‹ Religions de l'antiquité (volume 3)Chapitre 14 sur 74 · III · texte numérisé non relu

III

Il3o NOTES

était éminemment propre aux scènes sombres et terribles qui faisaient partie des mystères.

Ce temple, àla différence de tous les autres en Grèce, que nous sachions du moins, était entouré d'un double mur d'enceinte, évidemment en vue de le défendre plus sûrement contre toute profanation, n'étant d'ailleurs accessible qu'aux initiés, même en dehors de l'époque solennelle des mystères '. Dans les deux murs d'enceinte étaient pratiqués des propylées, les plus grands, imités de ceux de l'Acropole d'Athènes, appartenant à l'enceinte extérieure; les plus petits, d*une disposition fort singulière, à l'intérieure. Vers les petits propylées, on remarque dans le roc certaines ornières ou stries, qui doivent avoir servi à produire de certains effets, dont on ne peut, du reste, se former une idée claire '. Quoi qu'il en soit, les deux cours avaient, sans nul doute, leur usage dans les scènes du drame mystique des Éleusinies, où affluaient des milliers d'initiés que ne pouvait contenir la cella, quelque grande qu'elle fût, et où il est question des longs circuits qu'ils avaient à faire, des passages multipliés et périlleux qu'ils avaient à parcourir dans les ténèbres, ce qui semble indiquer que ces cours étaient momentanément couvertes ^.

Quant aux édifices d'Athènes qui se rapportaient au culte de Cérès, dont toutefois le centre et le but ne cessèrent pas d'être à Eleusis, son premier siège, on ne sait rien jusqu'ici de bien positif, ni sur l'histoire, ni sur la construction de XÈleusinium de la ville'. Il datait à coup sûr de l'époque où la célébration des fêtes de Déméter se partagea entre

' On s'en assure par Pausan., I, 38,6.

^ L'interprète anglais des Uned. Antiq. pense ici à des machines destinées à produire des apparitions soudaines, et ce que nous appelons des changements à vue ; mais voy. les objections de Hittorf, uhi supra.

3 Cf. le texte de ce livre et de ce tome, p. 790 sq.

* Lysias c. Andocid., § 4; Xenoph. deRect. equit., I, i. Boeckh, Corp. Inscript., n^vi.

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Athènes et Eleusis. Il était situé à l'angle N.-O. de la citadelle, vers l'Agora '. Il y avait, en outre, un sanctuaire particulier de lacchus, to 'laxj^sîov, dans le voisinage de la porte du Pirée^; et il est enfin question d'un temple de la Mère à Agrae ^, qui ne peut être qu'un temple de Déméter destiné aux petites Éleusinies célébrées en ce lieu.

Note 14. Sur le fondateur des Mystères d'Eleusis. (Secf. II, chap. I, p. 66 r sqq. )

M. Lobeck a rassemblé, dans son A^laophamus (lib. I, Epim. i), tous les témoignages que l'antiquité nous fournit sur la fondation des mystères d'Eleusis et sur les personnages auxquels cette fondation est rapportée. Malheureusement le savant philologue semble avoir pris à tâche , par son scepticisme, de rendre stériles les recherches dans lesquelles il a déployé tant d'érudition. Une seule chose le frappe : la contradiction des témoignages, la discordance des dates, des généalogies, des lieux, et, en face d'un pareil désaccord, il déclare la critique impuissante pour discerner la vérité : Rationes jacenty écrit-il, silet judicium, quid agant nesciunt.

Nous ne nous dissimulons pas les difficultés, les obscurités qui enveloppent la question de l'origine des mystères d'Eleusis; mais nous ne saurions nous satisfaire du scepticisme de M. Lobeck , et nous ne le croyons pas complètement fondé. Vouloir appliquer la méthode sévère de la critique historique à la mythologie, c'est, selon nous, la plus vaine des tentatives. Car les moyens de contrôle auxquels cette critique a recours d'ordinaire lui font alors complètement défaut. Mais parce

' O. Millier sur Leake, Topogr. -v. Athen, p. 456.

^ Pausan., I, 2, 4; Plutarch. Aristid., 27 ; Alciphr. Ep. III, Sg; Bœckh, Corp.,no 481.

^Clitodem. ap, Kekker. Anecdot., p. 827, 3. Cf. Preller, £/et/-57//.,p. 89.

que cette critique demeure impossible, se retrancher dans un doute absolu, c'est préférer l'obscurité aux rayons de lumière qui çà et là percent les ténèbres. Au milieu de ces contradictions de toute nature que M. Lobeck s'est tant attaché à faire ressortir, à travers ces innombrables variantes que nous offre la légende de chaque personnage, il y a des traits communs , des ressemblances qui ne peuvent être l'effet du hasard. Ces traits communs, ces ressemblances fournissent précisément les éléments qui permettent de discerner le caractère originel du mythe, de la légende. Ces témoignages contradictoires, par les points dans lesquels ils s'accordent, sont comme autant de foyers de lumière diffuse dont les interférences donnent parfois lieu à des clartés nettes, à des rayons lumineux qui dessinent le contour des objets. Nous avions besoin de cet exposé de la méthode ordinairement suivie par M. Creuzer, pour la défendre contre les attaques de M. Lobeck. Le savant professeur de Kônigsberg a rassemblé un nombre considérable de faits; puis, voyant, quand il essaye de les mettre en rapport, qu'aucun ne s'adapte exactement à quelque autre, il se borne à dire : Hœc ornnes chronologorum circulos conturbant. M. Creuzer et son savant interprète, M. Guigniaut, ne poursuivent pas une concordance impossible; ils s'attachent aux analogies, ils cherchent les idées semblables, les indications de même nature que chaque récit renferme; puis, de ces idées, de ces indications, qui dérivent d'une même source, qui constituent le point sur lequel l'accord existe entre les divers témoignages, ils tirent hardiment des inductions qui deviennent la base d'interprétations au moins très-probables.

Non-seulement cette méthode a l'avantage d'être plus féconde que le procédé tout négatif de M. Lobeck, mais elle porte en elle-même un caractère tout aussi critique que celle qu'il a préférée. En effet, qu'on fasse la part aussi large qu'on voudra à l'imagination, à l'ignorance, au mensonge, dans ces traditions si diverses, dont les événements mythologiques en général, et la fondation des mystères d'Eleusis en particulier, sont l'objet; on n'en sera pas moins obligé de re-

connaître que, là où ces traditions arbitraires, inexactes, fautives, mensongères, se rencontrent entre elles, on a un indice suffisant de l'existence d'un fonds commun, d'un fait réel.

La possibilité d'appliquer la méthode de M. Creuzer aux données mêmes que M. Lobeck a réunies pour montrer l'impossibilité d'arriver, sur la question de l'origine des mystères d'Eleusis, à autre chose qu'au doute, sera la meilleure preuve à alléguer en faveur de cette méthode, et la réponse la plus décisive aux objections qu'on lui adresse.

Si nous groupons ensemble les témoignages recueillis par le savant philologue de Konigsberg, nous reconnaissons qu'il y a entre eux accord sur les faits suivants : i° Des Thraces viennent dans l'Attique et à Eleusis; 2° ils y soutiennent une guerre, soit contre les Athéniens, soit contre les habitants d'Efeusis même; 3° un personnage ou roi athénien sacrifie une ou plusieurs de ses Tilles à la Cérès-Proserpine, dont les Thraces apportent le culte; 4** l'établissement des mystères de Cérès est la condition de la paix, et un Thrace appelé généralement Eumolpe est le premier pontife de ces rites nouveaux.

Le scoliaste d'Euripide [Schol. Taur. ad Eurîpîd, Phœnic, 854) nomme Phorbas avec Immaradus, et fait de tous deux des fils et des compagnons d'Eumolpe, qui furent tués par Érechthée. Or, Harpocration dit que ce Phorbas, qu'il appelle fils de Neptune, était roi des Curetés. Ces Curetés nous reportent naturellement à Samothrace, à Imbros, à Lemnos, où les prêtres, le peuple de ce nom, étaient venus transporter leurs mystères de l'Asie. La mention que fait ici Harpocration , jointe au témoignage du scoliaste d'Euripide, est une preuve de plus en faveur de l'origine thrace d'Eumolpe, ce nom de fils de Neptune que reçoit Phorbas indiquant une origine, une provenance d'un pays d'au delà des mers, ce qui convient parfaitement à Samothrace et aux îles voisines. Eustathe (adiliad. XVIII, 509) fait porter la guerre à Eleusis par deux armées ayant à leur tête, l'une Phorbas d'Acarnanie, l'autre Eumolpe de Thrace, fils de Neptune. Cette autre tradition se rattache

à celle qui localisait les Curetés en Étolie, qui les faisait prendre part à la chasse du sanglier de Calydon et figurer, assistés par Apollon, dans la guerre contre les Étoliens, guerre qui amena la mort de Méléagre. Cette nouvelle patrie donnée à Phorbas convient parfaitement à sa qualité de Curète, et le nom de fils de Neptune imposé à Eumolpe, à son tour, comme tout à l'heure à Phorbas, reçoit la même explication. Mais poursuivons ces rapprochements. Voici qu'au dire d'un auteur anonyme ( Auct. de Mulier. ap. Bibl. vet. art, et litt, P. VII, p. 17), un certain Phorbas de Thesprotie fut foudroyé par Jupiter pour avoir fait violence à Cérès. Nous sommes toujours dans la même contrée, et cette légende rapproche Phorbas de Jasion, sur lequel courait la même tradition. Ce Jasion était, comme on sait, un Curète; c'était lui qui avait apporté le Palladium à Samothrace, et que Jupiter avait instruit dans les mystères de la grande déesse. Un scoliaste d'Homère (5cAo/. Fict. ad Hiad. XVIII, 490, in supplem. Heynii, t. VII, 802) cite également Phorbas au nombre des compagnons d'Immaradus, fils d'EumoIpejet le scoliaste d'Euripide, que nous venons de nommer, dit qu'Immaradus et Phorbas établirent les mystères d'Eleusis. Au milieu de ces contradictions de détails, ne règne-t-il pas un accord frappant, et n'est-on pas sans cesse ramené à l'origine thracique des mystères d'Eleusis, à quelque nom que l'on s'arrête d'ailleurs pour le véritable fondateur ?

La guerre dont Eleusis fut, à cette occasion , le théâtre , n'est guère moins constatée. Tous les auteurs parlent d'un personnage éminent du parti des Thraces qui y succomba. Harpocration nous apprend que Phorbas fut tué par Érechthée. Le scoliaste des Phéniciennes d'Euripide énonce le même fait, et associe Immaradus au triste sort de ce héros. Le scoliaste d'Homère, que nous venons de citer, nomme Immaradus, Phorbas et plusieurs autres parmi les victimes. Alcidamas (in Palam., Orat. gr., t. VIII, p. 75) mentionne une guerre d'Eumolpe contre les Athéniens, dans laquelle il fait figurer Ménesthée, fils de Thésée. Euripide parle également

d'une guerre entre le même peuple et les Thraces, où Tirésias est le conciliateur des partis , tradition plus divergente , mais dans laquelle on reconnaît encore le souvenir du rôle que la religion avait joué dans la paix conclue entre les deux partis.

Quant au sacrifice d'une ou de plusieurs des filles d'Érechthée, ou du moins d'un roi d'Athènes, c'était un des faits les plus célèbres dans les traditions héroïques de cette ville, et que confirment pleinement les témoignages rassemblés par M. Lobeck.Peu importent d'ailleurs le nom et le nombre des victimes; presque toutes les traditions font d'Erechthée leur père, ou du moins placent le sacrifice au temps de la guerre d'Eleusis '.

Nous avons dit que, d'après le scoliaste d'Euripide, les mystères d'Eleusis furent établis par Immaradus et Phorbas, en signe de paix. Ces deux personnages sont fils d'Eumolpe, et la plupart des traditions rapportaient à Eumolpe lui-même l'établissement de ces mystères. Quelques-uns distinguaient, il est vrai, plusieurs Eumolpe, mais ne plaçaient pas moins à leur tête Eumolpe de Thrace, l'ancêtre des autres personnages de même nom; et cet Eumolpe a été regardé par la majeure partie des auteurs, Acésodore, Lycurgue, Démosthènes, Pausanias, comme le véritable fondateur des mystères ^.

Ainsi envisagées, ces traditions ne donnent plus lieu à des contradictions inconciliables; elles concourent, au contraire, à établir les différents points que nous avons énumérés plus haut.

11 reste maintenant à examiner l'objection la plus grave que M. Lobeck ail opposée à l'antiquité de l'établissement des

' Suivant un scoliaste (Schol. Jiig. ad Dem. p. i68), la victime aurait été Agraule, fille de Cécrops; or, un autre scoliaste (Schol. Aristid., p. 41) fait d'Agraule ou Aglaure l'une des filles d'Erechthée qui se dévouèrent à la mort.

^ Photius compte trois Eumolpe: l'un Thrace, de qui descendent les Eumolpides; le second, fils d'Apollon et d'Astynomé; le troisième, fils de Musée et de Déiopé. Le scoliaste de Sophocle (OjB^//?. Colon. io5i) en reconnaît aussi trois, qui descendent les uns des autres en ligne directe.

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mystères à Eleusis. Homère, dit-il, ne parle en aucun endroit de ces mystères, ni des héros qui y étaient célébrés, Céléus, Dysaulès, et surtout le fameux Triptolème. Pindare est le premier qui fasse mention de la guerre d'Eleusis et des jeux, qui étaient regardés comme datant d'une haute antiquité ( 01. IX, i5o; XIII, 157). Eleusis était si loin d'avoir été soumise, dès cette époque reculée , à l'autorité d'Athènes, que Solon , dans Hérodote {1 , 3o), parle d'une autre guerre qui éclata entre ces deux villes, guerre dans laquelle Tellus s'était signalé. Il semble donc, ajoute M. Lobeck, que ce ne soit qu'après cette guerre, d'une époque comparativement récente, que le culte de Cérès, jusqu'alors inconnu à Athènes, aurait été introduit dans cette ville, en vertu de cet usage ancien dont nous retrouvons ailleurs d'autres exemples, et selon lequel les vainqueurs admettaient parmi leurs divinités celles des peuples qu'ils avaient vaincus. Ce n'est qu'à partir de cette époque que se répandit la renommée des mystères d'Eleusis, et c'est sans doute alors que, pour leur imprimer un caractère plus auguste, on eut recours à ces fables qui en rattachaient la fondation aux premiers âges d'Athènes. Pausanias (1 , 38, 7) accuse en effet les anciens Éleusiniens d'avoir supposé des généalogies imaginaires aux héros dont l'histoire se perdait dans la nuit des temps.

Opposons, à ces considérations de M. Lobeck, les réflexions suivantes.

Le silence d'Homère n'est pas suffisant pour établir que les mystères n'existaient pas, de son temps, à Eleusis, ville éloignée du théâtre des événements que ce poëte célébrait. Il y a des traditions incontestablement fort antiques dont Homère ne fait aucune mention , et ici nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit ailleurs : c'est que les poëmes d'Homère n'ont pas un caractère exclusivement religieux , et que leur auteur n'a dû parler que de ce qui se rattachait à son sujet. En second lieu, malgré la soumission d'Eleusis à Athènes, il a pu, depuis les temps héroïques jusqu'à l'époque de Tellus, éclater entre les deux villes des discordes, des dissensions; et

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ce combat dont parle Hérodote a pu se livrer sans qu'il soit nécessaire de supposer qu'Eleusis n'avait point antérieurement reçu la loi d'Athènes. L'accusation de Pausanias contre les Éleusiniens est très-vraisemblablement fondée; nous avons apprécié plus haut le rôle que l'imagination a pu jouer dans ces légendes ; mais, tout en faisant la part de cette cause d'erreur et de bien d'autres, nous ne devons pas rejeter les lambeaux de vérité que recèlent ces traditions. Si l'établissement des mystères d'Eleusis , et l'introduction des principales idées religieuses qui s'y rattachaient, dataient d'une époque aussi récente que M. Lobeck paraît le supposer, il serait difficile de comprendre que le souvenir s'en fût effacé au point de se perdre dans de telles fables, et jusqu'au sein de Tâge héroïque de la Grèce. L'histoire de la fondation de ces mystères n'a pu s'associer à celle des premiers temps d'Athènes, que parce que l'on n'avait gardé qu'un souvenir vague et confus de l'époque à laquelle ils avaient été apportés. Et, quelque date qu'on leur assigne, il faut reconnaître que les légendes qui les concernent se lient trop bien à quelques-unes des plus anciennes traditions de la Grèce, pour que l'origine d'une institution si vénérée d'ailleurs soit aussi moderne que le soupçonne M. Lobeck. (A. M.)

Note i5. Sur les familles sacerdotales de l'Attiqiie^ principalement dans leur rapport avec les Éleusinies; retour, à cette occasion, sur la 'véritable origine de ces fêtes , et sur l'histoire du culte de Cérès-Eleusine. {Sect. II, chap. I, p. 662, 671 sqq.)

Notre savant collaborateur, dans la note précédente, a vaillamment soutenu contre un rude adversaire, M. Lobeck, la controverse relative au fondateur des mystères d'Eleusis et du culte de Cérès en Attique, qui lui paraît être Eumolpe le Thrace, chef de la famille sacerdotale des Eumolpides. Nous ne pensons pas néanmoins qu'il ait réussi à dissiper toutes les obscurités des traditions autour desquelles le scepticisme du

célèbre philologue semble s'être complu à amasser de nouveaux nuages. C'est pourquoi nous croyons devoir y revenir, à l'occasion même de cette famille sacerdotale et de quelques autres, dont M. Creuzer a parlé d'une manière trop générale, et nous osons dire trop peu historique.

Nous commençons par écarter complètement l'idée , née dans les bas temps de l'antiquité, de la prétendue origine égyptienne d'Eumolpe, ainsi que de Cécrops et d'Érechthée, des Eumolpides, des Céryces, et avec eux des divinités et des mystères d'Eleusis '. Tout cela est national, tout cela est grec au même titre, et comme procédant, soit des vieux Pélasges antérieurs aux Hellènes, mais de même race qu'eux au fond, soit des Thraces des temps mythiques ou héroïques, qui tinrent de fort près aux Pélasges et se mêlèrent avec eux, surtout en Béotie et en Attique. Les Pélasges étaient agriculteurs, ils avaient en propre les cultes de Déméter et de sa fille, comme le culte analogue de Dionysos ou Bacchos paraît avoir été particulier aux Thraces. L'union de ces cultes, par suite de la fusion des peuplades, constitua la religion mystérieuse d'Eleusis, et fut représentée dans la tradition par le nom d'Eumolpe, par la guerre suivie de la paix entre Eumol'pe et Érechthée, roi d'Athènes, par l'alliance des Eumolpides thraces et des Céryces de race attique et athénienne, dans les légendes et dans l'administration des mystères. D'autres familles sacerdotales de l'Attique furent admises à cette alliance, aux honneurs, aux droits, aux privilèges du culte dont Eleusis demeura le centre religieux, mais qui s'étendit au pays tout entier. Les Ioniens , dès les temps qui se rattachent aux noms d'Egée et de Thésée, l'adoptèrent, en organisant le pays sur le plan d'une royauté fédéra tive; et la meilleure preuve de la réalité comme de la date reculée de ces faits , c'est que ces

' Cf. la note i, § i et § 2, dans les Éclaircissements du livre V,secl. I , p. 1043 sqq., loSy sqq., t. II; et, quant à l'origine égyptienne, donnée déjà par Hérodote aux Thesmophories, la note 1 7 ci-après, dans les Éclairciss. de ce livre VIII et de ce tome III.

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mêmes Ioniens , lors de leur émigration en Asie Mineure, onze cents ans environ avant notre ère, portèrent, avec cette organisation politique, le culte et les fêtes de Cérès, ainsi constitués sous la suprématie d'Athènes, dans les établissements qu'ils formèrent sur les rivages de la contrée qui prit d'eux le nom d'Ionie '.

De cette donnée et de plusieurs autres, qui ont été signalées par O. Millier et par M. Bœckh, son illustre maître, on peut hardiment conclure, en opposition avec M. Lobeck, que le chantre de Smyrne^ le poëte de l'Iliade et peut-être aussi de l'Odyssée, ne dut point ignorer l'existence d'Eleusis et ce culte sacré des grandes déesses, déjà célèbre alors, mais dont l'origine et le caractère, sombre autant que solennel, n'avaient rien à voir avec les héros achéens , avec les dieux favoris de l'épopée. Vient ensuite, au septième, tout au moins au sixième siècle, et dans tous les cas avant Pindare, sinon avant Archiloque, l'hymne homérique à Cérès, qui témoigne du plein développement ainsi que du renom de ces mystères , et qui en raconte, dans l'esprit de la légende sacerdotale, l'établissement par la déesse elle-même, ainsi que nous l'avons vu plus haut, dans la note 1 1 sur ce livre.

En effet, M. Lobeck, qui aurait dû comprendre mieux qu'un autre que ce monument vénérable est la base la plus large et la plus sûre de toutes les recherches sur les Éleusinies, n'en a pas tiré à beaucoup près le parti qu'il aurait pu en tirer pour l'histoire de ces fêtes. L'époque reculée de leur

' C'est la conclusion qu'O. Mûller {Gotting.gel. Anzeig. i83o, S. 127; Eïeusinien dans VAUgem. Encjdop., sect. I, t. XXXIII, p. 274) et M. Bœckh {Index lect. Berol, œsùv. i83o, p. 4) se sont crus de concert autorisés à tirer du passage de Strabon, XIV, p. 633, où l'on voit que, de son temps même, les Nélides ou Androclides d'Éphèse, descendants des anciens rois de l'Attique, conservaient, avec le titre de BafftXstç, comme l'archonte-roi d'Athènes , le privilège des sacrifices en l'honneur de Déméter Éleusinienne. On voit aussi, dans Hérodote (IX, 97), Philisle, fils de Pasiclès, venu à la suite de Nèlée, fils de Godrus et fondateur de Milet, consacrer un temple à la même déesse sur le promontoire de Mycale.

ll4o NOTES

établissement et leur développement successif y sont clairement indiqués par les noms de Céléiis et de ses filles, par ceux de Triptolème, de Diodes, àiEumolpe, de Polyxénos, de Dolichos, qui ne représentent pas seulement les chefs plus ou moins mythiques des antiques familles d'Eleusis, dépositaires à divers titres du culte mystique des déesses, les relations de ces familles avec les Pélasges ou avec les Thraces, mais encore les idées, les rites, les symboles principaux de ce culte qu'elles desservaient et les circonstances de sa célébration. Entre ces familles se distinguent d'abord celle de Céléus^ la plus ancienne évidemment, de laquelle étaient censées descendre les prêtresses de Déméter, à commencer par les filles du héros; puis celle des Eumolpkles, où furent pris, dans la suite, les Hiérophantes, et qui paraît avoir complété l'institution des mystères, soit par l'association du culte de Dionysos avec celui des deux grandes déesses, soit par l'importance donnée au chant et à la musique, ce qu'implique le nom même à'Eumolpe, souvent réuni à celui de Musée. Céryx, dont l'hymne ne parle point, mais qui, lui aussi, fut mis en rapport généalogique avec Eumolpe , est l'ancêtre supposé de la famille purement attique des Céryces , dont l'accession à l'une des fonctions principales des mystères doit être d'une date encore plus récente. Cette famille, du reste, qui fournissait au culte d'Eleusis les Dadouques et les Hiérocéryces ou hérauts sacrés, occupait une place si importante dans le conseil (îgpà yspoucria) qui avait la surveillance et la juridiction de ce culte, que les Eumolpides et les Céryces sont nommés d'ordinaire pour le conseil tout entier, les autres prêtres qui en faisaient partie n'étant point cités, ou ne l'étant que d'une manière générale '. Triptolème, que l'hymne à Cérès mentionne seulement, ainsi qu'Eumolpe, comme Tun des Anactes ou des princes d'Eleusis, assesseurs de Céléus, auxquels la déesse elle-même confia le dépôt de son culte mystérieux, fut célébré de bonne

' V. Thucyd., VIII , 53;PIutarch. Alcib., c. 22 et 23 ; Aristid. Dionys., t. I , p. 5o Dindorf. Cf. Preller, Eleusinia, dans la Real-Encyclop., p. 86.

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heure comme son favori par excellence, comme un autre Jasion , comme le fondateur et le propagateur de l'agriculture en Attique et ailleurs. Entre ses diverses généalogies, celle qui le faisait fils de Dysaulès, frère de Céléus , émigré à Phlius avec les mystères i, et la tradition qui le remplaçait, à Phénée en Arcadie, par Trisaulès, associé à Damithalès ^, sont tout à fait d'accord avec son caractère agraire. Dans les poèmes orphiques , qui avaient certainement suivi des traditions anciennes, Dysaulès, uni à Baubo^ formait avec elle et avec leurs en.fants, Trivtolème, Eumolpe et Eiibuleus, la famille des Autochthones (yvjYsvEîç) d'Eleusis, qui, les premiers, pour avoir accueilli Cérès et lui avoir donné la nouvelle du rapt de sa fille, auraient reçu de la déesse, en récompense, le précieux bienfait de la semence du blé ^. Triptolème était bouvier, et, par suite, devint le premier laboureur ; Eumolpe était berger et pasteur de brebis, avec allusion sans doute à son talent de musicien ; Eubuléus, être mystérieux, dont le nom était appliqué par les Orphiques à Dionysos, à Hadès et à l'un des Tritopatores de l'Attique, jouait ici le rôle de porcher, à cause du porc, symbole révéré dés mystères d'Eleusis, et victime de prédilection dans les sacrifices à Déméter.

Un nom traditionnel des plus remarquables , le nom de Cercjon, l'un des ancêtres de Musée , marque, ainsi que l'a très-bien fait ressortir O. Miiller, les rapports antiques du culte de Cérès à Eleusis avec celui de la Déméter-Érinnys et Loiisia de l'Arcadie, et de tous deux avec le culte de Poseidon- Hippios, époux de la déesse dans ce pays et, à Eleusis, honoré sous le nom de Père. De ce dieu et à'Jlopé, fille de Hippothoos, lui-même fils de Cercyon , était né Hippothoon, le héros éponyme de la tribu Hippothoontide, de laquelle dépendait Eleusis''. Par là aussi se révèle l'origine avant tout pélasgique de ces cultes et de leurs légendes.

' Pausan., II, 14, 1.

2 Pausan., VIII, i5, r.

3 Pausan., I, 14, 2, coll. Clem. Alex, Protrept., p. 17 Polter.

* Pausan., VIII, 5, 3, coll. Hellanic. et al. ap. Harpocral. v. 'AXôttyî.

De même que â^Eumolpe descendaient les Eumolpides, revêtus héréditairement, au moins dans les temps historiques, de la plus haute fonction sacerdotale des Éleusinies, celle de Hiérophante, de même la seconde place, celle de Dàdouque, dès l'époque de la guerre médique, était dévolue à la famille de Callias et d'Hipponicus, qui prétendait descendre de Triptolème, mais qui, d'un autre côté, devait se rattacher à la grande confrérie des Céryces, ainsi qu'on l'a vu plus haut , puisque celle-ci donnait à la fois le Dadouque et le Hiérocéryx^ qui remplissait le troisième emploi des mystères '. Plus tard, la famille des Lycomides, à laquelle appartenaient les descendants de Thémistocle , hérita des fonctions de Dadouque, et les garda jusqu'aux derniers temps du paganisme '. Une quatrième fonction sacerdotale était celle de XÉpibomius, sur laquelle on sait peu de chose ^.

Quant aux prêtresses de Déméter, dont les premières, comme nous l'avons vu, furent les filles de Céléus, citées dans l'hymne à Cérès à côté de leur père, d'Eumolpe, de Triptolème , on sait que , par la suite , le ministère de grande prêtresse des mystères fut confié à la famille des Phillides, que cette grande prêtresse assistait le hiérophante et qu'elle portait elle-même le titre de Hiérophantis^. Une hiérophantide spéciale de « la jeune déesse, ^> probablement de Cora, est mentionnée aussi dans une inscription % et bien d'autres prê-

Cercyon flotte entre l'Arcadie et l'Attique , et résiste encore à Thésée , même après le traité d'Érechthée et d'Eumolpe , tandis que Hippothoon, sou petit-fils, annonce la pacification complète des tribus et des cultes.

' Xenoph. Hellenic, "VI, 3, 6; Andocid. de Myst., § 127; Aristid., Eleusin., p. 41 7 sq. Dindorf. Cf. O. Mûller, Eleusin.^ p. 276 et surtout n. 4.

2 Bœckh, Corp. Inscript, gr., n^ 385. Il n'est pas exact de dire, ainsi que l'a dit M. Preller {Dem. u. Perseph., S. 63), que les Lycomides aient occupé la place des Céryces, comme ils occupèrent celle des Dadouques.

3 Cf. Corp. Inscript, gr., n° 71, et notre note 18, ci-après.

* Photius, Suid., Etym. M. v. ^iXXeTôai; Phot., v. 'lepoçàvTiSeç; Corp. Inscript, gr., n» 432.

'" Corp. Inscript, gr., n° 435. Cf. O. Mûller, Eleus., p. 276, 277

tresses figuraient à divers titres dans les cérémonies du culte d'Eleusis.

On trouvera de plus amples détails sur tout ce sujet, et sur les familles sacerdotales de l'Attique en général, tant dans l'excellente et déjà ancienne dissertation d'O. Miiller, Minervœ PoUadis Sacra et Mdes, etc., Gottingae, i820,in-4'', que dans les mémoires plus récents de Bossler, de Gentibus etfamiliis Atticœ sacerdotalibus, Darmstadt, i833, et Meier, de Gentilitate Attica, p. /|i sqq., sans parler des recherches de Miiller et de M. Preller sur les Éleusinies, que nous avons plus d'une fois citées dans le cours de cette note. ( J. D. G.)

Note i6. Du symbole de F abeille et de ses sens divers. (Sect. I, chap. I, p. 676-700.)

L'importance de l'abeille, sa signification religieuse, le rôle qu'elle jouait dans les mystères, ont fourni à notre illustre auteur l'occasion d'une foule de rapprochements curieux, neufs, élevés. Toutefois, bien qu'il faille rendre hommage, ici comme ailleurs , à l'ardent désir de M. Creuzer de tout approfondir, bien qu'on ne cesse pas de s'étonner de cette érudition aussi ingénieuse qu'elle est inépuisable, trop souvent on cherche sur quels fondements réels et solides peut reposer toute cette symbolique un peu fantastique au premier abord. M. Preller, auquel on doit de si excellentes recherches sur le culte et les mystères de Cércs et de Proserpine, n'a point parlé de l'abeille. Critique circonspect, il a craint de s'appuyer sur de fausses ou vaines conjectures. Il est facile, en effet, d'emprunter des témoignages à toutes les époques et de rapprocher toutes les religions ; il est beaucoup plus difficile qu'on ne le croit de ne point se laisser égarer par des assimilations hypothétiques ou arbitraires.

C'est, à certains égards, l'impression que nous a laissée la lecture d'une monographie de l'abeille citée avec les plus grands éloges par M. Creuzer, dans la 3*^ édition de la Symbo-

lique, et que, par cela seul, il était de notre devoir d'analyser. M. Wolfgang Menzel, auteur de ce travail {Mythologischc Forschungen und Sammlimgen, I, S. 192, 1842), est un homme instruit et ingénieux, mais dépourvu de critique et dont l'horizon mythologique n'a pas de bornes.

Son point de départ est singulièrement élevé. L'abeille représente l'action puissante, mais cachée, de la génération ou du principe générateur. L'abeille est le symbole des mystères.

Nous dirons immédiatement pourquoi l'abeille est le symbole des mystères. C'est que, selon M. Menzel, la composition du miel produite par l'action combinée de la nature végétale et animale, est elle-même un grand mystère ! Que cette idée ait eu cours dans l'antiquité, les traditions géographiques et mystiques sont là pour en déposer. Ainsi la Samothrace, l'île par excellence des mystères, se nomma d'abord Mélité o\xV\\e de l'Abeille (Strabon, X, 3) , et Mélité fut aussi le nom d'une prêtresse de Cérès qui périt pour n'avoir pas voulu révéler aux autres femmes le secret des mystères ( Servius ad Mneid. r/r^.I, p. 434).

L'abeille représente, avons-nous dit, le principe de la génération. Ici M. Menzel établit une distinction entre le principe féminin et le principe masculin. Il suppose que l'abeille représente le principe féminin , parce qu'elle est en relation avec Diane, relation attestée, selon lui, par les nombreuses médailles de la ville d'Éphèse. Or, M. Menzel s'empresse d'ajouter que Diane, qui prenait le nom de Mélissa, lorsqu'elle présidait aux accouchements (Porphyr. de Antro Nymph.) ^ n'est autre que Cérès mère, qui se confond elle-même avec la grande déesse de la nature. M. Menzel voit un autre indice de cette relation de l'abeille avec les déesses de la génération, dans cette coutume des Syracusaines , de fabriquer, durant les Thesmophories , des gâteaux de miel et de sésame , représentant les parties sexuelles de la femme. On le voit, M. Menzel ne se pique pas de scepticisme.

Ce savant se montre tout aussi rigoureux dans sa démonstration des rapports de l'abeille avec le principe masculin. Il

oite la construction du temple de Delphes par les abeilles. Il rappelle qu'Aristée, l'homme aux abeilles, était fils d'Apollon, c'est-à-dire du grand principe mâle de la génération.

Le taureau est un symbole du soleil. De là résulte, selon M. Menzel, le rapprochement de l'abeille et du taureau. Notre ingénieux mais aventureux auteur signale Tidentité du nom latin de l'abeille JpiSy avec celui du taureau sacré de l'Egypte. Nous ne savons trop si les égyptologues confirmeront ce rapprochement. M. Menzel cite ensuite les beaux vers de Virgile et d'Ovide sur Aristée. Ce fils d'Apollon, après avoir vu périr ses abeilles de faim et de soif, sacrifie , par le conseil de Protée, un taureau et une vache, laisse leurs cadavres se décomposer, et voit sortir un magnifique essaim de ces hideux débris. Ceci rappelle à M. Menzel les mystères de Mithra ou de la mort du taureau, dans lesquels on pratiquait certaines purifications avec de l'eau et du miel.

N'oublions point de dire que M. Menzel voit dans la vache un symbole du principe féminin , c'est-à-dire de la mère du monde et de Cérès. Les abeilles qui s'échappent du cadavre de la vache ne sont autres que les Melissœ ou prêtresses de Cérès.

Revenons maintenant aux symboles du principe mâle de la génération.

Le taureau n'est pas le seul symbole de la génération ; le lion l'est également. Aussi voit-on sur les monuments, — - M. Menzel ne nous dit pas lesquels, — l'abeille en rapport avec le lion. — Ce lion, c'est le lion mithriaque, lequel ramène notre auteur aux souvenirs de la Bible et au lion tué par Samson, lion merveilleux, car son cadavre se transforme en une ruche dans laquelle le héros juif trouve des abeilles et du miel.

Du lion de Samson, M. Menzel passe à l'âge d'or, ce paradis terrestre de la mythologie. Dans cette période fortunée, une liqueur délicieuse, dont le miel ne peut donner qu'une faible idée, découlait de l'écorce des arbres. L'humanité, dans ces jours de paix et d'innocence, offrait l'image d'une vaste ruche, m. 74

I l46 NOTES

De là cette croyance si répandue, chez les anciens, que les abeilles, dans les premiers âges du monde, furent les nourrices des jeunes divinités. Elles nourrirent Jupiter dans l'antre de Crète, pendant que les Curetés frappaient sur leurs boucliers d'airain. — Aussi est-ce au bruit de l'airain que les abeilles se laissent encore conduire. Elles nourrirent Dionysus; Macris, la fille d'Aristée {voj. Nonnus) frottait de miel les lèvres enfantines du dieu de la végétation, du dieu qui a le lion pour attribut; car Bacchus, dieu du soleil, est aussi le dieu de la génération.

Nourrices des jeunes divinités, les abeilles furent aussi, dès l'origine, les nourrices des âmes. Elles présidaient à la résurrection de la partie intellectuelle de notre être, comrtie l'indique le mythe des abeilles naissant des flancs du taureau égorgé. Cette idée reparaît dans le culte de Mithra ou du taureau immolé par ce dieu; et d'ailleurs, puisque l'abeille rappelait l'âge d'or, n'était-il pas naturel qu'elle rappelât aussi cet autre âge d'or qui attend l'homme au delà des bornes de la vie? Les anciens se figuraient que les âmes s'envolaient, guidées parles abeilles, vers les îles Fortunées, où elles se nourrissaient de miel en compagnie des dieux. De là vint cette antique coutume d'offrir de la cire et du miel en l'honneur des morts.

M. Menzel prétend que le miel purifie tout, les impuretés morales comme les impuretés physiques; qu'il préserve de la corruption, et que l'âme, qui s'échappe du corps après la purification parle miel, a pris, s'il est permis de le dire, ses passeports pour l'immortalité.

L'application de ces idées se manifeste dans la tradition poétique : le Glaucus de Crète tombe dans un vase de miel, meurt et renaît à la vie. Elle se manifeste également dans le culte des dieux : on sait que les libations offertes à Pluton étaient faites avec du miel; on sait aussi que les prétresses de Proserpine se nommaient Melissœ, comme celles de Diane, et que, si les dernières aidaient à naître, les premières aidaient à mourir.

DU LIVRE HUITIÈME. l i dj

Le lecteur ne sera point étonné quand nous lui dirons que M. Menzel revendique pour l'Inde les origines de la symbolique de l'abeille. Selon lui, l'abeille bleue de Vichnou, générateur et conservateur, serait mère de toutes les autres abeilles symboliques. On ne s'étonnera pas non plus d'apprendre que les mêmes motifs qui poussaient les Syracusaines à faire des gâteaux bien propres à effrayer la chasteté, commandaient aux Indiens de frotter de miel les parties génitales des fiancées. Nous avons déjà caractérisé ces assimilations plus hardies qu'ingénieuses, et ces jeux d'une érudition plus hasardée que profonde j ^aussi nous dispenserons-nous d'en multiplier les exemples.

Hâtons-nous de dire que M. Stieglitz (Jrchœolog, Unterhaltung., II, S. iqS), qui a cherché à expliquer le type de l'abeille sur les médailles, est resté bien loin de M. Menzel. M. Stieglitz s'en tient à M. Creuzcr, qui, après tout, est un guide beaucoup plus sûr. Ainsi il déclare résolument que le type de l'abeille, sur les monnaies d'Athènes, est un emprunt fait aux mystères d'Eleusis. On sait qu'Eckhel y voyait tout bonnement une allusion au miel de l'Hymette. — Et pourquoi, en effet, un emprunt aux mystères d'Eleusis? quel est le texte qui autorise celte supposition? M. Stieglitz assure qu'une sorte d'esprit divin animait l'abeille, que le miel était l'aliment primitif de l'humanité , etc. C'est ce qu'on lit, il est vrai, dans M. Creuzer; mais ceci ne prouve nullement que l'abeille, sur les drachmes ou les tétradrachmes d'Athènes, ait quelque rapport aux mystères d'Eleusis. Nous ne voyons pas non plus pourquoi le nom de roi des abeilles, donné aux prêtres d'Arlémis, justifierait le choix de l'abeille comme type des monnaies d'Éphèse. La tradition , bien plus héroïque que hiératique, d'après laquelle les Ioniens vinrent, guidés par les abeilles, s'établir dans l'Asie Mineure, expliquerait assurément beaucoup mieux la présence de ce symbole; mais M. Stieglitz n'est pas beaucoup plus sévère que M. Menzel dans le choix de ses preuves. De ce qu'on remarque un bouc et une abeille sur les monnaies d'Aradus, il conclut en faveur

Il48 :VOTES

de l'identité de Diane et de Cérès. C'est ce que j'appellerai enter une conjecture sur une conjecture, et rien de plus.

Nous nous sommes réservé de présenter en dernier lieu l'opinion de Bottiger, parce qu'elle est le contrepied de celle de M. Crenzer et de tout ce que nous venons de dire.

Ce savant, qui pèche par l'excès contraire, a eu soin d'écarter du symbole de l'abeille toute espèce de spiritualisme. Ce que l'antiquité entière redisait sur cet insecte prenait sa source, selon lui, dans la tradition Cretoise relative au Jupiter hellénique placé, comme le veut M. Creuzer, sur les limites de l'âge d'or et de l'âge d'airain.

Les abeilles fermant la bouche du petit Jupiter avec du miel, pendant que les Curetés font résonner l'airain de leurs boucliers pour qu'on n'entende point ses vagissements, représentent, aux yeux de Bottiger, une scène de famille. Cela lui rappelle les nourrices allemandes donnant du sucre à leurs nourrissons i)Our les empêcher de crier. On mesure toute la distance de cette belle idée à celle de M. Creuzer, qui envisage les abeilles comme le prototype de la discipline religieuse des Curetés; car M. Creuzer n'est pas éloigné de retrouver en eux un ordre religieux et militaire, et des espèces de templiers !

Des Curetés, Bottiger passe à la sagesse politique des abeilles. Cette sagesse est un don de Jupiter. Les prudentes abeilles guidaient les races voyageuses des premiers âges, comme certains génies dans les fables du moderne Orient. Lorsqu'un essaim d'abeilles s'arrêtait près d'un enfant, cet enfant devenait un grand homme. Des abeilles présagèrent les hautes destinées de, Pindare et de Platon, lorsqu'ils étaient encore dans la première enfance.

Bottiger remet en question un point qui paraissait résolu. Il veut faire disparaître des monuments de la glyptique le Jupiter Apomyios [voy. pi. des Reli§. LXIX, n^ a66). On sait que le Jupiter Chasse-Mouche a été adopté par les érudits sur la foi de Winckelmann, et que ce grand antiquaire croyait pouvoir le reconnaître sur une pâte antique de la collection de

DU LIVRK HUITIÈME. ^^49

Stosch, OÙ l'on voit une tête d'homme placée au milieu thi corps d'un insecte dont les ailes forment une sorte de barbe à ce masque viril. Deux habiles archéologues, avec Winckelmann, ont vu ici Jupiter Apomyios ; mais ils ont, plus hardis que M. Creuzer [Relig., t. II, p, 20), rattaché cette image au prototype un peu éloigné du Belzebub des Philistins, reproduit, disent-ils, chez les Latins, sous le nom de Stercutius (Lenormant et de Witte, Nouvelle galerie mythologique^ p. 60).

Bôttiger, qui est loin de songer au Belzebub des Philistins, reconnaît ici simplement un Jupiter aux abeilles, MeXic-aatoç. Matériellement il a raison. Du premier coup d'œil, on s'aperçoit que cet insecte n'est point une mouche, mais une abeille. M. Tolken, qui nous paraît avoir de bons yeux, est de cet avis ( Catalogue des pierres gravées du Musée de Berlin ^ 8^ classe, n" 35 1 ). Que deviennent alors les Jupiter Mouche ou Chassemouche, Apomyios, Stercutius , et leur prototype philistin? Reste à savoir si l'on est mieux fondé, avec Bôttiger, à retrouver dans ce masque humain qu'investit une abeille le jeune Jupiter et ses nourrices? Il est permis d'en douter.

Quelques lignes de M. Guigniaut (p. 687, n. 1 de ce tome) peuvent faire pressentir les opinions de M. Lobeck sur l'abeille symbolique et tout ce qui s'y rattache. Grand helléniste, M. Lobeck est scrupuleux en fait d'acceptions. Selon lui, le nom de Mélisses, donné aux prétresses de Cérès ou de Proserpine, impliquerait une tout autre idée que celle de miel et d'abeille, parce qu'il se tire du verbe ^tki(S(SM ou {/.sdicrcroj , adoucir^ apaiser. L,es Mélisses seraient donc celles qui apaisent, qui adoucissent la colère des dieux. Assurément on ne peut trouver rien de mieux pour désigner ces femmes placées entre l'homme et la divinité. M. Lobeck entend d'une tout autre manière que M. Creuzer le surnom de Melitodes donné à Proserpine. Cette épithète , douce comme miel, appliquée à la reine des enfers, lui paraît simplement un euphémisme. La sombre Hécate prenait le surnom de MeiXivoy) , ce//e qui est adoucie ; les Furies s'appelaient yXo^stai, celles qui sont douces; on donnait à tous les dieux propices l'épithète de (AeiXi/toi.

II Do NOTES

Ces observations surtout philologiques seront peut-être considérées comme assez secondaires ; mais elles n'en ont pas de moins graves conséquences pour les brillantes hypothèses auxquelles l'abeille a donné lieu, conséquences sur lesquelles il est inutile d'insister plus longtemps ici. (E. V.)

Note i']. Sur les Thesmophories , principalement celles de l'Attique ; sur leur histoire, la période de leur célébration, leurs rites, leurs rapports avec les Éleusinies , leur caractère propre, et leur sens plus ou moins général, (Sect. II, cbap. II, pag. 714-751.)

Les questions qui concernent les Thesmophories , ébauchées de main de maître par Saumaise, après lui plutôt embrouillées qu'éclaircies par la plupart de ceux qui s'en sont occupés, depuis Sainte-Croix et Du Theil jusqu'à Wellauer, Fritzsche et même M. Gerhard {Prodromos, p. 5o sqq., 75 sqq.), ont été reprises en sous-œuvre par M. Preller, d'abord dans un excellent article de la Zeitschrift fur die Alterthumswisseri' schaft de Darmstadt, i835, n° 98, puis dans sa monographie sur Deméter et Perséphoné^ chap. m, p. 335-365, et résolues avec autant de savoir que de talent. Nous ne ferons guère ici que donner les résultats généraux de ses recherches, accompagnés de quelques observations qui nous sont propres, sur les points que nous avons déjà signalés dans les notes au bas du texte de ce livre et de ce tome; et nous renverrons, pour le détail et pour les preuves, réunies et citées in extenso avec beaucoup de soin , au Lehrbuch der Gottesdienstlichen Alterthûmer der Griechen, de K. F. Hermann, Heidelberg, 18^6, p. 288, 291 sqq.

Les Thesmophories ou les fêtes de Cérès Thesmophore^ c'està-dire apportant les lois, étaient célébrées de toute antiquité et dans presque toute la Grèce, par les femmes des Pélasges, appelées en cette occurrence Thesmophoriazouscs, comme le sont les Athéniennes dans la comédie d'Aristophane qui porte et' nom. Nul doute, en effet, que ces fêtes ne fussent propres,

dans l'origine, à la plus ancienne population du pays, à celle qui, la première, y établit l'agriculture, et avec elle les institutions civiles qui en dérivent, institutions rapportées par ce motif à Déméter Thesmophoros. Les Danaïdes , qu'Hérodote , par suite du système qu'il avait adopté , fait venir d'Egypte , et qui, selon lui, auraient communiqué les Thesmophories de Déméter, laquelle serait Isis, aux femmes des Pélasges, ne sont autres, au fond, ou que ces femmes elles-mêmes des. Pélasges-Danaëns de l'Argolide, ou que les prétresses mythiques de la déesse, pélasgique dans tous les cas, et non pas égyptienne \ Au reste, cette origine des Thesmophories rattachées au nom de Danaiis, leur généralité dans le Péloponnèse avant la conquête dorienne, et leur caractère même qui les fait contemporaines des premiers établissements fondés sur la base de l'agriculture, semblent impliquer leur priorité relativement aux Éleusinies. A la différence de celles-ci, qui furent une institution locale d'Eleusis, propagée de là sur plusieurs points de la Grèce et de ses colonies , dans les temps historiques, les Thesmophories paraissent avoir existé, dès les premiers temps, partout oii se fixèrent les peuplades pélasgiques, où elles défrichèrent le sol , et où elles introduisirent, avec le culte de Déméter, les bienfaits de la vie et de la société civiles. Aussi les rencontre-t-on fort anciennement dans les contrées les plus diverses, les plus éloignées, sans qu'il soit possible de découvrir leur lien commun. On les trouve en Phocide et en Locride;^n Béotie, depuis les Cadméens et les Géphyréens, certainement Pélasges; en Crète, d'où elles vinrent à Paros et à Thasos; à Mégare, à qui les devait vraisemblablement la Sicile, où elles furent très-répandues. Même dans le Péloponnèse, et après la venue des Doriens, elles subsistèrent non-seulement en Arcadie, avec les Pélasges, notamment à Phénéos, où elles étaient plus anciennes que les Eleusinies*, mais à Pellène , sur la frontière de l'Achaïe et

' Heiod., II, 171 ; el notre note i>e, § 1, dans les Édaiicisscnienis sui |( livre V, secl. I, pag. 1043 sqq. du t. IL 2 Pausan., VIII, îS, 4.

de l'Argolide, et jusque sur le territoire d'Argos, où la Déméter Mysia paraît avoir été une Cérès Thesmophore *. M. Prel- 1er conjecture que ce furent principalement les Ioniens, chassés successivement de l'Argolide et de l'Achaïe, qui apportèrent les Thesmophories en Attique et dans toutes les contrées où ils se dispersèrent. De Trézène, où elles étaient fort anciennes "" , elles purent venir de très-bonne heure dans l'Attique, et elles prirent terre, selon toute apparence, à Halimus, situé sur la côte près de Phalère. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, de même qu'Eleusis eut les Éleusinies avant Athènes, de même les Thesmophories paraissent avoir été d'abord célébrées à Halimus, qui en demeura, sinon le centre, comme Eleusis des Éleusinies, au moins le point de départ, et, pour îiinsi dire, la première station.

En effet, si, dans la grande solennité athénienne de Cérès- Thesmophore, les matrones d'Athènes se rendaient avant tout en procession à Halimus , pour y célébrer les orgies de la déesse, ces Alimontia mysteria^ connus seulement de nom par la mention d'Arnobe, d'après Clément d'Alexandrie, et qui étaient encore à l'état de problème pour M. Lobeck ^ , mais dont les scolies sur Aristophane, du manuscrit de Ravenne 4, sont venues nous révéler le lien avec la suite de la fête à Athènes même , c'est , selon toute vraisemblance, en commémoration de son origine. Les mystères de Halimus devinrent une partie des Thesmophories athéniennes, dont ils avaient été le principe, et dont ils restèrent, comme nous venons de le dire , le point de départ. Nous savons aujourd'hui avec une égale certitude que les Thesmophories de l'Attique avaient

' Pausan., VII, 27, 3, coll. Il, 18, 3, et 35, 3.

* Pausan., II, 32, 7.

■* Cf. Lobeck, Aglaophamus, p. 983.

4 Publiées d'abord par Bekker, puis, beaucoup plus exaclemenl , par (). Dindorf , et reproduites avec uu grand soin , et avec un choix d'annotations de M. Dùbner, dans le précieux recueil des Scholia grœca in Arisioplianem, ({ui fait partie de la Collection des auteurs grecs, de MM. Firmin nidot, Paris, iS/,-?..

lieu après l'équinoxe d'automne, au mois Pyanépsion, époque des semailles, et qu'elles duraient cinq jours en totalité, depuis le 9 jusqu'au i3 de ce mois inclusivement. D'après les précieuses scolies de Ravenne, d'accord au fond avec le passage d'Hésychius et les deux passages de Photius cités dans notre texte, d'accord encore avec Alciphron, et qui expliquent le vers 80, si énigmatique au premier abord, de la pièce d'Aristophane, ainsi que le vers 834, les Dxiivia étaient le premier jour de toute la fête, tombant au 9 Pyanépsion, jour où les femmes d'Athènes, formant une procession moqueuse ainsi nommée, se rendaient à Halimus, à trente-cinq stades de la ville, où se trouvait, non loin du promontoire Colias, un temple de Déméter et de sa fille Perséphoné '. Là se célébraient pendant la nuit, le 10 suivant, les mystères ou les Thesmophories de Halimus, comme elles sont appelées. Ces deux jours, ou même le second seul, formaient, à vrai dire, la première partie et comme le prélude obligé de la fête, comptée alors pour quatre jours et partant du 10, ainsi qu'on le voit par le vers 80 d'Aristophane : 'Ettei xpiT?) Wi 0£(7{xocûopuov, ri (ji,£(7Y), en parlant de l'avant-dernier jour et du 12 Pyanépsion. Mais on y voit aussi, par le troisième jour compté du 10, qui est en même temps celui du milieu, que les trois jours postérieurs au 10 faisaient une période à part dans la période totale ou de cinq ou de quatre jours, et que c'étaient là proprement les Thesmophories d'Athènes, comprenant trois jours ainsi que celles d'Abdère et d'autres lieux, et distinguées, en conséquence, des Thesmophories de Halimus. Le 11, en effet, les femmes revenaient de ce lieu à Athènes pour y cé-

' Pausan., I, 3i, i, coll. Hesych., v. KwXià;; et, pour la distance et la position relative, soit de Halimus, soit du Colias, question de topographie controversée, Demosth. contr. Euhuiid., § 20, coll. Aristoph. Av., v. 498 ; Strab. rx, p. SgS, qui confond, l'un avec l'autre, le Colias et le Zoster; Pausan., I, i, 4; Sieph. Byz. et Harpocrat., v. KtoXiàç. D'après Ulrichs (01 Xifxeveç x.t.X., Athen., 1843, p. 27), le Colias doit être placé à "Ayio; Ko(7(xâç, plus au S. E. qu'on ne le met d'ordinaire (à Tpsïc Tiupyoi), et par conséquent rapproché de Halimus.

lébrer pendant les nuits suivantes, jusqu'au i3, la partie la plus solennelle de toute la fête, soit dans le Thesmophorion de la colline du Pnyx, soit dans celui du Pirée. Ce jour se nommait àvoSoç, le retour ou bien la montée^ àvàêaai; (xaOoSoç, par un point de vue différent, chez Photius, qui, au contraire, appelle àvoooçle voyage à Halimus'). Le jour suivant ou le 12, NrjaTeia, était, comme le dit ce mot, le jour d'un jeûne observé rigoureusement, et, comme s'exprime Aristophane, confirmé par Diphile ^, \e Jour du milieu^ entre l'avoûoç, tombant le 11, premier jour de la fête d'Athènes, et le i3, ou le dernier, qui portait le nom de KaXXiyeveta. Plutarcfue, par une erreur manifeste qui lui appartient j)lutôt qu'à ses copistes^, fixe au 16 la Nriaxeia, ce qui a donné lieu, entre autres méprises, au faux système de Wellauer. Une autre erreur non moins grave, provenant du scoliaste de Théocrite, solidement réfuté par M. Preller, d'après celui d'Aristophane, a fait croire, à tous ceux qui se sont occupés des Thesmophories jusqu'à ces derniers temps, que la célébration de cette fête, aussi bien que celle des Éleusinies, se partageait entre Eleusis et Athènes, et que la procession des Sr/^via avait pour but Eleusis. Il n'en est rien : les Thesmophories de l'Attique se partageaient réellement, comme nous l'avons vu , entre Halimus et Athènes S

' Les scolies de Ravenne fournissent encore ici la vraie solution de la difficulté, et lèvent la contradiction apparente que nous avons posée dans le texte. Elles s'expriment ainsi sur le vers 585 : àva.'izz[L^(xi xviptto;* ôiô xat àvoôoç^Tj TrpwTï] XsyeTat, Tcap' evioiç xat xàOoSoç, ôtà Trjv Oéaiv twv 0eo-[JLo<popt(ov (Fritzsche conjecture roû 0e<7[xoçopiou, ce qui n'est nullement nécessaire). Et, d'une autre main : èizeX xat âvoSov ttqv elç tô ©eo-jxo- «poptov dçiliv ëXe^ov èm \j'\irik(ù yàp xétTai to Ôeo-fxoçopiov. — 'Avoôoç et xàOoSoç se prêtent également à la signification de retour; mais, d'ordinaire, avoSoç s'applique au départ d'une procession , xàOoSoç à sa rentrée, comme encore euàvoSoç, et comme xaray^yia opposé à àvaytoyia. Tout dépend du point de vue.

2 Ap. Atheu., VII, p. 307 F.

' Vil. Demosth., cap. 3o. Cf. Dindorf, dans les annulai, sur les Scolies d'Aristophane, éd. Didot, p. 5o8.

4 Si Justin, II, 8, et JEneas ïaclic, cup. 4, semblent venir à l'appui

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et, quoiqu'elles eussent bien des points communs avec les Éleusinies, quoiqu'elles célébrassent la même divinité, qu'elles se rattachassent à la même légende, à la venue de Cérès dans le pays, après le rapt de Proserpine, elles envisageaient cette divinité et cette légende sous un point de vue différent; elles avaient leur caractère propre, leurs cérémonies et leur sens à part.

Le trait extérieur le plus frappant des Thesmophories, et ce qui les distingue tout d'abord des Éleusinies^ ainsi que le premier l'a remarqué Saumaise <, c'est qu'elles étaient célébrées exclusivement par les femmes, et par les temmes mariées, en Attique et ailleurs. Déméter elle-même y était considérée surtout comme femme et comme mère, comme présidant au mariage, à la génération, à la production réglée et légitime des enfants, assimilée à celle des fruits delà terre. Si elles avaient le même fondement naturel que les Éleusinies, c'est-à-dire les semailles, elles les consacraient et les symbolisaient en un tout autre sens, en un sens moins élevé, moins général, ainsi que nous l'avons fait voir ailleurs^, mais plus positif et plus pratique, quoique sous une forme également mystique et dans un esprit non moins religieux. Tandis que les Éleusinies figuraient les vicissitudes de la semence du blé sous l'image de l'enlèvement de Proserpine, de la recherche de Cérès et du retour de sa fille , vicissitudes auxquelles étaient mystérieusement liées les destinées de l'âme humaine, les Thesmophories, s'occupant moins de la fille et plutôt de la mère, à en juger parleurs rites caractéristiques, célébraient la déesse de la terre féconde dans les ardeurs mêmes et dans les résultats de sa fécondité, concevant d'abord, puis enfan-

du scoliaste de Théocrite (Idyll. IV, 25), Hérodote (VIII, 96), Plutarque, Vit, Solon., cap. 8, et Polyen, I, 20, font justice de ce détour douné à la vérité historique ; car les Thesmophories célébrées au Colias ne peuvent être que celles de Halimus.

* Pliniai). Exercitat., p. 762 , et, depuis, Bôttiger, qui a justement insisté sur cette distinction, trop souvent méconnue , dans ses Ic/een zm-^ KunstmythoL, II, p. 264 sq.

^ VJi. la note 11 de ces Éclaircissem., p. mo sqq. ci-dessus.

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tant, et devenant la mère de la belle progéniture, qu'il faille appliquer le nom de Calligénie à Cérès elle-même ou bien à Proserpine '. Les Thesmophories avaient donc leurs mystères, leurs purifications préparatoires, leurs épreuves, leurs représentations mimiques, aussi bien que les Éleusinies, mais renfermés dans ce cercle d'idées ou de sentiments, tendant à ce but principal de la génération des enfants, ordonnée et réglée à l'exemple de la nature et sous son inspiration *. C'étaient véritablement les mystères des femmes, qui leur étaient spécialement réservés, à Athènes et ailleurs, comme ceux de la Bonne Déesse l'étaient, à Rome, aux matrones romaines, et d'où les hommes étaient également exclus sous les peines les plus sévères.

Les Thesmophories du Colias , mentionnées quelquefois , nous l'avons déjà remarqué, sont les mêmes que celles de Halimus, bourg situé près de ce cap. Le Colias était célèbre par le culte d'Aphrodite, qui y avait son temple^, comme les deux déesses avaient le leur à Halimus. Les deux cultes, ana-

' Le scoliaste d'Aristophane (v. 299) en fait un 6ai[xwv itepi ttqv AT)|jLr)Tpav, une déesse subordonnée, dans la bouche de laquelle le poëte même aurait mis le prologue des secondes Thesmophoriazouses. Fritzsche, pour ce motif, dans la dissertation jointe à son édition (p. 583), la rapproche de la lambé des Éleusinies. Mais le plus sûr est encore d'y voir une personnification de l'idée essentielle de Cérès Thesmophore, et au fond une épithète, soit de la déesse, soit de sa fdle, et plus probablement delà première. C'est d'elle que le dernier jour de la fête prenait son nom de xà xaXXiyeveta, et il en était la plus haute expression, faisant succéder aux austérités du jour précédent , mais toujours dans l'intérieur du temple et entre les femmes, les sacrifices, les festins, les danses et les jeux, tels que le xvta[jLÔç ou l'ôxXaajJLa et le XaXxi^ixov St(jûY{Ji.a , dont il est parlé dans notre texte.

^ "Apoupa ôriXeTa, TiaiSwv Yv/]arîwv apoTOç, et autres métaphores analogues, non moins caractéristiques, qui ont été rassemblées avec un soin nouveau par M. Preller, Dem. u. Perseph., p. 354 sq., et n. 61. Cf. O. Jahn, dans le Rômisches Muséum de Ritschl, p. 480.

^ y. les lexiques, au motKtoXiàç; Pausan., 1 , 3i, i ; Eustalh. ad Dionys. Perieget,, p. 219, 30-220, 10, Rpruhardy.

DU LIVRE HUITIEME. llOy

loguesen eux-mêmes, s'unirent étroitement par le voisinage, ainsi qu'il arriva près d'Hermioné, au promontoire de Pron, et à Patres, où Déméter et Aphrodite s'associèrent l'une à l'autre ^ Génétyllis, rapprochée de l'Aphrodite Coliade, rentre dans le même ordre d'idées, comme présidant, aussi bien qu'elle et Déméter-Thesmophore, au mariage et à la génération des enfants*.

Les 0£(7[xoi, les lois^ les statuts^ qu'avaient apportés les déesses Thesmophores, Déméter et Cora, auxquelles sont associées, dans la prière des Thesmophoriazouses, chez Aristophane , Plutus , Calligénie , la Terre , nourrice des enfants , Hermès et les Charités ou Grâces, ne semblent donc être que les prescriptions sacrées, et supposées divines, concernant l'agriculture et le mariage, institutions connexes, liées entre elles par les noms comme par les rites, et justement considérées comme la double base de la société, comme la double source de toutes les bénédictions de la famille, de tous les charmes de la vie. Tel dut être le sens primitif des Thesmophories, dont le but évident fut de donner force à ces prescriptions, à ces institutions fondamentales, en les plaçant sous l'autorité et, en quelque sorte, sous la garantie des pouvoirs révérés qui fécondaient à la fois la terre et la femme, qui veillaient avec sollicitude sur les productions de Tune et sur la progéniture de l'autre , qui transfiguraient en euxmêmes et dans leur propre histoire, pour les mieux consacrer, les causes et les effets des mystérieuses opérations de la nature. Cette signiricatiou primordiale put s'étendre phis tard et se généraliser, tant par le progrès des choses et des idées que par les rapports qui s'établirent, avec le temps, entre les différentes fêtes de Cérès, particulièrement entre les Thesmophories et les Éleusinies, plus compréhensives à tous égards et d'un sens supérieur. En Attique, toutefois, les Thesmophories demeurèrent essentiellement un mystère des femmes.

' Pausan., II, 34, ii, el YII, ar, 4. ^ Cf. Loheck, Àglaoph.^ p. 63o sq.

sans relation déterminée aux bienfaits généraux de l'agriculture, au développement des institutions sociales et de la civilisation sur la terre, non plus qu'aux destinées de l'homme après cette vie. Aussi bien, ce que le scoliaste de Théocrite raconte des livres des lois, des livres sacrés, que les vierges et les femmes, au jour de la fête, auraient portés sur leurs têtes, dans une procession à Eleusis^ paraît-il à M. Preller inexact et invraisemblable de tout point. Nulle part ailleurs il n'est question d'une procession de ce genre; la représentation qu'on a voulu en voir sur une des métopes du Parthénon n'offre aucune certitude; et les lois de Cérès, qui ne durent point être écrites, et qu'on figura tardivement par des rouleaux, des volumes, quand il eût fallu tout au moins les représenter par des tables, étaient sans doute du genre de ce ôsaixoç que la prétresse de Déméter enjoignait aux nouveaux époux, renfermés dans la chambre conjugale ', appel vraisemblable à la pudeur et à la fidélité , comme gages d'une union féconde. Déméter, prototype de l'épouse et de la mère, promettait des enfants aussi beaux que Cora , sa fille, à qui observait ces lois saintes ; et l'initiation aux mystères de Cérès* Thesmophore était probablement censée garantir des accidents de la grossesse, des dangers de l'enfantement, comme les mystères de Cérès-Éleusine préservaient des terreurs de l'enfer, ceux des divinités de Samothrace des périls de la mer. Dans la suite, et pendant que, du sein de la légende et du culte d'Eleusis, et de l'idée même des divinités chthoniennes, sortaient peu à peu les grandes conceptions, les sublimes espérances que nous avons reconnues plus haut *, le mythe de Triptolème, devenu Bouzygès et le premier laboureur, en même temps que le favori de Cérès, s'étant associé, à Athènes, avec la notion fondamentale de la déesse Thesmophore, institutrice de l'agriculture et du mariage à la fois, il en résulta que le côté agraire, le Coté social et, pour ainsi dire, civilisa-

Plutarch. Conjugal, praecept., initio. Cf. Lobeck, Aglaoph., p. 65o. Dans la note ii, déjà indiquée, des Kclairrissenienfs snr ce livre.

teiir de cette religion prit un développement considérable \ C'est alors que les philosophes, les historiens, hîs rhéteurs s'en emparèrent à l'envi, après les tragiques, pour célébrer l'œuvre de culture et de civilisation générale propagée de l'Attique dans tout le monde grec et mêoie dans les pays barbares, sous les auspices de Déméter, par son héros de prédilection. Leurs descriptions, leurs théories, reflets plus ou moins systématiques, plus ou moins récents, des rites antiques, tels que ceux qui avaient lieu dans les Démétries de la Sicile, dans les jeux solennels d'Eleusis, dans certaines cérémonies du mariage, analogues aux nuptiœ farreatœ des Romains', glorifièrent toujours davantage le triomphe de la vie agricole et sédentaire sur la vie nomade et même sur l'état sauvage, supposé l'état primitif de l'humanité, qui en aurait été tirée par l'œuvre commune de Déméter et de Dionysos. De ces époques récentes datent aussi les peintures de vases, les bas-reliefs, d'autres ouvrages encore, d'un style raffiné et gracieux, où sont représentées les divinités du blé et du vin, et avec elles Triptolème, apportant aux hommes les grands bienfaits de l'agriculture et les lois saintes de la société qui en dérivent ^. C'est ce qu'un poëte latin a si bien exprimé, en

' Cf. Preller, Dem. u. Perseph., p. 290 sqq., 348 sqq. ; et O. Mûller, Eleitsinien, dans VAllgem. Encjclop. de Halle, p. agi sq. — M. Creuzer est revenu lui-même sur ce côté agraire, et en particulier sur Bouzygès, dans la dissertation latine de Hercule Buzyge , qui fait partie du tome VII des Annall deW Inst. archeoL, p. 100 sqq. Le nom de Bouzygès était donné, non-seulemeiU à Hercule, comme ayant dompté le taureau de la Crète, mais à Épiménide ; et il est une preuve des relations prolongées de celte île avec l'Attique, pour tout ce qui concerne l'agriculture, les lois et les cultes d'abord singulièrement rapprochés entre eux, soit d'Athéna, soit de Déméter.

^ Diodor. Sic, V, 4; Aristid. Eleusin., p. 417 Dindorf; et les parœmiograplies, Zenob., III, 98, Apostol., IX, 87, Plut. Prov. Alex., XVI.

3 Cf. les planches CXLÏX,.489, CV, 490, CXLIV, 547, CXLVII, 548, avec l'explication, p. 2o3 sq., 22 1 sq. de notre tome IV. — Les deux grandes déesses Thesmophores, dans leur auguste simplicité, se voient siula terre-

Il6o NOTES

ramenant toutefois à la source et à Cérès ïhesmophorc l'hommage de ces bienfaits :

El leges sanctas docuit, et cara jugavit Corpora connubii.s, et magnas condidit nrbes '.

Note i8. Observations complémentaires sur l'organisation des Éleusinies : nature de l'institution, ses rapports avec l'État^ fonctions et droits des prêtres, lois ou règlements des mystères, et conditions préalables imposées aux initiés ; leur costume ; prescriptions diverses qui les concernent. (Sect. II, chap. III, p. 753-765.)

Dans la note 11 ci-dessus, nous avons donné pour base à l'étude générale des Éleusinies, étude à refaire en grande partie, depuis Sainte-Croix et même M. Creuzer, le monument le plus ancien, le plus authentique et le plus riche qui en subsiste, l'hymne homérique à Cérès, si singulièrement négligé par M. Lobeck. Dans les notes i3, 14 et i5, nous avons repris en sous -œuvre la question des édifices sacrés destinés à la célébration de ces fêtes, et successivement celles de leur fondateur mythique, de leur origine historique, et des familles sacerdotales qui desservaient le culte d'Eleusis. Il s'agit maintenant d'examiner de plus près les Éleusinies dans leur organisation politique et religieuse, dans les autorités et les règles qui présidèrent à la célébration des mystères, depuis qu'ils se furent définitivement constitués. Ici comme plus d'une fois, dans les notes précédentes, pour compléter notre auteur, nous profiterons des recherches de M. Lobeck, tout en combattant ses opinions ; mais nous nous attacherons de préférence aux traces d'O. Mùller et de M. Preller, qui nous semblent beaucoup plus voisins de la vérité.

cuite que représente notre pi. CXLVII, 490. «, ayant entre elles un jeune enfant, qui peut être aussi bien Plulus que lacchus. ' Calvus ap. Servium ad Virgil. Gcorg., IV, 58,

Depuis le traité qui suivit la fameuse guerre d'Eleusis, et surtout depuis les temps de Thésée et des Ioniens, les Éleusinies devinrent en Attique une institution de l'État, administrée par les autorités politiques du pays. Les rois en eurent d'abord la haute surveillance, en vertu de leur droit héréditaire, d'où vient qu'à Éphèse, et sans doute aussi dans d'autres colonies de l'Asie Mineure, les Nélides et les Androclides, descendants des anciens rois d'Athènes, conservèrent, avec le titre de paaiTvsï;, comme nous l'avons vu plus haut % le privilège des sacrifices en l'honneur de Déméter Eleusinia. A Athènes, le pouvoir en quelque sorte spirituel de la royauté abolie politiquement ayant été transporté au deuxième archonte, avec le titre de roi (un rex sacrificuliis)^ ce fut lui qui eut désormais l'inspection des fêtes mystérieuses d'Eleusis. Quatre Epimélètes ^ ou Surveillants, l'assistaient, nommés aux voix par le peuple : deux parmi les membres des familles des Eumolpides et des Céryces ; les deux autres parmi tous les Athéniens sans distinction, afin de maintenir l'équilibre entre les droits du peuple et les prérogatives consacrées de ces anciennes races sacerdotales '. En outre, le grand conseil des Cinq Cents intervenait pour l'observation des règlements concernant les mystères ; d'après une loi de Solon , il se rassemblait tous les ans, au jour qui suivait la célébration de la fête, dans l'Éleusinium de la ville, pour entendre le rapport de l'archonte-roi et connaître des infractions qui pouvaient avoir été commises. C'est devant ce conseil , par exemple, que le dadoiique Callias, fils d'Hipponicus, accusa Andocide d'avoir, pendant la fête, déposé sur l'autel, dans l'Éleusinium, un rameau de suppliant , ce qui ^élait^ formellement défendu ^.

Les fonctions proprement dites du sacerdoce n'en demeu-

' Pag. II 39 ci-dessus.

2 Harpocrat., v. i'K\.\i.zkr\tr\ç, t. (x. ; Polhix, VIII, 9, 90; Hesych., -v, ^aatXeO;; Lysias c. Aiidoc, § 4.

^ Andocid. de Myster., §§ iio-i t(3.

rèrent pas moins confiées « des prêtres, choisis exclusivement, et pour leur vie entière , dans certaines familles que nous avons fait connaître ailleurs (note i5), en vertu de règles établies '. Nous avons déjà parlé , à cette occasion , du hiérophante, le premier de ces prêtres, auquel était associée une hiérophant'ide ^ ; du dadouque, le second; du hiérocéryx, le troisième, nommé ainsi par distinction des autres céryces, et comme le héraut des mystères ^ ; enfin du quatrième et dernier, au moins des principaux, Vépibomius ou altariste. Au hiérophante appartenait en propre la fonction de montrer ou de révéler les choses sacrées (ôsî^k; twv tspwv), ce qu'exprime son nom; le dadouque néanmoins semble aussi y avoir eu quelque part ^, De même le hiérophante et le dadouque parais^ sent avoir administré en commun ce qu'on appelait toi Xeyo- (jt,£va , les prescriptions ou les formules parlées ^. Il en faut dire autant des purifications ^ et de la proclamation aux initiés, aux purs, dont il sera question plus loin. Voilà pourquoi le droit de l'initiation aux mystères d'Eleusis ((xueïv xà 'EXeuffivia) est attribué par excellence à ces deux [prêtres ; pourquoi le hiérophante et le dadouque, les Eumolpides et les Céryces représentent le sacerdoce entier et l'autorité» religieuse des mystères ^. Il est probable encore que le hiéro-

« Sur les sacerdoces d'Eleusis en général , il faut voir Arrian. Dissertât. Epictet. III, 2x, et surtout le Corp. Inscript., n°' 184, i85, 187, 188, 188 b, et 190 sqq.

2 S'il est question de plusieurs liiérophantides , dans les passages cités p. 1142, n. 4 ci-dessus, il n'est pas du tout sûr qu'il y ait eu plusieurs hiérophantes à Eleusis, comme Van Dale (Dissert, antiq., p. 5o2) l'a conclu du passage douteux de Suidas, v. ôaôou^sT.

^ PoUux, VIII, io3.

4 Suidas, au mot qui vient d'être cité.

5 Comparez Philostrat. Vit. Sophist. II, 20, et Diogen. Laert. II, loi, VII, 186, avec Pausan. IX, 3i, 6.

6 Hesych. et Suid., v. Aiôç xtpSiov.

7 F., outre les passages cités plus haut, p. 1140, n. r, Cic. de Leg. Il, ï3; Lucian. Alex., § 39; Menander tt. etiiô., p. a53 Wal/-.

DU LIVRE HUITIÈME» 1x63

phantfi, dont la voix imposante et sonore retentissait du fond du sanctuaire, avait, parmi ses fonctions, et comme héritier d'Eumolpe, celle de chanter, peut-être aussi de composer des hymnes, de même qu'il devait jouer le premier rôle dans le drame sacré représenté devant les initiés ^ Le second rôle appartenait au dadouque, dont la fonction principale, comme le dit son nom, était celle de porte-Jlambeau , sans doute dans les sacrifices en l'honneur des grandes déesses ^, sacrifices où le hiérocéryx devait avoir également son emploi, car c'était celui des céryces en général, dans le culte des autres divinités. Il faisait aussi et surtout, de sa voix retentissante ^, les appels et les proclamations nombreuses aux initiés, qu'il fallait guider dans tous leurs mouvements et dans tous leurs actes ^. Quant à répibomius , il est à croire que son office concernait aussi les sacrifices et le service spécial de l'autel, d'après la dénomination qu'il porte ^. Peut-être

' Philostrat. , ttbt supra; et l'épigramme sur un hiérophante, dans le Corp. Inscript., n" 401, et dans l'Ànthol. Palat., app. 246. Sur le drame sacré, note n, p. 11 10 ci-dessus, et ci-après, note 20. Sur le costume du hiérophante, son âge, les abstinences auxquelles il était astreint, quoiqu'il pût être marié, il faut voir Plutarque, Y. Alcibiad., c. 22; Arrian. Dissert. Epiclet. III, 21, 16; le Schol. de Perse, sat. V, i45', et Origen. c. Cels. VII, p. 365, coll. Herodot. VII, i53, Pausan. II, 14, x, et le Corp. Inscript. n°* 4o5 et 1948.

^ Eustathe, ad Iliad. I, 275, distingue : tov 8a5a; êyovxa à-Kkiâç xai Tov èv Totç xax' 'EXevioïva {jiudTrjpCoiç ^olBou^ov.

3 Xenoph. Hellenic. II, 4, ao.

4 C'était lui également qui proclamait la trêve sacrée dont il sera question plus loin. Cf. Lobeck, Aglaoph., p. 2i3, not, n.

5 'O iTutêwpoç, ô ÈTît pwjjLto. F. Euseb. Prœp. Evang. III, 12, et Corp. Tnscript., n"* 71, 184, 192-194. En général, il est mentionné plus rarement que les trois autres. Que, du reste, dans les mystères, l'épibomius ait figuré la Lune, comme le hiérocéryx figurait Hermès, le dadouque le Soleil, et le hiérophante le Démiurge, ce ne peut être, ou qu'une conjecture de quelque néoplatonicien prévenu, tel que Porphyre, cité à ce propos par Eusèbe, ainsi que le pense Lobeck (p. 181), ou bien encore, ce qui revient au même, quelque application factice et récente des rôles antiques de ces prêtres d'Eleusis.

Ïl64 NOTES

assistait-il le héraut sacré, comme le daclouque assistait le hiérophante. De même que celui-ci avait à ses côtés une hiérophantide, de même il est question d'une prêtresse /?or/<?- Jlambeau, parallèlement au dadouque ^ Nous connaissons positivement, par une inscription, une de ces grandes prêtresses, ûlle de Démétrius, mère de Marcien (elle tait son propre nom, étant hiéronymc^ comme tous ces prêtres et prêtresses), qui se vante d'avoir été choisie par le peuple, en qualité de hiérophantide , et d'avoir initié l'empereur Hadrien *. Un personnage, dans une autre inscription ^, se donne comme « issudes dadouques et d'une mère sacrée, qui révélait les mystères des déesses dans l'anactoron de Déô » , ( le temple de Déméter). Le silence gardé sur le nom propre de ces prêtresses donne à penser, selon la juste remarque d'O. Millier ^, qu'elles doivent être distinguées de celle qui est nominativement désignée dans les inscriptions, et qui parfois, comme la prêtresse de la Héra d'Argos, sert à indiquer l'année. De même que les hiérophantides , les hiérophantes , dans lesquels revivait Eumolpe, se perpétuèrent, ainsi que nous le savons déjà des Lycomides, successeurs des Céryces en qualité de dadouques ', jusqu'aux derniers temps du paganisme. Le hiérophante qui initia Julien était encore un eumolpide; mais son successeur, sous lequel Eleusis fut détruite, n'était pas même un Athénien de naissance : c'était un Thespien ^.

Les possesseurs des grandes dignités sacerdotales que nous venons d'énumérer avaient une part d'honneur dans les sacrifices, le droit d'être nourris, leur vie durant, aux frais du

^ Corp. Inscripl., n"* t535.

2 Ihïd., n° 434.

3 Publiée assez récemment dans le Bulletino deW Instit. archeol., i835, p. 210.

4 Eleusinien, dans VAllgemeîne Encjclop., sect. I, tom. 33, p. 276, n. 17.

3 Pag. II 42 ci'dessus.

6 Eunap. Vit. Sophist., in Maxim., p. 52, Ibi Boissonade.

DTT LIVRE HUITIÈME. Il65

trésor public, la jouissance de certains revenus qui leur étaient affectés, ce privilège de hiéronymie, que nous venons de voir, un costume d'une magnificence toute solennelle, <ju'Eschyle transporta, dit-on, au théâtre '. Prêtres et prêtresses portaient sur leurs têtes des couronnes de myrte, arbrisseau spécialement consacré à Déméter, et dont les archontes et les orateurs se couronnaient aussi ; car les pouvoirs publics et les assemblées même du peuple étaient placés, en quelque sorte, sous la protection de la déesse de l'agriculture, fondatrice à la fois de la société et des mystères, ce que semble indiquer également l'usage de purifier les bancs de bois du Pnyx avec le sang du porc sacrifié à Cérès, ce qu'indique peut-être plus positivement encore le Thesmophorion rapproché de la place publique *. Mais, ce qui marque mieux que tout le reste l'importance politique du culte de Déméter en général, et en particulier de la Uéméter d'Eleusis, c'est la juridiction reconnue à ses prêtres et aux familles dans lesquelles ils étaient choisis, sur tout ce qui se rapportait à ce culte. Les Eumolpides et les Céryces, et avec eux les dadouques, donnaient des espèces de consultations, dans le genre des responsa des jurisconsultes romains, sur les choses sacrées et sur les choses saintes, apparemment celles qui concernaient le service divin d'Eleusis, et les devoirs, soit de l'État , soit des particuliers à cet égard ^. Formaient-ils, en pareil cas, le sacré sénat (tspà yspouata) dont il est question dans les temps postérieurs ? la chose n'est pas aussi certaine qu'elle l'a paru à M. Preller **. Il n'est pas siir non plus qu'il faille en-

' Corp. inscript., n» 184, ihi Bœckh, p. .'iaS, el n"* 378 A, 43fi ; Wachsmuth, Hellen. Alterthnmsk. H, 2, p. 3oo.

» Islros ap. Schol. Sophod. OEdip. Colon. 681 ; Tzetzes ad Lycophron r328. Cf. le texte de ce tome, p. 72.5 sq. et n, 3.

^ 'E^TQY'lfytÇ ''^wv îspwv xac ôiriwv. F, Lysias c. Andocid., § lo; Andocid. de Myster. ^ rifï, ti6; Plularch. X Orat., 12; Cor[). Inscript., no 392.

4 II cite {Eteusinia ^ dans la Real Kncyclop., p. 91) le Corp, Inscripl., no 399 ; mais cette inscription, ni par sa date, ni par son objet, ne prouve

tendre par là le tribunal des Eumolpides devant lequel Tarchonte-roi pouvait porter plainte pour cause d'impiété, mais seulement, suivant toute apparence, en cas d'infractions au droit sacré d'Eleusis '. Les jugements de ce tribunal se fondaient sur des lois non écrites, sur des prescriptions traditionnelles d'une grande autorité, jugées par quelques-uns identiques avec lesTTocTpia Eu{xoXTriSwv,queCicéron demande à Atticus de lui envoyer, et qui sans doute étaient devenus publics à cette époque , toute législation de ce genre ayant d'ailleurs été abolie depuis le fameux procès des Hermocopides '. Dans des cas extraordinaires, on nommait, pour juger les causes d'impiété en matière de mystères, des commissions spéciales dont les initiés seuls pouvaient faire partie ^. Mais , dans d'autres, où la sûreté publique était en jeu, comme dans le procès d'Alcibiade et de ses compagnons, accusés d'avoir profané les mystères, le peuple jugeait par lui-même et par les tribunaux ordinaires, jaloux qu'il était de ses droits, autant qu'ennemi des juridictions privilégiées en général. Aussi ne manqua>t-il pas d'étendre sa souveraineté sur les prêtres euxmêmes et sur les familles auxquelles ils appartenaient. Ces familles et tous leurs membres, les Eumolpides, les Céryces et les autres , sans exception, étaient responsables de l'exercice des fonctions sacerdotales qui leur étaient confiées devant les

suffisamment le fait dont il s'agit, ce qui explique la réserve prudente d'O. MûUer, ubi supra, p. 277, 278, réserve qu'il faut étendre à la manière dont nous nous sommes exprimé plus haut, p. 11 4». ^'t en outre, p. 1191, n. 3, ci-après.

» AtxàÇedOai Tipoç 'EuixoXTiiôaç, Demosth. c. Andoc, p. 601, 25. CL Meier, Au. Prozess, p. 117; de Gentil., p. 42.

2 Lysias c. Andocid., § 10; Cic. ad Attic. 1,9; Andocid. de Myst., § 86. Cette identité des Eumolpidarum iràTpia de Cicéron et des vofxoi àypaçoi de Lysias, qu'O. MùUer admet avec Lobeck, nous l'avons contestée ailleurs. Cf. le texte de ce livre et de ce tome, p. 761, n. 4 ci-dessus.

3 Andocid. de Myst., § 29, 3i; Pollux, VIII, 120. Cf. Meier, Au. Proz., p. 66, i33.

juridictions publiques % si bien, comme le dit O. Miiller, que les tribunaux populaires pouvaient décider en dernière instance sur l'observation des rites d'Eleusis. Ces mêmes familles , par une autre conséquence du principe de l'égalité démocratique, tout en remplissant les devoirs, en exerçanfles droits héréditaires qui leur étaient propres,- participaient à tous les droits et à tous les devoirs de la vie commune, de la vie civile et politique. Nous trouvons des Eumolpides, comme le furent probablement Conon et Timothée ^, des Céryces, tels que l'orateur Andocide, même des dadouques, par exemple Hipponicus et Callias, mêlés aux fonctions, aux emplois les plus divers, tant dans la guerre que dans la paix.

Le gouvernement d'Athènes attachait une si grande importance à la célébration régulière et pacifique des Eleusinies, qu'en temps de guerre on le voit conclure des traités avec les gouvernements ennemis pour assurer aux initiés une sorte de trêve ou de paix de Dieu. Une de ces conventions nous a été conservée en grande partie, qui paraît se rapporter à l'époque de la guerre avec les Lacédémoniens, avant la paix de trente ans (01. LXXXIII, 3), et qui fixe la durée de cette trêve, pour les grands mystères , du commencement de métagitnion au lo de pyanepsion, et pour les petits, du i^"^ de gamélion au lo d'élaphébolion ^. Nous tirerons, dans la note 20, les conséquences de ce précieux document, relativement à la fixation même de l'époque des fêtes d'Éléusis.

Nous venons de voir l'état et les attributions du sacerdoce des Eleusinies -, il s'agit maintenant de revenir, pour les déterminer mieux encore, s'il est possible, sur les conditions préalables de l'initiation aux mystères, nous réservant de traiter de leurs fites, ou publics ou secrets , dans les notes subséquentes , ainsi que de la grande question des degré* mêmes de l'initiation et de ses résultats quelconques.

' jïlschin. c. Clesiph., § 18; Orat. c. Neaer., p. i384 sq. * Bœckh, Corp. Inscript., I, p. 446, sur le n» 393. ^ Corp. Iiiscript., n" 7 1, iùi Bœckh.

Il68 NOTtS

M. Lobeck a déployé un grand luxe d'érudition, non-seulement pour combattre les exagérations de ses devanciers sur la prétendue rigueur des conditions imposées aux initiés dans l'admission aux mystères d'Eleusis, mais pour établir que ces conditions étaient tellement vagues, tellement illusoires, que les mystères ne pouvaient avoir ni moralité, ni secret véritables, et qu'ils ne devaient pas différer essentiellement des autres fêtes du paganisme, si ce n'est peut-être pour la magnificence de l'appareil extérieur qui les environnait *. C'est ici une exagération en sens contraire, qui n'est pas moins grave, et qu'il faut limiter à son tour. Sans doute, il ne pouvait être question, dans une institution de la nature des Eleusinies, d'un choix, d'un examen tant soit peu détaillé et sévère, de ceux qui se présentaient en foule pour être admis aux mystères, et qui venaient, hommes et femmes, de toutes les parties de la Grèce, et même de la terre connue. La proclamation du hiérophante et du dadouque, au premier jour de la fête, excluait seulement d'une manière formelle les barbares et les meurtriers, de même, à ce qu'il paraît, que les magiciens, et en général ceux qui avaient encouru des peines capitales ^. Elle se bornait, du reste, à des recommandations qui, pour n'avoir pas de sanction positive, n'en avaient pas moins un caractère éminemment moral, sans parler des purifications dont elles étaient suivies ^. La religion est le domaine de la conscience, aidée par les exhortations, par la parole, par tout ce qui peut faire impression sur le cœur encore plus que sur l'esprit; elle n'est pas le domaine de la loi extérieure. Les prêtres demandaient la pureté des mains, de l'âme, la qualité de Grecs, et, selon eux, d'hommes civilisés, attestée par le langage '^; ils n'allaient pas et ne pouvaient pas aller

* Aglaophamus, lib. I, Eleusinia, pag. io-3i, 44-48, elc.

* Isocrat. Panegyr., c. 42; Philostrat. Vit. Apollon., IV, 18; Liban. Orat. Corinth., tom, IV, p. 356, etc.

3 Gels. ap. Origen. III, c. 49, P- 436 Kufci; Theon. Snjyrn. Aritlim,, p. 1 8 , etc.

i Liban, et Gels, ièid., et al. ap. Lobeck, p. i5 sqq.

DU LiVRt; HUITIÈME. 11^9

jusqu'à la conlession , au moins dans les mystères d'Eleusis. Ils comptaient, et non pas toujours sans raison, sur l'effet même des mystères et des impressions qu'ils devaient laisser dans les âmes, pour rendre les initiés plus pieux, plus justes et meilleurs '. C'étaient là leur œuvre et leur but. Cet idéal de la pureté, de la vertu, seules dignes du flambeau mystique % qui était offert à la communauté des initiés, c'était certes quelque chose, en dépit du mot piquant de Diogène, qui trouvait ridicule que le premier publicain venu pût, moyennant l'initiation, se promettre un bonheur éternel, tandis que des hommes comme Agésilas et Épaminondas, pour n'avoir point été initiés, devaient rester plongés dans le bourbier ^. On peut eu dire autant, sans prouver davantage, contre toutes les religions positives, qui s'adressent au peuple entier, et non pas seulement à une élite. Il est certain, d'ailleurs, que Ton présentait aux mystères jusqu'à des enfants '^. Il y a plus : un jeune garçon ou une jeune fille , de pur sang attique , qui était consacré avec des rites à part, recevait le nom à^ enfant du foyer^. Cet enfant accomplissait ensuite, en se conformant soigneusement aux prescriptions des prêtres, certaines cérémonies d'expiation pour tous les autres aspirants aux mystères ^\ Évidemment on voulait, par cette touchante piatique, rendre plus agréable aux dieux une expiation générale, venant de mains innocentes. 11 est certain aussi que des serviteurs et des esclaves acconijjagnaient leurs maîtres, et, s'ils pénétraient avec eux dans l'intérieur du temple, s'ils jouissaient du spec-

» Diodor. Sic. V, 48.

■ Juven. XV, 140: bonus et face digims Arcana qualem Cereris vtilt Càse sacerdos.

•^ Julian. Orat, YII, a38; et notre texte, 764, n. i, de ce tome.

4 DoQat. ad Terent. Phorm., v. 14; Himerius, Orat. XXXIII, p. 874, Wernsdorf.

5 liât; àç)' £<TTia;. F. l'œckli, Corp. Inscript, ad num. SgS, p. 44^ sq., coll. 11° 406.

6 Athénée , Porphyre surtout , ei Himerius , cités dans notre texte, p. 764 ci-dessus.

liyO NOTES

tacle des représentations mystiques, nul doute qu'ils n'eussent, eux aussi, le droit de se dire initiés \ Il fut un temps peut-être où les étrangers , pour être admis aux mystères, avaient besoin , comme Hercule et les Dioscures eux-mêmes, d'après la tradition mythologique, de se faire adopter par une famille athénienne ^; mais, plus tard, il leur suffit d'être introduits par un Athénien. Cet introducteur prenait le nom de mfstagogiie y et il devait appeler l'attention de l'étranger sur tout ce qu'il avait à voir, à observer, d'oi!i vient la grande extension donnée quelquefois au sens de ce mot ^. Un lien pieux se formait entre le myste et son mystagogue, qui ne pouvait plus se rompre sans crime. C'étaient particulièrement les membres des familles sacerdotales qui prenaient ainsi les étrangers sous leur protection , qui leur facilitaient l'accès des mystères ^. Mais de grands abus se glissaient dans de telles relations, et les exemples ne sont pas rares, de personnes tout à fait indignes parvenues ainsi à se faire initier^.

' V. l'inscript. déjà citée, dans le Corpus, n» 71, if>i Bœckh, et les vers du comique Théophile rapportés chez Lobeck, p. 19, qui , du reste, est moius affirmatif sur ce point qu'O. Millier, p. 282.

* C'est en ce sens seulement qu'on peut admettre l'assertion de Julien, dans le passage indiqué plus haut. Cf., outre Lobeck, cité dans notre texte, ibid., K. F. Hermann , Lehrhnch der gottesdieiistliclien Jlterthumer der Griechen, p. i56, 19.

3 Cette extension est certaine, et elle va jusqu'à en faire le synonyme de cicérone, comme l'a fait voir Lobeck, p. 29-31; mais ce n'est nullement une raison pour prétendre, ni que le mystagogue, espèce de parrain, ne remplît un devoir spécial dans l'admission d'un étranger aux mystères, ni surtout que chaque A-thénien ait fait, en cette circonstance, les fonctions du hiérophante, ait initié ((xueTv) au même sens que lui. Les Athéniens en masse sont nommés, chez Aristide, Panath. p. 296 : toTç àçixvoyfJiévotç è^r)Yï]Tai twv kpwv y.oX (xuarTaycoyoï. Cf. O. Millier, p. 283, n. 93.

4 Par exemple le céryx Andocide, qui s'en vante, de Myst., § i32, et le célèbre Hérode Atticus, membre de la même famille.

5 II suffit de citer Lysias, qui n'était pas même citoyen, mais isotcle^ et qui fit initier sa maîtresse. Orat. c. Ne?er., p. i35r, coll. Alciphr. Epist. II, 3.

O. Millier lui-même, quoique favorable en définitive aux mystères d'Eleusis autant que M. Lobeck leur est contraire, s'étonne qu'avec de telles facilités, un tel pêle-mêle, pour ainsi dire, ces mystères aient conservé, jusqu'aux derniers temps, un si grand prestige, une si haute valeur religieuse et morale, non-seulement auprès du peuple, mais même aux yeux des hommes les phis éclairés, des premiers philosophes comme des premiers poètes de l'antiquité. Nous essayerons, avec lui et avec d'autres, d'en indiquer les vraies causes dans les notes suivantes, et particulièrement dans les deux dernières, sur ce livre. Nous y renverrons aussi le peu que nous avons à ajouter aux développements donnés par M. Creuzer, concernant l'appareil extérieur des mystères , le détail de leurs cérémonies, le genre d'effet qu'elles devaient produire, enfin les représentations figurées qui s'y rapportent le plus sûrement, ainsi qu'au culte, aux symboles et à la légende d'Eleusis, en général, sur les monuments de l'art. Nous n'ajouterons plus ici qu'un seul mot touchant certains usages, certaines prescriptions supposées, à tort ou à raison, avoir appartenu aux mystères.

De ce que Horapollon fait des cigales un symbole de l'initiation chez les Égyptiens % Sainte-Croix, Dupuis et d'autres ont conclu que les cigales d'or, portées par certains Athéniens dans leurs cheveux , comme partie du costume plus recherché des temps anciens, devaient avoir une signification mystique. D'autres y ont vu, avec plus d'autorité, quoi qu'en dise M. Lobeck % un emblème de l'autochthonie dont se vantaient entre tous les Athéniens, dont pouvaient fort bien se vanter à leur exemple les Samiens, Ioniens ainsi qu'eux d'origine. Les initiés, du reste, avaient du garder le costume antique, les longues robes de lin, les cigales d'or relevant leurs cheveux en crobyle, que Thucydide nous dépeint comme poi>

HorapolUn. Hieroglyphica, c. 60, Leemans. Aglaoph., p. 168 sq.

tées encore de son temjjs par les vieiliards de l'Iouie, comme venant à peine d'être déposées par ceux d'Athènes '.

Nul doute que les initiés ne fussent soumis à diverses abstinences , soit avant, soit pendant les mystères. Parmi ces abstinences, on range, avec quelque vraisemblance, celle de la chair de poisson, dont s'abstenaient également les pythagoriciens, les orphiques et bien d'autres, par des motifs certainement religieux et phis ou moins mystiques. Pourtant, aucun texte bien positif n'établit celte prescription quant aux Elensinies ; ce qui n'autorise M. Lobeck ni à hi contester absolument, ce qu'il n'a point osé faire, ni à supposer, comme il le fait, que, dans tous les cas, ce devait être un emprunt plutôt encore des mystères à la philosophie que de la philosophie aux mystères. Il aime mieux s'en rapporter à l'usage des temps héroïques , et finalement à la nature, ce qui nous paraît une raison pour le moins aussi mystique qu'aucune de celles qu'il rejette ^. Ne pourrait-on penser que le poisson était défendu à titre d'aliment aphrodisiaque, étant consacré, à ce titre même, aux divinités génératrices, à Hermès, à Aphrodite elle-même, aussi bien qu'aux grandes divinités correspondantes de la Phénicie et de l'Assyrie, Oannès, Dagon, Aslarté, Atergatis? Ce qui est sûr, au moins, c'est qu'une autre abstinence, celle des fèves, était commune aux pythagoriciens, aux orphiques et aux mystes d'Eleusis ^, par un motif qui pourrait bien n'être pas sans analogie avec celui que nous venons d'indiquer pour la chair de poisson.

» Thiicydid. 1, 6, ibi Gœller et Poppo, ^ Aglaoph., p. 247 sqq., ibï citai.

^ Elle paraît même s'être étendue à tous les mystères. Lobeck, ihid., p. 253 sq.

iVoTE 19. Époques et distinction des petits et des grands mystères ; rapport des premiers, ou des mystères d'Agra^ soit avec les AnthestérieSy soit avec les Eleusinies ; question des degrés de Vinitiation et de la période des mystères en général. (Sect. II, chap. III, p. 765-778.)

Nous avons montré, dans la note ii ci-dessus (p. iii3sq.), les fondements à la fois naturels et traditionnels, calendaires et mystiques, de la distinction entre, les petits et les grands mystères, fixés, les uns aux Jipproches du printemps, dans le mois des fleurs, anthestérion, les autres non loin de l'époque des semailles et de l'équinoxe d'automne, en boédromion. Les premiers étaient consacrés plus spécialement à Perséphoné ou Cora, dont ils célébraient le retour sur la terre ^; les seconds, plus particulièrement à Déméter, à sa douleur, à ses recherches, après l'enlèvement dé sa fille. Il y avait, entre les uns et les autres, sept mois pleins, et non pas six, comme le répète encore M. Lobeck ^ ; car la marche de la nature en Atlique le prescrivait ainsi, en dépit du calendrier astronomique. Des textes formels établissent que la fête des grands mystères, ou des Eleusinies proprement dites, commençait vers le milieu

» Schol. Aristoph. Plut., v. 846 : yiaav ôè Ta [xèv [xeyàXa xr^c, ATQixyjTpoç, xà Se [xixpà IIspaeçovYiç, confirmé par le xà csp-và xy^ç K6p?iç (xuorxT^pia du chant ithyphallique rapporté dans Athénée, YI, 253 D., et parle (xixpà.. iaxX xà (xuaxTQpia xà xr^ç ïlepffeçovYiç xàxw , du texte, récemment publié par M. Miller, de l'ouvrage en grande partie retrouvé d'Origène, dont ion ne possédait que le premier livre, sous le titre de 4>tXo(7090u{jL£va, et dont nous avons aujourd'hui les sept derniers livres presque complets, intitulés : xo xaxà Traawv aipéaewv iXeyj^oç. V. Origenis Plùlosophumena , sive omnium hceresium refutatio, e Codice Parisino nunc primum edidit Emmanuel Miller, Oxonii , e Typographeo academico, MDCCCLI, lib. V, cap. 8, pag. 116. C'est une publication du plus haut intérêt, non-seulement pour l'histoire des sectes chrétiennes, mais encore pour l'histoire générale des opinions philosophiques et reUgieuses de l'antiquité.

^ Aglaopham. , p. 37. Cf. O. Mùller, dans VAUgem. Encyclop.^ art. Eleusinien, p. 278.

de boédromion '^ ; et il y a tout lieu de penser que la fête des petits mystères, improprement nommés les petites Éleusinies, devait avoir lieu également vers le milieu d'anthestérion. Le décret relatif à la trêve sacrée, que nous avons cité dans la note précédente (p. 1 167 ci'dessus)^ fournit à cet égard une induction d'une grande force, puisqu'un intervalle égal de deux mois et dix jours y est garanti pour l'allée et le retour à tous ceux des Grecs qui veulent assister, soit aux grands, soit aux petits mystères.

Les petits mystères étaient encore appelés les mystères cVAgra ou d'Agrœ , à cause du lieu de ce nom , espèce de faubourg d'Athènes , situé près des murs du sud , au delà de l'ilissus, et où se trouvait un temple destiné à la célébration de la fête. Ce nom d'Jgra, donné à la colline qui dominait ce faubourg, et qui s'appela d'abord Hélicon, à raison de sa figure, semble, d'après la forme usitée pour désigner les petits mystères, t^c Iv "Aypaç, forme analogue à celle que prend quelquefois la dénomination même du lieu, to t^ç "Aypaç, indiquer une divinité; et nous savons qu'en effet Artémis Agrœa ou Agrotera avait là son sanctuaire, tout comme Poséidon ou Neptune Héliconius y avait son autel '. C'est une association de dieux et de cultes qui rappelle celle que nous avons vue plus haut (p. 1126) autour du temple d'Eleusis. Du reste, Dionysus , c'est-à-dire Licchus, le Dionysus éleusinien, présidait, de concert avec Cora-Perséphoné , à la fête mystérieuse d'Agra ^, qui, succédant immédiatement aux

' Cf. la note suivante, dans ces Éclaircissements.

2 Outre les auteurs allégués dans notre texte, p. 769, n. i, il faut voir le passage important du grammairien Pausanias , citant Clidémus ou Clitodémus, entre autres, dans Bekker. Anecdot. I, p. 826 sq. (d'abord dans la Biblioth. Coislin., p. 6o3), et surtout dans les Fragmenta historié, graecor. de Car. et Theod. Mûller, édit. Didot, pag. SSg, coll. Eustath. ad Iliad. B, 852.

3 C'est ce que l'on peut conclure du passage d'Etienne de Byzance, V. "Aypa : xà {xixpà [xucrr/ipia — (xi(i,y]{xa twv irepî xàv Atovuffov, ce qui ne peut vouloir dire qij'une chose, à savoir, qu'on représentait mimique-

Anthestéries, concourait en ce sens avec elles, et bien plus encore par leur objet commun, celui de célébrer le retour de la belle saison, du printemps et des fleurs, après les rigueurs du sombre hiver. Il n'est donc pas besoin, pour expliquer le rapport de ces deux fêtes, de les faire coïncider exactement, comme l'avait fait d'abord M. Preller % allant jusqu'à confondre les petits mystères avec les Choés, deuxième jour des Anthestéries, parce que les âmes, pensait-il, devaient, en ce jour, revenir à la lumière avec Proserpine. Maintenant il conjecture que, plusieurs jours de cette montée des âmes nous étant signalés, chez Hésychius, au lieu d'un seul chez Photius, l'un de ces jours pouvait être celui des Hydrophories, au commencement d'anthestérion ou à la fin de gamélion, tandis qu'un autre devait être celui des Choés, et un troisième aurait été celui des petites Éleusinies, comme il les appelle *. Une autre conjecture, mise en avant par K. 0. Mûller, et que nous avons déjà mentionnée, non sans quelque assentiment ^, expliquerait la cérémonie mystérieuse dans laquelle, aux Anthestéries, la femme de l'archonte-roi, accompagnée des quatorze Gerœj^es ou Vieilles, ouVénérables, épousait Dionysus dans son temple ; ce mariage symbolique aurait été une figure de l'union du dieu ayec Cora ou Proserpine, représentée par la Basilissa 4. M. Preller n'admet point cette interprétation : il

ment l'union de Dionysus avec Cora, dans les rà ae^xvà tyîç Kopvjç {jlu- (TTinpta du chant itliyphallique cité plus haut. Un autre passage, trop peu remarqué, deNonnus, Dionysiac. XXVI, 807, vient à l'appui de ce fait, aussi bien que celui de l'époque des petites Éleusinies, en tant que postérieures aux Dionysies : Ai[i.vatov (jLexà Bdcx^ov 'EXsufftviio Aiovujtw.

ï Demeter u. Perseph., S. 12 1, 229, surtout Sgo. M. Bœckh {Staatshaush., II, 252; Corp. Inscript., n» 157) avait cru pouvoir placer au commencement d'anthestérion, et avant les Anthestéries, le jour incertain de la fête des petits mystères.

2 Art. Eleusinia, p» 94 sq. dans la Real-Encyclop.

3 Pag. iii3 ci-dessus.

4 Hesych. v. Aiovuaou yàiioç, coll. Orat. adv. Neaer., § 78, p. i383. rspapat, plutôt que Tepoipài, d'après Dindorf ad Steph. Thesaur., II,

lï^Ô NOTES

persiste à penser que, dans la cérémonie «lont il s'agit, la Basilissa représentait simplement la ville et la contrée d'Athènes épousant Dionysus, à peu près comme le doge de Venise épousait la mer au nom de la République '. Que cette explication soit ou non dans le génie de l'antiquité , il n'en est pas moins certain que les Anthestéries et les mystères d'Agra étaient deux solennités distinctes l'une de l'autre, quoique ayant entre elles des points communs, et que, tout comme Dionysus avait sa place dans les petits mystères, tout de même Perséphoné devait, pouvait, en qualité de Cora, ou bien d'Ariadné ^, avoir la sienne à côté de ce dieu , dans les Anthestéries. Il est probable même que Déméter ne manquait ni à l'une ni à l'autre de ces fêtes ^, dont le caractère était tour à tour funèbre et joyeux, selon qu'elles regardaient au passé, c'est-à-dire à l'hiver, ou à l'avenir, c'est-à-dire au printemps.

Hercule, disait la tradition, se présenta un jour à Athènes pour être initié; mais, à cette époque, la coutume était de ne point initier un étranger. Les Athéniens donc, ne voulant ni violer cette coutume, ni éconduire leur bienfaiteur, imaginèrent les petits mystères, qui pouvaient être conférés sans dif-

p. 582, éd. Didot. Cf., du reste, O. Millier, Etrtisker, II, 98 ; et dans l'art. Eleusinien, p. 290, surtout n. 69.

' Art. Eleusinia, p. 95, coll. Démet, u. Perseph.y 3yo, et Poleiron. fragm., p. 112, où un fait est rapporté, qui a quelque analogie avec l'usage vénitien bien plutôt qu'avec la cérémonie d'Athènes.

a Selon l'interprétation de M. ïhiersch, Introd. à son Pindare (en allem.), p. i56. Mais qui croira, avec M. Preller, qu'Ariadné ne soit autre chose que la terre de Naxos.^* Ce n'est pas assurément M. Creuzer. Cf. le texte du livre VII et la note 20 dans les Éclaircissem. de ce même livre, p. 267 sqq. et 986 de ce tome III.

2 Cela est certain de celle des petits mystères, qui sont attribués à Déméter aussi bien qu'à sa fille. ''Xypat — ou là (itxpà ty^ç A^^(J^,■rlTpoç âyerat liUffT-npia, dit le grammairien allégué plus haut, citant le 4*" livre de Clitodème : sic t6 ispov to (xr)TpôJov 16 èv "Aypatç. Cf. p. 768 et n. 3, ridessus.

ficulté ". On serait tenté de cAclure, de cette anecdote, que les petits mystères, du moins dans l'origine, furent destinés aux étrangers plutôt qu'aux nationaux \ Ce qu'il y a de sur, c'est qu'ils sont donnés comme ime purification et une consécration préalables, en un mot, comme une préparation aux grands, et, en quelque sorte, comme un premier degré d'instruction et d'initiation ^. Le nom de mystères leur est appliqué aussi bien qu'aux grands, et celui de mystes à ceux qui ont participé aux uns comme aux autres. On ne sait, du reste, rien de précis sur les rites et les cérémonies dont se composaient les petits mystères, et c'est fort arbitrairement, comme l'a fait voir outre mesure M. Lobeck , que Sainte- Croix, et d'après lui M. Creuzer, eu ont tracé le tableau qu'on lit dans notre texte ^. Il est mention seulement , d'une manière positive, d'une purification ou lustration accomplie sur les bords de l'Ilissus ^. Des rites expiatoires , des abstinences s'y joignaient sans doute, et divers préludes que nous ignorons, ou qui sont vaguement indiqués, à la célébration des grands mystères et à l'initiation proprement dite qui y avait lieu. Quant à la fête des petits, on peut tout au plus conjecturer, avec M. Preller, qu'elle était du genre orgiastique et mimique ^, comme les fêtes mystérieuses en général, qu'elle se célébrait en partie la nuit, et qu'en partie aussi elle se rappor-

' Schol. Avistoph. Plut. ioi3, coll. 840, et Rau. 291.

« C'est une conjecture de M. K. F. Herniann, Lehrbuch der Gottesd, Alterth., p. 3o3.

^ Schol. Aristoph. Plut. 845 : xaî èo-xt xà [jLtxpà coaTiep upoxàâapcrcç xai TrpoaYvsuatç xoiv (xôYàXcov. Cf. le passage de Clém. d'Alex, cité dans notre texte, p. 776, n. 2, et Hermias in Platon. Phaedr., p. i58. 0£[xtov os èo-rt, dit Origène (dans l'ouvrage récemment découvert et publié que nous avons cité plus haut) xà (xixpà {X£(jLur)(jL£VOuç a'jôtç xà (xeyàXa (xueTcrGat.

4 Pag. 769 sq., avec nos notes, coll. Lobeck, Aglaopb., p. 182 sqq., 188 sq.

' ^ Polysen. Straleg. V, 17.

6 Preller, Eleusin., p. ip5, à cause du passage d'Etienne de Byzance cité plus haut.

in. 7^

tait au culte des morts % ce 4|bi la rapproche d'autant plus des Anthestéries, dont le dieu, comme nous venons de le voir, semble y avoir été associé à Proserpine. Ces deux fêtes consécutives devaient, si nous ne nous trompons, consacrer, par la légende mise en action de ces deux divinités revenues des sombres demeures, et par l'image de leur union sur la terre qu'elles embellissent à l'envi, le passage de l'hiver au printemps, le rajeunissement de la nature, et l'espérance d'une vie nouvelle promise indirectement aux trépassés dans cette résurrection périodique.

C'est en vain, du reste, que, fermant les yeux sur ces grands côtés des cultes connexes de Démcter, de Perséphoné et de Dionysus, et les oreilles aux voix les plus autorisées de l'antiquité, on a voulu contester, et la relation des petits mystères avec les grands, et la gradation de l'initiation préalable de ceux-là à l'initiation définitive de ceux-ci , comme de cette dernière à l'époptie ou révélation immédiate et suprême ^. La correspondance de ces trois choses entre elles serait déjà suffisamment attestée par le monument public que nous avons cité plus d'une fois, et qui stipule la libre circulation des mystes et des époptes, soit pour les grands, soit pour les petits mystères, aux époques de l'année indiquées plus haut , et à la date de la 3^ année de l'olympiade LXXXIII. Mais rien n'est plus clair et plus positif que ce qui se trouve rapporté par Plutarque, d'après Philochore, dans la Vie de Démétrius Poliorcète ^. Celui-ci, sur le point de se rendre à Athènes, écrivit aux Athéniens qu'il voulait, dès son arrivée.

' Clem. Alex. Protrept., c. 2, p. 29 Potter.

2 C'est ce qu'a entrepris M. Lobeck, p. 3i sqq. etpassim, dans son livre I**", où , en réfutant les idées fausses ou exagérées de ses prédécesseurs, il ne méconnaît pas moins qu'eux, quoiqu'en un autre sens, le vrai caractère des faits et leur incontestable liaison. M. Preller, Elensin., p. 102 sqq., I'b réfuté lui-même péremptoirement quoique indirectement.

3 Cap. 26, coll. Harpocrat. v. àveTtOTxxEUToç et eTrwîïxsuîcoTwv, qui a puisé à la même source. F", les Fragm. historic. graecor., éd. Didot, p. 409.

être initié aux mystères, et recevoir l'initiation entière depuis les petits mystères jusqu'à l'époptie, ce qui était doublement contraire aux règlements sacrés, d'abord parce que l'on n'était à l'époque ni des grands ni des petits mystères, ensuite, ajoute l'historien, « parce que, les petits se célébrant au mois anthestérion , les grands en boédromion , l'époptie ne pouvait être conférée qu'un an au moins après l'initiation aux grands mystères. » On sait par quel expédient ridicule la lâcheté des autorités préposées aux Éleusinies éluda la difficulté, malgré l'opposition du dadouque Pythodore ^ Cette exception et bien d'autres qui suivirent, au temps des Romains, ne font que prouver l'existence de la règle antique, j)ar sa violation même, dans la décadence des institutions politiques et religieuses d'Athènes. L'usage n'en subsista pas moins, pour le grand nombre, de se faire initier aux petits mystères dans le mois anthestérion , puis de recevoir, dans la même année, l'initiation aux grands, en boédromion, et enfin, après une année au moins, à partir de ceux-ci , d'être admis au degré supérieur de l'initiation qualifiée d'époptie, dans cette même fête des grands mystères. Nul doute qu'à cette gradation si nettement établie ne répondît une succession de rites, de pratiques, d'instructions et de révélations quelconques, tendant de plus en plus vers ce but élevé, vei^s cette sorte de perfection religieuse qui est l'idée même de la teXstti, mot qui exprime à la fois l'ensemble des mystères et le dernier résultat de l'initiation, appelée du même nom qu'eux, tjt,ur,criç '-.

' Harpocration, dans le premier passage cité plus haut, paraît avoir extrait textuellement, d'après Philochore, son courageux plaidoyer, comme Fa observé avant nous M. Pieller,

^ Quoique les mots Ts^ero, {xuar^pia, opyta se prennent dans un sens tantôt plus étendu, tantôt plus restreint, cl s'échangent souvent entre eux , <^ue (jLvy)aiç, (j,ucttyiç s'appliquent indifféremment aux petits comme aux grands mystères, il n'en est pas moins certain que ces noms, dans une foule de cas, ont aussi leurs applications parfaitement déterminées et distinctes. Cf. Prcller, p. 102, (o3.

ll8o ' NOTES

Il va sans dire que tous ceux qui se faisaient initier aux petits mystères n'étaient pas nécessairement initiés aux grands, et que l'initiation à ceux-ci n'entraînait pas non plus, de toute nécessité, cette seconde initiation (§£UTÉpa [j(.ur,G-iç ) , qui était l'époptie. Beaucoup la négligeaient ou ne l'attendaient point ; beaucoup aussi ne la recevaient que tardivement, après des formalités et des délais prescrits dans certains cas, et qui dépendaient plus ou moins des prêtres. C'est ce que signifient ces expressions de Plutarque ou de Philochore , « après un an au moins' » ; et nous savons par Philostrate, dans la Vie d'Apollonius de Tyane ^, que ce célèbre thaumaturge, après avoir parcouru l'Orient, étant venu à Athènes vers l'automne de l'an 5i de J. C, et s'étant présenté au hiéropliante pour être admis aux mystères, le hiérophante refusa de l'admettre parce qu'il était suspect de magie, refus dont il prit acte, en annonçant au hiérophante qu'il serait initié plus tard, comme il paraît l'avoir été par son successeur après quatre ans révolus. Si l'on rapproche cette période de quatre ans du qiiinquennium, tant controversé , de Tertullien , après la longue attente et les épreuves multipliées duquel les initiés aux mystères d'Eleusis, car c'est bien d'eux que parle le prêtre de Carthage, parvenaient à l'époptie ^, on sera porté à penser, au lieu de rejeter son témoignage, comme le fait M. Lobeck '^, ou que c'était là un antique usage renouvelé de son temps, peut-être à cause des chrétiens, et par le besoin qu'éprouve toute secte de revenir

' 'Etcwutsuov ôè ToijXàj^tcTov aTtà twv {xeyàXwv èvtauTÔv SiaXiuovxeç. On voit par Suidas, v. eTtoTCTat, que l'intervalle ordinaire était d'un a», et qu'il y avait là, bien réellement, une gradation consacrée ; ol xà \pjaTf\pia TcapaXajxêàvovTeç XéyovTai èv àpx^ {xev (xuarai, {letà èviauTov Se èTioTixai xat ecpopoi. Cf; Scliol. Aristoph. Ran. 758.

2 IV, i8.

3 llla Eleus'mia hœresis et ipsa Atticœ supersdtionis,.. Idcirco et aditum prias cruciant, diiitius initiant qiiam consignant (ôeuxépa (xCyictiç, ÈTroTCTeia ou xtktTi], au sens restreint et supérieur), quum epoptas ante quinquennium instituiint.

4 Nous n'admeUons aujourd'hui son explication et sa réfutation que sous le bénéfice des distinctions faites ici. Cf. noire texte, pag. 766 ci-dessus.

D(î LIVRE UUITltME, IlOI

;t la sévérité de la discipline en présence de l'ennemi, ou bien encore que l'éloquent adversaire des Valentiniens a pris tout simplement l'exception pour la règle. Il se pourrait même à la rigueur, comme l'a soupçonné O. Millier % que les grands mystères n'eussent été célébrés, dans l'origine, que tous les cinq ans, à la différence des petits mystères; de même que les grandes Panathénées étaient quinquennales , tandis que les petites Panathénées étaient annuelles. En général, les fêtes les plus antiques et les plus solennelles aimaient les plus longues périodes; et, quant aux Éleusinies, peut-être le sacrifice public que les Hiéropœes nommés ad hoc allaient, tous les cinq ans, offrir à Eleusis aussi bien qu'à Délos ', était-il demeuré conforme à l'institution primitive. Alors les petits mystères, fête tout athénienne, pouvaient bien ne pas exister encore, ce que semble impliquer la légende, rapportée plus haut, de leur établissement en faveur d'Hercule. Mais il n'en est pas moins certain que, dans les temps historiques, et depuis le cinquième siècle avant notre ère, à l'époque d'Hérodote comme à celle de Démétrius Poliorcète, comme à celle du rhéteur Aristide, contemporain de Marc-Aurèle, la grande fête d'Eleusis avait lieu tous les ans ^ (J. D. G.)

Note 20. \Sur les Éleusïnies proprement dites ^ ou la fête des grands mystères, le nombre et l'ordre des jours dont elle se composait, les rites, les cérémonies^ les spectacles qui en faisaient partie ; systèmes divers mis en présence. (Sect. II, chap. III, pag. 788-795.)

Les Éleusinies, l'une des plus grandes fêtes de TAttique, si

ï Eleusinien, pag. 278.

^ Cf. pag. 754 ci-dessus. Elç, AyîXov, 'EXeuffivaôe, forme qui indique une véritable théorie, comme le remarque O. MùUer, pag. 275, n. 95. Il aurait pu s'autoriser aussi des mystères de Déméter, dérivés fort anciennement d'Eleusis, qui étaient célébrés à Celées, près de Phlius, tous les quatre ans, el non pas tous les ans, dit Pausanias, II, 14, 1.

•^ Cf., aux deux termes de cette période de plus de 600 ans, Kérodole, VIII, 65 (sans parler du décret sur la trêve sacrée, qui est du même temps), et Mius Aristides, Eleusin.y pag. 453 Dindorf.

ce n'est la plus (grande, et celle qui eut certainement le plus de retentissement et d'influence murale, au dedans et au dehors, comprenaient une longue série de cérémonies diverses, les unes publiques , qualifiées quelquefois de panégjrrief les autres plus ou moins secrètes, quoique celles-là comme celles-ci soient souvent confondues sous le nom unique de mystères ^ qui cependant est donné de préférence aux dernières, desquelles résultait l'initiation définitive ou \a perfection (xe- XsxTi), au sens propre du mot. Ni la nature,ni la suite, ni la durée totale de ces cérémonies ne sont encore exactement fixées, bien que la question ait fait de grands progrès depuis Meursius, qui s'est consumé en efforts impuissants pour l'éclaircir, et qui pourtant a servi de guide à Sainte-Croix, lui-même suivi en grande partie par M. Creuzer. Nul n'a autant contribué à ces progrès que M. Preller, dont on peut dire que le système a supplanté celui de Meursius et de tous ses successeurs, après avoir subi heureusement l'épreuve redoutable de la critique d'O. Miiller, qui n'a pas réussi à faire prévaloir le sien \ Quelques détails sans doute peuvent être modifiés et l'ont été déjà, dans le nouveau système de M. Preller, en partie par lui-même; mais les bases subsistent, et il semble que , dans l'état des connaissances , bien incomplètes encore sur plusieurs points,. le raisonnement le plus sévère soit obligé de s'y tenir '.

Meursius, Sainte-Croix, M. Creuzer, O. Miiller lui-même, comptent nenj jours pour la durée entière de la fête. M. Fritzsche a été conduit jusqu'à dix jours, par l'analogie de la fête sicilienne des Démétries ^ ; M. Preller en compte

' Preller, dans la Zeitsclirift fur die Alterthumswissenschaft de Darmstadt, i835, n"» i25 et 126 ;0. Miiller, dans YAllgem. Encjclop. de Halle, art. Eleusinieji, p. 279-282; Preller de nouveau, dans la Real- Encyclop. de Pauly, Eleusiniay p, y5-i02.

2 C'est ce qu'a fait en grande partie M. K. F. Hermann , dans son excellent Lehrbiich der goUesdienstl'ichcn Alterthiimcr der Griechen, p. 278-

' De Aristoph. Carm. myst., p. 8.

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douze, depuis le i5 jusqu'au 26 de boédromion ; et encore ces limites ont-elles été étendues par M. Meier, d'après un monument nouvellement découvert, jusqu'à quatorze jours, qui, partant du 14 au moins, se termineraient seulement au 27 du mois susdit \

Voici en quoi diffèrent, dans le détail, les neuf jours admis également par Meursius, Sainte-Croix, M. Creuzer, d'une part, et par K. O. Millier, de l'autre; nous rapprochons entre eux, sous un même point de vue, ces deux systèmes, afin de mieux faire saisir leurs rapports et leurs différences avec le nouveau système introduit par M. Preller :

Meursixis, Sto- Croix, ^ ^^^^^^

Creuzer.

Boédromion.

jour.

i5. Le rassemblement des Idem,

mystes (àYupfJLo;).

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