DES SYMBOLES, DE LA MYTHOLOGIE, DES FORMES RELIGIEUSES, EN GÉNÉRAL
Influences qui ont présidé à l'instruction religieuse de la plupart des anciens peuples : exemple des Grecs.
Une haute question s'offre d'abord à quiconque entreprend de rechercher, à travers les siècles, l'origine et le caractère des croyances et des formes religieuses. Est-il vrai que les premiers peuples de l'ancien monde, éclairés tout d'un coup des plus vives lumières de l'intelligence, non-seulement se soient élevés comme d'eux-mêmes aux notions les plus abstraites, mais n'aient connu d'autre moyen d'exprimer ou de communiquer leurs idées qu'un langage simple et nu, dépouillé de figures et d'images, si bien que l'expression la plus directe était toujours la mieux assortie à la clarté lumineuse de leur entendement? Est-il vrai que, dans la suite, l'homme soit déchu de cet état supérieur, que les notions si pures de son intelligence, les formes si précises de ses pensées se
a INTRODUCTION.
soient insensiblement obscurcies et altérées, et que cet obscurcissement et ces altérations successives renferment le secret de tous les systèmes religieux qui ont longtemps prévalu dans le monde? Ou bien , l'esprit humain, constamment fidèle aux lois que nous le voyons suivre aujourd'hui, ne s'est-il que peu à peu dégagé de ses langes et des entraves qui retenaient ou protégeaient son enfance? Long-temps comme enchaîné dans le cercle des objets physiques s'est-il élevé par degrés dans une sphère plus haute, a-t-il insensiblement développé et épuré ses idées, en parcourant les formes nécessaires que lui-même leur avait successivement imposées, en perfectionnant sans fin et sans repos et ses pensées et les signes destinés à représenter et à exprimer ses pensées? Nous n'atteindrons pas cette grande et épineuse discussion ; notre tâche sera plus facile : renfermés dans l'histoire , nous interrogerons soigneusement les faits et nous essayerons d'«n tirer les inductions les plus naturelles €t les plus vraisembîables *,
Voici dans quels termes le père de l'histoire nous raconte les faibles et grossiers commencemens de la religion, chet les Grecs : si nous possédions un docu-
* Foy€z, sur la question importante que Fauteur écarte ici à dessein , mais que peut-être il résout plus bas implicitement , dans une exposition philosophique, pleine de sagacité, des croyances primitives du peuple grec (infrà^ pag. 6), notre Discours préliminaire, II înit. , et surtout la note première à la fin du volume. On y lira , sur l'origine et le développement progressif des religions, un passage de la plus profonde philosophie et de la plus haute éloquence, extrait d'un ouvrage allemand , peu connu en France, du célèbre professeur Gœrres. (I. D. G.)
ment ou d'une époque plus reculée, ou d'un peuple plus ancien, nous en ferions usage; il n'en est pas, à coup «ùr, de plus intéressant, ni de plus authentique, et peu importe au fond à quel peuple nous demandions des lumières, pourvu qu'il nous apparaisse dans cet état d'enfance et de simplicité primitive où se trouvaient les Pél.asges, tels que nous les dépeint Hérodote, plus de seize siècles avant notre ère.
« Les Pélasges, au commencement, dans leurs sacrifices, se contentaient d'invoquer des dieux Ils ne
donnaient à aucun d'eux ni surnom , ni nom quelconque,
car ils n'en connaissaient point encore Dans la suite,
un long intervalle de temps s'étant écoulé, ils apprirent les noms des dieux.... Bientôt ils allèrent consulter sur ces noms l'oracle de Dodone. Cet oracle est regardé comme le plus ancien entre ceux de la Grèce, et, dans ce temps-là , il était le seul. Les Pélasges donc , ayant consulté à Dodone pour savoir s'ils recevraient ces noms qui venaient des Barbares , l'oracle leur répondit qu'ils pouvaient les adopter. Depuis ce moment, dans leurs sacrifices, ils employèrent les noms des dieux que les Hellènes reçurent par la suite des Pélasges ^.»
Quelle différence entre ce culte si simple et si grossier, cnti'« cette adoration presque muette d'un peupi-e
^ Herodot. II, Sa, Schweîgli3eusei\ Larcher n'a pas compris la première phrase, dont le vrai sens résulte naturellement soit de l'interprétation la plus littérale du texte , soit de l'ensemble et du sens général de ce passage : il suffit, pour s'en convaincre, de rapprocher de cette phrase la dernière du paragraphe. D'où nous concluons que Paulmier de Grentemesnil ne s'est guère trompé en expliquant Tràvra par râvTw;. (J. D. G.)
encore enfant, et ces légendes développées, ces fables religieuses si brillantes , dans lesquelles , si nous en croyons le même liistorien , Hésiode et Homère, les premiers, donnèrent à chaque divinité sa généalogie, ses titres et ses honneurs, ses attributs et sa figure visible! Il y a là nécessairement un état moyen qui a dû frayer le passage entre ces deux époques dont les caractères sont si opposés '.
Or, cette époque intermédiaire est celle qu'on pourrait spécialement appeler la période du sacerdoce. Qu'on se représente les prêtres face à face avec un peuple dont la langue est si pauvre, dont les idées sont si bornées : par quel moyen se mettront - ils en communication avec lui? Ici le raisonnement ne saurait être à sa place; la démonstration logique manquerait son effet. La pure lumière des notions intellectuelles doit avant tout se réfléchir dans les objets physiques, et, en quelque sorte , revêtir un corps , pour ne pas éblouir de son trop vif éclat les faibles yeux de ces hommes grossiers. L'imposant seul peut les émouvoir et les tirer de cette stupide léthargie où leur esprit sommeille encore. Mais quoi de plus imposant que l'image? L'image, en saisissant fortement les sens, parviendra bien plus sûrement jusqu'à l'âme, et y fera pénétrer tout d'un coup la vérité d'une salutaire leçon , qui , confiée à la voie moins prompte , quoique plus directe en apparence, de l'instruction raisonnée , n'atteindrait point au but et se dissiperait sans fruit.
' Confer, Herodot. II. 53.
INTRODUCTION. a
Ils le savaient, ces premiers instituteurs du peuple grec; ils connaissaient ces lois fondamentales de l'esprit humain , et comprenaient la nature de leur mission , nous n'en pouvons douter. Des témoignages positifs en font foi : « Les sages de la Grèce, dans les temps anciens, enveloppaient leurs pensées sous des formes énigmatiques et ne les énonçaient point ouvertement. » Ce sont les paroles d'un écrivain qui observa jadis avec une attention digne d'éloges les institutions religieuses de la Grèce antique ^. D'autres viennent en foule appuyer son assertion, et nous attestant tout ensemble et la haute antiquité et la généralité de cette manière d'instruire, ils la reconnaissent comme fondée sur la nécessité et sur la nature même des choses.
Un second passage de Pausanias prouve que le caractère distinctif de l'enseignement religieux, dans la haute antiquité , était une concision imposante. Le savant grec juge en connaisseur et en homme de goût les plus anciennes poésies didactiques de sa nation : elles se distinguent , selon lui , par leur extrême brièveté bien plus que par l'art ou la beauté des vers ; mais elles n'en sont que plus fortement empreintes d'un esprit tout divin 2. Ce n'était point encore cette poésie pleine d'artifice, où la sagesse nous ravit par de magiques fictions , comme
^Pausanias, VIII, Arcad. 8, Cla-vier. Confer. Plutarcli. Symposiac. VIII, 7, Wyttenb. ; Clem. Alexand. Stromat, VI , 2 , Potter. id. ibid. II, I. IV, I. V, 4, 5, 14. Jamblich. de Vit. Pythag. 23, Kuster.
> IX , Bœot. 3o extr, Confer. Ruhnken. prœfat. ad Homeri hyrnn. in Cerer. p. IX.
parle Pindare ^ j c'étaient les rudes accens d'un chantre sacré, qui, dans une image transparente, dépose une parole profonde, qui commande à la mémoire comme à la volonté, et dédaigne toutes ces vaines séductions par lesquelles un poète épris du beau captive l'imagination des peuples.
C'était donc une sorte de révélation, et nullement une exposition développée , que cette antique méthode. Expliquons notre idée et le sens que nous attachons ici au mot de révélation ; et d'abord , reprenons les choses de plus haut.
Pour les peuples qui rendent un culte aux élémens , les phénomènes naturels sont comme autant de signes , au moyen desquels la nature elle-même parle à tous les hommes indistinctement, un langage que les seuls habiles peuvent comprendre. Ce n'est point encore là sans doute le dogme philosophique qui fait de l'univers un grand animal *, encore moins la doctrine sublime de l'âme du monde j mais peut-être en est-ce le germe déposé au fond du cœur de l'homme , et qui ne peut manquer de s'y déve* lopper. De là ces opinions populaires , que tout a vie dans le monde matériel , que tous les corps sont animés , que la pierre elle-même n'est point morte, et vit à sa manière. Bientôt l'imagination s'empare de ce panthéisme grossier, elle le démêle , le détermine et va peuplant l'univers de ses dieux, ou plutôt, chaque corps, chaque phénomène, chaque agent, dans le monde physique, devient lui-même un dieu. Ainsi la doctrine philosophique du
» 2oçîa ^è— KXéTrret Trapa-^oiaa (xuôoiç. (Nem. VII , 33 sq.) * Zwsv.
panthéisme qui, d'abstraction en abstraction, arriva, chez les Grecs, jusqu'à cet axiome : «tout est l'image de la Divinité » , se résout en principe dans leur plus ancienne croyance , dont le polythéisme fut la première expression. Et quand la spéculation métaphysique, parvenue, vers la fin de l'antiquité , à son plus haut résultat, posa cet autre axiome : « la nature, par la voie des symboles , produit sous des formes visibles ses invisibles conceptions, et la divinité se plaît à manifester par des images sensibles la vérité des idées»: bien des siècles auparavant, le germe de cette grande pensée fermentait dans l'imagination, à la fois enfantine et créatrice, des hommes du vieux monde.
Voilà comment , sous le double empire de la crainte qui abaisse l'homme et du sentiment intérieur qui le relève à ses propres yeux, se forma l'antique croyance, selon laquelle seul , entre tous les êtres vivans, l'homme jouit du privilège d être en commerce avec les dieux. La nuit, dans des songes, le jour, par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes , par les exhalaisons souterraines, enfin par mille présages divers et soudains *, les dieux parlent à ses sens pour manifester à son intelligence, soit le présent, soit l'avenir.
Telles sont les croyances primitives qui servirent de base à l'enseignement des premiers prêtres de la nation grecque , et c'est dans cet esprit que furent données leurs instructions. De quoi s'agissait-il en effet? d'imposer des noms à ces puissances suprêmes qui jusque-là
* 2ûa€oXa.
n'en avaient pas ; de les invoquer pour le peuple dans de courtes et concises formules. Un prêtre , saisi d'enthousiasme, et lui-même, il n'en faut pas douter, convaincu de la présence divine, s'exprimait avec cette conviction : ses paroles brèves, mais profondes, avaient tout le caractère et toute l'autorité d'un oracle ; souvent elles n'étaient pas moins énigmatiques. Aussi, comme la prière fut la principale source de l'instruction religieuse des anciens âges , l'interprétation et la révélation en furent les formes originelles. Le prêtre enseignait, quand il déposait un présage dans une sentence mystérieuse; il enseignait,lorsque, dans les forces de la nature, il révélait des dieux puissans , lorsqu'il montrait les signes célestes et les figures des étoiles , lorsqu'il découvrait un arrêt divin dans les entrailles d'une victime, qu'enfin il décelait un rapport quelconque entre une apparence visible et son invisible objet. Voilà les premières leçons que les sages de ces âges reculés donnaient à la multitude, bien grossière encore, mais pourtant avide d'apprendre; ces leçons étaient toutes sensibles, et par cela même mieux appropriées à ses besoins : elles s'adressaient principalement aux yeux , la plus simple et la plus courte de toutes les voies d'instruction. Il n'y avait donc là ni raisonneniens, ni démonstrations théologiques; c'était, dans le sens le plus littéral du mot, des révélations, des manifestations surnaturelles '.
» Ac'!;£'.; 0£wv , s'il nous est permis d'appliquer à notre sujet une expression empruntée de la magie (Alcipliron. epist. Il, 4, Wagner ). En effet, si nous consultons l'ancienne langue, la langue de tous les monumens de l'histoire le plus fidèle , elle nous prou-
Ce n'est pas tout : nous voyons, chez les vieux Pélasges, le sentiment religieux s'attacher d'abord à des noms, et leurs idées snr la divinité se développer et s'ordonner, à mesure que les noms se multiplient dans les invocations qu'ils lui adressent. Mais il est un autre besoin de la nature humaine, qu'il fallait songera satisfaire. L'homme veut des signes extérieurs, des images, des figures visibles qui répondent à ses sentimens intérieurs, qui
vera que telle fut la marche de l'éducation religieuse des Grecs. Partout où il s'agit d'enseignement ou d'instruction , c'est toujours d'expressions relatives aux sens, et surtout à celui de la vue, que se servent les plus anciens écrivains, soit en vers, soit en prose. Ils ne parlent que de mofitrer, de dévoiler, etc. On pourrait en citer une multitude d'exemples. Voy., entre autres, Homer. Odyss. X, 3oa sq. é'^st^ev. Iliad. I, 87, àvacpaivEiç. Hymn. in Cerer. 479» «î'sï^s , et ibl Ruhnken. Euripid. Phœn. 533, a/. 54o, ^2i|ai, Aristoph. av. 709, çatvop.sv ; Ran. io32, ycaTé(5'£t^8. Marm. Oxon. p. 33, àvscpr.vsv. Hérodote, dans des cas entièrement analogues, fait alterner les motssY/ivset £|î'cpr,vav avec £Hr,y/;CTap,£vcc et x.aTr,-^r,(Tau:£voç , qui caractérisent l'interprète sacré.Un rapport également analogue a produit le nom iEr.y/îTTi;, qui fut donné, dans le principe, à ceux que l'on chargeait de faire voir aux curieux les l?eautés d'une ville ou d'un temple , et que l'on appelait aussi, dans ce sens , '7r£piYi-|'yiTai, mais qui s'appliquait spécialement à des personnes d'un rang plus élevé, dont les fonctions étaient de mettre les profanes en commerce avec les choses divines , de leur montrer les signes du ciel , ou les indices fournis par les victimes , enfin de leur expliquer les oracles ( Voyez Timaei Lexicon Platon, p. m, ibi Hemsth. et Ruhnk.). Mais l'obscurité naturelle à ceux-ci se communiquait au langage de leurs interprètes; c'était par voie de comparaison et de conjecture qu'ils cherchaient à en deviner le sens ( Eixà'Coum , Herodot. 1 , 84 , ibi Valcken. et Ruhnk. ad Tim. Lexic. Platon., p. gS); leurs réponses n'étaient bien souvent que de nouveaux oracles. Aussi les noms de devins , de faiseurs d'énigmes (atvixrai, Diog. Laert. IX, 6.) leur étaientils communs avec les dieux même, dont ils se chargeaient d'expliquer les paroles.
lO INTROpUCTION.
représentent et qui manifestent aux yeux ce qu'il y a de plus obscur et de plus mystérieux dans ces sentimens. Les peuples même de l'antiquité qui rendaient un culte aux astres, furent conduits de bonne heure à l'idolâtrie : que devait-ce donc être chez ceux dont toute la religion consista d'abord dans un panthéisme sensible et matériel? Le mouvement général de la nature physique et la force cachée qui le produit, saisirent vivement la jeune et vigoureuse imagination de ces hommes primitifs ; ils y reconnurent la puissance secrète d'une divinité. Dès lors il fallut bien que l'image et le pouvoir de cette divinité éclatassent aux regards. Il fallut que le prêtre, pour justifier sa mission divine, devînt en quelque sorte créateur. Et maintenant que, par le travail et par l'art, il a produit aux yeux l'être invisible, maintenant qu'il a mis au jour la divinité, il a manifesté tout ensemble et le pouvoir de son Dieu et la vérité de son propre culte S Déjà, chez les Pélasges, un prêtre, sans doute, avait, par son art créateur, personnifié, sous la figure d'un Hermès , cette force vivante de la nature dont ces peuples sentaient la secrète puissance ^.
Expliquer les symboles et créer des figures syjnbo-
ï L'exégète est devenu un )c«TaXa9i<TT>5î , comme parlaient les anciens Doriens. (Hesych. ad h. v.)-
^ Herodot. II, 5i. Erectis pudendis, ou, pour nous servir de l'expression de Cicéron, Mercurius... ciijus obscœnius excitata natura traditur (De Natura Deorum III, 22). Confer. Larcher ad Herodot. 1. 1. Sur les premières images des divinités chez les Grecs, et particulièrement sur les Hermès, 'yo^e^Winckelmann, Histoire de l'Art, I, i. (tom. I", p. 7-10 de la traduction française , édit. de Paris), et les notes de Féa.
INTRODUCTION. Il
liques, sont deux fonctions constamment réunies dans cette vieille école des religions primitives. Bien plus, les dieux eux mêmes ont formé de leurs mains puissantes les premières images proposées à l'adoration des hommes; eux-mêmes ils ont été les premiers instituteurs de leur culte j ils sont descendus sur la terre pour instruire les mortels. Dans presque tous les temples les plus révérés, on conservaitune idole de bois ou de pierre, dont le travail grossier attestait la haute antiquité, et qu'on croyait envoyée du haut des cieuX par Jupiter *; aussi faisait-on dépendre de sa possession la fortune même de l'état. D'un autre côté, l'on voit Apollon introduisant son propre culte à Delphes, Gérés (Demeter) instruisant à Eleusis les rois de l'Attique dans la doctrine secrète du sien, et durant ses courses inquiètes à la recherche de saillie , inventant le précieux usage des signes sacrés, c'est-à-dire des symboles ^
Ainsi se manifeste, à l'origine des institutions religieuses, une miraculeuse alliance de l'homme avec la Divinité. Non-seulement chez les Grecs, mais chez la plupart des peuples de la haute antiquité, le grand Etre lui-même auquel doivent s'adresser les prières, apparaît comme le premier instituteur de ces prières, et donne l'exemple de l'adoration. Que dis -je? il n'est pas rare que, dans la tradition sacrée, la leçon se trouve confondue avec le maître, l'ouvrage, en quelque sorte, identifié avec l'auteur, Hermès, la source révérée de
* AioTreTeç.
» Schol. Pind. 01. XII, lo, p. 436. Heyn. p. a63. Bœckb. Sçhol. Aristoph. Av. 720, Beck.
toute sagesse, était, aux yeux des Égyptiens, l'instituteur <le la religion, le fondateur des rites sacrés et le livre des livres. Le Hom des Perses est présenté , dans le Zendavesta, tout à la fois comme le maître de la parole de vie et comme son écho sur la terre, comme Tannonciateur et en même temps comme le breuvage du salut , comme l'arbre de vie lui-même. Cette remarquable association d'idées se retrouve dans les récits fabuleux des Grecs, soit sur les chênes prophétiques de Dodone, soit sur la naissance divine et le caractère surnaturel de leur Orphée, de leur Mélampe, et de beaucoup d'autres anciens prophètes.
En effet, ce maître de la parole divine est né du sang des dieux* : qu'il présente et révèle au peuple l'idole sacrée reçue d'en haut , ou qu'il soit le créateur et l'ouvrier d'un dieu visible , sa mission reste la même ; il donne au sentiment religieux des formes extérieures. Toute instruction se réduit encore à des figures sensibles , à des images : n'importe que ces images s'adressent à l'oreille ou aux yeuxj car la distinction serait superflue , dans cet état vraiment primitif de l'esprit humain.
Les premiers fondateurs des religions consignaient leurs dogmes dans des représentations figurées : l'antiquité tout entière nous l'atteste. Zoroastre habitait une montagne sur les confins de la Perse, et, dans une espèce de grotte cosmique qu'il y avait pratiquée, on voyait les zones terrestres et les élémens figurés par des sym-
INTRODUCTION. lO
boles ^ Chez les Indiens, la grotte des Brachmanes , où l'on allait adorer les images des dieux , n'avait pas sans doute un autre objet ^^ et l'on sait que les monumens égyptiens abondent en représentations du même genre, destinées jadis à l'instruction des peuples. Tout porte donc à croire que , dans cette antiquité reculée , l'image sortie des mains du prêtre, et celle qui partait de sa bouche, avaient un principe et un but unique, d'aller à l'esprit par les sens , et surtout de parler aux yeux. En effet, qu'on examine les apologues d'un Vichnou- Sarma ou d'un Pilpai , les sentences des prophètes hébreux , les oracles des Grecs , les symboles de Pythagore, ces ouvrages sont-ils autre chose qu'une suite de figures expressives et d'images remplies de sens? Leur propre et commun caractère n'est-il pas de puiser dans le domaine des objets sensibles, des traits qui servent, en quelque sorte , a peindre les leçons de la sagesse ? Aussi, la sphère de ces leçons, c'est la nature entière avec son ordre immuable et ses phénomènes visibles j c'est la constante harmonie des corps célestes, ce sont les plantes et les fleurs, leurs couleurs parlantes, et leurs formes variées, les animaux et leurs habitudes distinctives. C'est par les lois manifestes du monde matériel , que nous apprenons à connaître les lois secrètes de notre nature; l'univers devient comme un miroir magique, où viennent se réfléchir, pour notre usage,
^ Porphyr. de antro Nymph. 6 , ex Eubulo. Confer. Qem. Alex. Strom. V, 5.
* Porphyr, de Styge ap. stob. Eclog. phys. 1 , 4» Heeren. Confer. Eustath. ad Odyss. XV, 404.
l4 INTRODUCTION.
les vérités abstraites de la morale. "Voilà pourquoi il est si facile de transformer, en figures réelles et sensibles à l'œil, ces sentences et ces maximes antiques, sans en altérer le sens. C'est que , dans cet âge de Tesprit humain, l'image et la parole, la peinture et le discours ne sont point encore distingués l'un de l'autre; tout au contraire , ils se soutiennent et s,e pénètrent d'une mutuelle lumière. Presque toutes les langues, surtout les plus anciennes, ont conservé des traces de cette confusion, ou, si l'on veut, de cette simplicité originelle. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que la sagesse de ces temps-là dominait et façonnait à la fois les esprits grossiers de la multitude par l'autorité de paroles et d'images également sensibles, auxquelles les •Grecs appliquèrent indifféremment, dans la suite, le nom si riehe et si divers de symbole.
Ainsi, dans la haute antiquité, toute religion, tout culte, toute instruction morale ou philosophique se produisait sous la forme de symbole et d'emblème. Mais , si nous voulons une théorie de cette forme si ancienne et si générale, ce n'est pas à ces âges reculés ■qull faut la demander. Tout y est l'ouvrage de la nature et du besoin , tout y est spontané , nécessaire , et la réflexion n'y saurait trouver place. L'esprit humain n'avait point encore un libre essor. Déjà pourtant le symbole s'était affranchi des liens de son enfance , en Egypte et dans l'antique Orient : quant aux Grecs, ils s^en emparèrent pour le polir, et lui donnèrent le beau comme objet principal. Elèves des Egyptiens , ils suivirent d'abord l'exemple de leurs maîtres , adressant
leurs leçons bien plus aux sens qu'à l'intelligence , et demandant aux premiers l'évidence que refusait celleci. Mais bientôt, guidés par ce génie heureux qui était leur partage, ils imaginèrent d'unir avec le beau l'expression figurée des idées, alliance immortelle, art vraiment divin dont ils ont été et sont encore les inimitables modèles.
l6 INTRODUCTION.