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CHAPITRE III

Classification générale des symboles et des allégories.

Le mythe, en tant que religieux et philosophique, rentre presque entièrement dans le symbole ou dans l'allégorie; l'analyse précédente a dû le prouver. Or le symbole et l'allégorie, outre leur différence essentielle, ne connaissent pas, on le voit, de distinction plus générale que celle du fond religieux et de la forme poétique, du sens et de l'expression : nous allons suivre l'un et l'autre, à travers toutes leurs gradations, jusqu'au plus haut point où puisse s'élever l'art, dans son alliance avec le symbole.

Etablissons d'abord deux genres : les symboles et les allégories qui emploient le son ou la voix, comme moyen d'expression, et ceux qui empruntent d'autres organes \ Dans le premier genre se placent, avant tout, la musique et le chant, qui, particulièrement dans le culte secret, avaient mainte application symbolique; puis vient la sagesse des sentences, si riche et si variée chez les anciens, à laquelle il faut rapporter les réponses des oracles et les maximes des philosophes ; par exemple , les fameux symboles des Pythagoriciens. Sans nous arrêter aux oracles, toujours plus symboliques à mesure qu'ils remontent plus haut, souvent même obscurs et énig-

" Symboles parlés (cpwvviTDta), et symboles muets (àcpwva ou Trapa-

matiques à dessein', nous citerons quelques exemples des symboles parlés, propres à la secte de Pythagore ^. Comme les anciens en donnent différentes explications, il est à croire que ces symboles avaient deux sens divers , l'un purement moral ou religieux, l'autre plus profond ; celui-ci se rattachant à la doctrine ésotérique, celui-là à l'exotérique. C'est ainsi que la plupart des auteurs donnent à la défense si connue de manger des fèves , un simple motif diététique , tandis que d'autres veulent y voir une raison toute mystique, puisée dans une tradition sacrée et fort ancienne ^. «Ne t'assieds point sur le boisseau», disaient les Pythagoriciens, ce qui, selon Porphyre^ signifie : ne vis point inactif; selon Jamblique : ne transporte point les soins de la vie animale dans le domaine de l'esprit; vis plutôt pour l'âme et pour la méditation, que pour le corps et ce qui s'y rapporte. « Ne va point porter au doigt les images des dieux , » disaient-ils encore: c'est-à-dire, d'après le premier, ne popularise point la science et la parole divines ; d'après

* Hérodote est plein de ces sortes d'oracles : ^o/ez I, 55; I, 62. Confer. Pausan. I, Attic. ao; ibid. Sy, VIII, Arcad. 9.

> Fqyez Porphyr. de vita Pythag. et Jamblicli. de vita Pythag. Plutarch. Symposiac. VIII, 7 sqq. Diogen. Laert. VIII, 17 sqq. Clem. Alex. Strotn. V, p. 660 sq. ed, Potter. Suidas v. IIuGa-j-. et Jamblich. Protrept. 21. Confer. Lil. Gyraldi, philosophi Pythagorae symbolorum interpretatio, Oper. t. II, p. 637 — 684.

3 Plin. H. N. XVIII, la. Varro et ob hsec Flaminem faba non vesci tradit quoniam in flore ejtis litterœ lugubres reperiantur. In eadem pecullaris religio. — Il s'agissait primitivement de la fève égyptienne, ou du fruit du lotus : Nelumbium Speciosum, Linn. Sprengel, Historia rei herbariœ, I, 3o. — On trouvera, je crois, la raison véritable et primitive de ce culte de la fève , dans le livre I (Religion de l'Inde) , ciaprès. (J. D. G.)

le second : brise les liens du corps , quelque étroitement qu'ils te pressent, quelque agréable que te soit leur étreinte , par l'effort d'une haute philosophie ; que tes idées sur les dieux s'élèvent jusqu'à la pure intelligence et ne s'arrêtent point à la matière. Mais ce n'étaient pas seulement les vérités pratiques que cette école revêtait des formes du symbole ; elle leur confiait aussi les découvertes de la philosophie spéculative, comme le témoignent les épithètes données à la monade, ou à l'unité des Pythagoriciens^. Ces philosophes avaient encore d'autres symboles, qui servaient tout à la fois d'expression à certains dogmes de la doctrine ésotérique et de signes de reconnaissance pour les membres de la société. De ce nombre était le triple triangle , formant cinq autres triangles et un pentagone >. Mais ces derniers emblèmes s'adressaient aux yeux, non à l'oreille; et, comme tels , ils appartiennent au second des deux genres que nous avons reconnus.

Ce genre, non moins riche que le premier, se subdivise immédiatement en deux espèces, les symboles simples elles symboles composés. Les symboles simples, à leur tour, peuvent être tels sous deux rapports, sous celui du fond et sous celui de la forme. Souvent ils le sont à la fois et dans la forme et dans le fond; par exemple , les guêpes placées sur le tombeau d*Archiloque, pour exprimer le trait acéré de l'ïambe. Mais

' Porphyr. de vit. Pythag. 49. Conf. Meursii Denarius Pythag. 3.

> Lucian. pro lapsis 1 , 729. Hemst. t. III , p. 290 sq. Bip. ibi interpret. p. 689. Les Pythagoriciens appelaient ce pentagone û-yiEta. — On en retrouvera l'analogue chez les Hindous. (J. D. G.)

une image, simple en elle-même, peut avoir un sens très-varié; le papillon en sera la preuve. Le seul aspect de cet être aérien, et peut-être aussi l'analogie de sens qu'avait son nom grec avec celui de 1 ame % le fit choisir de bonne heure pour en représenter l'idée ; puis, comme une ancienne opinion donnait au sommeil, ce sauveur de l'âme, suivant Platon, le pouvoir d'affranchir périodiquement des liens de la matière cette noble partie de nous-mêmes, le papillon devint l'image de ce grand bienfait du sommeil; enfin, quel emblème plus heureux que le sien pour exprimer la dernière et fatale délivrance, et cette métamorphose qui s'opère dans la mort? Au contraire, un symbole composé peut n'enfermer qu'une idée très-simple : des ailes attachées aune tête d'homme n'en disent pas plus que le papillon seul, c'est encore le sommeil. Cependant il est l)ien plus ordinaire qu'une image composée ait un sens également composé, quelquefois même, présente un ensemble complet d'idées. Et pour nous tenir le plus près possible de l'exemple que nous avons choisi d'abord, qui ne connaît l'emblème si connu d'un papillon posé sur un crâne humain auprès d'un philosophe tenant un livre et plongé dans la méditation ? Chacun de ces objets éveille en nous une idée bien distincte, la destruction du corps, l'immatérialité et l'immortalité de l'âme; enfin la contemplation si salutaire de cette grande pensée de la mort.

Il est encore diverses formes, différentes combinaisons qu'on peut distinguer dans les représentations composées. Tantôt l'image purement kyriologique s'associe à

^ Afistot. Hist. anim. V, 19 (f 7, p. 218 Schneld.) ^lu/r, /. e. cpaXatva.

d'autres images, allégoriques ou symboliques, comme dans l'exemple précédent; tantôt des figures symboliques sont mêlées avec des figures allégoriques ; tantôt le symbole s'unit à lui - même ' pour former seul toute une image, comme dans ce qu'on appelle groupes symboliques. Les représentations de la première sorte se trouvent fréquemment sur les médailles, particulièrement dans la classe romaine '. Les gemmes ou pierres gravées fournissent les plus beaux exemples de la seconde : on y voit des êtres symboliques consacrés par la croyance générale de l'antiquité , présentés avec des attributs , exécutant des actes, placés dans des positions qui ont trait à quelque vérité importante ou profonde. La sphère des représentations de l'Amour est extrêmement riche en ce genre ^. L'antiquité n'a pas moins connu, n'a pas traité avec moins de goût et de perfection cette autre sorte de figures composées où deux symboles, particulièrement des dieux, sont liés l'un à l'autre, soit en repos, soit en action, se rapprochent, se touchent dans l'espace, ou même s'unissent en un seul corps. De ce genre sont les Hermeraklès (Hermès-Hercule), qui exprimaient souvent l'association de la suprême force avec le suprême génie d'invention ; probablement aussi, une partie des nombreux Hermaphrodites que nous ont laissés les anciens. Les modernes n'y ont guère réussi. On connaît

' Voyez Klotz Auctuarîum ad Hommel, Jurisprudent. numismat. illustrât, p. 46. Eckhel. Doct. nmn. vet. vol. V, p. 166.

» Voyez Gœthes Propylœen, I, p, /p , 43. Selectœ gemm. ant. ex musœo Jac. de Wilde, lab. III , 7 ; XVI , 96 ; XVII , 64. — On en trouvera nombre d'exemples dans notre vol. IV. (J • B. G.)

l'erreur d'Annibai Carrache, qui, en rapprochant Pan et Cupidon, crut avoir représenté allégoriquement l'em^ pire universel de l'amour.

En général, les combinaisons les plus variées trouvent place dans cette classe de symboles. Aussi avons -nous dû nous en tenir à quelques exemples des plus remarquables; et, pour la même raison, nous ne parlerons qu'en passant d'une nouvelle espèce, que l'on pourrait nommer symboles et allégories à double face et à double entente. On ne peut guère douter que les anciens n'aient connu de pareils symboles , bien que souvent ces prétendus double-sens doivent avoir pris leur source dans la diversité des interprétations, d'autant plus grande et plus naturelle que les représentations figurées étaient plus obscures et plus équivoques. Toutefois il faut peutêtre rapporter à cette dernière sorte l'antique usage des Athéniens, de porter des cigales d'or dans leur chevelure , soit comme marque de leur talent pour la musique, soit par allusion à la tradition nationale qui les faisait autochthones, soit enfin pour désigner les initiés aux mystères'. Voici du moins un emblème où la diversité originaire de sens et d'application ne laissera lieu à aucun doute. Un rameau était, chez les anciens, l'image de la propriété foncière : les Romains prenaient-ils possession , dans un sens quelconque , d'une telle propriété ; ils détachaient un rameau». Mais, dans le culte secret

* Thucyd. 1,6, ibi Schol. — HorapoU. Hieroglyph. II, 55 , Pauw.

* Ut ex jure civili surculo defringendo usurpare 'videantur. Cicer. de Orator. III, 28. Cet usage avait passé dans l'ancien droit germanique, où il est souvent mention de la tradition par le symbole du

des Grecs, le rameau avait un tout autre sens, et, quelle que soit la différence des opinions sur ce sens, toujours est-il certain qu'il n'avait aucun rapport avec le premier, et qu'il se rattachait à des croyances religieuses. Cet exemple peut servir, en même temps, à confirmer une observation importante : dans le domaine de l'art, une des premières conditions qu'on exige des représentations figurées, c'est que le sens en soit clair et décidé, qu'elles n'aient rien d'équivoque ni d'énigmatique dans leur but. Ce principe est juste en lui-même: cependant, il faut remarquer que le temps, le lieu, les circonstances, et surtout la manière d'employer un symbole, suffisent pour établir nettement la différence de signification. Mais et l'exemple et l'observation à laquelle il a donné lieu , appartiennent déjà à l'une des plus hautes applications du symbole, à l'action symbolique : il est nécessaire de reconnaître, avant tout, la gradation générale de ces applications.

Le degré le plus bas de l'échelle figurée, c'est, au jugement de l'art, l'allusion allégorique aux noms; et pourtant, combien d'exemples l'antiquité nous en a laissés ! L'art repousse ce genre d'expression , par la raison que nous rappellions tout à l'heure, c'est-à-dire, comme essentiellement obscur et fondé sur l'équivoque. Le plus grand nombre de ces allégories se rencontrent sur les monnaies , particulièrement celles des cités , où elles servent à désigner et à faire reconnaître les villes*.

rameau. Conf. Hommeî. 1. c. p. 236 sqq. J. Grimm von der Poésie im Rethtiti'V. Sàvigny's Zeitschriftfùr geschichtl.Rechtswissensch.lly i.p. ySf.

i)0 INTRODUCTION.

Il serait mieux, sans doute, de les rapporter au langage ligure qu'aux représentations de l'art, et les anciens eux-mêmes, quand ils donnent aux monnaies le nom si bien trouvé d'énigmes, semblent presque avoir déjà fait cette distinction '. Winckelmann a rassemblé une multitude d'exemples de ces allégories des noms; et l'on pourrait encore relever dans sa liste des omissions nombreuses, s'il était nécessaire d'accumuler les preuves là où suffit une seule '. Ainsi les monnaies de Rbodes portaient une rose, celles d'une petite île voisine de Cypre, nommée Clides, une clef. D'un autre côté, le nombre en a été souvent grossi par les méprises ou les fausses interprétations des antiquaires. Mais les anciens ne se bornèrent pas là : ils se plurent à donner des noms allégoriques, soit aux hommes, soit aux lieux; et ces noms devenaient les auxiliaires de la tradition historique : « Hector nommait son fils Scamandrius, mais les autres l'appelaient Astyanax, car son père était l'unique rempart de Troie 3. »

" Aîvi'yjxaTa. Prudent. II, hymn. II, ii8. Conf. hessing , y4ntiqiiar. Briefen, XI Th. S. ^6 f. Scemmtlich. Werk.

* Conf. Essai sur l'allég. p. 58o, dern. éd. ail. p. 218 sqq. de la trad. fr.

3 Iliad. VI, 401. — C'est un usage extrêmement général, dans la haute antiquité, et qui se retrouve aujourd'hui chez tous les peuples barbares, ou encore peu civilisés, que cette imposition de noms allégoi» riques, surtout à la naissance des enfans. Surprendre à la destinée son secret et l'engager, en quelque sorte, pour l'avenir du nouveauné; constater un présage qu'on avait cru saisir, un événement qui avait frappé, dans ce moment solennel; marquer une circonstance digne de mémoire, ou une singularité de l'enfant lui-même, tels sont les principaux motifs qui peuvent agir sur des imaginations inquiètes et curieuses, dans des temps où la réflexion n'a point encore affermi

C'est encore ainsi que le descendant d'Hercule et le premier roi de Macédoine, Caranus, changea le nom d'Edesse, sa capitale, en celui d'Eges (la ville des chèvres), pour éterniser la mémoire du singulier événement qui l'en avait rendu maître ; et la ville porta, dans la suite, une chèvre sur ses monnaies ^ Voilà tout à la fois un nom allégorique et une figure prise de ce nom.

On peut assigner diverses causes à ces sortes d'allégories : d'abord la nécessité , chez les peuples qui ne connaissaient pas l'écriture, dont elles pouvaient, jusqu'à un certain point, tenir lieu. Mais il est certain que, même aux époques où l'écriture était déjà très-répandue, l'antiquité fit un fréquent usage de ce genre de figures. Il faut donc remonter plus haut et chercher une raison plus générale. Or quelle est cette raison , sinon la plus générale de toutes, c'est-à-dire le tour même de l'esprit et de l'imagination des peuples anciens? Aussi voit-on qu'ici encore les Orientaux se placent à la tête : rien de plus ordinaire, chez eux, que l'emploi des noms allégoriques et de toutes les allusions pareilles, surtout

l'esprit humain, et où le progrès des arts n'a point satisfait au besoin de fixer les souvenirs par l'invention d'une écriture quelconque. M. Creuzer, en touchant ces considérations, dans son excellent écrit sur l'art historique chez les Grecs (Die historische Kunst der Griechen, Leipz. i8o3, S. 62.), a cité beaucoup d'autres exemples, puisés, la plupart, dans les anciens auteurs de cette nation. En voici quelquesuns : Pindar. Olymp, VI, gS et ibi Schol. Isthm. VI, 77 ibique Heyn. Var. Lect. jEschyl. Prometh. 728, ibi Schiitz. Herodot. IX, 149, etc. — Add, Euripid. Jon. 661 sq. Plutarch. de garrulit. 8. Moser ad Nonnum, IX , 77. Meziriac, Comment, sur les Épîtres d'Ovide, 1. 1, p. 277. Etymol. M. p. 676, 3o. p. 5 22, Lips. (J. D. G.)

' Justin. VII, I, 7, Velleius Paterc. 1 , 6 , 5. — Aî-yai ou Al'-^eiat.

dans le langage des passions, qui vont droit à la sensibilité. Les prophètes hébreux, à eux seuls, nous fourniraient mille exemples 5 et il paraît que, dans le sanscrit, tous les noms, sans exception, sont allégoriques et significatifs '.

Vient, en second lieu , l'allégorie des signes , qui étend son vaste domaine depuis les rapports les plus simples et les plus clairs jusqu'aux plus énigmatiques, et qui est tantôt naturelle, tantôt conventionnelle; mais, dans Tune comme dans l'autre espèce, les degrés sont infinis. Pausanias rapporte un exemple où ce genre d'allégorie se fait voir dans toute sa simplicité : il s'agit d'un temple dédié aux Grâces, avec les statues de ces déesses, la première tenant une rose, la seconde un osselet, la troisième un rameau de myrte; la rose et le myrte, comme emblèmes de la beauté et de l'amour, et comme consacrés à Vénus, dont les Grâces sont les compagnes ordinaires; l'osselet, symbole des jeux de la riante jeunesse ^. Du reste, l'allusion à des rapports généralement connus, à des coutumes antiques et vénérées, à des opinions dominantes; le temps , le lieu, les circonstances, mille accessoires de toute espèce, sont autant de moyens dont le symbole aime à s'entourer, et qui, alors même qu'il semble, le plus, tendre à l'énigmatique, mettent sur

^ Langlès, dans le Magasin encyclop. de Millin, 1807, juillet, p. 23. — Voyez un exemple curieux de la triple alliance d'une allusion à un nom significatif, d'un emblème , et d'un proverbe symbolique, dans Hérodote, VI, Sj. Conf. Creuzer. Historicor. Antiquissim. Fragmenta, p. 108. Gellii Noct. Attic. Epit. VIII, 4> '^. not. Gronov. L'ancien nom de Lampsaque était IltTUoeciaa , la 'ville des pins.

' Pausan. VI,Eliac. (II) 24.

la voie notre intelligence. Un artiste éclairé sait s'en servir habilement pour exciter dans l'âme d'abord des pressentimens, puis des lueurs auxquelles il n'est bientôt plus possible de résister. C'est comme un texte obscur en lui-même, mais que la suite du discours fait comprendre aisément, pourvu que l'interprète y apporte un sens droit, un esprit ouvert, un coup d'œil déjà exercé; car ces conditions exigées pour l'interprétation de la langue écrite ou parlée, ne sont pas moins indispensables pour l'intelligence de la langue des images. Toutefois il ne faut pas confondre, avec les images et les signes dont nous parlons ici, ces antres signes grossiers et barbares qu'emploient si fréquemment les peuples sauvages, et qu'on pourrait nommer, bien que très -naturels, le bégaiement du langage symbolique. Ouvrage du besoin, ils sont, par cela seul, presque toujours arbitraires et énigmatiques. Dans la foule des exemples qui se présentent, et dont les voyageurs modernes fournissent une si grande part, nous nous en tiendrons aux présens si connus que les Scythes firent à Darius, un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. Le choix de ces signes était heureux sans doute, même assez naturel ; et pourtant, comme ils étaient pris dans le cercle étroit des idées d'un peuple barbare, ils manquaient d'analogie avec les idées et les mœurs des Perses : on conçoit donc qu'ils aient offert beaucoup de vague, soit dans leur sens, soit dans leur application, et prêté à deux interprétations fort opposées entre elles '.

' Herodot. IV, i^^i sq. Conf. Plierocyd. ap. Clom. Alex. Strom. V, I) . 50-7.

En général, plus le rapport est naturel et intime entre le signe et l'objet de son expression, moins sont à redouter l'obscurité et l'équivoque. Aujourd'hui même, un homme un peu instruit ne pourra voir un crocodile ou un sphinx, avec ou sans le dieu d'un fleuve, qu'il ne songe aussitôt au Nil et à l'Egypte. Certains rapports de ce genre étaient beaucoup plus familiers aux anciens : une figure de femme avec un scorpion dans la main, ou avec une tête d'éléphant pour coiffure, sur une médaille de l'empereur Adrien, offrait à un Romain l'image de l'Afrique, qui ne sera pas pour nous aussi frappante. Quelquefois une circonstance historique venait se joindre à un rapport naturel; et alors il était impossible de s'y méprendre. Un Grec tenait-il une pièce de monnaie portant la tête de Jupiter Ammon avec le laser', il n'avait pas besoin de regarder l'inscription pour être sûr que la pièce était de Cyrène. La médaille portait-elle un palmier, ce symbole multiple réclamait une autre indication plus précise, car le palmier se trouvait également sur les monnaies de Cyrène et sur celles de l'Arabie, de la Phénicie et d'autres contrées.

De même que la sphère des rapports s'élargissant, la clarté décroît en proportion ; de même un cercle trop restreint peut faire, des signes symboliques, de véritables énigmes. Il s'agit ici de ces emblèmes qui appartiennent à une communauté particulière, ou même à une société

' La plante dont il est ici question s'appelait, chez les Grecs, (TÎXçtov ; chez les Romains, silphium et laserpitium. Confer. Theophrast., Hist. plant. VI, 3, ibi Bodaeus a Stapel.; Plin., Hist. nat. XIX, 3, r5; Sprengel, Hist. rei herb., p. 84. Elle était propre à la CyrénaïquC;, comme le lotus à 1 Egypte.

secrète, et dont le petit nombre d'intéressés ou d adeptes qui la composent, possèdent seuls la clef; ou bien encore de ces signes allégoriques, en quelque sorte personnels, dont l'origine et le but en même temps sont dans la pensée de tel ou tel individu. Ordinairement , dans ces sortes d'emplois , la langue des images devient bizarre autant qu'arbitraire, et le plus souvent à dessein; mais elle se dénature par cela même. Veut-on représenter un état, une profession, un rapport individuel quelconque par une image claire, intelligible, heureuse : il faut employer des signes qui se fassent comprendre à tous et parlent à des hommes un langage humain.

Il est à croire que les anciens donnaient quelquefois un sens allégorique à la matière même de leurs ouvrages. C'est ainsi que, suivant Pausanias , une statue de Vénus, qu'on voyait à Temnus en Elide, était faite du bois d'un myrte femelle ' , et l'île de Naxos possédait pareillement un Bacchus fait d'un cep de vigne. Mais, à mesure qu'on attacha plus d'importance au mérite de la forme , on renonça à ce genre grossier d'allusions symboliques; et l'architecture elle-même , qui, opérant par grandes masses, semble devoir mettre plus d'intention dans le choix de ses matériaux, fit un emploi bien plus fréquent de l'allégorie des formes, soit chez les anciens, soit chez les modernes ^. On sait que l'antique Egypte aimait à donner à ses édifices et à ses temples une figure symbolique. Très-probablement le fameux laby-

ï V,Eliac. (I) i3.

' Sur l'architecture symbolique des anciens , voy. la note 6 à la fin du vol. § I ; et plus spécialement, sur celle des Egyptiens, la note i sur le liv, III (Religion de l'Egypte), à la fin du vol. § 2. (J^D. G.)

iiiithe, dont Hérodote nous a laissé une description si curieuse, n'était pas autre chose qu'une représentation architectonique du zodiaque. La Grèce avait aussi ses édifices allégoriques, comme, par exemple, la tour octogone des vents à Athènes ^ Des écrivains modernes ont fait voir combien l'architecture gothique affectionnait les formes symboliques, non-seulement dans le vaisseau de ses églises disposées en croix , dans la structure des voûtes , dans les flèches élancées vers le ciel , mais jusque dans les ornemens de détail *.

Il est difficile de juger aujourd'hui de l'emploi que les anciens pouvaient faire des couleurs, sous le rapport de l'allégorie , la plupart de leurs peintures n'étant point parvenues jusqu'à nous. Toutefois on pense bien que leur génie symbolique n'avait pas négligé ce moyen. Les Grecs, entre autres, ces enfans privilégiés de la nature, n'avaient pas manqué d'observer, sous leur beau ciel, toutes les impressions que produisent sur l'âme et les divers tons de la lumière et la magie des couleurs. Il semble qu'il y ait , d'ailleurs , entre les couleurs , qui donnent un corps à la lumière, et le symbole, qui est l'idée revêtue d'un corps, une secrète analogie qui fait de celles-là l'une des expressions les plus variées et les plus délicates de celui-ci ^. Dans deux tableaux, lun

^ Foj. Galerie Mythologique de Millin, planche LXXV, reproduite dans notre vol. IV, conf. Table des planches. (J. D. G.)

^ Sur l'architecture symbolique des modernes , toj. la note 6 à la lin du vol. §2. (J. D. G.)

3 Conf. Winckelmaun, de l'allégorie , chap. VI, et les notes du deroier éditeur allemand.

décrit par Philostrate , l'autre de la collection d'Herculanum, on voit Bacchus vêtu d'un manteau rouge '. Winckelmann y trouve une allusion à la couleur du vin: mais, si l'on se représente les circonstances du premier tableau, le dieu vainqueur arrivant près d'Ariadne, dans tout l'éclat de ses triomphes et de sa gloire, peut-être ne verra-t-on, dans la vive splendeur de la pourpre, qu'une image de cette gloire et de ces triomphes du victorieux Bacchus. D'ailleurs , c'était l'usage de la haute antiquité de peindre en couleur rouge et les statues de ce dieu et celles de beaucoup d'autres , emblèmes , comme lui, des forces vivantes de la nature; même, si l'on en croit Plutarque, tous les dieux étaient de cette couleur =. Sans doute on voulait par-là rendre d'une manière expressive l'idée de cette vie de la nature, dans sa plus haute énergie; peut-être aussi distinguait-on quelquefois de la sorte les divinités de l'Olympe. Ce qui le ferait croire, c'est que, par une opposition frappante et naturelle, le roi des morts, l'Osiris des enfers, ou Sérapis, était peint en noir 3.

Quoi qu'il en soit, la sculpture antique choisissait parfois, dans une vue d'allégorie, la couleur dès pierres qu'elle mettait en œuvre. Selon Philostrate , les statues

^ Philostrat.Imagin. I,p. 786, Olear. Pitture d'Ercolan. tom. II, tav. i3, 16. Dorvill. ad Chariton. p. 385, éd. Amst. Conf. Winckelmann, ouvrage cité, chap. II, p. 107 de la trad. franc.

2 Pausan. VII, Achaic. 26. VIII, Arcad. 89. Plutarch. qusest. Rom. 98.

3 Clem. Alex. Protrept. p. 42. Conf. Euseb. Praeparat. Evang. III , 41. Macrob. Saturnal. I, 19. W^inckelmann,Hist. de l'art, tom. I de la traduct. franc, p. 1 16 sq. éd. Par.

de Memnon étaient en pieiTe noire, peut-être par allusion aux Ethiopiens, comme plusieurs anciens l'ont pensé K Pausanias assure que les divinités des fleuves étaient généralement sculptées en marbre blanc, et que, pour les seules statues du Nil, on avait préféré la couleur noire, par une raison analogue à la précédente 2. Les Hindous peignent en bleu foncé leur Narayan , le premier moteur des eaux primitives 5 car cette couleur leur représente l'eau, élément fondamental dans la cosmogonie de ce peuple 3. -

La peinture moderne a souvent mis, dans le choix des couleurs, un sens réel et très-marqué. Marie, la reine des cieux, est drapée en bleu, dans les anciens tableaux; tandis que Jésus, le soleil nouveau, comme le nomment les pères de l'Eglise, l'est presque toujours en rouge. En général, les peintres des quatorzième et quinzième siècles faisaient grand usage de ce genre d'allégories, qu'ils traitaient avec beaucoup de bonheur 4.

Mais si les couleurs , employées par une main habile, parlent aux yeux un langage que l'âme saisit avec la plus grande facilité , c'est ce qu'il faut dire , à bien plus forte raison, de l'action allégorique. Ce nouveau champ de l'allégorie était, chez les anciens, presque

» Philostrat. Vita Apollon. VI, 3.

» Pausan. VIII, Arcad. 24.

3 VV. Jones, dans les Reclierclies asiatiques, tom. I, p. 300 de la trad. franc.

4 Foj. , sur l'emploi allégorique des couleurs dans les représentations de l'art, chez les anciens et chez les modernes, la note 7 à la fin du vol. -^ Conf. vol. IV, Explication des planches , principalement sect. I et III (Inde et Egypte). (J. D. G.)

INTRODUCTIOÎV. 6y

sans bornes ; le culte religieux , la vie privée comme la vie publique, y trouvaient également leur place. Fidèle à ses propres lois , l'art, dans cette gradation infinie des actions allégoriques, met au premier rang celles qui, n'ayant pas besoin de l'auxiliaire des signes conventionnels, s'expriment par elles-mêmes, pures de tout alliage, aussi indépendantes qu'énergiques. Mais il en est une foule, qui sont plus ou moins antérieures dans l'usage et caractérisent éminemment le génie des anciens. Dans l'Orient , l'action allégorique venait souvent au secours de la parole, ou même la remplaçait, surtout quand il fallait produire une impression rapide et profonde. C'est ainsi que Jérémie , par l'ordre de Jehovah, brise un vase de terre à la face de tout le peuple d'Israël, pour figurer le sort qui menace Jérusalem '. De même, chez les Romains, le Pater paù^atus, chargé de dénoncer la guerre, jetait une lance sur le territoire ennemi ^. Chez tous les peuples de l'antiquité, des symboles et des allégories en action manifestaient aux regards et les sentimensles plus intimes de l'homme et ses plus importans souvenirs. Les anciennes fêtes, par exemple, qu'était-ce autre chose, sinon les époques de l'année traduites en action, avec une commémoration des grands bienfaits de l'agriculture et de la vie policée? Il y avait une année sacrée, personnifiée, en quelque sorte , dans une série de scènes allégoriques

* Jerem. XIX ; conf. XXVIII. Autre exemple, dans Hérodote, V, 92. Plutarch. de garrulit. p. 58,

^ Voy. Rosini, Antiquit. Roman. X, i, p. i55o sqq. éd. Dempster. — Conf. Nieuport , de Ritib. Rom. sect. IV, cap. II, § 9. Adam, Antiq. Rom. tom. II, p. 55 de la traduct. franc. (T. D. G.)

qui, dans l'absence de l'écriture, tenaient souvent lieu aux peuples d'annales écrites. Toutefois, par un effet même de son antiquité, cette coutume subsista longtemps encore après l'introduction de l'écriture, et nous la rencontrons chez les nations les plus éclairées de l'ancien monde. Un riche appareil environnait, d'ordinaire, et relevait avec plus ou moins d'éclat, ces pantomimes religieuses. C'étaient souvent des processions masquées, où le grand-prêtre représentait la divinité du lieu ^. Elles faisaient une partie essentielle du culte secret des mystères, et les vases des cités de la grande Grèce nous montrent encore aujourd'hui , dans leurs peintures , le spectacle de personnages ainsi masqués, dont les représentations mimiques donnèrent naissance au drame des anciens.

Le droit ancien, particulièrement chez les Grecs, les Romains et les peuples allemands, renferme un trèsgrand nombre de ces actions symboliques : quelques exemples choisis suffiront pour nous en convaincre. La procédure criminelle des Grecs est très- remarquable sous ce rapport : les mots consacrés dans leurs cérémonies nuptiales , aussi bien que la formule ordinaire du

ï Pausan. VIII, Arcad. i5. — Cet usage des masques et des processions masquées était fort général dans les cérémonies et les représentations religieuses des anciens, comme on pourra s'en convaincre par toute la suite de cet ouvrage. Les Grecs le tenaient des Egyptiens. Il suffit de jeter les yeux sur les monumens de ce dernier peuple, pour être frappé de l'innombrable quantité de représentations de ce genre, qui s'y rencontrent. Voyez ci-après , liv. III , chap. 9 , § 2- Conf. vol. IV,Explicat. des planches , sect. III, et les planches qui s'y rapportent. ( J. D. G.)

divorce, chez eux, font allusion à des usages du même genre ^. Les coutumes romaines ne sont pas moins caractéristiques ; par exemple, l'action de donner et de retirer les clefs : nous avons cité plus haut l'usage symbolique de Y usurpation. Nous finirons en rappelant un autre usage tout-à-fait analogue, celui du débat manuel^ dans les causes relatives à la propriété =*. Mais, pour se faire une idée suffisante de l'emploi des symboles dans le droit ancien , il faut recourir aux savantes dissertations qui ont été publiées de nos jours sur ce sujet ^,

Ces drames religieux, dont nous parlions tout à l'heure, se rattachent à une classe particulière d'allégories, qu'on pourrait appeler allégories mélangées. En effet, des signes et des attributs de diverses espèces secondaient la pantomime sacrée; les masques et la

^ Sur les tribunaux criminels des Athéniens , l'aréopage , le tribunal des Éphètes ItzI IlaXXafî'uo , etc., etc., ^ojez quelques détails dans les Antiquités grecques de Robinson, chap. XII et XIII, tom. I, p. 148 sqq. de la traduct. franc. Mais ces détails sont insuffîsans et souvent peu exacts. Les Éphètes ( Ècpétai ) étaient , en général , les juges de tous les tribunaux d'appel , et non pas seulement ceux du tribunal particulier nommé êttI IlaXXae^tw. M. Creuzer promet au public le résultat de ses recherches sur ce sujet important. (J. D. G.) — Quant aux mots consacrés, dont il est ici question , et aux usages grecs et romains relativement au mariage , ^ojez Suicer. Thesaur. eccles. I, p. 907. Hesych. I, p. 986, Alberti. Aristoxen. Fragm. p. 172 sqq. éd. Mahne. Pollux Onomastic. Ill, p. 34-45. Conf. Grupen. de Uxore romana , Hanov. 1727.

2 Si qui in jure manum conserunt, disent les Douze Tables , VI , 7. Conf. Cicer. pro Muren. 12. Gell. N. A. XX, 10. Festus in voc. Superstites et Vindiciœ.

3 Voj-. les ouvrages déjà cités, p. 56. Add. Hoffmann. Spécimen Jurisprudent. symbolic. vet. Germ. Diimge Symbolik Gennanischer Vôlher in einigen Rechtsgewohnheiten.

'ja INTRODUCTION.

marche solennelle venaient encore ajouter à son exprès^ sion; enfin des caractères, des écrits, yne instruction secrète, communiquée aux initiés, achevaient ordinairement de lever tous les voiles'. Mais ni les moyens, ni le but de la religion ne sont ceux de Vait. L'art veut, avant tout, que l'allégorie, quelle qu'elle soit, et tout aussi bien l'action allégorique , emprunte d'elle seule son expression et apprenne à se passer d'auxiliaire. C'est dans lç& ouvrages des Grecs qu'il faut chercher la trace des efforts de plus en plus heureux qui l ont conduite par degrés à cette énergique et éloquente simplicité. Par exemple, les anciens artistes représentaient Némésis tantôt avec et tantôt sans ailes; ils lui donnaient la roue, la mesure ou la règle, le frein, quelquefois la fronde, pour exprimer, par ces divers symboles d'action, tel ou tel effet de la justice divine^. Mais, sans recourir à aucun de ces accessoires , l'art sut encore la caractériser par une pantomime aussi simple qu'ingénieuse. Une figure de femme^ ramenant son vêtement vers sa poitrine avec sa main gauche, et formant, avec son bras, la mesure qu'on nomme l'aune, fait pressentir à l'instant la 4éess€! qui apprécie et les moeurs^ei lesac^ lions des hommes. Ajoutez la position inclinée de la tête , qui marque tantôt l'examen de soi-même et la modestie,

^ f^qy. le passage de Pausan., cité plus haut, p. 68. Conf. IV, Messeniac. 20, 26, 27.

* Pausan. I, Attlc. 33. — Conf. Galerie Mytholog. de JMilliu, ph LXXIX, LXXXIII, LXXXVII, n°^ 35o, 349, 348, 347, reproduits, avec des additions importantes, dans notre vol. IV :To^,.la l^ble des pi. , TExplicat. sect. IV, et les sujets, q^i s'j^ rapportent.

tantôt un regard plongé dans de mystérieux replis et la profondeur de la méditation; vous reconnaîtrez à ces traits la divinité redoutable «qui soumet incessamment à sa mesure la vie des mortels, et dont Toeil inflexible, fixé d'en haut sur le méchant, descend jusqu'au fond de son cœur'.w C'est ainsi que les Grecs, au moyen de l'aetion et du geste, savaient peindre, et les idées les plus abstraites, et les rapports les plus subtils, et les plus délicates affections de l'esprit et de l'âme. On connaît la danse des Heures, la Renommée, et tant d'autres allégories non moins heureuses. Mais il n'en est pas , en ce genre, de plus remarquable que celle de la Pudeur, représentée par une femme qui se couvre le visage avec son voile; elle montre avec quel sens exquis les artistes de cette nation observaient la nature^ avec quelle justesse ils la rendaient. On "peut lire, à ce sujet, le récit touchant de Pausanias , qui nous apprend à quelle occasion fut consacrée , près de Lacédémone, une pareille statue de la Pudeur 2.

Arrivé à ce point, l'art des Grecs n'avait plus qu'un pas à faire pour s'élever, de l'action symbolique, ou allégorique , à sa plus haute mission , celle de prendre la figure humaine comme expression des idées les plus sublimes. Voyons à quelles conditions ce noble but pouvait être atteint. La première et la principale n'était autre que l'action même, prise dans son sens le plus étendu.

* Mesomedes , Hymne à Némésis, dans l'Antliologie grecque. Analect. II, 392, tom, III, p. 6 ,,Jacobs. Herders Zerstr. Blœtter, II, ^37. — Voy. les indications de la note ci-dessus. (J. D. G.)

^ Pausan. III, Laconic. 20. — Conf. la Table des pi. (J. D. G.)

Les divinités des Hindous et des autres peuples de la haute Asie sont, pour la plupart, représentées assises ou couchées , et dans cet état de repos qui , selon les idées de ces peuples, est un caractère de sainteté. De plus, elles sont vêtues, couvertes des plus riches étoffes, chargées de couronnes, de diadèmes, d ornemens de toute espèce, étincelantes de l'éclat des pierreries. Les Grecs avaient, pour se garantir de ce faste oriental , d'abord et jusqu'à un certain point, leur pauvreté, puis ce sentiment du vrai beau qui, peu à peu, les conduisit à rejeter les vêtemens et la parure , non moins en usage chez eux , au commencement, que chez les Asiatiques; car, dans la suite, l'usage contraire, c'est-à-dire, le goût et l'habitude du nu, devint un des signes caractéristiques par lesquels ils se distinguèrent des barbares '.

Mais ces obstacles ne furent pas les seuls qui arrêtèrent pour jamais les nations orientales dans la route du beau : un autre s'y joignit, plus puissant encore et plus invincible , l'absence de toute règle et de toute mesure. Chez ces peuples, l'image de la divinité devait exprimer à la fois toutes les idées qu'ils s'en faisaient, tous les rapports, tous les points de vue sous lesquels pouvait la présenter une théologie riche et féconde. De là ces dieux de l'Inde à plusieurs têtes et à plusieurs bras, la Diane d'Ephèse avec ses nombreuses mamelles , le Janus de la moyenne Italie à quadruple et,[plus souvent, à double face , et les

' Thucyd. 1 , 6. Plat, de repub. V, p. aai, Bekk. Herod. I, 8 et lo, Plutarch. de auditione, p. 3y. Philostr. Imag. I, 3o/«. Conf. Winckelmann, Hist. de l'Art, II, 3, tom. I, p. 206 de la trad. fr. Brisson» dereg. Persar. principatu,'p. 545.

plus anciennes statues des divinités grecques elles-mêmes, telles que le Jupiter Patroùs à Larisse , dont le triple œil manifestait la triple surveillance sur le ciel, sur la terre et sur la mer ^. Ce même besoin de tout exprimer multiplia les attributs jusqu'à l'infini, et c'est là encore un des traits caractéristiques de la haute antiquité. Porphyre nous en a transmis un exemple frappant, dans la description que Bardesanes avait donnée d'une image de Brahmâ. Le Dieu créateur, sous la figure d'un hermaphrodite, avait à sa droite le soleil, à sa gauche, la lune; sur ses deux bras étendus en croix, on voyait une multitude d'anges (ou génies), et les différentes parties du monde, le ciel, les montagnes, la mer, le fleuve (Gange) , l'Océan , les plantes , les animaux, la nature entière *. C'est que les statues des dieux , chez ces nations primitives, n'étaient, en quelque sorte, qu'un appel à la méditation de l'infini, seul digne objet des pensées religieuses : entassant signes sur signes et symboles sur symboles , pour atteindre à la plénitude sublime de la Divinité, elles semblaient, dans le désir et à la fois dans l'impuissance de la représenter tout entière, avertir le croyant qu'on ne saurait épuiser par-là ces inépuisables profondeurs où la pure intelligence a seule droit

* Zebç Tvaxpwoç, Pausan. II , Corinth. 24. — f^oj- la Diane d'Éphèse , Gai. Mythol. pi. XXX , et notre vol. IV. Sur les différens caractères de l'art et des représentations des dieux , chez les peuples orientaux, chez les Égyptiens , chez les Grecs , etc. Foy. le Discours placé en tête de ce quatrième volume. - (J. D. G.)

» Porphyr. de Styg. ap. Stob. Ecl. Phys. 1,4. Heer. — Conf. vol. IV, Explicat. des pi. sect. l,passimy et les sujets qui s'y rapportent.

(le se plonger. Cette accumulation d'images qui voudrait embrasser l'iniinij se retrouve dans les invocations aux (lieux, chez les Hindous et chez les Grecs. Les hymnes orphiques de ces derniers, en nous offrant l'unité divine sous l'emblème d'un tout corporel, témoignent des mêmes efforts pour exprimer, par la parole, dans un amas de noms et de surnoms, ce que l'idole surchargée d'attributs cherchait, non moins vainement, à rendre par des signes symboliques. En général , le peu que nous savons du culte secret des Grecs, des rites, des cérémonies, des symboles qui s'y rattachaient, suffit pour nous prouver que la substance y était tout, la forme rien, et le beau , par conséquent , sacrifié au mystique. Qu'il nous suffise de rappeler ici le fameux Phallus , combien était répandu, dans l'antiquité, l'emploi religieux de cette image grossière , qu'on peut à peine appeler un symbole; et combien pourtant le sens en était saint et sacré.

Mais l'art , chez les Grecs , en passant dans le domaine public, s'ouvrit une carrière toute nouvelle. Le beau devint son but, et il y parvint graduellement. Le climat, l'éducation, les habitudes de la gymnastique, les constitutions libérales et les jeux nationaux, l'exemple et l'autorité d'Homère , qui s'emparant des dieux déjà personnifiés par l'imagination active de ses compatriotes, leur prêta des formes humaines si pures et si belles , telles sont les causes qui, entre beaucoup d'autres, contribuèrent le plus à ce haut progrès de l'art. Mais ce progrès toutefois fut lent et successif; il fallut passer par bien des degrés , depuis les pierres informes qu'adoraient les premiers Grecs, divinités toutes semblables

entre elles, et dont les attributs divers faisaient la seule différence, jusqu'à ces figures roides et sans grâce, dont les pieds étaient collés l'un à l'autre, et dont les vêtemens tombaient en plis droits; depuis ces essais, déjà plus heureux, où l'expression se faisait jour, quoique sous des formes bizarres et terribles , jusqu'à ces premiers chefs-d'œuvre, où elle apprit peu à peu à simplifier les attributs et à plaire aux yeux, en adoucissant des formes trop dures k Ce fut alors que l'on commença à traiter la figure humaine comme ce qu'il y a de vraiment essentiel ; et l'art, en faisant abstraction de tout ce qui se rencontre d'accidentel ou d'individuel dans cette image, la plus noble de toutes , parvint enfin à lui donner ce degré de perfection où il semble que la Divinité s'y révèle en personne *.

' Pausan. VII, Achaic. 22; ibid. 5; I. Attic. 18. ApoUodor. III , 12,3, ibi Heyn. Pausaii. Y, Eliac. (I) 19, init. II, Corinth. 3. Conf. Winckelm. H. de l'A. I , i , p. 7, sqq. tom. I, trad. franc. — Vojr. aussi le Discours en tête de notre vol. IV, et les planches auxquelles ilreixvoie. (J.D. G.)

* Nous n,e pouvons résister au bjesoia die célébrer le triomphe de Tart des Grecs avec les propres et dignes paroles de Winckelmann : « Queste figure id/eali sono,, corne uno spirito etereo purificato dal fuoco,. spQ|;liate d' ogni debolezza umana, talmente che non vi si scoprono ne tendini ne vene. La sublime idea di quegli artefîci era corne di crearne dell' essenze dotate di suffîcienza astratta e metafisica, la superficie délie quali servisse di corpo apparente ad un essere etereo condensato negli estremi suoi punti , e rivestito di sembianza umana si , ma senza partecipare délia materia di cui è composta r umanità , ne de' suoi bisogni. Un' essenza cosi formata spiega ciô ch' Epicuro attribuiva agli Dei , cioè non un corpo , ma clie sembrasse un corpo, il quale non avvesse sangue, ma quasi sangue. » Monument, antick. ined. vol. I, Rom. 1767, trattat. prelim. p. XL. Conf. Cic. de nat. Deor. I, 18, a6, 27.

y6 INTRODUCTION.

Ce n'étaient donc plus là ni des emblèmes, ni des allégories; c'étaient les dieux eux-mêmes réclamant en personne l'adoration des mortels ; c'étaient les idées les plus sublimes qui, par un miracle de l'art, devenaient sensibles, tombaient dans l'étendue et revêtaient une figure visible ; c'étaient des, symboles dwins, comme nous 1 avons dit en commençant \ La religion conserva, dans l'usage, les attributs destinés autrefois à distinguer les divinités différentes ; mais ils cessèrent d'être nécessaires. Jupiter n'avait plus besoin ni de l'aigle, ni des cornes de bélier^ pour faire reconnaître en lui le maître de l'Olympe: des signes caractéristiques , soit dans la forme des membres, soit dans l'habitude générale du corps, des différences palpables , fondées sur une convention réfléchie, établirent suffisamment les individualités divines. Ainsi l'art , en épurant la figure humaine, y sut réunir à la fois le beau et l'expressif; et , lorsqu'aux douze grands dieux on eut joint les divinités inférieures, le cercle du symbole se trouva fermé ^. '

ï Voy. sup. p. 26. (J. D. G.) — Conf. Gœthes Propylœen I, S. 49- ^ ^o^' » note 8 à la fin du vol., un résumé des observations critiques de M. Gœrres sur cette première partie de l'Introduction , et le tableau joint à cette note. (J. D. G.)

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