‹ Religions de l'antiquité (volume 3)Chapitre 13 sur 74 · Livre huitième ; Cérès et Proserpine, et leurs mystères · texte numérisé non relu

Livre huitième ; Cérès et Proserpine, et leurs mystères

Note i. Travaux modernes sur le culte et les mystères de Cérès et de Proserpine.

Les modernes n'ont pas été moins frappés que les anciens de ce que la mythologie et le culte de Cérès et de Proserpine laissent entrevoir de profondément moral et religieux. Plus \ d'une fois même ils ont rapproché les mystères de ces déesses et les dogmes réels ou supposés qui y étaient révélés , des dogmes et des mystères du christianisme. Mais la vraie critique s'est introduite assez tard dans leurs recherches, où longtemps a dominé l'esprit de système, sous l'influence des préoccupations les plus diverses. Sans parler de la compilation toute matérielle de Meursius, intitulée : Eleiisinia, Lugd. Batav., 1619, iu-4", et du traité assez médiocre de Bach, de Mysteriis Eleusiniis^ Lips., 17 35, une foule d'écrivains ont essayé de dégager, des mystères de Cérès et de Proserpine , une forme plus ou moins élevée du théisme, entre autres, l'évéque Warburton, dans son livre célèbre : The divin légation of Moses, Lond., 1788- 1741. Stark , dans un but pratique, a voulu y montrer le type de différentes associations, confréries ou congrégations modernes : Ueber die alten imd neuen Mysterien, Berlin, 1782. Plessing les a exaltés jusqu'à les mettre au-dessus du christianisme, dans sou Memnonium, Leipzig, 1787. Sainte-Croix, héritier des principes de Fréret, et fidèle à l'esprit de la grande école d'érudition qui lui doit tant, était entré vers la même époque dans une voie plus historique et plus sûre , quoiqu'il n'ait fait bien souvent que combiner d'une manière arbitraire les documents recueillis par Meursius. Ses Recherches historiques et critiques sur les mystères du paganisme^ Paris, 178/1, in-4", oii les mystères de Cérès occupent la place principale, ont reçu les plus utiles compléments, soit de la nouvelle édition qu'en a donnée l'illustre orientaliste Silvestre de Sacy, en 181 7, soit de \ Essai sur les mystères d'Eleusis ^ de M. Ouwaroff, dont la troisième

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édition avait été publiée à Paris, en i8i6, par le savant éditeur de l'ouvrage de Sainte-Croix.

En Allemagne, on sait que l'étude des religions de l'antiquité en général, et celle des mystères en particulier, commença à prendre une face toute nouvelle à dater de la publication de ja Symbolique de M. Creuzer. On connaît la critique passionnée, dénigrante et violente de Yoss, Vantisjmholique^ qui poursuit ses haines du présent dans le passé , et qui , lors même qu'il ne peut nier les mystères, cherche au moins à les rabaisser et à les décrier, avec le sacerdoce antique, et tout ce qui lui paraît sentir de loin le catholicisme ou le papisme. Il faut consulter à cet égard au moins son dernier écrit : Ueber den TJrsprung mystischer Tempellehren^ dans le tome III de ses Lettres mythologiques, Stuttgart, 1827. UJglaophamus de Lobeck, 1829, en concentrant la question de la symbolique dans les mystères, et en la ramenant aux sources, avec cette vaste érudition philologique et cette critique sagace et pénétrante qui caractérisent l'auteur, a rendu les plus grands services, particulièrement à l'étude des mystères de Cérès , (jui occupent la première partie de l'ouvrage. On peut dire que, si l'esprit de scepticisme et de rationalisme exclusif qui domine un peu trop M. Lobeck n'a pas permis, même à une science comme la sienne, d'élever l'édifice, au moins il en a préparé la construction par la réunion et l'élaboration complète et attentive de tous les matériaux. O. Miiller, dans sa courte mais brillante carrière, a touché çà et là les mystères ; il a traité au long de ceux qui nous occupent, spécialement des Éleusinies, dans l'article Eleusinia de \ Allgemeine Encyclopœdiey de Halle, première section, vol. 33, 1840. Mais déjà le sujet avait été repris et poussé en avant, depuis Lobeck, par un jeune savant, M. Preller, qui s'est donné pour tâche principale d'en étudier et d'en exposer successivement toutes les parties, d'abord dans sa belle monographie : Demeter undPersephone , Hambourg, 1837, puis dans les articles Eleusinia, Mysteria, Persephone, bientôt sans doute suivis des Thesmophoria, de \a Real'Encyclopœdie de Pauly. M, Preller réha-

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bilite de plus en plus les mystères, surtout ceux de Cérès et de Proserpine; et il y fait ressortir, dans une juste mesure, un développement supérieur de la pensée religieuse de l'antiquité, traduite néanmoins, selon son génie, en mythes, en symboles, en cérémonies et en spectacles solennels, plus propres à émouvoir qu'à éclairer, à édifier qu'à instruire. Aussi, M. Creuzer, après avoir critiqué, dans les GeleJirte Anzeigen de Munich, i838, numéros 12 et i3, la méthode et les vues générales de M. Preller, a-t-il fini par rendre une complète justice à ses dernières recherches, auxquelles il a fait de nombreux emprunts dans la troisième édition de la Symbolique. Citons encore Haupt, sur les Éleusinies ^ dans les Archives de Philologie et de Pédagogique , en allemand , II , 2 , 240; et Stuhr, die Religionssysteme der Hellenen, p. 377-492, quoique les vues de cet auteur, présentées avec de hautes prétentions d'historien, nous semblent encore plus ambitieuses que fécondes. Sur les Thesmophories, outre Bôttiger, Kunstmythologie y II, p. 263 sqq., et Wellauer, que nous avons cité dans notre texte, il faut voir, en attendant le nouveau travail de M. Preller, Fritsche, de Thesmophoriis Comici^ Rostock, i83i, coll. Darmst. Allgem. Schulzeitung, i833, p. i3i-i4o. Sur la religion et la mythologie de Cérès et de Proserpine, en général, ou peut consulter encore les articles étendus de Richter, Demeter^ et d'Eckermann , Persephone^àdx\f* la première section, vol. 23, et la troisième section, vol. 17, de l'Encyclopédie de Halle, sans parler du résumé de ce dernier, et de ceux de M. Schwenck ou de M. Heffter, dans leurs mythologies classiques.

Personne autant que M. Ed. Gerhard n'a contribué à éclairer les cultes de Cérès et de Proserpine, par la comparaison des traditions et des monuments; personne mieux que lui n'a su expliquer les origines de ces cultes, leur caractère primitif et les représentations qui s'y rapportent, soit dans les Hjperboreisch-Rôniische Studien^ soit dans son Prodromos, soit enfin dans les diverses collections (ju'il continue de publier. MM. Ch. Lenormant et de Wittc, dans leur Élite des monu-

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ments céramographiques , marchent dignement sur ses traces.

M. Creuzer, à qui rien n'échappe de ce qui se raj)porte de près ou de loin au sujet qu'il traite, n'a pas manqué de remarquer qu'en France et dans les derniers temps, M. Ch. Magnin, dans son livre savant et ingénieux, intitulé les Origines du Théâtre moderne y qu'il a commencé par des Etudes sur les Origines du Théâtre antique^ tome I, Paris, i838, a fait une revue générale de tous les mystères grecs ou autres, envisagés sous le point de vue scénique. On ne lira pas sans fruit les pages qu'il a consacrées aux mystères de Cérès comme à ceux de Bacchus, et à mainte autre fête de l'antiquité, remarquable par l'appareil dramatique. (J. D. G.)

Note 2. Sur la question de P origine des Colchiens et sur celle des rap' ports primitifs établis entre la Colchide et la Grèce. (Chap. I, p. 43o,)

M. Creuzer a admis sans un suffisant contrôle la validité du témoignage d'Hérodote, qui fait des Colchiens ou Colchidiens une colonie venue d'Egypte. Toutefois, il convient de l'incertitude qui règne sur l'époque à laquelle on doit rapporter cet établissement. Tous les érudits n'ont pas montré une égale confiance dans l'assertion du père de l'histoire, et plusieurs l'ont combattue par des raisons plus ou moins solides. Et pour ne parler que des rapprochements sur lesquels s'appuie notre auteur, on doit convenir qu'il en est plusieurs qu'une critique tant soit peu sévère ne saurait admettre.

C'est ainsi qu'il nous paraît plus que douteux que le nom de la grande déesse de l'humidité, de l'eau, chez les Égyptiens, puisse être retrouvé dans le fleuve Isis de la Colchide. Le nom de ce fleuve semble plutôt une forme adoucie du mot Iris, qui était le nom d'un fleuve de la Cappadoce. Il est vrai que ce dernier mot rappelle le copte /«ro (sahid. iero , eiero^ baschm. ierrà\. Mais comme il appartient également aux langues sémitiques, en hébreu 1^) ior, rivière, on ne peut rien inférer de cette ressemblance. D'un autre côté, si l'on refusait d'admettre la permutation de s en r, on pourrait encore four-

nir un grand nombre de noms de rivières coulant dans des pays habités par des peuples de souche indo-européenne , lesquels commencent par la syllabe is : tels sont IseSy dans le Norique; Isea, dans la Gaule cisalpine; Is, en Angleterre, etc., ce qui pourrait bien dénoter l'existence d'un radical analogue à la syllabe ?>, et rappelant les idées d'eau, de cours d'eau, de courant. Ainsi , à quelque hypothèse que l'on s'arrête , il n'y a pas lieu à chercher une origine égyptienne à Visis de la Colchide,

Pour ce qui est du nom de Phase, il serait plus facile de lui découvrir une étymologie sémitique telle que U13, abundare, augescere, ou V^'^ySpargerey dispergi, ou bien encore une étymologie sanscrite, que de le faire dériver de l'égyptien. (Voy. Bochart, Geogr. sacr. ap. Opéra, éd. Leusden, lib. [\, p. 287, 41 ; 288-289.) Le mot jEa, qui est supposé avoir signifié terre en colchidien, et d'oii serait dérivé le nom d'^Eétès, ne ressemble point au nom égyptien qui a la même acception, et rappelle plutôt les mots qui ont cette acception dans les langues grecques et germaniques. Il est toutefois une analogie entre les deux langues colchienne et égyptienne, que M. Creuzer aurait pu faire valoir. Jolcos, la ville d'iEétès et du bélier à la toison d'or, rappelle le copte 20AKI, Iiolki, bélier.

M. R. Ritter, dans son ouvrage intitulé : Die Vorhalle europàischer Vôlchergeschichten vor Hcrodotus ( Berlin, 1 820, in-8), a repoussé complètement l'origine égyptienne attribuée aux Colchiens par l'historien d'Halicarnasse. Il rattache ce peuple à la grande souche indo-européenne. Rappelons les principaux faits qu'il a mis en relief dans son travail.

Pindare, qui écrivait cinquante ans avant Hérodote, parle des Colchiens à la noire couleur; mais il ne fait pas mention de leur origine égyptienne [Pjth., IV, v. 376). Ce ne sont que les scoliastes d'un âge fort postérieur qui ont expliqué par une prétendue parenté entre le3 Colchiens et les Égyptiens les expressions du poète thébain,''Evôa xeXaivtoTrsaai KoX/otcjiv piav (xi^av, etc. Hippocrate, qui était contemporain d'Hérodote, et qui paraît avoir connu parfaitement les habitants des bords du

Phase, garde le même silence. Et c'est uniquement sur le témoignage de ce dernier que Denys le Périégète, Valérius Flaccus, Diodore de Sicile, Ammien Marcellin, Scymnus de Chio, et les scoliastes, entre lesquels il faut ranger Eustathe , ont attribué aux Colcliiens une origine égyptienne. Cette absence de toute autre autorité que celle du père de l'histoire en faveur de cette opinion ressort de l'identité des motifs que ces écrivains font valoir et de ceux qu'Hérodote énonce; ils n'en ont pas ajouté un seul nouveau. Il y a plus : c'est que la seule observation qu'Eustathe présente de lui-même va directement à l'encontre du système qu'il défend. Il remarque que le nom de Colchien ne saurait être regardé comme égyptien, et qu'il est évidemment dérivé de Colchos, nom que portait le fils du Phase. (Eustatli., Comment, in Dionys. Perieg., p. 122-125.) Tzetzès [ad Lycophron., 144) a identifié les Colchiens aux Lazes ou habitants de la Lazique, et Procope et Etienne de Byzance en font des Scythes, peuples auxquels ils se croient obligés d'attribuer une origine égyptienne.

M. Ritter fait remarquer qu'Hérodote, qui n'avait vu la circoncision pratiquée que chez les Égyptiens, devait croire que ce peuple avait inventé cettecoutume, et que, l'ayant retrouvée chez les Colchiens, il en aura conclu que ceux-ci la tenaient de l'Egypte. Aujourd'hui qu'il est établi que cet usage a existé et existe chez des populations de races fort différentes, on comprend que l'induction ne soit plus admissible. D'ailleurs la Bible nous montre, contrairement au dire de l'écrivain d'Halicarnasse, que les Israélites n'avaient point emprunté cette pratique aux Égyptiens, mais qu'elle remontait chez eux à Abraham, c'est-à-dire aux temps où ils habitaient dans leur première patrie.

Les cheveux crépus et la peau noire des Colchiens ne constituent pas un caractère plus spécial que l'usage de la circoncision, et on ne peut pas davantage en inférer, parce qu'il était commun aux deux populations de l'Egypte et de la Colchide, que celles-ci fussent issues l'une de l'autre.

Hérodote (II, io5) dit que les Égyptiens et les Colchiens sont les deux seules nations qui travaillent le lin de la même façon. Sans doute ce fait serait un caractère ethnographique assez favorable à l'hypothèse précitée; malheureusement il est douteux qu'il soit fondé. M. Ritter remarque qu'il existe une différence notable entre le lin égyptien, d'un travail assez grossier, ainsi que le montrent les bandelettes des momies, et le lin colchien ou sardonique, d'un tissu beaucoup plus fin. Il paraît beaucoup plus vraisemblable au géographe allemand que ce dernier lin avait été apporté originairement de l'Inde, contrée célèbre par l'excellente qualité de son lin et les nombreuses espèces que son sol produisait : India terra linifcrax, inde plerisque simt vestes , dit Quinte-Curce (VIII, 9, i5). A l'époque où le lin indien se vendait dans tous les marchés helléniques, l'Egypte n'exportait encore dans les ports de la Méditerranée qu'un lin très-grossier.

Quant à l'argument le plus sérieux qu'Hérodote ait produit en faveur de son opinion, l'identité de langue et de manière de vivre des deux peuples, M. Ritter lui oppose le résultat des recherches philologiques qui n'ont fait découvrir aucune ressemblance entre les noms égyptiens et les noms colchiens que l'histoire nous a transmis.

Il faut le confesser, c'est sur ce chapitre que la réfutation que M. Ritter donne du système d'Hérodote se montre d'une extrême faiblesse. Quoi qu'il en dise, ce dernier fait a un bien grand poids, énoncé qu'il est par un observateur aussi exact que l'écrivain grec. Étranger, d'ailleurs, comme tous les anciens, aux principes de la philologie comparée, s'il a identifié les deux langues, c'est qu'elles avaient une parenté bien étroite, bien intime. D'ailleurs, connaissons-nous la langue colchienne, pour être en mesure de prononcer? Ces noms prétendus colchiens, l'étaient-ils réellement? Le géographe allemand ne reconnaît-il pas que les officiers colchiens servant dans l'armée perse, et dont nous avons conservé les noms, pouvaient appartenir à un des nombreux j)euples barbares qui habitaient dans les environs de la Col-

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chide. M. Ritter se fonde beaucoup sur Bochart; mais la langue égyptienne était-elle assez connue, à l'époque de cet érudit, pour que son témoignage ait quelque valeur; n'ignorait-on pas, de son temps, que le copte fût une dérivation de l'égyptien?

Mais si cette partie de la réfutation entreprise par M. Ritter prête le flanc à la critique , il faut se hâter de dire qu'il existe, d'autre part, des faits qui lui apportent un nouvel appui. Le silence des traditions géorgiennes et arméniennes qui relatent des événements remontant à une incontestable antiquité, ne peut-il pas être invoqué à bon droit par lui? Ce n'est pas que nous pensions que si l'on repousse, comme il le fait, l'origine égyptienne des Colchiens, il soit nécessaire d'admettre tout le système ethnologique qu'il rattache à son argumentation. En ^et, le savant géographe ne s'est pas borné à réfuter l'historien d'Halicarnasse; il a été plus loin : il s'est proposé de démontrer, d'après les plus anciens monuments que nous offrent la géographie, l'archéologie, la mythologie, que des colonies de prêtres indiens, parties avec l'ancien culte de Bouddha, du centre de l'Asie, sont venues directement ou indirectement, avant les temps historiques de la Grèce, s'établir sur les rives du Phase, autour du Pont- Euxin , dans la Thrace, sur l'Ister, dans beaucoup de contrées de l'Europe occidentale, même dans la Grèce, et que ces colonies y ont exercé une influence religieuse et civilisatrice remarquable. C'est ce qu'il prétend prouver, non-seulement par les récits des Asiatiques, mais encore par l'étude des plus anciens fragments des historiens de la Grèce et de l'Asie Mineure, et surtout par le tableau que fait Hérodote des Scythes dans son livre quatrième.

Il n'est pas besoin de dire que ce système est aujourd'hui complètement ruiné. L'origine infiniment plus récente du bouddhisme est un fait acquis désormais à la science; Odin n'a aucune parenté avec Bouddha.

Mais il n'est pas hors de vraisemblance que les Colchiens se rattachent à la souche scythique, qui a donné aux contrées m. 68

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caucasiques plusieurs de ses nations. Leur civilisation a pu se développer sous une tout autre influence que celle des Égyptiens, sans pour cela quelle ait été apportée des bords du Gange ou de l'Iudus. Un savant voyageur, M. Dubois de Montpéreux [Voyage autour du Caucase^ tom. II, p. 16 sq.), s'est prononcé en faveur de cette opinion. Il a cru reconnaître dans jEétès le Hhaos ou Haïg des traditions de l'Arménie et de la Géorgie. Ce Haïg, un des fils de Thargamos, fut le premier roi des Thargamosiens , et c'est de son nom que les Arméniens s'appellent Haïganiens. Hhaos venait , suivant les chroniques géorgiennes et arméniennes, de la ville du Soleil, de Babylone.

Néanmoins, en présence des faits qu'Hérodote a avancés, nous ne rejetons pas d'une manière absolue l'origine égyptienne des Colchiens. Manéthon, dont l'exactitude est chaque jour vérifiée davantage par l'étude des monuments, est d'accord avec Hérodote pour nous représenter Sésostris portant ses armes jusqu'en Asie et aux confins de la Thrace [apud Syncell., p. 59-60). Si l'on identifie ce Sésostris avec le Sésourtasen III de la douzième dynastie, comme tout donne aujourd'hui à penser qu'on doit le faire, dans ce cas ces expéditions remonteraient à près de trois mille ans avant Hérodote. Mais peut-être semblera-t-il difficile que les Colchiens eussent conservé, depuis une époque si reculée, une grande ressemblance de type et d'usages avec leurs frères restés dans la mère patrie. C'est là une objection que ne pouvait faire valoir M. Ritter, mais qui n'en vient pas moins à l'appui de ses idées. D'un autre côté, Hérodote ayant assigné à Sésostris une place évidemment inexacte dans l'ordre chronologique des rois, quelque Pharaon qu'on identifie d'ailleurs avec Sésostris, il se peut que l'écrivain grec ait confondu Sésostris avec Ramsès le Grand ou Méiamoun, fils de Séti ou Séthos, dont les monuments rappellent les nombreuses conquêtes (voy. Lettre de M. de Rougé, Rei>, archéoL, t. III, p. ^6^ sq.). Tacite nous parle (Annal. II, 60), d'après les prêtres de Thèbes , d'une campagne faite en Asie

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par ce Ramsès ; ne serait-ce pas ce monarque, fils de Séthos, et non Sésourtasen III, dont Hérodote aurait vu en Asie les monuments commémoratifs et les trophées (voy. de Rougé, Examen de l'ouvrage de M. Bunsen , intitulé jEgyptenssteltc, p. 6i , part. 2) ?

A ces difficultés on peut opposer l'antiquité de la civilisation que les traditions héroïques de la Grèce, et en particulier celle de l'expédition des Argonautes, nous montrent en Colchide ; les relations extrêmement anciennes qui semblent avoir existé entre les deux pays. Ce fait pourrait expliquer comment l'établissement des Colchiens sur les bords du Phase remonterait jusqu'au temps de Sésourtasen III. Les monuments égyptiens jetteront peut-être un jour quelque lumière sur cette obscure question. Déjà les peintures de Beni-Hassan nous ont fait connaître quelques-unes des guerres soutenues par les Égyptiens, sous la douzième dynastie, contre les peuples étrangers; une étude persévérante de ces représentations et des inscriptions hiéroglyphiques qui les accompagnent fera, nous l'espérons, connaître d'une manière plus précise l'itinéraire des campagnes de Sésourtasen III et de Ramsès Méiamoun, et fournira par là sans doute une solution du problème encore pendant dont nous avons simplement voulu exposer les données dans cette note. (A. M.)

Notre collaborateur, M. Maury, a savamment discuté la question de l'origine des Colchiens, qui nous paraît, pour notre compte, ne pouvoir être complètement vidée que par les données nouvelles qu'introduira sans doute dans cette question la lecture des inscriptions assyriennes et médiques. Quant aux rapports primitifs que les généalogies et les traditions dues aux Grecs ont semblé à M. Creuzer impliquer entre la Colchide et la Grèce, nous avons peine à croire à la réalité historique de ces rapports, tels du moins qu'il les conçoit. Ne trouvant dans ces généalogies et ces traditions que des éléments purement grecs, que le tour ordinaire donné aux légendes grecques par les colons établis dans les pays étrangers, nous ne pouvons voir ici que l'œuvre en grande partie fictive des Minyens et

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des Cadméens, des Éoliens, des Achéens et des Ioniens, qui visitèrent successivement les parages du Pont-Euxin, se fixèrent sur divers points de ses côtes, y formèrent des comptoirs, notamment à l'embouchure du Phase, et y naturalisèrent leurs dieux, leurs cultes, leurs légendes nationales. Dans iEétès et Persée, pas plus que dans Circé et Médée, nous n'apercevons des symboles et des mythes orientaux ou égyptiens transportés en Grèce, mais au contraire des conceptions grecques transplantées en Orient, et qui plus tard donnèrent le change aux voyageurs et aux historiens, prévenus surtout, comme Hérodote, d'idées systématiques. Tout au plus devonsnous faire une réserve pour les éléments réellement étrangers que les Phéniciens peuvent avoir, d'assez bonne heure, introduits dans la religion des Grecs, et mêlés aux légendes pélasgiques ou helléniques d'origine, comme la note suivante va peut-être nous en fournir un exemple. (J. D. G.)

Note 3. Sur la Cérès Cabirïque, sur son origine, et ses rapports avec Ino- Leucothée. (Chap. I, p. 43 1-434.)

Le seul lien traditionnel et manifeste entre Déméter ou Cérès et Ino-Leucothée, c'est Cadmus, qui, se retrouvant à Samothrace avec son épouse Harmonie, fille de Jasion, l'amant de Cérès, venu de l'île de Crète, rattache ces pays entre eux et avec la Béotie, dont les légendes le présentent comme père d'Ino, la célèbre nourrice de Dionysus et la mère de Mélicertes. Il y a là un ensemble de faits, de noms, de rapports, qui peut très-bien motiver l'identité de la Cérès Cabirique et d'Ino-Leucothée, mise en avant par M. Creuzer, d'autant plus que Leucothée était une déesse de la mer, et que Déméter, à Samothrace, devait, aussi bien que les autres Cabires, présidera la navigation. D'un autre côté, Cadmus, dans sa double relation avec Déméter et avec Ino, dans son rôle de puissance cabirique, non moins que dans sa légende héroïque et dans sa généalogie, semble indiquer, ou l'origine phénicienne

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de tous ces symboles et de tous ces mythes liés entre eux, ou un certain amalgame d'éléments phéniciens et pélasgiques déjà soupçonné bien des fois, et qui paraît s'être opéré, soit à Samothrace, soit à Thèbes, sous l'influence des Pélasges Tyrrhènes, ou bien des Cadméens. (Conf. la note i^^ sur le livre V, sect. I, pag. 1047 du tome IL)

Toutefois, il se pourrait qu'il n'y eût, entre Déméter et Ino- Leucothée, qu'une association plus ou moins fortuite, et que ces deux divinités, parfaitement distinctes, et par leur origine et par leurs attributions essentielles, ne dussent pas être légèrement identifiées ni confondues l'une avec l'autre. Pour en juger, il faut les examiner chacune à part, et voir d'abord ce qu'était Déméter en général , dans les traditions et dans les cultes de la Béotie, ce qu'était plus spécialement la Déméter Cabiria ou Cabirique.

Déméter, en Béotie comme ailleurs, était une divinité pelas gique de la terre et de l'agriculture. A Thèbes surtout, elle était adorée avec sa fille Perséphone, et toutes deux passaient pour les déesses tutélaires de la ville des Cadméens. Cadmus l'avait fondée sous leur invocation, conduit par la vache , et lui-même avait donné son nom à la Cadmée, où les dieux se rassemblèrent, disent les poètes, pour célébrer ses noces avec Harmonie. Le mythe entier du héros fondateur de Thèbes se compose d'éléments empruntés au culte de Déméter et des autres divinités Chlhoniennes , les mêmes que nous savons avoir été l'objet de la religion mystérieuse de Samothrace, à commencer par Gadmilus, identique à Cadmus et à l'Hermès ithyphallique, que les Pélasges enseignèrent aux Athéniens. Maintenant, quand nous lisons dans Hérodote (II, 5r) que cette religion mystérieuse était celle desCabires; et quand, plus tard, Pausanias nous parle d'un bois sacré de Déméter Cabiria et de Cora, sa fille, aux portes de Thèbes, puis d'un sanctuaire des Cabires non loin de là, sans parler de celui d'Anthédon (Pausan., IX, aS, 5, et 22, 5), est-il possible de ne pas rapprocher ces deux faits, et de ne pas voir, avec O. Millier iprchomenos, et surtout Protegomenay S. 146 sqq.), dans

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réraigralioli des Pélasges Tyrrhènes de Béotie en Attique, et d'Attique vers les îles et les côtes nord de la mer Egée , le lien solide qui les unit? Est-il possible de séparer, avec MM. Lobeck (Jglaophamus, p. i25i sqq.) et Preller [Demeter u. Persephone , S. 36i sqq.), les Cabires de Déméter, et Cadmus de Cadmilus? N'est-il pas cent fois plus probable que le même culte et les mêmes dieux furent établis à Samothrace et à Thèbes, mais que là ils conservèrent leur caractère originel , mystérieux , profond , tandis qu'ici ils revêtirent un aspect nouveau, de plus en plus héroïque et extérieur, par le fait des tribus qui succédèrent aux Pélasges?

Voyons maintenant ce qu'était Ino-Leucothée, et si, indépendamment de son lien de famille avec Cadmus, qui peut être accidentel, elle a, sous l'un ou l'autre de ces noms, quelque rapport essentiel avec Déméter, avec les Cabires, avec la religion des Pélasges ou des Tyrrhènes. Sous le nom de Leucothée, qu'elle avait pris, suivant le mythe populaire, après son apothéose, ayant été d'abord, sous celui d'Ino, une simple mortelle, bi^'n que la fille de Cadmus, elle était une déesse de la mer, apaisant la tempête et propice aux navigateurs. Au lieu d'Ino les Rhodiens l'appelaient Halia, la faisant sœur des Telchines et l'amante de Poséidon (Diodor. Sic, V, 55), ce qui montre de tout point sa nature marine. Même comme Ino et comme la nourrice deDionysus, elle est encore une personnification des eaux, mais des eaux douces et favorables au développement delà végétation.ll en serait d'elle comme de Poséidon, qui fut à la fois le dieu des eaux douces et des eaux amères, et d'abord de celles-là, ce qui peut-être explique aussi l'antériorité d'Ino par rapport à Leucothée. Quoi qu'il en soit, Ino, généralement considérée comme la même que Leucothée, jouissait en Grèce d'un véritable culte, et d'un culte fort étendu. Déesse des eaux salutaires aussi bien que nourricières, elle était associée àEsculape ainsi qu'à Dionysus; elle rendait des oracles, et des sources lui étaient consacrées, par exemple, à Thalames en Laconie, celle qui portait le nom de Sélène, c'est-à-dire de Lune (Pausan. III, 23, 5, et 26, i). Ino,

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du reste, a été prise quelquefois, comme la prend M. Creuzer, et comme la signale assez fortement l'espèce de confusion faite entre elle et cette' Pasiphaé dont nous traiterons au long dans la note 6, pour une divinité lunaire. Un autre mythologue moderne, M. Rûckert [Troja's Urspriing, S. 6i f.), voit en elle de préférence la déesse de l'aube, qui annonçait, au matin, le beau temps ou la tempête, et une Ilithyie, une Lucine, transpor. téeparîesPélasgesTyrrhènes à Pyrgi, le portd'Agylla ou Géré, en Étrurie, où elle avait un temple fameux avec un oracle, et où elle fut adorée sous le nom ôCAlbunea , qui répond à Leuçothée, et sous celui de Mater Matiita ^ qui exprime son caractère de mère du jour,^ comme fut encore TAugé d'Arcadie. Est-ce là un simple rapprochement entre des divinités plus ou moins analogues, ou réellement le caractère primitif d'Ino-Leucothée? c'est une question que nous n'entreprendrons pas de résoudre ici.

Qu'il nous suffise de remarquer, en terminant, que, de quelque manière que l'on explique Ino-Leucothée , qu'elle soit une déesse des eaux, de la mer propice, ou bien l'aurore qui blanchit au matin, ou encore la lune, et quoiqu'elle semble appartenir, comme Déméter, aux Pélasges, soit Tyrrhènes, soit Cadméens. il est bien difficile de l'identifier absolument, ainsi que M. Creuzer a tenté de le faire, avec cette dernière divinité. Un dernier trait de la légende d'Ino s'y oppose peutêtre plus que tout autre : c'est son fils Méliçertes , devenu Palémon,et représenté, auprès de Mater Matuta, par Portunus , le dieu qui conduit au port. Rien de pareil chez Déméter, chez la Terre-Mère, qui donne aux hommes la nourriture pendant leur vie, qui les reçoit dans son sein après leur mort, et qui a pour fille Proserpine, résidant tour à tour sur la terre et aux enfers. L'aspect que put prendre Déméter dans les mystères des Cabires, celui qu'elle avait eu en Arcadie, comme Érinnys, dans sa colère et dans sa lutte avec Poséidon , ne suffisent pas à la confondre absolument avec Ino- Leucothée, même quand celle-ci est associée aux Dioscures, protecteurs de la navigation après les Cabires , même quand ,

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saisie de fureur, elle se précipite dans la mer avec son fils. Le nom de ce fils, d'ailleurs, qui rappelle celui du Melkart de Tyr, semble indiquer une part quelconque d'éléments phéniciens dans toute cette fantastique histoire de la famille de Cadmus, et rien, dans le culte purement pélasgique de Déméter, ne semble porter cette empreinte, non plus que celle de l'Egypte ou de la Colchide, (J. D. G.)

.Note 4. Des Cyclopes et des monuments cyclopéens. (Chap. II, p. 45o.)

Le mythe de Persée, et la liaison dans laquelle il se trouve avec celui des Cyclopes, est un fait très-digne d'attention. Ce héros donne le jour à un fils, Perses, tige des Perses, et il ramène d'Orient les Cyclopes, qui bâtissent les murs de My-t cènes, et que déjà Prœtus avait fait venir de Lycie pour élever ceux de Tirynthe. Ces traditions se rattachent visiblement à l'origine orientale de l'art hellénique; les premiers architectes, les premiers ouvriers employés dans la Grèce, sont venus de l'Asie, de la Perse et de l'Assyrie, et leur souvenir a dû se mêler par conséquent au mythe de Persée. Les lions qu'on voit encore à Mycènes, sur la célèbre porte percée dans les murs d'enceinte de la ville , œuvre attribuée déjà aux Cyclopes du temps de Pausanias , rappellent tout à fait par leur style , leur pose et leur forme , les lions qu'on rencontre si communément sur les bas-reliefs assyriens et persépolitains. La Lycie offre, comme on sait, des vestiges nombreux d'un art allié de fort près à l'art asiatique, et elle a pu, ainsi que la Lydie, servir d'intermédiaire, de \/ lien, de passage entre la Grèce et l'Orient, Après avoir pris un premier développement dans cette contrée, l'architecture, la sculpture ont été transportées sur le sol hellénique, pour y atteindre par la suite cette perfection qui fait notre admiration, et y revêtir un caractère de plus en plus national.

Le nom de cyclopéens, qui s'attachait aux monuments primitifs de la Grèce, l'origine asiatique que le mythe de Perséç

DD LIVRE HUITIÈME. Io57

attribuait à leurs gigantesques ouvriers, en confirmant un fait auquel d'autres données nous conduisent également, la provenance orientale d'une partie au moins de l'art grec, ne démontrent pas néanmoins la haute antiquité du mythe des Cyclopes. Ce mythe doit avoir pris naissance à une époque assez éloignée de l'âge dont il rappelait le souvenir : car, pour que les premiers ouvriers venus de l'Asie se soient offerts à l'imagination des Grecs avec un caractère si fabuleux, il fallait qu'un assez long laps de temps se fût écoulé depuis leur arrivée dans la Grèce. L'étonnement que causait aux populations helléniques les lourdes et massives constructions qu'avaient élevées ces ouvriers émigrés de l'Orient, contribuèrent à leur faire prêter , par celles-là, une force ou une taille prodigieuse. C'est ainsi qu'en Allemagne, en Angleterre, on donne encore le nom de tombeaux, murailles des géants, à d'anciennes constructions celtiques ou germaniques. Ces dénominations ne datent que du moyen âge, c'est-à-dire d'une époque où les hommes qui avaient construit ces monuments ne s'offraient plus qu'entourés de merveilleux et d'obscurité à l'imagination de leurs descendants. L'origine assez récente de la fable des Cyclopes n'est donc pas une raison qui doive nous faire rejeter les traditions auxquelles elle se rattache, et que nous venons de rappeler.

Maintenant, dans quel rapport se trouvent ces Cyclopes constructeurs avec les Cyclopes forgerons de Vulcain, avec les Cyclopes d'Hésiode, et aussi les Cyclopes d'Homère, premiers habitants de la Triiiacrie? C'est là une question difficile, su^ laquelle nous sommes forcé de garder une prudente réserve. La fable des Cyclopes de la Sicile est celle qui s'offre la première chez les auteurs grecs. Elle appartient à une époque où les connaissances géographiques des Hellènes étant encore fort bornées, où la crédulité et la grossièreté étant encore extrêmes, l'imagination populaire transformait les populations sauvages de la Sicile en des monstres anthropophages, dont Polyphème nous fournit le type. Les géographes des 4ges postérieurs ont débité, sur des contrées plus éloignées»

Io58 NOTES

et aussi inconnues que la Sicile l'était au temps d'Homère, des contes non moins étranges que ceux que nous lisons dans l'Odyssée. Les géants habitants de la Sicile paraissent avoir été ensuite mis en rapport avec des êtres que la fable représentait également comme des personnages d'une force et d'une grandeur prodigieuses, mais dont l'histoire était toute mythique, avec les, fils d'Uranus et de la Terre, frères des Tilans, avec ces Cyclopes, qui fabriquèrent pour Jupiter le tonnerre et la foudre, dont ils étaient des personnifications fort anciennes. Et cette assimilation dut se présenter d'autant plus naturellement, que les Cyclopes siciliens habitaient des contrées volcaniques, les environs de l'Etna et les îles Lipari, ce qui fit bientôt d'eux les ouvriers de Vulcain , les rapprocha des Cabires de Lemnos, des Dactyles de l'Ida , et prépara ainsi cette dernière transformation , d'origine asiatique et probablement lycienne, qui fît d'eux les fabuleux constructeurs des monuments qualifiés plus historiquement de pélasgiques. (A. M. et J. D. G.)

Note 5. De Persée et de Belléropkon, dans leurs rapports avec le culte de Cérès et avec VOrîent. (Chap. II, p. 460-469.)

Les rapports qui lient Persée à Bellérophon ont déjà frappé plusieurs mythologues ; et il est difficile de ne point reconnaître, dans l'histoire de ces deux personnages, deux légendes composées sur un thème commun. Nous avons déjà eu occasion, dans la note 11 sur le livre IV, de parler de Persée. Il nous reste à compléter ce que nous avons dit par quelques développements sur Bellérophon. Le mythe de ce héros est la contre-partie de celui de Persée. L'un paraît avoir pris naissance à Corinthe, et l'autre à Argos. Persée tue son père Acrisius; Bellérophon, son frère Déliadès, ou un certain Bellérus. Tous deux, montés sur Pégase, s'en vont combattre des monstres : le premier, Méduse et Céto; le second, la Chimère.

Nous avons reconnu dans Persée une personnification de

l'humidité fécondée par l'action bienfaisante du soleil. Bellérophon offre aussi certains caractères qui le rattachent aux divinités des eaux. Son père est tantôt Neptune, tantôt Glaucus, deux dieux marins. Suivant certaines légendes, le père qu'il tua par mégarde s'appelait Piren, ïleip-^v (Apollod. Biblioth.y II, 3, i). Piren était une source de Corinthe, à laquelle s'attachaient des traditions toutes semblables à celles qui concernent Hippocrène. Pégase l'avait aussi fait jaillir en frappant la terre de son sabot. Et ce Pégase, qui joue un si grand rôle dans les mythes des deux héros , est un des symboles des eaux, des sources, ainsi que son nom l'indique. Nymphis d'Héraclée racontait, dans le quatrième livre de l'histoire de sa patrie, que Bellérophon, furieux de l'ingratitude des habitants deXanthe à son égard, fit sortir du sein de la terre des exhalaisons salées, dont l'amertume corronopait tous les fruits (Plutarch. De virtut. mulier.^ c. 9). Cette légende nous reporte encore à l'interprétation à laquelle l'étude du mythe de Persée nous avait conduit. Le vainqueur de la Chimère apparaît ici comme l'auteur des exhalaisons humides qui s'élèvent de la terre.

La chute de Bellérophon, qui fut précipité par Jupiter du cheval Pégase, sur lequel il s'élevait dans les cieux, pourrait fort bien être une allégorie dont le voile cacherait un phénomène qui se passe journellement sous nos yeux, et en vertu duquel les vapeurs s'élèvent de la terre vers le ciel, et retombent ensuite condensées en eau. Le mythe de Bellérophon comprend deux parties distinctes : l'une , qui se rapporte à Corinthe; la seconde, qui a pour théâtre la Lycie. Cette dernière partie nous paraît d'origine orientale, et tenir en principe aux religions de l'Asie : c'est un mythe asiatique qui sera venu se greffer sur le mythe grec de Corinthe. Nous avons reconnu de même deux sources différentes dans le mythe de Persée, l'une hellénique, et l'autre asiatique.

Par son côté asiatique, Bellérophon se rattache, ainsi que Persée, comme l'a fort bien fait remarquer M. Creuzer, au Chrysor ou Chrysaor phénicien. Mais, en tant que héros grec,

io6o

nous sommes porté à croire qu'il dérive du Persée hellénique, < dont il est une reproduction sous des formes légèrement altérées.

Comme toutes les divinités oubliées, délaissées, et qui ne ] vivent plus que dans les superstitions populaires, Belléroplion \ ne s'offrit par la suite que comme un fantôme , un esprit mauvais, qui fuyait l'approche des mortels, et qui errait incessamment dans les plaines aléennes. C'est ainsi que, dans le ■ nord de l'Europe, Odin n'est plus qu'un esprit nocturne, qui '■ parcourt mystérieusement les plaines de Pair; qu'au moyen j âge, Diane n'était plus qu'une sorcière, qui conduisait les fem- \ mes au sabbat. Cette décadence du culte de Bellérophon, qui remonte à l'âge homérique (Iliad. VI, 1 55-202), démontre la ; haute antiquité de cette création mythologique , en même i temps qu'elle nous fournit la preuve qu'elle avait , à raison sans doute de son caractère plus local, pris moins de dévelop-. pement que le mythe argien de Persée. (A. M.)

Note 6. Sur ^inscription d'Hypata, et, à cette occasion , sur ndentité de. j rénus avec Proserpine, et de l'une et l'autre avec Pasiphaé. (Chap. III, 1 pag. 484-490.) i

L'inscription d'Hypata , dans le pays des ^Enianes en i

Thessalie , où M. Creuzer a cru trouver une confirmation éclatante de ses idées, adoptées par M. Gerhard et par d'au- \ très, sur la Vénus-Proserpine, et sur son identité avec Pasiphaé, héroïne ou déesse, a été, depuis les premiers éditeurs ou traducteurs du Traité du pseudo-Aristote, et depuis les critiques des XVII® et XVIII® siècles, qui ont été frappés de ce singulier monument, Saumaise, Isaac Vossius, le président Bouhier, Heyne , dont Beckmann a réuni les travaux dans son ! édition, l'objet d'un examen entièrement nouveau. Elle a été ! soumise à une analyse philologique plus complète et plus se- ^ vère, qui tend à modifier en plusieurs points les inductions ' mythologiques, historiques ou géographiques qui en avaient | été tirées. M. Welcker, le premier, s'en est occupé, en la con- \

DU LIVRE HUITIÈME. Io6r

sidérant sous ces divers aspects, dans sa Sylloge epigrammatum grœcorum, Bonnae, 1828, 11" 2o3, pag. 254-262. Il a fort bien montré que l'inscription est unique, et non pas, comme on l'avait cru jusque-là, un amalgame de deux inscriptions distinctes; qu'à part le premier vers, qui est un hexamètre, les cinq autres sont des pentamètres, et que tous doivent former un ensemble et un sens suivis. Ils sont mis dans la bouche d'Hercule par l'auteur quelconque de cette fraude pieuse, qui remonterait assez haut, s'il fallait admettre comme historique la confrontation mentionnée de l'inscription d'Hypata avec celles de risménium de Thèbes, rapportées par Hérodote, et si elle était écrite dans les mêmes caractères archaïques. Mais les pentamètres employés de suite, comme ils sont ici^ et la langue elle-même, qui est le dialecte poétique mêlé, en usage dans les temps postérieurs, semblent indiquer une époque plus récente, quoique cette époque ne puisse pas descendre au-dessous de celle du compilateur inconnu des 0au|i.aaia àxou(T[jt,aTa, assez probablement antérieur à notre ère.

M. Welcker a cru pouvoir, avec les ressources critiques dont il disposait, constituer ainsi l'inscription ;

'HpaxXsTjÇ TejxevKjffE KuÔT^pa 4>epa£c&aac7cra, FyjpuovEuç àysXiqv t,S' 'EpuÔEiav aycav* ïàç 8s SafjLaffcjE ttoSw Uacicpasaffa ôeà* T^ôs Ss [jLOi Tsxvoï EupuOov uTa oaaap, Nu{i.cpOY£vyi(; 'Epu6r) ' t?) toô' sotoxa tteSov, MvajjLOcjuvov cpiXiaç (pYiYtj> y^ro axispa.

Depuis, M. Imm. Bekker, se tenant avec trop de réserve aux leçons qui lui ont semblé les plus autorisées, sinon les meilleures, dans les nombreux manuscrits qu'il a collationnés pour l'édition de l'Aristote de Berlin, a publié de nouveau , en i83i, au tome II, pag. 843 de cette édition, l'inscription en question de la manière suivante :

'HpaxXeYi; TEjxsvKJde KuOvîpa Ospffs^paacraYi rY)puov£iaç ày^Xaç eXàwv -^S' 'Epuôeiav àYO)v.

Io62 NOTES

Tàç S' IBoiiLOiaas, tcoÔoï Haaicpasada Ôea. TîiSe Ss (xoi T£xv(|> Tw S' ""Epuôou TE Sa(xap NufxcpoYÊvJiç 'EpuÔv)' S^ ToS' £5o3xa TuéSov • MvajjLoauvov cpiXiaç, ^tjyw utco cxispa.

Enfin M. G. Hennann , rendant un juste hommage à M. Welcker, qui a porté la lumière dans ce texte plus altéré encore par les fausses conjectures des érudits que par l'ignorance ou la négligence des copistes, a complété l'œuvre de son devancier avec ce tact critique, à la fois si hardi et si sûr, qui le distingue. Dans le tome V de ses Opiisralciy i834, P^^g» 179-181, après avoir donné, d'après M. Bekker, le récit du pseudo-Aristote, avec les vers tels qu'ils les a édités, le second et le quatrième évidemment inadmissibles, l'un pour le mètre, l'autre pour la syntaxe et pour le sens, M. Hermann s'aidant, comme M. Welcker et plus que lui, des variantes du ms. de Vienne, publiées déjà par Beckmann, depuis, avec toutes les autres, par M. Westermann , mais que M. Bekker avait mal à propos négligées, est parvenu à une restitution de l'inscription qui laisse peu à désirer , philologiquement parlant, quoiqu'elle laisse place encore à plus d'une difficulté mythologique ou historique. La voici telle que M. Hermann la donne comme résultat de son examen, et telle que M. Westermann l'a reçue sans hésiter, dans son édition de la compilation du pseudo-Aristote, faisant partie de ses IlapaSoioYpàçoi, i836, pag. 48:

'HpaxXeriç TêfAeviertra Kuôvîpot nadi'^aeaar,, rrjpuovéoiç àyi'koLq •/]§' 'Epuôeiav àywv, Taç (/.' £Sa|xaaa£ ttoOw natrtcpaEaaa 6£a. Tr^Bs, 0£ (jLOi TEXvoî TTaiS' 'Epu6ovTa Socfxap,

NufXCpOYSVYjÇ 'EpuÔY) • TY] TOÔ' iSwxa TTSSOV

Mvajxoduvov çpiXiaç oriyo) utco (jxi£pa.

Les corrections introduites par M. Hermann sont les suivantes : Au 1*^ vers, la parole donnée directement à Hercule,

DtJ LIVRE HUITIÈME. Io63

consécrateur du lieu, auteur supposé de la dédicace, par le verbe à la première personne , TSfxsviaaa , autorisée par le T£[A£vi(j(7to du ms. dc Vienne. Au même vers , la substitution grave de ïlafficpasaGy) à ^spas^aàffaYi, d'après le nafficpaeacya du 3® vers, déjà transporté au i^^ par le président Bouhier, Au 2® vers, la forme plus régulière, FYipuovéo)?, et le pluriel à'^i- Xaç, tous deux suffisamment autorisés ; le rejet d'IXawv avec M. Welcker. Au 3® vers, où M. Bekker conjecturait déjà tSc; ^SàjxaacE, plus heureusement encore, sur les traces du ms. de Vienne, qui donne xàç [xsv sSàfi-aoraE, tSç (jl' IS., par où le vers, qui reçoit un sens nouveau, est à la fois rattaché au i^^ et au 4®, se rapporte comme eux à Hercule parlant de lui-même, et avec eux constitue le tour et le sens général de l'inscription. Au 4^ vers, texvoî pourxexvw ou tsxvw des mss., avec M. Welcker; TcaïS' extrêmement heureux pour tw§'; 'Epu- Govxa , qui l'est moins peut-être , quoiqu'il ait un fondement dans r'EpuGovTi des mss. , mais il a contre lui l'^EpuGoç de la suite du récit du pseudo-Aristote, qui doit avoir lu dans son texte "EpuQov ou "EpuÔov te, que nous pencherions à admettre. Dans tous les cas, l'inscription se traduirait ainsi en français :

« Moi, Hercule, j'ai consacré cette enceinte à Cythéra Pasiphaessa (Pherséphaassa), quand je conduisais les troupeaux de Géryon avec Érythie, par l'amour de qui la divine Pasiphaessa dompta mon cœur. C'est ici qu'elle me donna pour fils Érythos (Erython?), ma fiancée, la fille de la nymphe, Érythé (pour Érythie). Je lui ai fait don de ce lieu en mémoire de notre union sous l'ombrage d'un hêtre touffu. »

L'inscription d'Hypata ainsi restituée, avec ce sens clair et simple , gagne assurément en intérêt mythologique , et même en grâce poétique, ce qu'elle peut perdre en profondeur symbolique et en mystérieux prestige d'antiquité. Elle nous fait connaître une nouvelle station de la route d'Hercule ramenant les bœufs de Géryon , et avec eux Érythie , sa fdie. Hercule est épris de ses charmes : il cède au pouvoir de la déesse de Cythère, qualifiée certainement de Pasiphaessa^ et peut-être de Pherséphaassa. Rendant hom-

Io64 NOTES

mage à la déesse, il lui dédie une enceinte sacrée, un bocage, une chapelle, au lieu même où il avait eu d'Érythie, appelée encore Érythé ^ un fils nommé d'elle Érython ^ ou Érjthos, et il donne à la mère ce lieu, ce canton, en souvenir de leurs amours sous l'ombrage des hêtres. Le narrateur nous apprend qu'en effet le lieu dont il s'agit portait le nom ^Érythos, d'après ce fils d'Hercule, son héros éponyme, qu'il faut ajouter aux autres enfants connus du demi-dieu. Mais, quand il infère de l'inscription que c'est d'ici et non pas de l'île d'Érythie qu'Hercule avait emmené les bœufs de Géryon, ou il faut qu'il ait mal lu , ou il suit quelque tradition locale qui plaçait en ce lieu le séjour du prétendu roi d'Ibérie. Une tradition semblable, suivie par Hécatée de Milet, au rapport d'Arrien % si ce n'est le vieil historien lui-même , d'après quelque circonstance locale ou quelque vue propre, paraît avoir mis Géryon et ses bœufs en Épire, non loin d'Ambracie, et cette tradition a été confondue plus d'une fois avec celle qui nous occupe ^ Pareillement encore, Scylax, va chercher dans un autre canton del'Épire^, au delà des monts Acrocérauniens et sur les bords de l'Aoùs, où paissaient, comme en tant d'autres lieux, des troupeaux consacrés au soleil, la terre rougie des feux de l'astre du jour à son coucher, et déplacée successivement, parce qu'elle appartenait dans le principe à une géographie toute mythique, et qu'elle n'avait pas d'attribution précise en Ibérie ni ailleurs , comme le remarque très-bien du reste le pseudo-Aristote '^. Peut-être, selon la conjecture

» Arrhian. Exped. Alex. II, i6, coll. Hecat. Miles. Fragm. éd. Creuzer, p. 5o, éd. Klausen, p. 67.

* Non-seulement par le savant Bouhier, dans sa dissertation à la suite de l'édition de Beckmanu, pag. 404, mais de nos jours par M. de Witte, d'ordinaire si exact {Hercule et Géryon^ dans les Nouvelles annales de l'Institut archéologique, t. II, p. i33, not. 3).

3 Scylac. Peripl. pag. 10 Hudson, p. 25o Gail, p. 178 Klausen, qui fait une autre confusion avec la donnée d'Hécatée, ubi supra.

4 Vôlcker, dans sa Mythische Géographie, S. 1 27-1 3 r, où il réfute solidement les idées hasardées d'O. Mùller {Dorier I, S. 418 sqq. ; Prolego.

DU LIVRE HUITIÈMK. Io65

tle M. Welcker, les gras pâturages et les grandes races de bœufs de diverses contrées ont-ils contribué à ces déplacements de Géryori et de son île, leur merveilleux troupeau, origine supposée des plus belles de ces races, ayant stationné, selon la légende, partout où elles se rencontraient, en Sicile, à Dodone et ailleurs '.

Voilà le côté mythologique ou, si l'on veut, historique; voilà en même temps le côté géographique de notre inscription. Le côté symbolique et religieux est tout entier dans Cythéra ou Vénus, et dans l'épi ihète ou les épithètes qu'elle paraît avoir portées chez les ^nianesd'Hypata; car, pour Hercule, Géryon et ses bœufs, et sa fille Érythie, ils sont évidemment employés au sens vulgaire du mythe traditionnel , et ce n'est pas le cas d'y chercher, comme on dit, malice. Quand même on continuerait de lire, avec M. Welcker, et avec la plupart des mss., au troisième vers : tocç ôs Saixaaas, ou xà; o' eSaaaaae, ce qui n'est pas, à coup sûr, la lecture la plus naturelle ni la plus vraisemblable, il s'ensuivrait tout au plus que la déesse Pasiphaessa fit sentir ses ardeurs aux troupeaux do Géryon, au lieu de les faire sentir à Hercule, et non pas même que ses vaches mirent bas en cet endroit , comme le suppose gratuitement M. AVelcker : il est dit immédiatement que c'est Érythie ou Érythé qui y mit au jour le fils d'Hercule, Érythos, quoiqu'on ne sache plus par l'opération de qui, si l'on ne traduit pas comme nous, d'après l'autorité du ms. de Vienne, le troisième vers, qui fait réellement la liaison et le nerf de tout le resi.:. Quelque sens originel et fondamental que nous puissions, nous aussi, attacher à Géryon et à ses bœufs, ce sens n'a rien à voir ici , rien surtout à l'égard àa la déesse qu'Hercule adore, parce qu'elle l'avait rendu heu-

mena^ S. 36 1, coll. Minyer^ S. 273 sqq.), nous paraît , à cet égard, au vrai point de vue. Nous nm pouvons dire autant de M. de Witte, Mém. cité, p. i32 sqq., quelle que soit d'ailleurs l'origine du mythe de Géryon.

ï Voy. pour Dodone, par exemple, Suidas, v. Xapivoi pos;, coll. MWan. Hist. animal. XII, ir, et Oppian, lY, 109.

ni. 69

reux, en lui donnant la possession d'Érylhie, nullement parce qu'elle avait dompté, par les feux de l'amour, les bœufs qu'il emmenait. A plus forte raison ne saurions-nous admettre, comme se le persuade M. Welcker, et comme O. Mûller l'avait déjà pensé ', que le héros consacre ici à Cythéra Pherséphaassa ces mêmes bœufs qu'Eurysthée plus tard devait sacrifier à la Héra d'Argos. M. Welcker relève justement , du reste, l'erreur de Bouhier et de Heyne, partagée par M. Creuzer, et qui, confondant avec le passage d'Hercule à Hypata sa route à travers la Thrace, pendant laquelle les bœufs qu'il conduisait se dispersèrent, effarouchés par Junon ^, les fait ramener et adoucir par le pouvoir de Vénus, toujours dans l'hypothèse de la fausse leçon xàç S' eôafxaGas.

Le terrain est donc à peu près déblayé, si nous le pouvons dire, et des mauvaises leçons et des inductions hors de propos où elles ont entraîné bien des savants hommes, à commencer peut-être par le pseudo-Aristote, en supposant qu'il le fût, à finir par M. Engel, qui l'est certainement, et qui n'en a pas moins reproduit, d'une manière singulièrement incorrecte, dans sa monographie sur l'île de Cypre ^, l'inscription d'Hypata. Nous nous trouvons maintenant sur ce terrain, pour ainsi dire avec Hercule lui-même, en présence de la déesse adorée des ^Enianes, à son exemple ou avant lui, avec le surnom de Pasiphaessa, mais en même temps avec celui de Pherséphaassa, suivant le texte invariable des mss., et qui est d'abord qualifiée du nom plus connu de Cythéra^ la déesse de Cylhère, c'est-à-dire Aphrodite ou Vénus. Les deux épithètes Oepascpàaccra et nadtœaecjffa , qui se ressemblent si fort par les sons, mais qui emportent des idées si différentes, peuvent-elles subsister ensemble , à deux vers de distance ^ s'appliquer ensemble à Vénus; ou bien faut-il sacrifier l'une

» Dorler^ I, S. 422 sq., n. 1.

^ ApoUodor. II, 5, 10, 12.

3 Kypros, II, S. 3o6, n. 294, où il annonce pourtant le texte de Westermann.

DU LIVllE HUITIÈME. 11)6^

à l'autre, et alors laquelle? Telle est la question que nous avons à résoudre, pour achever d'éclaircir le curieux monument qui nous occupe, et pour en fixer définitivement la lecture, question de symbolique ancienne encore plus que de philologie.

Saumaise et Bouhier, presque aussi arbitrairement l'un que l'autre, changent, l'un ïlaaicpàEaca en Oepascpocacda au troisième vers, l'autre (I>£p(7£9aaaari en llacraicpasaaa au premier. IsaacVossius maintient les deux noms, mais sans se faire une idée tant soit peu juste de leur valeur. Heyne, comme Saumaise, préfère le nom de ^spjscpaaaca dans les deux vers, à titre de forme connue deceluidePerséphoneou Proserpine, se permettant d'ailleurs, avec Vossius, de faire disparaître le nom bien plus connu encore de Kuôvipa. Aucun de ces critiques, plus ou moins anciens, n'admettait la possibilité que ce nom et celui de ttspaeçpaaaora , désignassent une seule et même divinité; Bouhier seul, tout en refusant de voir, dans ce dernier nom, une qualification de Vénus , et dans les deux réunis une Vénus Proserpine, qui lui était complètement inconnue d'ailleurs, a du moins signalé Ilaaicpasccra comme devant être un surnom ou une épithète de Vénus, qu'il explique dans le sens de navôv)- {xoç, mais en faveur de laquelle il n'allègue non plus aucun* autorité. Depuis Bouhier et Heyne , la publication du traité des Mois de Jean le Lydien est venue nous apprendre que nacricpocY) , dont riaci^àeacra n'est qu'une variante , était bien un surnom de Vénus ^ , tellement qu'en résultat nous avons comme preuve à peu près directe, à l'appui de ce surnom, le témoignage de Lydus, et, pour celui de <l>£p(r£îpàaaaa, le fait absolument unique de notre inscription, fait précisément mis en question par la critique. M. Hermann , qui en est ici l'organe le plus récent et le plus autorisé, ne peut se résoudre, en effet, à croire que, dans un texte si court , la même déesse ait été appelée de deux noms aussi divers et aussi semblables

ï Lyd. de Mensib., p. 214 Rœther. KaXeÎTai ôè uoXXaxou Ilaa-Kpàï] , -^i Tiàcriv èuaçtsTo-a tyiv ^8ovyiv, élymoîogie absurde, mais idée vraie.

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à la fois, sans aucun motif d'ailleurs; et leur ressemblance même, non moins que leur diversité, non moins que la singularité du surnom de Ospascpdcaaaa donné à Vénus, lui persuade que cette leçon est une simple erreur de copiste. Il lit en conséquence, sans hésiter, comme nous l'avons vu, IlafficpaéffGyi au premier vers, d'après Ilaaicpaeaffa du troisième, avec Bouhier, qu'il loue , et il blâme au contraire M. Welcker d'avoir persisté, malgré son exemple, à maintenir ^Epcrscpaacaa comme épithète de KuOrîpa, ne trouvant aucun sens raisonnable non plus qu'aucune autorité à cette épithète.

M. Welcker avait ses raisons pourtant de garder la leçon des manuscrits, et, pour notre compte, nous sommes porté à la maintenir. C'est toujours une chose grave de changer une leçon qui n'est pas manifestement fautive, surtout quand ce changement risque de faire disparaître une idée, un fait, qui n'ont peut-être après tout, contre eux, que leur nouveauté, et qui, d'un moment à l'autre, peuvent être vériiiés par quelque découverte inattendue. On vient de voir ce qui est arrivé pour le surnom de Ilacricpaeacra, plus insolite en soi que celui de «Pepascpdcacaa, puisque la forme Ilaoïçpàyi nous est seule positivement connue d'ailleurs, et qui toutefois est protégé, aux yeux même de M. Hermann , tant par son application naturelle à Vénus, que par l'étroite analogie de la Vénus Pasiphaé alléguée chez Jean le Lydien. Cette Vénus Pasiphaé ou Pasiphaessa , à ne consulter que le sens de cette épithète, la même après tout que Haaicpaviç , qui se trouve appliqué, non-seulement à Vénus *, mais à Diane et au Soleil ', c'est celle qui luit pour tous, qui se révèle à tous, qui donne à tous les êtres la lumière et la vie; c'est une Ilithyie, une Lucine, en un mot, une divinité lunaire, une forme de la lune divinisée. Nous ne doutons pas, quant à nous, qu'elle ne soit identique au fond avec la Pasiphaé de Crète, cette fille du Soleil et de Perséis, dont on sait les monstrueuses amours

» Maneth. Apotelesm. III, 346.

^ Hymii. Orphie. XXXV, 3; VII, 14.

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avec ie taureau , et les nombreux enfants , parmi lesquels , outre le Minotaure, Ariadne et Phèdre, qui ne sont pas moins caractéristiques. Tout porte à croire qu'elle doit être identiliée également avec cette autre Pasipkaé qui , elle aussi , luisait pour tous, en ce sens qu'elle révélait à tous l'avenir, comme dit Plutarque ', dans les songes par lesquels elle rendait ses oracles en Laconie. C'est le nom de Pasiphaé ou Pasiphaa qu'on doit lire, sans nul doute, dans le passage de Cicéron oii il est question de la même divinité dans la même fonction'; et si Pausanias à l'oracle de Pasiphaé substitue celui d'Ino , c'est qu'il existait une liaison intime entre cette Ino et la Pasiphaé qu'une correction très-probable substitue kPaphia dans son texte ^, et dont on voyait la statue d'airain avec celle du Soleil son père , le grand révélateur, au milieu même et dans l'hypaethre du temple d'Ino, tandis que coulait tout près la source sacrée de Sélène ou la Lune, dont Ino et Pasiphaé étaient une double personnification "*. lo, la fille d'Inachus, la vierge aux cornes de génisse, autre forme divine de la lune, avec son fils Épaphus, ramène en quelque sorte Ino, la nourrice de Bacchus, à la Pasiphaé, épouse de Minos et mère du Minotaure, l'homme aux cornes de taureau, d'autant plus qu'en Crète Ino-Leucothée avait une fête du nom à'inachia '.

Nous touchons ici aux sources mêmes du culte de Vénus d'une part, de celui de Bacchus de l'autre, avant tout peutêtre deux cultes symboliques de la lune et du soleil, dans des

» Atà xè çaivetv uàdi. Agis et Cleom., cap. 9.

2 Cicer. de Divinitat. I, 43, pag. 210 sq. éd. Moser, avec la note de M. Creuzer, ibid.

3 Laconie. XXVI, i, et la note de Walz, qui cependant a cru devoir conserver Ilaçiriç et HaçiY) avec tous les mss,

4 Cf. la note 3 sur ce livre, p. io54 ci-dessus.

^ Hesycli. s. v.j et Stephan. Byz. v. xpioôoç, où Inachus est mis en rapport avec Hécate. Cf. la savante et ingénieuse explication qu'a donnée M. Panofka d'une terre cuite représentant Ino-Leucothée portée sur un dauphin, dans les Terracotlen du Musée royal de Berlin, XI, 1, p. 44sq(l.

rapports divers avec l'eau et avec le feu^ avec le ciel et avec la terre. Que ces cultes soient d'origine phénicienne ou d'origine purement pélasgique, ou bien encore mêlés d'éléments grecs et phéniciens , question sur laquelle dous ne voulons pas nous prononcer ici, il est certain que, parmi leurs formes les plus anciennes, tant en Grèce qu'en Italie, sont celles que représentent la Dioné - Proserpine et le Dionysos - Hadès, Aïdoneus, ou Pluton de Dodone, l'Axiokersos-Dionysos et l'Axiokersa-Cora de Samothrace, le Liber et la Libéra de la Grande- Grèce , auxquels correspondent les figures plus récentes, ou du moins plus populaires, de Bacchus et d'Ariadne. Eh bien! l'identité primitive de Vénus, la fille de Dioné et Dioné elle-même, avec Proserpine ou Cora -Libéra , et de l'une et l'autre avec Pasiphaé, la mère d'Ariadne, épouse de Bacchus- Liber, le dieu-taureau, ne ressort-elle pas de ces simples rapprochements, et n'emporte-t-elle pas déjà l'idée que Cythéra a pu recevoir le surnom de Pherséphaassa aussi bien que celui de Pasiphaessa? En supposant même que cette identité première, puisée aux profondeurs de la vieille théologie pélasgique , qui rapportait tout à un petit nombre de principes d'une grande généralité et d'une action commune, ne fut point de mise ici, dans le pays des ^nianes, où cependant nous nous trouvons sur une terre doublement voisine des Pélasges de l'Épire et de ceux de la Thessalie, le rapprochement de Proserpine et de Vénus , par une même épithète, ne serait pas moins fondé en raison, dans toutes les contrées et à toutes les époques de la Grèce. Vénus , en effet, considérée en elle-même, se rapprochait, suivant ses aspects divers, de différentes autres déesses, au point de se confondre avec elles. Vénus n'était pas seulement la déesse de l'amour et de la beauté, qui subjugue tous les êtres et les soumet à son pouvoir vainqueur : elle était encore la déesse qui préside à la naissance, à la génération, à la destinée, une Ilithyie et une Parque à la fois, et la première de toutes , manifestée par la lumière et par la vie ; elle était enfin, à titre même de Parque, la déesse qui donne la mort aussi bien que la vie, mais qui

DU LIVRE HUITIEME. lO^I

de la mort fait sortir une vie nouvelle , et ne détruit que pour régénérer ^ C'est cette dernière que M. Gerhard, après notre maître, M. Creuzer, a justement nommée une Fénus-Proserpine, une Vénus infernale; c'est la même que T'EiriTuixêca de Delphes, la Tujxêwpuj^oç de l'Argolide et de la Eaconie, la Lihitma de l'Italie, qui présidait à la fois à la naissance et à la mort *; la même que l'inscription d'Hypata, témoignage précieux des croyances antiques, nous présente dans son union tout ensemble et dans sa distinction par rapport à la Vénus-Pasiphaé, oij se rencontrent^à leur tour la Vénus-Vranie ^ ou Céleste , et la terrestre ou Pandémos ^. Quel que soit le sens du nom de Pherséphaassa ^ Perséphassa, Pherséphatta, Pherréphatta ou Perrhéphatta ; qu'il soit le même que celui de Perséphoné, Perséphoneia ou Pherséphoneia, ce qui est le plus probable, ou bien qu'il en soit radicalement différent; qu'il se rapporte à la lumière et à la vie , à la mort et à la destruction , ou qu'il ait trait à la fois à l'une et à l'autre; que même l'une de ces formes signifie « celle qui porte la colombe '* )), il est évident que toutes ces idées,, toutes ces attribu-

' Personne n'a mieux fait ressortir ces divers points de vue de l'idée de Vénus, ne les a développés avec plus de savoir, n'a scruté plus profondément les origines au moins grecques de son culte, que M. Engel, dans le tome II de la monographie déjà citée, quoique, d'après sa fausse lecture du troisième vers de notre inscription, il ait attaché beaucoup trop d'importance aux rapports de la déesse avec les bœufs, soit de Géryon, soit autres, ce qui lui est commun avec M. Creuzer. Il faut voir, pour la question qui nous occupe, principalement p. 194, 202, et surtout 282 sqq., 242 sqq. , 299 et 3o4 sqq.

» Plutarch. Quaest. Rom. 23;Clem. Alex. Protrept., p. 82.

3 Gerhard, Venere Proserpina, p. 18, et Kunstblatt, 1826, p. 66; le même, Ueber Fenus-idole, Mémoires de l'Académie de Berlin, 1845, p. 9 sq. de la publication à part; Panofka, Terracotten^ p. 79 sqq.

4 Cf. la savante dissertation de M. Creuzer sur les noms de Proserpine, p. 645-661 du texte de ce tome. Ni Preller, ni Eckermann, dans leurs monographies {Real-Encyclop. de Pauly, et Allgem. Encyclop. de Halle), n'y ont rien ajouté d'essentiel.

tions rentrent dans la notion générale, soit de Vénus, soit de Proserpine, et dans leur primordiale connexité, à l'appui de laquelle viennent les monuments de style archaïque, si soigneusement rassemblés et si savamment commentés par M. Gerhard ^ Déjà nous savions que Canachus, à Sicyone, avait représenté Aphrodite assise , avec le polos sur la tête, et dans ses mains la pomme et la tige de pavot, attributs de Gérés et de Proserpine *. Depuis, l'habile antiquaire de Berlin nous a fait voir, avec beaucoup de vraisemblance, la Vénus- Proserpine, la Ku6vipa Ospaetpaaaaa , dans cette vieille idole souvent reproduite par la sculpture hiératique, et qui, d'ordinaire, portant le modius sur sa tête, tient une de ses mains appliquée sur sa poitrine, tantôt avec, tantôt sans la pomme, et de l'autre relève son long vêtement ^. Et, s'il fallait reconnaître la même divinité, plutôt que Gérés, dans cette autre idole assez semblable, à laquelle Hercule est sur le point d'offrir un sacrifice, sur une lampe antique gravée dans le recueil

» Dans les mémoires qui viennent d'être cités, et particulièrement le dernier.

* Pausan. II, lo, 4.

3 Cf. surtout le dernier mémoire cité, [•. 9 et i5 sqq., où sont passées en revue les figures connues de ce genre; et les planches II, 4» 5, 6, V, 1-3, VI, I, 2, qui en donnent plusieurs exemples, dans quelques-uns desquels elle est confondue avec Hécate. Si l'attribution de ce type, faite dès 1825 par M. Gerhard, a été révoquée en doute par d'autres archéologues, et jusqu'à un certain point par lui-même dans son mémoire de 1845, la cause en est, nous le croyons, dans le caractère même de la divinité dont il s'agit, caractère essentiellement complexe et général de sa nature. Aussi ne sommes-nous nullement surpris de voir O. Mùller {Denkmàler, II, 262) qualifier cette idole à'Uranie et de plus ancienne des Parques, d'après V Aphrodite aux Jardins d'Athènes (Pausan. 1 , 19, 2), tandis que M. Panofka {ubi supra) y reconnaît de préférence une Pandémos en tant que Vénus terrestre opposée à la Vénus céleste, et néanmoins inchoant au double caractère de Libitina^ déesse à la fois de la volupté et de la mort , — mais aussi de la naissance, rappellerons-nous avec Plutarque, ce qui implique à nos yeux, de toute nécessité, la Vénus Uranie, Ilithyie et Lucine , la IlaaKpàeffoa avec la ^epaeçàaffaa.

de Passeri *, nous aurions la scène mémedontnotre inscription, ainsi justifiée de tout point, et telle que nous croyons devoir la lire avec l'autorité des manuscrits, serait le meilleur commentaire. Dans tous les cas, nous pouvons alléguer, comme le dernier et le plus décisif témoignage en faveur de notre lecture et de notre opinion , les paroles mystérieuses, mais transparentes, où Sophocle, tel qu'un hiérophante, semble nous révéler Aphrodite dans sa triplicité de déesse infernale ou Vénus-Proserpine, de Parque céleste ou d'Uranie, et de voluptueuse Pasiphaé, au sens de la Pandémos :

« Elle n'est pas seulement Cypris, mais elle se pare d'un grand nombre de noms. Elle est la déesse invisible (Penfer, Hadès)y elle est la force immortelle , elle est la raénade furieuse =*. »

Note •]. Minos et Rhadamanthe considérés comme personnages mythologiques. (Chap. III, p. 492, 19.)

M. Hoeck , dans son ouvrage sur la Crète [Kreta, t. Il, p. 45 sq.), a examiné d'une manière plus complète que n'avait pu le faire M. Creuzer les mythes qui se rattachent à Minos. Ses reche.rches et la comparaison attentive qu'il a établie entre les nombreuses légendes qui se lient à ce personnage, l'ont conduit aux résultats suivants. Le souvenir des premiers souverains de la Crète s'est confondu , dans cette création mythologique, avec celui des divinités principales qu'on adorait dans cette île. Voilà pourquoi Minos était regardé

* Lucern. sépulcral., II, 3, coll. Gerhard, Fenere Proserpina, p. 56 sqq.; Panofka, Terracotten, p, 78.

' Sophocl. fragm. ap. Plutarch. Erotic, cap. 12. Quoique Sophocle, dans ce précieux fragment, prenne surtout Vénus en un sens moral, comme le montre l'énumération qu'il poursuit, le sens théologique supérieur et primitif n'en perce pas moins dans les premiers vers, qui se détachent assez nettement.

comme le fils de Jupiter; pourquoi, suivant la tradition, ce dieu national des Cretois lui avait révélé les lois qu'il institua parmi ses sujets.

Toutes les femmes qui jouent un rôle dans le mythe de Minos se trouvent en relation plus ou moins intime avec la lune, avec les déesses qui président à cet astre. La généalogie de ce monarque de la Crète se rattache elle-même par une succession féminine à Britomartls , qui est Astarté. C'est d'a-

qui

bord Europe, la mère de Minos, qu'un ancien mythe faisait (ille de Phœnix-, c'est ensuite Pasiphaé , son épouse, la fille du Soleil, dont le nom rappelle celui de la lune dans son plein (Cf. Maxim, philosoph. uEpi xarapj^wv in Fabric. Bibl. grœc.f tom. VIII, p. 4i5-i6); puis Phèdre, sa fille; enfin Arladnc, qui termine cette série des déesses de la lumière , et dont le grand-père, Astérios, indique par son nom l'origine astronomique.

En écartant les fables secondaires qui se sont mêlées à l'histoire de Minos, et dont il serait difficile d'expliquer toutes les particularités, M. Hoeck voit, dans le fond de sa légende , la personnification du culte orgiastique du Zeus ou Jupiter Cretois, et la déification du soleil et de la lune, antiques divinités de l'île. Il retrouve en outre des vestiges du culte phénicien de Moloch, aussi bien que des cultes primitifs du soleil et de la lune , dans le cycle de mythes dont Minos occupe eu quelque façon le centre. De même qu'à ses yeux Téléphassa, Pasiphaé, Europe ne sont que des formes diverses de la déesse lunaire, Astarté, de même Astérios^ le Minotaure, Talos, appelé aussi Taiiros , ne sont que des formes diverses sous lesquelles se présente tour à tour le dieu solaire à figure de taureau , le Baal-Moloch.

Astérios était à la fois le nom de l'époux d'Europe et celui du Minotaure; divinité stellaire et solaire que rappelle l'étoile placée souvent près des images d'Europe, il se rattache à Zeus par les trois fils que celle-ci en avait eus, Minos, Rhadamanthe, Sarpédon, sur lesquels il faut voir les ingénieuses conjectures de M. Movers, rapportées par M. Guigniaut dans

DU LIVRE HUITIÈME. lO^S

les Éclaircissements sur le livre IV (tom. II, p. 833 sq.). La fable du Minotaure doit certainement son origine à une idole de la divinité solaire à laquelle on sacrifiait, comme à Moloch, des victimes humaines, et très-probablement des jeunes gens. Talos, géant d'airain, gardien de l'île de Crète, qui porte encore le nom de Tauros^ tire aussi vraisemblablement son origine d'une statue de la même divinité.

M. Creuzer a rapproché Minos non-seulement de Menés, mais d'Osiris ; et M. Guigniaut , dans une des notes du livre III (tom. I, p. 464), a fait ressortir l'analogie que ce dieu égyptien , le roi de l'enfer, a également avec Rhadamanthe ^ le frère de Minos. Ces deux (ils de Jupiter devinrent après leur mort, au dire de la fable, des juges des enfers. Il semble qu'il y ait, dans ce mythe, un souvenir de l'idée égyptienne qui identifiait les rois morts avec Osiris, le juge de l'Amenthi. Car on sait que le nom d'Osiris est sans cesse donné, dans les inscriptions hiéroglyphiques, au monarque défunt. Zoëga {de Origin. et usu obelisc, p. 296), qui identifie le nom de Menés avec celui du M«/2m^ étrusque, nous fournit un rapprochement nouveau, qui vient à l'appui de l'origine égyptienne de tout ce mythe, et achève de nous montrer, dans Minos et Rhadamanthe, deux personnifications distinctes d'un même personnage, et une copie de l'Osiris égyptien , roi sur la terre de son vivant, roi et juge des enfers après sa mort. Ces ressemblances, qui ne sauraient être fortuites, ajoutent un plus haut degré de probabilité à l'opinion qui regarde comme importée de l'Egypte une partie des éléments de la civilisation et de la religion de la Crète. Mises en regard des analogies plus nombreuses que l'ancien culte de l'île offre avec les cultes de l'Asie occidentale, elles donnent à penser que la religion de la Crète s'était formée, à son origine, d'un mélange d'éléments égyptiens et phénico-phrygiens, si elle ne datait pas d'une époque à laquelle ces éléments, encore confondus en une croyance commune, n'avaient point donné naissance à des cultes distincts.

Note 8. Sur le caractère mythique de Thésée , sa légende et les monuments qui s'y rapportent. (Chap. III, p. 497, 5o6 sqq.)

M. Creuzer semble vouloir réduire de beaucoup, dans le mythe de Thésée, la part de l'humanité et celle de l'histoire. Le héros législateur, dont la vie sert en quelque sorte de préface au beau livre dePlutarque, lui paraît un symbole du soleil revenant des sombres demeures, pour éclairer le monde. La légende du Minotaure n'est qu'une figure des influences sidériques auxquelles la terre est soumise. Nous admirons sincèrement M. Creuzer et la haute portée de ses vues, de ses rapprochements mythologiques; mais nous regrettons aussi la fiicilité avec laquelle il admet, comme éléments fondamentaux des mythes, certaines combinaisons calendaires ou astronomiques d'époques plus ou moins récentes, qui tendraient presque à ramener dans la science les hypothèses discréditées de Dupuis.

Peu de critiques ont partagé les idées trop exclusivement symboliques , et quelquefois arbitraires , de l'illustre savant sur la fable de Thésée, bien qu'il ait, là comme ailleurs, il faut le reconnaître, élargi la route, agrandi le champ de l'interprétation.

Ouvrons Bôttiger [Vasengemàlde 1, S. i35) mous y verrons que , habile, ingénieux archéologue , mais mythologue superficiel et d'un évhémérisme désormais suranné, il compare Hercule et Thésée aux chevaliers errants, redresseurs de torts et pourfendeurs de géants de l'Europe chrétienne. La punition de Sinnis ou de Procruste présente un sens des plus moraux. Frapper les imaginations, c'était surtout ce qu'on souhaitait dans ces légendes; on voulait, par des fables ingénieuses, faire comprendre à de petites peuplades, encore à demi sauvages, que les dieux détestaient la violence et la cruauté, et qu'ils punissaient tôt ou tard ceux qui s'en rendaient coupables. Si nous consultons le dernier ouvrage du même auteur, publié

vingt-huit ans plus tard {Ideen ziir Kunst- Mythologie, 1826, I, S. 333 sqq.), nous le retrouvons dans les mêmes principes. Le vainqueur du Minotaure représente un apôtre de l'humanité , qui renverse , afin d'y substituer un culte moins inhumain, l'autel de Cronos , la divinité phénicienne adorée à Cnosse, autel arrosé du sang des jeunes Athéniens. Du reste, cette fable n'est qu'un emprunt fait à la légende d'Hercule; car Thésée n'est que la copie d'Hercule [iXkoq ouxoç 'Hpax)^^;) , et, pour en être convaincu, il suffit de se rappeler le mythe de Busiris, qui aimait à s'entourer, comme le Minotaure, de cadavres humains.

Les appréciations d'O. MùUer, esprit plus pénétrant et plus sagace, sur Thésée, ne sont qu'une application de son système sur le développement des idées religieuses par les migrations des races. Selon lui, ce héros fut introduit dans le cycle mythique de l'Attique par les Ioniens, idée fort juste, adoptée aujourd'hui par la plupart des critiques, qui s'accordent à identifier Thésée avec l'histoire de cette grande tribu. (Cf. Wdchsmuth Alterth,, I, 16, 22; Pauly, Real-Encycloped., verb. lonia; Stephani, der Kampf zwischen Theseus und Minotauros.) Nul lien, comme le remarque judicieusement O. Millier, ne rattachait Egée et son fils aux primitives divinités d'Athènes, Minerve et Vulcaiii; tout indique, au contraire, qu'ils tenaient de très-près à Neptune, le dieu protecteur des Ioniens et de leur confédération. Poséidon prenait le surnom d'AiyaiOî;, ou A'JEgeuSy c'est-à-dire de dieu des vagues , épithète qui nous met en présence d'Egée , et nous donne à croire que ce personnage était tout simplement, s'il est permis de le dire , une doublure terrestre du dieu des mers. De là vient que Thésée eut deux pères : l'un parmi les dieux, l'autre parmi les mortels, et que le huitième jour du mois réservé à Neptune lui fut consacré. Ces idées étaient tellement répandues dans la haute antiquité, qu'avant l'époque oii les Éoliens établirent le culte de Mélicerte à Corinthe, Thésée était réputé le protecteur des jeux Isthmiques, honneur qu'il méritait à bon droit pour avoir purgé les roules

IOj8 NOTES

d'Athènes etde Trézène des brigands qui s'emparaient des victimes amenées dans l'isthme. On retrouve le souvenir de cette croyance dans les légendes de Sinnis, de Périphétès, de Sciron et de Procruste; on le retrouve aussi dans le privilège accordé aux Athéniens, à une époque reculée, d'occuper certaines places durant la célébration des jeux.

Les motifs sur lesquels se fonde O. Millier pour rapprocher Egée de Neptune, ont été critiqués par M. Ludolphe Stephani {ouvr. cité). Ce savant, auquel on ne saurait refuser d'avoir étudié avec beaucoup de soin le mythe de Thésée, conclut comme le célèbre antiquaire de Gottingue , mais en s'appuyant sur d'autres inductions. Il pense, en résultat, que le nom d'^o'eefut un nom ethnique, indiquant un habitant de la ville (ïyEges en Achaïe, comme celui dePlataeeus, par exemple, un habitant de Platée. Dans celte hypothèse, Thésée, le fils de l'habitant d'âges, du dieu protecteur de cette ville, de l'Égialée et des Ioniens en général , prédécesseurs des Achéens dans ce pays, personnifierait lui-même, à Trézène, les diverses migrations de la race ionienne à travers le continent grec, durant l'épaisse nuit de Pépoque mythique. Mais revenons à O. Millier.

Ce qui étonne de l'auteur des Dorie/is, c'est qu'après avoir cherché à établir l'existence d'une étroite relation entre Thésée et Neptune, il veuille faire, du culte d'Apollon, l'élément dominant dans la légende de notre héros. Que trouve-t-il au fond de cette terrible histoire du Minotaure? Une coutume religieuse des Athéniens, qui envoyaient tous les neuf ans, au temple d'Apollon à Cnosse, en qualité de hiérodoules, sept jeunes filles et sept jeunes gens. Ces nombres symboliques ont singulièrement frappé l'attention de Miiller, et il les explique à sa manière, en les rapportant à la religion de l'Apollon dorien , religion qu'il met un peu partout, il faut l'avouer : car il l'aperçoit dans le culte de Bacchus et d'Ariadne à Naxos, et jusque dans la fête des Oschophories. Il se sert du même procédé, quand il veut remonter aux rapports primitifs de la Crète et de l'Attiquc. On racontait que la colère

de Miiios contre les Athéniens avait eu poiu' cause la mort de son fils Androgée, tué lorsqu'il se rendait à Delphes. Millier en profite pour reconnaître dans cette tradition l'origine de ces rapports et de la liaison qui existait entre les légendes religieuses des deux pays.

M. Hoeck , dont le nom est cité plus d'une fois dans ces Éclaircissements, s'élève [Kreta^ II, S. ii6) contre un système aussi exclusif. Comment Apollon serait-il ici le dieu qui réunit l'Attique à la Crète, lorsque nulle part en Crète on ne voit Thésée en rapport avec Apollon? Si vous réduisez tout simplement à une députation solennelle , à une théorie en l'honneur de ce dieu, ce que la tradition rapportait du Minotaure, vous vous mettez dans l'impossibilité d'expliquer les particularités les plus saillantes de cette fable. Ce nombre symbolique de neuf années, indiqué pour l'échéance du tribut, se rattache au culte de la lune. C'était tous les neuf ans que se célébrait la plus grande fête de la Crète. Vos idées peuvent être ingénieuses; mais à quoi bon recourir à l'Apollon dorien , lorsqu'il suffirait de se souvenir que Minos est un personnage sidérique? A quoi bon interroger les traditions de Delphes, lorsque vous aviez , dans le génie et la pratique de la religion crétoise, de si nombreux éléments d'interprétation ?

Les opinions de M. Hoeck tendent, comme on le voit, à se rapprocher de celles de M. Creuzer. La légende de Thésée lui paraît reposer en grande partie sur les rapports des phénomènes célestes avec l'agriculture, rapports dans la connaissance desquels la Crète aurait singulièrement aidé à l'éducation d'Athènes. Remarquons, dit-il, que c'est pour mettre un terme à la famine qui désolait l'Attique ou même la Grèce, que les Athéniens consentirent à payer le tribut du sang. Thésée fut agriculteur avant d'être législateur. A son retour de Crète, il institue des fêtes de semailles et de moissons; ces fêtes sont connexes aux fêtes de Cérès et de Bacchus. Quant à la légende du Minotaure, elle prouve que l'on savait en Attique quelque chose du culte homicide du soleil en

Io8o NOTES

Crète, et là se trouve le germe de l'expédition de Thésée.

Nous devons constater toutefois que M. Hoeck adopte et même développe certaines parties du système d'O. Millier. A cet égard, il suffit de rappeler ce qii'il perse de l'arrivée de Thésée à Athènes. Il y voit le triomphe de l'hellénisme sur la barbarie pélasgique, et, comme il s'exprime, une époque solennelle dans l'histoire de la Grèce. On donna à cette époque un corps et un nom, et de là naquit Thésée, le premier et le plus grand législateur de l'antiquité.

M. Stephani , venu le dernier parmi les mythologues qui se sont spécialement occupés de Thésée , est un éclectique, qui adopte tous les systèmes en les modifiant. Comme tous les critiques modernes, il nie l'existence historique de Thésée; ce nom de Thésée exprime, selon lui, une idée générale, celle de fonder et ôH établir (©yjasuç de 6é(o, ÔiQato, Ti6r,{xi). Thésée n'est donc qu'une pure abstraction, mais une abstraction réalisée par une race intelligente et brave. Aux Ioniens, maîtres de l'Attique, à ce peuple nouveau, il fallait un héros protecteur qui personnifiât ses victoires et ses institutions : ce héros fut Thésée. Ses combats multipliés, ses nombreuses aventures, ses amitiés mêmes, telle, par exemple, que celle qui l'unissait à Pirithoiis , symbole de l'alliance des Athéniens avec les Pirithoïdes, ne sont, à proprement parler, que la figure mythique de la politique d'Athènes et de son histoire religieuse dans ces temps reculés. Mais, à côté de cette idée , on en voit germer une autre plus générale , ou , pour parler le langage d'aujourd'hui, plus humanitaire, dont le point de départ, il est vrai, peut avoir été simplement le désir de créer un second Hercule. A ce titre, Thésée se montre le courageux et l'infatigable adversaire de toutes les individualités malfaisantes, l'ennemi des oppresseurs, des brigands, tels que les Sinniset les Procruste. Ce sentiment se manifeste surtout dans la légende du Minotaurc, légende comparativement récente, puisqu'elle ne remonte pas au delà de la 5o® olympiade; légende tout athénienne, comme l'indique ce nom de Minotaurc ; légende enfin qui ne peut venir de la

Crète, puisque Thésée est le vainqueur. Quelques notions incomplètes , mises à profit par la vanité des Athéniens, sur le culte de Baal-Moloch dans cette île, Baal-Moloch, le dieu à la tète de taureau (point capital que M. Movers vient d'établir définitivement) , voilà ce qui donna naissance à cette fable célèbre dont les principaux traits sont empruntés , du reste, à la légende d'Hercule : car, on ne peut le nier, le monstre qui décimait la jeunesse d'Athènes, ressemble singulièrement au fleuve Achéloiis pour la figure, et à Busiris pour la cruauté. Nous arrivons aux représentations figurées.

Plusieurs classes de monuments antiques fournissent de nombreuses représentations de Thésée. Son image se retrouve sur les bas-reliefs, les médailles, les pierres gravées, les vases peints, etc. Cette richesse n'a rien qui doive nous surprendre; peut-être même ne répond-elle point encore à ce que l'on serait en droit d'attendre : Thésée était le protecteur , le patron d'une ville puissante, d'une ville de génie , qui rendit des honneurs extraordinaires à un peintre et à un sculpteur % uniquement parce qu'ils avaient représenté les exploits de ce héros.

Au nombre des monuments qui rappellent ce souvenir de Thésée, le plus beau, le plus considérable, est le temple que les Athéniens lui avaient consacré. C'était, après le Parthénon, la merveille d'Athènes; c'est le mieux conservé de tous ceux de la Grèce ; c'est ce qui f^iisait dire à Valère Maxime , interprète du sentiment général : Detrahe Atheniensihus Thesea^ multœ dut non tant clarœ Athenœ erant.

Ce temple est un périptère d'ordre dorique. Il fut construit entre la 77^ et la 80® olympiade. Il est de marbre pentélique, et décoré de sculptures ayant beaucoup de relief. Ces sculptures sont de la grande école de Phidias. Elles se composent de deux frises, l'une ornant le pronaos, l'autre le posticum du temple, et de dix-huit métopes à l'est et au sud de ce temple, magnifiques débris qui nous font plus vivement encore regret-

» Parrhasius etSilanion (Plutarch. in Theseo).

ter la destruction des deux frontons ornés de sept à huit figures, que malheureusement le temps n'a point épargnés. (Voy. To0r,<7£Îov, Ath. i838, note63.)

Le combat des Centaures et des Lapithes se voit sur la frise du posticum, côté de l'ouest; celle de l'est du pronaos représente un sujet plus difficile à expliquer. On y voit un combat en présence de six divinités : dans ce combat, des hommes armés se défendent contre des hommes nus, qui lancent d'énormes quartiers de rochers. Stuart (III, p. 40) a vu, dans ce sujet, l'apparition de Thésée au milieu des Grecs de Marathon ; Dodwell [Trav, I, p. 362), unegigantomachie; 0. Millier {Hyperb. rômische Studien, I, S. 276), le combat de Thésée et des Pallantides; un habile antiquaire allemand, M. Ulrichs [Annal, delVlnstUut. Archeolog, XIII, p. 74 sqq.) , la lutte entre Thésée, protecteur des Héraclides, et les fils d'Eurysthée. Cette dernière interprétation , habilement exposée par son auteur, a été rejetée par M. Hermann [Gôttlng. Anz., i843), adoptée, sauf certaines réserves, par M. O. Juhn [Liter, Zeitungy 1843, S. 1167), et finalement défendue avec chaleur par M. Curtius (Arch. Zeitung, i843), qui s*est attaché à prouver, après M. Ulrichs, et contre une autorité fort grave en matière de topographie athénienne, contre M. Ross, que la dénomination vulgaire de temple de Thésée était parfaitement légitime, et qu'il n'y avait aucun motif bien fondé pour reconnaître dans cet édifice un temple de Mars.

Nous avons dit que dix-huit métopes ornaient l'entablement du temple de Thésée. Dix dans ce nombre représentent les travaux d'Hercule, les huit autres reproduisent plusieurs exploits de Thésée. Voici quels sont les sujets qu'il est permis d'y reconnaître, malgré les dégradations qu'elles ont subies : ce sont les combats avec ia laie de Cromitijon, Sciron, Cercjron, représenté comme Antée, le Minotaïue ^ le taureau, de Marathon; et peut-être aussi, avec Sinnis et Péripliétès (O. Millier, Handb. d, Arch., § 412, i). On ne trouvera pas extraordinaire, dit Stuart, que les travaux d'Hercule occupent une place si importante parmi les sculptures qui déco-

DU LIVRE HUITIÈME. Io83

rent ce temple, lorsqu'on se rappellera le respect et la reconnaissance que Thésée avait voués au héros thébain.

L'admiration, la vénération profonde que le peuple athénien éprouvait à son tour pour Thésée, ont fait supposer avec beaucoup de raison au judicieux MiWin^^n {Jnnal. de l'Instit. archéol., IV, p. 199) que l'image du législateur d'Athènes, du héros national, ne pouvait manquer d'être reproduite sur les frontons du Parthénon. Aussi le reconnaît-il dans la troisième figure du fronton oriental, celle qui représente un jeune homme à demi couché sur un quartier de roc, et qui devait tenir une lance ou un javelot, selon la remarque du savant anglais. Il faut avouer, cependant, que deux opinions d'un grand poids combattent cette interprétation. La première est celle de Visconti : l'illustre antiquaire voit ici un Hercule (Mémoires sur les ouvrages du Parthénon, Oper. var.^ III, p. 82); la seconde appartient à Brondsted, si familiarisé avec la sculpture du Parthénon. Le savant Danois reconnaît Céphale dans ce beau jeune homme, Céphale, le favori de l'Aurore , tourné vers le char du Jour, sortant de l'Océan oriental [Voyages et Recherches dans la Grèce, p. xii).

On a cru aussi devoir donner le nom de Thésée à la magnifique figure couchée à l'angle gauche du fronton occidental. C'est du moins l'opinion du colonel Leake (the Topographf oj Ath.j 1821) et de M. Cockerell (Ancient marbles of the British Muséum, part. VI, London, 1806). Mais cette dénomination est aujourd'hui généralement rejetée, et tous les antiquaires s'accordent à voir avec Visconti , dans ce fragment, le plus beau peut-être entre tous ces inappréciables débris, l'image de l'Ilissus.

On nous reprochera peut-être de trop insister sur ces détails. Mais il ne s'agit de rien moins que de savoir si l'on n'a point oublié Thésée dans la sublime décoration architecturale du grand sanctuaire national de l'Attique, conçue, comme on l'a justement observé, aussi bien sous l'influence des traditions religieuses et historiques que du sentiment du beau.

Un antiquaire^ artiste plein de talent et de goût, M. de Stac-

Io84 NOTES

kelberg, a cru reconnaître le héros sur la frise du temple d'Apollon à Pliigalie, où Ton voit le combat des Centaures et des Lapithes [Apollo Tempel, etc., p. 7$ sqq.), opinion d'autant plus plausible que le sculpteur athénien paraît s'être attaché à représenter ici les mythes de son pays. Si l'on admet l'interprétation de M. deStackelberg, il ne sera donc point impossible de retrouver l'image de Thésée sur trois monuments décorés sous l'inspiration de Phidias.

Après ces œuvres imposantes , nous n'avons , en fait de sculpture, que bien peu de choses à citer. Le reste se réduit à quelques bas-reliefs d'un travail médiocre. Tous les antiquaires connaissent celui que l'on remarque sous l'un des portiques de la villa Albani, expliqué par Winckelmann [jM. ined.^ 96), Zoëga [Bassirilievi^ tav. 49)5 et tout récemment par M. Gerhard (Beschreibung der Stadt Rom.y III, 2, S. 558). Ce monument, intéressant du moins par le sujet, représente Thésée découvrant la chaussure et le glaive de son père en présence d'Egée et d'iEthra [PL des Religions, CXCVI , 696). Deux bas-reliefs votifs, avec des inscriptions, l'un du musée deBerhn (GQvhsirAy Berlin' s antike Bildwerhe ^ S. 126), l'autre apporté d'Athènes en 1840, par M.Lebas {Annal.de VI nstit, archéolog,^ t. XVII, p. 244)} nous font connaître le culte de Thésée sous un point de vue nouveau, celui de bon génie, àXs^ixaxoç et (jwTï^p, et de protecteur particulier des familles et des individus.

Nous n'avons rien dit jusqu'ici des statues de Thésée, et le lecteur pourrait s'en étonner avec quelque raison. Mais nous devons déclarer que leur excessive rareté est pour les antiquaires aussi embarrassante que regrettable. Ainsi, par exemple, on ne peut citer qu'une statue en marbre delà collection Blondel, et tout porte à croire que ce monument représente uu autre héros que Thésée (Clarac, M. de sculpt. Cf. Welcker ap. O. Millier, Handbuch der Archœolog., § k^"^)- Carlo Fea indique aussi (MiscelLly p. lôa) un groupe de Thésée et du Minotaure, mais sans faire connaître où se trouve ce monument. On pourrait reconnaître Thésée avec plus de certitude dans

DU LlVRli HUITIÈME. Io85

une statuette en terre cuite de la collection de M. le vicomte de Janzé, et dont l'habile et consciencieux dessinateur du cabinet des médailles de Paris, M. Muret, possède un dessin. Le héros est debout, avec une chevelure longue et épaisse, ce qui le distingue d'Hercule : car, du reste, il est armé de la massue et couvert de la peau de lion.

Même disette dans les bronzes et les miroirs étrusques. Peut-être doit-on le reprocher aux antiquaires, qui ne se sont point assez appliqués à retrouver, dans la foule des figurines en bronze, l'image du héros athénien. Le musée du Louvre est en possession d'un spécimen assez curieux en ce genre, je veux parler d'un petit groupe en bronze d'un assez bon travail, qui représente le combat de Thésée et du Minotaure. Quant aux miroirs, on n'y trouve rien qui puisse faire supposer que les artistes de l'Étrurie se soient préoccupés de la Théséide, et l'opinion de M. Vermiglioli, qui a cru pouvoir reconnaître, sur un miroir étrusque, Thésée assistant à la mort d'Antiope, ne nous paraît pas assez bien établie pour nous faire changer* de sentiment.

Fort heureusement les vases peints nous dédommagent, à certains égards, de ces fâcheuses lacunes. Dès l'année i8i3, Millingen remarquait que les beaux vases de Nola offraient assez souvent des représentations du mythe de Thésée. Mais il attribuait cette particularité à l'origine athénienne de cette ville, fondée par une colonie de Chalcis [Peintures de vases grecs, p. 20, note 3; cf. Un. Mon,, p. 52). Quelque opinion qu'on ait adoptée sur la fabrication des vases peints, on est forcé de convenir, après les admirables découvertes de l'Étrurie, que les exploits du fils d'Egée plaisaient singulièrement à l'imagination des peintres céramographes, n'importe dans quelle contrée.

On connaît aujourd'hui certaines coupes où la plupart des victoires de notre héros se trouvent représentées. C'est comme une épopée en plusieurs chants. Au nombre de ces peintures, celle qui paraît mériter le premier rang par la variété des sujets et l'excellence de l'exécution, est une coupe inédite en la ])ossession de M. Emile Braun (Bullet. 1846, p. 106; cf. Jrch.

Zeitungy IV, S. 288). On voit, au fond de cette coupe, Thésée et le Minotaure entourés de six autres représentations placées dans l'ordre que voici : Sinis, la laie de Crommyon, Cercyon , Procruste , Sciron , et le taureau. Et , ce qui est assez remarquable, on retrouve à l'extérieur les mêmes représentations, mais dans un ordre différent. M. Gerhard [Auserlescne Vasenbilder, III , 3) voit ici tout un système. Il suppose que non-seulement un sentiment d'orgueil patriotique engagea les artistes athéniens à représenter dans le même cadre les hauts faits d'Hercule et de Thésée , comme on le voit sur le Théséion, et cela dans le but d'établir un parallèle entre le héros athénien et le héros thébain, mais encore que, pour donner en quelque sorte un pendant aux douze travaux d'Hercule, ils peignirent des coupes comme celles dont nous venons de parler.

Nous ne pouvons énumérer ici les nombreuses peintures de vases dont le seul combat de Thésée et du Minotaure forme le sujet. Nous n'en citerons qu'une seule , gravée dans les planches des Religions (CXCIX, 704), parce qu'elle reproduit la tradition d'une manière plus complète. Cette peinture décore un vase sicilien, l'ouvrage de Taleides, comme le porte l'inscription. On y voit Thésée enfonçant son glaive dans l'épaule du Minotaure, en présence de deux jeunes filles et de deux jeunes Athéniens.

De même aussi nous ne pouvons dire que quelques mots des autres circonstances de la vie de Thésée, reproduites sur les vases peints. Si nous voulions donner une monographie complète, ce qu'il ne nous est pas permis de faire en ce moment, il serait nécessaire d'observer un certain ordre chronologique, de prendre Thésée au début de sa carrière héroïque, et de le suivre jusqu'à la lin de sa vie. Parmi les vases qui se rattachent à ses premières années, nous citerons tout d'abord un beau cratère de Voici , oii l'on voit Thésée prenant congé d'iEthra (Gerhard, Auserlesene Vasenhilder^ III, Taf. clviiiJj la belle coupe de Codrus, qui nous montre la célébration des noces de Thésée et de l'amazone Antiope à Athènes, en pré-

DU LIVRE HUITIÈME. liiSy

sence il'Égée et de Médée (Em. Braiin, Tesco , .4j(icc e Codro^ Roma, 1843; cf. O. Jahn, Archœol. Aufsàize^ S. 181), et le célèbre cratère sicilien de la collection de M. de Luynes {Annal, de l'Instit. archéolog.y V, p. 363), qui nous ramène également aux jeunes années de notre héros ; car ce vase, selon M. Panofka, représente Thésée visitant Neptune dans son palais *. Nous citerons enfin, parmi les beaux monuments relatifs à cet ordre de ûiits, un magnifique vase de la collection céramographique de Sèvres, sur lequel on voit le héros vainqueur du taureau de Marathon.

Nous passerons sous silence plusieurs peintures de vases représentant le combat de Thésée et des Amazones, et nous renverrons le lecteur aux planches CXCVII, CCX, CCIII et CCIV des Religions^ et à l'explication qui en est donnée; nous nous bornerons à réclamer l'attention pour la dernière de ces peintures, qui rappelle le revers du bouclier placé par Phidias dans les mains de Minerve. Thésée figure sans doute dans plusieurs compositions relatives au combat des Centaures et des Lapithes; mais il est assez difficile de le reconnaître parmi les combattants. Nous terminerons cette rev.ue si incomplète des peintures de vases, en signalant dçux monuments qui méritent à bon droit une mention toute spéciale. Le premier, aussi remarquable par la beauté de l'exécution que par l'intérêt tout particulier que nous offre le sujet, est une calpis de Voici, de la collection Dorow et Magnus, où l'on voit à la fois Thésée, Minerve, Bacchus et Ariadne, comme pour signaler l'alliance des mythes dionysiaques et des fables héroïques de l'Attique (Gerhard , Rapporta Folcente, j). 48). Le second est ce prodigieux vase de Chiusi, appelé vase François, du nom de son possesseur. Ce vase, que l'on

» Les avis sont partagés sur la signification de ce monument. M. de Luynes {Description de quelques 'vases peints.^ pi. XXII) reconnaît ici Vulcain chez les Néréides. M. Welcker {Annal. XII, p. 254) y voit Achille dans la grotte de Thétis. Enfin, M. Emile Braun {Ballet. 1847, p. r4o) trouve, dans une œnochoé de Vulci , sur laqudle apparaissent Thésée et Neptune, la confirmation des idées émises par M. Panofka.

Io88 NOTES

peut comparer à un vaste tableau d'histoire, et qui est, pour ainsi dire, la plus grande page de la céramographie, reproduit, dans une espèce de frise placée sur le col, le retour de Thésée à Athènes, après la victoire de Crète. [Monum. de l'Inst. archéolog., 1848, t. IV, pi. lviii.)

Il est intéressant de comparer à ces compositions, purement grecques, des monuments de l'époque romaine. Une des plus belles peintures d'Herculanum [Religions ^ pi. CXCVI, 7o5) nous montre Thésée environné de la jeunesse athénienne , qu'il vient de soustraire au Minotaure étendu à ses pieds. On connaît encore quelques œuvres d'art de la même époque, conçues dans le même esprit. De ce nombre est la mosaïque trouvée à Chieti , dans le siècle dernier, et publiée par le père Giuseppe Allegranza ( Opuscul. eriid. , pi. IV, n** 5), mosaïque dont on a découvert récemment deux répétitions àPompéi (Schulz, Annal., X, p. iSa). La grande mosaïque de Salzbourg est tout un poëme , embrassant la suite des faits mythiques, depuis le moment où Thésée reçoit d'Ariadne le fil conducteur, jusqu'au jour où il abandonne la fille de Minoset de Pasiphaé {Religions^ pi. CXCIX, 706, a-d).

La glyptique et la numismatique ont aussi payé leur tribut au héros athénien. Trois circonstances de sa vie ont été reproduites par les graveurs en pierres fines de l'antiquité. Une pâte antique du musée de Berlin [Tôlken, S. 276, n** 179) peut être facilement rapprochée, pour le sujet, du bas-relief de la villa Albani cité plus haut. La belle sardoine du cabinet de Vienne, gravée par Philémon, représente Thésée sur le seuil du labyrinthe, regardant le Minotaure frappé mortellement. Enfin un célèbre scarabée étrusque, avec le nom de Thésée, 0E2E, nous montre le héros dans les enfers ou dans les prisons d'Aïdoneus (Religions, pi. CCXV, n® 708).

La numismatique de Trézène et d'Athènes renferme également plusieurs traits du mythe de Thésée, déjà représentés sur d'autres monuments. On voit sur les médailles de Trézène (Millingen , Ancient coins , p. 64, pi. IV), comme nous l'avons déjà vu sur les vases, Thésée se séparant de sa mère

^thra. Une autre médaille de la même ville peut être rapprochée, comme la pâte de verre déjà citée, du bas-relief de la villa Albani (Sestini, Museo Fontana^ I , tav. II, n** i8). La numismatique athénienne a reproduit plus d'une fois l'image de Thésée combattant le Minotaure ' [Religions , pi. CXCIX his, 704). Enfin un autre monument de ce genre reproduit la tête du législateur athénien, caractérisé par la massue placée derrière l'épaule, et au revers par le bucrane, allusion au Minotaure ou au sacrifice du taureau. [Religions , pi. CXCIX bis, 704 e.)

Nous n'avons plus malheureusement la statue que Phidias avait faite pour Tarente, avec le produit du butin prélevé à la bataille de Marathon (Paus. X, lo, i); nul doute que l'immortel artiste n'eut créé le plus beau type de Thésée. Malheureusement cette statue a péri avec une foule de chefsd'œuvre. Mais si nous cherchons, à son défaut, à retrouver dans les monuments existants les traits les plus saillants de cette image héroïque, nous dirons que la stature de Thésée est plus élancée que celle d'Hercule, que ses cheveux sont moins courts, qu'il est représenté tantôt imberbe et tantôt barbu j qu'enfin, si la peau de lion et la massue^peuvent le faire confondre quelquefois avec Hercule , souvent aussi la chlamyde et le pétase qu'il porte, à la manière des éphèbes, le font reconnaître, parmi les héros, pour la personnification brillante de la jeunesse athénienne. (E. V.)

Note 9. Sur les traditions et les monuments relatifs à l'enlèvement de Proserpine, d'après les recherches de M. Welcker. (Chap. V, p. 55 1 et suiv.)

Après avoir observé que le mythe de l'enlèvement de Proserpine, exposé tout au long dans Hésiode, ne se trouve point

* Il est à remarquer que Thésée combattant le Minotaure, sur les médailles de l'Attique, est toujours armé de la massue; tandis que, sur les vases, c'est le glaive qu'on lui met en main.

loyo NOTES

dans Homère, ou plutôt que quelques épithètes, quelques allusions détournées prouvent seulement que l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée en avait connaissance; que Pamphus, le plus ancien des poètes religieux, en fit l'objet de ses chants; que l'hymne homérique, dont les traits principaux concordent si bien avec le récit d'Apollodore, renferme les plus anciennes traditions sur l'enlèvement de Proserpine; que cet hymne, quelque opinion qu'on puisse avoir sur le lien plus ou moins étroit qui l'unit aux doctrines d'Eleusis , doit être , suivant toutes les probabilités , le chant sacré par lequel les mystères se trouvaient en contact avec la religion populaire et les traditions poétiques, M. Welcker donne une analyse de cet .hymne, et termine cette première partie de son travail en signalant les tristes tentatives d'Ovide et de Clairdien, qui, tous deux , ont rapetissé ce mythe, vénéré comme un dogme pendant des siècles , aux misérables proportions d'un récit erotique ou d'un conte milésien.

Les artistes grecs ont-ils représenté rréquemment ce sujet aux grandes époques de l'art? Voilà la question que se pose ensuite M. Welcker ; et il se prononce pour l'affirmative en dépit du petit nombre de monuments cités dans les textes : car les nombreuses compositions reproduites sur les sarcophages, le sens qu'elles décèlent, et leur extrême richesse, ne lui permettent pas de croire qu'il en fût autrement. Ces compositions ont, en effet, un sens profond : tout s'y rapporte évidemment à la religion de la nature, et le caractère dramatique des chants sacrés s'y retrouve dans ce touchant spectacle d'une mère s'élançant sur les pas du ravisseur de sa fille. Ordinairement, entre les deux actes du drame, l'artiste place une scène d'un autre genre; on voit Proserpine cueillant des fleurs. C'est une licence qui s'explique au point de vue de l'art, mais qui trouble l'ordre des événements mythologiques.

Ici M. Welcker explique que Proserpine est l'image du règne végétal, des fleurs et du printemps. Aussi fut-elle plongée dans les ténèbres de l'hiver au moment où elle prenait ses '^bats aux clartés du soleil. Un trait bien marqué la distingue

de Cérès, qui exprime l'idée de la fécondité : car elle-même n'est que l'effet de cette fécondité. Il est vrai qu'elle symbolise aussi la force d'impulsion qui gît dans les profondeurs du sol; à ce titre on peut voir en elle une déesse des morts. Le nom grec de Perséphoné éldit un surnom de l'antique génie de la mort, Ker. C'est sous ces couleurs qu'elle se présente dans Homère, où il n'est point question de doctrines secrètes ni de fêtes de la nature. Elle s'y montre si étroitement unie au terrible Hadès, qu'elle fait naître une impression toute semblable à celle qu'il produit sur les cœurs. Quand la pensée d'introduire la vie et la lumière dans l'empire de la mort eut pris naissance, la fille de Cérès se trouva tout naturellement assimilée à Perséphoné; car elle seule entre toutes les déesses avait le pouvoir de pénétrer dans les profondeurs de la terre. Hadès, ajoute M. Welcker, se vit dès lors modifié à son tour, et les noms d'£ubuleus, de lacchus et de Dionjsus Chthonius sont la conséquence immédiate de cette fusion. Le mythe du retour de Cora, qni remonte des profondeurs de la terre vers les cieux, prêtait trop à la doctrine de l'immortalité de l'âme pour ne pas avoir subi d'importantes transformations. Aussi, au lieu du sens physique qu'il avait eu précédemment dans les mystères, y réçut-il avec le temps une signification purement spiritualiste. Tel est le motif pour lequel nous voyons cette fable si fréquemment reproduite sur les sarcophages.

M. Welcker a décrit trente et un de ces monuments, parmi lesquels figurent au premier rang le sarcophage du musée Capitolin, celui du palais Barberini , les sarcophages des musées Pio-Clémentin, de la villa Medici, et enfin le sarcophage Borghèse, maintenant au Louvre. Nous ne le suivrons pas à travers de nombreux détails, que l'on ne peut étudier avec fruit que dans son livre; nous nous bornerons à rappeler ce qui se rattache plus immédiatement au texte des Religions.

Trois groupes, ou trois scènes différentes, se rencontrent presque toujours dans ces grandes compositions. La première nous offre Pluton sur un char, tenant Proserpiné entre s<^

bras, précédé d'Hermès, qui semble conduire les chevaux des enfers; la seconde nous montre Minerve, Vénus et Diane occupées à protéger Proserpine, ou bien l'aidant à cueillir des fleurs; dans la troisième, on reconnaît Cérès irritée, courant après le ravisseur de sa fille sur un char traîné par des coursiers ou des dragons.

L'importance de cette intervention des trois déesses, déjà signalée par M. Creuzer, qui y découvre l'identité primitive de Proserpine avec Diane et Vénus, n'a point échappé à M. Welcker. Voici comment l'illustre archéologue s'exprime à ce sujet :

Lorsqu'on n'envisage que d'une manière superficielle la présence de ces divinités sur les monuments qui nous occupent, on peut y voir un simple ornement poétique; toutefois, il ne faut pas oublier que Minerve, Diane et Vénus ne représentent pas toujours, comme dans la mythologie populaire, la vaillance, la virginité et les amours, et qu'il est très-possible qu'une signification plus élevée, plus religieuse, pleinement en rapport avec celle des autres personnages, se cache sous les séductions de l'art. Quand on ne retrouve pas les signes auxquels on reconnaît le plus habituellement ces déesses, ne peut-on pas supposer une certaine tendance à l'unité? Ne sait-on pas que des figures, diverses en apparence, n'expriment souvent au fond que les surnoms distincts d'un seul et même personnage?

M. Welcker, à cette occasion, blâme M, Creuzer de n'avoir pas suffisamment tenu compte des représentations des sarcophages , lorsqu'il s'est complu à chercher des rapports entre Proserpine, Minerve et Diane ; il observe qu'un écrivain de mérite, Aléander, avait déjà signalé, d'après Aristote, le lien qui unit Minerve et la Lune, et par suite les relations de la première avec Diane et Proserpine; et non-seulement, ajoute M. Welcker, on honorait en commun Artémis et Cora , mais on leur adjoignait Athéné, se conformant en cela à l'antique croyance égyptienne, qui la plaçait parmi les divinités de la lumière. ACoronée, on lui rendait des hommages communs

DU LIVRE HUITIÈME. AOpS

avec Platon, envisagé ici comme Dis , comme dieu de la lumière plongé dans les ténèbres (Strabo, IX, p. 698). A Delphes sou image se trouvait à côté de celles d'Apollon et d'Artémis; toutes trois avaient été consacrées par les Phocéens. Et, du reste, si l'on ne rencontre point Athéné dans les plus, vieux sauctuaires de Déméter, c'est que ces associations de divinités, se rapprochant et se confondant peu à peu, et qui ne sont au fond que la tendance invincible, ou, si l'on veut, le retour du polythéisme vers le monothéisme, datent d'une époque plus récente. Dans le temple de Despœna , près d'Acacésium en Arcadie, l'image de Diane se voyait debout à côté du trône de Cérès; elle était ceinte d'une peau de cerf, avait le carquois sur l'épaule, et tenait dans ses mains une torche et deux serpents (Pausan., VIII, 37). A Mégalopolis, on voyait les images de deux jeunes filles vêtues d'une tunique talaire, ayant chacune une corbeille de fleurs sur la tête, et placées devant les statues des grandes déesses, dont les proportions étaient colossales. On disait qu'elles étaient filles de Damophon , c'est - à - dire de l'Éleusinus ou du Triptolème local, et qu'elles avaient cueilli des fleurs avec Cora, comme, chez les Argiens, Chrysanthis, la vierge aux fleurs d'or ( Paus. I, 14, 2 ). — Mais d'autres assuraient, au contraire (les théologiens du pays, toïç 8s eTravaYoucjiv eç to Ôsio- TEpov), qu'il fallait voir dans ces deux jeunes filles Athéné et Artémis. Ceci conduit M. Welcker à faire ressortir, par quelques exemples, les liens qui unissaient, aux Nymphes, Artémis et Athéné, dont la double relation avec l'eau et la lumière est si peu contestable. Du reste, il semble accorder aux Nymphes une importance qu'il explique par la réflexion suivante ; L'ancienne théologie, dit-il, avait beaucoup de grands noms qui , pour nous , ne représentent plus rien ; la valeur des dieux , s'il est permis de parler ainsi , est toute différente, dans les antiques traditions, de ce qu'elle devient dans les légendes de date plus ou moins récente.

M. Welcker remarque , en terminant , que cette trinité de déesses confondues en une seule, faisait partie des spectacles

lOg4 NOTES

saints offerts aux niystes à Eleusis. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le vers de Claudien, qui fait paraître Hécate, dans les mystères, avec trois visages différents [Hécate ternas variata figuras ^ I, 227) : car il s'agit ici, selon toute apparence, des trois métamorphoses de Cora.

M. Guigniaut a déjà signalé, à la page $71 du texte de ce tome, quelques observations de M. Welcker sur l'intervention de Vénus, par lesquelles ce savant conclut l'intéressante dissertation dont nous avons essayé de donner une idée. Nous n'y ajouterons qu'un mot : c'est que M. Welcker reproche à M. Creuzer d'avoir invoqué le témoignage de Claudien pour justifier cette intervention, reproche qui peut paraître assez singulier après la citation qu'cm vient de voir. Suivant le poëte latin, Vénus, pour mieux tromper Proserpine, aurait appelé à son secours Minerve et Diane. Or, dit M. Welcker, dans ces sortes de récits, comme dans la fable des amours de Paris et d'Hélène, Vénus doit toujours être en avant. Dans le poëme du pseudo-Orphée {Jrgonautica ^ v. 11 96), on retrouve une donnée semblable : ces vers,

''iîç TTOT£ ^£p(7£'^ovyiv Tspsv' àvOsa xep<7i opsirouffav eçaira^ov auvofxaijxoi àv' eùpu re xai (xÉya àXao; ,

ne sont, suivant toute apparence, qu'une imitation maladroite de la poésie de Claudien. Peut-être même n'est-il pas impossible de trouver, dans l^dcTracpov, une allusion au nom de Paphia; ce serait une sorte d'équivoque assez plaisante (trop plaisante selon nous), fondée sur une inversion de ce nom dont on aurait fait à-Tracpw. (E. V.)

Note 10. De V origine égyptienne du mythe de Proserpine. (Ch. VI, p. 58 1, 590, 594.)

M. Creuzer fait dériver de la ville de Sais une des principales branches du culte de Déméter, de Perséphoné et de Dionysos. Il s'est appuyé, pour établir cette opinion, siu' les nom-

brcuses analogies qui existent entre les deux déesses helléniques et les trois divinités égyptiennes, Isis, Hathor et Neith. Quoique ses rapprochen>ents aient été parfois poussés un peu loin, on ne saurait se refuser à reconnaître qu'ils ont une assez grande vraisemblance. Les monuments égyptiens nous apprennent, en effet, qu'il existait la plus étroite affinité entre les trois déesses que nous venons de nommer; toutes trois sont des divinités mères. Neith joue, par rapport à Rhem, le même rôle qu'lsis par rapport à Osiris. Isis est à la fois la mère, l'épouse, la sœur et la fille de ce dieu (Cf. Bunsen, Mgfptensstelle in der fVeltgeschichte, I, p. 489, Sog). De même que Hathor ou Neith, ou encore Net-pe, elle est regardée comme la mère et la nourrice des dieux (Bunsen, ibid.y p. 5 10). Déméter aussi se confond en certains points avec Proserpine, sa fille, tout comme Isis se confond avec Neith, sa mère. Proserpine est la reine des enfers, de même qu'lsis, et elle partage avec son époux, Dionysos, que les Grecs identifiaient avec Osiris , le gouvernement du sombre empire. Ce sont là des ressemblances assez significatives. Mais appartiennent-elles à la Perséphoné primitive des Grecs, ou ne faut-il reconnaître en elles que le résultat du mélange qui s'opéra, à partir du VII^ siècle, entre les mythes égyptiens et les mythes helléniques? Telle est la question qui se présente ici.

Il est d'abord à remarquer que les autorités sur lesquelles reposent toutes les assimilations de M. Creuzer, sont d'une date comparativement récente, et qu'aucune ne remonte aux premiers âges de la poésie hellénique. Dans l'ancienne religion de la Grèce, Perséphoné n'est point la déesse omnipotente de la nature, celle qui fait tout naître et tout mourir. Le nouvel époux qui lui est attribué dans des traditions plus ou moins récentes , Dionysos, est fort loin du sombre Hadès ou Pluton, et tout annonce qu'une modification profonde s'était alors opérée clans la légende de cette déesse. La concentration sur sa tête des attributs de la Lune, de Vesta, de Rhéa , de Diane, accuse une époque de syncrétisme. Ainsi les analogies (i\ye le carartère de Perséphoné peut avoir avec ceux

(les divinités mères de l'Egypte, semblent se rattacher à une métamorphose du culte antique de Despœna. Or, ces analogies apparaissant précisément à l'époque oii, sous l'influence des mythes sabaziens apportés de la Phrygie, la religion de la fille de Déméter prenait un aspect nouveau, il est naturel d'admettre que c'est à une importation connexe ou contemporaine des idées égyptiennes qu'il faut attribuer les ressemblances qu'a fait ressortir M. Creuzer. Déméter se confondit alors avec sa fille, et nous voyons par Hérodote que les Grecs de son temps croyaient reconnaître Dionysos et Déméter dans Osiris et Isis (f^oy, la note suivante).

Ce qui vient encore à l'appui de ces considérations, c'est que, dans les mystères de Cérès, on honorait une triade divine composée de Dionysos, Déméter-Perséphoné et lacchos, triade qui rappelle de tout point les triades égyptiennes, et en particulier celle d'Osiris , Isis , et Horus ou Harpocrate, c'està-dire Horus enfant. Toutefois , comme lacchus , qui était identifié avec Zagreus et Sabazius, se rattache à la religion sabazienne, cette triade pourrait bien être, d'un autre côté, originaire de la Phrygie. Nous manquons de documents pour prononcer en connaissance de cause à cet égard. M. Creuzer a donné, des légendes des deux pharaons Mjcérinus etBJiampsinitf une interprétation fort ingénieuse, mais qui n'apporte aucune preuve nouvelle à l'appui de l'origine égyptienne de Perséphoné. Mycérinus est le Menkare dont le colonel Vyse a découvert le cercueil [Voy. Ch. Lenormant, Eclaircissements SUT' le cercueil \du roi Mycérinus). C'est le Mendier es de Manéthon, et le Moscheres d'Ératosthènes. Le surnom de divin, qui accompagne son cartouche [f^oy. E. de Rougé, Examen de l'ouvrage de M, Bunsen, part. I , p. 66 et suiv.), n'est donné à aucun autre roi de sa dynastie (la IV®), et prouve qu'on l'honorait comme un dieu. Les rituels funéraires disent qu'il habite dans la sphère lumineuse du dieusoleil. Sur son sarcophage, il est qualifié de fils du ciel et de ISet-pé, Cette circonstance indique que son histoire se rattachait à la théogonie, et elle apporte une vraisemblance de

plus au caractère tout mythique de son histoire transmise par Hérodote. Quant à Rhampsinit^ Champollion [Lettre IP au duc deBlacaSf p. 98) et d'autres égyptologues (de Rougé, oiwr. cité, P. 2, p. 64) l'ont retrouvé dans Rhamsès III [Hik pen] de la XIX® dynastie, le Remphis de Diodore, quisnccéda à Kétès, le Setnakhtàes cartouches égyptiens et le Protée d'Hérodote. Les inscriptions ne nous disent pas qu'on lui ait rendu un culte; mais dans ce que nous rapporte l'écrivain d'Halicarnasse (II, 122), on reconnaît que, conformément aux idées égyptiennes, le monarque avait été identifié après sa mort avec Osiris, le dieu-soleil. La descente de Rhampsinit aux enfers, ainsi que son retour, correspondent aux deux époques de l'année marquées par le sens différent de la déclinaison solaire. Cette assimilation est complètement d'accord avec ce que nous connaissons des mythes de l'Egypte sur la marche du dieu-soleil.

M. Creuzer a cru reconnaître, en outre, dans MycériniiSy le Minos des traditions Cretoises. Ces deux rois offrent à ses yeux la personnification d'un type commun. Le fait n'est pas impossible; mais les ressemblances ne sont pas tellement frappantes qu'il ne puisse encore s'élever à cet égard beaucoup de doutes. Toutefois, l'origine égyptienne plus certaine de Rhadamanthe (voy. la note 7 sur ce livre) ajoute beaucoup de vraisemblance à la conjecture de M. Creuzer. Mycérinus, à ce que nous apprennent les monuments de l'Egypte, avait été déifié par la reconnaissance ; c'est une analogie déplus qu'il a avec Minos.

Si ces rapprochements ont quelque valeur, il pourrait en résulter que des croyances égyptiennes auraient pénétré en Grèce, par l'intermédiaire de la Crète, antérieurement aux relations directes qui s'établirent entre l'Egypte et la Grèce. Mais, comme il est douteux que les plus anciennes légendes relatives à Perséphoné et à son enlèvement par Plu ton se rattachent à la Crète, il ne s'ensuivrait pas que l'Isis égyptienne y eut été portée à l'origine, pour y revêtir la forme hellénique de Perséphoné. (A. M.)

1098 ^OTES

Note i i . De F hymne homérique à Déméter, en général, et de son rapport avec les mystères d'Eleusis , leurs rites et les dogmes qui pouvaient j être enseignés. (Chap. VII, pag. 606, 608 et passim.)

L'institution des mystères de Déméter à Eleusis, rattachée à la légende symbolique du rapt de Perséphoné, sa fille, par Aïdoneus ou Platon, légende indiquée déjà dans la Théogonie d'Hésiode ^, est le sujet de l'hymne célèbre qui porte le nom d'Homère, mais qui n'a guère d'homérique que ce nom et l'imitation heureuse des formes de l'épopée. J. H. Voss, le grand homériste, a terminé sa laborieuse carrière, en 1826, par une édition et une traduction en vers allemands de cet hymne, tant de fois commenté avant lui, depuis la découverte qui en fut faite à Moscou , par Matthaei , dans l'année 1780, et les premières éditions qu'en publièrent D. Ruhnken et Mitscherlich. Sans parler des travaux critiques ou exégétiques, suffisamment connus, d'Ilgen, de Matthias, de G. Hermann, de Franke, qui se sont occupés des autres hymnes homériques aussi bien que de celui-ci, Sickler avait donné antérieurement à Voss, et en 1820, une édition spéciale de l'hymne à Cérès, accompagnée, comme la sienne, d'une traduction métrique, et suivie d'un commentaire fondé sur les hypothèses les plus arbitraires et sur un système d'étymologies sémitiques qui ne lui a réussi ni là ni ailleurs. MM, Creuzer et Welcker, O. MùUer et Preller, ont été plus heureux dans leurs appréciations et leurs explications, soit de l'hymne en général, soit des passages qui se rapportent spécialement à l'histoire des mystères et aux croyances sur lesquelles reposait le culte de Cérès et de Proserpine.

M. Welcker, en appelant de ses vœux, dès 1817^, la publication du travail annoncé de Voss, observait que, lors même qu'on devrait adopter la qualification d'Éleusinien qu'il

a Rauhder Kora, dans Zeitschrift fiir a/te Kunst, I, p. 5 sqq.

avait d'avance appliquée à l'hymne en question, il y aurait toujours à se demander si cet hymne, d'un caractère en soi plus général, plus homérique, à proprement parler, n'aurait pas été simplement arrangé après coup pour Eleusis. Un autre problème que posait le même savant est celui de savoir dans quel rapport pouvait se trouver la forme poétique de l'hymne à Cérès avec la doctrine des mystères. Il inclinait à penser, comme M. Creuzer, que de tels chants, destinés évidemment à la récitation publique dans les fêtes de la déesse, devaient former un lien entre cette doctrine, réservée aux initiés, et la religion populaire. Du reste, il n'était pas moins frappé que notre auteur de l'art avec lequel le sens profond d'un culte fondé sur la divinisation de l'ordre périodique et providentiel de la nature se dissimule, sans disparaître, sous le charme du récit épique, où tout est rais en action, où tout prend les couleurs, les sentiments, les passions de l'humanité.

Un peu plus tard, Voss réalisait sa promesse et s'expliquait'nettement , quoique succinctement, à la tête des Éclaircissements qui font suite à son texte et à sa traduction de l'hymne à Déméter. Selon lui, cet hymne fut composé pour les Éleusinies , quand les Eumolpides, d'origine thrace, eurent supposé à la fête antique de la déesse du blé un sens profond confié à des rites énigmatiques (c'est ainsi que Voss, dans sa double antipathie pour le symbole et pour le sacerdoce, qualifie le culte mystérieux d'Eleusis et en conçoit la formation préméditée). Le but en est de faire passer les nouveaux mystères comme des traditions divines, en y rattachant ce qu'il pouvait y avoir de mieux dans des légendes et des cérémonies nées successivement. L'auteur inconnu de ce chant religieux dut vivre peu après Hésiode , vers la XXX® olympiade, et probablement il était attaché au culte de la Déméter d'Eleusis. On le reconnaît pour un habitant de l'Attique, au grand nombre d'expressions locales mêlées à la langue courante de l'épopée d'Homère. Cet auteur ne peut donc être Homère lui-même, comme se l'imaginait Pausa-

IIOO NOTES

nias j mais c'est un Homéride , si l'on entend par ce mot un chantre inspiré de la poésie homérique. Sa manière, en effet, ne cesse d'être homérique que lorsque le but sacerdotal exigeait impérieusement que la légende donnât le ton.

O. Millier, sans être aussi affirmatif sur des points de fait qui manquent d'autorité positive, penche au fond pour l'opinion de Voss, tout en la modifiant à la fois dans l'esprit et dans la forme. Quand même, dit-il % cet hymne ne renfermerait pas une invitation directe à la fête des Éleusinies, à la participation aux cérémonies des mystères, lorsqu'il appelle bienheureux ceux qui en ont été spectateurs, lorsqu'il annonce un sort misérable à ceux qui n'y ont point participé, nous ne saurions nous empêcher d'y reconnaître la main d'un chantre attique, familiarisé avec les rites des fêtes de Cérès, et que décèlent même nombre d'expressions marquées d'une empreinte attique et toute locale. L'antique légende sacrée des Éleusiniens s'y présente à nous sous sa forme pure et inaltérée, autant du moins que le permettaient les conditions prescrites au nom du goût par le génie de l'épopée.

L'hymne homéridique plutôt (\\i homérique à Cérès aurait donc été, comme s'exprime ailleurs O. Millier % l'œuvre d'un chantre inspiré de la poésie d'Homère et initié dans les mystères d'ÉIeusis, et il fut composé vraisemblablement pour un concours de rhapsodes aux Éleusinies. Telle n'est pas précisément, au moins sur ce dernier point, l'opinion de M. Preller, qui, dans sa monographie sur Démêler et Perséphoné, a fait du même coup une histoire et une analyse critique aussi savantes qu'étendues de l'hymne qui nous occupe ^. M. Preller, adoptant une conjecture mise en avant par M. Welcker dans son excellent livre sur le Cycle épique **, pense

' Gcschichte der griech. Literat.,1, p. i34.

» Art. EleusinienfdmsVÂllgem. Encyclop. de Halle, sect. I,l.XXXIIl, p. a68.

3 Demeter itnd Persephone, p. 65 sqq.

4 Der epische Cyclns, S. 392, Anmevk. 637.

avec lui que l'hymne à Démcter, quoique enlièremeiil fondé sur la légende d'Eleusis, dut être composé pour un concours de rhapsodes et de rhapsodes attiques , mais aux grandes Panathénées, où existaient des concours de ce genre, tandis qu'aux Éleusinies il n'y avait ni concours poétiques, ni place pour des chants d*un caractère épique et d'un tel développement. Aux Panathénées, la grande fête nationale de l'Attique, Déméter n'était pas moins célébrée qu'Athéné elle-même; car elle avait contribué avec elle à la civilisation du pays et au bonheur de ses habitants par les biens physiques et moraux qu'elle leur avait appor.tés, par le don du blé et par celui des mystères. Du reste, l'auteur inconnu de ce chant, à la fois épique et religieux, ne fut pas nécessairement un prêtre, comme Voss se l'était figuré, et les atticismes n'y sont ni aussi nombreux ni aussi certains qu'il l'imagine ^ M. Preller penche au fond, quoiqu'il ne s'en explique pas clairement, pour l'hypothèse d'un hymne originairement tout épique, et en ce sens homérique, qui , d'un caractère d'abord aussi général que la légende même du rapt et de la recherche de Proserpine, aurait été après coup appliqué aux Eleusinies et mis en rapport avec les mystères, les rites et tout le culte local de Déméter. C'est ce qu'admet plus explicitement M. Eckermann, qui, dans son travail assez indigeste sur Perséphoné ', ne se montre guère d'ailleurs que le pâle et faible copiste des recherches originales de MM. Welcker, Miiller et Preller. De là, aux yeux de ce dernier, et de là surtout, les interpolations les plus graves que l'hymne à Cérès doit avoir subies, comme il en subit bien d'autres dans le cours d'une transmission prolongée et toute pratique, avant qu'il entrât dans la littérature et qu'il devînt partie intégrante d'un recueil d'hymnes plus ou moins analogues, décorés du grand nom d'Homère. La mention de la prairie de Nysa, comme scène de l'enlèvement^, de cette Nysa de Carie, qui doit son

' Cj. Preller, Beilage 3, S. 38i.

* Allgem. Encycbp., sect. III, tom. XVII, art. Persephonc.

5 NuTiov à[i-7ie6iov... àv' l{X€pTov Xst|i.wva. Hymn. in Cerei'., 17 el4iS.

origine à Antiochus V^, car il ne faut pas songer avec Voss à celle de rHélicon; quelques autres indices, et le récit d'Apollodore dont l'hymne, tel que nous l'avons, fait évidemment le fond, paraissent à M, Preller en placer la rédaction définitive entre l'époque d'Antiochus et celle de ce mytliographe'. Il put alors prendre rang dans la collection des hymnes homériques, indiquée pour la première fois chez Diodore de Sicile *, et oii le trouva Pausanias. Et cependant il manque, aussi bien que l'hymne à Dionysus, dans le recueil de ces chants supposés d'Homère que les manuscrits ont transmis jusqu'à nous; circonstance qui donnerait à croire que ni l'hymne à Cérès ni l'hymne à Bacchus n'étaient généralement considérés comme homériques, et cela , selon nous, à raison du caractère même de ces deux divinités des mystères, longtemps étrangères à l'épopée..

Suivant la tradition recueillie par Pausanias ^, Pamphos, le premier hymnode de l'Attique, aurait, avant tout autre, composé un chant en l'honneur de la Déméter d'Eleusis, et ce chant, à en juger parles citations du périégète*, offrait de fortes ressemblances avec notre hymne à Cérès, que pourtant Pausanias en distingue nettement, et qu'il attribue à Homère, quoique la version qu'il en possédait paraisse avoir été assez différente de la nôtre, si toutefois il n'a pas cité de mémoire, comme le conjecture M. Preller, et s'il n'a pas confondu les vers d'Homère avec ceux de Pamphos *. Dans tous les cas, ni ces ressemblances ni ces différences ne suffisent, à nos yeux du moins, pour autoriser l'hypothèse définitive et inattendue à laquelle semble s'arrêter M. Preller, savoir, que l'hymne de Pamphos et celui que nous avons

* Démet, u. Perseph., p. 76 sqq.

' I, i5;III, 65; IV, 2.

3 Pausan., VIII, 87, 6, coll. Vll, 21, 3, et IX, 29, 3.

4 Aux livres VIII, 87, 6, et IX, 3i, 6, il faut ajouter I, 38, 3 et 89, I. Cf. Preller, Beilage 3, S. 384.

^ Cf. Pausan., I, 38, 3; II, 14, 2 ; IV, 3o, 3, et VIII, 37, 6.

iio3

n'auraient été que deux différentes versions d'une seule et même œuvre du vieil hymnographe attique, reçues avec des variantes, d'une part dans un recueil fait pour les Lycomides, deux cents ans environ avant notre ère; d'autre part dans la collection des hymnes homériques, rédigée à peu près à la même époque, et que Pausanias avait dans les mains ainsi que ce recueil '.

Quoi qu'il en soit de cette histoire en grande partie conjecturale de l'hymne à Cérès, au moins est-il certain que cet hymne, comme celui de Pamphos, était bien plus ancien que l'une ou l'autre de ces collections. Sans doute de beaucoup postérieur, et à Homère, et même à Hésiode, queVoss, au reste, fait trop récent, il a pourtant quelque chose du -/youç ap'/^aioTTivTiç, qu'y trouvait Ruhnken , et l'on y respire un lointain parfum de la poésie homérique, mêlé çàetlà d'émanations venues du sanctuaire d'Eleusis, de traits, de formes, d'expressions manifestement empruntées, soit aux mystères, soit aux habitudes locales. Mais s'il est ancien, s'il appartient encore à la période épique de la poésie grecque par ses parties fondamentales , il en a d'autres, aux yeux de M. Prel- 1er, comme à ceux de Matthiae, d'Hermann , de Franke, de bien d'autres, qui offrent des disparates plus ou moins fortes, plus ou moins étendues, avec les premières, sans compter les interpolations de détail assez nombreuses, que ces critiques se sont attachés à faire ressortir. Toutefois M. Preller, disciple de M, Nitzsch , est loin d'adopter l'opinion ultra- wolfienne d'Ignarra et d'Ilgen, qui ne voyaient dans l'hymne à Cérès, déjà bien assez mutilé par le temps, qu'une compilation de fragments d'époques diverses , sans liaison intime, sans unité originelle^. Pour lui, comme pour nous, cet hymne n'est dépourvu ni d'unité ni d'art, quoiqu'il ait été exposé à bien des vicissitudes dans le cours de sa transmis-

' Dem. u. Perseph.y p. 73 sqq.

* F. Iguarra ap. Ruhnken., p. 483 sqq.; Ilgen, Hymn. homer., p. 499 Mjq., coll. Matthiai, p. 75 sqq.

sion, qui peut-être fut d'abord orale. Mais, tout en admettant telles ou telles interpolations partielles et de peu d'importance, manifestées par des répétitions, par des vers parasites, par des tours ou des expressions plus modernes, nous ne saurions ap^ prouver une analyse, qui l'est beaucoup trop, selon nous, et dont le résultat serait de ranger en masse parmi les additions faites successivement à Thymne supposé primitif, non-seulement les vers 21 à 87, qui offrent plus d'une prise à la critique, mais des passages aussi graves, aussi caractéristiques, que ceux qui s'étendent du vers 190 au vers 211, et du vers 474 au vers 482. M. Preller essaye d'établir ' que ces passages sont des intercalations rendues nécessaires par l'application qui, d'après lui, comme nous l'avons vu plus haut, aurait été faite de l'hymne originaire, et d'abord tout épique, au culte. Il y entrevoit la trace des développements successifs de ce culte, reflétés, pour ainsi dire, dans ces interpolations. Après la légende fondamentale du rapt de Cora par Pluton , impliquant la recherche de Cérès, sa colère et son retour final dans rOlympe avec Proserpine revenue sur la terre, en vertu du traité conclu sous les auspices de Jupiter, les seules parties vraiment anciennes que M. Preller veuille bien reconnaître sont celles qui concernent l'accueil fait àDéméterpar les filles de Céléus et dans sa maison , la nourriture de Déraophon par la déesse, et l'ordre qu'elle donne de bâtir un temple en son honneur, quand elle se révèle à Métanire, après la faute de cette mère imprudente. Tout ce qui se rapporte de plus près aux mystères, à leurs rites, à leur institution même, aux cérémonies symboliques comme aux promesses et aux menaces qui y sont rattachées, tout ce qui s'écarte du récit purement épique de la légende, et tout ce qui , plus ou moins, porte une empreinte mystique, paraît à M. Preller ajouté après coup.

Quant à nous, qui , pas plus qu'O. MùUer, ne consentons à nous appuyer sur des bases aussi chancelantes que celles

' Pag. 79-107.

DU LIVRE HUITIÈME. llo5

sur lesquelles M. Preller fonde et son histoire et son analyse de l'hymne à Cérès; nous , qui aimons mieux le prendre comme M. Creuzer, quoique avec plus de circonspection que lui, dans la simplicité de nos impressions, nous pensons que cet hymne est à la fois homéridique et attique^ et que, composé, dès l'origine, en vue des mystères d'Eleusis, par un poëte initié à ces mystères, il en est le monument le plus ancien et le plus authentique. C'est, selon nous, une vaine tentative, de vouloir y séparer l'élément épique et l'élément religieux, mystique; ces deux éléments sont unis l'un à l'autre comme le fond et la forme. Il n'y faut pas, d'un autre côté, non plus que dans la poésie homérique en général , chercher la parfaite conséquence et la suite régulière qui ne conviennent ni au sujet ni à l'époque. Ce qu'on prend, au point de vue de l'art plus réfléchi et plus correct des temps postérieurs, pour des répétitions, pour des redites, il n'y faut voir bien souvent que des corrélations, des correspondances dans le goût d'un art plus simple et plus naïf, quelquefois aussi des nécessités d'une composition, d'une récitation servies par la mémoire et calculées pour le chant. Quant aux disparates que l'on signale, ou elles sont dans l'essence même d'un récit à la fois épique et mystique, ou elles proviennent de traditions, de versions diverses de la légende que le poëte a pu combiner, qui déjà peut-être s'étaient amalgamées avant lui. Cette révélation successive et répétée de la déesse d'Éleusis enseignant son culte en personne, ces allusions de plus en plus multipliées, soit aux rites, soit aux dogmes de ce culte, aux spectacles, aux actes, aux promesses et aux espérances des mystères, à tout ce que nous connaissons d'ailleurs de leur nature et de leur esprit , ne font qu'augmenter notre confiance dans l'opinion que nous nous sommes formée de ce précieux document, de son caractère et de son but.

Ce qui vaut mieux, en effet, que toute cette critique de forme, assez stérile en résultats, c'est d'aller au fond de l'hymne à Cérès, c'est d'y rechercher, comme l'a fait M. Creuzei", comme l'ont fait, à son exemple, M. Preller lui-même et O.

I 1 o6 NOTES

Millier, les rapports aussi nombreux qu'essentiels de cet hymne avec les cérémonies accomplies dans les mystères (ta op(o(ji.£va), les symboles qui y figuraient, et les dogmes qui y étaient révélés plutôt qu'enseignés (xà Ô£ixvuu.£va). Le premier point qui réclame notre attention à cet égard, c'est l'importance donnée au narcisse parmi les fleurs que cueille Proserpine *. Le narcisse, que la terre fait naître pour tromper la jeune déesse, est la fleur séduisante, enivrante, dont le charme funeste la livre aux mains du dieu des enfers, son ravisseur. Ainsi l'avait chanté Pamphos l'Athénien, avant Homère (c'est-à-dire l'homéride auteur de notre hymne), selon Pausanias *. Nous voyons, d'un autre côté, par Sophocle^, que le narcisse était la couronne antique des deux grandes déesses d'Eleusis , des déesses chthoniennes. Tout nous porte à penser, et aussi bien la fable du beau Narcisse de Thespies, dans le voisinage , fable si habilement commentée par M. Creuzer '^, que c'était ici un symbole local, un symbole plein de sens, puisé dans les mystères de Cérès, originairement communs à laBéotie et à l'AttiqucVoss y trouve un motif déterminant de placer la scène du rapt de Proserpine vers la Nysa de l'Hélicon plutôt que dans toute autre localité homonyme, ce qui n'est pas, comme on l'a vu plus haut, l'opinion de M. Preller, qui découvre dans ce passage de l'hymne une interpolation et une date à la fois. M. Creuzer, après beaucoup d'hésitations, semble revenir au sentiment de Voss, et O. Millier s'y range également^, rapportant cette Nysa, la même que celle de Dionysos-Zagreus, le fils de Perséphoné, aux Thraces de Béotie, tribu identique avec les Thraces établis à Eleusis, sous Eumolpe nommé dans l'hymne, et qui y auraient transplanté la Déméter /puTotopoç

' Hymn. in Cerer., v. 8 sqq., coll. 429.

» IX, 3i, 6.

i OEdip. Colon., v. 681.

4 Cf. p. 384 sqq., coll. 544 sqq., ci-dessus.

^ Eleusinien, dans YAllgem. Encyclop., p. 254.

OU au glaive d'or *, appelée encore, chez Lycophron *, ^icpT]çpopoç ou porte-épée.

Cérès, nommée ici Atjw pour la première fois, avec une intention qui nous paraît manifeste, cherche sa fille pendant neuf jours par toute la terre, avec des flambeaux dans les deux mains ', et le dixième, elle arrive à Eleusis, oii elle se repose, où elle rompt son long jeûne en buvant le cycéon réparateur, dont elle a elle-même prescrit la formule. Ce sont là autant de points de rapport, mais non pas de correspondance rigoureuse, entre la légende si poétiquement développée par l'auteur de l'hymne, et les rites observés durant les neuf jours de la grande fête éleusiniaque. Les flambeaux donnés non-seulement à Déméter, mais à Hécate, peuvent être, en outre, comme l'observe M. Preller ^, une allusion à la nature de ces divinités chthoniennes et à leurs représentations mystiques, lambé, qui, par ses plaisanteries, distrait la déesse de la morne douleur oii l'avait plongée la perte de sa fille, personnifie, avec les vers ïambiques, les scènes comiques qui interrompaient le deuil, comme le cycéon rompait le jeûne des initiés, après la première partie de la fête, scènes communes d'ailleurs aux Éleusinies et aux Thesmophories ^. l^epannychisme ou la veillée sainte semble indiqué aussi dans le passage où les filles de Céléus passent la nuit en prières ®, pour fléchir la nourrice divine qui a rejeté loin d'elle Démoplion qu'elle voulait rendre immortel, et que la faiblesse de sa mère mortelle a frustré de ce grand bienfait. Cette nourriture de Démophon par Cérès, les moyens qu'elle emploie pour donner au fils de Céléus et de Métanire l'immortalité avec une éternelle jeunesse, les flammes par lesquelles elle le fait

' Hymn. in Cer., v. 4.

2 Cass., V. i53, ibi Schol.

3 Hymn., v. 47, 48. Arjto vient de Syjeiv, chercher^ plutôt encore que de ôaîsiv, brûler. Cf. p. 617 sqq. et 687 ci-dessus.

4 Pag. 90 et note 32.

5 Ici nommées ÏTiQVta, et là reqpupifT(xoî. *> V. 292.

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îiOTES

passer, et surtout rhonneur sans fin qu'elle prédit à son nourrisson même déchu, « d'une guerre, d'un combat terrible, que se livreront à jamais en son nom les enfants d'Eleusis *, » ce sont là, comme l'a senti M. Crenzer, sous la forme mythologique et prophétique à la fois de la légende, des articles fondamentaux, soit des dogmes, soit des cérémonies symboliques des mystères, dont notre auteur peut avoir exagéré la portée, mais dont il a parfaitement saisi le sens général. Voss lui-même a compris que l'idée de la vertu purifiante du feu est mise en rapport avec la grande idée de l'immortalité, de la vie divine*; et M, Preller, tout en soutenant que cette immortalité promise par la déesse nourrice (Kouporpo^oç, comme Gê et Rhéa le sont également), n'est qu'une jeunesse éternelle, et non point l'immortalité de l'âme fondée sur son immatérialité, telle que nous l'entendons, est obligé de convenir que l'apothéose d'Hercule, mourant homme pour renaître dieu, dans les flammes du bûcher de l'OEta, va plus loin qu'une simple épuration des grossières particules de la matière ^. Triptolème, au reste, fut, dans la suite, substitué àDémophon, et comme fils de Céléus, et comme nourrisson ou favori de Gérés. Mais la mémoire de Démophon, en qui O. MûUer voit le contraste ou le pendant de lacchus , ce nourrisson vraiment divin de Déméter *, demeura attachée à une fête manifestement symbolique, si l'on en juge par la manière dont s'exprime Athénée ^, laquelle était célébrée à Eleusis en l'honneur du héros. C'était une lithobolie, c'est-à-dire un combat dont les acteurs s'attaquaient réciproquement à coups de pierres, comme dans la fête analogue de Trézène dont il est question chez Pausanias ^ Est-ce là le combat périodique prédit par Cérès dans

» Hymne an Dem.y Erlàut., p. 74.

5 Dem. u. Perseph., p. n i sqq., et n. 86.

4 Eleusinien, p. 295.

'^ IX, p. 406 D., coll. Hesych. v. BaXXyituç.

^ II, 32. Il est sinp;ulier que, dans son énumération des fêles de ce

DU LIVRE HUITIEME. lïOp

notre hymne, ce combat terrible que doivent à jamais se livrer entre eux, et pour Démophon, les enfants d'Eleusis? Il nous paraît , comme à O. MùUer % qu'il n'y a pas lieu d'en douter, et qu'il ne se peut agir ici d'un événement historique, d'une guerre civile des Éleusiniens qui aurait éclaté sous le règne de Démophon, et dont la fête du BaXXvjTuç, ou toute autre, n'aurait été que la commémoration , ainsi que le soutient , M. Preller". A plus forte raison, ne pouvons-nous y voir, avec Voss ^, une allusion à la guerre des Éleusiniens sous Eumolpe, contre les Athéniens sous Érechthée, et le contre-coup de cette guerre. Le combat symbolique et périodique dont il est question, et qui faisait partie, selon toute apparence, des jeux gymniques célébrés de toute antiquité àÉleusis, mais non pas précisément aux Éleusinies, quoiqu'en rapport avec elles ^, devait avoir pour fond une idée plutôt qu'un fait. Si maintenant cette idée doit être prise à la profondeur spiritualiste et mystique ob. la cherche M. Creuzer, et si la guerre dont il s'agit est la guerre en quelque sorte éternelle de l'esprit et de la matière, la lutte des deux principes qui se combattent en nous, lutte dont Démophon serait le symbole, c'est ce que nous ne voudrions certes pas affirmer, tout en reconnaissant que nous sommes ici sur le terrain et comme dans les lointains préludes du dogme des purifications successives de l'âme et de son immortalité.

Ce dogme déposé ainsi, mais lentement et imparfaitement développé dans les rites du culte de Gérés et de Proserpine, existait déjà en germe dans la légende de ces déesses, étroitegenre {jdglaoph.y^.Q'jg sqq.), M. Lobeck, qui n'oublie rien, ait oublié le BaXXYjTuç.

' Eleusin.y p. 28x, coll. Creuzer et Hermann, dans les Lettres sur Homère et Hésiode (en allem.), p. i-3.

2 Dem. u. Persepfi., p. 109 sq. M. Preller, dans son article Eleusinia de la Real-Encyclopàdle ^ p. 102, est revenu purement et simplement à l'opinion de M. Creuzer et d'O. Muller.

^ Hymne, Eriàuter., p. 80.

♦ Schol. ad Pindar., 01. IX, i5o, et XIII, i^r*.

ment liée à ces rites comme à l'ordre même de la nature, comme à la vicissitude de la vie et de la mort, qui y alternent sans cesse Tune avec l'autre. Un autre dogme connexe, que M. Creuzer a très-bien fait ressortir, et qui est également indiqué dans l'hymne à Déméter % c'est la double destinée des âmes, le bonheur de celles des initiés, c'est-à-dire des élus, et le malheur de celles des non initiés. Ces scènes et les scènes mêmes de la légende, le rapt de Proserpine, les courses et le deuil de Cérès, étaient figurées, représentées aux flambeaux dans les cérémonies des mystères , et c'est là ce que Clément d'Alexandrie appelle le drame mystique d'Eleusis *. Mais terminons notre analyse du monument à la fois théologique et poétique qui, comme le dit Voss, devait servir, en quelque sorte de texte à ces représentations religieuses.

Cérès s'est révélée dans sa gloire après avoir paru dans son abaissement; mais elle n'en demeure pas moins éloignée de l'Olympe, dans le temple qu'elle s'est fait bâtir à Eleusis; elle n'en reste pas moins, privée qu'elle est toujours de sa fille, la AY)(X7^TTr]p àj^aia, la mater dolorosa ^ (\\x\ ^ en sa qualité de pouvoir souterrain, refuse son concours au développement des germes et cause sur la terre une stérilité générale ^. Il y a là, comme en d'autres passages, une allusion probable à d'antiques idoles qui représentaient Cérès sous ses divers aspects, et qui pouvaient figurer dans les cérémonies des

» Protreptic, p. 12 Potter.

^ Hymn., v. 3o3 sqq., coll. 40, ihï Voss, p. ix. Il voit, dans ràxo; de ce vers et dans bien d'autres de l'hymne, où se retrouve la même idée, sous des termes semblables et analogues, une allusion manifeste à cette ArjixTQTYip à^aia, propre aux Gépliyréens, identiques avec les Cadméens, et qui l'auraient apportée en Attique. Ce surnom, au reste , a été expliqué de diverses manières, comme on peut s'en assurer pag. 280, 620, note I, et 785, not. i, ci-dessus. M. Preller, après avoir combattu d'abord l'interprétation de Voss et de Lobeck, qui est aussi celle de M. Creuzer, y est revenu dans l'arlicle Persephone de la Real-Encjclop., p. ii5, où il rapproche la A. à^aïade la Cer es déserta chez les Romains.

mystères. C'est en même temps une judicieuse remarque de M. Preller, que l'importance donnée à l'Olympe, séjour commun des dieux, d'où s'exerce leur action, laquelle cesse quand ils en sont éloignés, rentre dans le caractère épique et homérique de notre hymne, et en confirme l'antiquité '. Vient enfin le retour de Proserpine auprès de sa mère, mais après qu'elle a mangé la grenade, dont Voss nie mal à propos ici le sens symbolique, tout en rappelant que les femmes s'en abstenaient aux Thesmophories *. La pomme de grenade était un emblème naturel du mariage en même temps que de la fécondité et de la génération; aussi était-elle donnée à Junon, à Vénus, aussi bien qu'à Proserpine et à Cérès. Ici elle est le symbole, le gage sacré de l'union nécessaire, quoique temporaire, de la jeune déesse avec son infernal époux , auprès duquel elle doit revenir périodiquement, auprès duquel elle doit passer, d'après la convention garantie par Jupiter, ou plutôt d'après l'ordre prescrit, dès le principe, par le Dieu suprême, une des trois saisons de l'année, comme elle passera les deux autres auprès de sa mère et des autres divinités de l'Olympe. C'est Déméter elle-même qui le déclare dans ces vers remarquables que nous regrettons de traduire en prose, mais où le fond physique et calendaire du mythe perce l'écorce de la forme historique':

« Mais si tu as goûté quelque nourriture, tu retourneras dans les profondeurs de la terre pour y rester, chaque année , l'une de trois saisons, tandis que tu passeras les deux autres auprès de moi et des immortels. Quand , à l'heure embaumée du printemps, la terre se couvrira de mille espèces de fleurs, alors tu remonteras du ténébreux séjour, miracle égal pour les dieux et pour les mortels ^. »

C'est là la descente (xdcÔoSoç) et l'ascension (avoSoç) annuelles de Proserpine, consacrées par les mystères, et ratta-

' Dem. u. Perseph., p. n5.

» Hymn., v. 373 sqq., coll. 4i3, el Voss, [k i(»8.

chées par la légende mythologique, se fondant vraisemblablement sur une forme symbolique du mariage, au rapt de la jeune déesse en qui se personnifie si clairement la végétation du printemps, renaissante et florissante d'abord, puis, quand elle a donné ses fruits et quand, à la fin de l'été, les semences sont tombées sur la terre, se flétrissant et disparaissant dans son sein, pour reparaître, après l'hiver, à la saison nouvelle. M. Preller équivoque ici, fort mal à propos, sur les époques et sur le calendrier des Grecs \ Il est évident que l'auteur de l'hymne, ou la légende qu'il a suivie, se réfère au calendrier primitif et poétique, qui partageait l'année en trois saisons (les trois Heures), l'une qui était le printemps (eap ou wpa, la saison par excellence, la belle saison), la seconde embrassant l'été avec l'automne (oTctopa) , sous le nom de ôlpoç, et la troisième, qui est l'hiver (/^eiulcov), division rapportée par Eschyle à Prométhée, le premier observateur des levers et des couchers des astres ', c'est-à-dire la première fondée sur une observation attentive de la nature et du ciel, dans le progrès de l'esprit humain. Les époques initiales de ces saisons, répondant à la marche de la nature et aux travaux de l'agriculture qui la suit, étaient représentées par les phases de la légende et sanctifiées par les fêtes de la religion, dans le culte de Gérés et dans le culte connexe de Bacchus, encore plus que dans tous les autres. Les petites Éleusinies se célébraient, aussi bien que les Anthestéries, dans le mois Anthestérion qui annonçait à la fois l'ascension deCoraetle printemps. Quant à la descente annuelle de la déesse aux enfers, qu'il ne faut pas confondre avec le premier fait du rapt, rapporté également au printemps, elle était célébrée à différentes époques, suivant les différents pays ou les formes diverses du culte de Déméter, et dans des fêtes qui embrassaient la période comprise depuis la moisson et la rentrée des fruits de la terre jusqu'aux semailles, de Scirophorion et de Hécatombéon en Pyanepsion. Dans la

' Dem.u. Perseph.y S. 119. Cf. O. Mûller, Eleusin., p. agi et n, 60. » jEsehyl. Proni. vinct., v. 452 sqq.

DU LIVRE HUITIÈME. II i i^

Sicile, par exemple, qui tenait ses Démétries de Corinthe et de Mégare, la descente était rapportée à la fin de la moisson, et de même à Hermioné en Argolide, où les Chthonies étaient célébrées tous les ans en été ^ De là probablement la version de la légende adoptée par les poètes latins, qui faisait passer à Proserpine six mois sous terre et six mois sur la terre ". En Attique et à Eleusis, d'après notre hymne même, la descente de Proserpine, au contraire, était censée avoir lieu quatre mois avant son retour, par conséquent, à l'époque des semailles, voisine de celle de l'équinoxe d'automne, époque où les semences des plantes disparaissaient dans le sein de la terre, pour y devenir, par leur décomposition et leur mort, les germes d'une vie et d'une végétation nouvelles. La fête qui répondait le mieux à cet événement de la nature, transfiguré par la mythologie, était celle des Thesmophories, fixées du II au i3 Pyanepsion, comme les Anthestéries du 11 au 1 3 Anthestérion. Nous savons positivement que c'était à la fois une fête des semailles et une fête de deuil , ayant trait à la séparation de Déméter et de sa fille, telle qu'on la voit représentée sur les monuments ^, tandis que tout porte à croire que les rites secrets des Anthestéries, accomplis dans l'intérieur du temple par la femme de l'Archonte-roi et les quatorze Gerœres ou Vieilles, se rapportaient au retour de Cora fiancée à Dionysos ^.

De même que les petits mystères concouraient avec les Anthestéries, de même il semble que la grande fête mystérieuse d'Eleusis devait être en rapport avec les Thesmophories. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'elle avait trait également à l'enlèvement de Proserpine, à sa descente aux enfers, aux

^ Diodor. Sic. V, 4; Pausan. II, 35. Cf. Ebert, StxeX., p. 19 sq.

2 Ovid. Met., V, 56 1 sq.; Fast. IV, i3, etc.

3 r. pi. CXLV bis, 556, et l'explicat. p. 23 1 de notre tome IV.

4 Cf., ci-après, les notes 17 et 19 de ces Éclaircissements, où sont reprises en sous-œuvre, ainsi que dans les notes 18 et 20, les principales questions concernant les Thesmophories, les Anlbesléries et les F.lensinies grandes ou pelites.

recherches et à la douleur de sa mère, comme en témoigne d'une manière éclatante l'hymne adressé à celle-ci , sans parler des scènes dramatiques mentionnées plus haut. Et cependant, quoique cet hymne indique, ainsi que nous venons de le voir, l'époque des semailles comme celle de la descente, il est certain que la solennité des grandes Éleusinies tombait dans le cours de la seconde moitié de Boédromion , ce qui a contribué à engager M. Preller dans son faux système, en lui faisant croire que cette fête se rapportait plutôt aux recherches de Cérès qu'à la disparition de sa fille. On pourrait ajouter, avec tout autant de vraisemblance, qu'elle se rapportait au retour et à la réapparition de celle-ci, parce que ces actes divers de la légende, nécessairement corrélatifs, étaient, par cela même, tous représentés dans la fête. Mais il n'en est pas moins vrai que les semailles et les idées qui s'y rattachaient furent, sous la forme que leur avait donnée la tradition des mystères, l'occasion et l'objet principal des Éleusinies , plus corapréhensives d'ailleurs que les Thesmophories, et peut-être moins anciennes. Des rites, des usages consacrés viennent à l'appui de ce fait % et l'on peut conjecturer en outre que, si les Thesmophories préexistèrent, ce fut une raison suffisante d'avancer l'époque de la célébration des Éleusinies, sans rien changer du reste à l'intention de cette grande solennité.

Il suit, de ce que nous venons de dire, que des phénomènes terrestres, que les vicissitudes de la végétation, surtout de celle du blé, que la vie et la mort de la nature, dans sa perpétuelle alternance, faisaient le fond de toute cette mythologie et de toutes ces cérémonies mystiques. Mais ce fond

* V. le précieux fragment d'un rituel des sacrifices, dans Bœckb, Corp. inscript, gr., n" 523. Cf. O. Mùller, ubi supra. Plutarque (ap. Procl. in Hesiod. Op. et D. 38f), et in fragm. a3, lom. XIV, p. 3oi Hutten) va même jusqu'à dire qu'il appert, des rites mystérieux d'Eleusis, que les anciens semaient avant le coucher des Pléiades, par conséquent en Boédromion.

n'était pas tellement physique, qu'il ne fût en même temps moral et métaphysique, qu'il ne se rapportât à l'homme et à sa destinée, aussi bien qu'à la nature et à son histoire représentée par l'histoire des dieux. Seulement, il se rapportait à l'un comme à l'autre d'une manière indirecte, énigmatique, symbolique, où les idées pures étaient confondues avec les faits sensibles, et les sentiments avec les images, où la religion parlait aux yeux pour arriver au cœur et à l'esprit. La vie et la mort de l'homme , et aussi bien sa renaissance, en un mot, la destinée humaine tout entière, comprise d'instinct encore plus que de réflexion, était ainsi mise implicitement en rapport avec les vicissitudes de la terre, avec les métamorphoses de la végétation, comme celles-ci étaient confondues symboliquement avec les aventures, avec les tribulations {TraÔT)), soit de Cérès, soit de Proserpine, et rattachées par elles à l'ordre supérieur du monde et à un événement divin qui l'aurait déterminé. C'est la forme plus ou moins nécessaire sous laquelle l'imagination religieuse, servie par le génie mythique et poétique, a l'habitude de présenter la relation des faits permanents, généraux, de la nature ou de l'esprit, avec la cause première, avec les lois providentielles et générales elles-mêmes de l'univers.

Voilà pourquoi, selon notre hymne même, et, quoi qu'en dise M. Preller % de tout temps, chez les Grecs, Proserpine fut à la fois le symbole divin de la végétation, de la vie de la nature, qui fleurit et qui meurt pour renaître à la face de la terre, et la reine des morts, qui vécurent sur cette terre, et qui doivent, à son exemple, revivre un jour d'une vie nouvelle. C'était là, sans aucun doute, le vrai, le final secret des mystères, et le sens de leurs augustes cérémonies, fondées sur la tradition et la légende, qui en rapportaient l'établissement à Cérès en personne, quand, pour la première fois, elle eut

» Dem. u. Perscph., p. lo sqq., où il distingue trop expressément, comme M. Welckcr extrait dans la note précédente (p. 1 091), la Proserpine honiérifjue do celle des mystères.

I I ï6 NOTES

retrouvé sa fille, quand, du même coup, la vie de la natui-e suspendue eut repris son cours, et que le solennel traité fut conclu entre les puissances du ciel et celles de la terre et des enfers :

« Alors s'avançant, elle montra aux rois législateurs , à Triptolème, au belliqueux Dioclès, au fort Eumolpe, à Céléus, le chef des peuples, les rites sacrés de son culte ; elle confia la célébration de ses mystères aux aînées des filles de Céléus... ces mystères augustes, qu'il n'est permis ni de négliger ni de scruter, et qu'il ne faut pas non plus déplorer, car la suprême douleur des dieux commande le silence '. »

Et le poète initié ajoute en son propre nom ces paroles, que d'autres initiés après lui, Pindare et Sophocle, Isocrate et Cicéron lui-même, répéteront à l'envi en les développant et les déterminant davantage, mais sans en altérer le caractère:

« Heureux celui des mortels qui a pu contempler ces grandes scènes ! Mais celui qui n'est point initié, celui qui n'a point participé à ces saintes cérémonies, est à jamais privé du sort qui attend le premier, même quand la mort l'a entraîné dans les sombres demeures ''. »

Voss et d'autres ont remarqué avec raison que, bien que Triptolème soit nommé deux fois dans l'hymne à Déméter parmi les princes d'Eleusis, il n'est pas question de lui comme ayant le premier reçu de la déesse, puis communiqué aux peuples, de concert avec elle, le présent du blé. Tout au contraire, le blé est supposé préexistant en Attique, et le grand bienfait de Cérès, c'est l'institution de ses mystères par elle-même, avec le sens profond que révélaient leurs cérémonies et leurs mythes, en retour de l'hospitalité qu'elle avait trouvée dans la famille de Céléus. Telle est la vraie, l'antique tradition, certainement plus élevée et plus religieuse; l'autre, plus sociale et plus pratique, plus civile en quelque sorte, qui rattachait à l'institution de l'agriculture

» Hymn. in Cerer., v, 474 sqq.

2 V. 483-485. Cf. le texte de ce tome, [). 6ii, 796, 868 ci-dessus.

et l'établissement de la société et tous les développements de la civilisation, paraît être d'origine plus récente, quoiqu'elle ait fait également partie de la doctrine symbolique d'Eleusis, dans la suite des temps. La première se fonde sur la légende du rapt et du retour de Proserpine, légende d'une nature générale, combinée avec celle de la venue de Cérès en Attiqueetdel'éducation du jeuneDémophon.Elleimplique,ainsi que les rites significatifs qui s'y liaient, tout au moins une vie nouvelle, sinon l'immortalité absolue de l'âme humaine ; et les témoignages des anciens, échos des mystères mêmes, prouvent que ce dogme, quelque enveloppé qu'il pût être d'ailleurs, avait une portée morale, c'est-à-dire que dans les promesses faites aux initiés, au moins pour les temps postérieurs à notre hymne, les bons n'étaient pas confondus avec les méchants ^ Ce n'est pas pour rien que Triptolème fut ajouté, après Éaque, aux juges des enfers "*; il y représentait la croyance des mystères d'Eleusis, et les droits de la justice divine s'exerçant sur les initiés eux-mêmes. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que d'autres dogmes relatifs, non plus à l'homme et à sa destinée, mais aux dieux de qui elle dépendait, comme l'ordre du monde en général, étaient révélés dans les mystères , ou plutôt par les mystères, par les rites et les légendes qui leur étaient propres. Les dieux y prirent eux-mêmes, et cela devait être, un aspect plus moral, et, rentrant les uns dans les autres, se concentrant, pour ainsi dire, ils tendirent de plus en plus vers l'unité. Voss l'a reconnu, aussi bien que M. Creuzer. Déjà, dans l'hymne à Cérès, quoique fidèle en apparence à la théologie homérique, cette déesse, après son abaissement, est singulièrement exaltée, et tous les autres dieux semblent graviter autour

« ^., par ex., dans Plalon (de Republ., II, p. 3G3 C), la {j^éôy) aîtovtoç, ou Vivresse éternelle, promise aux justes, d'après les hymnes de Musée et d'Eumolpe. Cf., dans Andocide (de Myster., § 3i), la déclaration plus l'ormelle encore des peines pour les méchants, du salut pour les bons.

2 Plalon. Apol. Socrat., p. 41 A.

IIl8 NOTES

d'elle ; Jupiter, le dieu suprême, le père de Proserpine, les met en quelque sorte à ses pieds '. Elle-même, déesse de la terre mère, forme avec Rhéa, la mère céleste des dieux, avec sa propre fille Proserpine, reine des enfers , une sorte de triade qui n'a point échappé à Voss, triade à laquelle répond Hécate, cette fidèle compagne et de Cérès et de Proserpine, présente à la fois dans les trois mondes, et que d'autres compagnes de la jeune déesse, dans la prairie de Nysa, Uranie, Tyché, Styx, toutes trois filles du vieil Océan, reportent à l'origine des choses '. Dans ce même cortège figurent aux côtés de Proserpine, de cette vierge divine ravie aux enfers , les deux autres vierges divines, filles de Jupiter comme elle, Pallas, déesse céleste, et Artémis, déesse à la fois de la terre et des eaux, toutes trois en rapport secret avec la triple Hécate, toutes trois se rattachant à la lune par ses aspects divers. Il est plus que probable qu'Eschyle, ce hardi théologien de son époque, lorsqu'il faisait Artémis fille de Démêler, au lieu de Perséphoné, contre la croyance commune, avait en cela, comme en d'autres points encore, révélé la doctrine des mystères^. D'un autre côté, notre hymne même, par la bouche de Pluton, promet à Proserpine un empire universel sur la nature, sur tous les êtres qui vivent et se meuvent, qu'elle régira, qu'elle punira, quand ils l'offenseront, du fond des sombres demeures, à côté de son redoutable époux , le Jupiter infernal* . 11 est évident que les deux déesses si étroitement unies (tw 6£w) , la mère et la fille (A7i(jt.TQTpo(; KopY)), qui présidaient conjointement aux mystères, ten-

' V. 326 sqq.

2 Hymn. v. 421 sqq., 441, 488 sq. Cf. Voss, ibid.^ p. 120 sq. et 146.

3 Heiodot. II, i56; Pausan.VIII, 3;, 3; Macrob. Sat. I, 18, l'expliquenl autrement : mais cf. Zell ad Aristotel. Eth. adNicomach^, III, § 17, p. 86;Haupt, Quaest.vEschyl., II, p. 97-100 ;Klauseii,iî:schyl. Theologum., p. 93 sqq.; et avant eux Fréret, Mém. de l'Acad. des inscript., tom. XXIII, p. 266. Lobeck {^Âglaopliamus, p. 76 sqq.) est d'une opinion complélement différente. Voy. p. 812 sq., cï-dcssus.

i M. 36/> sqq.

DtJ LIVRE HUITIEME. ^^^9

daient à se confondre l'une avec l'antre, comme elles se confondaient encore mieux par Dionysos-Zagreus, fils de Zeus et de Perséphoné, prenant ici la place de sa mère, et comme se confondaient eux-mêmes, dans cette alliance et dans cette paternité à la fois, le Jupiter du ciel et celui des enfers (Zeuç- Aïoç et Ai;). Poséidon aussi ou Neptune, on le sait, dans une légende mystérieuse de l'Arcadie % s'unissant à la Déméter- Érinnys , pour en avoir Despœna, qui est, selon toute apparence, Cora-Perséphoné identifiée avec Artémis-Potamia, parachevait ces combinaisons d'un syncrétisme original et primitif, élaboré dans les sanctuaires, remontant en principe aux conceptions sacerdotales du vieux culte des Pélasges, et fort différent du syncrétisme artificiel et bâtard des temps postérieurs.

Il est donc bien vrai, comme le reconnaît O. Mûller " avec la sagacité pénétrante et élevée qui le caractérise et qui de plus en plus l'a rapproché du symbolisme de M. Creuzer, limité toutefois par une critique plus sévère, qu'il était dans le génie des religions mystiques de fondre, pour ainsi dire, ensemble les divinités du culte public, d'échanger leurs rôles, en un mot, de les identifier, en les dépouillant de ces formes plastiques, si nettes, si distinctes, qu'avait créées l'imagination des chantres populaires , et que les artistes avaient produites aux regards et définitivement fixées. Les hiérophantes d'Eleusis ne s'arrêtèrent point dans cette voie et ne s'en tinrent point à ce que laisse entrevoir déjà l'hymne à Cérès. Une tradition qui vient de là, sans aucun doute, nous apprend que Démêler elle-même était descendue aux enfers avec sa fille ^, et que cette mère de la vie développée à la face de la terre était devenue une divinité du monde souterrain. C'est

' Pausan. VIII, a5 et 37. Cf. C. F. Hermann, Quaestion. OEdipoJear . ep. 3, p. 74 sq.; et le texte de ce tome avec nos notes et les monuments indiqués, p. 470 et 552 sqq., ci-dessus.

2 Eleus'mien, p. 294.

3 Clem. Alex. Protrept., p. i/, Potier. CH. Millier, ihid., p. 272 et 2y/,,

certainement ainsi que la concevait Hérodote, ce pieux et savant initié, quand il l'assimilait à l'Isis d'Egypte, et quand il l'associait à Dionysos identifié lui-même avec Osiris, le souverain et le juge suprême de l'Amenti ^ En effet, Aidés ou Aïdoneus, comme le nomme plus souvent l'auteur de l'hymne, qui semble par là se référer à la tradition de Dodone, ce dieu qui reçoit, qui absorbe tout (IIoXuSexTTQç, noXuSsyfAwv) , mais aussi qui rend tout, comme il rend Perséphoné; ce Jupiter souterrain (Zsb; xaTa)(^6ovioç), connu d'Hésiode aussi bien que d'Homère *, et que le chantre d'Ascra conseille au laboureur d'invoquer en même temps que Déméter, la terre mère, pour obtenir ses dons; ce dieu terrible, inexorable de la croyance populaire, en devenant la source du renouvellement de la végétation et de la vie, devint par cela même la source de tous les biens, le dieu de la richesse, Plouton ou Flouteus, qui rappelle jP/om/o^, né des embrassements de Jasion et Déméter sur-le-champ trois fois retourné de la Crète ^, et il se rapprocha singulièrement de Dionysos, s'il ne fut pas, dès l'origine, identique avec lui, ainsi qu'il l'était pour les Orphiques^. O. Mûller hésite à admettre que Hadès ait été positivement identifié avec Dionysos dans les Éleusinies, parce que lacchus qui l'y représentait, et qui, du reste, n'est pas plus que lui nommé par notre hymne, ne paraît guère compatible avec l'idée du roi des enfers. Il reconnaît toutefois que ce jeune et florissant et bienfaisant génie des mystères, nourrisson de Déméter aussi bien que Démophon, et comme celui-ci, mais plus complètement, gage de la vie renaissant

' Herodot. II, Sg, coll. 42, etc., surtout laS.

2 Homer. Iliad., IX, 4^7 ; Hesiod. Op. et D., 465 sq.

^ Homer. Odyss.,V, i25sqq., colL Hesiod. Theog., 962 sqq., etuotre hymne même, 491 sq., vers qui, du reste, nous paraissent, aussi bien que ceux dont se compose 1 épilogue , sentir fortement le rhapsode. Les noms de nXouTwv, nXouTeuç, se rencontrent d'abord chez les tragiques, qui peuvent les avoir puisés dans la tradition des mystères , à laquelle ils firent bien d'autres emprunts.

4 Cf. p. 235 sq. et 534 du texte de ce tome.

du sein même de la mort, devait être en rapport avec le monde infernal; que, par conséquent, Zeus et Cora, donnés comme son père et sa mère, le sont au même titre que ceux deDionysos-Zagreus,et l'un et l'autre en qualité de puissances chthoniennes, lui-même étant, du reste, qualifié de Dionysos souterrain \ Pour nous, tous les dieux des mystères, y compris Hermès, dans notre hymne le guide, mais ailleurs l'amant de Proserpine ^, se concentraient en un seul dieu, tour à tour père et fils, comme toutes les déesses et aussi bien Hécate, le pendant d'Hermès, rentraient dans Déméter et Perséphoné, la mère et la fille, identifiées finalement l'une avec l'autre. Dieux et déesses, créations flottantes de l'imagination, phénomènes mobiles et variables, se dessinant, pour ainsi dire, sur le fond permanent de la substance divine, s'étaient plus ou moins dès l'origine, même dans la mythologie populaire, rapprochés et mêlés entre eux, selon la loi de leur nature. Quand , dans les mystères, la pensée religieuse, provoquée de plus en plus par le contre-coup de la pensée philosophique, eut commencé à se replier sur elle-même, ils se confondirent toujours davantage, préludant ainsi au grand dogme de l'unité de Dieu , tandis que le dogme corrélatif de l'immortalité de l'âme se dégageait incomplètement des légendes et des rites symboliques, sous l'influence capitale du culte des grandes déesses, surtout de celle qui, descendue périodiquement aux enfers, n'en jouissait pas moins d'une vie et d'une jeunesse éternelles, comme devait en jouir lui-même le faible enfant des hommes, fortifié, purifié par les saintes épreuves de sa nourrice divine : Kai X£v dy^pwv fxiv iroiT^aaTO, àOavaxovTE, Et (Ar) ^...

Les notes subséquentes développeront et éclairciront les points de l'histoire et delà doctrine des mystères d'Eleusis, que nous avons simplement voulu indiquer ou poser dans celle-ci, en leur donnant pour base le monument le plus an-

' Eleusin.,\).'iQ5.

2 Cf. noire tome II, p. 297 sq.,673sq., et Lobeck, Jglaoph,, p. i2i3.

3 Hymh. in Cerer., v. 2/,2 s{f.

cien, le plus authentique et le plus précieux à tous égards, il faut le répéter encore une fois, qui en soit parvenu jusqu'à nous. Elles fourniront, nous l'espérons du moins, les preuves détaillées et aussi positives que le sujet le comporte, de toutes les assertions que nous venons d'avancer.

Note la. Des Combats de taureaux , des Ludi taurii et des ïaurilia. (Chap. VII, p. 627 et 63o sqq.)

M. Creuzer, mû par la pensée de rattacher à une origine commune toutes les fêtes de l'antiquité dans lesquelles figuraient des combats de taureaux, nous paraît avoir un peu légèrement identifié avec les fêtes célébrées, soit en Thessalie, soit à Eleusis, les ludi Taurii on \es Taurilia, Festus nous apprend que les ludi Taurii avaient été institués sous Tarquin le Superbe, à l'occasion d'une contagion qui avait sévi sur les femmes enceintes, et qui était attribuée à l'influence funeste qu'avait eue sur les enfants qu'elles portaient la viande de taureau corrompue, qu'on avait vendue au peuple. Afin d'apaiser le courroux des dieux infernaux , on avait célébré des jeux dans le cirque de Flaminius, hors de la ville, de telle sorte que ces dieux, évoqués par ces cérémonies, ne troublassent pas de leurs apparitions les habitants de Rome. Ce sont évidemment ces mêmes jeux dont parle Tite-Live, quand il dit : Per eos dies ludi Taurilia per biduum facti religionis causa (XXXIX, 11). Varron nous apprend que ces jeux avaient lieu de la manière suivante. Des jeunes gens, avec leurs gymnastes, se prenaient par la main. Les premiers se tenaient sur des peaux de taureau, en s'appuyant sur les talons, et ils devaient s'efforcer de rester immobiles, quoique les seconds cherchassent à les entraîner. L'érudit latin avance même que c'était de cet exercice d'adresse qiu^ ces jeux tiraient leur nom de Taurii. Servius ri^pporte le même fait fad II yEn., v. T/,nl. sans nous donner

plus de détails. Nous ne voyons donc rien dans ces fêtes qui permette de les rapprocher de celles que nous avons sous les yeux en Grèce, et dans lesquelles on combattait des taureaux. Quant à la distinction que l'on pourrait être tenté d'établir entre les ludi Taurii et les Taurilia, elle nous paraît sans fondement. Nous voyons, en effet , que le nom qui était attribué à ces fêtes n'avait rien de bien fixe, de bien arrêté. Servius les nomme Taurei, Tite-Live Taurilia; dans un passage de Festus, autre que celui que nous avons cité (s. v. Taurium)^ ils sont appelés Taurîci, Ces variantes nous sont une preuve, non de l'existence d'autant d'espèces de jeux qu'il y avait de noms différents, mais du peu de fixité que présentait le nom lui-même.

Nous ne nous prononcerons pas sur la question de savoir si l'usage des courses de taureaux, si populaire en Espagne, remonte aux Carthaginois, et doit être, par conséquent, rattaché au culte de Baal-Melkarth. C'est là une hypothèse pour laquelle les moyens de vérification nous manquent. Nous dirons seulement que si, au temps de Strabon , cet usage avait joui déjà de l'extrême célébrité qu'il a aujourd'hui, le géographe grec, si riche de détails au sujet de ce pays, en eût certainement parlé.

Abordons une dernière question , celle de l'origine des combats de taureaux en Grèce, sujet sur lequel M. Creuzer est revenu dans les additions au tome IV de la 3® édition de la Symbolique. Notre illustre auteur n'a fait que développer l'idée qui a été déjà exposée dans le texte des Religions. Un monument mithriaque, découvert à Neuenheim, près d'Heidelberg, lui fournit une preuve nouvelle à l'appui de l'origine assyro-perse qu'il attribue à ces combats.

A la partie droite de ce monument sont représentés des combats de taureaux, qui se lient à une suite de scènes d'épreuves et de consécrations du culte mithriaque, représentées sur la partie gauche. A la partie supérieure, l'on voit les puissances solaires et lunaires. Ces trois ordres de sujets

encadrent le sujet principal, qui est le sacrifice du taureau '.

M. Creuzer conclut, de la réunion de ces scènes symboliques, qu'il existait une liaison étroite entre le culte deMithra et les combats de taureaux. Il suppose que ceux-ci furent introduits de la Haute Asie dans l'Asie Mineure et en Phénicie, et de là à Thasos, Thèbes, Cypre, Rbodes, en Crète, à Malte, et jusqu'à Gadès. Ces combats demeurèrent toujours unis au culte de la divinité solaire, qui fut adorée sous les noms d'Héraklès, d'Hercule, de Djem,Djom, Som, Sem, de Sandon , et dont l'image prototypique se reconnaît, selon lui, sur les cylindres babyloniens, dans un personnage barbu tenant par les cornes deux taureaux*.

Que Mithra, dompteur de taureaux, soit l'ancêtre de cet Hercule agraire, appelé par les Grecs 'HpaxXrjç pou^uY'/jç, àpon^p, ou encore de l'Hercule mangeur de bœufs, pouodfoç, pouôoivaç, c'est un point sur lequel nous ne pouvons nous étendre ici. Nous nous bornerons à remarquer que les rapprochements sur lesquels s'appuie notre illustre auteur, sont plus spécieux que solides. L'interprétation des ^ types de la mythologie assyrienne est encore environnée de trop d'obscurités, pour que l'on puisse affirmer que les fêtes de la Thessalie eurent la même origine que les cérémonies raithriaques. On risquerait, en se laissant aller à de tels rapprochements, que la richesse de la mythologie hellénique rend toujours faciles, de tomber dans ces théories chimériques qui prétendent expliquer toute la Grèce par l'Asie occidentale, par l'Assyrie et la Perse. On sait que la présence du taureau sur les monuments grecs et romains, et sur ceux de ces contrées asiatiques, n'a pas été un des moindres arguments sur lesquels des érudits, très-ingénieux d'ailleurs, se sont appuyés à cet égard ^. N'est-il pas plus naturel de donner à

ï Fr. Creuzer, Das Mthrœum von Neuenheim, Taf. II (Heidelb., i838).

2 Lajard, Introduction à l'étude du culte de Mithra, Pi. LI et suiv.

3 Voy. les Mémoires de M. Lajard, Sur les symboles du lion et du taureau, dans le recueil de l'Acad. des inscript, et belles-lettres, nouvelle série, t.. XIX.

ces combats une origine agraire et toute en harmonie avec le caractère primitif des cultes de la Thessalie et de la Béotie , que d'aller chercher à ces fêtes un point de départ si éloigné, sans parler du sens transcendantal, physique ou métaphysique, qu'on leur prête ' ?

Note i3. Sur les antiquités d'Eleusis^ et, en général, sur les édifices sacrés du culte de Cérès, en Attique. (Sect. II, chap. I, p. 657 sqq.)

Lorsque les Éleusinies eurent été adoptées par les Athéniens, et que la célébration des fêtes de Déméter se fut partagée entre Athènes et Eleusis, la voie sacrée (Upoc ôSoç) fut établie pour le service de ces fêtes, relia ensemble les sanctuaires qui en étaient le principal théâtre , et se couvrit elle-même d'édifices et de monuments de toute sorte, tellement que cette voie fameuse, et si courte pourtant, put fournir à l'historien voyageur Polémon le sujet d'un livre entier =*. Pausanias, qui l'avait suivie, mentionne entre autres, en venant d'Athènes, après le passage du Céphise, et le lieu

' Sur les Centaures rattachés par plusieurs aux TaupoxaOà^'ta de la Thessalie, il faut voir l'Addition aux éclaircissements du livre VII, p. 1029 sqq. ci-dessus. «Il n'en subsiste pas moins, dit M. Creuzer, relativement à l'origine des combats de taureaux, que, sur les bas-reliefs de l'Asie Mineure aussi bien que sur les pierres gravées , des êtres héroïques , pareils aux Izeds de la Perse, apparaissent, combattant avec des animaux merveilleux de toute sorte, comme aussi la loi des Perses imposait aux rois et aux grands l'imitation de ces êtres supérieurs; et c'est une observation à la fois juste et féconde, que les bas-reliefs de l'Asie Mineure (ceux de laLycie, par exemple) marquent précisément le point de contact des symboles de la Haute Asie avec la sculpture grecque. » Cf. Raoul-Rochette , Examen du Voyage de Fellow, dans le Journal des Savants, juillet 1842. (J. D. G.)

2 Harpocrat., s. v. lepà ôSoç, coll. Pausan., I, 36-38, et Preller, Polemonis fragmenta, p. 44; le même. De Fia sacra Eleusinia, disp. I et II, Dorpat, 184 1, in-io; et Leake, Topography of Athens, 1" édit., vol. II, p. 1H4 sqq.

ÏI26 NOTES

du figuier sauvage (Ipivso;), où Pluton, selon la légende locale, «kait rentré aux enfers avec Proserpine. devenue sa proie, les temples positivement distincts de Triptolème, d'Artémis Propylaea, et de Poséidon Père, sur le territoire même d'Eleusis; puis la fontaine Callichoros, où, pour la première fois, dit-il, les femmes des Éleusiniens formèrent un chœur et chantèrent des hymnes en l'honneur de la déesse ; enfm le champ de Raros (plutôt que Rharos; c'est le nom du père de Triptolème, suivant la tradition commune), le premier qui fut ensemencé, et l'aire de Triptolème lui-même, avec son autel*. Malheureusement le périégète, en approchant de l'enceinte du temple principal, est arrêté par un songe ou par un scrupule d'initié, qui lui défend de le décrire et d'en faire connaître l'intérieur. Vitruve, Plutarque et Strabon suppléent jusqu'à un certain point à son silence.

La fontaine Callichoros et la colline qui la dominait, le lieu sacré où Cérès cherchant sa fille s'était reposée, où l'avaient rencontrée les filles de Céléus, fut donc le premier siège de son culte en Attique. C'est là aussi que, d'après ses ordres mêmes, comme nous l'apprend l'hymne homérique qui lui est adressé (note 1 1 et pag. i iio ci-dessus]^ s'éleva son premier temple, « au-dessous de la ville et de son mur escarpé (la citadelle), est-il dit, au-dessus de Callichoros, sur une colline qui s'avance ', » description exactement conforme à l'état des localités; car cette colline est, en effet, celle où se trouvent les ruines des fondations de l'ancien temple, aussi bien que des constructions du temple nouveau qui lui succéda, et, parmi ces ruines, le village actuel de Lefsina.

Ce temple ancien, que le chantre de l'hymne à Cérès' avait vu, selon toute apparence, et que lesDoriens, au temps des Héraclides, avaient épargné, dib-on, fut ravagé coup sur coup

' Pausan., I, 38, et, pour l'orthographe du nom de 'Pàpoç, Schol. ad lliad., I, 56.

^ V. '270,297,/^/ Ruhnken et Voss.

et ruiné par le roi de Sparte Cléoménès et par les Perses *. Restauré sans doute immédiatement, mais on ne sait jusqu'à quel point, pour le service plus que jamais obligé des déesses qui avaient pris une part active à la victoire des Grecs, il fut, plus tard , enveloppé dans l'enceinte sacrée avec ce nouveau temple dont les architectes de Périclès, à leur tête Ictinus, firent l'un des monuments les plus vastes et les plus magnifiques qu'ait produits en Grèce l'art religieux "". Le texte de Strabon laisse nettement distinguer, dans l'enceinte totale qui comprit alors les édifices consacrés aux mystères (xé- (JI.EVOÇ fjLucrxixov), le temple de Déméter Éleusinia, c'est-à-dire l'ancien temple rétabli, le plus révéré; et cette grande basilique, si l'on peut se servir ici de ce mot, le [aikttixoç avixoç, destiné plus spécialement à la célébration des mystères, et qui était capable de contenir autant demondequ'un théâtre^. C'est là l'édifice célèbre, appelé encore TeXsaxT^piov, (jisYapov et àvà- XTopov, construit dans le style dorique, mais sans péristyle, rt dont Vitruve atteste les vastes proportions [immani magnitudine). Dans la suite, sousDémétrius de Phalère, Philon, architecte renommé, le convertit en un temple péristyle, avec diverses modifications qui ajoutèrent à la grandeur et à l'effet du monument "♦. Plus tard encore, il est question d'un propylée que le Romain Appius Claudius Pulcher, contemporain de Cicéron et son prédécesseur dans la province de Cilicie, aurait bâti à Eleusis ^, et duquel devait être voisin le temple précité d'Artémis Propylaea ^. Enfin l'empereur Antonin contribua aussi à l'embellissement des édifices d'Eleusis, dans la décoration desquels des peintures,

» Herodot. VI, 75, 7g, et IX, 65, coll. Schol. Aristoph. Lysistr., v. 278.

2 Vitruv., Prœfat.libr. VII, p. 178 éd. Schneider; Plutarch., Vit. Pericl., cap. i3.

3 Strab. IX, p. SgS Casaub.

4 Vilruv,, ibid.

5 Cic. adAttic.,VI, 1, coll. 6.

6 Ce ne pouvait être ce temple même, comme paraît le croire M, Prel- 1er, Eleusinia, dans la Rcal-Encyclop., p, 88.

des tableaux paraissent avoir trouvé place avec le temps, car ils furent d'abord, du moins le temple d'Ictinus, dépourvus d'ornements ^ Peu après commencèrent les dévastations dues à l'hostilité des chrétiens, et qui aboutirent à la ruine complète des monuments d'Eleusis par les Goths d'Alaric, instruments du fanatisme des moines ^.

Récemment, grâce au zèle de plusieurs voyageurs, tout ce qui pouvait être retrouvé par des recherches architectoniques faites sur place, à Eleusis, en attendant des fouilles plus complètes encore, a été retrouvé ^. On a découvert au moins les murs de fondation des édifices mentionnés chez les anciens, édifices qui, comme ceux de Delphes, paraissent avoir été l'objet d'une destruction systématique, sans doute parce que c'étaient là, pour ainsi dire, les deux grandes citadelles du paganisme, de même que les cultes d'Apollon Pythien et de Déméter Élcusine en étaient les |)lus hauts développements. L'on s'est convaincu que le nouveau temple, le temple d'Ictinus, était bien la plus grande enceinte dans laquelle les Grecs, comme ils le disent eux-mêmes'^, pussent se trouver réunis sous un même toit, puisque les théâtres et les hippodromes n'étaient pas couverts. A la vérité, le temple d'Artémis à Éphèse et quelques

' Plin. H. N. XXXV, ii, 40, et Aristid. Eleusiniac, t. I, p. 421 Dindorf., coll. Vitruv., /^/c?.; Preller, Dem. u. Perseph.y p. 376, et Raoul- Rochette, LeUres archéol., I, p. 41 sqq., i66 sqq., 171 sqq.

' Aristid., ibïd., p. 422 sq.; Eunap. Vit. Sophist., p. Sa, /A/Boissonad.

3 Nous avons cité , dans le texte (p. 659, n. 4), les travaux de la Société des Dilettand de Londres et l'ouvrage traduit et commenté par notre savant architecte M. Hittorf. Il y faut joindre les observations de M. Lenormant, dans les Annales de P Institut ardiéol, y IV, 245 sqq., et les articles d'O. Millier {Eleusinien , dans VAllgem. Encyclop., sect. I, t. XXXIII, p. 285 sq.) et de M. Preller {ubi supra) , dont nous avons beaucoup proGté pour cette note, ainsi qtie du Manuel d! archéologie du premier, § 109, 5, dans l'édition de M. Welcker. Il n'est pas exact de dire, comme le répète M.Creuzer, que le grand temple d'Eleusis fut bâti en marbre pentélique. Le marbre, au contraire, paraît y avoir été épargné ; en revanche, la pierre calcaire du lieuse trouve en abondance parmi les ruines.

4 Sfral). IK, p. 395 Cas., coll. Aristid, Eleusin., p. 453 Dindorf.

autres avaient une enceinte extérieure plus considérable; mais celui d'Eleusis les surpassait tous par l'étendue de la cella. Il consistait uniquement dans l'aire de celle-ci, entourée de murs, et dans le vestibule ou prostyle de douze colonnes doriques, qui fut ajouté par Philon. La masse entière de l'édifice avait 178 pieds 6 pouces anglais de largeur et 212 pieds 10 pouces de profondeur, qui laissent encore 179 pieds pour la cella, si l'on déduit la profondeur du prostyle, la largeur demeurant la même. La superficie intérieure, en retranchant 6 pieds pour l'épaisseur des murs, donne presque exactement en carré 167 pieds, par conséquent 27,889 pieds carrés anglais.

L'intérieur de la cella était coupé par quatre rangs de colonnes, non pas dans la direction de l'entrée, mais à angle droit avec celle-ci. Ces colonnes portaient le plafond. La seconde et la troisième rangée laissaient entre elles un plus grand intervalle, probablement pour le toit qui s'élevait en voûte, et où Xénoclès avait pratiqué une ouverture pour la lumière ^ Le plan habituel de la construction hypsethrale ne pouvait s'appliquer à un temple dans lequel se passaient des scènes mystiques, qui devaient être éclairées artificiellement. Le fond de la cella se terminait immédiatement au rocher taillé en un mur perpendiculaire, qui servait d'appui au temple tout entier. Au-dessus de ce mur de rocher courait une étroite terrasse, laquelle cependant portait encore un petit temple, vraisemblablement une œdes in antis^ qui, par un escalier taillé dans le roc, était en communication avec la cour environnant le grand temple. Plusieurs circonstances conduisent, en outre, à admettre que, sous la cella, existait une crypte basse, mais fort étendue''. Cet espace souterrain

' T6 ÔTcàtov èxopuçtbae, dit Plutarque, Pericl. 1 3, coll. Pollue. Onom. II, 54, et Lenormant, ubi supra, contre Hittorf.

2 Les mots âv tw xàrto T£iJt.£V£t, qu'Himérius emploie par une allusion évidente (Orat. 23, p. 780 Wernsdorf), sont décisifs à cet égard, comme le pense O. Millier.

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