‹ Religions de l'antiquité (volume 3)Chapitre 17 sur 74 · III · texte numérisé non relu

III

ISIIO NOTES

croyances, entourées de tous les prestiges de ses cérémonies, servies par les merveilles de l'art athénien. La partie la plus importante de là fête, la partie réellement mystique, commençait, nous l'avons vu % à la procession de lacchus, qui conduisait le chœur des initiés d'Athènes à Eleusis. Tous les rites accomplis Jusque-là, et même ceux des petits mystères qui avaient précédé les grands de six mois, y compris l'instruction préalable qui y était donnée, tendaient à un but commun et final, la {/.uYiaiç, la iskzx-fi (ou V initiation proprement dite), au sens restreint du mot, que devait, que pouvait, du moins, couronner, une année après, Vepoptie. Rien n'est plus difficile, au reste, pour ne pas dire impossible, que de définir les rites ])ropres de l'initiation et de l'époptie, à raison même du secret qui les environnait, et du silence imposé aux initiés sur ce qu'ils voyaient, faisaient ou entendaient. On est réduit à penser, avec M. Preller, que les anciens et les nouveaux initiés, ceux qui allaient devenir époptes, et ceux qui n'étaient encore que mystes, prenaient part à la fête en des lieux différents, quoiqu'en mên)e temps; qu'aux époptes étaient réservés les spectacles de l'intérieur du temple, tandis que les simples mystes célébraient, au dehors, les pannychismes [pervigilia) et d'autres cérémonies plus ou moins orgiastiques, ou n'obtenaient que l'accès des cours, du vestibule, de telle ou telle partie de l'anactoron. Peut-être encore l'admission des uns et des autres avait-elle lieu à différents jours et pour des spectacles divers.

Quoi qu'il en soit, les rites de l'initiation en général se composaient surtout, à Eleusis, et là plus qu*ailleurs, selon toute apparence, de scènes mimiques et symboliques, où figuraient les prêtres avec des costumes caractéristiques et un grand appareil, et où les initiés sans doute avaient aussi leurs rôles. On y représentait, dans une sorte de drame mystique, selon l'expression de Clément d'Alexandrie, que nous avons déjà rapportée ^, et à la lueur des flambeaux, les événe-

' Pag. ix^o s:\.f cî'-dessiis, ■^ Pas. irio, ci-dessus.

inents mythiques de la légende des grandes déesses, l'enlèvement de Proserpine, les courses de Cérès, sa douleur ineffable; elle y appelait sa fille, et les sons de l'airain répondaient à sa voix ou à la voix de celle-ci ^ Puis, aux scènes de douleur succédaient les scènes d'allégresse, quand Proserpine était retrouvée. Il nous est dit que les initiés décrivaient de pénibles circuits dans les ténèbres, qu'ils étaient en proie à toute sorte de terreurs et d'anxiétés; mais que tout d'un coup les ténèbres faisaient place aux plus splendides clartés , et qu'alors les initiés étaient reçus dans des lieux de délices, où ils entendaient des voix, des harmonies sacrées, où ils voyaient des chœurs de danses et de merveilleuses apparitions '. Les propylées du temple étaient ouverts, nous est-il dit encore, tous les voiles tombaient, et l'image de la divinité se montrait aux regards des mystes, rayonnante d'un éclat divin ^. Il est permis de penser, d'après une allusion positive de Lucien 4, et d'après certaines peintures de vases qui ont évidemment trait aux mystères^, que ces changements à vue, ces soudaines transitions figuraient le passage des horreurs du Tartare aux béatitudes de l'Elysée, el, comme l'a dès longtemps avancé Warburton, que les descriptions analogues des poètes épiques, de Virgile par exemple, ne sont pas sans rapport avec les représentations des Éleusinies. L'on peut, à plus forte raison, tirer une induction semblable du chœur même des mystes et de la procession d'Iacchus, qu'Aristophane, dans ses Grenouil-

' ProcL ad Plat. Polit., p. 384; Apollodor. ap. Schol. Theocrit. II, 36. Cf. p. 697 sqq., ci-dessus.

2 Plutarch. fragm. de Anima, VI, 2, p. 270 Hiitten, el de Prof, virt., p. 2 58. Cf. p. 790 sq., ci-dessus.

3 Themist. Orat., XX, p. 235 Harduin. Les feux, les illuminations d'Eleusis étaient presque proverbiales.

4 Calaplus , XXII.

'•> V., par exemple, celle qui est indiquée p. 804, n. i, ci-dessus, et représentée dans notre pi. CXLIX bis, 555, avec l'explication du monument entier, p. 229-231, tom. IV. Cf. les monuments que nous en avons rapprochés, à la fin de celte no!c.

les, a transportée aux enfers, aux portes du palais de Pluton, par une hardiesse d'un autre genre ^ Un autre acte de l'initiation , et peut-être l'acte final, le sacrement, comme nous nous sommes exprimé plus haut, c'était la transmission ou la collation (Trapaâocri;) de certains objets mystérieux et sacrés, de certains symboles, qui non-seulement étaient communiqués aux initiés, mais qu'ils touchaient ou baisaient, dont ils goûtaient peut-être, comme semblent l'indiquer les termes de la formule, déjà citée plus d'une fois, qui paraît avoir été elle-même le gage de l'initiation '. On soupçonne aussi, dans tels ou tels de ces objets sacrés, des reliques ou des amulettes ^.

Et maintenant, quelle que puisse avoir été la part de la superstition dans ces rites, agissaient-ils seulement sur l'imagination, sur la foi implicite de ceux qui y participaient, comme c'est l'opinion de M. Lobeck et de plusieurs autres? Offraient-ils, par eux-mêmes, un aliment à l'esprit et à l'ame, comme nous inclinons à le penser, avec O. Miiller, avec M. PrellerPOu bien faut-il admettre, pourjustifier les magnifiques éloges qui leur sont donnés par les anciens, l'édification, les consolations qu'ils y trouvaient, de leur propre aveu, que des communications d'un autre genre étaient faites aux initiés, soit par voie d'interprétation, soit autrement, et qu'ils recevaient un enseignement direct et dogmatique, tel que nous l'entendons? Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, tout ce que nous savons des mystères, comme des autres cultes de l'antiquité, milite contre cette dernière hypothèse, qui pourtant a trouvé tant de faveur chez les modernes, y compris M. Creuzer. Telle n'était pas, à coup sur, l'opinion des anciens euxmêmes ; ni celle d'un philosophe tel qu'Aristote, si profondément versé dans la connaissance de l'esprit humain et des divers modes d'expression de la pensée ou du sentiment, ni

' Cf. Fritzsche, de Carminé Aristoplianis niystico, Rostochii, 1840. ^ F. p. 769, n. 3, ci-dessus.

3 Cf. Lobeck, À^laoph., p. 701, 7o3, 1076 ; et Preller, fragm. Polemon., p. 14:» îîq.

DÛ LIVRE HUITIÈME. I2l3

celle d'un théologien aussi croyant, aussi compétent à tous égards^ que l'auteur du traité, attribué à Plutarque, sur Isis et Osiris. Écoutons le premier, cité par un témoin non suspect, Synésius : « Aristote, dit-il, est d'avis que les initiés n'apprenaient rien précisément, mais qu'ils recevaient des impressions, qu'ils étaient mis dans une certaine disposition à laquelle ils avaient été préparés \ » Et le second : « Il nous faut maintenant, en prenant pour guide les vérités de la philosophie, réfléchir avec dévotion sur chacune des choses dites et faites dans les mystères ^. » Le vrai Plutarque est plus formel encore et plus positif : «J'écoutais ces choses avec simplicité, comme dans les cérémonies de l'initiation, qui ne comportent aucune démonstration, aucjme conviction opérée par le raisonnement ^.» Voilà l'état du myste en présence des spectacles proposés, des rites accomplis, des paroles proférées, soit dans la première, soit dans la seconde initiation ou l'époptie. Il n*y a rien là qui parle à l'esprit précisément, à la raison; mais tout parle à l'imagination, au cœur, qui sont les chemins par où la religion sait arriver à l'âme. Ce n'est point un enseignement direct, rationnel, logique; mais c'est un enseignement indirect, figuré, symbolique, qui n'en était pas moins réel et n'en portait pas moins ses fruits. D'ailleurs, il avait pour soutien, cela est évident par les passages qui viennent d'être cités, une certaine préparation ou instruction préalable, communiquée ou par le mystagogue ou par les prêtres, mais elle-même, sans aucun doute, présentée sous la forme symbolique et mythique de ces traditions ou légendes sacrées, dont nous avons parlé ci-dessus, et qui pouvait bien consister aussi dans la succession même des rites et des spectacles,

' 'ApKTTOxéXiriç cL^ioi toùç T£T£>.e(T[i.£Vouç où (jLaôeTv Tt 6eTv cùlà uaôe'cv xai ôiareô^vai Y£vo[ji.évouçSY)Xov6Ti èuiTYi8£iov)ç. Synes. Orat., p. 48 Petav.

2 Aèi Tipoç Tauxa Xoyov èx ^tXoaotpiaç ^■oaxa.yonybv àvaXaêôvTaç ôatw; SiavoEicrOai twv XEyofjiévwv xal 6pw(xÉv(ov sxaaTov. De Isid., cap. 68.

^ TauTa 7C£pl toutwv yJxouov àTsyvws xaOaTisp èv T£X£TYi xal (xvnQa£t {i-Yio£[ji,tav à7î6û£t^iv Toîi Xoyou (XYiSè 7ri(7Ttv ÈTiicpépovTOç. De dcf. oraculor,, cap, 22.

I2l4 NOTES

habilement calculée, dans la suite et la progression des impressions qui en naissaient. Et puis, le culte était là, nonseulement avec ses cérémonies, mais avec ses croyances, avec ses dogmes, déposés, développés dans des noms sacramentels et dans des litanies, dans des prières et dans des hymnes, d'un caractère ou plus mystique ou plus poétique et plus populaire, analogues à ceux qui nous ont été transmis sous le nom d'Orphée, ou bien semblables en tout à ce chant épique en l'honneur de Cérès, qui nous est parvenu sous le nom d'Homère, et que nous avons expliqué au long dans une note précédente^. C'était là le vrai fond, et, ainsi que nous l'avons dit, comme le texte en même temps que le commentaire des rites accomplisjdes scènes représentées, qui aidait à les concevoir et les faisait fructifier. On oublie trop, dans des sens divers, que le génie du dogme et celui du mystère sont un peu les mêmes dans toutes les religions, et que, si leur essence diffère, leur formule s'offre partout avec le même caractère, et qu'elle exclut le raisonnement, comme dit Plutarque, ainsi que l'examen *.

Donc, au fond, dans les mystères de l'antiquité, comme dans d'autres, les cérémonies, les rites, l'appareil extérieur, qui s'adressaient aux sens, étaient étroitement liés aux dogmes, aux croyances, aux articles de foi, présentés seulement dans les premiers d'une manière plus sensible et, si l'on veut, plus grossière, d'après leur objet, qui était la nature et non ^Das l'esprit. C'est ce dont s'étaient parfaitement rendu compte les Pères de l'Église chrétienne, adversaires du paganisme, tels que Clément d'Alexandrie et Eusèbe, qui, tout en le combattant, montrent qu'ils le connaissaient bien. Voici comment s'exprime le dernier, au sujet des mystères en général : « La science antique de la nature, et chez les Hellènes et chez les

» V. p. 1098, iio5 sqq., ci-dessus.

' Ta t' outcwç è(jTt 7rap£|é(i£v, oùre TuuOéffOai, « il ne faut ni les négliger, ni les scruler, » dit déjà l'hymne homérique, v. 481. Cf. ci-dessus, }). II 16.

Barbares, consiste en opinions sur les choses naturelles, cachées sous le voile des mythes C'est ce dont on s'assure par les vers orphiques, par les traditions égyptiennes et phiygiennes; mais ce sont surtout les rites orgiastiques des mystères et les actes symboliques accomplis dans les cérémonies sacrées, qui mettent en lumière la manière de penser dts anciens^ » Et Clément d'Alexandrie, dans ce passage qui a tant embarrassé les critiques, et qui doit être si clair maintenant, résume en quelque sorte lui-même tout ce que nous venons de dire et tout ce que l'on sait à cet égard des mystères d'Eleusis : « Ce n'est donc pas sans raison (jue, dans les mystères des Grecs, ont lieu d'abord les purifications, analogues aux ablutions chez les Barbares. Viennent ensuite les petits mystères, renfermant un certain fondement d'instruction et une préparation à ce qui doit suivre. Quant aux grands mystères, dans toute leur teneur, il ne reste plus rien à apj)rendre; il n'y a qu'à contempler et à concevoir en esprit la nature (de ce qui se passe sous les yeux) et les choses (qui se font) : inoiz- TsoEiv Bb xal TTSpivoeïv tViv te cpuaiv xal xà TipocYf^axa *. »

On le voit, ce sont presque les expressions d'Aristote et du pseudo-Plutarque, citées plus haut; les derniers mots seuls laissent quelque obscurité; et cependant c'est de ces mots et du sens donné à ceux qui précèdent, Trepi xûiv au^xTràvxcov, t»aduits par : qui avaient pour objet l'universalité des êtres, qu'ont en grande partie découlé les hypothèses les plus exagérées, les plus fausses, sur la prétendue doctrine supérieure, cosnio logique, physique, métaphysique ou morale, qui aurait été révélée dans les mystères à un petit nombre d'élus. Tout nous porte à croire qu'il faut, ou les traduire, ou les comprendre, comme nous l'avons fait, et que les derniers doivent s'entendre

• Euseb. Praep. Ev., III i, p. 83 Colon., ex Plutarch.

' V. le texte entier de ce passage, p. 776, n. 2, et p. 8i5, n. 4. Cf. Lobeck, Aglaoph., p. 140 sqq., qui laisse aux mots t'iqvts (puortv xal xà TrpàyiJLaxa le sens général de la nature et les choses, mais en se plaçant^ du reste, au vrai point de vue, quoique avec des restrictions parfaitement inutiles.

12 l6 NOTES

des o£ixvuijt.eva et des ôptoasva, ces deux éléments principaux des rites mystérieux, avec une double allusion à ce qu'on peut nommer leur suhstratum naturel et traditionnel, symbolique et mythique, selon la pensée d'Eusèbe et celle de l'auteur du traité d'Zy/V et Osiris ^

Voilà quelle était, suivant nous , la vraie révélation des mystères d'Eleusis, et la seule. Comme tous les cultes de l'antiquité, ils étaient fondés sur l'adoration de la nature, de ses forces, de ses phénomènes, conçus plutôt qu'observés, interprétés par l'imagination, non par la raison, traduits en figures et en histoires divines par une sorte de poésie théologique, qui allait, bon gré, mal gré, d'une part au panthéisme, d'autre part à l'anthropomorphisme. Grâce à leur caractère propre, tel que nous l'avons défini, peut-être aussi à des circonstances extérieures, les cultes mystérieux demeurèrent plus que d'autres fidèles à leur origine; et quelques modifications qu'ils aient éprouvées dans le cours des temps, sous des influences diverses, ils ne laissèrent pas d'être éminemment significatifs, éminemment salutaires. Ils excitèrent jusqu'à la fin, dans les âmes des initiés, des impressions, des sentiments, des idées même, proportionnés aux dispositions, quelquefois aux opinions qu'ils y apportaient, mais qui rentrent en général

.' Il faut encore rapprocher ici l'important passage de Galien (De Usu partium, VII, 14, tom. VII, p. 469), qui, en opposant l'observation delà nature à la contemplation des mystères, montre bien quels étaient le mode d'instruction et la portée de ceux-ci. « Prête-moi donc ton attention, ditil, plus encore que si, dans l'initiation d'Eleusis ou de Samothrace, ou de quelques autres sacrés mystères, tu étais tout entier aux actes accomplis, aux paroles dites par les hiérophantes, ne regardant pas comme inférieure celte autre initiation (la connaissance de la nature), ni comme moins capable de révéler, ou la sagesse, ou la providence, ou la puissance du créateur de l'univers. » Et plus loin : « Car chez tous les hommes, pris, soit par nation, soit individuellement, qui honorent les dieux, il n'est rien, selon moi, de comparable aux mystères d'Eleusis et de Samothrace. Et cependant ces mystères ne montrent ce qu'ils se proposent d'enseigner ({ue dans une sorte de clair-obscur (à(ji.u3pà), tandis que tout, dans la nature, est d'une clarté parfaite (évapyt)). »

DU LIVRE HUITIÈME. I2iy

dans le cercle du dogme mythique et de la légende sacrée. Nous avons essayé de déterminer plus haut' les grandes croyances qui en naissaient naturellement, et nous n'y reviendrons pas ici en détail; nous ferons seulement une remarque, c'est que la forme de ces croyances était telle, que, parmi les anciens eux-mêmes, les uns ont pu y trouver une sorte de philosophie de la nature, àe physiologie, les autres en faire sortir révhémérisme et avec lui l'athéisme^. Mais ce sont là des interprétations ou forcées ou partiales, et tout au moins des méprises en sens divers. Il est certain que les mystères d'Éleusis eurent, par-dessus tout, une influence morale et religieuse; qu'ils réglèrent, qu'ils pacifièrent la vie présente, enseignèrent à leur manière la vie à venir; qu'ils en promirent les récompenses aux initiés, mais sous certaines conditions, non-seulement de pureté et depiété, mais aussi de justice, et que, s'ils n'enseignèrent pas également le monothéisme, ce qui eût été la négation du paganisme lui-même, du moins ils s'en rapprochèrent autant qu'il était permis au paganisme de s'en rapprocher. Ils entretinrent, ils nourrirent dans les âmes, à titre même de mystère, de culte épuré de la nature, le sentiment de l'infini, de Dieu après tout, qui résidait au fond de la croyance populaire elle-même, mais que l'anthropomorphisme mythologique tendait sans cesse à effacer. « Le sens mystique des cérémonies sacrées, dit Strabon, est un hommage à la Divinité, dont il imite la nature qui se dérobe aux sens^. « Et Diodore de Sicile : « On dit que ceux qui ont participé aux mystères en deviennent plus pieux, plus justes et meilleurs en

' Dans la note ii, p. iio5, iir4 sqq. de ces Éclaircissements.

^ Par exemple, le stoïcien Cotta, ramenant, dans Cicéron, les mystères d'Eleusis, ceux de Samolhrace et de Lemnos, à la connaissance de la nature (de N.D., I, 42); et Cicéron lui-même (Tuscul., I, i3), faisant appel aux mystères en général, poin* autoriser les doctrines d'Évhémère. Cf. p. 801, 8o3, ci-dessus.

3 *H xpu^/tç Y) (xuaxixri ttov kpwv <yc[xvo7rot£t xo Oeïov, (xi[j.ou(xévY] tti'J çOaiv aÙToO èx^psuyouCTav tyiv afcrOYicr'-v. Strab., X, p. 467 Cas.

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toute chose \»< Longtemps auparavant le rhéteur Andocide disait aux Athéniens, à ses juj^es, et c'est un témoignage irrécusable de la haute moralité des initiations d'Eleusis : « Vous êtes initiés et vous avez contemplé les rites sacrés célébrés en l'honneur des déesses, afin que vous punissiez ceux qui commettent l'impiété, et que vous sauviez ceux qui se défendent de l'injustice^. » Il y a là certainement quelque chose qui va plus loin que les lois de Cérès sur l'agriculture et sur le mariage, et même que les commandements de son favori Triptolème ^, quelle qu'en fût déjà la portée morale et sociale. Les Éleusinies étaient bien en avant des Thesmophories.

Toutefois, il ne faut pas l'oublier : dans les mystères de Cérès-Éleusine, aussi bien que dans ceux de Cérès-Thesmophore, tout se reportait en principe aux opérations de la nature , surtout à cette génération et à cette régénération mystérieuses dont le sein de la terre enferme le secret et dont l'agriculture est le moyen. C'est donc avec raison , n'en déplaise au savant théologien M. Baur, que M. Creuzer a attaché tant d'importance aux métamorphoses du grain de blé, comme emblème, soit de la palingénésie, soit, par suite, de l'inimortalité de l'âme dans les Éleusinies'*. Voici qu'indépendam-

' Hveaôai 9aai xcd sùdegeo-Tépouç xal ôtxaioTépouç xal xarà 7:âv peX- Tiovaç éauTtÔv toùç xôiv {jLuanQptcov xoivcav^naavxaç. Diod. Sic, V, 48.

* IIpôç 6è TouTot; {xe[ji.uri(70£ xat éojpàxaTS toTv Oeo'îv xà kpà, c'va te TiiAœpTQOTjTe (jièv toùç àaeêoyvxaç, cwJ^yjtî os toùç jjLT]8àv àoixoOvxa;. DeMyster., § 3i.

3 Cf. p. ii57 sqq. et p. 628, ci-dessus.

4 Cf. p. 816 sq., ci-dessus, et Baur, Symbolik und Mythologie, II, 2, p. 354 sq. M. Baur n'en remarque pas moins plus loin (p. 38 1) que !«■ christianisme semble avoir emprunté aux mystères, et appliqué à ses sacrements qui y répondent, d'abord le symbole naturel de l'eau purifiante, puis ceux du pain et du vin, présents de Déméter et de Dionysus, el gages d'une vie nouvelle. Les plus anciens docteurs de l'Église, dit-il, ont fait ressortir eux-mêmes des analogies de ce genre, en ce qui concerne les Mithriaques. Mithras célébrât et partis oblationem et imaginent resurrectionis inducit, dit TertuUien, de Praescript., cap. 40. Et Justin Martyr, Apol., I, 66 : "OTiep xal sv xoTc toO Miôpa fjLU<7TY)piotç Trapéowxav y^ve-

ment des rapprochements faits par notre auteur, avec l'Evangile, d'une part, avec le Zend-Avesta de l'autre, un témoignage grave et direct, tout récemment produit, vient confirmer ses conjectures à ce sujet. «Les Athéniens, dans les mystères d'Eleusis, est-il dit chez Origène, réfutant les hérésies des Gnostiques, montrent aux Époptes comme le grand, l'admirable, le plus parfait objet de contemplation mystique, un épi de blé moissonné en silence'.» Le sens de ce symbole, quoique détourné par l'auteur que suit Origène, pour servir d'argument en faveur d'un des dogmes favoris de la secte, celui du premier homme, de l'homme archétype, Adam ou Adamas, tel que les Gnostiques le concevaient, n'en a pas moins rapport à la destinée humaine en général. De même, quand il représente « le hiérophante célébrant, pendant la nuit, à la clarté de nombreux flambeaux, les grands, les ineffables mystères, à Eleusis, et s'écriant d'une voix éclatante : L'auguste Brimo a mis au jour l'enfant sacré Brimeus (ou Brimos), c'est-à-dire la forte a engendré le fort^ », il est plus que probable que cet enfantement n'est autre que celui de Dionysos-Zagreus, le fils de Jupiter et de Proserpine, indiqué peut-être aussi, dans un passage précédent d'Origène , parla formuleéleusiniaqueTsjXue," Verse la pluie, enfante^.» Ceux des Gnostiques dont il s'agit, les Naasséniens ouOphites,

(76ai (xt[XY)(7à(X£voi ol TTovTQpoi ôai[jLOV£ç* ÔTi yàp âpTOç xal TroTT^ptov uôatoç TtOexai èv iraïç tou ixuoufxévou xzkexcâç {xôt èuiXdywv xivwv, -f] ÈTii^nadôe, ri (xaôeTv SuvaaOe. M. de Hammer observe, du reste, à ce sujet, que le sacrifice non sanglant, avec le pain et le breuvage consacré, est d'origine persique, se retrouvant dans le Hom et le Miesd des livres Zend. Wiener lahrb. der Literatur, ï, 1818.

» *Ev (TitoTi^ Tg0epc(T(i,£vov crTàj(viv. Origenis Plùlosopkwnena , edit. Miller, V, 8, p'. 11 5.

^ Ibid., et la note de M. Miller sur ces derniers mots. Tout ce passage est extrêmement remarquable et mériterait un commentaire spécial, que nous font espérer les deux premiers articles de M. A. Maury, dans la Revue archéologique, 8*= année, p. 233 et 364.

^ V, 7, p. ro4. Ce passage donne une pleine confirmation à la conjecture de M. Lobeck, rapportée p. 788, n. 1, à-dessus.

allaient jusqu'à interpréter au sens de leurs doctrines les noms à' Eleusis et à'Jnactoreion^ ayant trait, suivant eux, ainsi que les petits et les grands mystères, à la descente des âmes , ou sur la terre ou aux enfers, et à leur retour dans les cieux , le tout en vertu de la génération par Adamas '. Enfin, pour enregistrer ici une autre donnée qui n'a trait qu'indirectement aux mystères d'Eleusis, mais que sa nouveauté nous engage à extraire de l'important document dont nous devons la publication à M. Miller, Origène, rapportant un peu plus loin les opinions d'une autre secte gnostique, celle des Sithianiens, ou plutôt Sethianiens^, nous apprend qu'ils les avaient empruntées en grande partie aux dogmes des anciens théologiens, tels que Musée, Linus, et « celui, dit-il, qui fut le révélateur par excellence des initiations et des mystères , Orphée », par où il faut entendre les Orphiques. « Ainsi, ajoute-

' Pag. ii5 sq. 'EXeufflv, on fjXÔofxev... ol uveujJLàTtxot àvwOev aTco toO àSàjxavToç ^uévxeç xàto) • èXeuaeffôat yàp... éejTÎv èXôeîv. To 8è àvaxTopsiov TÔ àveXOeïv àvw. Origène ajoute même, d'après ses auteurs : ToÙTO ... èffxlv 0 XÉYOUffiv ol xaT(opYiaff(X£voi twv 'EXeufftviwv xà \vjaxripia. Plus loin, les passages que nous avons déjà cités p. 1177, n. 3, et p. XX73, n. I, ci-dessus, et enfin : Taux' ... i(sx\ xà (xixpà {xuati^pia ib. r?,; aapxixYJç ■^t^iaziùi;, a (xuïiôévTeç ol avOpwTtoi {J^ixpà Trauorao-ôai ôçeîXouc-i xai (xuet<70at xà [xeyàXa, xà èTîo'jpàvia. O Mûller {Eleusinieriy p. 269, el u. i3, 14) explique lui-même le nom d'abord appellatif d'J?/ej«/j, dans un sens religieux et mystique, le tirant, non-seulement de Varrivée (è'Xeuaiç) de Démêler (p. 659 sq., ci-dessus), mais plutôt encore, dit-il, des demeures des bienheureux, où l'on arrivait par l'initiation aux mystères du lieu; et il rapproche l"HXijCTtov ueoiov, les lieux frappés de la foudre et nommés £viiXu(7ia, même les EiXeiOuiai, et l'èuviXuCTir] ou la possession démoniaque. Un grand nombre de noms de villes et de pays doivent leur origine anx cultes locaux; ainsi Atoôtovï), 0£<j7:pa)xol, ©ecTTVial, Iluôà), NéfJiea, 'OXu[j.- •jTta.

^ Se rattachant au patriarche Seth et aux livres qui lui étaient attribués. Cf. Matter, histoire du Gnosticisme, tom. II, p. 25i sqq. Le texte même d'Origène, dans le sommaire placé en tête du livre V, p. gS, donne positivement Sr^Oeiavol, au lieu de SiOiavoi, qui est partout ailleurs, en vertu de l'iotacisme. Le passage de ce livre, traduit ici, se trouve cliap. 20, p. 144 sq.

t-il, ce qu'ils enseignent aussi bien qu'Orphée, sur la matrice (des êtres) et le phallus, qui est la virilité % tout cela se retrouve formellement dans les mystères bacchiques d'Orphée lui-même. Or, ces mystères ont été célébrés et révélés aux hommes avant les initiations de Céléus et de Triptolème, de Déméter, de Coré et de Dionysus, à Eleusis; ils l'ont été à Phlius en Attique (sic). Car, avant les mystères d'Eleusis, existèrent, à Phlius, les orgies de celle qu'on appelle la Grande ^ Il y a là un tabernacle (iraCTxaç), et sur ce tabernacle se voit peinte jusqu'à ce jour l'image (symbolique sans doute) de tous les dogmes qui ont été exposés. Beaucoup de choses sont peintes sur ce tabernacle, au sujet desquelles Plutarque aussi s'explique dans ses dix livres à (sur) Empédocle^. On y voit, entre autres, représenté un vieillard blanchi par l'âge, ailé, ayant le membre viril en érection , et poursuivant une femme à la face de chien, qui s'enfuit. Au-dessus du vieillard sont écrits ces mots : cpocoç pusvTr,;; au-dessus de la femme: 7r£p£-/i!pixoXa. D'après l'explication des Sethianiens, cpào; pusvxy); serait la lumière dans les ténèbres, et <pixd)va, l'eau; la dislance qui les sépare exprimerait l'harmonie de l'esprit , médiateur entre l'un et l'autre. Le nom même de cpàoç ^u£VTr,ç signifie, selon eux, la lumière s'écoulant de la région supé-

' Le texte donne : xal ôfxçaXoç ôusp èarTtv àvSpetà, que nous n'hésitons pas à corriger ô çaXXoç. La confusion avec ôixçaXôç doit être ajoutée à celle que les éditeurs du Thésaurus de H. Estienne ont notée, de ce dernier mot avec ôçôaXixoç.

* Le texte porte : "Eartv èv t-^ 4>Xiouvti Xeyoïxévy) {xsYaXYiyopia, qui, rapproché des mots que nous citerons et rectifierons à la fin du passage, doit se Ure : "Eartv èv tyî <l[>XiG\Jvxt xà ty)ç Xeyo[i.£vy]ç [xsyàXyiç ôpyia.

3 'Ev ToTç Tcpoç 'EfxueôoxXsa ôéxa ^cêXiotç, comme il faut certainement lire. C'est un des ouvrages perdus de Plutarque, que l'on trouve indiqué, suivant les manuscrits, soit par Elç 'EfJLiieSoxXÉa Tcept tyîç e' oOcrtaç ^iêXia e', soit tout à la fois par 'EixtusSoxXoùç ^lêXia ôéxa, et Hepc tî^ç e oùaia; pi6Xia s', à moins qu'il ne s'agisse de deux ouvrages différents. V. le catalogue des œuvres du philosophe de Chéronée, dressé par Lamprias, son fils ou son parent, dans Fabric. B. G., tom. V, p. i6o et i68, éd. Harles,

rieure dans la région inférieure. On pourrait dire, en conséquence, que les Sethianiens célèbrent jusqu'à un certain point, dans leur secte, les orgies de la Grande (déesse) des Phliasiens^ «

Il y a matière, dans ce curieux passage, à plus d'une recherche, à plus d'une réflexion pour le philologue et pour l'historien, aussi bien que pour le mythologue et l'archéologue; et ce ne serait pas trop d'un Creuzer, d'un Lobeck et d'un Gerhard réunis pour en éclaircir toutes les obscurités, pour en tirer toutes les conséquences. Nous nous contenterons de remarquer ici la priorité donnée aux mystères orphiques ou bacchiques sur les Éleusinies , qui n'est rien moins qu'un fait historique; et la bizarre confusion géographique de Phlya ou PhlycUj bourg de l'Attique, avec Phlius des Phliasiens, dans le Péloponèse. Ceux-ci avaient, au bourg de Céléae, qui rappelle le héros Céléus, un culte fort ancien de Déméter, avec des mystères célébrés tous les quatre ans, qu'ils prétendaient avoir été fondé par Dysaulès, frère de Céléus, émigré d'Eleusis. Le héros Phlias, au reste, qui donna son nom au pays, passait pour fils de Bacchus"*. Quant à Phlya ou Phliae, des Phlyéens, on y voyait, selon Pausanias également^, les autels d'Apollon Dionysodote (donné par Dionysus), et d'Artémis Sélasphore (qui apporte la clarté), de Dionysus Anthius, ou fleuri, des nymphes Isménides et de la Terre, nommée dans le pays la Grande déesse; et, dans un autre temple, ceux de Déméter Anésidora, de Jupiter Ctésius, de Minerve Tithroné, de Coré Protogoné, ou première-née, et des déesses connues sous le nom de Semnae ou Vénérables (les Euménides^). Ce sont là des associations de divinités parfaitement connues, et qui, bien que pélasgiques dans l'origine, n'avaient rien qui fût précisément mystérieux, si ce n'est le caractère

* Suivant le texte imprimé : Ta ty^ç {xeydcXyiç çXotàç lovopYiof, que nous corrigeons sans balancer en : xà Tf\^ {xeyàXyiç 4>Xta<Ti(0v Ôpyia.

' Pausan., II, 14, coll. is>..

* Cf. p. 575, ci-dessus.

telluriqnc et infernal de plusieurs, qui était un acheminement aux mystères. Quelque confrérie orphique s'y sera-t-elle rattachée, dans la suite, particulièrement au culte de la Grande déesse ou de la Terre (Gé), identifiée avec Rhéa-Cybèle? C'est ce que nous n'hésiterions pas à conjecturer, si l'on admettait la manière dont nous croyons devoir lire les deux endroits du texte d'Origène qui se correspondent et se corrigent réciproquement'. Nous savons, d'ailleurs, que, dès le cinquième siècle avant notre ère, le Dionysus de la Thrace et le Bacchus de la Phrygie, les mystères orphiques et les Sabazies avaient formé une étroite alliance, et que les Orphéotélestes, devenus les sectateurs de la Grande Mère, firent plus tard, de tous les cultes mystérieux , le plus étrange amalgame''. C'est un résultat de cet amalgame que nous croyons voir ici, sous une forme singulièrement remarquable, et qui semble nous reporter jusqu'aux mystères pélasgiques des Cabires, à Samothrace et ailleurs. La principale divinité de ces orgies, données comme si antiques , est ap|3elée MeYaXv) , la Grande , c'est-à-dire la Grande déesse, ou la Grande Mère, la Terre, Rhéa ou Cybèle, la mère ou plutôt la nourrice des dieux, la matrice de tous les êtres, en l'honneur de qui furent célébrées les Megalesia , ou fêtes de la Grande, depuis son arrivée de Pessinus à Rome, 207 ans avant notre ère, alors que son culte était depuis longtemps répandu dans la Grèce ^. Quant au tabernacle, Traaxaç, qui peut être une chambre nuptiale, un thalamus, théâtre d'un hymen mystique, il rappelle le TracToç

' Cités plus haut, p. 122 1, n. 2, et 1222, n. i. M. Gerhard, dans un mémoire récent {Ueber das Metroon zu Atlien unâ ûber die Gottermutter dcr Griechischen Mythologie, Mémoires de l'Académie de Berlin, i85i, a réuni beaucoup de preuves ou d'indices d'une Mère des dieux, d'une Grande déesse ou d'une Grande Mère, pélasgique ou primitive, sur laquelle aurait été enté le culte phrygien de Cybèle, ce qui expliquerait l'importance et le développement qu'il prit, soit à Athènes, soit ailleurs.

' V. p. 927 sqq., 971 et 976 sqq., 1018 sqq., ci-dessus. Cf. Lobeck, Jglaopham., p. 620 sqq., 642 sqq.

3 Cf. livre IV, p. 56 sqq., 70 sqq., 74, tome II.

(le la célèbre formule des mystères phrygiens de Cybèle : utto Tov TcaffTov uTcsôuov, « Je me suis glissé sous le rideau, ou dans le thalamus ^ «. Le fait de ce tabernacle ou de ce thalamus peint, repose sur le témoignage de Plutarque, qui paraît mettre hors de doute l'authenticité de tout le récit. En effet, le vieillard ailé, avec le phallus en érection, poursuivant la femme à face de chien, réveille irrésistiblement l'idée de l'Hermès ithyphallique d'Athènes et de Samothrace, dans son rapport cosmique ou cosmogonique avec Proserpine, devenue Brimo ou Hécate^. C'est le rapprochement des deux grands principes, mâle et femelle, de la nature, concourant à l'œuvre de la géne'ration universelle; c'est, sous un point de vue, l'union delà puissance active du soleil et de la puissance passive de la lune; sous un autre, celle de l'esprit de vie, du verbe créateur, avec la matière inerte et rebelle, qu'il anime, qu'il dompte et qu'il féconde^. Si l'on pouvait se fier aux inscriptions des deux figures et aux interprétations qu'en donnaient les docteurs gnostiques, ce serait plutôt encore la conjonction du feu céleste et supérieur, qualifié par la lumière, et celle de l'eau inférieure et terrestre, qualifiée par les ténèbres; conjonction qui, du reste, revient dans le fond à l'hymen antique du Ciel et de la Terre, le premier article de foi des vieux Pélasges de la Grèce et de l'Italie^.

* Clem. Alex. Protrept., p. i4, Potter. Cf. Lobeck, Aglaoph.^ p. 24.

' Herodol., II, 5i; Cic, de N. D., III, 22, Creuzer; Etymol., M. v. Bpt[xto, p. 194 Lips.; Tzelz. in Lycophr., v. 698, p. 744 Millier. Cf. tom. II, p. 297 et 673.

3 V. les passages cités au tom. II, p. 298, et cf. p. 672 sqq.

" Varro, de Ling,. Lat., IV, 10. Cf. p. 835, 838, ci-dessus. — Il est question plus haut, chez Origène (p, 108 sq.), à Samothrace même, de deux statues debout, qui se voyaient dans l'Anactoron, et qui représentaient deux hommes nus, les deux mains élevées en haut vers le ciel, ainsi que leurs membres virils, « de même, est-il dit, que celle d'Hermès à Cyllène », ce que nous savons d'ailleurs (Pausan., VI, 26, et Lucian. Jupit. tragœd., cap. 42, ôuovxe; KuXXt^vioi 4>à).7]Ti). Les Naasséniens, dans ces vieilles images, dont l'une devait être celle d'Hermès-Cadmilos, l'autre celle d'Axio»

DU LIVRE HUITIEME. I22t3

Le singulier récit que nous venons d'examiner nous ramène aux mystères d'Eleusis, qui ont laissé sur les monuments de l'art les traces de quelques-unes de leurs cérémonies, des symboles qui y figuraient, des légendes sacrées qui se rattachaient à ces symboles, et surtout de ces autres légendes, mythiques ou poétiques, qui, telles que l'hymne homérique à Déméter, préludaient au culte des grandes déesses en racontant son origine et en célébrant leurs bienfaits. Nous nous bornerons ici à un petit nombre d'indications, qui , jointes à celles de notre Explication des planches, et aux sujets représentés dans celles-ci, suffiront pour faire sentir l'importance de ce genre de documents dans la question qui nous occupe. Sainte-Croix regardait comme le seul monument peut-être qui soit parvenu jusqu'à nous, des Éleusinies, le basrelief publié par Spon et Wheler, où se voit figurée une procession d'initiés portant des flambeaux, dans laquelle il reconnaît celle du cinquième jour de la fête des mystères '. Plus récemment, feu Millingen parlait dans les mêmes termes de cette représentation bizarre d'une terre-cuite, qu'il nous

kersos , cehii-ci le premier, celui-là le second générateur, selon le dogme original de Samothrace (r. p. io37 sqq. ci-dessus^ et la pi. CXXXI, 238, avec l'explication, p. ii8, tom. IV), retrouvaient encore leur homme archétype, Adam, et l'homme spirituel régénéré, qui s'identifie avec lui, (]ette interprétation n'a rien qui doive nous surprendre après ce que nous avons vu ci-dessus (p. 12 19 sq.); mais ce qui est plus singulier, c'est de voir VAdam de ces sectaires rapporté à Samothrace (2a[x,60pcfxsç 'ASà[x crsêà- (j[xtov), dans l'énumération poéiique des noms et des formes sous lesquels Atlis est célébré par un hymne dont Origène cite plus loin deux fragments (p. ti8 sq., avec la restitution de M. Schneidewin), et qu'il donne comme une sorte de prélude aux mystères de la Grande Mère. Le grand docteur fait lui-même, à ce sujet, sur le syncrétisme à la fois confus et transcendant des Gnostiques, une réflexion qui nous dispense de toute autre : « Ils réunissent ainsi pêle-méle et sans critique (ayeôtàÇoucrt) ce que disent et ce que font (ou pratiquent) tous les hommes, selon leur pensée propre, prétendant que tout a un sens spirituel. »

' V. Sainte-Croix , Mystères du pagan,, T, p. 323, 1^ édit. Cf. p. 781, nS3 et I [86 de ce lomo.

a fait connaître, et qui semble répondre à la scène plus orphique peut-être encore qu'éleusiniaque, de Baubo, pendant d'fambé, égayant la tristesse de Cérès, non plus seulement par ses saillies, mais par le geste obscène avec lequel elle découvre ses parties sexuelles ^ La figure de cette Baubo supposée, au lieu d'être accompagnée d'Iacchus, comme dans la légende orphique, est montée sur un porc, animal consacré à la Déméter d'Eleusis, et tient dans une de ses mains un instrument que Millingen croit retrouver, sur des peintures de vases ou mystiques ou funèbres, dans les mains de divers personnages faisant des offrandes^. Il y voit, non pas une échelle, comme Passeri, ni un métier à tisser, comme Millin, deux emblèmes qui ont été mis en rapport, soit avec les degrés de rinitiation aux mystères, soit avec Proserpine tisseuse ^, mais le symbole du cteis^ sans doute à cause du double sens de ce mot, qui exprime à la fois un peigne et tout objet qui s'en rapproche par la forme, notamment le pubis de la femme. Le cto.y, entendu ainsi, était, nous le savons, un des objets déposés dans la ciste mystique, et il appartenait aux Thesmophories pour le moins autant qu'aux Éleusinies"*, quoique, vraisemblablement, il fût, dés l'origine et d'une manière générale, l'emblème sacré de la vertu génératrice féminine, rapportée à Déméter, comme le phallus était celui de la force génératrice mâle, personnifiée en Dionysus. Rien ne prouve, du reste, qu'il faille expliquer en ce sens l'objet en question, représenté sur les monuments; car, d'une part^ il rappelle beaucoup moins \ecteis ou pecten, au sens propre de peigne, que l'échelle, le métier à tisser, ou tout autre instrument de forme analogue, et, d'autre part, il n'est pas du tout pro-

* Annales de l'inst. archéol. de Rome, tom. XV, p. i86 sqq., et la pi. E. Cf. p. 739 sq. ci-dessus, el Preller, Dem. u. Pers., p. 184 sq. '

a F, Passeri, Piclur. etr., I, tab. 84, II, lab. i4o; Millin, Tomb. de Canose, IV, p. 25, et Vas. II, 16. Cf. nos pi. CXLV ils, 491 /?, et CXLIX his, 555 a, avec l'explic., p. 206 et aSo.

^ Cf. p. 3o6 sq. de ce tome.

* Pag. 735 ci-dessus, avecles renvois de la note i.

DU LIVRE IIUITIKME. 122^

bable que les mylli offerts à Cérès et à Proserpine, dans les Thesmophories de Syracuse % et qui devaient correspondre au cîeis de la ciste mystique, eussent une telle figure. Enfin , et c'est une remarque qu'a faite, de son côté, M. Gerhard, l'objet dont il s'agit esj; ^associé, sur les vases peints, à des miroirs, des couronnes, des guirlandes, des bandelettes, et autres objets de toilette ou de culte, qui n'ont rien de commun ni avec le cteis ni avec le phallus, deux symboles qu'on ne rencontre pas plus l'un que l'autre, d'une manière tant soit peu certaine, sur les monuments delà religion deUéméter et de Perséphoné '*.

L'un des mieux caractérisés et des plus authentiques, parmi ces monuments, est le bas-relief que représente notre planche XLV bis^ 549, et qui provient d'Eleusis même ^. Il nous montre les deux déesses sous leur costume et avec leurs attributs consacrés, Déméter, le modius sur la tête, le sceptre et la patèredans les mains, Perséphoné-Cora, la tête nue, portant le flambeau allumé et les épis. Une famille est sur le point d'accomplir en leur honneur le sacrifice du porc ou de la truie, sacrifice du genre de ceux qu'on appelait 6ua, et qui se célébraient le troisième jour des Élipusinies ^. Rien n'empêche de voir, dans cette scène, un acte même de la fête. Il faut la rapprocher du revers de la médaille d'Eleusis, sur lequel paraît la truie, victime sacrée de la déesse figurée elle-même à la face dans un char traîné par des serpents ^, ce

» Ibid.^ et la note 4 au bas de la page,

^ V, Ed. Gerhard, Apulische Fasenbilder , p. 12 sq., coll. Etmsh. Spiegei, p. 89, rem. 3x, L'instrument dont il s'agit ressemble plus à une échelle qu'à tout autre objet, et il pourrait être, dit M. Gerhard, ce meuble de théâtre bacchique dont Pollux fait mention, à côté des tambours et des cymbales (xXi[i,a$, TU(X7rava, xûjjLêaXa, X, 3i), si l'on n'aime mieux y voir un symbole de l'exaltation mystique.

3 Cf. l'explic. des pi., p. 228, complétée par la note i, pag. 65 1, cidessiis.

■'' Cf. p. 780, n. 5, et p. xi85 ci-dessus.

5 P1..CXLTX rer, 558 a, et p. 222 sq., tom. IV.

char qu'elle prête ailleurs à son favori Triplolènie, ou qu'elle partage avec lui sur tant de peintures de vases et d'autres monuments. On peut rapprocher encore du sacrifice du porc à Eleusis ces figures votives en terre cuite, trouvées dans les fouilles dePœstum, et qui représçntent, suivant M. Gerhard, des initiés aux mystères de Cérès, s'apprétant à un sacrifice analogue, comme l'indique l'animal que portent la plupart d'entre elles, hommes et femmes ^ D'autres figures, de la même provenance, représentent la déesse elle-même, assise sur un trône, coiffée du modius et voilée, ayant ponr attributs, soit la pomme, s(»it la tête de pavot, soit le plat couvert de fruits, soit la patère ou coupe des sacrifices "•. Quelques-unes coiffées de même, mais portant le calathus rempli de fleurs, ou bien encore coiffées du polos, ou simplement voilées, mais parées, du reste, avec richesse, et tenant ou l'oie, ou la fleur, ou la pomme, peut-être aussi le miroir, font songer à Proserpine-Cora ^. Un type plus rare, conservé également sur plusieurs de ces terres-cuites, est celui de la déesse, à la fois mère et nourrice, d'Eleusis, tantôt debout, tantôt assise, tenant dans ses bras son fils mystique, lacchus, et quelquefois portant en outre, dans sa main droite, soit un œuf, soit un fruit allongé, soit un fruit rond , que tient aussi l'enfant, soit même une colombe, qui nous ramènerait à l'idée de Vénus-Proserpine , Le sujet figuré dans notre planche CXLVII, figoa ,et que nous devons à M. Gerhard, montre le même lacchus enfant, placé entre les deux déesses, la mère et la fille, enveloppées de longs voiles, et portant chacune la patère. La médaille d'Athènes donnée dans la planche CXLIV,

' Gerhard, y4n!. JJiUw., Taf. XCIX, surlout les fig. j-9-i3, ft |>. 341 sq. du texte.

2 lbid.,Taf. XCVIII, 1-3, et p. 34r.

3 ibid., ibid., fig. 4 ; Taf. XCVII, x-4, 8-10. La fig. 8 de la pi. CXCVIII, qui porte un coffret devant elle avec les deux mains, comme Démêler le tienl parfois sur sou sein, peut aussi bien être Perséphoné.

4 Ibid., Taf. XCVI, 1-9. ('f. notre note 6 sur ce livre, p. 1060-1073, ri'drssiis.

DU LIVRE HlJITllîME. l^^C)

490 h, y correspond, et plutôt encore aux autres terrescuites qui viennent d'être citées, puisqu'elle nous fait voir Déméter seule, debout, portant sur son sein lacchus, son nourrisson. Enfin , tandis que des bustes, également en terre cuite, découverts, comme les figures précédentes, dans les tombeaux de la grande Grèce, et répondant aux têtes que l'on remarque sur certaines peintures de vases, représentent Cora ou Proserpine jeune, belle, élégamment coiffée, et presque pareille à Ariadne ou à Vénus, d'autres figures de même matière, trouvées en Sicile, et actuellement au Musée de Berlin, semblent, dans leur style archaïque, rapprocher Déméter de Héra, et Perséphoné d'Athéna ou Minerve \ Une d'elles, même, rappelle à M. Gerhard ces nombreuses idoles des tombeaux de l'Attique qui portent, non-seulement le polos sur leur tête, mais, sur leur poitrine, le Gorgonium *,

Cette dernière circonstance nous ramène aux monuments tout à fait locaux et encore plus sûrs du culte d'Eleusis. Du temple même ou de l'Anactoron, si grand et si célèbre, nous avons vu, dans une note précédente ^, tout ce qui reste en fait d'architecture, du moins à fleur de sol ; en fait de sculpture et de peinture, à part les tableaux mentionnés par Pline , et qui paraissent avoir été purement historiques, nous ne pouvons guère citer jusqu'ici que le fragment d'une statue colossale, trouvé en dedans des Propylées, statue qui doit avoir reposé sur le piédestal contre lequel s'appuyait le fragment au temps de Spon et de Wheler*. Or, ce piédestal porte une inscription d'où il résulte avec une grande probabilité, d'après l'interprétation de M. Bœckh (Corp. inscript. I,

' Ibid., Taf. XCIV, 4, 5 ; XCV, 1-4, et p. 338, 339 du texte.

' Cf. Slackelberg, Gràber der Hellenen, TaJ. LVII, i ; Gerhard, Ueber die Minervenidole Atliens, acad. de Berlin, 1842, Tof. I, et p. 5, 21.

^ Notei3, pag. ii25, 1128 sqq.

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