III. 1. i
Téléphassa.
Engendre avec.
Cadmus,à Thèbes. Phœnix. Cilix. Europe.
(Apollod. III. 4. I.)
Harmonie , fille de Mars et de Vénus, d'après les plus anciens et les plus importants témoignages , — fille de Jupiter et d'Electre , d'après une tradition unique (Hygin., fab. 6. Cf. Muncker et Staveren, p. 28),
Polydore. Sémélé Auîonoé. Agave. Ino.
engendre avec Jupiter
Dionysos ou
Bacchus.
(ApoUodor. III. 4. 4.)
L'origine orientale du dieu ne saurait être méconnue en présence d'une pareille généalogie. Cadmus, l'homme de l'Orient (aip), l'Orient personnifié, est l'ancêtre de la divinité. La Phénicie et l'Egypte s'offrent comme les deux contrées cVan le culte de Bacchus avait été importé en Béotie.
Cadmus est phénicien comme Agénor, son père. C'est ce qu'in-
dique encore le nom de Phœnix donné au frère de Cadmus. Le père d'Agénor est Neptune, le dieu des eaux, de la mer : nouveau fait qui montre que c'était d'outre-mer ([u'avait été apporté le culte de Dionysos.
Libye est la mère d'Agénor; et la Libye renfermait, comme on sait, le plus célèbre temple d'Ammon, d'Amoun, la divinité que les Grecs assimilèrent à Jupiter. Hygin dit d'autre part qu'Agénor était fils d'Égyptus \ Cette origine égyptienne est aussi rappelée par plusieurs autres légendes qui prêtaient à Dionysos des ancêtres, des parents différents de ceux qui figurent dans la généalogie du dieu thébain. L'une d'elles faisait d'Amalthée la mère de Bacchus, et cette Amalthée était fille d'Ammon. Cicéron ^ nomme un Bacchus fils du Nil. Isis passait pour la mère du dieu, et Agave, sa nourrice, était fdle d'Égyptus ^. Enfin une autre tradition rapportait que le dieu était né en Egypte , sur le mont Argillus , oiî Jupiter avait transporté la nymphe Argé. La double patrie de Dionysos ne saurait donc être mise en doute, et quant à l'explication que l'on peut donner de la difficulté qu'elle soulève, nous l'examinerons dans une autre note.
Creuzer a ùût voir que les Indiens connaissaient un dieu dont la ressemblance avec le Dionysos est frappante, et qui semble descendre de la même origine que la divinité phénicoégyptienne. Les Grecs , auxquels cette similitude n'avait pas échappé, crurent retrouver dans l'Himalaya, au fabuleux Mérou, la véritable patrie de leur dieu, à l'époque où les conquêtes d'Alexandre leur eurent ouvert l'accès de cette contrée éloignée, et quand ils commencèrent à connaître les traditions antiques du Brahmanisme. C'est alors qu'ils reculèrent jusqu'au delà du Paropamisus , cette Nysa, cette ville, cette montagne, où la fable disait que Bacchus avait pris le jour, et dont une légende faisait, sous le nom de Nysus , le père du dieu.
' Hygin., Fabal. 170.
» De Nat. deor., III, aî.
^ ApoHodor., II, i, i5.
DU LITRB SEPTIEME. yot
Une autre légende, d'une date vraisemblablement récente, rappelait cette origine indienne, en représentant Dionysos comme issu de l'Indus et du Léthé.
Voilà donc les trois patries de Bacchus retrouvées dans sa généalogie. Cette généalogie va nous offrir quelques noms qui rappellent la migration du dieu , c'est-à-dire les diverses contrées dans lesquelles fut propagé son culte.
Phœnix, le frère de Cadmus, le grand-oncle de Dionysos, personnage qui n'est lui-même qu'une autre forme de Cadmus, qu'une seconde face sous laquelle s'offre la personnification qu'exprime celui-ci, est envoyé à la recherche d'Europe, et s'établit en Bithynie ^ Cette contrée était, comme on sait, le siège du culte de Cybèle, en l'honneur de laquelle se célébraient des cérémonies orgiastiques. Or, la tradition rapportait que Bacchus était allé en Phrygie, auprès de Cybèle, qui lui avait donné un vêtement pur et l'avait initié aux mystères ^. Ce fait nous indique la liaison qui existait entre le culte de la grande déesse, entre ces antiques mystères de l'Asie, et le culte de Dionysos, regardé aussi comme le dieu des mystères orphiques , mystères dérivés eux-mêmes en partie des mystères asiatiques. De la Phrygie le culte des mystères s'était introduit en Thrace, puis dans l'île de Samothrace où il semble avoir pris une forme plus pure dans l'adoration des Cabires. Or le culte dionysiaque était si bien lié à la religion cabirique , que non-seulement les voyages de Bacchus en Thrace forment un des traits les plus frappants de sa légende, mais que, de plus, une tradition donnait Cabirus pour père du dieu^. Enfin Cilix , frère, comme Phœnix, de Cadmus, annonce l'importation de Phénicie en Ciiicie du culte bacchique^.
Si les généalogies de Dionysos font connaître d'un côté les
' Apollod., III, I, I ; East. ad Dionys., goS ; Hygin., fab. 178. j Paasan., VIII, 87, 3; Diodor. Sic, III, 6a; Phurnut., de Nattir. deor., 28.
Cicéron, de Nùt. deor.^ 1. c.
4 Apollod., III, 1,1.
goi NOTES
contrées d'où l'adoration de ce dieu avait été apportée dans la Grèce, les lieux par lesquels elle avait préalablement passe, elles nous montrent de l'autre quel était originairement le véritable caractère de cette divinité.
Ino, Agave, Aiitonoé, les sœurs de Sémélé que la fable nous présente comme les nourrices de Bacchus, sont autant de reproductions du même personnage, et elles se confondent avec Europe leur tante, avec Téléphassa leur aïeule. Toutes ces femmes sont des personnifications de la lune, et elles s'identifient comme telles avec Isis, que nous avons vue plus haut donnée comme mère à Bacchus. Le nom de Sémélé offre une sorte d'anagramme du nom de SsXvivy), la lune ^ Cicéron parle d'ailleurs formellement d'un Bacchus fils de Jupiter et de la lune '. Le nom d'Ino est une forme de celui d'Io , par lequel les Argiens désignaient la lune ('Iw, accus, ionien^ 'louv, forme féminine de /om, /oa, le dieu du jour, Diesjjiter , le soleil ). Dans le nom de Téléphassa on retrouve les deux radicaux T-^Xs, de loin, et ©àoç, datif cpàôtrai, cpàsdi, lumière, d'où ^asacpo'poç, qui porte la lumière. Téléphassa signifie celle qui brille au loin , épithète qui convient parfaitement à l'astre des nuits. Le nom d'Europe, dérivé de eùpuç, e-jpeîa, large, vaste, et w]/ visage, ne lui convient pas moins, tout comme ceux d'Agave ('Ayauri, admirable, vénérable), d'Autonoé (d'aùtoç et VOEU), voir). Lucien assimile positivement Europe à la déesse Lune, Astarté^. Le taureau, qui était dans la mythologie orientale l'emblème de l'élément humide et avait été pour cette raison consacré à la >dne, joue aussi un grand rôle dans la légende d'Io et d'Europe.
Dans la doctrine des mystères, Bacchus fut assimilé à Osiris, le roi des enfers ; ce Dionysos infernal fut alors regardé comme fils ou époux de Déméter-Perséphoné. C'était encore, sous une nouvelle forme, le mythe qui faisait de Bacchus le fils de la
I Ëuseb., Prœpar. evang., lib. 3, c. i3, p. lio. Vig.
^ Ciceron., de Natur. deor.^ III, 2 3.
3 Lucian., de Dea syria, III, 621, p. 370.
DU LIVRE SEPTIÈME. go'6
divinité lunaiiv, femelle, nourricière, fécondante et humide. Cette (]érès-Proserpine est une reproduction de lo, Sémélé, Téléphassa, Amalthée, Europe. C'est la lune, ainsi que nous l'apprend Eusèbe. SeXr^vrj ti; XéyoïTO £it£ n£pc;£'j)ovr| \
Résumons les faits qui ressortent des rapprochements auxquels nous venons de nous livrer. Bacchus nous apparaît comme fils de Jupiter ou d'Ammon , c'est-à-dire comme issu du dieu du ciel, de l'air, du jour, et d'une divinité femelle en laquelle se personnifient, sous des noms divers, la lune, le principe féminin humide, nourricier et fécond, la nature. Ces principes reparaissent en lui sous des formes symboliques nou" velhs ; mais, dans les mythes des mystères, il perd en partie ses attributs, pour en recevoir de nouveaux qui le rapprochent davantage d'un dieu infernal et solaire, tout en le rattachant néanmoins par des traits significatifs à un caractère plus ancien.
Jupiter, Hadès, le Soleil, fiacchus, ne sont qu'un, disent les hymnes orphiques (fragm. 4), et certains auteurs assimilent également Bacchus à Apollon "*. Dans la doctrine des mystères, il cesse d'être la force productive considérée comme humide, il devient le soleil qui répand la fécondité dans toute la nature. Mais par l'épouse ou la mère qui lui est attribuée dans cette nouvelle théologie, il se rattache encore au principe humide et terrestre qu'il avait d'abord personnifié d'une manière plus exclusive.
L'Egypte, rinde et la Phénicie s'offrent donc comme la triple patrie de Dionysos. Apporté dans la Thrace, en Béotie, dans les îles de TArchipel, il est représenté tour à tour comme né dans ces contrées. Le nom de Nysa, qui servait à désigner le lieu où il avait pris naissance, fut dès lors appliqué à des localités diverses situées dans les pays qui se disputaient
ï Euseb., Prcep. ev., !. c.
^ Schol. adEuiip. Phœnic. v. a33; Arnob,, Cont. gent.^ lib. 3, p. 1 19; Aristophan., Nubcs, v. 6o3.
go4 NOTES
l'honneur de lui avoir donné le jour, et des légendes que M. Creuzer a éclaircies et sur lesquelles nous ajouterons dans les notes suivantes quelques développements, rattacheront son histoire à celle de ces contrées respectives.
Note 7 : Caractère primitif du culte de Dionysos dans la Grèce ; Dio-^ nysos agraire et solaire; Fêtes célébrées en son honneur. (Chap. II, p. 71.)
Quoique le Sabazius phrygien ait été apporté de la Thrace en Grèce comme la divinité qui présidait spécialement au vin, à la culture de la vigne, il ne perdit pas cependant tout à fait, dans ce dernier pays, le caractère de dieu du principe nourricier et générateur, de personnification du principe humide, donnant naissance aux fruits de la terre sous l'action fécondante du soleil, qu'il présentait en Asie. Aussi le voit-on associé de bonne heure à Apollon, avec lequel il partage certains attributs. Sophocle donne à Dionysos les attributs de ce dieu et le représente en compagnie de Diane (OEdip. Tyr. v. 218). Bacchus reçoit les épithètes de ^avôoxaprjvoç, de TrupupsYYiQÇ (Orph. Hymn., LII, 9), de ypuaioTtiqç, de OaXaaaoTropoç, de xaXoç , de XupoTraiYii.wv (Anacreont. Od. XXXIX, v. 9, Hermann), qui conviennent également à Apollon. Appelé aussi , comme ce dieu , (ji,ou(TaY£Ty)ç (Eurip. Bacch., v. A08), il est représenté se plaisant au milieu des Muses, qu'Athénée lui donne d'ailleurs positivement pour nourrices (lib. 2, c. 7), Muses parmi lesquelles les femmes, dans les fêtes agrioniennes, disaient que Dionysos s'était réfugié (Plutarch. Symp., 1. 8, Quaest. I). Il avait, comme Phœbus, un flambeau à la main, et c'était à cet attribut qu'il devait, disait-on, le surnom de TcupiYévYjç. EnBn à Olympie, à Égine, à Phelloé et dans plusieurs autres lieux, les deux divinités étaient associées dans un culte commun.
Dionysos devint surtout chez les populations helléniques une divinité champêtre, le dieu qui présidait à la récolte, aux moissons, aux vendanges, à la production des biens de la terre.
DU LIVUE SEPTrEME. ■gOÔ
C'est avec ce caractère qu'il se présente, dans toutes les fêtes célébrées en son honneur. Autrefois, dit Plutarque, on célébrait la fête de Dionysos avec des formes simples qui n'excluaient pas la gaieté; on portait en tête du cortège une cruche pleine de vin et couronnée de pampres; puis venait un bouc soutenant un panier de figues, et enfin le phallus, symbole de la fertilité (Plutarch. de cup. Dii>. Cf. Aristoph. Acharn. 24'i, q.). Aux 'AXwa, fêtes qui liraient leur nom de l'aire à battre le grain, Awç, et qui avaient lieu au mois de Poséidon, les campagnards se réunissaient autour de la grange et tiraient les présages de la récolte, dont ils allaient offrir au dieu les prémices { Suidas, v. 'AXîoa ). Aux Anthestéries, autres fêtes de Dionysos, le troisième jour de la solennité , on remplissait, les /^oTpa ou marmites, de grains auxquels il était défendu de toucher. A la fête des Thalysies, l'on rendait des actions de grâce à toutes les divinités en général , mais surtout à Bacchus et à Cérès, comme inventeurs de l'agriculture (Etymol. magn. éd. Sylb., p. 246); car, le caractère de divinité champêtre une fois donné à Dionysos, on dut le considérer comme l'inventeur de l'art de cultiver les champs. Presque tous les attributs que ce dieu avait apportés de l'Asie, furent interprétés dans cette nouvelle acception. Le taureau n'indiqua plus aux yeux des campagnards ignorants de l'Attique et de la Béotie, le principe humide auquel présidait Sabazius; il l'appela seulement que le dieu avait enseigné l'art d'atteler les bœufs à la charrue (Diod. Sic, lib. 7, c. 21).
Dans d'autres fêtes, le dieu était plus spécialement honoré comme l'inventeur du vin : telles étaient les Ascolies. Lors de leur célébration, les paysans dansaient sur des outres pleines de vin et portaient en cérémonie, autour des vignes, l'image grossière de Dionysos (Schol. Aristoph. Plutus, ad. v. ii3o). Aux Anthestéries, on ouvrait les tonneaux de vin nouveau, et tout le monde pouvait en boire. La plupart de ces fêtes remontaient à une haute antiquité. Hésiode (Op. et dies, v, 368) fait mention des Anthestéries, On attribuait à Thésée l'institution des Oschophories, autre cérémonie célébrée en Thonneurdu m. 59
goG NOTES
dieu du viu (Pliitajch. vit. Thos. lo. ;. A Athènes, les Dionysiaques dites xat' occttu, jouissaient d'une si ancienne célébrité, qu'on avait compté parleur retour, avant de prendre les Olympiades pour base de la chronologie (Suidas, v. Atovucr.).
Un grand nombre de surnoms donnés à Dionysos annonçaient son caractère de dieu des champs, de divinité de la fertilité, de Tagriculture, Nous citerons ceux de ôevopiTYiç, de cputrixûad; (Athen., lib. I, c. 21, et TSonnus, p. 58o, éd. Moser), qui lui étaient attribués comme au principe de la végétation ; d*^v6ioç (Orph. Hymn. I, 3o), de pOTpuoxpo'cpoç (Orph. Hymn., XXX, 5), de yevecioupYo; Ttov xapTrwv (vSchol. Aristoph. Thesmoph., V. 100), de -{o^fôtic, (Brunck., Anal. II, p. 517), d'euxapTTo; (Orph. Hymn., L, 4)1 de eupsTrjÇ [jLr{koiv (Athen., lib. 3, c. 23), de xo^pavoç xapTccov (Nonnus, p. 58o, éd. Moser), de it)vouToSoTyi(; (Brunck., Anal., tom. II, p. 5i7), de 7:o)^ua7copO(; (Orph. Hymn., VIII, v. 10), de cpXswv (^lian. Var. Hist.,
Ainsi, ce n'était pas seulement la vigne, le raisin, que le dieu faisait pousser et mûrir, c'était encore le grain, le blé, les arbres et les plantes. A Sparte, Bacchus était adoré sous le nom de sycités, auxiTv^ç, comme l'inventeur du figuier (Athen., lib. 3,c. 14).
Le caracière de divinité des champs rapprochait beaucoup Dionysos de Pan et de Priape. Aussi Pan était-il associé à son culte dans quelques localités, telles que Tégée (Pausan. Corinth., c. XXIX). L'un et l'autre dieu étaient représentés dans l'attitude ithyphallique, qui faisait allusion à la génération à laquelle ils présidaient. Dans les Dionysiesdes campagnes, xax' avpouç, on portait le Phallus en triomphe (Euripid. Bacch,, V. 126-127. ï^y^- ^^6 Mensib. IV, p. 78, éd. Bekker,). A Lampsaque, Bacchus était adoré sous le nom de Priape (Athen., lib. I, c. 54; cf. Nonnus, éd. Moser, p. 216). Le dieu sicilien Paies, dont le nom rappelle le Phallus, paraît n'être qu'une des formes de ce dieu champêtre. Divinité des troupeaux, de même que Pan et Hermès, représenté également par Torgane du sexe mâle, Paies se rattachait comme eux aux religions
DU LIVRE SI.PT1EME. go^
pélasgiques, dont le culte dionysiaque modifia les fêtes, en se les appropriant.
Tout en prenant dans la Grèce une forme moins désordonnée et moins sauvage, le culte de Dionysos conservait encore des traces nombreuses du caractère qu'il avait eu originairement dans la Thrace et la Phrygie. Les Triétérides, célébrées en l'honneur du dieu, et dans lesquelles les hommes et les femmes, mêlés ensemble, se livraient à des scènes de licence et de folle exaltation, offraient des vestiges frappants des rites asiatiques. On sait que ces fêtes finirent par être interdites (Senec. Herc. Oet., v. 594, sq.; Stat. Theb.,lib. 2, v. 661-662; Heyn. ad Virgil. JEneïd., p. 3).
Diverses localités avaient également gardé, dans l'adoration de Dionysos, des cérémonies non moins barbares, et des légendes rappelaient qu'à une époque reculée, on immolait à cette divinité des victimes humaines. Cet usage horrible se perpétua longtemps à Lesbos (S. Clem. Alex. Protr., p. 27, éd. Potter, p. 63). Aussi Nonnus donne-t-il à Dionysos l'épithète de vY]X£r';, cruel. Le surnom de wfxiriaTTiç, qui lui est encore attribué (Brunck Anal. II, v. 5 17), rappelle la fête des Omophagies mentionnée par Euripide (Bacch., V. 189; cf. S. Clem. Alex., Protrept. II j Arnob. adv. Cent., lib. 5, p, 169), et dont les rites dégoûtants nous reportent aux religions sanguinaires de la Thrace et de la Phrygie. Cette viande crue, dévorée aux dionysiaques par les initiés, semble un vestige de sacrifices humains, tels que ceux qu'on faisait à Lesbos, au dire d'Eusèbe, d'Arnobe et de S. Clément d'Alexandrie. Plutarque nous raconte le sacrifice de trois jeunes prisonniers que Thémistocle immola à Bacchus Omeslès (Vit, Themist., i3; Vit. Pelopid. 21) sur l'ordre d'un devin. La légende de Dionysos ^gobolos à Potnise (c. 9 , lib. 4), nous apprend qu'on avait substitué des chèvres aux victimes humaines qu'on immolait à cet^e divinité.
Ces formes barbares du culte dionysiaque disparurent peu A peu en Grèce, grâce à radoucissement des mœurs. On eut
(^o8 NOTES
horreur de pareils usages, et le caractère de divinité agreste et champêtre effaça presque toutes h*s autres.
Lorsque les doctrines orphiques s'associèrent à la religion de Bacchus, en la transformant pour lui imprimer un caractère plus pur, plus grave, plus spiritualiste, elles conservèrent encore à cette divinité ses anciens attributs champêtres, mais elles leur prêtèrent un sens nouveau. C'est ainsi que le van, dans lequel les cultivateurs avaient coutume de ramasser les prémices de leurs fruits, pour en faire une offrande au dieu, fut pris dans les mystères pour l'emblème mystique de la purification de l'âme , et que le sésame joua aussi un rôle dans ces cérémonies.
A l'ancien carartère champêtre en fut adjoint un nouveau : Dionysos devint une divinité solaire, dont les attributs reçurent une explication figurée. On associa son culte à celui de Déméter, dont le dieu partageait déjà antérieurement presque tous les attributs, et on transporta sur cette dyade divine une foule d'idées puisées à la source égyptienne ou asiatique.
Chez les Thraces, Bacchus Sal)azius était regardé comme donnant l'inspiration prophétique ; l'exaltation de l'ivresse semblait à ces peuples barbares l'état dans lequel le dieu se manifestait. Aussi comptait-on plusieurs oracles de Bacchus dans la Thrace. Les Grecs héritèrent de la même croyance. Ils donnèrent à leur Dionysos le nom de(jt.avTii;(cf Macrob.,Saturn. I, i8). Des devins, Mélampus, Orphée, furent regardés comme les instituteurs de son culte. Aux Triétérides, les initiés s'imaginaient que dans leurs accès de délire, le dieu se communiquait à eux. Ce caractère de dieu de l'inspiration prophétique rapprochait encore Dionysos d'Apollon; mais l'inspiration qu'envoyait celui-ci était plus calme; elle était due à la musique, tandis que celle de Dionysos prenait sa source dans le vin. La prescience étant intimement liée à l'art de guérir, Bacchus était , comme Apollon, iatromantis , devin- médecin (Eustath. ad Hom., p. 1624, 37 ). A Amphiclée, en Phocide, il avait un temple où les malades venaient l'implorer
DU LIVRE SEPTIEME. gOi)
{Pausan. X. '335). Tout concourait donc dans la nature du Bacchus hellénique, à préparer la fusion qui s'opéra au sein des mystères, et dans laquelle, brisant la forme grossière et restreinte sous laquelle il était adoré par les superstitieux campagnards de la Grèce, le dieu s'éleva à la hauteur d'un dieu créateur de l'univers, principe générateur du monde, dont le soleil était l'emblème. Il réunit alors sur sa tête les atlributs de toutes les grandes divinités mâles de l'Egypte et de l'Asie. Nous étudierons^ dans une autre note, celte révolution religieuse qui rendit à l'antique Sabazius, mais avec des formes plus pures et plus nobles, la généralité des attributs qu'il avait perdus en émigrant dans la Grèce.
Note 8. Des relations qui existent entre Dionysos et les divinités marines ; le Dacchus'Hcbon , le Bacchiis-Liber ou Italique. (Cbap. II, P' 72.)
§ 1. Naxos, où le culte de Bacchus existait depuis une haute antiquité , puisque certaines traditions assignaient cette île pour patrie au dieu ', est comme le point de rencontre des religions ou des mythes dionysiaques et posidoniens. Une légende * rapportait, qu'en se rendant d'Icarie à Naxos , sur un vaisseau tyrrhénien, Dionysos avait changé en dauphins les matelots qui voulaient le vendre *. Cette introduction des dauphins dans l'histoire du dieu du vin est un fait fort digne de remarque. S'il était complètement isolé, et ne rencontrait daus le cycle des mythes bacchiques rien d'analogue, on pourrait le regarder comme une de ces fables sans valeur et sans portée, enfantées par l'imagination populaire. Mais il n'en est point ainsi, et des rapprochements donnent à cette légende une signification très -réelle. En effet, nous voyons un assez grand
« Homère, Hymn. 26, 8; Théocrlt. XXVI, 33. * Hygin. Astron. XYII, p. 460, éd. Staveren. 3 Voy. Liv. VI, chap. 3, p. 632 de cet ouvrage..
^lO NOTÉS
nombre de divinités marines, qui jouaient lui rôle dans la légende de Dionysos. Ino, qui s'est offerte à nous comme une forme de Sémélé ou de la lune ( voy. note 6 de ce livre }, est aussi une déesse des eaux. On racontait à Brasies, dans le Péloponèse, au sujet de Sémélé, une légende très-analogue à celle dont Ino et Mélicerte étaient l'objet * : Bacchus, enfermé dans un coffre, avait été jeté à la mer avec Sémélé, sa mère, par ordre de Cadmus ; et les flots avaient poussé sur le rivage de Brasies le jeune dieu, lorsqu'il respirait encore. Or, une légende racontait aussi que le corps de Mélicerte avait été apporté par les vagues sur le rivage de Corinthe. Cette même Ino, qui était la mère de Mélicerte, avait, suivant la première tradition, emporté Bacchus sauvé des eaux, et l'avait élevé dans sa grotte \ Le nom de Leucothée, qui lui est donné, indique une divinité lunaire, et toutes les mères attribuées à Dionysos ont le caractère de ces divinités. Enfin le dauphin sur lequel Mélicerte et Palémon étaient représentés comme dieux marins, et qui, sans doute, avait donné lieu à la légende d'après laquelle ce fils d'Athamas avait été amené au rivage par un dauphin, nous reporte aux matelots tyrrhéniens que Bacchus métamorphosa en dauphins.
Athamas, le j)ère de Mélicerte, se rattache également aux mythes qui nous occupent. On racontait, à son sujet', une légende qui reparaît dans l'histoire de tous les sectateurs du dieu du vin (voy. note ii de ce livre). Ce roi d'Orchomène avait tué, disait-on, dans un accès de frénésie, son fils Léarque, qu'il avait pris pour une bête fauve ^; et c'était, ajoutait-on , à cette occasion , qu'Ino s'était précipitée dans la mer avec Mélicerte.
Les Hyades, que Ion donnait pour nourrices à Bacchus, se rattachent aussi aux divinités marines; elles sont filles de l'Océan'*. Elles s'étaient enfuies vers Téthys pour échapper à
I Pansan. II, i, 3 ; Plutarch. Symp. V, 9.
' Pausan. III, 24, 3.
3 Hygin. Fab. 2 ; Apollod. III, 4, 3 ; Pausan. I, a4, 11.
4, Ovid. Tast. V, lOg^
DU LIVRE SEPTIEME. gt I
Lycurj^iie'; cette même Téthys avait aussi accueilli Bacchiis, qui fuyràt pour un pareil motifs. Knfin le nom d'Hyades rap» pelle la pluie, l'eau. Nous verrons, à la note n, en examinant dans tout son ensemble le mythe de la venue de Dionysos en Grèce, que ces analogies ne s'arrêtent pas là, et que le dieu présente, sous diverses faces, le caractère d'une personnification mâle du principe humide.
§ 2. La mention qui est faite des Tyrrhéniens dans la légende dont nous venons de nous occuper, nous amène naturellement à parler du culte de Dionysos dans l'Italie méridionale. Le mythe de Mélicerte semble, en effet, être le lien qui unit les traditions italiques et les traditions helléniques sur ce dieu. Le poète Arion, auquel s'attachait une légende absolument semblable à celle de ce dieu marin, voulait, au dire d'Hérodote (lib. I, cap. i3), se rendre de Grèce en Italie. Des héros dan.s l'histoire desquels le dauphin jouait le même rôle que dans le mythe de Mélicerte, Taras et Phalante, passaient pour être venus du Péloponèse dans l'Italie méridionale, où ils avaient fondé Thrente. Suivant une autre tradition, que nous a conservée le grand Etymologiste (Etym. magn. par, 5^5, éd. Sylb. col. 476), Dionysos, après avoir porté la guerre en Tyrrhénie, laissa dans l'Italie les Silènes les plus vieux, qui se livrèrent à la culture de la vigne et rendirent l'Italie fertile en vins. Sophocle (Antig., V. ii3o, ii32) invoque Bacchus comme un dieu qui règne sur l'Italie, KXuràv âç afxcpsTrsiç 'IraXiav. Ces témoignages donnent à penser que le culte du Dionysos hellénique avait été porté en Italie par les Tyrrhéniens.
Ce Bacchus italique portait le nom d'Hébon, ainsi que nous l'apprennent les médailles (Eckliel, I, p. 126, iSg). Il était représenté par un taureau à face humaine (Brunck, Analect. t. II, p. 517). Nous avons vu, en effet, que le taureau était un des attributs les plus ordinaires du Dionysos hellénique.
Hygin. P. Astr. II, ai.
Hoiuer. Iliad. VI, i35.
gi'i NOTES
Macrobe nous dit positivement (Saturn. lib. I, p. 244, éd. Pontan.) que les Napolitains donnaient, chez eux, à Bacchus le nom de Hébon. Ils le représentaient, ajoute-t-il, avec la figure d'un vieillard barbu, barbata specie ^ senili qiwque ; ce qui nous rappelle le Bacchus Pogon des vases peints, et confirme l'origine hellénirque de cette divinité, dont le culte s'étendit jusqu'en Étrurie (T. Liv. XXXÏX, 8. Cf. Lanzi, Saggio di linguaetrusca, 11, p. 221 sq. Gerhard, Etriisk. Spiegel. I, 5. 43).
Ce dieu Hébon se rattache vraisemblablement au Liber latin, le Lœbasius ' des Sabius (Servius ad Virg. Georg. 17). Celui-ci, dont on faisait dériver le nom de libare, féconder, et qui présidait à la naissance des enfants, aussi bien qu'à la culture de la vigne et des céréales { S. Augustin. deXivit. Dei , VI, 9), paraît avoir été, de même que Dionysos, une personnification de la puissance créatrice. Son nom et celui de sa déesse parédre, Libéra, rappellent la dyade grecque de Coros etdeCora. Les fêtes de Liber rappelaient celles de Bacchus; (Cf. Preller, ap. Pauly, Encycl., art. Liber., p. 1023-1024); on s'y couronnait de même de lierre (Varron. de ling. lat., VI, i4j, et on promenait triomphalement le Phallus (Clem. Alex, Protr. p. 12. Euseb. Praep. ev. II. 3). Ces ressemblances, ))rises en elles-mêmes, sont un peu vagues, sans doute; mais, rapprochées de celles de Hébon et de Dionysos, elles donnent un certain degré de vraisemblance à l'hypothèse qui admet que le culte du dieu des champs avait été porté de Grèce, ou peut-être de l'Asie-mineure, en Italie, hypothèse qu'adoptait Virgile lorsqu'il écrivait dans les Géorgiques (II, 385, sq.).
Necnon Ansonii ïroja gen.s missa coloni Versibus incomptis luduut risuque soluto , Oraque corticibus snmunt horrenda cavatis. Et te, Bacche, vocant per cannina laeta tibique Oscilla ex alta suspendunt mollia piou.
* L'étyinologie du uora de Hébon a occupé plusieurr. antiquaires.
DU LIVRE SEPTIÈME. ()l3
Note 9 : Des origines asiatique et indienne du culte de Dioiiysos ; recherche de la 'véritable patrie de ce dieu, considéré surtout comme Dieu du vin. (Chap. 11, p. 81 )
Après avoir lu l'exposé du système auquel s'est arrêté M. Creuzer, on sent que, malgré tout ce qu'il offre d'ingénieux, il est loin d'avoir dissipé les nombreuses obscurités dont l'histoire du culte dionysiaque est entourée. Nous chercherons dans cette note et les suivantes à mettre un peu d'ordre dans les faits nombreux que sa vaste érudition a rassemblés sur cette grave et intéressante question ; nous efforçant d'indiquer ce que ses idées offrent de trop absolu, nous grouperons les témoignages, nous les classerons chronologiquement, afin que le lecteur puisse facilement saisir quelle est l'hypothèse qui offre le plus de vraisemblance et qui s'appuie sur les témoignages les plus sérieux et les plus imposants.
Mettons-nous de côté quelques légendes locales qui n'ont que bien peu de poids dans la question, nous sommes frappés par le caractère général qu'offrent les divers mythes dont Dionysos était l'objet. Ce caractère, c'est celui de dieu voyageur, de dieu conquérant, qui l'accompagne sans cesse. Tantôt il arrive de Thrace en Béotie, tantôt il se transporte en Ibérie, dans l'Asie occidentale et jusque dans l'Inde. En Phrygie, il combat les Amazones; il parcourt toutes les îles de l'archipel; il se rend en Cypre. Les mystères célébrés en l'honneur de Bacchus sont de même transportés par les poètes et les mythographes dans tous les pays, et chacun leur attribue presque une patrie différente.
Quelle que ce soit celle de ces contrées à laquelle on doive s'arrêter comme étant la terre oii notre divinité avait réellement commencé d'être honorée, il faut reconnaître que le
Quelques-uns le font dériver de 'Hédco, adolesco, pubesco. Quanta nous, nous ne sommes pas éloignés de croire qu'il appartient au même radical que Sabazîus. "Hêwv avec l'esprit rude est le même mot que ÏTfjêtov.
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culte dionysiaque avait opère de véritables migrations; et comme toutes ces migrations nous reportent hors de la Grèce propre, comme elles se rattachent à des pays asiatiques ou (lu moins limitrophes de l'Asie, on est conduit déjà par ce seul fait, à admettre que ce fut en Asie que prit naissance la religion de Bacchus.
Cette première donnée est confirmée par le caractère attribué à ce dieu sur les anciens monuments helléniques. Sur les vases, nous le voyons représenté avec le port sage et noble (les Orientaux. Il est revêtu de l'ample bassara lydienne; sui* sa riche chevelure, qui tombe en boucles élégantes, repose un large diadème. Ce n*est que dai>s les monuments d'une époque plus récente, que Bacchus a reçu un caractère purement grec, qu'il apparaît avec des formes presque féminines et cette nudité que les artistes helléniques se plaisaient à donner à leurs dieux.
Mais ce n'est pas seulement le costume, le port qui , dans le Dionysos primitif, accuse une origine asiatique, c'est encore tout le cortège qui l'environne. La panthère, l'âne, animaux originaires de l'Asie, servent de monture à sa suite ou à luimême.
Ainsi, Bacchus nous apparaît sous des formes tout orientales. Au temps d'Homère, il est déjà représenté comme honoré dans la Crète et dans la Thrace. Son introduction en Europe remontait donc à un âge antérieur aux temps homériques.
L'étude de l'histoire de l'établissement du culte dionysiaque en Grèce nous l'a montré arrivant de la Phrygie et de la Thrace, dans la Béotie et chez les diverses populations helléniques (voy. note 8 de ce livre). Nous n'avons donc à rechercher ici que la contrée d'où il était parvenu jusqu'à cette extrémité de l'Asie occidentale. Y était-il né, ou arrivait-il de pays limitrophes ou plus éloignés?
Pour répondre à cette question, remarquons que les analogies du culte de Sabazius avec celui des diverses divinités solaires de l'Asie antérieure, sont trop frappantes pour que nous
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puissions admettre que ce culte constituât en Phrygie un culte à part et distinct de ceux qu'avaient adoptés les religions des peuples voisins. Les rites célébrés en l'honneur de la grande mère de l'Ida et de Pessinonte, rappellent entièrement ceux de la déesse syrienne d'Hiérapolis, Astarté. La Phrygie paraît avoir tenu à la Phénicie, à l'Assyrie, à la Syrie, par son état social et ses mœurs. D'ailleurs, la Phénicie, attribuée pour patrie à Cadmus, montre que le souvenir d'une origine phénicienne avait été apporté de Thrace en Grèce avec le culte dionysiaque même.
Le vin, dont on faisait remonter l'invention à Bacchus, devait constituer un des attributs essentiels de ce dieu, un de ceux qui le caractérisaient davantage, puisqu'il avait frappé les populations helléniques, au point d'effacer en quelque sorte chez elles tous les autres. Or, l'invention de cette liqueur nous reporte encore vers l'Asie occidentale. Les plus anciennes traditions que nous connaissions, celles des Hébreux, en faisaient honneur à Noé. C'est à la langue de ce peuple que fut emprunté par les races de souche indo-européenne le nom du vin. L'hébreu 1»» (hïaïn), identique à l'arabe yi^ (waïn)^ esten effet le radical d'oTvo;, écrit Fotvoç par les Éoliens, d'où dérivent le latin vinum et notre mot virij le germanique wein,\e slave et l'italien vino. M. Pott a, il est vrai, cherché dans le sanscrit la racine de ces noms (Etymologische Forschungen, I, 120; II, 246); mais l'étymologie proposée par luil, et qui fait dériver le mot du radical ve, exprimant l'idée de courbure, d'enlacement, et par suite le cep de la vigne, radical auquel serait joint le suffixe no, est on ne peut plus forcée. J. H.Voss, qui veut que le vin ait été inventé dans la Thrace, d'où il croit Dionysos originaire, s'efforce d'établir que le nom d'oivoç a été porté par les Grecs aux Phéniciens, qui l'ont communiqué à leur tour aux Hébreux (Mytholog. Forschung., I, p. 33, 19). La science étymologique et la connaissance delà filiation des langues ont fait de grands progrès depuis cet ingénieux antiquaire, et nous n'en sommes plus aujourd'hui à aller chercher dans la langue thrace l'origine des
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mots hébreux. J. H. Voss prétend que le vin que Noé découvrit, n'était pas précisément celui que les Grecs connaissaient, que c'était une liqueur fermentée, plus grossièrement préparée, analogue à celle que l'on retirait du palmier, des baies de certains arbustes et des céréales. Ces liqueurs portaient^ ditil, chez les peuples sémitiques le nom générique de "1DÏ7, schêchar^ c'est-à-dire boisson forte , enivrante. Les Hébreux ne connurent pas d'autre vin qtie le vin doux ou schêchar, jusqu'à la fin du règne de David. L'usage du vin fermenté-, dont les Grecs apprirent ensuite à tempérer l'âpreté en y mêlant de l'eau, fut apporté avec le nom que ce peuple lui donnait aux populations de la Palestine. Dès lors, le nom Aeschéchar fut abandonné dans l'usage habituel, et il fit place à ce\m à^hiaïn, qui n'est que le mot grec Foïvoç altéré (oi se prononçait / chez les Hellènes). Si le mot de hiaïn se rencontre dans la Genèse, c'est, selon Voss, une substitution des âges postérieurs; pour rendre le texte plus intelligible, on aura fait disparaître le mol schéchar qui n'était plus usité, et qui ne se rencontre plus guère employé que concurremment avec ^/a^W, afin defairesentir la différence des deux boissons. On voit que de suppositions gratuites l'auteiu' des Mythologische Forschungen est obligé de faire, l)Our échapper à l'objection terrible que l'antiquité de la tradition élève contre son système. La plupart des commentateurs anciens de l'Écriture sainte entendent le mot schéchar A'aw?, le sens de vin fort, vin vieux, par opposition au mot hiaïn, qui désigne le vin nouveau. Cette interprétation n'est nullement favorable au système de Voss; car si ce mot se fût appliqué au vin préparé suivant l'antique procédé, il eût désigné le vin doux, le vin nouveau. D'ailleurs, rien n'autorise à admettre une substitution du mot Vfi, dans le texte de la Genèse, à celui de "IDU; d'autant plus que ce mot se rencontre plusieurs fois, non-seulement dans ce livre, mais encore dans les autres parties du Pentateuque. Voss allègue qu'on ne peut découvrir la racine de ce mot en hébreu, lundis que oTvoç appartient en grec à un radical facile à déterminer. Il est vrai que pour que rien ne vienne démentir son assertion, cet antiquaire se hâte
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de repousser la racine r]2f j'a/ia/i, que les hebraisants ont généralement admise (cf. E. Meier, Hebrâïsch. Wurzelwœrterbuch, p. 54), en se fondant sur ce que l'idée de presser, que renferme cette racine, n'a pu servir à désigner une liqueur que Noé n'avait certainement pas obtenue à l'aide du pressoir. Voss oublie que le mot n'est donné par personne comme remontant au temps de ce patriarche, et que toute la question est de savoir s'il est aussi ancien que la Genèse. Le nom du Dionysos phrygien, Sabazius, trouve aussi sa racine dans les langues sémitiques; et cette circonstance ajoute un nouveau degré de probabilité à ce que nous venons de dire. En hébreu N2D siba, sebûjsaba signifie vin pur, et iWe, en changeant les points diacritiques. Et cette étymologie est beaucoup plus vraisemblable, à notre avis, que celle qui fait dériver le nom de Sabazius de celui de Sii^a.
C'est non-seulement le mot que nous trouvons, dès la plus haute antiquité, dans !a Syrie et la Palestine, c'est encore la chose. Tous les naturalistes qui ont visité ces contrées ont constaté que la vigne y était indigène (cf. Bureau de la Malle, Économie politique des Romains, tome II, p. io4). Le plus ancien témoignage grec que nous ayons siu^ î^ysa, celui d'Homère, nous apprend qu'il y a une ville de Nysa située sur une haute montagne couverte d'arbres fleuris, assez loin de la Phénicie, plus près des eaux de l'Egypte. Ce passage et quatre autres de Diodore de Sicile (III, 65, p. 235, éd. Wesseling; I, i9,III,64, 65; IV, a), fixent d'une manière générale la position de Nysa dans l'Arabie, entre le Nil et la Phénicie. Pline est plus précis; il met Nysa en Palestine, sur les frontières de l'Arabie (Hist. nat., lib. 5, c. i6). Etienne deByzance(de Urbib., V. Nysa) est du même avis. Nysa ou Scythopolis, dit-il, ville de Cœlé-Syrie, dans l'Ammonite. Enfin Josèphe (Ant. jud. XII, VIII, 5, p. 620, éd. Havercamp) nous apprend que cette ville de Nysa, nommée ensuite parles Grecs Scythopolis, s'appelait de son temps Bethsané, et était située au bout d'une grande plaine, au delà du Jourdain. Dans un fragment du médecin Philonide, rapporté par Athénée (lib. XV, c. 5), il est
dit que Bacchus apporta la vigne de la mer Rouge en Grèce (cf. Dureau de la Malle, ibid.; ce savant remarque fort bien que l'épithète d'suoaiu.ojv , donnée à l'Arabie dans le texte de Diodore, est une glose). On connaît la grosseur des grappes de raisin apportées à Moïse des environs d'Hébron (Numer. XII, 29, 24 ).
Le surnom deBassareus donné à Bacchus avait été expliqué, avec quelque vraisemblance, par l'hébreu lïS, vendanger^ et dans ce cas le nom du vêtement serait dérivé du dieu qui le portait. Mais M. Movers [Die Phônizier. I. 2'3) a fait voir que ce mot était dérivé du radical sémitique ÎIDnUS , qui a donné naissance à l'arabe Ju) , lequel signifie /?<?««; et les anciens s'accordaient à nous dire que le mot Bassareus Aé%\^ï\-à\X., dans la langue thraco-phrygienne, la peau de renard ou de panthère dont se couvraient les bacchantes (Lobeck, Aglaophamus, p. 293). Toutes les probabilités nous conduisent donc à chercher dans la Palestine et la Syrie la patrie de la divinité du vin, et par conséquent le lieu du premier établissement du culte de Dionysos.
C'est également chez les peuples de langue sémitique que nous trouvons l'explication de l'association de l'âne au culte du 'dieu vinifère. Le vin pur porte en hébreu, à raison de sa couleur, le nom de "]Qn khémèr, qui appartient au même radical que le nom arabe du viujnsâ.; et l'âne s'appelle "ll^n en hébreu, j L^^a. en arabe; ce nom est également dérivé de ce radical, lequel implique l'idée de rouge et qui se retrouve encore dans le nom d'Himyarites, j^cs., donné aux habitants du Mahreb, peuple qui a une communauté d'origine avec les Phéniciens ^
' Il est fort remarquable que le mot ©oïvt^ ait servi à désigner chez les Grecs le peuple de la Phénîcie, le palmier et la couleur ronge, et qu'en même temps, chez les peuples sémitiques, les mots : rouge, ff^^ -, IDrii palmier '^Qj^, j^-^a., le nom des Hiniyarites, appartiennent à la même racine, tandis que le mot mî^ signifie à la fois, la couleur rouge «t le pays d'Idumée. Le mot oivoçj du reste, appartient à la même racine que (poivi^.
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M. Fulg. Fresnel ( Jourii. asiatiq., 4^ sér., tom. 6, p. aSi) a cherché chez ces Himyarites la patrie de Dionysos. Il a cru retrouver dans la montagne de Loûs ou Nous, située à quarante lieues à l'Est de Z-hafâr, la Nysa que les traditions helléniques reportaient plus au Nord; et il est porté à adopter avec Pococke l'identification du dieu grec avec le Dhou-Nouwâs des Arabes. L'existence d'une tradition analogue à celle de Dionysos chez les Joctanides, qui, comme les Cananéens, reconnaissaient Noé pour leur ancêtre, ne ferait que confirmer notre opinion sur l'origine syrienne du mythe dionysiaque. M. Movers(Die Phonizier. I. 339) a cru reconnaître d'un autre côté le Dionysos grec dans le Dusares ou Dhou-Sair des Arabes, appelé par Marinus et Damascius Ôuavoptxriç, et dont le nom signifie dieu du feu. Il admet son identité avec Baal- Khamon ou Moloch. Ajoutons à ces rapprochements que le nom de Sabazius rappelle celui de 'H.'Z'V , qui désignait précisément chez les Hébreux la race des Joctanides. Gesenius a rapproché ce nom de l'Ethiopien Sabâ, qui signifie homme. Ce rapprochement confirmerait Tétymologie de M. Fresnel, qui propose de voir dans Dionysos ï73ï^ TT, le père des hommes, le dieu suprême et créateur, comme Noé, père du genre humain. Des recherches ultérieures montreront ce que les conjectures de MM. Movers et Fresnel peuvent avoir de fondé.
On sait combien, dans les notions géographiques si imparfaites des Grecs et des Romains, les contrées des bords méridionaux de la mer Rouge et de l'Yémen se confondaient avec celles qui avoisinent l'Indus. Le nom d'Indiens, d'Inde, fut étendu longtemps aux Homérites ou Himyarites, et aux Éthiopiens. Il n'est donc pas étonnant que Nysa étant placée sur les confins de l'Arabie, on l'ait ensuite repoussée jusqu'aux Indes.
Quand les conquêtes d'Alexandre eurent ouvert des relations entre la Grèce et les contrées situées dans le voisinage de l'Indus, les doctrines brahmiques commencèrent à être connues des Occidentaux. Ceux-ci ne furent pas sans y découvrir des divinités analogues à leur Dionysos. Siva offrait, en effet, avec lui , des ressemblances qui pouvaient tenir aux
notions religieuses que les Aryas avaient apportées du plateau occidental de l'Asie, au delà de l'Himalaya. Le mont Mérou, sur lequel on plaçait sa demeure et le lieu de sa naissance, rappelait par son nom la cuisse ({ji-/ipoç) de Jupiter, dont les poètes faisaient sortir Bacchus. Siva, disent les Hindous, a doté les hommes du figuier et de la vigne; il n'en fallut pas davantage pour convaincre les Grecs que leur Dionysos était né dans l'Inde. Ils assimilèrent Nysa à Nagara ou Djelalabad ; ils placèrent la montagne du même nom vraisemblablement dans la chaîne del'Hindou-Koh, l'identifiant sans doute au Soufid-RohjOu montagne blanche, sur lequel abondent le lierre et la vigne, plantes qui leur rappelaient leur dieu. NysaetMérou se confondirent (cf. Diod. Sic, lib. a, c. 58; Arrian. Expedit. Alex., lib. 5). Diodore, Arrien, Quinte-Curce, Philostrate, conduits par ces assimilations postérieures, étendirent jusqu'à l'Inde les voyages du dieu. Toute une légende de son expédition sur l'Euphrate et sur l'Indus, s'accrédita parmi les fables populaires (Pausanias, lib. X, c. 29). On réunit aussi sur la tète de Dionysos les souvenirs du mythe d'Hercule, que l'on prétendait également reconnaître parmi les héros des traditions hindoues ; et Nonnus, s'emparant de ces créations nouvelles de l'imagination, les rattacha aux anciennes légendes pour en composer son poëme. La nouveauté de ces données trahit l'origine récente de ce mythe d'un Bacchus indien. M. Ouwaroff a très-bien fait voir, dans sa dissertation sur Nonnus, que les notions nouvelles et infiniment plus complètes qu'a données ce poète dans son épopée, indiquent que l'Inde n'était connue que depuis peu, et qu'à mesure qu'on y avait pénétré davantage, on avait enrichi la légende dionysiaque de faits qui ajoutaient de plus en plus à sa physionomie indieime. Strabon(lib. XV, p. 586) ne fut pas dupe de ces inventions des âges postérieurs à Alexandre ; il reconnut que cette expédition de Dionysos sur l'Indus, n'était qu'une fable récente, qu'on n'en trouvait aucune trace chez les anciens mythologues. Le personnage de Bacchus avait une assez grande ressemblance avec Hercule : c'étaient tous deux des dieux ou
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des héros solaires. D'après une idée sans doute d'origine phénicienne, Hercule était supposé avoir élevé des colonnes à rextrérnité de l'univers, colonnes qui faisaient allusion peutêtre aux limites du monde, que le soleil atteint dans sa course. C'était donc une opinion antique que les Grecs adoptèrent, de placer ces colonnes mystérieuses dans les contrées les plus lointaines qu'on connût. Conformément à cette croyance, Alexandre, qui, dans son orgueil, aimait d'ailleurs à se comparer à Hercule, fit élever des colonnes au terme de son expédition comme aux lieux les plus éloignés de l'univers. C'est au moins ce que nous apprend Quinte-Curce (lib. 9, c. 4). Les flatteurs du monarque durent dès lors regarder ces lieux, placés dans le pays des Oxydraques, comme le terme de l'expédition d'Hercule. Et la poésie, associant, confondant avec ce héros, Bacchus , qui offrait avec lui une grande analogie d'attributs, placèrent aussi aux Indes le terme des voyages de ce dieu conquérant.
Ainsi, tandis que d'une part des analogies remarquées entre certains dieux grecs et hindous faisaient reculer jusque sur lés bords de l'Indus la montagne de Nysa, que les Grecs avait constamment cherchée dans des contrées lointaines, les souvenirs de l'expédition d'Alexandre, des colonnes qu'à l'instar d'Hercule, son modèle, il avait élevées en ce pays, faisaient prolonger les voyages de Bacchus, confondu avec cette divinité solaire, jusque dans les mêmes régions.
C'est donc à tort, selon nous, que M. de Bohleïi a voulu faire venir directement de l'Inde le Dionysos grec. L'étymologie qu'il propose pour la fameuse acclamation phrygienne Narnasabasio^ interprétée par lui selon le sanscrit iVâr/wa.? sivacîevâya (d. ait. Indien. I, 148), n'a point assez de poids pour aller contre les raisons que nous venons de faire valoir. Sans doute il existe quelque analogie entre les noms de Siva et de Saha y Siba. Le Mahadéva des Hindous rappelle en bien des points le Dionysos hellénique, le Sabazius phrygien. Mais si ces ressemblances ne sont point fortuites, elles peuvent tenir à la parenté des Grecs et des Aryas, descendus d'une souche m. ()0
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commune. Elles peuvent s'expliquer par ce fait, que les noovelles recherches historiques rendent de plus en plus vraisemblables, c'est que ces peuples avaient puisé à une même source, aux antiques traditions de laChaldée, berceau commun de leur civilisation. Bacchus peut avoir émigré à la fois à l'Orient et à l'Occident, et, dans ces deux migrations opposées, avoir revêtu des caractères nouveaux, avoir subi dans son culte des modifications appropriées aux peuples chez lesquels il fut adoré.
Sans donc poser hardiment ces conclusions , nous dirons que les analogies qui ont frappé M. Creuzer, sont généralement postérieures à Alexandre, et dues à un travail de raccordement fait après coup; quant à celles qui peuvent être plus anciennes, elles tiennent à la parenté primitive qui rattache les croyances des peuples comme leurs langues et leurs civilisations. (A. M.)
Note io. Des rapports de Dionysos avec l'Egypte^ examen de l'origine égyptienne attribuée à ce dieu. (Chap. II. p. 97.)
Nous avons essayé de faire voir, dans la note 9 de ce livre, quelles relations les mythes de Dionysos nous faisaient entrevoir entre ce dieu et les divinités de l'Inde et de l'Asie. Il nous reste à parler des légendes qui le rattachent à l'Egypte. Si nous comparons le Bacchus des premiers temps de la Grèce, celui qui fut apporté de Thrace dans ce pays, avec les divinités de l'Egypte, nous ne lui trouvons, avec celles-ci , avec Osiris en particulier, aucune ressemblance assez frappante, aucune analogie assez marquée pour que nous soyons contraint d'admettre entre eux un lien direct de filiation. Osiris est un dieu solaire; il préside comme tel à la génération, à la reproduction. Cette identité d'attributions doit, sans doute, entraîner une certaine conformité dans leur caractère. Mais, à part ces traits généraux communs, Dionysos se distingue nettement d'Osiris. La légende du fils de Sémélé n'est en rien
relie du roi de rAmeiithi, celle du moins qui était véritablement égyptienne; car il n'est pas besoin de dire que nous ne parlons pas ici de la légende que les Grecs fabriquèrent an dieu , en associant quelques données égyptiennes aux fables dont devint l'objet le Dionysos des âges postérieurs à Alexandre. Dans les fêtes célébrées en l'honneur d'Osiris, on observait des rites, on gardait un silence, qui étaient fort loin des scènes bruyantes et joyeuses des Dionysiaques. La triade divine d'Osiris, d'Isis et d'Horus ou Harpocrate , c'est-à-dire Horus enfant , se cherche vainement dans la généalogie du Bacchus hellénique. Eniin les symboles que les monuments de l'Egypte donnent à Osiri^, sont complètement étrangers à ceux que Ton attribuait à Dionysos.
Ainsi , examiné en lui-même, le culte antique de Bacchus n'accuse aucune origine égyptienne; de plus, les souvenirs qui se rattachaient à son établissement , nous reportent vers une tout autre contrée que les bords du Nil; c'est de la Thrace, c'est de la Phrygie que la tradition le fait arriver en Grèce. Quelques mythes, quelques traits de la généalogie du dieu lui assignent, il est vrai, l'Egypte pour patrie; mais ces témoignages sont d'une époque fort postérieure, et ont été évidemment dictés par la fausse opinion que les Grecs se formèrent plus tard sur l'histoire de leur Dionysos; ils émanent des idées systématiques qui leur faisaient chercher en Egypte l'origine de toutes leurs divinités.
Depuis l'époque si reculée, à laquelle se placerait l'arrivée de la colonie de Danaùs, jusqu'au règne de Psammétichus , vers la XXXI® Olympiade, il n'exista aucune relation entre la Grèce et l'Egypte, et les Hellènes n'auraient, sur ce dernier pays, que des notions vagues et mêlées de fables. Cette absence de communications entre les deux contrées vient donc se joindre au silence des traditions réellement anciennes, pour faire repousser l'origine égyptienne que certains auteurs ont attribuée à Dionysos.
Lorsque, au lieu de s'en tenir au Dionysos hellénique, ou remonte au Sabar,ius phrvgion, dont ï\ était issu, on trouve
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que les faibles traits de ressemblance qui peuvent exister entre Osiris et les divinités grecques, se complètent, se grossissent et frappent davantage. Bacchus, dans sa forme asiatique, se rapprochait plus d'Osiris que le dieu champêtre adoré aux Anthestérics, aux Ascolies et aux Dionysies du mois de Poséidon. Il nous apparaît avec un caractère plus manifestement solaire; c'est le dieu du principe fécondant de la nature entière. Il est à la fois, comme Osiris-Horus, le fils et répoux de Cybèle, la déesse-mère phrygienne, llsis de l'Asie Mineure, qui, sous le nom d'Hippa, le nourrit sur le mont ïmolus; sous la forme de l'enfant lacchus, il répond à Horus, à Harpocrate, fils de Déméter-Isis ; comme homme fait, il devint l'époux de Cora ou Proserpine, qui est encore la même déesse.
Si donc c'est en remontant à la source asiatique qu'on retrouve plus nombreux les éléments égyptiens, si ceux-ci s'effacent, au contraire, dans la Grèce, il faut reconnaître que l'analogie entre Osiris et Bacchus tenait à celle de Sabazius, de lacchus, du dieu [)hrygien en un mot, dont il était la forme hellénique, avec la divinité de l'Egypte.
L'étude des religions de l'Asie occidentale fait voir quels nombreux points de ressemblance existaient entre les divinités des bords du Nil et celles de la Phénicie, de la Syrie, dont le culte se propagea ensuite dans la Phrygie, la Lydie et la Cappadoce. Les mythes d'Attis et de Cybèle, d'Adonis et d'Astarté, offrent, avec celui d'Osiris et d'Isis, une analogie qui ne peut échapper. Et l'on ne saurait se défendre de la pensée que ces religions avaient, en partie, des origines communes, comme l'a montré M. Guigniaut dans les Notes et Éclaircissements sur le livre IV de cet ouvrage,
Si la légende de Bacchus tué par les Titans, que semble reproduire celle du meurtre de ce dieu par Persée, a une origine ancienne; si les Omophagies, qui se célébraient à Chio et à Ténédos (Cf. Porphyr., de abstinent., lib. 2, c. 56; Sainte- Croix, Mystères, tom. II, p. 46) en conimémoration decet attentat, remontent à des temps reculés, il faut croire que le
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Dionysos asiatique avait emprunté ces traits à Osiris tué, comme on sait, par Typhon. En effet, Jupiter, recueillant les membres dispersés de Bacchus, rappelle en tout point Isis rassemblant les restes épars de son époux. Nous sommes d'autant plus porté à admettre cette antiquité du mythe osiridien en Asie, que nous retrouvons en Crète la même tradition. La population de cette île célébrait tous les trois ans des fêtes funéraires , dans lesquelles étaient représentées toutes les circonstances de la mort de Dionysos. On déchirait un taureau vivant et on en dispersait les membres ( Clem. Alex. , Protrept. 12, 5; Firmicus Maternus, de error. prof, relig., c. 6). On sait que le culte de Dionysos était fort ancien en Crète, et combien la légende d'Ariadne, qui s'y rattachait, était célèbre dans cette île. Dans ce Dionysos-laureau Cretois, il est difficile de ne pas reconnaître une divinité solaire.
Lorsque les Grecs commencèrent à connaître l'Egypte, ils furent frappés de la ressemblance que leur Dionysos avait avec Osiris. Pour l'explicjuer, ils eurent recours, dans l'ignorance où ils étaient de la marche que les dogmes égyptiens avaient suivie avant de pénétrer chez eux, à l'hypothèse d'une introduction directe. Cependant ils avaient conservé quelque souvenir de l'origine asiatique de Dionysos. La nécessité d'accorder ces traditions avec leur opinion, les a fait tomber dans des contradictions qui ont dû fort embarrasser les mythographes.
Hérodote (lib. II, c. 49) nous fournit un exemple frappant de ces contradictions. En parlant de Dionysos, il admet l'introduction de son culte en Béotie par le Phénicien Cadmus. C'est la tradition qu'il suit d'abord : mais ensuite il veut l'accorder avec l'opinion qu'il a conçue en Egypte, à savoir, que ce même Dionysos a été apporté de ce pays en Grèce. Il a recours alors à une de ces hypothèses qui ne faisaient jamais défaut aux Hellènes pour appuyer leurs systèmes ; il avance que Mélamjius avait appris de l'Egypte , entre autres cérémonies, celles du culte de Dionysos, sans s'embarrasser de l'anachronisme qu'il introduit de la sorte. Il suffit, à notre avis, de lire
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les passages de l'écrivain d'Halicarnasse, pour reconnaître qu'il ne fait venir Mélanipus d'Egypte qu'afin d'expliquer l'origine égyptienne qu'il attribue aux rites dionysiaques. C'est là, une hypothèse à laquelle son opinion l'a forcément conduit. En plaçant ce même Mélampus parmi les contemporains et les disciples de Cadmus, il essaye de ne point aller contre la tradition hellénique, qui rapportait à ce personnage asiatique l'établissement de la religion de Bacchus. Il est donc inutile d'imaginer deux Mélampus, afin de trancher la difficulté. Cette nouvelle hypothèse ne ferait pas, d'ailleurs, disparaître la contradiction des faits qu'Hérodote associe.
La croyance à l'origine égyptienne de la plupart des divinités helléniques se propagea bientôt dans toute la Grèce, accréditée d'une })art par l'orgueil des Égyptiens, et de l'autre par les emprunts que les Orphiques firent à l'Egypte, et qui rapprochaient davantage Osiris de Dionysos. On sait, par le témoignage de Pausanias (Eliac. , 62, 20), que les Égyptiens allaient jusqu'à faire sortir de leur nation Orphée et Amphion, tant ils s'étaient infatués de l'idée que la Grèce leur devait toutes ses institutions religieuses.
C'est sous l'empire de ces opinions, comparativement modernes, sur la provenance égyptienne de Dionysos, que certains mythographes firent voyager le dieu en Libye. Ils se conformaient en cela à l'esprit des légendes dionysiaques, qui faisaient parcourir à Bacchus toutes les contrées où existait un culte analogue au sien. La Libye était l'un des centres du culte d'Ammon, que les Grecs identifièrent à Dionysos, ou lui attribuèrent pour père. Tout ce voyage raconté par Hermippe ( ap. Hygin., Astron., II, XX) était une invention fort uioderne, où les dogmes des diverses croyances avaient été confondus. C'est encore par une identification de [Bacchus avec Ammon que Diodore (lib. III, c. 65) fait dire aux habitants de la côte d'Afrique, que le dieu grec avait pris naissance parmi eux.
La parent*: avec l'Egypte que Dionysos nous a offerte dans^
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sa généalogie (voyez la note 6 de ce livre) est due à des inventions, des identifications opérées sons l'action du syncrétisme alexandrin. Et si elle nous offre la preuve de rapprochements établis entre Osiris et Bacchus , elle ne met pas pour cela le premier de ces dieux eu rapport direct avec l'ancienne divinité apportée par la colonie cadméenne. Nous verrons, en examinant les mystèies, comment s'était accomplie cette fusion de l'hellénisme avec les doctrines ôg i'Égypte. (A. M.)
Note i x . De l'introduction du culte de Dionysos en Grèce; origine thraco' syrienne de ce dieu; son caractère primitif . (Ch. 11, p. 1 1 3.)
La recherche des circonstances qui ont accompagné l'établissement du culte de Dionysos en Grèce, la détermination des contrées d'où ce culte avait été apporté, la fixation du caractère qu'il avait à l'origine, constituent une des questions les plus difficiles, les plus complexes, que présente la mythologie hellénique. Nous avons fait voir, dans la note 5 de ce livre, combien de systèmes divers ont été proposés à cet égard. On a fait valoir en faveur de chacun d'eux des raisons plus ou moins spécieuses, et cependant on a presque toujours sacrifié, quelque hypothèse qu'on adoptât d'ailleurs, des témoignages importants et des données plausibles.
En essayant de tirer des divers matériaux que les mythologues modernes ont réunis, une solution de la question, nous serons moins exclusif; nous nous efforcerons de tenir compte de tous les témoignages, de toutes les données; mais nous prendrons toujours le soin d'assigner la valeur relative de chacune d'elles, et d'en fixer le sens, afin de nous mettre en garde contre les conclusions précipitées ou trop générales.
Toutes les traditions s'accordent à représenter le culte de Dionysos comme ayant été apporté dans la Grèce par des colonies étrangères. Presque toutes font passer parlaThrace les fondateurs de cette religion nouvelle, qui s'établirent dans
la Béotie, puis pénétrèrent de là dans l'Attique et le Péloponèse. Nous avons vu que, dans la généalogie qu'on attribuait au dieu, certains personnages le rattachaient à la Thrace. Cadmus se rendit de l'île de Rhodes dans cette contrée où mourut sa mère; d'autres traits de la légende de ce héros béotien se rapportent également à la Thrace (Herodot., 1. 2, c. 49; Euripid. Phœnic. GSg; Strabon, p. 680). Dionysos luimême s'était rendu, disait-on, dans ce pays, où il avait eu à combattre la résistance du roi Lycurgue. Dépouillé par lui, ce monarque céda la souveraineté à Tharops, zélé partisan du dieu, qui lui enseigna l'orgiastique, c'est-à-dire, les sacrifices et les cérémonies qui devaient composer ses fêtes, l'exaltation de la divinité du vin, ôpyii (Diod. Sic. III, 65). Le mont Nysa, sur lequel de nombreuses traditions faisaient naître Bacchus, était placé fréquemment en Thrace; c'est là, disait-on, qu'il avait été élevé par les nymphes. Mélampus, qui passait pour l'un des fondateurs du culte dionysiaque en Grèce, avait eu pour mère Rhodope, nymphe de Thrace.
Orphée, dont la mort se rattache à l'établissement du même culte, avait été déchiré par les bacchantes de cette contrée. C'était à lui que Tharops, son grand-père, avait transmis, d'après une légende rapportée par Diodore de Sicile (III, 63), la doctrine secrète de Dionysos. Dans Euripide (Rhésus, V. 972), on voit Rhésus porté, après avoir été tué par Ulysse , dans les antres de la Thrace , où il rend des oracles.
Ces témoignages s'accordent parfaitement avec ce que nous savons, d'un autre côté, de la religion des peuplades de la Thrace. La généralité du culte de Bacchus parmi eux ne saurait être mise en doute. Hérodote (lib. 4, c. 7) dit que les Thraces adoraient Bacchus, et place chez eux l'oracle de ce dieu. Euripide (Hécube , v. 1267) nomme Dionysos le devin des Thraces; son culte a été signalé par les anciens à Amphipolis, àMaronée, à Périnthe, sur les monts Haemus, Rhodope et Orbélos, chez les Agathyrses, les Edoniens , les Bistoniens, les Ciconiens; les Satres avaient un temple et un oracle de
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Dionysos dont les Besses étaient les gardiens et les interprètes.
Les fêtes dn Dionysos thrace annonçaient un culte grossier et barbare. C'étaient des scènes de licence, de délire provoqué par l'ivresse; car le dieu présidait au vin qu'il avait fait connaître aux hommes, et dont les fumées étaient regardées comme jetant l'homme dans un enthousiasme prophétique, un état divin.
Faut- il admettre avec Voss, que ce culte était né sur le sol de la Thrace, ou avait-il été apporté dans ce pays d'une contrée étrangère? A notre avis, on n'a aucune raison pour localiser en Thrace l'adoration de Dionysos; et tout tend, au contraire, à nous faire croire qu'elle y était venue de l'Asie. En effet, quand on compare le culte du Dionysos thrace et celui du Sabazius phrygien, on est frappé de leur excessive ressemblance. La Thrace n'était séparée de la Phrygie que par un étroit bras de mer, et d'anciennes traditions rapportaient que des colonies étaient passées d'une de ces contrées dans l'autre (Herodot., lib. 7, c. 73). Le surnom de Bacchus, Bàx5(oç, donné à Dionysos , est un mot d'origine phrygienne ( Cf. Voss, Mythol. Forschung. II, p. i ). Ceux de Clodonesy Mimalloncs^ donnés aux Bacchantes, appartiennent au dialecte macédonien , plus voisin qu'aucun autre de la langue thrace.
Le culte de Sabazius, le dieu protecteur de la Phrygie (Orph., Hymn. XLVII) était célébré presque avec les mêmes rites désordonnés que celui de Dionysos ; et plus tard, frappés de leur analogie, les Grecs identifièrent les deux divinités. Harpocration et Suidas font Sabazius fils de Bacchus (Suidas, v" Saêoç). Le scholiaste d'Aristophane (in Hcprjx., v. 9) dit que les Thraces ont donné chez eux le nom de Sabazius au Dionysos hellénique; d'un autre côté Strabon appelle Sabazius le nourrisson, l'élève chéri de Cybèle et de la grande mère. En présence de cette similitude de cultes chez deux peuples aussi voisins que l'étaient les Thraces et les Phrygiens, comment se refuser à croire que Dionysos leur était
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commun, bien que les noms de cette divinité présentassent chez eux quelques différences, effet d'une différence de langue et de nationalité?
Maintenant, qui des deux peuples l'avait apporté à l'autre ? Évidemment ce furent les Phrygiens, car le culte de Sabazius n'était pas chez eux un culte à part, distinct de la religion nationale. Il se rattachait à celui des grandes divinités asiatiques; il conservait l'empreinte des religions de l'Asie occidentale, pays d'où la Phrygie avait reçu sa langue et sa civilisation. Ce n'était pas seulement dans la Phrygie proprement dite que Sabazius était adoré; il était honoré encore dans la Lydie, et, étudié avec attention, il s'offre à nous dans son alliance avec la grande divinité phrygienne Cybèle, comme une forme nouvelle d'Attis, d'Adonis, de Baal, dieux solaires unis à Astarté, à la Vénus ou Diane orientale, dont ils présentaient parfois le caractère. Sabazius avait même conservé dans les mystères orphiques le nom d'Attis, "Arryjç (Cf. Lobeck. Aglaoph., p. 647.Demosth., p. Cor., p. 3i3), qui achève de nous démontrer cette identité.
Cette existence en Lydie du culte de Sabazius nous explique pourquoi les Grecs assignèrent aussi cette contrée pour patrie à leur Dionysos. Sabazius était adoré sur le mont Tmolus (Orph. Hymn. XLVII). Les Lydiens associaient Sabazius à Rhéa ou Cybèle (Cf. Eckhel, Doctrin. num. vet., tom. 3, p. io8, 109, 198), et leur sacrifiaient un taureau. Euripide, dans ses Bacchantes, fait venir précisément Dionysos de Lydie et du mont Tmolus. Dionysos avait apporté, disait-on, aux Lydiens le printemps et les bacchanales (Himerius, orat. lïl, 6, p. 436); tradition qui annonçait à la fois le caractère primitivement solaire du dieu, et son origine asiatique. Les traditions phrygiennes, qui furent, à l'époque des orphiques, associées d'une manière plus intime auDionysosnaturalisé en Grèce, fournissent une foule de rapprochements qui lient étroitement le dieu phrygien aux dieux solaires de la Syrie et de la Phénicie. Le Bacchus- Zagreus ou chasseur rappelle Adonis; et sous la forme hellé-
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nique tie Déméter ou de Perséphoné, la déesse à la fois lune et terre, vient reprendre près de Dionysos , la place que, sous les noms de Cybèle, Aslarté ou de la Vénus orientale, elle occupait en Asie près de Sabazius, Attis, Adonis, Thammuz ou Baal.
L'étude de l'introduction du culte de Dionysos en Grèce nous amène donc aux mêmes résultats auxquels nous ont conduit les recherches dont nous avons présenté le résumé dans la note 9 de ce livre, à l'admission d'une origine syroarabique pour cette divinité. Peut-être la Nysa de la Thrace avait-elle reçu son nom en mémoire de celle de la Phénicie; et la montagne au pied de laquelle elle était bâtie vit-elle planter les premiers vignobles de l'Europe.
Ainsi les Grecs reçurent vraisemblablement par l'intermédiaire de la Thrace, le culte asiatique de Bacchus, du Dionysos-Sabazius , et ils lui composèrent une légende et une généalogie conformes à leur génie; de la sorte ils le nationalisèrent complètement parmi eux. Toutefois, de même que l'origine thrace du dieu ne s'effaça pas totalement sous la forme nouvelle qu'ils lui avaient donnée, ils gardèrent aussi quelques vagues souvenirs de sa provenance asiatique, amsi qu'en font foi les noms de Cadmus et de Phœnix. Dans les rites, l'emploi de la musique phrygienne continua de rappeler le pays d'oii était venu le fils de Sémélé. Aussi les érudits ne se trompèrent-ils pas sur sa véritable patrie , et Strabon remarquat-il avec beaucoup de justesse (lib. i, c. 6), que Sabazius appartenait aux religions de la Phrygie, qu'il était, en quelque sorte l'enfant de la grande mère, et que de ces religions il avait passé dans le culte dionysiaque.
Il est à croire que chez les sauvages habitants de la Thrace, le caractère solaire du Sabazius phrygien s'était quelque peu altéré , et que ces peuplades ne virent guère en lui que la divinité du vin et l'auteur d'une inspiration bruyante. Comme cela arrive chez tous les hommes ignorants et grossiers, le culte extérieur éteignit presque totalement l'idée qu'il représentait symboliquement, et la forme se substitua au fond. Cestf
C^Sa NOTES
ce qui peut expliquer pourquoi Dionysos ne fut guère apporté aux Grecs que comme le dieu du vin, et comment ce peuple cessa d'attacher à cette divinité les dogmes plus sérieux qu'exprimait son mythe en Orient. Ce qui pénétra en Grèce, ce fut seulement le dieu de la licence et de Tivresse; aussi voyonsnous que c'est à ces attributs que les anciennes légendes font toutes allusion. L'usage immodéré du vin produisit une folie ébrieuse, et les plus horribles excès en résultèrent. Cette folie fut regardée comme un châtiment envoyé par Dionysos irrité. Le souvenir des résistances que l'établissement du nouveau culte avait provoquées, se mêla à celui de ces tristes effets du jus de la treille, et de là naquirent ces légendes identiques de Dryas, tué parLycurgue, roi des Édoniens, et auquel Dionysos avait ôté la raison, de Penthée, déchiré par Agave et les Ménades, pour s'être opposé à l'introduction du culte de Bacchus à Thèbes , de Hippasus, immolé par Leucippe, sa mère, des filles de Minyas , d'Orphée, victime de la fureur des Bacchantes de Thrace, pour avoir méprisé le culte du dieu , des filles de Prœlus, frappées de démence pour le même crime d'impiété , 'des filles d'Éleuthère, devenues insensées pour s'être moquées de Dionysos mélanaegide (Suidas V** MéXav ) , d'Icarius , tué par des hommes ivres (Apollod., lib. i3, c. t4, §57).
Dans les temps anciens, le culte dionysiaque offre en Grèce les mêmes scènes de désordre, d'ivresse et de licence que dans la Thrace. Il n'est qu'une superstition honteuse, dont s'emparent la débauche et le délire des sens. Mais au travers de ces formes grossières, des vestiges du symbole primitif se laissent pourtant distinguer.
Sabazius, autant que nous pouvons en juger par le caractère qu'il avait lorsqu'il pénétra en Grèce sous sa forme phrygienne, était à la fois l'époux et le fils de la divinité mère, de la divinité lunaire et femelle. Aussi empruntait-il à celle-ci une partie de ses attributs féminins, et renfermait-il de la sorte le double caractère de dieu du principe humide, et de dieu du principe chaud , étail-il la réunion des symboles de
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la puissance génératrice et de la puissance nourricière; réunion que rappelle le surnom d'ApaTjvoÔYiXuç, que lui donnent les hymnes orphiques (Hymn. XLI). Ce dualisme d'attributs se rencontre également dans le Dionysos hellénique. C'est un dieu, et cependant tout rappelle en lui le sexe féminin. Les artistes grecs le représentent avec l'air et les traits efféminés, et l'épithète de G'/jXucppwv lui est parfois appliquée (Brunck, Anal., II, p. 517). Tout, dans sa démarche et son costume, respire la mollesse; sa longue chevelure est celle d'une femme, et le fait appeler 'Aépoxdfxrjç (Brunck, An., II, p. 617); sa bassara lydienne, qui dénote son origine asiatique, lui vaut l'épithète d"Aêpo)(^iTcijv (Nonnus, lib. 12, p. 5^4, Moser), et le cothurne indique son caractère efféminé (Schol. Aristoph. ad Rau., v. 17 ). Hésychius dit, en parlant de Dionysos, Aiovvùç ô Y^vaixiaç xai TrapàOriXu; (Hesych. v" Aiovvuç). Bacchus nous semble donc avoir été primitivement, tel qu'il été adoré dans la Phrygie et la Lydie, une personnification mâle du principe humide et féminin. Ce caractère explique pourquoi Pindare (Olymp., VI, v. 178), et Plularque (Symp., lib. 5, probb. 3) disent que Neptune et Bacchus président ensemble à l'élément humide. Dans les fêtes appelées Protrygées, les deux divinités étaient invoquées simultanément (Hésychius, v° nporpuysi^;. C'était comme divinité de l'élément humide que ce dieu était celui du vin; il recevait le surnom d'Typoç (Brunck, Anal., II, p. 617 ; Nonnus, lib. I, v. 6), et dans les mystères orphiques, celui d'Tv); qui a la même signification. Les nymphes qui élevèrent le jeune Dionysos s'appelaient Hyades, nom qui appartient à la même racine. Une légende, qui avait cours à Brasies , rapportait que Cadmus, informé des amours de sa fille Sémélé, l'avait fait enfermer dans un coffre, et jeter à la mer. Le coffre ayant été poussé par les flots sur la côte de Brasies, les habitants trouvèrent la mère morte, mais l'enfant respirait encore; ce fut Ino qui réleva dans une grotte (Pausanias, III, 24, 3). Une autre légende disait que, pour échapper aux poursuites de Lycurgue, Dionysos s'était réfugié dans la mer auprès de Téthys
{Homer., Iliad. Vî, i35). Agénor, l'ancêtre de ce dieu, était fils de Neptune, qui était aussi, au dire de Linus, cité par Diodore de Sicile, le père d'Amalthée, une des mères de Bacchus.
Le taureau, symbole de l'élément humide et de la lune dans la mythologie asiatique, était certainement consacre comme tel à Dionysos, dieu auquel on attribuait mille surnoms, dans lesquels entrait le mot de taureau. Nous avons vu dans la note 6 de ce livre, quel rôle jouait cet animal dans la légende des mères et des nourrices du dieu. Nous ne pouvons réunir ici tous les traits de la légende si variée de Dionysos , toutes les étymologies qui réveillent dans le mythe dionysiaque les idées d'eau, de mer, d'humidité; nous ne ferons qu'en indiquer quelques-unes. Dans le nom d'Agénor ( 'AyTivwp), ancêtre du dieu, on retrouve le radical "ûyi^v, "A y^v, qui désignait l'Océan .chez les premiers Hellènes. Dans le nom de Nyssa ou Nysa (Nûcra) on reconnaît le radical Nys, Nich (U13, U»3), qui implique l'idée d'eau, de liquide, et qui entre dans les noms hébreux deina, Naar, co«/6^r, fleuve ^ den3,Noach, Noé, dans les mots grecs vaeiv, vauç, vufxcpy), \r\-^iv* , Niipeuç, viTTTsiv, voTi'a, và{xa, etc., et les noms et verbes latins riavisy Neptu nus, nare ; dans le grec moderne vspov , eau (Cf. Ph. Buttmann, Mythologus, tom. I, p. ao3).
Aux formes barbares et grossières, sous lesquelles nous apparaît, dans les anciens temps de la Grèce, le culte dionyisaque, nous devons croire qu'après que ce culte eut été introduit de Thrace dans ce pays, il garda quelque temps son caractère oriental. Aussi son établissement dut-il provoquer des résistances énergiques, dont le souvenir se conservait encore à Thèbes, à Orchomène, à Argos dans des )écits mythiques. De plus, la nouvelle divinité avait eu à lutter contre les cultes déjà existants ; et notamment contre celui du soleil, personnifié dans le héros Persée, apporté d'Asie à Argos par une autre voie. La légende, en nous apprenant que lorsque la querelle de Persée et de Bacchus fut apaisée, les habitants de cette ville honorèrent le dernier comme un dieu, et lui élevèrent
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un temple (Pausan., II, 20, H, 22, 1.), nous montre que le nouveau culte obtint enfin le droit de cité, et que Dionysos partagea avec Persée les honneurs divins. A ce combat se rattachèrent des traditions qui sont liées, ainsi qu'on peut le voir dans les notes 9 et i5 de ce livre, au mythes asiatiques sur le soleil. Telle est celle qui racontait, à propos de cette querelle, que Persée tua Dionysos, et jeta son cadavre dans le lac de Lerne(Schol. Vict. Homer., Iliad. XIV, 319).
Il est probable que le culte dionysiaque dut à la répulsion qu'inspirèrent ses cérémonies dans quelques parties de la Grèce, le caractère plus paisible, plus pur, qu'il prit par la suite. Plusieurs mythographes modernes ont admis que ce caractère fut l'effet de l'influence que les doctrines égyptiennes, apportées chez les populations helléniques, exercèrent sur le culte thrace, et que le Bacchus sabazien s'épura au contact du Bacchus égyptien. Nous avons fait connaître dans la note 10 de ce livre, ce qu'il faut penser de cette opinion. 11 nous suffit d'avoir déterminé le caractère qu'avait le Proto-Dionysos, le Dionysos thraco- phrygien. (A. M.)
Note i 2 . Des rapports historiques des Pythagoriciens et du Pjthagorisme avec les Orphiques et leurs doctrines. (Liv. VII, ch. a, p, 119,)
Tous les auteurs qui ont fait, des mystères orphiques, l'objet de leurs études, se sont accordés à reconnaître que les Pythagoriciens avaient fait subir aux doctrines dionysiaques une certaine modification, en se les appropriant, et en les rattachant à leur système religieux. Mais une assez grande divergence d'idées s'est produite entre eux, quand il s'est agi d'apprécier la nature et la portée de cette modification. Nous devons présenter brièvement l'exposé des opinions auxquelles chacun d'eux s'est arrêté.
M. Lobeck ( Aglaophamus, I, passim ) s'est placé à un point de vue complètement opposé à celui de M. Creuzer. S'appuyant sur l'âge comparativement récent des témoignages que l'anti-
quité nous a laissés sur Orphée et les mystères, il rejette toute théorie qui tend à leur reconnaître l'antiquité qu'on leur avait attribuée ; et il rapporte à l*'introcluction du'pythagorisme dans le culte de Bacchus, le caractère mystique que celui-ci avait pris chez les Orphiques. Les hymnes qui portent le nom d'Orphée, loin d'être des monuments de la doctrine primitive des mystères, ou de constituer même une rédaction plus moderne de traditions cosmogoniques professées dans les collèges secrets depuis une haute antiquité, ne sont, à ses yeux, que l'œuvre d'Ononiacrite. Il est impossible de supposer, dit-il, qu'Orphée, qui joua dans les temps postérieurs un rôle si important dans l'histoire du culte de Dionysos, et auquel était attribué un si grand nombre d'inventions, n'eût point été mentionné par Homère, si ce poète l'avait connu; on ne saurait croire qu'un fonds mythologique aussi riche que les hymnes orphiques n'eût point été mis à contribution par l'auteur de l'Iliade et par Hésiode, si ces hymnes avaient existé de leur temps. Le culte dionysiaque, quand il fut apporté de Thrace, avait une forme orgiastique et sauvage, qui exclut complètement l'idée qu'une théologie mystique pût s'y rattacher, et il faut nécessairement reconnaître dans toutes ces traditions sur le Bacchus infernal, dans ce vaste syncrétisme qui formait la base de la doctrine orphique, l'ouvrage d une école philosophique, qui s'appropria les mythes et les rites grossiers de la divinité thrace.
Ainsi, pour M. Lobeck, tout est l'œuvre des Pythagoriciens; ceux-ci ont pu enrichir leur système nouveau d'idées apportées de Phrygie avec le culte de Sabazius; ils ont pu y mêler des notions théogoniques, puisées à différentes sources; mais ils n'ont assurément point trouvé en Grèce, au sein de mythes qui n'existaient pas encore, un dépôt d'antiques traditions qu'ils se seraient appropriées.
Orphée n'est qu'une personnification imaginaire à laquelle les Pythagoriciens ont eu recours pour donner à leurs écrits une apparence d'antiquité, et rendre ainsi respectables les opinions qu'ils substituaient aux croyances toutes matérielles des
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anciens adorateius de Dionysos. Cette supposition a été la source des traditions apocryphes dont s'étayent , suivant M. Lobeck, les adhérents du système symbolique.
M. Ch.-Aug. Brandis [Handbuch der Geschichte der GriecJdch-Rôniischen Phdosophley Th. I, p. 55 sq.) s'est, en partie, rangé aux opinions du savant critique de Kônigsberg. Le culte bacchique n'avait, en Thrace, dit ce philosophe, aucun des caractères qu'on lui trouve chez les Orphiques; on ne rencontre dans la haute antiquité aucun de ces prêtres à la fois théologiens, prophètes, médecins, tel qu'Orphée fut représenté par la suite. Orphée n'est encore, pour Hésiode et les Cycliques, pour les anciens Lyriques tels qu'Ibycus et Pindare , qu'un poète célèbre et estime, que le père des chants helltmiques, àoiSav Traxspa. Au dire de M. Brandis, qui se fonde comme M. Lobeck sur l'opinion d'Aristote, c'est aux Pythagoriciens qu'on doit attribuer l'orphisme proprement dit, et l'introduction des idées mystiques dans la théologie dionysiaque. Cette doctrine nouvelle subit ensuite, sous l'influence des Néoplatoniciens et de l'école alexandrine, de nouvelles modifications.
K. Ottf Millier [Prolegomcna zu einer wissenscliaftUclwn Mythologie^ s. 379 sq.) se rapproche beaucoup, quant au point de vue sous lequel il envisage la question, des idées des deux auteurs précédents ; il se montre toutefois moins absolu (|u'eux. On doit , à son avis, distinguer, dans les doctrines orphiques, le côté mythique du côté spéculatif: dans celui-ci il reconnaît l'œuvre des Pythagoriciens; mais il croit découvrir dans le premier des vestiges de traditions théogoniques antérieures. Aussi, à ses yeux, Onomacrite n'estil point l'inventeur des mythes qui sont consignés dans les hymnes orphiques; il a puisé à une source plus ancienne, et a ajouté ensuite à ces éléments. On ne peut le considérer comme ayant composé tous les écrits qu'on répandit plus tard sous le nom d'Orphée. Ce personnage, métamorphosé ensuite au gré des Orphiques, devait se rattacher de^'à par quelque tradition au culte dionysiaque, car on ne saurait com- III. 61
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prendre, sans cela, pourquoi les Orphiques en tirent le père de leur école, l'auteur de leurs mystères. Son caractère a été modifié sans doute , mais des légendes antiques ne rattachaient pas moins son existence à l'origine thrace des Dionysiaques.
Le culte de Dionysos, dans la nouvelle forme qu'il revêtit, fut donc, selon O. MuUer, le résultat du mélange des cultes et des mythes du Bacchus primitif et de Cérès, auxquels les Pythagoriciens rattachèrent leur système philosophico-religieux.
M. K. Hoeck [Kreta^ III, p. 3oo et sq.) s'éloigne complètement des opinions que nous venons d'analyser, pour se rapprocher de celles de M. Creuzer. Il admet l'alliance des deux doctrines orphique et pythagoricienne; il croit que la première s'est modifiée sous l'influence delà seconde; mais, loin de faire descendre, comme M. Lobeck, l'orphisme de la doctrine de Pythagore, il le regarde comme beaucoup plus ancien ; seulement il admet que la conformité des idées qui appartenaient à ces deux écoles amena et facilita leur fusion. Il trouve la preuve de ce fait dans la présence, au sein des doctrines orphiques, de notions qui lui paraissent absolument étrangères à celles de l'école pythagoricienne, et qui, selon lui, devaient alors avoir une origine antérieure à celle-ci. Il est impossible, fait observer ce savant antiquaire, de comprendre la réunion des Pythagoriciens et des Orphiques, si l'on n'admet pas qu'il régnait entre eux une certaine communauté d'idées mystiques; car, hors cela, à ne considérer que le cuite proprement dit, il n'y avait aucune affinité entre les deux sectes. Les Pythagoriciens avaient embrassé le culte d'Apollon, qu'ils choisirent comme le fondement de leur système théologique. Au contraire, le culte dionysiaque, par sa forme orgiastique et sauvage, contrastait avec l'austérité et la retenue que ces sectaires cherchaient à introduire dans la manifestation du sentiment religieux. Ce dernier argument s'était déjà présenté à l'esprit d'O. Mùller, et il ne l'avait écarté qu'en admettant que les Pythagoriciens voulurent, en s'approprianl
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l'ancien culte bacchique, en adoucir le caractère grossier.
Nous aurons occasion de revenir, dans d'autres notes, sur cette question difficile ; nous en avons, au reste, déjà dit quelques mots dans les notes précédentes. Aussi nous borneronsnous à quelques courtes réflexions.
La critique nous paraît avoir démontré qu'à l'origine on ne rencontre le culte dionysiaque en Grèce que sous la forme toute barbare qu'il avait en Thrace. L'association de doctrines mystiques à la religion de Bacchus est certainement une œuvre plus moderne.MaisM.Hoeckaeu raison de faire observer qu'il était impossible de rapporter aux seuls Pythagoriciens l'introduction de toutes les parties de cette théogonie; et O. Millier a également reconnu que le côté mythique de l'orphisme n'était pas dû à ces philosophes. Si ces éléments n'étaient point helléniques, si, d'un autre côté, ils ne furent point introduits par les Pythagoriciens, d'où venaient-ils.? Selon nous, de l'Asie, de ce culte sabazien, forme phrygolydienne du Dionysus thrace , de cette cosmogonie d'origine orientale, auxquels les Orphiques allèrent redemander les dogmes de la religion de Bacchus, que la Thrace n'avait point transmis à la Grèce.
En outre, il faut le reconnaître, et nous l'avons fait voir dans la note 7 sur ce livre, le culte dionysiaque était, par sa nature agraire, par les vestiges d'un culte solaire primitif dont il était resté empreint , par son association toute naturelle avec le culte de Déméter, éminemment propre à servir de fondement à une doctrine moins grossière, plus pure, plus mystique , que devaient développer le travail et le progrès des idées chez les Hellènes.
En un mot, l'orphisme se transforma sous la double influence des doctrines apportées de l'Asie, et de l'adoucissement des mœurs, de l'épuration des sentiments religieux qui s'opéraient chez les Grecs. Cette métamorphose le rapprochait singulièrement du pythagorisme, qui , lui aussi, était né en vertu de causes analogues; et leur fusion dut être l'effet naturel de leur analogie.
Ce fut peut-être par suite de la prédominaiire des Pytha goriciens, que le caractère solaire primitif de Dionysos reparut de plus en plus. Le culte que cette secte avait voué à Apollon la |)ortait à rapprocher de ce dieu celui des I>ionysiaques.
L'orphisme ne dut donc s'offrir que comme une réforme opérée au sein de la religion hellénique de Bacchus; mais, comme toutes les réformes, pour donner à son ouvrage l'autorité du temps, elle prétendit revenir à la doctrine primitive; elle dut s'emparer des traditions qu'on avait gardées sur la fondation du culte dionysiaque chez les Hellènes, pour les modifier à son point de vue. Et c'est ainsi que les sectateurs du nouveau culte prêtèrent à Orphée, à celui que des légendes représentaient comme le fondateur de ce culte , des écrits composés dans l'esprit des nouvelles doctrines, et un caractère qui permit de le regarder comme l'auteur de leurs innovations.
Rejeter toutes les traditions sur Orphée, parce que quelques-unes sont empreintes de l'esprit du pythagorisme , c'est, à notre avis, se montrer trop absolu. 11 ftiut distinguer celles qui se rattachent simplement aux Dionysiaques; car elles s'offrent, avec vraisemblance, comme des souvenirs que les Orphiques avaient recueillis avec l'héritage du culte thrace de Bacchus; et il est à noter, en effet, que ces légendes sont précisément les plus helléniques', et celles que nous ont transmises les témoignages les moins récents.
(Liv. VII, chap. 2, p. 140.)
Rien ne peut mieux faire connaître un dieu (jue ses suivants: ils personnifient ses attributions, et développent pour ainsi dire son être. C'est sa légende décomposée en diverses parties, animées chacune d'une vie toute spéciale. Cette remarque s'applique surtout, sauf quelques réserves, au cortège de Bacchus.
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Je dis sauf quelques réserves : en effet, le thiase bacchique doit être considéré sous des aspects très-divers; il fut pins ou moins indépendant des idées religieuses, plus ou moins assujetti aux caprices des artistes. Aussi y trouve-t-on des personnages allégoriques, les acteurs des fêtes célébrées par les monarques macédoniens, un souvenir des débauches privées, et enfin les personnages des drames satyriques. De là les pompes bacchiques représentées sur les bas-reliefs, les scènes erotiques des vases peints, et les processions bizarres où les compagnons de Bacchus se montrent avec des masques et des phallus.
Nous ne reviendrons pas sur la classification des personnages qui composent le cortège de Bacchus, telle que M. Creuzer l'a présentée : la vaste érudition de l'illustre auteur nous en dispense. Nous ajouterons seulement,en nous plaçant au point de vue des monuments, quelques traits caractéristiques au tableau qu'il a tracé.
Adoptant la description de Strabon, M. Creuzer passe successivement en revue les Bacchantes, les Thyades, les vSilènes, les Satyres ; mais il laisse de côté ces personnifications allégoriques dont nous parlions tout à l'heure. Inventées en grande partie par les artistes, elles nous sont révélées par les vases peints; et les inscriptions qu'on y lit ne permettent pas d'hésiter sur leur signification.
Quand on les réunit, on voit qu'elles expriment les divers caractères des pompes bacchiques; qu'elles représentent le vin, le grand objet de la fête, la musique qui l'embellit, les danses gracieuses ou frénétiques, le délire, la joie bruyante qui l'accompagne. Dans son langage ingénieux, l'art met en relief et personnifie jusqu'aux difformités des suivants de Bacchus.
D'habiles archéologues se sont préoccupés de ce monde mythologique, ou plutôt allégorique, viaiment nouveau. Nous citerons, entre autres, O. Millier, MM. Welcker, Raoul-Rochette, Panoflca, de Witte, Gerhard et Otto Jahn. Grâce à leurs travaux, grâce surtout à un excellent travail de M. Otttv