‹ Religion, Superstition et CriminalitéChapitre 9 sur 12 · HYPOTHÈSE · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSE

L'expression est déjà ancienne; elle est devenue classique par le succès retentissant de la doctrine de Freud. Le sens qu’elle découvre aux erreurs, aux distractions que nous commettons dans nos actions les plus habituelles et les plus simples, par la seule intervention d’une intention secrète en nous, d’un sentiment sous-jacent, d’une obsédante pensée que nous ruminons à notre insu, est ingénieux, et fournit l’explication, d’une clarté généralement surprenante, de mille faits en apparence insignifiants, mais qui n’en sont pas moins capables de bouleverser ou de traverser la conduite la plus régulière et la mieux assurée. Cette hypothèse dont les psychanalistes font un si grand et si judicieux usage, nous a paru dépasser le domaine de la psychologie, et intéresser la métaphysique. Remarquons-le bien : toute contradiction non logique et abstraite, mais concrète et calquée par la pensée à même la vie, si à la fois elle s’impose catégoriquement et ne se résoud pas, prend l'aspect d’une sorte d’absurdité. C’est l'impression qu’on éprouverait si l’on voyait un mobile tiré dans des directions différentes par des forces aveugles à leurs divergences et obstinées dans leur effort inutile. Sur le terrain des idées, des doctrines qui se heurtent continuellement sur toutes les voies où elles s'engagent, qui se combattent inlassablement sans jamais réduire la distance entre elles, sans réussir à concilier leurs points de vue, et sans renoncer à se tendre de plus en plus dans le sens de leurs thèses originelles, ne ressemblent-elles pas à ces forces matérielles, qui, dans le schéma-moteur précédent,

() Freud. — Introduction à la Psychanalyse, ch. I : Les actes manqués, p. 23 et 80.

s’acharneraient à un labeur que nous, du dehors, nous saurions voué à un échec certain ? Sur le terrain de la vie elle-même, quand on réalise, comme de véritables substances, ces entités conceptuelles que désignent les mots de matière et d'esprit, est-ce qu’on n’installe pas dans le mouvement évolutif, et dans le dynamisme qui engendre les êtres, les événements, une irréductible contradiction ? Le corps irait vers la nature physique; l’âme vers l’idéal du monde moral; et liés l’un à l’autre indissolublement, ils s’acharneraient à accaparer leur commun individu chacun dans son sens, et dans un continuel tiraillement dont il pâtirait irrémédiablement de sa naissance à sa mort. Ne serait-ce pas absurde, comme absurde est précisément tout acte manqué ? Dans une conduite simple, rapide, dont entre le commencement et la fin l’on saisirait aisément le processus complet, 1l peut intervenir une cause inattendue, imprévisible, qui enraye le mécanisme jusque là parfaitement adapté à sa fonction, qui suspende le mouvement lancé sûrement vers son but, ou le dévie dans une autre direction. Souvent cette cause est insignifiante en soi; le changement le plus léger, imperceptible, a les conséquences les plus graves et les plus étendues. Il arrive que l'élan initial n’atteigne pas la fin poursuivie et qui pouvait être d’une importance minime, alors qu’il s'engage résolument vers une autre, qui peut être du plus haut intérêt. Imaginons qu’il s'agisse non plus d’une existence ou d’une action individuelle, mais d’une conduite dont l’amplitude embrasse le devenir d’un peuple, d’une race, d’une civilisation : dans ce cas, la déviation du mouvement évolutif par l'insertion, dans le système de causalité initial, d’une circonstance, d’une condition imprévues, se répercuterait sur un champ si vaste, engendrerait un ensemble si logique d'erreurs si nombreuses, et d’ailleurs plus ou moins assimilées par le réel, qu’alors toute cette conduite ainsi faussée, et absurde par cela même, au lieu de paraître ce qu’elle est, une conduite manquée, aurait tout

l'air d’être réussie. À plus forte raison, s’il s’agit de l'humanité entière.

Cette façon de raisonner peut surprendre au premier abord. Pourtant, elle est plus fréquente qu’on ne le croit, et on la surprend dans des réflexions spontanées de penseurs profonds qui, peut-être, rejetteraient notre hypothèse s’ils l’envisageaient directement. Quand nous lisons des phrases comme : celle-ci de M. Bergson : « L’homo sapiens, seul être doué de raison, est le seul aussi qui puisse suspendre son existence à des choses déraisonnables »?, ne nous suggèrent-elles pas qu’au sein du mouvement évolutif, il se serait produit un changement, une déviation tels que la conduite humaine, auparavant le mieux engagée, le mieux réglée sur une voie parfaitement définie et lui convenant spécifiquement, ne produirait plus, à partir d’un certain moment, que des actes manqués ? M. Lalande, donnant un aperçu synthétique des philosophies dualistes, lorsqu'il prouve « l'insuffisance du monisme en tant qu'hypo- « thèse régulatrice du développement des sciences « parce qu'il se heurte toujours quelque part à la « diversité que l'expérience impose à la raison »,

(2) Les deux sources, p. 106. Mais dans un passage important de ses graves et denses « Remarques finales », il nous semble que M. Bergson a nettement fait entrevoir l’hypothèse de l’acte manqué : « Jamais, dit-on, l’humanité n’a été plus assoiffée de « plaisir, de luxe et de richesse ? Une force irrésistible semble « la pousser de plus en plus violemment à la satisfaction de ses « désirs les plus grossiers. C’est possible, mais remontons à l’im- « pulsion qui fut à l’origine. Si elle était énergique, il a pu suf- « fire d’une déviation légère au début pour produire un écart de « plus en plus considérable entre le but visé et l’objet atteint ». Et il ajoute : « Dans ce cas, il ne faudrait pas tant se préoccuper « de l’écart que de l’impulsion ».

À dire vrai, cette hypothèse est plus fréquemment émise qu’on ne le croirait. Elle semble s’imposer à tout penseur qui, de faits particuliers, s’élève à des vues d’ensemble sur la nature et sur la conduite humaine. Ainsi, un célèbre entomologiste américain, M. Howard, approfondissant la menace que, par leur nombre, par leur incalculable ancienneté, par leur résistance spécifique aux causes de destruction, les insectes font courir à l’homme, en arrive à écrire : « Le type humain peut très bien être l’une des « expériences de la nature qui ne réussissent pas ». Et M. Houllevigue, rendant compte de l’ouvrage récent de M. Howard, dans son Feuilleton du Journal des Débats, emploie sans hésiter, à propos de la vie humaine, l’expression d’« acte manqué ».

(Voir L. O. Howard. La menace des insectes. Préface de Bouvier. Traduit par Berland, p. 274, Flammarion, Paris, 1935).

est-ce qu'il n’oblige pas à supposer au fond des choses, pour en expliquer les apparences phénoménales, deux principes contraires ? Et ce ne sont pas seulement les anciens qui adoptérent ce point de vue, puisque, ajoute-t-il, « cette vue de l'esprit, suggérée par « une méditation presque passive, mais portant sur « un grand nombre de faits, se trouve confirmée par « l'étude approfondie et méthodique que font les « sciences modernes d'un petit nombre de phéno- « mènes choisis parmi ceux que nous avons le plus « de facilité à pénétrer »?. Au surplus, Freud luimême a écrit que, si l’acte manqué « trahit un sens « propre (et que cela) soit confirmé sur une vaste .« échelle, il serait de nature à nous intéresser plus « vivement que les circonstances dans lesquelles il « s’est produit » *. Mais si une conduite comporte une interprétation qui ait une valeur intrinsèque et une portée dépassant de beaucoup l’ensemble des conditions dont elle résulte, est-ce que nous ne sommes pas autorisés à y voir l’expression d’une loi générale ? Et cette loi générale, ainsi dégagée de l'extrême diversité de tous les actes n'ayant entre eux de commun précisément que d’être manqués, prend les proportions d’une hypothèse capable d’embrasser en définitive toute l’activité humaine. Cette manière d’aller des faits les plus particuliers aux théories les plus vastes, progressivement et par bonds, lorsque l’esprit rencontre une intuition féconde, c’est celle-là même que pratiquent les savants dans l’étude des phénomènes physiques. D'autre part, à écrit M. Lalande, la méthode expérimentale « veut « que jusqu’à preuve du contraire, on retienne soit l'hypothèse unique, soit celle qui s'accorde le « mieux avec nos besoins logiques, avec cette idée « directrice qu'il n'y «a point d’'absurdité dans les « phénomènes, et que, sinon les données premieres,

es

(3) Voir Lalande. — « Les Illusions évolutionnistes », ch. XII : « Le dualisme dans les choses », p. 346, 347 et suivantes, ainsi que le ch. XIII : « Le dualisme dans l’homme et dans la société », (Alcan, 1930).

(4) Freud. — « Introduction à la psychanalyse », p. 38.

< du moins le développement de leurs effets doit « être intelligible »5. Si cette règle est bonne dans le monde biologique, à plus forte raison l’est-elle dans le domaine moral. Or, les transformations des croyances en pratiques superstitieuses, le passage de fabulations superstitieuses bienfaisantes à la plus odieuse criminalité ne sont certainement pas moins difficiles à expliquer que celui d’une espèce à une autre espèce. Et puisque nous posons en principe que rien n’est inintelligible en soi, il semble que la meilleure manière de comprendre la conduite criminelle du superstitieux possédé par le mal magique serait de se la représenter d’abord comme apparteà la catégorie des actes manqués.

Freud nous pousse dans cette voie. Ces actes manqués, remarque-t-il, ne sont pas tous accidentels; ils ne résultent pas tous d’une cause fortuite, agissant isolément; c’est plutôt même le contraire qui se produit. Ainsi, « l'effet du lapsus a peut-être le droit « d’être considéré comme un acte psychique com- « plet, ayant son but propre, comme une manifes- « tation ayant son contenu et sa signification parti- « culière », et Freud de conclure : « Il semble main- « tenant que l’acte manqué puisse être parfois une « action tout à fait correcte, qui ne fait que se subs- « tituer à l'action attendue ou voulue ». Autrement dit, ce qui paraissait accidentel se révèle l’effet d’une cause permanente, et rentre dans un ensemble de faits réguliers, dans un système de causalité normale où il prend sa propre signification, et où il devient, en outre, révélateur d’un ordre, d’une sorte de réalités qui, sans lui, seraient sans doute demeurés inconnus. En somme, l’acte que nous attendions est remplacé par un autre qui, pour nous, était imprévu, mais qui n’en est pas moins déterminé. Il n’est manqué que relativement à notre attente, et seulement par suite de notre déception. En lui-même il a sa logique qui se déroule de cause en cause, d'effet en

(5) Lalande. —— Les illusions évolutionnistes, p. 87.

effet, nécessairement, comme si elle était indifférente à nos jugements. Or, la religion est un principe d'unité, de solidarité et de charité entre les hommes, surtout dans les sociétés et dans les civilisations où elle subordonne les devoirs envers Dieu à ceux envers le prochain. De la part des croyants, nous prévoyons et nous exigerons une conduite toujours fraternelle; s'ils commettent des actes inspirés par la haine, par un désir de vengeance, par le besoin de se sauver, soit individuellement, soit collectivement par le sacrifice d’autrui, ils se comportent autrement qu'ils l’auraient dû; leur conduite est le contraire de celle qu’on attendait; en ce sens, elle relève bien de l’acte manqué. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, qu’elle soit arbitraire ni accidentelle. Comment le serait-elle lorsqu'elle s'étend à des millions d'hommes élevés dans la même religion, entraînés aux mêmes pratiques par une discipline commune, et participant continuellement de son rythme régulier et de sa vie essentielle ?

Freud remarque encore que la déviation de l'élan initial, lorsqu'elle n’est pas fortuite, se produit généralement par l’intervention d’une tendance refoulée, tendance qui se solidarise avec un désir agissant, tantôt avec le consentement du sujet, tantôt à son insu, mais appartenant le plus souvent à la catégorie de ceux qu'il devrait se refuser, auxquels ils ne se reconnait pas le droit d’adhérer entièrement. Dans ce cas, la conduite de l’état de veille a de grandes analogies avec celle de l’état de rêve. Les pratiques superstitieuses, dans la mesure où elles se pénètrent, au sein de la société, de la vie des mœurs et, envahissant la religion sociale, y contrarient ce qu'il y a en elle de religion pure, n’ont-elles pas ce caractère commun de vouloir forcer le cours normal des événements ? Non comme dans la prière, par un recours à l'intervention providentielle de Dieu, obtenue dans une communion d'amour avec sa volonté, mais en faisant appel, au contraire, à des forces intermédiaires, dont, au besoin, l’homme fe-

rait les complices de ses intérêts ou de ses passions contre Dieu lui-même. Tout se passe comme s’il obéissait à une intention refoulée, mais qui, précisément parce que refoulée, supplante la conduite spécifiquement religieuse pour lui substituer le comportement des pratiques superstitieuses dans l’intention de retrouver une liberté d’agir suivant un ordre de désirs, d’espoirs, d’ambitions personnels qu’entrave ou comprime l’ordre impersonnel et universel de choses, d'événements représentés globalement par la religion et auquel se soumet avec amour l’âme baignée dans la foi religieuse. Et ici, nous voyons le règne humain seconder, chez le fidèle, sa désobéissance au règne divin. Prier, c’est se soumettre et non s’insurser; la prière est une communion avec Dieu et avec l’ordre du monde, avec le déroulement harmonieux de la vie universelle qui dérive de sa puissance, de sa sagesse, et de son amour. Done, la prière refoule chez le croyant tout ce qui, en lui, serait inspiré par Phumain, et tout ce qui, de l'humain, devient en lui individuel. Qu'est-ce que fait le désir ? Il refoule ce refoulement. La conduite superstitieuse est en germe, elle est même déjà toute dans la première velléité de résistance au comportement de la prière qui est celui de la soumission. Considérée relativement à la religion, elle est un acte manqué. Elle nous découvre, ou plutôt elle confirme à nos yeux les origines de la magie et de la sorcellerie. Une observation attentive des fidèles, sur le terrain même des croyances religieuses, les montre souvent et pour la plupart en train de glisser tantôt insensiblement, tantôt soudaiïnement, d’un état de prière orienté vers l’extase, à d’autres état où ils sont absorbés par leurs soucis, par leurs passions, par leurs vœux personnels. La résistance au refoulement y apparaît manifestement. D'ailleurs en eux, la foi ne doit peut-être de durer qu’à cette persistance de désirs humains, soit matériels, soit spirituels, qui, voulant obstinément s’accomplir, les contraint, en exerçant sur eux une pression continuelle, à sentir leur propre faiblesse de plus

en plus fortement, et à vouloir se concilier des forces toutes puissantes sur le cours des événements, parmi lesquelles précisément Dieu. Du recours aux Esprits respectueux de l’ordre providentiel des choses, à d’autres esprits qui au besoin se révolteraient contre Dieu, il n’y a qu’un pas; c’est ce pas que l’on franchit lorsqu’on commence à faire de la magie; après quoi l’on ne tarde plus à tomber définitivement dans la sorcellerie.

Ainsi, la conduite humaine trahirait-elle par ce passage presque fatal de la défense à l’agression et de l’agression à la criminalité, la présence en elle, jusque dans son unité indivisible en soi, de forces contraires, et, pour reprendre une expression de Freud luimême, d’« une intention hostile et perturbatrice venant contrarier une intention primitive »f. C’est un fait, du reste, indéniable, que la vie essentiellement créatrice est en même temps partout destructive d'elle-même. De la même source semblent sortir la religion qui prend nécessairement corps dans la réalité sociale, et la superstition qui, malgré ce courant religieux si puissant, continuellement épuré et revivifié par la présence si profondément agissante des Sages, des Justes, et des Saints, se développe dans une direction diamétralement opposée, et sous l’interne poussée d’une virtuelle criminalité. Tout se passe donc bien comme si l'élan initial rencontrait en lui-même, dès le commencement, et par la suite tout le long de sa route, une « intention hostile » à ses fins primitives. Mais, de quelque manière que l’on veuille expliquer la coexistence des croyances religieuses les plus pures et des pratiques superstitieuses les plus basses dans l'humanité en général, dans la même civilisation, dans la même société, qu'on les engendre les unes et les autres par un même acte créateur de la vie, ou qu’on passe des premières aux secondes par une désagrégation, par une sorte de déchéance progressive, n'est-il pas éton-

(6) Freud, op. cité, p. 60.

nant de constater que presque partout la superstition tend à se présenter comme spiritualisée ?

Le crime ordinaire se maintient sur le plan de celui qui le commet : passionnel, il relève du sentiment et de la folie; déterminé par le vol, il relève de Putilité. S’il se modifie, ce n’est qu'après coup, lorsque le processus de criminalité est achevé, et que c’est un nouveau qui commence, lorsque la conscience intervient, que se réveille en elle le sens endormi des contraintes sociales, des nécessités d’un ordre objectif de faits, d'institutions, et de solidarités. Au contraire, les crimes par superstition sont commis comme religieusement. Cette spiritualisation, Freud l’a discernée dans les actes manqués. Dans le lapsus qu’il arrive au poète de faire, il y a un germe d'invention qui peut transformer une erreur accidentelle et apparemment absurde en une source de création. Car, aussitôt, il lui découvre un sens, qui, soit sur la voie ancienne, soit dans une direction imprévue, redonne de l'élan à sa pensée suspendue, du mouvement au poème accroché un moment par un hasard heureux. Si l'artiste le maintient, c’est parce que l’échec momentané s’est transformé tout de suite en un succès pressenti. La conduite religieuse, elle aussi, est rempli de cette sorte de lapsus, moins variés, cependant, plus uniformes, et rapidement systématisés en des habitudes collectives qui se greffent sur les comportements dérivés de la religion pure. On se met dans l'attitude, dans lPétat d'esprit propres à la prière; on veut fermer la communication avec le monde et avec soi-même; on n’est plus qu’une aspiration profonde à sortir de soi, de tout le réel, pour s’élancer vers Dieu; on est l'amour de la créature pour son créateur. Et voici que, soudain, une image apparait, précisément celle qu’on voulait le plus écarter; ou bien, dans les paroles d’adoration qu'on prononce, un mot vient à la place de celui qu’on allait dire, et ce mot évoque une pré-

(7) Freud, op. cité, pp. 34, 35.

sence obsédante qu’on refoulait, l’objet d’un désir qu’on repoussait. Par cette porte étroite d’un souvenir importun, d’un état de conscience indiscret, c’est le monde entier qui passe, qui vous envahit, et la rupture de l’élan vers Dieu est complète. Mais, à peine l’âme est-elle plongée dans la tristesse qu’elle éprouve d’avoir été au seuil de l'amour divin et de ne pas l’avoir franchi, qu’elle est reprise par son aspiration première, de nouveau emportée par son élan. Avec elle, l’est aussi cette image importune, ce désir humain; désormais ils font corps avec elle, et ils deviennent pour elle des surcroits de raisons de prier, d’implorer, d’adorer. Nous ne parlons que des désirs plus ou moins chargés de virtuelle spiritualité, et qui font partie plus ou moins directement du système des devoirs. Mais il en est ainsi des autres, des plus matériels. Dans ce cas, comme nous l'avons montré, le fidèle oscille perpétuellement de la magie à la croyance et de la croyance à la magie. Comment s’est effectuée cette transformation ? D'abord le fidèle a beau vouloir se distinguer de lui-même, s'opposer à lui, lorsque, dans cette intention, il entre dans un édifice affecté aux choses sacrées, et par là différent de tous les autres lieux, pour n’y être plus qu’une créature de Dieu, aspirant uniquement à se perdre pour se retrouver en Dieu, il ne réussit qu'abstraitement, logiquement et toujours incomplètement ce dédoublement artificiel. Malgré lui, inévitablement, il est envahi par des souvenirs, par des images inattendues, dont beaucoup d’ailleurs ne jaillissent pas directement de sa propre existence; le jeu de l'association des idées s'effectue sous l'influence des sensations présentes, comme dans le rêve. Ensuite, les pratiques religieuses ne restentelles pas, Jusque dans cette retraite volontaire, dans cette solitude silencieuse, chargées de ce que le milieu social à déposé en elles dans une interaction quotidienne et séculaire ? Cet édifice, où l’on s’est retiré pour se recueillir en soi-même, pour ensuite s’abimer dans l’Infinité de l'Amour, et tenter encore

une fois la sublime aventure de l’union divine, il a une mémoire; toutes ces pierres conservent un écho des cérémonies dont elles furent les témoins, des chants qu’elles ont entendus, des larmes qu’elles ont vues couler, et des soucis profanes dont il fut le refuge indulgent; les objets qui s'y trouvent sont des symboles rappelant, au moyen d’images calquées sur le passé, quelquefois transfigurées par l’art, le sens de ce qu'on est venu faire dans ce sanctuaire ouvert et mystérieux; mais elles y ajoutent toute l’histoire à la fois sacrée et profane dont elles sont chargées. Au surplus, le langage, ies mots qui composent les prières familières, le rythme qui les ordonne et qui chante dans l’âme, même ceux qu’elle invente au cours de son envolée vers Dieu, loin de la terre, sont lourds des choses terrestres qui les ont modelés à leur usage, dans la conduite la plus utilitaire. Pour ces raisons, et d’autres encore, ces actes manqués se transforment presque aussitôt en des actes réussis : la déviation de l'élan initial entraîne le dévôt hors de la prière et l’y ramène, loin de la spiritualité et l’y replonge; et si le comportement se maintient, au moins extérieurement, de l’homme qui se vouait complètement à Dieu, c’est par cette alternance de distraction et d’attention, de rentrée dans l’esprit du monde et de retour à l’aspiration vers le Divin.

On n'insistera jamais assez sur ce point. Même dans les sociétés où les Eglises sont indépendantes, autonomes, où l'Etat les tient en dehors de lui, de ses fonctions, de ses fins, les pratiques et les croyances religieuses font partie des mœurs. Comme toutes les autres sortes d'activité, elles sont forcées de s’incorporer dans les habitudes collectives, et de s’y mécaniser. Le pratiquant le plus ardent et le plus sincère, disions-nous, pense tout à coup à un intérêt personnel, souvent minime, trop souvent inavouable; sa prière, d’abord pure, se met maintenant au service de son utilité. Et l’on se demande comment c’est possible puisque ces deux plans sont tellement opposés. Mais nous répondrons : comment serait-ce pos-

sible si réellement ils étaient séparés ? Ils interfèrent l’un l’autre, au contraire; ils s'interpénètrent de plus en plus, et grâce à l’automatisme, dans toute la mesure où le mécanisme les envahit. C’est par là, en effet, que des buts étrangers à la foi et qu’elle aurait refoulés, ont réussi à s’insinuer presque facilement, presque normalement dans la dévotion qui se croyait et se voulait toute pure: Pacte personnel, intime, jailli du moi profond, s’est coulé dans une habitude, et dans une habitude sociale. La conscience venait d’être alertée; elle se rendort; l’homme-collectivité a rempli de sa réalité toujours actuelle l’'homme-individu (nous dirions aussi justement l’homme primitif) qui, un moment, s'était isolé de son milieu, était redevenu lui-même par sa dévotion. Ainsi, sa prière peut-elle être sereinement automatique, accueillir en soi des éléments profanes, et pourtant conserver le comportement de la soumission à la volonté divine, de communion avec Dieu.

C'est donc sur toute l'étendue de l'expérience religieuse que nous découvrirons des actes manqués. Il s’en dégage une signification commune, qui peut être généralisée et avoir la portée d’une hypothèse métaphysique, devenir révélatrice d’une des causes qui agissent profondément et constamment sur l’évolution de l’humanité. Elle nous permettrait aussi de comprendre, de rendre moins inintelligibles ceux des faits relevant de la superstition qui choquent le plus la conscience et la raison, c’est-à-dire ceux qui, une fois développés jusqu’à l’extrême limite de la tendance dont ils découlent, apparaissent alors rétrospectivement comme chargés dès l’origine de criminalité. Ces actes manqués sont souvent de peu d’importance en soi; confondus dans des habitudes collectives, coulés dans des gestes, dans des sentiments, dans des catégories mentales qui déterminent ordinairement la conduite utilitaire, ils passent généralement inaperçus; ils ne provoquent ni réflexion, ni contradiction. Mais quand on les recherche, qu’on les rapproche des points les plus divers où ils 5e

trouvent, ils se grossissent, se multiplient mutuellement, et imposent l’hypothèse suivante : la vie entière serait lancée sur une fausse direction: ou bien, contenant en elle, au sein même de son élan, des tendances, des nécessités divergentes, peut-être contradictoires, elle ferait de l’ensemble de l’évolution sociale, malgré l’unité de son acte créateur originel, un mouvement fatalement manqué. Pourquoi, en effet, jaillissant de la source qui donne au monde les Justes, les Sages et les Saints, la religion n’a-telle pas été pure de toute superstition ? Pourquoi, si la superstition fut nécessaire, puisqu'elle se montre capable d’être bienfaisante, a-t-elle pu s'orienter vers la criminalité, et une criminalité qui est presque coextensive à l’humanité ? Si les forces, les causes surnaturelles sont des inventions, des fabulations de l'esprit humain, fabriquées par une fonction créée par la vie dans l’espèce et dans l’organisme, et par lesquelles devenaient d'avance supportables et même propices les nécessités du monde physique, l’ordre des choses et des événements relevant de la réalité sociale, comment comprendre que ce moyen naturel de se libérer de la crainte, de se soustraire à la tyrannie du destin, dapprivoiser les forces inconnues, de domestiquer les êtres encore indomptés, l’homme en ait fait une cause permanente de tourments et d'inquiétude, un instrument souvent si cruel, si férocement cruel de torture contre autrui et contre lui-même, une sorte d’obligation de se détruire et de s’appauvrir, alors qu’il l’aurait reçu providentiellement pour se conserver, pour se protéger et pour exhausser continuellement son niveau d'existence ? Si la vie, en créant cette fonction fabulatrice, a voulu sauvegarder l’intelligence, pourquoi, au lieu de devenir de plus en plus sage, a-t-elle si misérablement sombré dans la folie ? Le problème est là, les faits sont là; ils s'imposent à nous inéluctablement.

Mais, nous objectera-t-on, ces difficultés, peut-être tiennent-elles à ce que vous allez au delà de l’expé-

rience, à ce que vous raisonnez sur l'humanité évoluée, devenue, en suposant à son point de départ ce que vous appelez « l’élan vital ». Dans l’univers, les conflits de forces, les oppositions des tendances multiples et pour la plupart divergentes d’où résultent les contradictions entre les opinions et les actions humaines, sont naturelles. La nature se comporte toujours suivant des lois, suivant un ordre qui attestent en elle des multiplicités à la fois complémentaires et opposées. Seulement, au lieu d'accepter cette diversité et ces oppositions comine des faits, vous voulez à tout prix les ramener à l’unité. Et c’est ce même besoin métaphysique, sous la forme de finalité, qui nous fait poser une cause unique à lorigine des choses, un but unique au terme de leur développement. Comme le dit excellemment M. Lalande : « Les mêmes tendances unitaires de la raison qui « poussent les hommes dans la pratique à détruire « les différences que la nature leur donne toutes « faites, sont aussi celles qui, dans la théorte, les con- « duisent à chercher quelque unité primitive d'où « l’on puisse faire dériver ces conséquences el par « suite les expliquer »*. Comme le soutenait Kant contre tous les dogmatismes, mais sans réussir à échapper lui-même au reproche qu’il leur adressait, n'est-ce pas faire ainsi un usage illégitime du principe de causalité ? En tout cas, parler d’« élan vital », de « puissance créatrice de la vie universelle », n'est-ce’ pas expliquer ce qu’il y a de positivement mystérieux et d’inintelligible dans les êtres vivants par de lPinconnu, et peut-être par de linconnaissable ?

D'abord, on ne peut nier que l'expression même d’« élan vital », malgré les critiques qu’elle a suscitées, nombreuses, persistantes, et des milieux les plus différents, s’est imposée à la philosophie contemporaine. Elle avait été employée, croyons-nous,

(8) Voir Lalande. — Les illusions évolutionnistes, p.363:

pour la première fois par M. Lalande ®?; cependant, il nous dit lui-même que c’est grâce à « l’Evolution créatrice » qu’elle s’est fixée dans le langage philosophique avec le sens précis et néanmoins souple et extensif qu’elle a recu de M. Bergson. A l’usage, elle s’est acquis une intelligibilité, pratique et théorique, qui va bien au delà de toutes les définitions qu’il serait possible d’en donner. Il en est ainsi de beaucoup des concepts que l’esprit humain, soit sur le terrain de la philosophie, soit sur celui de la science !, est obligé de se forger au fur et à mesure de ses besoins,

(9) Voir Lalande. — Vocabulaire philosophique. T. IX, p. 964. L'ouvrage du même auteur où fut employée l’expression « d’élan vital » est sa thèse de doctorat intitulée : « La dissolution opposée à l’évolution », 1899, rééditée avec de nombreuses modifications sous le titre : « Illusions évolutionnistes ». Cette thèse fut d’ailleurs distinguée par M. Bergson lui-même qui en parla fort élogieusement dans Z’Evolultion créatrice, p. 268.

(10) Il n’est plus à prouver que, dans les sciences positives, même de la matière, on emploie souvent, et non dans les questions d’ordre secondaire, mais dans celles, au contraire, d’une importance capitale, des concepts qui, tout en restant soumis de la part des savants eux-mêmes à une sévère et persistante critique, n’en continuent pas moins de servir d’instruments de recherches, on pourrait dire d’axiomes ou postulats de l’induction, en raison précisément des services qu’on obtient d’eux malgré leur imprécision et leur obscurité. Nombreux sont les exemples que nous pourrions en donner. Dans un cours sur l’intelligibilité des idées, M. Bergson il y a bien des années de cela, au Collège de France, cita le phénomène psychologique inconscient, et la notion de fonction, si nos souvenirs sont exacts. Qu’on nous permette de reproduire, au hasard de nos notes, les phrases suivantes qui nous semblent significatives : « Toutes les tentatives, « dit M. Fabry, faites pour sortir l’éther du domaine purement « verbal ont conduit à mettre au monde de véritables monstres : « milieux immatériels construits à l’image de la matière, doués « des propriétés les plus contradictoires, et ne pouvant remplir « le rôle qu’on leur assigne ». (Cité par Roussel : « Les sciences de la matière ». Leçons de philosophie. T. II, p. 135, Paris, 1933).

« Nous sommes, a écrit Gustave Le Bon, en face de l’éther « comme un sourd de naïssance à l’égard de la musique, ou d’un « aveuqle à l’égard des couleurs ». Et l’auteur qui rapporte ces « paroles ajoute : « Tout ce qu’on peut dire se réduit à des con- « sidérations strictement négatives; il n’a d'autre détermination « positive que l’impossibilité où l’on se trouve de rendre intelli- « gibles, sans lui, les phénomènes de l'univers ». (Voir Emile Lasbax. — Le problème du mal, p. 257. Alcan, Paris, 1919).

Meverson allait beaucoup plus loin dans cette voie, puisque, d’après lui. ce n’est ni la base logique, ni la base psychologique qu’on attribue ordinairement « aux théories, (qui) jouent dans « leur genèse un rôle véritablement important. Ce n’est pas de là « que les hypothèses tirent leur force explicative, mais à peu près « uiquement des considérations de temps et d'espace, en première « ligne du maintien de l'identité dans le temps ».

Emile Meyerson. — Identité et réalité, p. 111, Alcan, Paris, 1912.

et l’on trouverait même que les idées fabriquées de cette manière sont de toutes les plus fécondes, celles qui, contredites au début par le système et par la logique des connaissances acquises, ont le plus fait pour le progrès de la pensée. En effet, elles possèdent, et révèlent de plus en plus à l’épreuve un pouvoir d'investigation et de dialectique qui les porte bien au delà des certitudes positives qu’on se croirait en droit d’exiger de ceux qui s’en servent. Il faut les prendre, croyons-nous, comme des vues synthétiques, de vastes et profondes intuitions sur ie réel, sur la vie, et sur le mouvement de la pensée elle-même. Et parce qu’elles condensent des observations, des suggestions de l’expérience, des esquisses de solutions à une multitude de problèmes qu’approfondissent des intelligences orientées dans le même sens, elles acquièrent une faculté d'interpréter les faits passés et à venir hors de proportion avec les résultats des recherches poursuivies à leur sujet. Il convient donc non pas de les interroger, de les sonder dans leur contenu actuel, ni surtout d'exiger sur elles ce senre de définitions absolues dont sont capables les dictionnaires des objets finis et des connaissances achevées, mais de les estimer suivant le degré d’éclairage progressif qu'elles répandent sur les questions et sur les faits. « La vie, déclare M. Lalande, n’est « pas chose facile à définir; peut-être même est-il « impossible d'en donner une formule vraiment adé- « quale, et ce doit êlre le cas si elle est vraiment un « phénomène irréductible et premier comme la pen- « sée elle-même qui s'efforce de la comprendre ». Probablement est-elle une de ces réalités dont Pascal disait qu’elles sont tellement connues par la Lumiére naturelle qu’on ne peut manquer de les obscurcir en les définissant, ce qui n'empêche pas d’ailleurs d'étudier expérimentalement, et d'interpréter induetivement les phénomènes qui s’y rapportent. Il n'est pas douteux, en tout cas, que de la vie nous avons une Connaissance intuitive qui d'avance guide et dépasse les recherches scientifiques, puisque dans

la philosophie, dans la science et dans l’art, on en manie la notion constamment et utilement. Elle est infiniment complexe, et pour imaginer approximativement le degré, l’étendue de cette complexité, qu'on se représente le nombre et la diversité des éléments anatomiques, des fonctions biologiques qui composent chacun des organismes, même le plus rudimentaire, puis la quantité innombrable des espèces et des êtres vivants qui sont seulement sur notre planète, enfin de ceux qui peuplent sans doute tout l'univers. Mais si grande, si indéchiffrable que soit cette indéfinie complexité, l’idée que nous en avons de par une intuition immédiate, est simple. Il en est d'elle comme de lUnité, que nous appréhendons comme une donnée immédiate de la conscience ou de la pensée, quoique l’analyse que nous pouvons en faire ne s'achève jamais, la suite des nombres qui en découlent et que d’un certain point de vue elic comprend en elle, leur cause initiale, étant indéfinie, à ne considérer d’ailleurs que la quantité. Que seraitce si l’on y ajoutait la qualité.

Ce qui complique encore la notion d’«élan vital», c’est qu’elle mêle à l’idée de vie celle de transcendance, l’affirmation positive que tout être vivant ne peut se maintenir sans s'élever; sa croissance implique la nécessité interne de dépasser, à chaque moment, d’une manière continue, et dans certains cas par bonds, ses résultats acquis, ses formes déjà réalisées qui seraient pour ce qu’il est devenu des bornes extensibles, des limites provisoires, Durer, c’est aller au delà de soi-même, comme s’il était impossible, anormal, déjà morbide, de s’arrêter, même dans le mouvement, car un mouvement qui n’est pas un changement-progrès, c’est de l'arrêt, de la stagnation, une sorte de mort déguisée sous les apparences de la vie. C’est parce que la vie universelle, nous entendons par là celle qui, dans l’histoire du monde, fut antérieure aux espèces, était un élan capable et forcé de toujours se transcender qu’elle les a créés, ces espèces et ces êtres, en vertu d’un iné-

puisable dynamisme dont le déploiement s’est accompli suivant un certain ordre qui, par la suite, s'impose à la pensée comme rationnel. Les différentes catégories d'êtres ne sont pas seulement logiques, mais réelles, et constituent une véritable hiérarchie. Dira-t-on qu’en raisonnant ainsi, nous transportons une notion scientifique de son terrain propre sur celui de la métaphysique ? Mais est-il possible d’interpréter l'expérience sans émettre des hypothèses ? Et une hypothèse peut-elle à la fois dépasser les faits et se maintenir strictement sur le plan de leur réalisation ? Ce qu’on lui demande, encore une fois, c’est seulement de les rendre plus intelligibles, et, par là, d'accélérer les recherches, de découvrir sur eux de nouveaux points de vue, d'élargir à travers eux les horizons de la pensée. Il faut avoir peur des idées-statiques, non de celles qui sont l'intelligence même en mouvement. Et de ce que le concept dynamique d’élan vital se heurte à de graves objections, soulève un grand nombre de difficultés, il ne suivra nullement qu’on doive le rejeter ou le frapper de discrédit, mais au contraire qu'il faut l’approfondir en renouvelant et en élargissant de plus en plus l'expérience où elle est suggérée par les faits et acquiert une toujours plus grande puissance d’interprétation. Comment le concevoir, cet élan, à la fois un et différencié, indivisible comme l’est tout germe de vie, et pourtant générateur d'êtres et d'espèces où par la suite apparaissent, se différenciant progressivement, des fonctions, des tendances diverses et mêmes rivales ? Comment ces divergences et cette diversité sortent-elles d’un principe créateur qui se- ‘ait un, et qu'animerait, pendant qu’il crée, une essentielle intention ? D'ailleurs, nous ne pouvons Jamais échapper à cette nécessité que subit l'esprit humain d’être simultanément enfermé dans ses propres catégories mentales et aussi affectives, et contraint, par son besoin de causalité, d'interpréter la ‘ause initiale en la modelant sur ses effets, alors qu’étant antérieure à eux, notre système d'idées et

HYPOTHÈSE DE L'ACTE MANQUÉ 203 de mots inventés au cours du devenir, pour comprendre et représenter les choses devenues, accomplies, ne s’y applique même pas. Admettons un instant que nous soyons capables de remonter le courant de la vie pour le saisir à sa source, de parcourir en sens inverse la route qu'a suivie depuis le commencement le Temps humain; pourrions-nous discerner dans l’élan créateur d’où sortit l’espèce humaine tout ce qu’il renfermait en lui ? Peut-être, dans une faible mesure, mais encore à la condition que, dans cette régression, nous soyons accompagnés par notre mémoire. Emportant avec elle toute notre expérience de la multiplicité des faits biologiques et sociaux, de leurs tendances et de leurs significations souvent contradictoires, elle les plaquerait sur la perception que nous prendrions alors de l’acte créateur. Il y a donc là un cercle vicieux, mais il ne faut pas s’y enfermer, car on le brise en risquant et en avançant.

Voici la vie. Nous ne la postulons pas arbitrairement à l’origine du réel; nous la posons comme un fait concret, d’expérience immédiate, dans un univers déjà constitué. Partout où elle passe, elle rencontre une matière, c’est-à-dire une certaine résistance, ici moins forte, là plus intense, ailleurs presque insurmontable ou, au contraire, presque aussitôt vaincue. De toutes manières, elle la pénètre, s’en empare, la façonne et lui insuffle globalement, ainsi qu’à chacune de ses parties séparées précisément par son courant lui-même indivisible, tout son dynamisme, ou plutôt ce qu’elle peut lui en faire absorber. Les analyses sont dangereuses, les images aussi quand elles sont inspirées par une logique d’idées calquées sur une vue superficielle des choses. Mais ici, n’est-ce pas la vie elle-même, saisie non pas à la source inaccessible de l’être, mais au point d’orisine de chacune de ses créations réalisées sous nos veux, qui nous impose l’intuition immédiate de sa nature, de sa manière d’engendrer, de son élan ? Si l’organisme pouvait être conçu comme obtenu par la

réunion de cellules, d'organes distincts, fabriqués à part les uns des autres, à la manière dont sont d’abord fabriquées, ensuite rapprochées et rivées ensemble les diverses pièces d’une machine inventée par l'intelligence humaine, certainement le problème ne serait pas résolu, de nombreuses difficultés surgiraient aussi sérieuses et peut-être plus insurmontables que celles envisagées; mais, à la rigueur, on pourrait considérer le dynamisme de ce corps comme une sommation des énergies condensées dans chacun de ses éléments; on ferait l’économie de l’élan initial. Mais on sait que les choses se passent autrement. Dès lors, des images telles que celle de la main plongeant dans un tas de limailles de fer, sans résoudre au sens scientifique du mot la question posée, permettent de se représenter comment la vie traverse la matière, et constitue par là-même des espèces, des êtres, qui ensuite, une fois formés, sembleront pouvoir s'expliquer positivement en tenant compte seulement des lois régissant les parcelles de matière qu'ils retiennent en eux et de leur énergie qui maintient et renforce leur organisation. Qu'on essaye d'imaginer (puisque les sens ne peuvent directement le percevoir) un germe vivant infinitésimal, et qu’on s'efforce de le penser avec la puissance de création qui est condensée en lui, à travers cet immense avenir qui se déroulera pendant des années, et dont lanalyse, jamais complète, exigerait une durée équivalente à de léternité. N’est-il pas vrai qu'on finira par obtenir une vision intellectuelle non artificielle, mais naturelle, d’un point limite entre deux séries de grandeurs vitales : l’une qui va de Pinfini vers lui, et l’autre qui part de lui vers linfini ? 1, Ainsi, de même qu'à partir de lui, nous assistons à un développement sans cesse croissant d’élé-

(11) Cette façon de suggérer par un schéma conceptuel une hypothèse capable de rendre plus intelligibles les faits qui ne contiennent pas en eux-mêmes leur explication, nous l’avons retrouvée dans l’ouvrage remarquable, déjà cité, de M. Lasbax, Le Problème du Mal, p. 430.

ments toujours plus nombreux, de forces toujours plus grandes et fécondes, de finalités de plus en plus rastes, enfin d’une continuelle dilatation de son contenu toujours renouvelé et enrichi, de même, jusqu’à lui, n'est-ce pas la même progression, mais en sens contraire, qui se produit, à savoir un resserrement de la vie universelle dans ce germe infinitésimal de vie individuelle. On nous objectera peut-être que la vie a des limites, dans cette partie, au moins, de l’univers qu'embrasse notre expérience. « Nous voyons, « écrivait M. Lalande, chez les êtres vivants qui nous « entourent et qui se rapprochent de nous, que l’élan « vital imprimé à l'individu par la génération ne per- « siste pas indéfiniment comme ferait le mouvement « d’un boulet dans un espace vide... Il n’y a pas de « science ni de volonté qui tienne. Une limite supé- « rieure est posée; on ne la dépasse pas » !. Cest indiscutable, mais ne nous contredit pas. Si, en effet, pour un individu, la durée de son existence et de son progrès est limitée, multipliée par le nombre des êtres appartenant à la même espèce, et par celui de tous les êtres remplissant le champ de la vie, la puissance de création d’avenir qui est condensée en lui paraît infinie. C’est d’ailleurs ce que, en d’autres termes, M. Bergson faisait remarquer dans la note de l'Evolution créatrice à laquelle nous avons déjà fait allusion. « Dans un livre riche de faits et d'idées « (La dissolution opposée à l’évolution, Paris, 1899), « M. André Lalande, nous montre toutes choses mar- « chant à la mort, en dépit de la résistance momen- « tanée que paraissent opposer les organismes. — « Mais, même du côté de la matière inorganisée, « avons-nous le droit d'étendre à l’univers entier des « considérations tirées de l’état présent de notre « système solaire ? À côté des mondes qui meurent, « il y a sans doute des mondes qui naissent. D’autre « part, dans le monde organisé, la mort des indi-

(12) André Lalande. — Les illusions évolutionnistes, p. 97 et D 00;

« vidus n’apparaît pas du tout comme une dimi- « nution de la vie en général, ou comme une néeces- « sité que celle-ci subirait à regret. Comme on la « remarqué plus d’une fois, la vie n’a jamais fait « effort pour prolonger indéfiniment l'existence de « l'individu, alors que, sur tant d’autres points, elle « a fait un effort heureux. Tout se passe comme si « cette mortalité avait été voulue, ou tout au moins « acceptée, pour le plus grand progrès de la vie en « général » #. Donc, si l’on considère n'importe quel être vivant, surtout s’il est, en outre, de la vie, doué d’une conscience, il semble bien qu’il soit un point liniite entre deux infinis; son existence nous apparaît non seulement comme dense de tout son avenir, mais encore riche de tout ce passé de la vie universelle qui vient se resserrer en lui de manière à déposer dans l’organisme de l’homme et dans la société humaine tout ce qu’ils pourront contenir de son dynamisme ïllimité. Je ne puis pas ne pas étendre cette vision immense, quoique si schématique, à l’ensemble des êtres vivants et en définitive à tout le réel, autant celui que je perçois que celui des mondes dont mes sens et mes catégories mentales me rendent à jamais l’existence inaccessible. Alors j’éprouve le sentiment, au delà de toute expression, débordant toute idée, d’une Puissance créatrice infinie en tous sens. Ce sentiment n’est pas un artifice de la sensibilité ou même de l'imagination; c’est une émotion que le moi profond éprouve, quand il réussit, se distrayant de la surface des choses, à s’abimer dans le spectacle de la nature. Ce n’est pas un concept construit logiquement; il s’y condense toutes les expériences qui ont été et qui seront faites par toutes les sciences positives grâce à la synthèse qu'en obtient une attention fortement concentrée sur les moindres réalisations de la vie. C’est de cette puissance véritablement infinie qu’est née la nature

(3) Bergson. —— Evolulion créatrice. Ch. III: La signification de la vie, p. 268.

humaine qui contient ainsi, dès son origine, la cause de tout ce qu’elle devait et de tout ce qu’elle devra produire à son tour dans le cours de son évolution. Organisme et conscience, cerveau et pensée, sont complémentaires l’un de l’autre, dans l’unité d’une fonction où ils jouent alternativement le rôle de moyens en vue de fins qui toujours les dépassent. L'esprit humain est lui-même un tout qui se différencie à mesure qu'il grandit et s’accomplit, qu’il se perfectionne dans l’action, au contact des faits. Ses facultés qui acquièrent chacune respectivement une certaine indépendance, un air d'autonomie par l'effet de la division du travail, n’en sont pas moins associées entre elles étroitement par leur commune origine, et par l'unité des fins auxquelles est destiné l’être vivant et conscient. Intelligence et fabulation, quoique si différentes et de plus en plus divergentes, ne se comprennent que dans l’unité originelle de la vie où elles s’impliquent réciproquement. Donc les fables sont nécessaires autant que les idées, nous dirions même : les hallucinations autant que les perceptions, dans le progrès de la conscience et de la pensée.

Mais, encore une fois, puisque la superstition ellemême est, dans certains cas, bienfaisante et même indispensable, pourquoi le mouvement évolutif, auquel collaborent l'intelligence et la fonction fabulatrice, et qui prolonge, en se développant, tout ce que l’élan vital créateur de l'espèce avait déposé en elle originellement, est-il devenu capable de criminalité, et d’une criminalité tellement étendue et si profondément enracinée dans la conduite humaine qu’elle semblerait lui être essentielle, qu’elle paraîtrait dériver d’une nécessité, et correspondre à une sorte d’instinct ? Nous sommes, là, en présence d’une contradiction, d’une de ces impossibilités logiques qui déconcertent la raison, puisqu’elles s’imposent comme une donnée de l’expérience, qu’elle font partie de l’ordre des réalités. Lorsqu'un train déraille, nous en cherchons la cause dans un défaut de construction

localisé, dans une défaillance ou une erreur accidentelle qui se serait insérée dans le mécanisme global. S'il déraillait régulièrement, et au même endroit, la causalité prendrait un caractère nouveau de constance; elle se pénétrerait de nécessité. S’il déraillait avec cette même régularité, mais en des points différents, nous incriminerions l’ensemble du système; et plus nous aurions la conviction d’une erreur tenant non à une partie, mais à l’ensemble de l’organisation, et plus, si son action persistait néanmoins, l'hypothèse s’imposerait à nous d’une conduite manquée. Les accidents étant séparés par un certain intervalle de temps grâce auquel entreraient en jeu la mémoire et son opportun oubli, nous ne serions sensiblés qu’à la gravité de ces événements, et notre attention s’y remplirait chaque fois d'émotion. Mais resserrons ces intervalles; supposons que ces accidents, avec tout leur cortège de souffrances, de misères, et de morts, en apparence au moins inutiles et dénuées de signification, soient assez rapprochés les uns des autres pour que nous puissions les embrasser d'un regard presque continu, voyant que le système se comporte comme un mécanisme aveugle, quoique dirigé par des êtres conscients et intelligents, n’est-il pas vrai que tout deviendrait subitement comique ? Le rire jaillirait irrésistiblement #. Or, n'est-il pas

(14) L'analyse que M. Bergson, dans sa fine et spirituelle étude sur le Rire, fait du comique de situation, pourrait être appliquée à la criminalité. Rappelons certaines des lois qu’il a dégagées de l'expérience : « Est comique, dit-il, tout arrangement d’actes et & d'événements qui nous donne, insérées l’une dans l’autre, l’il- « lusion de la vie et la sensation nette d’un agencement méca- « nique. » Les actes et les événements qui nous donnent le plus non l'illusion, mais le sentiment aigu de la vie, ne nous produisent-ils pas la sensation nette d’un agencement mécanique en vertu duquel le crime collectif que les peuples redoutent et refoulent vigoureusement est accompli par eux-mêmes avec la sûreté dont n’est capable ordinairement que l'instinct ?

« Une situation, dit encore M. Bergson, est toujours comique « quand elle appartient en même temps à deux séries d’événe- < ments absolument indépendants, et qu’elle peut s’interpréter à « la fois dans deux sens différents ». N’avons-nous pas vu dans la conduite superstilieuse la communauté des croyants d’une même religion agir comme s’ils appartenaient à deux séries de nécessités distinctes, à deux sortes de finalités séparées: et n’estce pas le cas de l’humanité, plus encore à notre époque que ja-

étonnant et significatif que, jusque dans les plus effroyables supplices auxquels ont donné lieu les croyances superstitieuses, il arrivait non parfois, mais presque toujours que la compassion fût refoulés par les éclats bruyants d’une joyeuse ironie de la part des foules passionnées de ces spectacles les plus effroyables, devenus pour elles divertissants 5. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les hérétiques étaient grotesquement affublés de déguisements, offensants pour la dignité humaine qu’on devrait toujours respecter en face de la majesté de la mort, mais qui les exposaient aux spectateurs non plus comme des victimes innocentes, mais comme les instruments obscurs, comme les possédés démasqués et ratés d’un orgueil diabolique finalement vaincu par la foi et par la raison, en un mot comme les produits d’un acte manqué. Mais l’acte manqué l'était

mais ? Sur la route même qui mène à Genève ou vers d’autres villes de conférences diplomatiques les hommes d’Etat, est-ce qu’elle n’obéit pas simultanément à deux tendances parallèles et rivales, celle qui aboutit à la paix et celle qui va jusqu’à se servir de la première pour renforcer son propre dynamisme et accélérer sa course vers la guerre dont elle porte en elle un potentiel puissant ?

(Voir Bergson. — Le Rire, p. 69 et 97. Alcan, Paris, 1931).

(15) Un exemple entre mille, que nous empruntons à un chapitre bien émouvant de l’ouvrage étonnant de Georges Clémen- <eau. — « Au soir de la pensée » :

«< Au carnaval de Madrid, en 1724, Stalpart, annonçant qu’il y « avait eu des mascarades épicées d’un autodafé, écrivait : « Il « y eut une fête en ville, bien réjouissante pour le peuple de « Madrid, et je ne sais rien qui l’égale, pour le génie de la na- « tion, qu’une course de taureaux. Ce fut une exécution de Juifs. <« On en brüûla un vif, deux après les avoir étranglés à la vue du « bûcher, parce qu’ils se convertirent où le feignirent, et les effi- « gies de six autres morts dans les prisons de l’Inquisition, et « aujourd’hui on en a fouetté quatre par les rues de Madrid, au « grand contentement du public. Cette cérémonie se fait avec « beaucoup de pompe et de joie ». Georges Clémenceau. — « Au soir de la pensée ». ch. IV : Les Dieux et les lois, p. 146. T. I. Librairie Plon, Paris, 1930.

« Contre ces horreurs légales — (par exemple, celles qui con- « sistaient au temps de l’Empire Romain « à faire servir les sup- « plices des condamnés à l’amusement public >») —, la morale « stoïcienne et la morale chrétienne, rappelle Gabriel Tarde, ont « inauguré une réaction qui, sans être toujours très efficace, n’a « pas laissé d’imprimer sa trace aux mœurs et aux lois. Tertul- « lien défendait aux fidèles d’accepter des charges où l’on eût à « prononcer des condamnations à mort. St-Ambroise, moins exi- « geant, ordonnaïit aux juges de s’abstenir de la communion eu- « charistique pendant plusieurs jours après avoir rendu une sen- « tence capitale ». Tarde. — Za philosophie pénale, p. 539.

deux fois, ou plutôt il ne se trouvait pas du côté que lPon croyait. Car évidemment, la foule pieuse et en parfaite communion d’esprit avec son Eglise, lorsque, grisée par ces spectacles où s’alimentait son incurable cruauté, elle sé moquait des malheureuses victimes de la superstition, se fustigeait elle-même, sans s’en douter, de son odieuse et ridicule ironie. C’étaient ses propres erreurs qui s’objectivaient alors, qu’elle projetait dans ces êtres innocents des crimes dont on les accusait, des hérésies pour lesquelles on les brülait. Elle réduisait à néant ses prières quotidiennes, l'effet sur elle des sacrements, démentait ses croyances, ne conservait plus que la lettre de sa religion; elle en faisait une chose morte, puisqu'elle était capable de se réjouir des supplices de ses frères, alors qu’elle avait demandé pour eux, comme pour elle-même, à leur Père commun, le pardon de tous leurs pêchés.

L'hypothèse que nous avions émise se dégageait donc bien des faits; elle met en relief leurs caractères essentiels; elle traduit clairement les coniradictions que renferme et qu’accepte volontiers en elle la conduite humaine; elle exprime exactement ce qui se passe. L’explique-t-elle ? Résout-elle véritablement le problème posé ? Nous disions qu’elle est susceptible d’avoir une portée métaphysique. Maintenant, il semble qu’elle mette en cause la métaphysique elle-même toute entière.

Lorsqu'il ne s’agit que d’une activité particulière, d’un processus de causalité nettement délimité, le résultat peut être manqué sans que le soit le dessein qui en avait été conçu primitivement. Lorsqu'un train, en un point de son parcours, sort de sa voie normale, et à partir de ce moment tend, par un mouvement en apparence régulier, utile, et sûr, conforme à ses lois, vers un accident fatal qui révèlera son erreur, la déviation ne prouve nullement que le système, pris dans son ensemble, le comportait initialement. La distraction du mécanicien ou de laiguilleur qui a eu pour effet le déraillement ne si-

gnifie rien en ce qui concerne l’entreprise de transports, son organisation, l’adaptation de ses ressources et de ses moyens à la tâche dont elle est chargée, non plus qu’une faute de calcul ou de raisonnement dans la démonstration d’un théorème n’a de sens relativement à la valeur de l'intelligence mathématicienne. Mais en raison de son extension, la criminalité superstitieuse engageait toute la conduite humaine. Nous avions été amené à envisager non les individus, mais l’espèce, et au delà de l'espèce, la vie en général. Or, l'erreur généralisée que constituerait la superstition lorsque, ayant l’air d’obéir à une tendance naturelle, elle aboutit nécessairement, fatalement, à la criminalité, ferait croire que l'élan créateur, à l’origine des choses, ainsi saisi dans la spontanéité de sa première manifestation, aurait été déjà capable de se tromper. Dans le cas contraire, il faudrait bien admettre, au sein du mouvement évolutif, en un point de son déroulement, une déviation qui en aurait contrarié ou même faussé le cours normal; et puisqu'elle ne saurait résulter du hasard, elle postulerait une cause qui, d’une manière ou d’une autre, aurait agi sur la conduite humaine du dehors, et, extérieure à l’espèce, aurait, pour son malheur, désorganisé le mécanisme parfaitement conçu de la fonction parfaitement fabriquée de la superstition. Il convient, sans doute, d'accueillir avec une certaine défiance ce genre d’hypothèses qui se font accepter trop facilement. Cela tient à ce que les objets dont il s’agit, quoiqu’ils soient au delà de notre expérience, qu’ils dépassent la portée de notre imagination, et qu’ils transcendent le réel accompli pour rejoindre l’infinité de la vie universelle, on les réduit aux simples proportions de notre être, de nos événements, des principes de nos actions et de nos pensées. Nous connaissons les erreurs que nous commettons et qui, insignifiantes en elles-mêmes, ont souvent les plus graves répercussions sur nos intérêts, sur nos sentiments, et sur notre avenir. Nous savons aussi que beaucoup, sinon la plupart de nos projets

échouent moins par notre faute que par les obstacles soigneusement dressés sur notre route par nos adversaires, par les ennemis de notre bonheur et de notre progrès. Et cette interprétation relative à nos insuccès et à nos déceptions, nous la plaquons sur la vie totale, nous l’étendons à toute lhumanité. Nous allons au delà : nous l’appliquons à tout l’univers. Replacé sur son véritable terrain, le problème est autrement complexe et ne s’accommoderait pas de si naïves inductions. Il n’en est pas moins vrai que c’est toute la métaphysique qu’il condense en lui, tout le problème du mal, celui de la création, celui même de Dieu.

Nous ne pouvons nous engager dans cette voie. En effet, si nous nous placions sur le terrain traditionnel des métaphysiques et des théologies, adoptant leur point de vue, leur méthode de controverse, les principes évidents ou les axiomes cachés de leurs dialectiques, à quoi bon ajouter quelques arguments ou quelques objections, dussent-ils êtres neufs dans des détails, aux systèmes innombrables que les plus grands penseurs ont déjà édifiés sur des questions qui, par là même, paraissent vouées à des discussions éternelles ? On nous parle de Dieu comme étant l’Absolu, et cependant on persiste à lui appliquer des manières de raisonner modelées sur des faits qui n’existent et n’ont de sens que dans le relatif. Il s'ensuit qu'après avoir voulu nous prouver sa réalité, et nous révéler ses attributs, on aboutit à cette conséquence qu'il est l’Inconnaissable, et c’est-à-dire ce qui est à jamais pour nous comme s’il n'existait pas. D'autre part, on le conçoit comme parfait, et comme infini en puissance, en sagesse, en chacune des vertus humaines que nous mettons en lui, le fabriquant à notre image. Aïnsi construit, il transcende notre nature. Cependant, lorsqu’au sein de notre propre expérience, nous opposons à notre conduite une conduite idéale, à notre monde un monde meilleur qui aurait été possible, nous transportons cette opposition purement humaine et rela-

tive à cette partie de l’univers où nous sommes, où : nous agissons et pensons dans le royaume intemporel, inspatial, inexprimable de Dieu. Il en résulte non un progrès ou un éclaircissement de la foi chez les croyants, mais un surcroît de doute chez les sceptiques.

Jusque dans l’acte manqué se glisse cette façon de raisonner. Notre expérience est, en effet, remplie d'actes qui n’aboutissent pas : le tireur vise mal et manque son but; un architecte fort en mathématiques, mais dénué de sens artistique, manque son plan; un capitaine audacieux, mais imprudent, perd sa bataille; un financier perd sa fortune... Combien d'hommes manquent leur vie ! Et lorsque le processus de causalité est accompli, qu’il forme, aux regards qui l’embrassent, à l’intelligence qui le pense, un système clos, on le double, lui qui, seul, fut du réel en mouvement, d’un possible imaginaire et illusoire, mais qui, parce qu’il contredit précisément un ordre de choses effectivement existant, en paraît tout chargé de réalité. C’est la source des regrets, des remords, de ce perpétuel ruminement du passé, par lequel les volontés faibles et les cerveaux stériles ne cessent de se dévorer eux-mêmes. Ceux qui sont véritablement nés pour l’action savent les dangers d’un tel comportement, et que la vie ne procède pas suivant cette logique artificielle de raisonnements forgés en marge de ce qui est vivant.

C’est donc un changement complet de méthode, d’attitude, de points de vue, d'orientation qu’exigerait une métaphysique qui, au lieu de s’emprisonner dans un système clos de doctrines, d’habitudes, d’idées imposées par le passé, voudrait s'établir sur une expérience renouvelée, retrouver, à travers l’acquis des civilisations toujours plus ou moins artificielles la nature primitive, et remontant à la source même d’où dérivèrent et d’où jaillissent perpétuellement à la fois la vie, l’action et la pensée, découvrir, dans une intuition créatrice, en même temps que les problèmes vrais, leurs véritables solutions.

Si Dieu est inaccessible, c’est peut-être, et proba-

blement, parce que nous interposons entre son Règne et nous notre manière toute humaine de raisonner, de discuter, de Le chercher. En nous interfèrent continuellement le relatif et l’absolu. Nous passons de l’un à l’autre, au cours d’une même analyse, d’une même démonstration, sans nous en apercevoir ei sans pouvoir y réagir. Cependant, entre le premier et le second, si, objectivement, en ce qui concerne l'être, les substances, les causes, la génération des choses, ils s’interpénètrent dans l’unité de l’univers créé par un acte indéfini, perpétuel et indivisible de Dieu, quant à notre effort pour nous le rendre intellisible, quant à notre raison, même universelle, mais toujours humaine, ils restent, au contraire, toujours distincts et s’opposent radicalement. Comme nous le disait, avec sa profondeur insondable, l’un de nos grands Amis : « on est dans le relatif, parce « qu’on ne comprend pas; et l’on n’est pas dans « l’'Absolu parce que l’on comprend », Il en est de l’idée de Dieu comme de toutes les idées générales : c’est la même intelligence qui les conçoit par le même mode de fabrication et afin de répondre à la nécessité où nous sommes de nous adapter au monde extérieur pour exister et pour progresser. Elles n’ont donc de valeur qu’au sein de notre expérience découpée dans l’immensité infinie de l’univers par les conditions de notre action dépendant de nos besoins. S’il arrive qu’on étende arbitrairement la portée de certains concepts obtenus par abstraction et généralisation, cette erreur est facile à discerner et à démasquer. Lorsqu'il s’agit de l’idée de Dieu, on la commet toujours : c’est l’une des plus fortes pressions que subit notre esprit de la part de tout son passé, passé d'autant plus capable de contraindre la pensée individuelle que, par l'éducation collective, il la modèle totalement.

Ce n’est pas la seule, ni la plus dangereuse des inconséquences que nous ayons à signaler dans cette mentalité civilisée régie par le principe de non-

côntradiction. Dieu, ainsi inventé comme lindispensable Cause première du monde, de la Vie, de l’espèce humaine, ayant été défini et imaginé en partant de l’expérience que nous avons de notre propre nature et de notre propre réel, ne l’interprète-t-on pas de la même manière que les causes secondes, et par rapport à notre conduite, ou dans les systèmes de phénomènes. que notre attention utilitaire découpe suivant notre logique dans l’univers ? Supposons que nous ayons confié à un architecte le soin de nous dessiner le plan d’une maison. Il nous le présente; nous ne manquerons pas de le Confronter mentalement avec un autre différent et que nous supposons possible, puisqu'il n’existe encore qu’idéalement. Et en effet, l'architecte en dessine un second suivant la même technique que le précédent, puis un troisième, jusqu’à ce qu’une certaine concordance soit obtenue entre l’immeuble esquissé et notre désir. Il serait intéressant de faire la psychologie de ces substitutions successives et surtout de l’instant où le processus s'arrête dans un projet définitif. Nous découvririons sans peine que ce définitif n’était encore que du provisoire. Ceci mis à part, que de légèretés, que d’imprécisions, que de sophismes, que d’absurdités dans cette facon de faire, de refouler successivement la réalisation immédiate d’un schéma positif, au profit d’une image toute négative suggérée seulement par les oscillations du désir et par l’inconstance du vouloir ! Néanmoins l’on se tenait dans le domaine des projets. Que dire d’une pareille manière de procéder lorsqu'on lapplique à une chose en train de se faire, et de plus dont les causes ne sont pas en nous, dont la réalisation ne dépend pas de nous, l’organisme d’un être vivant, par exemple ? Le germe est là; il n’est pas à concevoir, ni à créer, il est déjà tout fait, et non seulement dans sa constitution actuelle, mais dans tout lavenir qu’il préforme en lui dans de nécessaires virtualités. Sous nos yeux, il se développe, il grandit conformément aux lois de la vie, et suivant l’ordre de la nature.

Nous n’y sommes à peu près pour rien; nous Savons: certainement que, s’il nous arrivait de le vouloir, nous ne pourrions rien changer à cette croissance déterminée des organes, des fonctions et des facultés de l’esprit. Devant le spectacle de ce devenir, nous substituons mentalement un trait à un autre : nous nous représentons un autre visage, une autre voix, et plus tard, une intelligence plus vive, une mémoire plus heureuse, une volonté mieux affermie; mais selon notre propre jugement, ce sont des vœux sans efficacité. Jusque dans notre intention d’améliorer, par l'éducation, cet être en voie d’évolution,. nous avons la conviction que nous ne pourrons agir sur lui qu’en nous soumettant d’abord à ce qu’il est en lui-même, indépendamment de nous, et de par la nature du germe initial qui contenait virtuellement son avenir, L’erreur consistant à raisonner comme si, au contraire, l’on pouvait remplacer l'être réel par un autre être conçu comme possible, serait si manifeste que le bon sens la refoulerait aussitôt qu'elle serait esquissée. Or, cette erreur, c’est celle précisément que l’on commet lorsqu'on fait la critique de l’espèce humaine et de la vie en général, en partant de l'expérience particulière de la souffrance et du mal. Elle est aussi grande, aussi absurde, elle est aussi choquante pour la raison que dans le cas précédent. Seulement, l’objet qu’on voudrait effacer du champ de la perception et du domaine de la conscience, pour lui substituer un autre objet plus conforme à nos désirs et à la logique de nos concepts, est tellement immense, il dépasse tellement tout ce que nous pouvons saisir, imaginer et penser qu'il n'y a pas, pour refouler le possible entrevu, un réel parfaitement circonscrit, imposant son existence par son indépendance même, et réduisant, par sa seule présence, à n’être que des fantômes, tout système de représentations, de « rêves bien liés » qui n’en tiendrait pas compte, qui le contredirait catégoriquement. Dans ces conditions, la substitution a lieu parce qu’elle ne se heurte à

aucune opposition. Elle ne s’effectue que par l’artifice d’un sophisme inconscient qui s’est introduit subtilement dans le cours de l’opération : entre l’univers réel et l’univers possible s’intercale le vide, le néant. Tout se passe comme si, rien n’existant, ou plutôt rien n’ayant jamais existé, nous étions libres, dans ce vide qui nous laisse toute la place, de construire un monde entièrement nouveau. Ainsi, nous nions l’univers créé dans le moment même où nous affirmons le créateur, et nous l’affirmons, en effet, puisque nous critiquons sa création.

Nous étions parti d’une conduite utilitaire, portant sur un objet particulier, et notre façon de raisonner, qui convenait à ce cas strictement délimité, nous avons montré qu’on l’étendait habituellement à l’infinité du réel, à l’infinité de la vie, mettant en cause Dieu lui-même, que l’on nie et que l’on évoque tour à tour suivant les besoins de cette logique affective de nos idées subordonnées à nos désirs, cela par l’intermédiaire d’une négation. On se comporte alors comme le ferait un mathématicien qui, au lieu de concevoir le zéro comme une limite idéale entre deux séries tendant vers lui par deux mouvements de la pensée de sens contraires et convergents, lui attribuerait la vertu d’engendrer la suite des nombres positifs qui est illimitée. Cette négation ne correspond à rien, pas plus dans l'esprit que dans les choses. Elle joue un rôle parce qu’il est nécessaire, et elle en retient quelque apparence de réalité. Mais elle est impossible en soi, parce que dans l'univers il n’y a jamais de vide absolu; il n’y a toujours et partout que du plein. Et ce plein, quand il s’agit non plus d’un endroit découpé dans l’étendue, mais de l'espace tout entier, où nous situons notre monde d'abord, et puis, par extension, tous les autres mondes que nous ne pouvons percevoir, où nous ne pourrions exister, mais qui composent avec le nôtre tout Le réel, il est rempli d’infinité. Au surplus, derrièére ce mot, que mettons-nous ? Peu de chose, par rapport à ce qu’il veut dire et qu’il ne réussit pas à

nous faire imaginer. Nous sommes tout pétris, tout entourés, tout pénétrés de réalité. Comment penserions-nous ce qui déborde le relatif infiniment de toutes parts ? Essayons pourtant. Voici un simple mouvement de notre bras. Si nous voulions faire l’analyse de tous les actes qu’il enveloppe, de tous les éléments qu’il met en jeu, de tout le potentiel d'énergie qu’il déclanche et utilise, de toutes les virtualités qu’il développe dans toutes les cellules dont chacune est un monde de parties où des forces agissent, où d’innombrables phénomènes se produisent générateurs d'effets en elles et dans l’ensemble... cela n’exigerait pas moins, nous dit-on, que « des milliards de siècles » 15 évalués suivant notre mesure du temps. Soudainement : évoquez l’image conceptuelle de tous les mondes qui composent la création, et qui vivent, agissent, produisent, tendent vers des fins. Cet ensemble, ce Tout, infini d'innombrables infinités, supposons qu’on veuille, comme dans le cas précédent, analyser l’un de ses gestes, puis la totalité de son mouvement et de son changement : le temps qu'il y faudrait, il n’y a pas de nombre, il n’y a pas de mot, il n’y a pas de signe qui puisse l’exprimer, et, même de très loin en donner une idée. Or, Dieu est encore infiniment au delà de tout cela.

Concluons. À mesure que nous quittions le terrain de notre expérience immédiate, et que nous dépassions les limites de la conduite humaine pour, de proche en proche, par une logique de moins en moins de choses et de plus en plus d'idées, nous élever jusqu’à la conception toujours hypothétique de la conduite des mondes au delà desquels nous pourrions entrevoir la vie universelle et enfin Dieu lui-même, lhypothèse de lacte manqué, d’abord fondée sur des données positives de l’observation et du raisonnement, perdait de sa clarté, de sa précision et de son utilité. Finalement, sa faculté d’inter-

(6) M. Bergson. — Les deux Sources de la Morale et de la Redigion, p. 278.

prétation s’évanouit dans l’infinie grandeur et complexité du Réel qui nous parut infiniment au delà des problèmes posés par notre existence. Nous avions progressé vers l’Absolu; il nous faut rentrer dans le relatif, et ne plus en sortir, du moins par cette voie.

« "te LA FESSES TS La 4

Page 1