le prolongement virtuel de lui-même. Au contraire, la fonction fabulatrice inventerait de toutes pièces des images toutes fictives, sans aucun contenu objectif, et que « des esprits critiques en droit devraient rejeter ». Ici, puisque nous raisonnons relativement à l’humanité primitive, nous n’avons même pas la ressource de recourir à la mémoire. Et d’ailleurs, s’il y avait déjà dans l’esprit humain un dépôt de souvenirs, ils auraient été calqués sur les objets réels; dans ce cas, lorsqu'ils reparaîtraient, même sous la forme dhallucinations, elles ne seraient plus des fictions. Si, au contraire, ces souvenirs ne provenaient pas de perceptions antérieures, quelle serait leur origine ? Une image présente à la conscience peut être réduite, comme disait Taine, par une autre image même fausse. Encore faut-il pour chasser la première que la seconde fût possible dans l’esprit. Si je suis au coin du feu, et que peu à peu, me relâchant de mon attention pratique, de ma tension vers l’action oppor-

tune, je glisse dans le rêve, l’image particulièrement intense d’un paysage familier, et, dans ce paysage, d'un être cher réussira, sans rencontrer de résislance, à effacer celle de ma chambre, du feu qui pélille, des tableaux qui tout à lheure semblaient me regarder. Mais à la condition toutefois que cette image-souvenir existâät préalablement dans ma mémoire, souvenir qui, dans une expérience passée, fut d'abord une perception, puisqu’au dedans de moi; je regarde ce lointain disparu, auquel m'’attachent, dans le présent, de vivaces inclinations. Encore une fois, si les fables sont déjà données dans lesprit humain comme elles le sont, en effet, lorsqu'il s’agit non plus des primitifs, mais d’une mentalité déjà constituée, le jeu de la fonction de fabulation ne soulève aucune difficulté. C’est sur ce jeu nécessaire que se fonde en grande partie l'éducation. Maïs de même que M. Bergson remonte inévitablement de l'individu à lespèce, de l'espèce à la vie dont Pacte: créateur la engendrée pour découvrir la fonction fabulatrice et en montrer la nécessité, de même nous sommes bien obligés de remonter à la source même des fables pour en expliquer non seulement la forme, mais la matière, non seulement le rôle utile et indispensable, mais le contenu. Si ce sont, au sens plein du mot, des fictions, comment ont-elles été fabriquées ? EU si, dans l'impossibilité où l’on serait d'expliquer cette fabrication, on renonce à les considérer comme fictives, alors il faut bien consentir à ce qu'elles correspondent à des objets réels. Quelles sont donc ces réalités ?

Nous n'avons pas à trailer ici celte question qui nous eéntrainerait trop loin. Il nous suffisait de la poser, L'expérience superstilieuse, si elle est extraordinairement riche de faits en général bien observés et exactement rapportés, n'est pas plus définitive que celle des sciences positives; elle devra être reprise; on devra revenir souvent, pour les approfondir inlassablement, sur les croyances et les pratiques qu’elle nous présente, et surtout pour les étudier sans les

modifier d'avance par les interprétations inspirées par des idées à priori. L’une de ces idées préconcçues, qui peuvent fausser l’image même des faits par lesquels se manifestent la conduite et la mentalité superstitieuse, c’est précisément celle que nous discutons, à savoir que le tout de chaque superstition est une fiction $. Il nous semble, au contraire, que la superstition, comme la religion d’ailleurs, révèle qu’il existe, au fond de l’être humain comme chez tous les êtres vivants, et dans toute la nature, une nécessité interne de se dépasser, tantôt dans les limites de la connaissance sensible au sein de l’univers qu’atteint la perception, tantôt au delà. C’est comme si tout le réel, visible ou imperceptible, obéissait à ce que nous appelons le principe de transcendance, dont nous avons approfondi ailleurs le sens et le rôle non seulement dans la pensée, mais dans l’action. Une fois ce principe posé, qui ne se réduit pas aux catégories mentales, mais qui régit l’espèce humaine en même: temps que l’univers, alors la fonction fabulatrice traduit en représentations utiles et opportunes ce mouvement de transcendance qui emporte les êtres aw delà d'eux-mêmes, au delà de leurs conditions actuelles d'existence, au delà des limites de la perception, dans un monde de réalités inaccessibles aux sens et qui échapperaient plus ou moins à notre ac-

(8) Dans un de ses Excursus qu’il a si utilement ajoutés à son ouvrage sur la Pensée, M. Maurice Blondel n’hésite pas à parler des « richesses de l’âme primitive », et de « l'insuffisance du sociologisme ». Il ne rejette pas le principe de participation cher à M. Lévy-Bruhl; mais, se dégageant de toute interprétation à priori de la mentalité et des mœurs des primitifs, il en élargit le sens et la portée bien au delà du monde social. Sans doute, l’homme: primitif traduit imparfaitement ce qu’il éprouve; mais si imparfait que soit le contenu de ses mœurs, de ses pratiques, de ses représentations, ce n’en est pas moins le témoignage « d’une com- « munion beaucoup plus vaste et plus concrète ». « Le prélogisme « et la mystique, dit très fortement M. Maurice Blondel, si mélée « de superstition chez les primitifs, sont l’enveloppe déformée « el souillée, mais purifiable et perfectible des vérités infelles- « tuelles, sociales et religieuses les plus hartes ».

(Voir Maurice Blondel. — La pensée T. I, La genèse de la pensée et les paliers de son ascension spontanée,, p. 386. Prélogismeæ et mentalité superstitieuse, surtout p. 388.

tion, et c’est pourquoi ces représentations sont des fictions *.

Maintenant, nous sommes ramenés au problème plus difficile que M. Bergson posait implicitement, au moins par la manière dont il révélait et prouvait l'existence nécessaire de cette faculté de fabulation. Que les superstitions soient nées dans lesprit humain à la facon dont nous formons nos illusions qui nous semblent détendre en notre faveur le déterminisme trop rigoureux des phénomènes naturels ou des faits sociaux, et qu’elles soient dûes, pourtant, au jeu d’une fonction spéciale manifestant une intention bien définie de la vie, plus on y réfléchit, et plus on en est convaincu. Seulement, comment expliquer la distance, qui paraît irréductible, entre d’une part les croyances superstitieuses bienfaisantes ou, en tout cas, inoffensives, et d’autre part celles qui engendrent au contraire les pratiques les plus odieuses et les plus nuisibles à l'humanité ? Comment la même mentalité s’est-elle scindée en deux mouvements 0pposés, se développant sur deux voies divergentes, alors qu’elle ne cesse pas d’être une, et qu’elle conserve ses caractères essentiels dans ses manifestations les plus contradictoires ? Comment, chez les civilisés autant que chez les primitifs, la plus stupéfiante absurdité des représentations et de la conduite peut-elle être tolérée sur le terrain de la superstition, alors que, sur tous les autres, l'intelligence ou le sens pratique sont si exigeants, toujours éveillés ? On sait de quelle insensibilité, de quelle froide et raffinée cruauté Sont capables les superstitieux (quel que soit l’objet de leur fanatisme) lorsqu'ils sont possédés par le vertige de leur folie. Comment cette cruauté latente, puisqu'elle se déclanche à la première occa-

(9) Est-ce que ce ne serait pas la même idée qui serait contenue dans le passage suivant : « Si nous joignons, dit, en effet M. Berg- € son la fonction fabulatrice à toutes les autres fonctions psycho- « logiques, nous trouvons que l’ensemble exprime sous forme de « multiplicité l'acte indivisible par lequel la vie a sauté de l’éche- & lon où elle s'était arrêtée jusqu’à l'homme. » Les deux sources de la morale et de la Religion, p. 210. :

sion favorable, dès que les obstacles sont levés, peutelle voisiner dans les mêmes individus, dans les mêmes consciences, avec les sentiments de charité, de compassion et les comportements de dévouement dont ils font preuve dans d’autres circonstances de leur vie quotidienne ? Enfin et surtout, ces difficultés s’aggravent de ce que la superstition naît, grandit et agit dans le même milieu psychique et social que la religion. À dire vrai, chez les primitifs, elles s’entremêlent, s’interpénètrent si étroitement qu’elles ont l’air de se confondre, et cela d’autant plus qu’elles n'existent pas en dehors, en marge de la réalité et des institutions sociales; elles en font partie; elles en constituent l’armature, le fondement. Il n’en est pas de même chez les civilisés; de plus, religion et superstition s’y distinguent, s’y opposent même, au moins en droit, sinon en fait; elles devraient évoluer en sens inverse l’une de l’autre. La seconde paraît pouvoir sans trop de peine s’accommoder de la première; mais celle-ci exclut celle-là catégoriquement. Il serait normal de ne rien trouver dans la religion de ce qui appartient en propre à la superstition, et que la superstition reculât, s’éliminät même progressivement devant les progrès de la religion; en tout cas, elle devrait, au moins à son contact, sous son influence, perdre à la fois de son absurdité et de sa férocité.

Il est vraisemblable que cette interprétation (virtuelle, quand elle n’est pas actuelle) des croyances religieuses et des pratiques superstitieuses serait incompréhensible et aurait été impossible si la religion n’était pas elle-même üne institution sociale mêlée aux mœurs, dépendant toujours d’elies dans une large mesure, leur évolution étant parallèle, où elles s’influencent et même se déterminent réciproquement. Elle est, dans sa matière, sinon dans sa forme, une création de la société; elle participe donc de sa nature, de ses intérêts, de ses fins, et même de ses réflexes de conservation. Elle ne peut s’y développer que dans les limites où le comporte et où

le tolère l’ensemble de la vie collective; elle est refoulée dès qu’elle entreprend de les franchir. Dans de telles conditions, les pratiques religieuses ne pouvaient pas, en effet, se distinguer des pratiques superstitieuses. À certaines époques troubles et obscures de l’évolution des religions jusque dans les pays les plus civilisés, les comportements des individus, des collectivités, des institutions agissant globalement, la mentalité et les actes des fidèles entrainés dans la conduite massive de leurs Eglises ne différaient pas sensiblement de ceux qui relèvent spécifiquement de la superstition.

Cependant, s’il en est toujours ainsi chez les primitifs, au contraire chez les civilisés les faits ne sont pas aussi simples, et le problème que nous exposons y est plus complexe et plus difficile non seulement à résoudre, mais même à définir. D’un côté, les croyances et les pratiques y naissent, y évoluent, y agissent sur le même plan où se produisent les faits sociaux, au niveau des mœurs, dans une relation étroite et une familiarité constante avec les actes, les sentiments et les pensées qui composent la conduite quotidienne. Et cette conduite utilitaire, contrainte par les habitudes contractées, par les obstacles sans cesse renaissants, de s’adapter à ses conditions objectives, dans un milieu qui change, mais relativement peu et fort lentement, devrait en temps normal niveler continuellement les manifestations des croyances religieuses, comme nous constatons qu’elle le fait pour celles qui relèvent de la superstition. Or, d’un autre côté, émergeant de l’uniformité des pratiques consacrées, de cette vaste mécanisation des sentiments, des idées, des gestes, des actes, qui s'effectue au sein de toute religion inévitablement par le fait précisément qu’elle est collective, qu’elle est une institution sociale, en partie fabriquée par le groupe, renouvelée par lui, subordonnée à ses intérêts, à ses passions, réglée par son déterminisme dans une large mesure invariable, nous découvrons sans peine des aspirations, des ardeurs,

des élans capables d’emporter soudainement les individus et la société elle-même en dehors du cercle où leur foi restait prisonnière, à l’encontre de l’automatisme des habitudes solidifiées, bien au delà de ce niveau de vie, de ce plan d’existence où ils étaient jusqu'alors maintenus et où par la suite ils seront ramenés par une force à la fois extérieure et interne de stagnation, d’immobilité, disons le mot : d’arrêt. D’où viennent ces aspirations ? Comment expliquer cet élan ? Nous savons bien que c’est, d’un point de vue particulier, la question du progrès qui se pose ainsi dans toute sa complexité. Quand on fixe un regard, une attention neuve sur nos idées morales devenues si familières que nous ne comprenons plus ni leur sens profond, ni leur influence sur les mœurs, ni surtout le potentiel peut-être illimité de leur énergle créatrice, idées telles que celles de liberté, d’égalité, de fraternité que les Anciens furent capables, eux aussi, de penser, mais sans l’être simultanément de renoncer aux commodités de l'esclavage, n’a-t-on pas la sensation violente d’une distance infranchissable entre ce passé lointain et le présent, si imparfait soit-il ? Elle a été franchie, pourtant. Si elle le fut, n’est-ce pas la preuve qu’au sein de ces sociétés closes, de leur vie mécanisée, il y avait un élan persistant qui, loin de se résigner à ce perpétuel enroulement de son activité, ‘de son dynamisme sur lui-même, voulait, au contraire, était continuellement obligé de vouloir se transcender ? Dans le monde social, le réel est donc à la fois automatique et conscient, stagnant et en devenir, déterminé et contingent, régi par un destin clos et capable d’une liberté sans cesse tendue dans un besoin, dans une nécessité de passer ses limites et de s'ouvrir de nouvelles voies. À plus forte raison en est-il ainsi lorsqu'on l’envisage dans le domaine de la religion. A vrai dire, ces grandes idées morales, qui constituent le patrimoine inaliénable et l’impérissable honneur de l'humanité, jusqu’au cœur de ses défaillances, de ses chütes, ou même de ses trahisons, elles

sont toutes pénétrées de l'essence, de la vie des croyances religieuses. C’est donc, comme nous le disions, le même problème qui se pose sous des aspects différents. ;

Or, de quelque façon que l’on veuille considérer cet élan sans lequel serait inintelligible et impossible tout progrès, toute ascension, on est bien obligé de supposer, au sein du mouvement évolutif à son origine, un germe au moins de conscience, et d’une conscience qui, en des formes indéfinies encore et peut-être alors indiscernables, aurait été comme dilatée par l’immense avenir dont elle contenait en elle le dépôt et les possibilités de réalisation. Les plus hauts sommets de la vie religieuse, auxquels atteignent de loin en loin des êtres privilégiés, exigent qu’à son point de départ cette vie ait été capable et forcée de se dépasser à l'infini en chacune de ses phases et en chacun des moments de son évolution. Et puisque la cause doit renfermer au moins essentiellement tout ce qu'il y a dans ses effets, cette conscience originelle, cet élan initial, il faut non seulement les comprendre par rapport à ce qu'ils engendrent, mais les pressentir dans le passé d’où, eux-mêmes, ils proviennent. Ils témoignent de l'existence et des caractères de la vie universelle qui déborde l'humanité de toutes parts, dans toutes les directions et, infiniment.

Nous voyons le problème se compliquer encore davantage. Lorsque nous avions affaire à la religion sociale, nous avions à nous demander comment la superstition, dont nous comprenons l'existence quand son rôle est bienfaisant, peut se transformer de manière à engendrer des pratiques à la fois absurdes et inutilement destructives, puisqu'elle est le produit naturel de la fonction fabulatrice, créée au sein de lespèce humaine en même temps que lintelligence pour assurer et protéger le développement de la vie, Maintenant, il s’agit pour nous d’une autre chose : de cette religion pure qui s'exprime par les Sages, par les Mystiques, par les Saints. Le fait que

tels hommes ont pu naître d’abord, puis demeurer identiques à eux-mêmes dans la société dont ils devaient adopter les conditions d’existence et de réalisation, prouve que, dans la nature humaine primitive, il y avait déjà cet élan qui, suivi jusqu’au bout, engendre, en divers points de son développement, ces êtres si grands, et que pourtant il dépasse, dans lesquels il ne s’épuise pas. Mais alors nous sommes bien obligés de nous demander pourquoi, si la vie a déposé tant de grandeur dans l’homme primitif, elle a simultanément semé en lui les germes de tant de faiblesse et de misère ? Comment, par cet acte créateur indivisible, a-t-elle pu installer en lui de si profondes contradictions ? Enfin, puisque la fonction fabulatrice, de par ses intentions, devait protéger l’évolution des sociétés humaines sur la voie de l'intelligence par des fables bienfaisantes, pourquoi cette. religion pure, portant dès l’origine en elle toute la sagesse, toute la sainteté et tout l’amour à venir, n’a-t-elle pas empêché la superstition de glisser vers la conduite automatique, et vers le crime ? Précisément parce que l’opposition est si grande que l’histoire des religions et l'expérience superstitieuse nous montrent entre d’une part la pureté, la splendeur, la force réalisatrice, et l’influence si heureuse et indispensable de la religion considérée dans ses expressions les plus élevées, et d’autre part lignominie indescriptible, la cruauté inimaginable, et la puissance destructive des pratiques superstitieuses les plus basses, l’idée s’est imposée à notre esprit d’une sorte de déviation qui se serait effectuée dans le cours de l’évolution de l’espèce humaine, ou d’une force d’opposition qui contrarierait ou fausserait même son progrès; en un mot l’hypothèse de l’acte manqué

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