‹ Religions de l'antiquitéChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des diverses formes de croyance , et des parties essentielles du culte, principalement dans le polythéisme.

Il faudrait un ouvrage spécial pour développer converiablement les objets qui sont la matière de ce chapitre, et voilà pourquoi notre première loi sera ici d'être courts. Nous nous bornerons aux faits qui nous ont été transmis par les Grecs et par les Romains , sans nous permettre aucune excursion sur le terrain de la philosophie; car cet ouvrage, pour rester fidèle à son plan, doit se renfermer dans une description historique des symboles et des mythes des principaux peuples anciens. D'autres ont traité, avec plus ou moins de talent et de succès, les questions générales qui se rattachent, soit à l'origine des idées religieuses, soit au développement, et, pour ainsi dire, à la génération des différens systèmes religieux: ils se sont demandé quelle est la plus ancienne des deux grandes formes principales de religion , le monothéisme et le polythéisme, et comment se sont engendrés et produits au dehors les opinions, les dogmes, les cultes qui portent l'empreinte de l'une ou de l'autre, la doctrine de l'émanation , le matérialisme, le dualisme, le panthéisme, et leurs diverses branches, le fétichisme, le culte des élémens, celui des astres, jusqu'à l'idolâtrie raffinée des plus civiHsés d'entre les païens. Déjà ces importans objets avaient attiré l'attention et provoqué les

recherches des penseurs de l'antiquité ; mais c'est dans les temps modernes et de nos jours surtout, qu'ils ont été traités avec autant d'étendue que de profondeur par quelques-uns des philosophes les plus distingués de France, d'Angleterre, et particulièrement d'Allemagne. De-là d'ingénieuses et fécondes théories, de-là des systèmes fort divers, qui méritent également d'être étudiés, et que nous devons supposer connus \

Quelque opinion que l'on adopte sur l'origine des religions, il est un fait qu'on ne saurait méconnaître, c'est qu'à la première aurore de l'histoire, deux formes de culte religieux, profondément distinctes l'une de l'autre, s'offrent à nous, comme deux genres de vie différens ou même opposés : la religion variable et grossière des peuples pasteurs , et le culte plus régulier et plus poli des nations agricoles. Les nomades et les agriculteurs sont-ils mis en contact soit par la force, soit par une association volontaire ; forment-ils entre eux des liens j leurs religions , diverses comme leurs mœurs , s'allient de même et se modifient mutuellement : ou plutôt, les élémens , si incohérens et si multipliés, du culte des pasteurs se resserrent peu à peu , pour se plier à l'unité des institutions de la vie agricole, sans toutefois se fondre jamais entièrement avec ces dernières, dans un tout organique et vivant. Ce rapprochement, et à la fois cette opposition, sont un phénomène qui reparaît à tout

* Foy. y dans notre Discours préliminaire, II et III , les notions et les éclaircissemens les plus nécessaires sur les différens systèmes religieux de l'antiquité , et sur les théories modernes auxquelles ils ont donné lieu. Conf. note i à la fin du vol. (J. D. G.)

instant dans l'histoire religieuse des peuples adonnés au polythéisme. La haute et la moyenne Asie, la Syrie, la Palestine, l'Egypte, les petites peuplades de la Grèce témoignent de son existence et de sa généralité tout ensemble ^.

Toutefois les tribus pastorales , en s'unissant aux nations agricoles, en recevant d'elles et des mœurs meilleures et des idées religieuses plus épurées, achètent au prix de leur indépendance les bienfaits de la civilisation. La vie libre et vagabonde des nomades, leurs coutumes si diversifiées, font place aux demeures fixes, à un régime uniforme et plus sévère. Le gouvernement monarchique aux mains des rois ou des prêtres, il n'importe, rallie les peuplades les plus diverses dans la paix de la religion. De l'Inde et de la haute Asie s'étend , p^r toutes les con trées delà terre, cette ordonnance, à la fois civile et religieuse. Dans la Grèce seulement, elle ne put s'associer à la forme monarchique; et pourtant, la partie religieuse de cette antique législation s'y maintint à la faveur du culte de Bacchus, si long- temps dominant dans le monde ancien. Ici même, le vainqueur de l'Orient, le monarque par excellence, le grand Dionysus conserva son trône idéal ^.

Cette soumission des pasteurs à la législation agricole explique un autre phénomène, qui se lie au précédent, et n'est pas moins général, la distinction des Connais*

' f^oy. de plus grands développemens dans l'ouvrage suivant de l'auteur, dont la continuation est impatiemment attendue par toute l'Europe savante : Creuzer. Commentât. Herodot. P. I,c.ll, § 22, p. 270 sqq, (J. D. G.)

' Etymolog. M. p. 277, Sylb. p. 25i , Lips.

sances et des doctrines en oxotériques et ësotériques , publiques et secrètes. Celles-ci furent comme un patrimoine intellectuel que la caste des agriculteurs se réserva en toute propriété , à l'exclusion des pasteurs ; les purs interdirent aux impurs tout accès dans les mystères. A la vérité , dans la suite des temps , ces rapports primitifs se modifièrent, changèrent même tout-à-fait; la constitution politique et mille autres circonstances durent opérer ces changemens, surtout chez les Grecs. Dans rOrient, au contraire, la distinction primitive des castes, fondée sur une différence d'origine et de mœurs, fut éternisée, en quelque sorte, par l'usage exclusif de certaines langues et de certaines écritures, particulières à telle ou telle tribu; on trouve même, chez les Orientaux de nos jours, des traces de langues artificielles, fabriquées tout exprès par les initiés , pour dérober aux profanes la connaissance des doctrines secrètes \

Si nous portons nos regards sur les objets e^xtérieurs auxquels s'attache la croyance religieuse , le premier qui doit les arrêter, ce sont les lieux choisis pour le culte divin. Les dieux des peuplades errantes errent avec elles; ils changent de sanctuaire, comme la tribu change ellemême de demeure ; leurs mobiles images se transportent aisément de place en place. Les merveilles de la nature, les phénomènes remarquables qu'elle présente , en attirant l'attention des barbares nomades, excitent dans

^ Voj. Silvestre de Sacy, Notices et Extraits de la bibliothèque impér. (royale), tom. X, p. 365. — Ces idées de l'auteur sur la distinction des deux grandes formes de croyance, analogues aux deux genres de vie principaux , et sur l'origine des mystères, sont examinées et discutées dans notre Disc, prélimin. supra. ( J. D. G.)

INTRODUCTION. 8l

leurs âmes le sentiment religieux, et ils se rendent de toutes parts au lieu où se manifeste un Dieu caché , pour y adorer sa puissance. Puis, quand les tribus viennent à se fixer, leur culte se fixe également, et le lieu qui reçut d'abord leurs adorations vagabondes devient un sanctuaire permanent. Est-il besoin de citer des exemples? Le gouffre de Delphes , l'antre de Trophonius, la source miraculeuse de Dodone, d'autres encore attestent que le culte se liait souvent à des causes physiques ^ Les arbres jouent aussi leur rôle dans ces religions primitives de la nature : Délos avait son merveilleux palmier, Athènes son olivier, Dodone ses chênes fameux ; nos aïeux avaient également leurs arbres révérés, et les bois sacrés se trouvent chez les Germains, comme chez les Romains et les Grecs 2. Mais ce furent principalement les montagnes, que la croyance de la plupart des peuples regarda comme sacrées : l'Inde a son Mérou , et les anciens Perses qui, selon Hérodote, sacrifiaient sur les montagnes, révéraient par -dessus tout leur Albordi^. «Une montagne, dit Maxime de Tyr, est tout à la fois pour les Gappadociens, un Dieu, une formule de serment et une idole ^^. » Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les Grecs même les plus éclairés, ceux en qui

* Creuz. ad Cic. de Nat. Deor. III, 22. Senecae Natur. quaest. III, 16. Conf. Muret! Scholia, tom. III , p. 127, Ruhnken. Pausan. VIII, A.rcad. 29.

^Eustath. ad Odyss. VI, 162 sq. Pausan. VIIÏ , Arcad. 23. Mœser, Osnabrûck, Gesch,

3 Conf. DioChrysostom.Orat. XII, p. 4o3 sq. Reisk. Herod. I, i3r.

4 Maxim. Tyr. Dissertât. VIIT, 8. Conf. Eckhel. Doctr. num. vet. vol. III, p. 189.

le sentiment religieux s'était le plus épuré, conservaient une sorte de prétlilection pour les lieux hauts, dans raccomplissement des cérémonies religieuses , bien que dès lors , par suite de la grande extension du culte des idoles et des progrès de la civilisation , les temples se trouvassent presque indistinctement dans les plaines et dans les vallées comme sur les hauteurs *.

Quant aux actes et aux rites religieux, le premier qui réclame notre attention , c'est la prière. On a dit que, dans les cultes où domine la prière, se fait également remarquer une certaine prédominance de la vie spirituelle. Sans prétendre décider la question, nous nous contenterons de jeter un coup d'œil sur les rapports qu'avait la prière avec l'ensemble du culte religieux, chez les nations principales de l'antiquité.

Déjà la prière joue un rôle infiniment remarquable dans la cosmogonie des Hindous et, de nos jours encore , elle est le plus important de leurs actes religieux. La religion de Zoroaslrc ne lui attribue pas une moindre importance *. Hérodote nous fait concevoir une haute idée des prières en usage chez les Perses, lorsqu'il assure qu'il n'est permis à aucun d'eux , en faisant un sacrifice , de prier pour son bien-être personnel ; mais que chacun, au contraire, doit prier pour le bonheur de la nation entière et de son roi , car lui-même se trouve compris dans la nation ^. Cependant la liturgie des Perses ne se

' Xenophon. Memorab. III, 8, lo. Conf. Pausan. IX, B«ot. 2a. ^ P'oy. la note !'« sur le liv. I , § 2 ; et la note i^c sur le liv. II (Religion de la Perse), § 2 , à la fin du vol. (J- D. G.) 3 Herodot. I, iSa.

montre pas toujours sous un aspect aussi avantageux. De la doctrine des mages , sortit cette croyance superstitieuse qui donne à la prière le pouvoir de contraindre, délier, en quelque sorte, les dieux et les esprits. On retrouve la même superstition et chez les Chaldéens et chez beaucoup .d'autres peuples. De là ces formules mystérieuses et purement magiques qu'on rapportait aux dieux eux-mêmes, et qui balançaient leur puissance \ Les Egyptiens, à ce qu'il paraît, en avaient aussi de pareilles qu'ils employaient dans des espèces de conjurations : et, comme on sait d'ailleurs qu'ils se servaient d'amulettes pour préserver les morts , il est à croire que des formules de prières avaient été destinées chez eux , soit au même usage, soit à des usages analogues^. Tel est sans doute, en partie du moins, l'objet de ces courtes inscriptions qu'on trouve sur les rouleaux de papyrus découverts dans les tombeaux de l'Egypte. Même chez les Juifs, des idées théurgiques et d'autres abus de ce genre finirent par s'introduire dans la liturgie ^.

Hérodote nous apprend que les plus anciens habitans de- la Grèce, les Pélasges, avaient déjà leurs prières. Qui ne connaît les fameuses Prières si admirablement personnifiées dans Homère ^? Le nom même du prêtre , ou Thii de ses noms , dans la langue primitive des Grecs ,

^^ Jamhlich. de Myst. Mgypt. I^ i5, ihi Gale. Artiitiian. Mènpcellin. XXIII , 6. Conf. Polyb. XV, 29, Schweigh.

^ Kirclier. GffUlip. iEgyprt. fonr. lïj putï. 2 , p. 453. — Né*flésitts, denat. hom. 36, Mattfe.

3 Vitringa de Synag. vet. 11b. III. OrigeWes^eàt éô^^? , eeï. Welflfen. Casaubon. Exercitat. Antibaroti. XIV, 8.

^BetoApt. U , 52. Hom. lUaxl. IX, 498.

se rapporte à cet acte cradoration. Une multitude de mots différens, employés pour exprimer le même acte, attestent la richesse et le haut développement de la liturgie grecque'. Quant à l'essence de cette liturgie , on a prétendu que Pythagore et Socrate , les premiers, enseignèrent à leurs compatriotes à prier, dans un sens vraiment religieux; que jusque-là toutes leurs invocations tenaient à des pratiques de magie et d'enchantement 2. Quoi qu'il en soit de cette assertion, elle ne peut s'appliquer à la doctrine secrète , si fort au-dessus de la religion populaire, et qui sûrement remontait en Grèce à une antiquité reculée. Qu'il nous suffise, pour le moment, de rappeler l'hymne à Gérés, bù se révèlent des idées. religieuses infiniment épurées, et qui suppose, en même temps, l'existence d'une liturgie analogue et plus parfaite. La question sera d'ailleurs approfondie dans la suite de cet ouvrage. On trouve dans Homère divers exemples de prières et d'invocations de différens genres, qui, pour la plupart, ne portent, à proprement parler, aucun caractère magique^. Mais, sans recourir aux poètes, nous pouvons nous faire une image fidèle des oraisons populaires des Grecs, dans quelques morceaux précieux de ce genre que les anciens nous ont conservés 4. Du reste, avec le progrès de la morale se forma

* Iliad. I, 94,àpyiT7ip. — Eù^at, ^îtigii.;, Ixzgixi , Xtrai, aiTTtAaTa , èvreû^eiç, Tz^ôçoSoi, etc.

* Bcettigers Skizzen seiner Vorlesitngen iiber mythologie ^ S. i8.

3 Odyss. XIX, 457;Iliad.I, 45i sqq; 94 sqq;XVI, aSa sqq. Conf. Pindar. Olymp. I, 112 sqq.

4 Prière à l'Air, sous le nom de Bedy, chez les anciens Macédoniens, ap. Clément. Alex. Strom. V, p. 678, Pott. — Prière aux

et s'épura peu à peu la doctrine de la prière; toute l'école de Socrate en fournit la preuve, et il s'écrie luimême , à la fin du Phaedrus de Platon, avec une naïveté touchante : «Bien-aimé Pan, et vous tous dieux qui présidez ici, donnez-moi la beauté intérieure et, ce que je possède au dehors , mettez-le en harmonie avec le dedans ^. » Entre les philosophes platoniciens, Proclus, envisageant la prière sous différens rapports, voit en elle un des meilleurs moyens de s'unir à la Divinité 2.

En général, les Romains paraissent avoir attaché à la prière à peu près les mêmes idées que les Grecs. Toutefois on croit reconnaître chez eux , dans les premiers temps de Rome, un sentiment de l'infini à la fois plus pur et plus profond qu'on ne le remarque dans la suite. Lors d'un tremblement de terre, les anciens Romains n'invoquaient aucune divinité déterminée. Les formules de prières des peuples primitifs de l'Italie laissent entrevoir un culte de la nature plein de sens et de grandeur ^. Il ne faut pas non plus oublier le soin rigoureux avec lequel les pontifes de l'ancienne Rome veillaient à ce qu'aucune divinité ne fût omise dans leurs prières : aussi ,

Heures, considérées comme les saisons, chez les Athéniens, ap. Athenœum, XIV, p. 887, Schweigh. — Autre prière des Athéniens , ap. Marc. Antonin. V, 7, Gatacker. ad h. 1.

' Platon. Phaedr. p. 106, Bekker. , et tout le second Alcibiade, principalement p. a8i,Bekk. Conf. Anthol. Gr. tom. III, p. aSo ; IV, p. 217, éd. Jacobs. Foy. aussi la prière par laquelle Simplicius termine ses Commentaires sur Epictète.

> Procl. in Plat. Tim. p. 65.

3 Gell. N. A. II, 28.— Conf. hAnzi Saggh d. lingua Etrusca,\o\. III, p. 671 sqq. Acta fratrum Arvalium, cum Marini commentar.

après l'invocation particulière de la divinité à qui s'adressait un sacriiice, réunissaient-ils tous les dieux dans une invocation générale ^ Mais bientôt et les prières et les foi'mules de toute espèce tombèrent sous l'empire de la politique romaine, qui en fit l'un de ses principaux instrumens. On les avait classées avec beaucoup de soin , et cette classification fut long-temps respectée =^. Dans l<is cérémonies du lustre ou de l'expiation publique, une prière était adressée aux dieux pour l'accroissement de la prospérité et du territoire de l'Etat. On se rappelle ici l'honorable modification que fit subir à cette formule Je second Scipion l'Africain, lorsqu'il dut la prononcer: « Dieux, s'écria-t-il , faites que la patrie demeure à jamais intacte et inviolable. » Ainsi donc, Rome dès lors avait 4es citoyens qui connaissaient la modération et sacrifiaient à l'humanité 3.

Il existe différentes théories sur l'origine des sacrifices, aussi bien que sur le choix des victimes et des offrandes sacrées 4. Nous nous contenterons de rappeler quelques-uns des faits les plus importans, entre autres celte tradition mémorable des Grecs d'après laquelle leurs plus anciens sacrifices n'étaient point sanglans et se bornaient à des offrandes de végétaux ^. Ici vient d'ellemême se représenter la grande distinction que nous

ï Servius ad Virgil. Georg. I , i sqq.

» Livius, V, 21 sq. Plia. H. N. XXVIII, a. Conf. Brisson. de Formulis, I, 184-194. Cic. deNat. Deor. III, 20. Gell N. A. XIII, a 2.

3 Valer. Max. IV, i, 10.

4 Conf. Meiner s allgem. krit.Geschichte der Religion£n , II, S. 3 ff.

^ Theophrast. ap. Porphyr. de abstinent. II, 5, Rhœr. Couf. Grœv. Lection. JJesiod. 9, al. 8. Plat, de Leg. VI, p. 470, liekk.

INT RODUCTIO]>J. Sj

avons faite entre les religions des peuples agriculteurs et celles des tribus nomades. C'est aux premiers qu'appartiennent primitivement ces offrandes si simples et si pures, tandis que les pasteurs souillaient de sang les autels de leurs dieux , et même immolaient des victimes humaines. Les Athéniens attribuaient à Cécrops, les Romains à Numa, deux législateurs , deux promoteurs de l'agriculture, cet heureux changement; et tandis que, dans les derniers âges, on trouvait encore çà et là, soit en Grèce, soit dans le Latium , quelques vestiges de ce culte innocent des anciens tombé en désuétude, comme cet autel non ensanglanté où Pythagore seul allait sacrifier à Délos , un singulier usage des Athéniens, qui immolaient un bœuf, dans la fête de Jupiter Poliéus, rappelait mystérieusement la révolution opérée dans les mœurs religieuses et les sanglans sacrifices des premiers temps ^.

Peu à peu , à mesure que le culte se développait et s'agrandissait, chez les Grecs et chez les Romains, on réduisit les sacrifices en théorie , on en fit une véritable science qui eut sa nomenclature, aussi riche que les pratiques étaient variées. Ici l'esprit humain passa par tous les degrés, depuis l'extrême simplicité des offrandes végétales jusqu'au luxe inouï des hécatombes. Il ne s'en tint pas là néanmoins , et l'on vit tomber sur les autels des dieux, dans les sacrifices des empereurs romains, non plus cent taureaux, comme autrefois, mais cent

» Pausan. VIII, Arcacl. a. Clem. Alex. Stiom. VII, p. S/^S, Pott. Aristoph. in Pac. 1020. Plutarch. in Romul. 12 inic. Num. 8 et 16. Theophrast. ubi siiprà. iElian. V. H. VHI, 3.

lions , cent aigles , etc. Julien en reçut le nom de victiniaire^. Les genres, les espèces se multiplièrent à l'infini; libations, holocaustes, dons, distributions sacrées, offrandes votives et mille autres*. Partout mêmes progrès et, avec le temps, même essor du luxe ^. Quelques bassins , quelques trépieds d'airain , offerts au nom des plus illustres personnages et de villes entières, formaient d'abord toute là richesse du trésor sacré de Delphes, où l'on vit briller ensuite les magnifiques offrandes d'or que des rois étrangers y dédièrent pour la première fois.

Chez les anciens, en général, et principalement chez les Grecs, les fêtes et les solennités religieuses étaient en grand nombre et très-diversifiées. Il faut distinguer les fêtes lunaires et solaires ; celles qui se célébraient au retour de quelques grandes périodes; les fêtes des semailles et de la moisson , celles-ci aussi bien que celles - là consacrées tantôt à la joie, tantôt à la tristesse, souvent tristes et joyeuses tout à la fois. Cependant on remarquait, dans les solennités religieuses de la Grèce, un caractère presque uniforme, un ton presque invariable de sérénité et de gaieté 3. La musique et la danse, les

» Fictimarius. Ammian. Marcell. XXII, i4; XXV, 4. Capitolin. in Maxim, et Balbin. II.

* ^TTOv^at, Xot^aî, libamina, libationes; oXo'^cauaxa, àvaÔTQaara, etc.

' Fojr. , pour de plus amples développemens , Saubertus de Sacrificiis veterum , Lugd. B. 1699. Lil. Gyraldus de Sacrificiis , Oper. 1. 1, p. 471-554. Peucerus de Divin ationum generibus, p. ai6 sqq.

3 Voy. Spanheim. ad Callimach. Del. 824. Conf. Meursii Grœcia feriata. Sur le caractère du culte des héros , chez les Grecs , infia ; Maxim. Tyr. Diss. Y III , 5, ib. Markland.

processions masquées , les représentations scéniques en étaient les accompagnemens ordinaires. Aux sacrifices, soit publics, soit particuliers, se rattachaient des banquets obligés, et l'office du parasite, bien avant que ce nom prît le sens qu'il conserva depuis , était une dignité, une charge religieuse et publique , comme des inscriptions en font foi aujourd'hui encore \ Le culte des héros et celui des morts même se distinguait, chez les Grecs, par ce caractère de sérénité. Les fêtes des Romains avaient, au contraire, quelque chose de grave et de mystérieux: les Grecs ne pouvaient s'empêcher d'admirer la piété profonde et la simplicité extraordinaire que les conquérans du monde apportèrent long-temps dans l'exercice de leur religion ^.

Quant au culte des idoles, ou à l'idolâtrie proprement dite, on peut faire sur ce sujet plusieurs remarques importantes. L'antiquité nous offre des peuples qui, livrés à l'adoration des astres ou des élémens, s'abstenaient entièrement d'images; et pourtant il n'en est pas moins vrai que le culte des images remonte à une époque très-reculée^. On adora long-temps les corps naturels eux-mêmes, d'abord tels qu'ils étaient, c'est-à-dire, bruts et grossiers, puis quelque peu façonnés par la main de

ï Athen. VI, p. 235, p. 400 Schweigh. — Du reste, dans ces sortes de banquets, les Grecs observaient une circonspection toute religieuse : ils les croyaient honorés de la présence invisible des dieux. Eustatb. ad Odyss. III, 435.

'* Posidon. ap. Athen. VI, p. 548-55o, Scliweigli. Sur les fêtes romaines, en général , -voy. les Fastes d'Ovide, et le précieux écrit de Joh. Lydus , de Mensibus, éd. Scbow, Lips. I794'

^ Herodot. I, i3i. Diodor. Sic. III , 59.

l'homme '. Plus souvent, on croyait que la Divinité avait pris soin d'envoyer sur la terre l'image qui faisait l'objet de la vëoération des peuples. De ce genre sont les taaieux hétjles et ces pierres sacrées, telles que l'on en voyait en divers lieux =^. Il ne faut pas non plus oublier la pratique aussi ancienne que générale de l'onction des pierres^. Déjà l'art avait fait de grands progrès, qu'on adorait encore ces idoles informes de la haute antiquité, et l'on en trouve des traces nombreuses dans les temples <le l'Asie mineure, de la Grèce et de l'Italie '^. Mais enfin les représentations des dieux se perfectionnèrent en se multipliant, comme l'attestent les noms même qui servaient à les désigner*. Le choix des matériaux qu'o employait pour les statues divines est remarquable p un luxe toujours croissant, que nous avons également reconnu dans les sacrifices et dans les offrandes. Les cérémonies relatives à l'érection des idoles, la dédicace, la consécration, ne sont pas moins dignes de remarque ^.

* Conf. Meiners allgem. krit. Geschichte der Religioneriy I, S. i5o,

4iiff.

* Foy.y sur les hétyles (l^atTvXta, (JairuXot, du syrien et phénicien hethel; et, suivant une étymologie propre aux Grecs, de paiTYj, Hesycli. I , p. 679 , Alberti) , Miinter ïïber die "vom Hbnmel gefallenen Steine der Alten {andquar. Ahhandl. S. 267 ff.) et la note 9 à la fin du vol., où l'on trouvera, avec un extrait substantiel de la savante dissertation de M. Miinter, toutes les citations et tous les renvois nécessaires. (J. D. G.)

3 Voj. Theophrast. Charact. Eth. 17, ih. interpret. ^ Voy. le Discours à la tête de l'explicat. des planches et de notre vol. IV. (J. D. G.)

*Eoavov, PpÉra;, àv^pta?, à"^a.>.p,a , etc. 5 Conf. A. van Dple de Consecrationibus ad cale, libri de Oraculis,

p. 477 sqq-

On croyait par-là captiver la divinité, et la faire descendre en per$onn« dans les images, dans les temples, sur le& iiutels qui lui étaient consacrés. Par-là s'expliquent encore, d'un côté, l'usage singulier de charger de chaînes les statues des dieux , dans les dangers puhlics, et d'autres coutumes de même genre, dont il est question chez les anciens; d'un autre côté, ces évocacations que les Romains employaient fréquemment pour attirer à eux les divinités tutélaires de leurs ennemis '. Les philosophes des derniers siècles ramenèrent à des théories ces croyances populaires, surtout danslagran4e lutte qu'ils soutinrent contre le christianisme. Les uns prétendaient que toutes les idoles, sans exception, étaient pleines de la présence divine; d'autres, au contraire , faisaient une distinction : selon eux, les idoles les plus saintes, celles qu'adoraient les initiés, étaient les seules où la divinité se communiquait symboliquement; bien supérieures aux images vulgaires qui faisaient l'objet du culte public 2.

Oeçupons-nous maintenant des personnes qui jouaient le principal rôle dans le culte des dieux. Le devin * et le prêtre, la divination et le sacerdoce , tout est compris sous ces mots. Le médiateur sacré consomme les sacrifices, prédit l'avenir par les entrailles des victimes, par

' Herodot. 1 , 26. ^lian. V. H. 111, 36. Curt. IV, 3, 22, ib. Freinsh. Coiif. Miinter, die Religion der Cartha^er, S. 26 sq. {zw. aujl. S. 34.) — Evocationes, Plin. H. N. XXVIII , 4.

2 JamLlich. Trepl à'YzÀiAçtTwv , Voy. PhotiiBibl. cod. CCXXV. Conf. Arnob. adv. genl. VI, 17, Cjç. d^ Nat. Deor. II, 17. Creuz. ibi<iuc annotata.— Proclus ad Plat. Tim. p. 83.

le vol des oiseaux , parles songes *. Souvent il est regardé comme un magicien* : du moins trouvons-nous, dans les anciens temps de la Grèce, des traces de cette croyance, si générale chez les peuples sauvages'. Orphée et Amphion, tous deux revêtus d'un caractère auguste, prêtres ou rois , ou l'un et l'autre ensemble , font des miracles , exercent un pouvoir magique =^. Toutefois, chez les Grecs comme chez les Romains, le prêtre et le magicien étaient bien distincts l'un de l'autre; le premier, personnage public, jouissant des plus grands honneurs, le second dans une position bien inférieure. L'origine et la plus ancienne forme du sacerdoce, chez les deux peuples dont nous avons parlé, de même que chez beaucoup d'autres, viennent encore à l'appui de cette distinction.

Le sacerdoce fut long^temps un droit et une fonction du chef de famille; il le fut aussi du chef de l'état, du roi 3. Mais ensuite on sépara , pour diverses causes, soit peu à peu , soit tout d'un coup , la royauté d'avec le sacerdoce. On sait que , chez les Hébreux , chez les Egyptiens, chez les Hindous, le sacerdoce était ouest encore héréditaire dans certaines tribus ou castes sacrées. L'Asie mineure, la Grèce, d'autres contrées avaient

* hps6;, haruspex, otwvoro'Xo;, ovsipoTro'Xoç. — Conf. Iliad. I, 62, ibi Heyne et interprètes Grœci. * Toviç.

' Conf. Robertson, Hist. d'Amériq. , liv. IV, tom 2 , p. 97 sqq. trad. fr.

' Pausan. VI , Eliac. (II) ao. Conf. Wachsmuth 'von der Zauberkiinstbeidcji Griechen nnd Rcemern im Athenasum II, 2. S. aoQ-aSS.

^ Témoin l'àpy wv [^aatXsu; des Athéniens , et le rejc sacrificulus des Romains. Conf. Strabo, XIV, p. 938. Liyius, II , 2.

aussi leurs familles sacerdotales ^ Quant aux noms que portaient les prêtres, dans ces divers pays, souvent ils étaient empruntés des premiers fondateurs, ou de l'institut , ou du temple ; souvent du culte même ou des fonctions auxquelles étaient voués ceux qui les portaient; et , dans la Grèce surtout , ils variaient à l'infini de divinité à divinité , de temple à temple, et par mille autres circonstances qu'on ne saurait énumérer ^,

Parmi les conditions exigées pour le sacerdoce était la perfection du corps, quelquefois même la beauté ^. On en comptait beaucoup d'autres encore , souvent différentes selon les temps. Par exemple, dans la haute antiquité, et prêtres et prêtresses paraissent avoir été généralement mariés. Quelquefois il fallait faire vœu d'une éternelle virginité ; plus souvent , les prêtresses cessaient de l'être en même temps qu'elles devenaient nubiles. Parfois encore , elles devaient s'en tenir à un premier époux ^.

Les idées et les institutions des Romains, en fait de

' Par exemple, les Eumolpides, d'origine thrace, établis d'abord à Eleusis , puis à Athènes. Il y a , comme nous le verrons par la suite, des rapports frappans entre les anciens prêtres de la Thrace et ceux de l'Egypte. — Conf. Herodot. VI , 19 ; I, 92 , ibiqiie interpret.

* Strabo XIV, p. 989. Conf. Spanhehn. ad Callimach. Pallad. 34 Apoll. no; Cer. 43. Rambach ad Potter. archœolog. I, 49^.

3 Hesych. voc. àcpeXsï;. Spanheim. ad Callim. Pall. 121 ; Cer. 43 Conf. RosenmûUers ailes und neiies Morgenîand, II, § 334. — l^au san. VII, Achaic. 24.

4 Eusthat. ad Iliad.VI, agS. Herodot. I, 3r. Pausan. IX, Bseot. 27 VII, Achaic. 19, 26, 26. Spanheim. ubi sup. Les Ms-^â^uCoi, prêtres de Diane à Éphèse, étaient eunuques. Conf. Strab. XIV, p. 960. — frayez , sur l'état des prêtres , chez les anciens Grecs, en général , la note 10 à la fin du vol. (J. D. G.)

p4 Il^TRODUCTION.

sacerdoce, méritent une grande attention. Ils avalent des prêtres dans un sens général et dans un sens spécial : de ces derniers se distinguaient les devins et les prophètes ^* Au reste, c'est dans la partie de cet ouvrage destinée aux religions de l'Italie, que nous éclaircirons et cet objet et beaucoup d'autres non moins curieux ^. Ce qui importe le plus ici , c'est de bien remarquer le caractère tout politique de la religion des Romains, l'autorité du collège des pontifes , celle du sénat et de la puissance législative dans les matières religieuses; les attributions du grand pontife, etc.

L'immense étendue des deux derniers objets que nous avons à considérer, la divination et les oracles , nous permet seulement quelques courtes remarques , propres à appeler l'attention sur les points les plus importans, et à guider, dans leurs recherches, ceux qui voudront les approfondir» C'est dans le même dessein que nous y joignons des citations d'autant plus nombreuses, que nous sommes forcés nous-mêmes d'être plus succincts.

Nous avons emprunté du latin le nom générique de dwination ^. Elle se divise en prophétie et en divination proprement dite; en divination naturelle et divination artificielle 4, Sans nous arrêter à son origine, ni aux

* Cicer. de Legib. II , 8 et la. Meiners , ouvr. cité, II, 564.

* Voy. liv. V, sect. II, t. 2.

3 Mavtt^tin , chez les Grecs.

4 Cic. de Divinat. 1 , 6. Canf. Jamblich. de Myster. ^Egypt. III, r, ibique Gale, etc. -— f^oyez, sur les questions écartées ici, la note ii à la fio du vol. , où l'on trouvera quelques-unes des indications les plus iîécc?ftsaires. (J, D. G.)

époques distinctes qu'on peut reconnaître dans son développement; sans entreprendre d'énumérer les innombrables espèces de divination qu'on trouve mentionnées dans les auteurs , nous nous contenterons d'en citer quelques-unes : i^ l'interpre'tation des songes, née des idées dominantes, chez les peuples sauvages ou barbares, sur la nature et les destinées de l'âme humaine; il y faut rapporter les oracles rendus en songe, et les incuhations ^ ; 2° la divination par le vol et par le chant des oiseaux, en qui les anciens reconnaissaient des qualités éminentes, surtout dans ceux qui s'élevaient le plus haut, ou se précipitaient du ciel vers la terre 2. Cette observation des oiseaux fut d'abord tout accidentelle, toute naturelle; mais ensuite on la réduisit en art. On connaît les augures des Etrusques et des Romains , et l'on sait que la discipline étrusque , en particulier, s'étendait à d'autres phénomènes de la terre ou des cieux ^ ; S^ l'observation du cours des nuages , des éclairs, du tonnerre, des fleuves , des tremblemens de terre , etc. De là naquit la météorologie des anciens 4,- 4^ la divination par les victimes, ou l'art des haruspices, où se rattache l'obser-

ï Odyss. VI, 1 3 sqq.; XXIV, il, la. lliad. II, 6 J I, 62 sqq. Conf. Halbkart Psychologia Homerica, p. 29. — ^schyl. Prometh. 484' Jamblich. de Myster. III, 2. Herodot. VII, 12 sqq. Pausaiï. X, Phoc.3i.

^ Spanheim. ad CaUim,Palîad. ia3. Co»f- Mùller zu Herders^orvvelty S. 33o.

3 Cicer. de Divin. I, 17; II, 36. Sophocl. Antig. 987. Conf. Meiners , ouTr. cit. 658.

4 Les lihrifulgtirales^ tonitruahs , augurales , etCr Cic. 1. c. 33. Senec. quaest. nat, II , 34 sqq. Conf. Hej-ne Nori Comment, societ. Gotting. VII, aS. Bœttiger 'i'o;7e,îr//?^e« ûb. Mjthol. S. 28.

g6 INTRODUCTION.

vation de la flamme et de la fumée des sacrifices ' ; 5® la divination par le feu, par l'eau, par des bassins, par des baguettes, par des flèches ^, etc. , pour rassembler ici plusieurs espèces différentes qui sont loin d'épuiser la matière : en général , les forces de la nature , surtout les élémens aussi puissans que l'eau et le feu, jouent un grand rôle, soit dans les opinions, soit dans les usages et les pratiques , non-seulement de l'antiquité , mais encore des peuples modernes^; 6° enfin, la nécromancie, un des genres de divination les plus répandus et en même temps les plus perfectionnés, qui, dans certains lieux, se trouvait associée aux oracles des morts ou à la nécyomantie ^,

Les Grecs avaient différens noms pour exprimer, soit les lieux où se rendaient les oracles, soit ceux qui les rendaient , soit les réponses même , les oracles proprement dits ^. Les traditions relatives aux sibylles , c'est-àdire à ces femmes qui prédisaient l'avenir ou interprétaient les oracles des dieux , sont fort anciennes et

' iEschyl. Prometh. 492. Perizon. ad JEViaiï. V.H. II, 3i. Cic. 1. c. 16, 40 sqq ; II, 22, SS-Sg. Conf, Meiners, S. 648.

* Conf. Creuzer. Dionysus I, p. 3o2.

^ Serv. ad Virg. ^n. IV, io3. Dionys. Hal. Antiq. II, 69. Conf. Klotz ad Hommel. Jurispr. num. illustr. p. 3o, p. 18*

4 Cic. Tuscul. I, 16, ib. Davis. Herodot. IV, 94-96. Pausan. IX , Bœot. 3o. Plutarch, Cimon. 6 /in. — ^o/. , sur les oracles des morts et sur les oracles de l'antiquité , en général , la note 12 à la fin du vol.

^ XpYi<mnpia (de j^pav et y^^xa^M), p-avreta; xpriffw-oXo-yo'. ; 6eo7rpo7ria, XpinajADÎ , Xo-yia, (AavTe6(ji.aTa. Conf. Iliad. I, 85.Thucyd. II, 8. Eustath. ad Odyss. I, p. 1426. Ao-yta était attique : les Ioniens se servaient encore de xpocpavra ; Herodot. V, 63; IX, 93.

répandues dans un grand nombre de pays j on sait que les oracles sibyllins furent successivement fameux en Asie , en Grèce, à Rome, jusqu'à l'entier établissement du christianisme ^ Quant aux lieux qui devinrent le siège permanent de tel ou tel oracle, le choix en fut déterminé par des circonstances probablement trèsdiverses; un phénomène naturel qui attirait la curiosité ou frappait l'imagination par des effets extraordinaires, une source bienfaisante à laquelle on attachait souvent l'idée de la présence divine, la place où reposait la dépouille mortelle d'un célèbre prophète; telles sont, entre mille autres, quelques-unes des plus fréquentes 2.

Les oracles les plus renommés étaient, au rapport d'Hérodote, ceux de Delphes et d'Abes en Phocide, de Dodone dans le pays des Thesprotes, l'oracle d'Amphiaraùs et celui de Trophonius, celui des Branchides sur le territoire de Milet, et l'oracle de Jupiter -Ainmon dans la Libye '^. Certaines tribus avaient leurs oracles particuliers, la plupart fort anciens; on trouve çà et là quelques traces d'oracles des morts, également d'une haute antiquité ^ ; un oracle pour les songes était celui de Trophonius. Il est aussi mention d'un oracle de la Thrace attribué à Dionysus (Bacchus), avec mainte allusion aux institutions décorées du nom d'Orphée et au

^ Sur l'étyraologie du nom de Sibylles, sur les sibylles et les oracles sibyllins , 'voj. obs. et citât, dans la note 12 à la fin du vol. (J. D, G.)

* Tacit. Annal. XIII , Sy. Pausan. X. Phocic. 5. Plutarch. de ser. num, -vind. p. 98, ib. Wyttenb.

3 Herodot. 1 , 46- — Sur l'oracle de Trophonius , plus bas , Id. ibid. et VIII, i34 , il'- interpr. Conf, Hemsterh. adLucian. II, p. 411, Bip.

4 roy. la v£)cut« de l'Odyssée, XIII.

^rand œuvre de la civilisation des barbares de ces contrées ^

Le plus ancien oracle de la Grèce était celui de Dodone, dont la fondation remontait au temps des Pélasges, On attribuait cette fondation à des prêtresses ou à des colombes, et on la rattachait à celle de l'oracle d'Ammon en Libye. Les prêtres du lieu s'appelaient les Selles. C'était par le moyen d'un arbre sacré , ou d'un bassin de cuivre, qu'on y révélait l'avenir^. Mais de tous les oracles des Grecs , le plus fameux , le plus important, et le plus raffiné tout à la fois, c'était l'oracle de Delphes. On dit qu'il avait appaitenu successivement à la Terre, à Thémis, à Phébé, avant de passer sous l'empire d'Apollon ; et même on appelle en partage avec ce dieu un autre dieu, Bacchus ^ : apparemment il faut voir, dans cette succession de possesseurs, la trace des développemens et des perfectionnemens successifs de cette grande institution, qui, mieux qu'aucune autre du même genre , montre quelle influence exercèrent les oracles sur la civilisation de la Grèce. Ils furent, en grande partie , les véritables foyers de cette civilisation ; il3 favprisèrent l'agriculture, ils adoucirent les mœurs,

* Herodot. VII ,111. Eurip. Hecub. 1 267 ; Alcest. 966 ; Bacch. 298, ibi Schol.

' Herodot. II, $4 sqq. Homer. Iliad. XVI, a34, iài Heyn, et in Excurs. Strab. VII, p. 5o5. ApoUod. fragra. p. 422, Heya. Stephan. Byz. de Dodone, in Gronov. Thés. Antiq. Grœcar. t. VIL Spanh. ad Calllm. Del. aSS. — Et la note la à la fin du vol. (J. D. G.)

^ Tava Trpûj-o'jAavTij , iEschyl. Eumenid. inù. Conf. Greuz. Dionys. p. 3o4 sqq. Interpret. ad Hygin. fab. i4o , Staver. — Et la note la à la lia du vol. (J. D. G.)

ils arrêtèrent les fureurs sanguinaires des barbares babitans du pays, par la voix puissante de la religion '. L'oracle d'Esculape, à Epidaure, contribua beaucoup aux progrès de la médecine \ L'importance politique de quelques-uns de ces établissemens n'est pas moins digne de remarque. L'oracle de Delpbes uni au conseil dès Amphictyons, qui siégeait aux Thermopyles, fut long-temps le lien commun de la confédération bellénique. Ce fut encore lui qui détermina et conduisit, pour ainsi dire, la colonie grecque qui fonda Cyrène aux rivages de la Libye ^ Un phénomène également fort remarquable, c'est la liaison prolongée des oracles de la Grèce avec ceux des contrées étrangères, particulièrement avec les oracles des Branchides et d'Ammonium. Au reste, les premiers, comme on le voit par l'histoire du roi lydien Crésus, et par nombre d'exemples semblables, étendaient leur influence avec leur renommée bien au delà des limites de la patrie.

L'histoire de la doctrine des mystères, aussi bien que les éclaircissemens sur les purifications, les abstinences, les expiations, trouveront leur place dans les livres suivans.

' Herodot. I, i5g. Pausan. Vl[, Achaic. 21.

2 Paus. II, Corinth. 36, init.

3 Herodot. IV, 157 sqq.

I iVTRODUCTION.

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