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qu'Hérodote lui-mcmc raconte du roi Scylès, que le culte de Dionysus chez les Scythes fut importé par les colons ioniens de ces contrées septentrionales; mais, sans parler des traditions sur Orphée, le passage classique d'Homère sur la Nysa de Thrace et sur les persécutions du roi Lycurgue contre les nourrices de Bacchus furieux, prouve le contraire ".
Au système développé par M. Creuzer, et qui a été repris en sous-œuvre par M.jRichter, dans V Allgejiieine Encyclopœdie de Ersch et Gruber, sect. I, tom. XXA'^, art. Dionysos, s'opposent, d'une manière générale, ceux qui cherchent l'origine du culte de Bacchus, soit en Thrace, soit en Grèce même, et qui attribuent à des amalgames postérieurs et successifs avec des divinités analogues de la Lydie et de la Phrygie, de la Phénicie ou de la Syrie ou de l'Arabie, de l'Egypte et fmaleraent de l'Inde, la couleur de plus en plus étrangère et orientale que prit ce dieu. M. Maury a fait, dans la note 5 sur ce livre , une rapide analyse de ces systèmes non moins divers entre eux que le sien et celui de M. Creuzer; Voss et Lobeck se trouvant d'un côté , O. Miiller et Welcker de l'autre. Récemment M. Preller, dans deux articles étendus de la Real- Encyclopœdie de Pauly, Liber Pater et Dtonysia , est revenu sur tous les points principaux du mythe et du culte de Bacchus; et M. Creuzer, dans les compléments de sa 3® édition, a donné des extraits de ce second article, accompagnés de ses remarques propres et de développements pleins d'intérêt. Nous regardons comme un devoir d'en reproduire ici la substance, et celle du travail entier de M. Preller, en y joignant à notre tour quelques observations et quelques aperçus de travaux encore plus récents.
Quoique M. Preller ne s'explique pas d'une manière bien nette sur l'origine du culte de Dionysus, répandu de bonne
I Iliad. VI, 1 3o sqq. — Sur le Dionysus thrace , dans Homère, il faut consulter l'excell ente dissertation deVœlcker, Ueber Spuren auslàndischer Gotterkiihe hei Homer, dans le Rheinisches Muscum de Welcker et Nîekc, ï, [833, p. xQi sqq.
heure, tlit-il, en Asie Mineure, en Thrace, en Macédoine, en Grèce, en Italie, et célébré avec ses fêtes bruyantes des montagnes de la Thrace jusqu'à celles de la Crète, et de la Phrygie jusqu'en Sicile et à Rome, il paraît regarder la Thrace comme le berceau de ce culte, lié, selon lui, dès le principe, à la culture de la vigne. Delà Thrace et par la Macédoine, il se serait étendu, dans les temps antéhistoriques, avec les tribus qui le professaient, jusqu'en Béotie, tandis que, d'un autre côté et par une autre route, avec des tribus de la même race, il pénétrait de bonne heure en Asie Mineure, particulièrement en Phrygie et en Lydie. C'est là aussi, c'est en Thrace et chez les mêmes tribus, qu'auraient reçu leur développement propre les formes mystiques de ce culte, rapportées en général au nom d'Orphée. En Grèce, Thèbes de Béotie, la ville des Cadméens, passait pour être le plus ancien foyer de la religion de Dionysus, et figurait dans les plus anciens mythes comme le berceau du dieu lui-même. C'est de laque Corinthe et Sicyone faisaient dériver le culte qu'ils lui rendaient, quoique cette dernière ville en tînt de Phliunte une forme différente. L'Eubée et Naxos en furent aussi de très-vieux foyers, et c'est de l'une ou de l'autre île qu'Argos l'avait reçu. En Attique également le culte de Dionysus remontait jusqu'aux temps mythiques, jusqu'au roi Amphictyon , d'où vient que les fêtes les plus anciennes à Athènes, les Lénées et les Anthestéries, étaient célébrées chez les Ioniens d'Asie aussi bien que chez ceux d'Europe. Non moins ancien en Attique que le Dionysus Lénéen d'Athènes était le Dionysus Icarien du bourg Icaria, où, suivant la tradition, Icarius fit accueil au dieu à la même époque qu'à Eleusis Céléus accueillait Démêler. Plus jeune que tous deux était le Dionysus Eleuthérien, dont l'introduction à Athènes datait de l'époque où Éleuthères passa de la Béotie à l'Attique, vers le temps du retour des HéracUdes. De la Béotie, le culte de Dionysus se répandit avec les colonies éoliennes à Lesbos, à Ténédos et dans l'Éo- Ude, où il fit alliance avec les formes lydo-phrygiennes de ce même culte jadis portées en Asie Mineure par les tribus ve-
nues (le la Thrace. Enfin, dans le Péloponnèse, TAchaïe, l'É lide, la Messénie, l'Arcadie, la Laconie adoptèrent à l'envi la religion de Dionysus-Bacchus ; et c'est de là, c'est avec les colonies doriennes, c'est aussi de l'Eubée et de Naxos, qu'elle se propagea en Sicile et en Italie.
Dans toutes ces contrées, plus ou moins, dit M. Preller, étaient célébrées les fêtes de Dionysus, de caractères très-divers , souvent même opposés. L'orgiasme y dominait, comme dans toutes les religions fondées sur le culte de la nature ; et la joie et la douleur, dans leurs élans, leurs transports et leurs écarts, y formaient un frappant contraste, au gré du cours du soleil, de la marche des saisons, et des phénomènes de la végétation qui s'y lient. Les solennités du culte accompagnaient, en quelque sorte, le dieu et son présent, la vigne,' dans un cycle religieux, qui embrassait toutes les phases de la culture de ce précieux végétal, jusqu'à sa complète maturation et jusqu'à la vendange, quoique les fêtes principales tombassent généralement à l'automne, en hiver et au printemps. A toutes ces fêtes étaient communs certains rites , qui exprimaient symboliquement la nature même du dieu. Des boucs, des chèvres, des taureaux étaient d'ordinaire les victimes sacrifiées sur ses autels : le bouc et la chèvre comme Tanimal hostile au cep de vigne, mais aussi comme offrande naturelle des pasteurs, la vie pastorale constituant avec la culture de la vigne un élément essentiel de la mythologie dionysiaque ; le taureau, parce que Dionysus lui-même était conçu, représenté, invoqué comme tel.
M. Preller, après avoir traité en détail des Dionysies de l'Attique, si intéressantes pour l'histoire du drame, après avoir nettement distingué les Dionysies rustiques des Lénées, et parlé au long des Anthestéries et des grandes Dionysies de la ville, s'étend avec complaisance sur les Triétéries, dans lesquelles ressortait avec une énergie singulière l'élément mystique et orgiastique, l'élément enthousiaste et passionné de la religion de Bacchus. Il rattache immédiatement à la Thrace et au berceau même du culte et des mystères de Dionysus l'ori-
i^îne de cette fête des Ménades célébrée tous les trois ans, pendant la nuit, sur les montagnes, au solstice d'hiver, parmi les transports d'une douleur effrénée et furieuse, provoquée par les souffrances, par la passion du dieu, où il est difficile, selon nous, de méconnaître son rapport avec le soleil aussi bien qu'avec la vigne et avec la végétation en général. Ce culte orgiastique, que M. Preller, de morne que M. Creuzer, reconnaît comme ayant été dans son principe étranger à la population indigène de la Grèce, s'y naturalisa et y prit un développement considérable, à la faveur de la condition morale et intellectuelle des femmes, condition dont l'infériorité les exposait, pour ainsi dire sans défense, à tous les égarements du sentiment religieux. Les mêmes causes produisirent plus tard les mêmes effets à Rome, lorsque les Bacchanales y eurent été importées, soit de l'Étrurie, soit de la Grande-Grèce. Mais auparavant chez les Grecs, à Thèbes, à Athènes ou ailleurs, le culte de Dionysus, allié déjà à la religion pélasgique de Déméter ou Cérès et de Proserpine, s'était en outre amalgamé avec d'autres cultes étrangers et similaires, c'est-à-dire tout aussi fanatiques, de la Phrygie et de la Thrace, particulièrement avec le culte de Cybèle ou de la Mère des dieux, elle-même rapprochée, soit de Rhéa, soit de Déméter.
Dans ces fêtes extatiques et superstitieuses, qui avaient fini par envahir toute la Grèce, qui çà et là avaient été modifiées, adoucies par les arts et par les mœurs, ou bien encore par leur contact avec d'autres cultes, mais qui, en Thrace, en Béotie, dans les villes éoliennes de l'Asie Mineure, avaient gardé le caractère d'un mysticisme sauvage, Dionysus avait coutume d'être représenté par l'animal qui lui était consacré et qu'on lui sacrifiait, le taureau. Les Ménades, qui jadis avaient déchiré Orphée, premier prêtre de Dionysus-Zagreus, le dieu infernal des Triétéries, lui-rméme déchiré par les Titans, comme le rapportaient les poëmes orphiques, déchiraient, en commémoration de sa mort, le taureau, son symbole, et puis elles le cherchaient, l'appelaient à grands cris, soit dans les Agrionies de la Béotie, soit dans les fêtes funèbres de la Crète.
Ailleurs, c'était le bouc qui, au lieu du taureau, était iléchiré à belles dents, et tout nous annonce qu'ils ne firent que remplacer les victimes humaines des temps anciens, aux primitives Omophagies. Le mythe de Penthée , déchiré par les Bacchantes, n'est en principe qu'un reflet poétique de ces cérémonies épouvantables, avec lesquelles contrastait le rite de Dionysus enfant, réveillé parles mêmes Bacchantes du van, son berceau, sur le Parnasse, ou bien ailleurs rappelé des enfers, allusion plus claire encore et plus directe à la résurrection du dieu mort, au réveil de la nature et au retour du printemps.
M. Preller termine son savant et intéressant travail sur les Dionysies par un coup d'œil jeté sur les Bacchanales des derniers temps, soit en Grèce, depuis la guerre du Péloponnèse, soit à Rome, oij elles vinrent de l'Étrurie et de la Grande- Grèce. Il signale le caractère de sectes, de congrégations tour à tour ascétiques et licencieuses, quelquefois même de conspirations permanentes contre les lois de l'État, que prirent les associations et corporations religieuses, issues principalement de l'Asie Mineure, de la Phrygie et de la Lydie, qui professaient le culte de Bacchus amalgamé avec celui de Cybèle. Dans son article intitulé LibcT Pater, il analyse avec étendue la légende mythologique de Dionysus, dont il expose les développements successifs, répondant aux progrès du culte de ce dieu, aux alliances formées avec d'autres dieux, d'autres cultes analogues , aux liaisons établies , aux rapprochements faits, aux embellissements apportés d'âge en âge par les prêtres et par le peuple , par les poètes et par les artistes. Il donne ensuite une attention particulière au culte romain de Liber et de Libéra^ unis tous deux à Cérès, et qui lui paraissent constituer un groupe à part, propre aux Grecs de l'Italie et de la Sicile, bien que, dit-il, l'association si naturelle du dieu du vin avec les deux déesses qui président aux fruits de la terre, préexistât dans mainte religion de la mère patrie. La fête des Libéralies et celle des Céréalies se célébraient toutes deux au printemps ; et la première, non moins licencieuse*
que les Dionysies de la Grèce, s'est perpétuée, comme Ton sait, jusque dans notre carnaval, avec ses mascarades, ses scènes bouffonnes, ses libres propos et son bœuf gras, conduit en pompe, puis sacrifié comme le taureau dionysiaque.
Si M. Preller, dans ses deux articles, s'est fondé en grande partie sur les recherches de M. Lobeck, et a suivi ses opinions en les modifiant, trois autres savants, qui ont publié assez récemment trois différentes mythologies classiques , ont surtout adopté celles de M. Welcker et d'O. Millier, ou se sont inspirés de leurs travaux et de leurs vues. L'un , M. Schwenck, considère Dionysus comme le dieu du vin avant tout , mais aussi comme le dieu des biens de la campagne, des fleurs et des fruits, qui, de même que Déméter ou Cérès, par la culture de la terre, favorise celle des humains et le progrès de la vie sociale. Dans les mystères , il devint , mêlé avec le Sabazius de Phrygie , le représentant des bénédictions de la nature, mourant en hiver et descendant aux sombres demeures, ce qui fit de lui un dieu infernal, le mit en rapport avec Proserpine, et, associé aussi bien qu'elle à Cérès, lui donna le caractère d'un pouvoir bienfaisant dans cette vie et dans l'autre. Comme le vin nous exalte jusqu'à l'inspiration, jusqu'à la fureur, Dionysus, le dieu furieux, devint aussi le dieu prophète, lisant dans l'avenir, et par suite le dieu médecin, qui guérit tous les maux. Au milieu de ses fêtes champêtres en Attique, la tragédie naquit du dithyrambe , la comédie du Comos, et il présida dès lors à ces deux genres, comme à l'enthousiasme poétique en général. Dieu de la vie rustique, des laboureurs et des bergers , quand ces deux classes , dans leur lutte contre la classe supérieure des familles privilégiées, eurent conquis l'égalité civile, il devint le libérateur , le dieu de l'égalité, de l'élection par le sort, du vote populaire parles fèves. Lorsque Alexandre le Macédonien eut porté ses armes jusque dans l'Inde , Dionysus , le propagateur de la civilisation , y pénétra lui-même en vainqueur, et y répandit ses bienfaits.
M. Helfter est d'abord frappé, comme 0. Miiller, de la
ressemblance générale du culte de Dionysus, lloltant, pour ainsi dire, entre la joie et la douleur, avec les religions dominantes de l'Asie Mineure. Ce culte ne fut pas reconnu partout en Grèce au même titre que celui des autres dieux de l'Olympe; il demeura toujours plus ou moins un culte à part, quoique ayant formé de bonne heure des liens étroits avec les cultes de Déméter et de Cora ou Proserpine. Mais l'influence qu'il exerça sur le développement de la civilisation grecque semble n'en avoir été que plus grande; et, comme dit encore O. Millier, il suscita dans l'art et dans la poésie une série de phénomènes dont le caractère commun est de révéler une puissante excitation de l'âme, un sublime essor de l'imagination, et des transports quelque peu sauvages de la joie et de la douleur. A ces effets incontestables du culte de Bacclius, M. Heffler en ajoute un autre qui n'est pas moins certain: c'est la part considérable qu'il eut à la licence croissante, à la dissolution des mœurs, à l'essor des mauvaises comme des bonnes passions. Bacchus, avant tout et toujours, fut le dieu de la vigne et du vin, dont il personnifia la nature et les influences diverses sur la vie et sur la société. Il devint par extension le dieu des arbres, surtout des arbres fruitiers, dont il favorisait la croissance et la floraison par son humidité bienfaisante. Cette idée de l'humidité qui féconde, lui fut essentielle, et fit de lui en général un dieu de la nature végétante et vivante, symbole de la génération imiverselle, et ayant pour attribut le phallus. Propagé par les Tliraces de l'Olympe et de la Piérie , adorateurs des Muses ^ le culte de Dionysus se naturalisa d'abord en Béotie et surtout à ïhèbes, d'où il fut porté dans la plupart des villes de ta Grèce et de ses colonies. Ayant fait alliance dans les mystères , soit des Cabires, soit de Cérès Éleusine, avec cette déesse et avec Proserpine, sa fille, il fut associé aux dieux Chthoniens, régnant tour à tour sur la terre et aux enfers, présidant à la vie et à la mort alternatives de la nature. Le Dionysus auquel se rattachèrent les rites, les traditions et les chants mis sous l'inyoçc^tioii d'Orphée , les mystères orphiques , et les poëmes
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décorés de ce nom, comme la secte elle-même qui les composa, fut précisément le dieu Chthonien, le Dionysus-Zagreus, étroitement uni avec Déméter et avec Cora, et dans lequel trouva son expression, non pas seulement la jouissance portée jusqu'à l'extase, mais un sentiment de mélancolie profonde sur la misère de l'existence humaine, comme parle O. Mtillei-. Identifié avec Hadès-Plulon, ou substitué à lui, exalté même jusqu'au rang du dieu suprême, du dieu des âges futurs, son culte mystique devint le double fondement de la vie ascétique, pure et sans tache, dite elle-même orphique ou bachique , dont Euripide nous offre l'idéal dans son Hippolyte Porte-Couronne, et des espérances d'une vie à venir et d'une félicité dernière, fruit et récompense des purifications successives de l'âme.
M. Eckermann, qui se donne plus spécialement encore comme un disciple d'O. Millier, et qui est connu surtout par une dissertation intitulée -.Mélampus et sa famille, où, se fondant sur un passage célèbre d'Hérodote (II, 49) interprété par lui, il reconnaît, dans cet antique devin du Péloponnèse, un prêtre de Dionysus-Zagreus, trouve, ainsi qu'il s'exprime, dans le grand système des dieux pélasgiques , les racines du culte de Dionysus, et en attribue, comme son maître, le développement auxThraces grecs de l'Olympe et de l'Hélicon. Il le fait rayonner de là, soit dans la Thrace proprement dite, où les Besses du mont Pangée, avec leur oracle de Dionysus, lui représentent les Selles de Dodone, soit dans la Grèce et ses îles et ses colonies. Pour lui, la Nysa primitive est celle de l'Hélicon, et Dionysus est à la lettre le dieu de Nysa. Ce culte, du reste, fut, dès l'origine, un culte mystique et orgiastique, et la branche la plus jeune des religions grecques, ainsi que Taffirme encore Hérodote (II, 145), quoiqu'on un sens différent. Son alliance ou son amalgame avec les divinités analogues de l'Asie Mineure, de la Haute-Asie, de l'Egypte, appartiennent à des époques relativement récentes, alors que Nysa, son berceau, fut cherchée dans l'Ethiopie, dims l'Arabie et dans l'Inde, trois pays, pour (e dirç en passant, en relation beaucoup plus antique qu'on ne
le croit d'ordinaire. Dionysus, en soi, n'est pas tant encore le dieu du vin, que le dieu de l'hiver, en rapport avec l'autorane et le printemps à la fois, le dieu de la nature, tour à tour mourante et renaissante dans la maturité de ses fruits, puis dans sa fleur nouvelle et luxuriante. Sa légende est une légende de persécutions, de souffrances et de malheurs, avant d'être un hymne de joie et de triomphe. On se le figurait comme né en automne, exposé enfant dans l'hiver à tous les périls de cette saison, et même y succombant, mais reparaissant au printemps pour s'unira Cora, et rapportant des sombres demeures tous les biens de l'année.
Dionysus, dieu de la nature, issu des deux grands principes du feu et de l'eau, dieu de la végétation et de la vie, soit physique, soit morale, dans sa plus haute énergie et dans ses plus frappants contrastes de tristesse et d'enthousiasme , de plaisir et de douleur, de fureur délirante et de molle volupté ; qui a pour symboles et pour attributs, outre le phallus et le serpent, la vigne et le lierre, le taureau et le bouc, le lion et le tigre, et qui apparaît sous les formes diverses d'enfant, de jeune homme et de vieillard, mais aussi sous des formes féminines, et comme flottant entre les sexes ainsi que les âges différents, se réfléchit, pour ainsi dire, et se décompose dans les principaux personnages de son nombreux cortège. M. Vinet, profitant d'une savante dissertation de M. Otto Jahu, en a traité au long , après M. Creuzer et après nous , dans la note i3 des Éclaircissements sur ce livre septième. M. Creuzer lui-même est revenu sur un de ces personnages, le satyre Ampélos, dont le nom est celui de la vigne même, emblème par excellence de Bacchns. Il joue un rôle considérable dans les Dionysiaques de Nonnus , et ce n'est pas , selon notre auteur, une raison suffisante pour le regarder comme une pure invention de ce poëte des derniers temps, et pour méconnaître sa présence sur les monuments de l'art, ainsi que l'a fait M. Gerhard. Un poëte épique, Phérénicus, le mentionne en le rattachant aux légendes de l'Étolie; et, si Nonnus le fait Phrygien ou Lydien , Ovide le donne pour Thrace, ce qui re-
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vient presqu'au môme '. 11 meurt d'une mort prématurée, comme Narcisse et comme Phaëthon, précipité, non pas du ciel, mais d'un taureau furieux ou du haut d'un orme, et il est métamorphosé en cep de vigne, sous les yeux mêmes de Dionysus, comme on le voit dans un beau groupe en marbre du Musée britannique, traité si habilement qu'à peine peut-on y distinguer le point de transition de la nature animale à la nature végétale 2. Winckelmann croit le reconnaître dans une petite figure du musée de Florence, placée aux pieds de Bacchus, et c'est lui que d'autres archéologues ont signalé avec plus d'assurance dans ce jeune satyre, beau entre tous, sur lequel le dieu aime à s'appuyer, de qui il reçoit la coupe, avec lequel il joue, sur des monuments de toute sorte et de tout âge, statues, bas-reliefs, miroirs et peintures de vases, médailles et pierres gravées \ Une de celles-ci , qui fait voir un jeune satyre emplissant de son outre une coupe, devant une stèle funéraire surmontée d'ime urne '^j et deux vases d'Apulie ou deLucanie, qui montrent une offrande analogue de grappes de raisin à des morts ^, suggèrent à M. Creuzer les idées suivantes : Ampélos s'offre lui-même en sacrifice funèbre, puisqu'il est la personnification de la plante qui produit le raisin. Et comme, dans sa métamorphose, il s'identifie avec Dionysus, on peut dire que tous deux se sacrifient, et, par leur mort, nous donnent le vin. Tel était le sensdu grand deuil des Triétéries, mais aussi de la joie qui y succédait. C'est de ces
» Pherenic. ap. Athen. , III, 78, p. 807, Schvveigh.; Ovid. Fast., III, 409 sqq.; Nonn. Dionysiac, X, 117 sqq., XI, 7 sqq., et XII, /vawi/«. ^British Muséum, Part. III, pi. 11.
3 V. O. Millier, Handbuch der Archœologie , § 385, p. 578, coll. Augusleum, 110*25, 26; Brit. Mus., II, 43 et 33; Winckelmann, Mon. Ined., I, p. 5, et Werke, YII, p. 437; Zoëga, Bassirilievi, I, 7; Lanzi ap. Inghirami, Mon. Etr.^ II, i, p. 272 ; Neumann, Popul. Num., II, 5i; Fr. SU-eber, Numism. Mus. Bavar., lab. 1, 3; Creuzer, Zur Gemmenkunde y ii*» 34, p. 121-128.
4 Carnéole du Musée de Berlin, ap. Tolken, n" io23, coll. X024, p. 197, ^ Dans une collection, à Heidelberg.
fctes, c'est de ce motif religieux que doit être né le mythe d'Ampélos, développé plus tard par l'épopée. Ce mythe aboutit à une de ces métamorphoses végétales, comme il s'en trouvait dans celui d'Adonis, avec qui plus d'une fois Dionysus est identifié chez les anciens. Le sang du premier produit la rose, et des pleurs d'Aphrodite naît l'anémone. De môme Ampélos est changé en cette tige qui donne de si doux fruits; et la pomme de grenade, suivant une tradition, naquit des gouttes du sang de Dionysus déchiré par les Titans '. Dans le même sens général, au temple de Despoena, qui est Proserpine , et par conséquent la mère ou l'épouse mystique de Dionysus-Zagreus, honoré dans les Triétéries, étaient portées, à Acacésium en Arcadie, non-seulement les grenades, mais encore tous les autres fruits bons à manger "*. Et, pour confirmer ce rapprochement entre des divinités étroitement unies par leur origine et leur essence, sur une peinture de vase, Proserpine, le rameau sacré à la main, est enlevée par Hermès à sa mère Déméter, et ramenée à son époux Hadès-Pluton, représenté avec un canthare dans les mains, en qualité de Dionysus infernal ^. A Mégalopolis, en Arcadie également, Jupiter luimême avait été, conformément aux traditions locales, et dans cette même alliance de son culte avec ceux de Déméter et de Cora, figuré par le grand sculpteur Polyclète, sous l'aspect de Dionysus , ce qui était aussi son caractère à Dodone, comme époux de Dioné-Proserpine et comme Aidoueus ''. Quand Pausanias, ajoute M. Creuzer, parle de ce miroir encastré dans le mur d'Acacésium, et où, au lieu de sa propre figure, on voyait celle des deux déesses Démêler et Perséphone assises sur leurs trônes, il nous rappelle cet acte ap-
» Clem. Alex. Admonit. ad Gent., p. 1-2. i
2 Paiisan., Vïll, 37,4. ;
3 Panofka, Musée Blacas, p. 55-6o, et pi. 19, coll. Raoul-Rochetle, Jour- 1 nal des Sav., 184-2, p. 19 sq. 1
4 Pausau., VIII, 3i, 2. Cf. noire livre VI, eh. I, p. 543 sq^. du tome II ] de cet ouvrage. '
pelé la clécoiwertc du miroir, qui faisait partie des cérémonies du culte de Dionysus , et aussi ce miroir dont il est question dans le récit de sa mort tragique '. Ces miroirs-là sont des miroirs symboliques , comme le sont souvent ceux que l'on trouve en nature dans les tombeaux grecs, ou qui sont représentés sur les vases aux mains de divers personnages. Quand donc Nonnus encore nous montre Perséphone elle-même, avant de mettre au jour Dionysus-Zagreus, se mirant dans un miroir, ce n'est pas plus une fiction inventée par le poëte de Panopolis, que le miroir de Dionysus, le miroir du monde sensible, le miroir des âmes, dont il est question dans les philosophes néoplatoniciens ^
Parmi les nombreux personnages du cortège de Bacchus en rapport plus ou moins intime avec ce dieu et son culte, M. Creuzer, outre Ampélos, a choisi les Centaures, pour en fîiire le sujet de quelques observations nouvelles. Non-seulement ils se rapprochent des vieux Satyres à queue de cheval; non - seulement , d'après une généalogie, ils sont fils des Hyades, nourrices de Dionysus; non-seulement ils sont à son service, comme à celui de plusieurs autres diviuités, et on les voit traîner son char sur les monuments : mais encore ils jouent un rôle extrêmement significatif dans les légendes concernant OEnée, roi de Calydon, aussi bien que dans les Héraclées. Une autre généalogie, plus populaire, les faisait naître de la nue prise par Ixion pour Héra; une troisième, de l'épouse même d'Ixion, Dia, et de Jupiter changé en cheval ; une quatrième , les présentait comme enfants de Pégase en même temps que d'Ixion. Si l'on pèse ces différentes versions, et ces rapports manifestes avec les eaux et les vapeurs de l'air; si Ton se rappelle que le cheval est dit par les anciens « un animal ami de l'eau ^ », qu'il était consacré à Neptune, et que
1 Pausan. VIII, 87, 4; Harpocration in eOoT, p. 177, ièlYales. p. 34. Cf. p. 236 sqff. du texte de ce Hvre et de ce tome.
2 Nonn. Dionysiac. V, 594-600, coll. Plotin. IV, 3, 12 , iifi Annol. p. 211 éd. Oxon.
3 Aristol. ap. Eustalh. in Iliad. VI, 608, p. x33 éd. Lips.
Io3o NOTES
les nuages lui sont comparés % on sera loin de voir dans les Centaures, dans ces hommes-chevaux, « les premiers cavaliers de la terre des Magnètes » ; on y reconnaîtra des phénomènes physiques, des forces naturelles, représentées symboliquement et personnifiées, selon l'esprit des religions antiques. Les Centaures paraissent avoir été destinés à figurer, soit les flots retentissants et destructeurs de la mer, soit les créations du soleil et de l'atmosphère, les orages, le tonnerre et la foudre, soit enfin les torrents de pluie s'échappant avec fracas du sein des nuages, avec leurs conséquences funestes ou salutaires. La lutte prolongée des tribus primitives de la Thessalie et de plusieurs autres provinces de la Grèce contre ces puissances naturelles, pour soustraire à leurs ravages les terres propres à la culture et aux pâturages, est le fond de la plupart des combats où figurent les Centaures, en opposition avec les héros, fondateurs de la civilisation. Leurs influences, d'autres fois bienfaisantes , sont également symbolisées , et c'est pour cela que l'on voit ces mêmes Centaures domptés , porter tantôt le trident de Neptune, tantôt la corne d'abondance, et tirer le char de différents dieux, soumis qu'ils sont désormais aux maîtres et aux régulateurs de la nature. Dans la suite, ces personnifications originairement physiques, furent développées en un sens ou moral ou historique, et les Centaures devinrent, d'ordinaire, l'image de la violence et de la brutalité sacrilège qui ne respecte ni les lois ni les mœurs. Et toutefois, de même que les nuages, gros de la tempête, ne ravagent pas seulement la terre, mais ouvrent son sein par les pluies, la fécondent et lui font produire les fleurs et les fruits, de même les Centaures s'adoucissent, se civilisent, et, au lieu de combattre les héros , vont jusqu'à les former et président à leur éducation, témoin ce fameux Chiron, « le plus juste des Centaures ^ »
" Schol. in Odyss. 9',3o3, p. 537 Buttmann.
- Cf. Welcker, Clairon dev Phillyride , dans VJligem. Schulzeitungi i83i, no 99, p. 786-792.
DIT LIVRE SEPTIÈME. lo3l
O. Millier, après bien d'autres, et M. Eckermann après lui, ont clé surtout frappés du côté historique et humain des Centaures en lutte avec les Lapithes, les mêmes que lesPhlégyens, et qui n'en sont pas moins unis avec eux dans une généalogie commune. Les Centaures sont principalement, à leurs yeux, la figure poétique des tribus sauvages des montagnes, combattant à cheval les héros à pied et pesamment armés des plaines de la Thessalie. Ces cavaliers sauvages, transformés en monstres demi-humains , auraient été aussi des chasseurs de taureaux sauvages , comme l'exprime ou paraît l'exprimer leur nom, et ils sont mis en rapport, ainsi que nous l'avons vu déjà *, avec les combats de taureaux, plus ou moins symboliques, également originaires de la Thessalie, dont nous reparlerons dans la note 12 sur le livre suivant.
M. Schwenck penche, au contraire, avec M. Creuzer, avec M. Welcker, à voir dans les Centaures une création originairement, sinon exclusivement, symbolique et mythique. Leur naissance de la Nue, leur amour pour le vin , sont des traits primitifs et ineffaçables de leur caractère. Le cheval étant le symbole de l'eau, et l'eau étant enfantée par les nuages, rien n'est plus vraisemblable que de considérer les hommes-chevaux, fils de la Nue, comme des personnifications de l'élément aquatique, analogues aux Satyres, modifications demi-humaines du bouc. Silène de l'âne, etc. S'ils aiment tant le vin, s'ils font partie du cortège de Dionysus , c'est à cause de la relation de ce dieu avec l'eau , et du besoin qu'en a la vigne pour produire ses fruits. Comment,d'ailleurs, expliquer par les combats de taureaux un personnage tel que celui du Centaure Chiron, dont l'idée est si élevée, et qui semble, lui aussi, se rattacher à Dionysus, mais par des côtés tout opposés au caractère des autres Centaures , par la musique , la prophétie, l'art de guérir? Tout au plus pourrait-on conjecturer, quant au combat des Centaures et des Lapithes, qu'une classe inférieure de laboureurs et de pasteurs, ayant Dionysus pour
ï Liv. VIII, sect. I, ch. VII, p. 63o sqq. du texte de ce tome.
Io32 NOTES
dieu, et représentée par les Centaures, obtint , après une longue lutte, l'égalité des droits avec la classe supérieure des Lapithes, adorateurs d'Apollon, et que la réconciliation fut consacrée par cette généalogie qui , donnant Centauros et Lapithes comme également fils de cette dernière divinité, fit, par cela même, frères les Centaures et les Lapithes ".
Nouvelles observations sur le dieu Pan.
M. Creuzer avait conçu et développé d'une manière si haute et si large l'idée de Pan, dans sa seconde édition, suivie fidèlement par notre texte, qu'il a senti le besoin d'y revenir dans une addition à la troisième, pour mieux déterminer sa pensée, la circonscrire davantage, et l'appuyer de nouvelles ])reuves tirées des textes ou des monuments de l'antiquité, ou encore de travaux modernes parallèles aux siens. Nous donnons ici les résultats de ces recherches complémentaires , accompagnés de quelques remarques qui nous sont plus ou moins propres.
Laissant là les rapprochements directs entre le Pan de la Grèce et le Pan de l'Egypte, rapprochements dont les bases ont été scrutées par M. Maury avec une critique sévère, dans la note i4 ci-dessus, M. Creuzer se renferme dans le Pan grec , pour lequel il maintient la notion fondamentale d'un dieu de la lumière. Cette notion se prouve d'abord par le nom même du dieu , analogue à Travo; pour <pavoç, flambeau, étymologie qui n'exclut pas complètement les autres, surtout celle qui tire ce nom de TTaoj,d'oii uotaxw , car Pan est en même temps le dieu pasteur et nourricier. Il y a plus : pour ce dieu , qui est expressément qualifié de dieu à toute sorte de faces, TravToSaTTo;; , il ne faut pas même écarter le rapport établi entre Ilav et ttScv, tout. Cette dernière interprétation est
• Diodor. Sic, IV, 69, p. 36 r Wessel.
DU LIVRE SEPTIÈME. lo33
assesi ancienne , comme on le voit par l'hymne homérique adressé à Pan , v. 4?» ^'àr le Cratyle de Platon, p. 408, et par Varron dans les Mythogr. Vatic, 1, 127 ; III, 8, 2.
Ce qui frappe ensuite dans les généalogies si diverses dePan, c'est la relation établie entre lui et Apollon , l'Apollon Thymbrien de la Troade , par celle qui le présente comme fils de Jupiter et de la nymphe Thymbris, nymphe des eaux, espèce de muse, qui lui aurait communiqué l'art de la prophétie, dans lequel il instruisit Apollon *. En Phrygie, les cultes de la grande Mère, ou Cybèle, et de Pan, étaient unis avec le culte orgiastique de Dionysus ^ Ces cultes combinés passèrent avec l'art déjouer de la flûte à Thèbes de Béotie, où Pindare, fidèle à la religion de ses ancêtres, sacrifiait à Pan et à la Mère des dieux, dans une chapelle qu'il avait élevée au-devant do sa maison, et où il faisait exécuter, par ses propres filles, les hymnes qu'il avait composés en l'honneur de la grande déesse et du « chien aux mille formes » qui l'accompagne ^ Une autre généalogie, donnant Pan pour fils d'Apollon, témoigne encore plus positivement que la précédente de son antique identité avec Apollon Nomios et Agreus^ c'est-à-dire pasteur et chasseur '*. Mais ce qui l'élève encore davantage, c'est la généalogie qu'avait rapportée Epiménide de Crète, le faisant naître en Arcadie de Jupiter et de Callisto ; ou bien cette autre, qui lui donnait pour père le même dieu, et pour mère une autre nymphe, OEnéis ; ou bien celle qui à OEnéis substitue Néréis, à Jupiter
' Cf. sur cette nymphe, dont le nom est confondu avec celui de Uybv'i.-^ Heyue ad ApoUodor., I, 4, 3, p. 20, et Observ., p. 18 ;^Schwenck , JE/jtwo/.- Mylhol. Andeut., p. 214 , et Mythologie^ 1, p. 278; Gerhard, del Dio Fauno, p. 4 et p. 24.
2 Piutarch. Erotic, p. 758, XVI, 3i, p. 42 Wyltenb., coll. Schwenck, Etjmol.^ p. 2i5, elLobeck, Aglaoph.^ p. 63o.
3 Pindar. Pyth. III, 137 sqq. et fragm. Parthen., p. 29 Heyn., p, 229 Dissen, ibi Bœckh et Dissen, et O. Miiiler, Dorier, I, p. 345.
4Hygin., Kab. 124, p. 345 Staver.