ADDITION AUX NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Dlonysus-Bacchus , son origine, extension et formes diverses de son culte, ses fêtes et son cortège; Ampélos et les Centaures ; indications nouvelles et travaux les plus récents.
Notre collaborateur, M. Maury, a scruté de nouveau, avec beaucoup de savoir et de sagacité, les origines du culte de Dionysus-Bacchus. Les regardant comme étrangères, comme orientales, aussi bien que M. Creuzer, et plus spécialement comme sémitiques, il les a cherchées, à travers la Thrace et la Phrygie, dans la Phénicie, la Syrie, l'Arabie, sans exclure entièrement l'Egypte, ni les importations postérieures et plus récentes , soit de ce pays, soit de l'Asie Mineure et antérieure, révélées principalement par les légendes ou les rites de Zagreus et de Sabazius, et par les mystères et les cosmogonies orphiques. L'origine indienne est écartée , sauf une réserve sans conséquence pour la parenté primitive des Grecs et des Aryas, qui, d'ailleurs, auraient puisé à la source commune de la Chaldée, érigée en berceau de la civilisation, comme l'ont été tour à tour l'Egypte et l'Inde. Les analogies remarquées entre le Dionysus thrace ou hellénique et Siva Mahadéva n'ont pas d'autre portée; et, quant à la légende du Bacchus conquérant de l'Inde, elle n'est qu'une imitation tardive de la légende d'Hercule, un résultat et un reflet de l'expédition d'Alexandre, et elle ne saurait en aucune façon être admise en témoignage de la patrie première du dieu, plus analogue
à Attis, à Adonis , à Baal-Khâmon , à Noé même et à Osiris qu'à Siva.
M. Creiizer maintient aujourd'hui encore, dans la 3* édition de la Symbolique, que le Dionysus grec, en dernière analyse, remonte jusqu'à l'Inde, et que les compagnons d'Alexandre ne se sont point fait illusion quand ils l'ont reconnu dans Siva. Après avoir cherché de nouveau à établir que le mythe de l'expédition de Bacchus dans l'Inde est bien réellement ancien, et qu'il n'est qu'une inversion grecque et poétique de la tradition de l'origine indienne du dieu; après s'être étayé à cet égard des opinions de Bottiger et surtout de Buttmann "; après avoir insisté avec ce dernier sur la forme ionique Asovuaoç ou Aeuvucroç, dont les anciens eux-mêmes rapportaient à rinde les deux éléments ^, il s'attache à faire ressortir un certain nombre d'analogies intimes et profondes qui lui paraissent propres à lever toute espèce de doute sur le lien primitif de l'idée et du mythe de Dionysus avec les religions de l'Inde.
L'idée première et la plus générale de Dionysus est celle du dieu, du pouvoir, du principe humide de la nature, émané de Jupiter ou du ciel ou du principe igné, au milieu du tonnerre et des éclairs, et développant sur la terre la végétation dans sa variété, sa force et son éclat. De là, non-seulement une des nombreuses étymologies grecques du nom de Dionysus ^, et l'un de ses autres noms Hyès, et son rapport avec les Hyades, ses nourrices, et sa filiation vis-à-vis du Zeus xaTaiéaxriç et usTio;, mais encore cette suite d'épithètes qui le qualifient de dieu des arbres, des fruits, des fleurs, et ces espèces de tonnelles ou de berceaux de feuillage, où l'on avait coutume de placer ses images vénérées. Suivant une tradition recueillie par Philostrate '*, Dionysus s'était construit à lui-même un
I Bottiger, Vasengemàlde, III, S. 97 et 104 ; Buttmann, Mjthologus, I, S. 172 sq.
a Cf. le texte de ce tome, pag. 85 sq. et n. 5 ci-dessus.
3 Ibid., p. 85 et n. 3, 4.
4 De Yit. Apollon. II, 8.
loi 6 NOTES
tel sanctuaire sur le mont IVysa clans l'Inde, le formant de lauriers, de lierres et de ceps de vigne étroitement entrelacés. Diodore puisait également à des sources anciennes et locales, d'après M. Creuzer, quand il rapporte que les Indiens montraient encore de son temps le berceau du dieu '. Pline aussi place ce berceau dans l'Inde 2; et Quinte-Curce, en fixant la position de Nysa, patrie et non pas nourrice de Bacchus, au pied du mont Meros, c'est-à-dire du Mérou, signale l'ingénieux mensonge des Grecs, qui, ayant reçu de bonne heure cette légende, firent, par un rapprochement de mots, de la montagne sacrée la cuisse de Jupiter ^.
Il est remarquable que, dans la partie des Dionysiaques de Nonnus, où est racontée la lutte de Dionysus contre Dériadès, le célèbre indianiste AVilson a reconnu tout récemment, après Wilford, des emprunts nombreux faits au Mahabharata, à commencer par Dériadès lui-même, lequel ne serait autre que Durjodhanas '*. Plusieurs traits y rappellent, en outre, sous des couleurs locales, et le Dionysus présidant à la végétation, et son rapport avec le dieu qui envoie les pluies et fait éclater les orages '. Ce dieu, c'est le dieu du tonnerre, c'est le dieu du ciel, Indra, résidant sur le Kailasa , nommé aussi le paradis de Siva-Dionysus, ou encore « l'assemblée des dieux, » et qui appartient au Mérou, l'Olympe indien, d'où descendent les eaux fécondantes de l'indus et du Gange. Sans parler du taureau de Siva, qui est un autre point de comparaison des plus frappants avec le taureau dionysiaque, ou même avec Bacchus tauroforme, les métamorphoses de Dionysus, soit dans le cours de ses combats avec Dériadès, soit dans sa lutte avec les Titans, où le dieu revêt tour à tour la nature du feu et celle de l'eau, où il prend les figures successives du lion,
^ Diodor. III, 63, p. 282 Wessel.
' H. N. VI, 21, § 23, p. 321 Hard.
3 Ciirt. VIII, 10, 12 ; coll. Mythogr. Valic. III, 12, 4, p. 245 Bode.
4 Asialic Researches, vol. XVII, p. 6x7 sqq.
^ Dionysiac. XXI, 55, 33i sq. ; XXII, 97 sqq., etc., etc.
DU LIVRE SF.PTIEMF.. lOI^
de la panthère, du sanglier, du taureau, du serpent, où il se change en différentes espèces d'arbres, en pin , en platane en cep de vigne % ces métamorphoses peuvent sembler une simple extension de celles de Protée dans l'Odyssée; mais il est encore plus probable qu'Homère ne faisait qu'imiter ici des mythes égyptiens et asiatiques préexistants, et que Nonnus puisait à la source la plus féconde de toutes en ce genre, celle de la mythologie indienne, particulièrement des Avataras de Vichnou, des formes et des attributs divers de Siva, de Crichna et d'autres divinités.
Quant à la route qu'aurait suivie le culte indien de Dionysus, dans son passage d'Orient en Occident, M. Creuzer trace à cette route multiple trois directions principales : l'une au sud par la mer des Indes, par l'Arabie et l'Egypte, en Phénicie d'abord, puis en Grèce; la seconde intermédiaire, par la Babylonie et la Mésopotamie, à travers l'Asie Mineure, jusqu'à la Méditerranée; la troisième au nord , par la Médie, la Colchide et les bords de la mer Noire. La route du sud, ouverte de bonne heure, pour l'échange des idées comme pour celui des productions de la nature, explique le Dionysus signalé par Hérodote dans le pays de la cannelle, à Méroé, dans d'autres parties de l'Ethiopie et en Arabie, le même qui fut apporté aux Hellènes par Cadmus et par Mélampus. La route du milieu est déjà indiquée par Euripide dans les Bacchantes; elle ne l'est pas moins par le berceau de Dionysus placé en Lydie, par l'introduction des rites Sabaziens, avec un nouveau mode de chant et avec la flûte, de Phrygie en Grèce. Pour la route du nord, le père de l'histoire nous fait suivre le culte de Bacchus à la piste, sur le Borysthène, chez les Gelons de la Scythie, chez les SatresenThrace, et nous savons que la célèbre colonie d'Olbia s'appela d'abord Sabia, sans doute de Sabos ou Sabazios, nom de Bacchus commun à la Thrace et à la Phrygie '. On pourrait croire, d'après ce
» Nonni Diotiysiac. VI, 176 sqq., XXXVI, 295 sqq., XL, 42 sqq. 2 Herodot. IV, 79, 108 ; VIT, m, ibi Bîehr et Creuzer.