‹ Religions de l'antiquitéChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quelques aperçus sur l'histoire des symboles et de la Mythologie chez les anciens et chez les modernes.

Les récits et les monumens des Grecs et des Romains seront la base de nos recherches ; c'est de là que doivent partir nos aperçus. Bien que nous nous proposions d'étendre nos considérations aux idées religieuses, aux symboles et aux mythes des Hindous, des Perses, des Egyptiens et de plusieurs autres peuples de l'Orient, nous ne pouvons prendre notre point de vue ailleurs que dans l'antiquité classique. Or, de ce point de vue, l'Asie antérieure seule nous apparaît avec quelque clarté ; la haute Asie ne se laisse apercevoir qu'à travers un lointain crépuscule. Des rites muels, des traditions éparses et isolées, d'immobiles images, voilà ce que présente l'Orient. Le plus ancien poète des Grecs, Homère, n'en avait guère qu'une connaissance confuse; d'ailleurs c'est vers l'Occident qu'il porte ses regards, c'est de là qu'étaient venus les guerriers dont il décrit les combats. Dans le vaste et fidèle miroir de sa poésie, il nous montre une élite d'hommes dont les actions et les sentimens offrent le caractère d'une noble et énergique simplicité, et des dieux qui ne sont autre chose que le modèle et le type plus pur de ses héros. Le théâtre des principaux événemens de son poème est précisément la limite dés deux mondes, de l'Orient et de l'Occident^

INTRODUCTION. lOI

comme son poëme lui même, ou le génie qui l'a dicté, met une barrière éternelle entre le vague mystérieux des religions asiatiques et cette troupe brillante, animée, pleine de physionomie et de variété , des dieux de la mythologie grecque. Doués d'une imagination merveilleuse et vraiment créatrice, que nul autre peuple n'a possédée à ce point , les Grecs , de cette unité suprême qui s'appelle la Divinité, formèrent une multitude de dieux, images idéales de la nature humaine, personnes distinctes et parfaitement déterminées, représentées avec tous les caractères de l'action et de la passion. La Grèce, avec ses familles de dieux qui, par les héros et les héroïnes, viennent se perdre dans l'humanité, avec toutes ses légendes divines ou héroïques, est la véritable mère des mythes, mère féconde , dont Homère peut être regardé comme le plus digne fils. Et maintenant , la nation tout entière , subjuguée par le génie de ce grand poète, oublie, à la vue de son nouvel et brillant Olympe, les leçons sublimes mais à demi voilées qu'elle reçut jadis des prêtres de l'Orient : croyances, poésie, sculpture, tout se règle sur ce modèle désormais national; toute autre lumière pâlit devant la sienne. Les hymnes antiques continuèrent, il est vrai, de faire retentir les monts de la Phrygie et de la Thrace, dans les saintes orgies; le culte religieux de la Syrie et de la Phénicie ne cessa pas de prévaloir au sein des cités grecques; mais on cessa de comprendre et le sens de ces chants divins et le secret de toutes ces augustes cérémonies. Dédale avait réveillé de leur long repos les vieilles idoles de l'Egypte : le Grec, en s'agenouillant devant elles, leur donna le mouvement et U

vie; et bientôt la grande déesse d'Éphèse, dépouillant elle-m^nie ses voiles asiatiques et tout ce mystérieux cortège de symboles dont elle était chargée, prit sa course sur les montagnes , chasseresse vive et légère. Ce n'est plus l'antique quiétude, ce n'est plus la contemplation, qui fait le point dominant de la religion des Grecs ; c'est l'action , l'action toute sensible et toute humaine , et le mythe éloquent succédant au muet sym*bole, cette religion devient purement extérieure; tout est sacrifié aux plaisirs de l'imagination et du govit, à la beauté des formes; le fond ni le sens ne sont plus rien. En même temps que le génie d'Homère faisait tout plier sous ses lois, qu'il s'emparait pour des siècles de l'esprit des Grecs, et enchaînait leur religion dans ses liens magiques, les antiques familles de rois disparaissaient peu à peu du sol de la Grèce; elles s'éteignaient d'elles-mêmes, ou cédaient devant les constitutions républicaines qui, fondées par des législateurs , ouvrirent à l'activité publique une si vaste carrière. A côté du sentiment du beau s'éleva le sentiment de la liberté : et, de cette noble alliance, scellée par des institutions à la fois civiles et religieuses , résulta le caractère le plus décidé , le plus original , le plus poétique et le plus grand. Une telle révolution politique ne pouvait manquer de réagir fortement sur la religion. Les œuvres de la piété sont désormais au nombre des obligations imposées par l'état ; l'ordonnance des chœurs de danses sacrées et des jeux dramatiques devient une fonction du citoyen. De là cet esprit politique que l'on remarque jusque dans la tragédie et la comédie des Grecs , nées toutes deux

INTRODUCTION. ïo3

pourtant du culte antique de la nature, comme on l'a si bien montré de nos jours '.

Toutefois, dans l'Asie mineure, on vit l'esprit humain prendre bientôt une autre route, et la grande école de la liberté, si féconde en leçons de toute espèce, porter des fruits tout différens. Les villes de l'Ionie donnèrent l'exemple, et celles de la mère-patrie vinrent ensuite. Des hommes éclairés, fatigués de cette multiplicité de dieux si divers, où l'on avait, pour ainsi dire, brisé et dispersé l'unité infinie, émirent des doutes salutaires, se plaignirent de l'innombrable multitude de mythes, sotivent ridicules, sous lesquels la religion se trouvait étouffée; enfin, prenant pour guide un esprit d'examen droit et sincère, ils eurent à la fois le courage et la gloire de s'élever au - dessus du tourbillon vulgaire. Ce furent les maîtres de l'ancienne école ionique, qui les premiers sentirent quelles graves atteintes portait à la religion et à la philosophie, l'empire tout-puissant de la poésie homérique, et qui entreprirent de poser tmé digue à ses invasions. Ils essayèrent de ramener l'esprit des Grecs de cette mobilité attrayante, mais peu instructive, des récits mythiques, au repos de la méditation et du symbole, du symbole, enfant de la sculpture , mais qui, incorporé avec la parole, est encore infiniment plus propre que le mythe à l'expression dès vérîté$ religieuses. Phérécyde de Syros et Py thagore , celui-là le plus ancien des sages de l'Ionie; celui-ci fondateur de

* Foj. , dans le Cours de Littérature dramatique d'A. W. Schleg;ol, 1. 1, p. i3o sqq. de la tradact. franc., d'ingénieuses réflexions sur les rapports de la Mythologie avec la Tragédie, chez les anciens.

l'école italique, rappellent, par la forme même de leurs doctrines, non pas leur patrie hellénique, mais bien plutôt l'Egypte et l'Orient.

Mais que parlé-je d'Orient ? cette forme symbolique

était-elle donc un phénomène nouveau chez les Grecs?

N'était-elle pas, au contraire, plus ancienne que la forme

mythique? Oui, sans doute; car long-temps avant que

les chantres épiques eussent séduit la Grèce par leurs

merveilleux récits, parleurs fictions si pleines de charme,

une race de chantres sacrés*, de prêtres -poètes avait

élevé son enfance sous la garde de la religion. Il fut

un temps où laThrace, depuis si barbare, jouissant du

bien-être qu'elle devait à ses avantages naturels, goûta

les bienfaits de la civilisation à l'abri de la monarchie.

A côté de ses rois, peut-être même au-dessus d'eux,

était un ordre de prêtres révérés , qui , pareils à ceux de

l'Egypte, d'où la tradition la plus digne de foi les fait

venir, instruisaient les peuples par le double et puissant

attrait de la musique et de la poésie. La religion qu'ils

enseignaient, à laquelle on peut donner le nom d'or-

phique, et dont les témoignages les plus authentiques

nous ont conservé plusieurs dogmes précieux, paraît

avoir eu autant de rapports avec les doctrines de l'Orient

qu'avec celles de l'ancienne école ionique. C'est à elle

encore que se rattachent les principes de la nouvelle

école de ce nom, et nombre de dogmes adoptés par

cette dernière montrent la plus parfaite analogie avec

le fond des doctrines orphiques ^ .

* Par exemple , celui de l'âme répandue dans l'univers, et qui unit toutes choses ; celui de l'identité de la vie et de la mort, etc.

INTRODUCTION. lor»

Mais la poésie, les traditions, les mythes, s'étaient depuis long-temps emparés de l'esprit des peuples, et trouvaient un appui dans les lois et dans la constitution de l'état. Les dogmes épurés de la religion orphique se réfugièrent sous les voiles des sacrés mystères de Samothrace, de l'Attique et d'autres contrées, aussi bien que dans les retranchemens de la philosophie ésotérique. La religion populaire, dans son empire si bien affermi sur les âmes, eut peu à redouter des philosophes. Cependant quelques-uns d'entre eux osèrent tenter une lutte pleine de périls, en s'élevant contre les funestes séductions delà poésie et des mythes, auxquels elle prêtait son charme; ils allèrent même jusqu'à attaquer le dieu du peuple, Homère, et, pour se mieux faire comprendre de ce peuple, ils racontèrent les peines quesubit, dans les enfers, le corrupteur de la religion. D'autres manifestèrent leur opposition avec moins de chaleur et de hardiesse : « O Solon! Solon!» s'écrient, chez Platon, les prêtres d'Egypte, «vous autres Grecs, vous êtes toujours enfans ! ^ »

Les directeurs des mystères, particulièrement en Attique, unirent leurs efforts à ceux d'un grand nombre de philosophes. Connaissant le pouvoir qu'exerçait la poésie sur l'esprit des Grecs, ils mirent au jour des poèmes où, sous un voile un peu moins épais ^ tout était ramené à l'unité de l'antique religion. On ne saurait douter que ces poèmes ne soient, dans leur forme, des productions d'un âge où la civilisation , et avec elle la

* Conf. Demetrius de elocut. § 12. Herodot. II, 45. Diogen. Laert. IX , i , Plat. Tim. p. i a, Bekk.

lo6 INTRODUCTION.

littérature, avaient fait de grands progrès, lors même que des témoignages positifs et d'une grave autorité ne nous en donneraient pas l'assurance. La plupart , en effet , et spécialement les hymnes connus sous le nom d'Orphée, paraissent appartenir au temps où Athènes commençait à devenir florissante. Mais il n'en est pas de même du fond : on y retrouve nombre de symboles et dogmes de l'ancienne religion orphique j les accens des [bardes sacrés de la Thrace y retentissent encore à chaque instant, et la comparaison qu'on peut faire de ces précieux morceaux avec les fragmens authentiques que nous possédons des premiers philosophes de l'Ionie, est bien propre à lever toute incertitude sur ce point '.

Avec les expéditions d'Alexandre, l'Orient s'ouvrit de nouveau à l'esprit des Grecs, et c'est l'Orient bien plus étendu qu'on ne l'avait fait jusque-là. Les Grecs y commandent, et, depuis ce grand mélange des peuples, ou ils y naissent , ou ils y passent une partie de leur vie. Un autre ciel, une autre nature, un autre monde les environnent; ce climat et ce sol, si puissans sur l^s âmes, cette végétation si nouvelle et si riche, ces animaux d'un aspect si imposant ; d'un autre côté , cette architecture et ces arts si merveilleusement symboliques, ces poésies non moins sublimes dans le merveilleux, ces nombres incroyables et ce sens profond de l'astrologie et de la cosmogonie des Chaldéens , tout cela n'était-il

^ CeUe importante question de détail , aussi bien que la question générale dont elle fait partie, et sur laquelle l'auteur de cet ouvrage a répandu lejour le plus précieux , seront développées et discutées au long , dans les livres suivans. (J. D. G.)

pas singulièrement propre à exciter et à nourrir l'imagination naturellement vive et féconde des Grecs ?

Mais la fondation d'Alexandrie en Egypte, de cette colonie devenue le rendez-vous général du monde civilisé, et le séjour ou la patrie d'un grand nombre de philosophes grecs, eut une influence bien plus puissante encore et plus marquée sur leur génie. Le climat de ce pays, unique à tous égards, qui dispose les âmes à la mélancolie et à la méditation, et le spectacle de ces monumens gigantesques d'un empire sacerdotal qui n'était plus, mais dont l'esprit semblait encore vivre en eux tout entier, produisirent une seconde fois leur effet, en tirant l'homme de la vie extérieure pour le ramener dans lui-même.

Une cause d'une nature toute différente conspira fortement au même but : ce fut l'anéantissement de la liberté grecque, et cette grande révolution qui, en frappant de mort les institutions républicaines , fit cesser ce besoin continuel d'action qui tenait tous les esprits en haleine. La seule consolation qui s'offrit , dans ce déplorable naufrage des mœurs antiques, ce furent les doctes loisirs ménagés par des rois pleins de goût et de lumières.

De nouvelles influences vinrent aider encore au changement Considérable qui s'opéra dans le monde moral à cette époque : les trésors littéraires accumulés dans Alexandrie , le commerce des idées , qui en reçut un si grand essor, la connaissance dès lors acquise des doctrines religieuses de l'Orient, particulièrement celle du monothéisme des Juifs, si nombreux dans la ville

Io8 INTRODUCTION.

(les Ptolémées. Peu auparavant, Platon , élevant l'esprit humain à sa plus sublime hauteur, avait soumis à son puissant génie et les lumières de l'Orient et celles de l'Occident; le regard d'aigle qu'il avait porté sur la nature et sur l'esprit, venait de tracer la carrière à de nombreuses écoles de philosophes.

Les considérations précédentes tendent à expliquer plusieurs phénomènes importans dans l'histoire de l'esprit humain : d'abord l'extension surprenante de la rehgion et de la philosophie parmi les Grecs, que tant d'heureuses influences avaient contribué à enrichir de tous les trésors intellectuels; en second lieu, la réflexion et le raisonnement introduits dans la mythologie, désormais presque entièrement tournée vers un but scientifique ou moral; enfin, le retour et le rétablissement du mysticisme et du symbole dans cette même mythologie, alors que l'esprit humain , après mille impulsions différentes, mille acquisitions et mille efforts de toute espèce, commença à se replier sur lui-même , et que la pensée se fut reportée sur le monde intérieur.

Les deux premiers phénomènes se montrent a la fois dans le système d'Éphore, le célèbre disciple d'Isocrate. A la tête de son Histoire générale il avait placé une explication de la mythologie, dans laquelle tous les élémens de celle-ci étaient rapportés à l'histoire des premiers siècles. Déjà l'on remarque une tendance vers ce système dans les fragmens des logographes ioniens ' ; mais l'exemple d'Ephore eut le premier des résultats

^ Conf. Creuz. Fragm. historié. Grœcor. antiquiss. p. 48.

INTRODUCTION. lOQ

importans ; son esprit règne encore dans la Bibliothèque historique de Diodore. Cependant des philosophes s'étaient eux-mêmes saisis de cette méthode : Evhémère, entre autres, essaya d'établir par les inductions nombreuses tirées des observations qu'il avait faites dans ses savans voyages, un principe que Plutarque combattit dans la suite : c'est que tous les dieux , sans exception , avaient été de simples mortels , divinisés , après leur mort, par la reconnaissance des peuples, à cause de leurs bienfaits et de leurs services envers les hommes. Ghrysippe, l'un des plus fameux maîtres du Portique, prit une route opposée. Après avoir présenté sous une forme mythique et positive sa propre théologie, il avait ensuite essayé de concilier les poésies nationales avec les principes d'une religion épurée , en expliquant, au moyen de l'allégorie, Homère, Hésiode et les autres poètes ; méthode qui, depuis Ghrysippe, trouva de nombreux sectateurs dans toutes les écoles , et surtout parmi les stoïciens '. En effet l'esprit humain , parvenu à un si haut point de sa course, ne pouvait plus se reposer content sur les brillantes couleurs des mythes populaires; il lui fallait une autre nourriture. Et pourtant, on ne saurait le nier, soumettre à des explications allégoriques les beautés simples et naturelles , les formes pures et sévères de l'épopée homérique, c'était presque toujours une grave erreur, contraire et au génie classique

VSexUis Empiric. adv. Mathem. p. 3ii, Fabric. Cic. de Nat. Deor. I, 4^ » ibiqiie Creuzer. p. 191. Ibid. I, i5 ; II, 6 ; II, 24 ; II, 3i. — ■ Conf. Creuzer. Die hist. Kunst der Griechen , S. ia4 ff. et Fragm. hist. Gr. etc., p. /\o sqq.

IIO INTRODUCTION.

de l'antiquité et à toutes les règles d'une interprétation judicieuse. Aussi les savans critiques d'Alexandrie, ces grands connaisseurs de l'art, qui veillaient sur le goût antique comme sur un dépôt sacré, défendirent-ils avec beaucoup de force, et non sans quelque succès, les droits de cette dernière. Mais leur succès ne fut pas long : le destin des religions en ordonnait autrement, et nul effort n'était plus capable de résister au torrent irrésistible du temps. Déjà , dans le cours de la première période d'Alexandrie , l'on en était venu à chercher et à découvrir partout un sens profond. Parmi les anciens mythes, on choisissait de préférence ceux en qui l'on trouvait ce caractère mystique, ou bien l'on expliquait mystiquement ceux qui en eux-mêmes étaient pureme épiques. Le mystérieux symbole était devenu l'objet dé toutes les méditations, qu'excitaient puissamment les hiéroglyphes de l'Egypte , cette nouvelle patrie des Grecs.

Mais, dans la période romaine, depuis surtout que le christianijsme eut commencé à se répandre , on vit l'élément primitif de l'ancienne religion, si long -temps comprimé sous les formes, se faire jour de nouveau dans tous les esprits cultivés du paganisme. Le polythéisme national ne suffisait plus même aux âmes vulgaires ; partout on les voyait embrasser avec ardeur les religions et les vixes étrangers. Les philosophes et les penseurs que cet âge produisit en grand nombre, enrichirent, pour leur part, le monde intérieur, dans lequel se concentrait leur vie, et le domaine de l'esprit fut considérablement agrandi par leurs travaux. Quant à la

mythologie, ils recueillirent avec le plus grand soin ce que la religion grecque avait sauvé de symboles antiques; ils appelèrent l'attention sur les doctrines de l'Orient, et leurs méditations allèrent se perdre dans les ineffables rayons de la révélation primitive. En même temps , ils s'attachaient à retrouver et à saisir dans les mythes grecs les traces éparses d'une religion jadis plus pure; et, de ces élémens divins, ils entreprirent de recomposer l'antique et vénérable édifice qu'ils reporiaient à l'origine même de la nation grecque, en le décorant du nom d'Orphée.

En effet, tous les voiles devaient tomber, tous les mystères du paganisme se révéler aux yeux , pour que ^a lutte qu'il avait à soutenir contre son redoutable adversaire ne fût pas trop inégale. Dès lors les dieux d'Homère s'éclipsent, et la mythologie dominante aspire à surpasser le christianisme lui-même en profondeur mystique. C'est là que tendirent les efforts des nouveaux Platoniciens, Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus et d'autres encore. C'est dans ce point de vue qu'il faut se placer pour lire les écrits de l'empereur Julien , où ce grand homme cherchait à prouver, d'après sa conviction , que le paganisme aussi avait ses mystères et pouvait suffire aux besoins les plus profonds de l'âme huinaine.

Avant de poursuivre ces aperçus historiques, voyons jusqu'à quel point les anciens eux-mêmes avaient poussé l'étude philosophique des religions et la science des symboles, dans les à^es que nous venons de parcourir. Nous savons déjà quelles vicissitudes la religion et la mytliolo-

gie en général avaient éprouvées, et bientôt nous en reprendrons l'histoire.

On peut dire sans exagération, et nous l'avons suffisamment montré dans les précédons chapitres, que, même au milieu des plus grands progrès et des plus hardis développemens de la réflexion et de l'esprit philosophique, l'amour du symbole demeura un trait dominant dans le caractère des peuples anciens , et s'étendit à toutes les actions de leur vie, à toutes les parties de leur existence. Tout est plein chez eux d'emblèmes et d'allégories de tout genre; tout les portait à multiplier sans mesure les représentations symboliques. Mais tout aussi semblait, par cela même, appeler les recherches des savans et les méditations des philosophes ; et les croyances religieuses, non moins que l'extérieur du culte, soit des Grecs, soit des barbares, furent des objets sur lesquels ils s'exercèrent de bonne heure. Les historiens de l'Ionie donnèrent l'exemple ; et cela était naturel , car l'histoire elle-même, en grande partie, était sortie du fond des temples : les fragmens que nous possédons encore des ouvrages de Gharon de Lampsaque, d'Hellanicus de Lesbos et de plusieurs autres, prouvent à la fois ces deux assertions; et l'histoire d'Hérodote, où les temples et les oracles occupent tant de place, subsiste comme un monument incontestable de l'antiquité des recherches relatives à la religion ^ .

Cependant les matériaux de l'histoire s'accumulaient de jour en jour; et les connaissances allaient se divisant

' Conf. Creuz. Hist. Gr. antiqiiiss. fragm.; Sturz. Hellanici et Pherecydis fragm. , passiin. (J- D. G.)

et se séparant en sphères distinctes. L'histoire pohtique faisait divorce avec tout ce qui n'était pas de son domaine, et, dès le temps d'Aristote, on commença à écrire des traités spéciaux, soit sur les matières qui nous occupent, soit sur heaucoup d'autres semblables. Nous en citerons quelques exemples. Pour suivre un ordre régulier dans ces citations, le grand principe d'où dérivent toutes les institutions religieuses , ce sentiment pieux , qui se manifeste par les actes extérieurs de la religion , et qui distinguait les Athéniens entre tous les Grecs, avait été l'objet d'ouvrages en forme, dus à quelquesuns des plus sa vans écrivains de la Grèce. Le célèbre Théophraste avait donné un livre sur la piété, et l'on dit que, bien avant lui, Théano, l'épouse de Pythagore, traita le même sujets Quant aux objets suprêmes de l'adoration , on cite encore divers écrits de Théophraste sur les dieux et les choses divines. Le savant Athénien ApoUodore, l'auteur de la Bibliothèque mythologique, que nous avons encore, aTait également composé un ouvrage sur les dieux, où il traitait de l'origine de leur culte, des fêtes, des formules religieuses, de la doc^trine secrète, etc. *. Beaucoup d'autres écrits de même

^ Ilept ÊÙceêetaç. Conf. Diog. Laert, V, 5o. Le Scholiaste d'Aristophane (av. i354) cite un écrit de Théopompe , sous le même titre ; mais Ruhnkenius (Hist. crit. orat, graec. p. 87) substitue ©eocppaoToç à ©eoirojATTo; , la confusion de ces deux noms étant, du reste, trèsfréquente. Toutefois on sait que le dernier écrivain avait donné une attention particulière à ces grands sujets dans ses histoires, qui respiraient, en général, un sentiment religieux très-profond. Conf. Dionys. Halic. Epist. ad Pomp. p. 784, Reisk. Stob. Sermon, p. 911, Gesn. — Fq/. Stob. Eclog. I, 11. H. , un fragment de cette Théano.

' Surles écrits de Théophraste, Voy. Diog. Laert. 1. c. 4'^» 48. Conf. I. 8

INTR ODUCTION.

ibuéii

hii-

iusieurs

Ht VL Arist<i>t^ mi-niëme^ teux successeurs et disciples '.

Tel ou tel acte de la religion, tel ou tel établissement religieyîf, avait ^onné lieu à des recherches tout-à-fait spéciales. Il existait des livres, plus ou moins importans et considérables, sur les fêtes, tant générales que particulières, de la Grèce, depuis le traité de l'ancien Hellanicus, sur la fête dorienne d'Apollon Garnéus et sur les vainqueurs des jeux qui y étaient célébrés, jusqu'aux Dionysies d'Aristote et deDicéarque , aux ou vrages suj: le^ Panat,hénées et sur les fêtes d'Olympie, dus à ce dernier pévipatéticien^.

Un autre objet qui,, de bonne heure y avait attiré Fàttention, ce sont les offrandes déposées, soit dans les temples j soit dans les autres lieux sacrés. On parle d'un traité, d'un certain Ménétor sur les offrandes en général, et, plusieurs écrits du même genre sont attribués à l'historien Polémon^. Les temples eux-mêmes et les sanctuaires de la Grèce avaient été le sujet d'un grand nombre d'ouvrages : uviis c'était surtout aux oracles, soit nationaux,, soit étrangers, que s'étaient attachés les savans et l(ça philosophes 4. Sans parler d'une foule d'autres ,

Meursii Theophrastus , Lugd. B. 1640 , Elzevir. Rhœr. ad Porpbyr. de abstin. p. 137. — ApoUod. fragm. p. 887, Heyn.

» Conf. Fabric. B. Gr. III,. p. 39i4»Harles. ; p, 458 sqq., dans k liste des Péripatéticiens.

2 Confer. H^ellanlci fragm. p. 83 sq. Sturz, JonsiiAsde scçipt, hisU philos. I, p. 63, 9gt, io3. Mahnç de Aristox. p. i3o sqq.

3 Athen. XIII, p. 674, G, D. p. 694, G. Conf. Schweigh. index, p. 178. Creuz. Fragm. hist. , etc. , p., 128.

4 Fabr. B. Gr. I , p. 137. Conf. Heynii Excurs. II ad Iliad. XVL

INTRODUCTION. Il5

nous ne pouvons nous empêcher de déplorer ici la perte du célèbre ouvrage de Porphyre sur la philosophie des oracles, tant de fois cité par les anciens ^. Un autre philosophe , OEnomaûs , avait écrit sur la nullité des oracles. La divination, soit en général, soit en particulier, avait également donné lieu à de nombreuses recherches. On sait que les stoïciens attachaient une grande importance à ce moyen de se mettre en rapport avec les dieux, et l'on doit s'attendre, par conséquent, à trouver dans leur école plus d'un traité sur cette matière. Le fameux Panétius avait donné un livre sur la divination ; du moins est-il certain qu'il s'était occupé de ce sujet , et qu'il l'avait considéré en sceptique beaucoup plus qu'en stoïcien ^, Il est aussi question d'un écrit de Ghrysippe sur un sujet analogue. D'autres avaient traité de l'interprétation des songes. Nous rappellerons l'ouvrage d'Artémidore sur ce dernier point, et le poème astrologique, connu sous le nom de Manéthon, qui nous sont parvenus tous deux ^.

On pense bien que les images des dieux avaient dû appeler les recherches sous le triple rapport de l'histoire, de l'art et de la religion. Les nouveaux Platoniciens s'étaient emparés de ce dernier point de vue, et Porphyre, entre autres, avait acquis une haute réputation par la

ï nspt T-yjç è)c Xo-^îwv cpiXocrocpia;. Conf. Luc. Holstenius de vita et scriptis Porphyrii , IX , p. 55.

^ Cic. de Divinat. 1,3; II, 42 , 65. Conf. van Lynden de Panaetio, p. 70 sq. et 117.

3 Artemidori Oneirocritica éd. Jo. Gothofr. Reiff, Lips. i8o5. — Manéthon. ATTOTEXeajAaTucciv , sive de viribus et effectis astrorum,etc, , éd. Jac. Gronavins, Ludg. B. 1698. (J. D, G.)

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publication de son écrit sur les images ^ De quel intérêt ne serait pas pour nous un tel livre? Heureusement Eusèbe et Stobée nous en ont conservé de précieux extraits, qui nous permettent au moins de juger avec quelle étendue et quelle profondeur le célèbre philosophe avait traité son sujet. Toutefois , on y remarque déjà une intentio 1 d'apologie qui paraît plus à découvert encore dans ce qu'on nous dit de l'ouvrage de Jamblique, connu ^ans l'antiquité sous le même titre. Le caractère polémique y dominait entièrement, et Ton voit qu'il était surtout destiné à la défense du culte des idoles contre les premières attaques du christianisme. Or, ce caractère et ce but avoué doivent nous mettre en garde contre l'esprit qui nécessairement présida à de tels travaux : quelque importans qu'ils soient pour la connaissance des religions de l'antiquité, dont ils nous révèlent nombre de dogmes, comme ils ont été conçus et publiés dans le dessein de montrer le paganisme sous un jour plus auguste encore et avec un sens plus sublime, que l'auguste et sublime doctrine des chrétiens , on sent qu'il faut apporter une critique sévère dans l'examen et dans l'emploi des documens qu'ils nous ont conservés 2.

Les anciens avaient aussi plusieurs traités sur les symboles proprement dits. Deux ouvrages de ce titre jouissaient d'une grande réputation, selon Suidas : ils avaient pour auteurs Mélampus , écrivain du temps de Ptolémée

» lïepl à-yaXfAaTwv. T^qy. Euseh. Prseparat. Evang. III, 7. Stob. Eclog. I, p. 46 sqq. Heer. Conf. Valckenaer de Aristob. Jud. p. 83.

» Fqyez sup. p. 91 et la note 2. add. Suidas, v. ÈpatcDcoç. Conf. Gerh. Vossius ap. Gale ad Jamblich. de Myster. p. i5o.

Philadelplie , et Polies, d'Eges en Asie mineure. On les a confon dus l'un et l'autre avec deux devins grecs beaucoup plus anciens, Mélampe et Polyïdus *. Ce sujet, du re^te,^ n'avait pas été moins sollicité que les précédens, et les Alexandrins, en s'en emparant, y avaient porté la sagacité profonde qui les caractérise : de ce nombre étaient le grammairien Didyme et Denys, surnommé le Thrace^ qui avait écrit un traité spécial sur le symbole de la roue 2.

Nous avons déjà remarqué combien les institutions religieuses, les dogmes et les monumens de l'Egypte avaient excité la curiosité studieuse des Grecs, surtout depuis l'établissement de la fameuse école d'Alexandrie. Les seuls hiéroglyphes fournirent matière à de nombreuses recherches. On cite, sur ce sujet, les livres de Chérémon, de Paléphatus et de plusieurs autres ^. Nous possédons encore un traité de ce genre sous le nom d'Horapollo. Un certain Nicomachus avait écrit un ouvrage en plusieurs livres sur les fêtes des Egyptiens, dont les anciens nous ont conservé d'importans passages ^. D'auti'es s'étaient proposé un plus vaste plan : il paraît qu'un philosophe d'Alexandrie, nommé Asclépiades, auteur d'hymnes en l'honneur des divinités de l'Egypte, avait entrepris de développer les rapports qui unissent entre elles toutes les religions ^.

» Suidas, V. MeXàjjLTrou; et IloXXifi;. Cic. de Leg. II, i3 , ib. Davis.

' Clem. Alex, Stromat. V, 8 , Pott. Meursius ad Helladii Chrestoin. p. 33.

^ Suidas, V. IIxXaicpaTo;. Conf. G. Vossius de historié, graec. II , ï.

^ Athen. XI, 55. Conf. Creuz. Dionys. I , p. 2 5 sqq. Joh. Lydas. de mens. p. 53 , 92.

5 Pholii Bibl. Cod. CCXUI. Suidas, v. flpatcxo;.

Il8 INTRODUCTION.

L'attention ne se porta pas moins sur la manière d'enseigner des anciens sag^s de la Grèce, que l'on reconnut analogue à celle des prêtres de l'Egypte. On s'occupa surtout de l'enseignement des Pythagoriciens. Les plus sayans hommes avaient écrit sur les symboles de cette école ; Aristote lui-même , Androcydes , Alexandre Polyhistor, un Anaximandre, distinct de l'ancien, etCw ^. D'autres ouvrages avaient été publiés sur les dogmes secrets de plusieurs autres chefs de la philosophie. Numénius avait consacré un ouvrage spécial aux mystères de Platon ». Avant lui , Pythagore de Zacynthe , embrassant un plus vaste plan , avait traité , en général, des mystères de la philosophie, et l'on voit que plus tard Porphyre écrivit sur lé même sujet K Les ouvrages des nouveaux Platoniciens que nous possédons encore , montrent quel champ Platon avait ouvert aux spéculations théologiques; je mé conletite de rappeler ici les différens ordres de dieux que reconnaissait ce grand philosophe 4. Les mythes jetés çà et là dans ses ouvrages, Iburnirc^nt surtout matière à des recherches de ce genre: et l'on en vint même à classer, d'après des principes philosophiques, l'ensemble des mythes de la Orèce, dont le prix relatif fut déterminé par le plus ou moins d'étendue ou de profondeur du sens qu'on' y déicdtivrait ^.

* Fabric. B. Gr. I , p. 788 sq. Jons. de scrlptor. hist. pliilbs. p. 4o. Meiners, Hist. des sciences dans la Gr. t. I, p. 494 de l'éd. allem. ; p. 166 sq., et notes dé la trad. fr. Conf. Wyttenbach. Biblioth. / cnt. VIII, p. iri sqq. Mahne de Aristoxen. p, ^6.

^ Euseb. Prsepar. Evang. XIII , 4. Conf. Jons. 1. c. p. 58.

3 Diog. Laert. Vill , 4^, '^- Ménage. — Eunap. in vita Porphyr,

4 Conf. Cudworth Systema intellect, p. 273 , ib. Mosl>eim. '

5 Jamblich. de Myst. sect. I, c, XI. Conf. Procltis in Plat. Polit, p. 406 sqq. et in Plat. Tim. p. 89.

Mais nous n'ayons pas la prét^ntiion de donnei', >darts cette eourt^ noUce, une histoire littéraire de la symboiliqiie des ôncieiis- On y prendra seuleinent unie idfie de la grande extension que cette science, entre autres, avait reçue du génie des Grecs. Voilà pourquoi nous nous sommes plutôt attachés à rappeler ce que nous avons perdu dans ce g^nre, qu'à faire lenumération des richesses qui nous restent encore. C'est à ce livre même à montrer quels secours nous ont fournis les monumens de l'antiquité qui ont survécu, deipuis les poètes des premiers âges, depuis Hérodote «t les logographes plus anciens que lui, jusqu'aux écrivains des derniers sijècles , parmi lesquels les seuls ouvrages d'ApoUodore , cle Diodore, de Pausanias et de Plutarque offrent déjà tant de précieux matériaux.

Comme ks siècles suivans appartiennent lau christianisme, et se trouvent couséquem ment hors de notre plaR, nos aperçus vont devenir plus rapides encore, et nQUS;'j»rOU$ bornerons à feiire remarquer quelques fiiits principaux. On saijt -que la religion chrétienne,! dès les premiers temps de son existence, et même long*temps après qu'elle fut devenue dominante, ne cessa de. faire au paganisme de nombreux emprunts. A la lutte la plus vive succéda la fusion la plus complète et la plus extraordinaire entre les deux religions; les mythes et les sy'mboles des payens s identifièrent de mille manières avec l^$ croyances , les personnes sacrées et les signes sensibles du christianisme. Toutefois , les patriarches et les apôtres, le Christ lui même avec Marie ^ et toute la sainte famille, furent caractérisés de bonne heure par

le génie de l'art, et formèrent une sphère à part de représentations symboliques. C'est dans les savans écrits publiés de nos jours , qu'il faut étudier l'origine et les différentes périodes de la sculpture et de la peinture chrétiennes jusqu'à l'époque où elles furent portées à leur plus haute perfection par les Italiens modernes'. Déjà nous avons appelé l'attention du lecteur sur le caractère allégorique de l'architecture gothique, surtout dans les églises. En général, les institutions religieuses du moyen âge fournirent une ample matière aux développeniens de l'art; l'architecture, la peinture, la sculpture, mais principalement les deux premières, s'empressèrent, comme à l'envi, d'exploiter ce champ fécond. Entre autres emblèmes familiers aux premiers chrétiens, nous citerons les bagues ou anneaux symboliques , dont l'usage était si répandu dès la plus haute antiquité '. Les chrétiens, en l'adoptant , négligèrent souvent, il est vrai , la pureté des formes antiques ; ils s'attachèrent plus au sens qu'à la beauté de l'ouvrage; souvent aussi ils ne virent dans ces sortes de symboles qu'un moyen de se- reconnaître entre eux, ou une consolation dans les afflictions de leur vie. De ce genre sont probablement

ï Voyez, sur ce sujet neuf et curieux, quelques rapides indications dans la note i3 à la fin du vol. Gonf. supra , p, 64, et la note qui s'y rapporte.,^ Quant aux rapports, réels ou prétendus, du christianisme avec les religions de l'antiquité, ils seront la matière de notes nombreuses dont le liv. 'IX et dernier ^e cet ouvrage, tom; IH, offrira le résumé complet avec de nouveaux développemens.

2 Fq/ez Lessing, antiquar. Brief. I, a 2. Facius, MÎsceUen zuràe^ schichte der Cultur nnd Kunst, S. 69 ff. > . . ; i 1 f -

les poissons allégoriques [pisciculi christianorwn ) , dont parle Tertullien, et que l'on rencontre, soit sur les pierres tumulaires , soit sur les anneaux ^ C'est a cette période de la décadence de l'art qu'appartiennent également ces symboles composés qui portent le nom de panthei^ et où l'on voit la figure d'une seule divinité chargée des attributs les plus significatifs de toutes les autres. On en trouve de nombreux exemples dans les recueils de nionumens. Nous ne finirons pas cet article sans dire un mot des fameux ahraxas. On les a pris longrtemps pour d'anciens ouvrages égyptiens; mais des recherches mieux fondées ont prouvé qu'ils ne sont autre chose que des inventions récentes des gnostiques et des basilidiens , que des symboles particuliers au moyen desquels les membres de ces sectes se reconnaissaient entre eux.^.

C'est ainsi que la religion continua de fournir un vaste champ à l'art des symboles et des allégories. Mais la vie

* Ils rentrent dans l'allusion allégorique aux noms {sup. p. 67 s(jq.), seulement plus compliquée et plus énigmatique : i-/,6{>ç , un poisson , en grec, rassemble les initiales des mots tr^aouç Xpi<rTÔç0£ou6loi;(7(i)TTip. Fojrez Winckélmann, de l'Allégorie, chap. V, p. 228 de la trad. franc. , et Meyer, p. yaS de la dern. éd. allem. Conf. Maffei Siglae grsecorum lapidarise, Verona , ly^^, passirn.

* Conf. allg. Encjclop. v. Ersch iind Gruber, ABraxas. Bellermann, liber die Gemmen der Alten mit dem Abraxasbilde , II Stiicke, 8** Berl. 1817. Jablonski Opuscul. vol. IV, p. 80 sqq. — Il n'est pas; douteux, comme l'ajoute M. Creuzer lui-même , et comme nous en rapporterons des preuves nombreuses , dans la suite , que les Panthei , les Abraxas , et la plupart des symboles compliqués, énigmatiques et mystiques de ce genre, n'aient leurs types véritables et primitifs dans les antiques sculptures. de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte, rqr. , dans notre voj. IV, la:Table des pi. qui reixvQÎe «ux exemples eX aux complications y relatives. (J. D- G,).,

civile ne lai ftit pas moins lîivorable, dans les sièdek dont nous patlons. La chevalerie, les pèlerinages aux saints lieux , les croisades qui en furent en partie la suite, devinrent comme des sources fécondes où il ne cessa de puiser. La croix, ce signe révéré des chrétiens , dont on fit un usage si divers depuis Constantin le Grandy^ la ceinture, le bâton et le bourdon, faisaient reconnaître à l'instant le dévot pèlerin, en manifestant le but et i- esprit de ces voyages pieux , tant de fois répétés au moyen âge; et la branche de palmier déposée par la main du prêtre sur l'autel, dans l'église du lieu où le voyageur avait pris naissance, annonçait, par un signe non moins expressif, le succès de sa grande enti*èprise '^. Les expéditions souvent fastueuses îles rois: et dès princes, pour reconquérir la terre sacrée, devaient encore ouvrir une plus vaste carrière au génie du symbole; une multitude d'emblèmes, et tout à la fois dé traditions, y ont trouvé leur origine. Il ne faut pas oublier l'emploi si fréquent des signes allégoriques , dans toutes les institutions de la chevalerie , et particulièrement dans les tournois, les armoiries, les insignes de la rt>yautè , les formes de l'investiture féodale , etc. Cet amour , pour l'allégorie se perpétua dans tout le moyen âge, et sembla même prendre une vie nouvelle avec le seizième siècle. Les plus grands princes de cette époque ajoutèrent souvent, aux marques ordinaires de leuT;; dignité ou de leur pouvoir, quelques emblèmes

'7{IÇ'4^*> "entre aiiir«», le tmiué de JF. Ltpse , deCrti^e.

"^Voyi Wilken Geuhickte der 'iCrenzituge, l\, S. 4- — Et l'Histoire des Croisades , par M. Michaud, liv.I, tàm. l, p. 53. (J, D. G.)

paiiaiis, souvent accompagnés à leur tour d'inscriptions ou devises iinalogues. Qu'il nous suffise de citer , entre beaucoup d'autres, les deux colonnes d'Hercule, avec ces mots : plus ultra ^ dans les armes de Charles-Quint \ Quel que soit le mérite de ces emblèmes, souis le rapport de l'invention comme sous celui de l'art , ils n'en demeurent pas moins l'un des traits caractéristiques du génie de ce siècle.

Dans cette même période, l'allégorie prit, chez les Allemands, une direction essentiellement morale, et tout-à-fait conforme à la gravité de leur cara<;tèr^e national. Avec le progrès de la réformation, le symbole cessa peu à peu d'être employé pour exprimer les mys* tères de la croj^ance religieuse. C'était k temps où Raphaël s'élevait, dans ce dernier genre, à des hawtèiirs sublimes^ où Albert Durer, dans ses tableaux et ses autres ouvragfes, exprimait les vérités de la religion par des allégories si profondes^ et toutefois le géni^ des Allemands, surtout de ceux qiii; avaient embrassé la réforme, se tournant tout entier vers l'amélioration de l'état politique et moral, i antique prédilection pour les images dut nécessairement -suivre cette direction nouvelle, et, sans rien 'perdre de sa fonce, elle se manifesta désormais squs des formes analogues <à> oe-iïou*veau besoin des temps. L'allégorie devint ^elle^^ même politique et morale. Un grand écrivain de l' Allemagne qui , «de même que riramortel Leibnitsz y était loin de trouver indigne d'attention cette forme si antique et si

» Foj. l^ïritwdnction des EmMèin'es d'Alciat (Mcîtitî Emblettiiita, p. 8 sq. éd. Plantin.). "

générale de l'esprit humain, Herder, frappé de la voir dominer à ce point dans la période dont nous parlons, a nommé l'époque de la réformation, l'âge emblématique par excellence '.

Les signes allégoriques proprement dits disparurent insensiblement sur les médailles comme sur les anneaux ; l'introduction des armoiries y contribua beaucoup pour ces derniers , car les armes parlantes , comme on les nomme , firent bientôt place à d'autres formes ^. De nos jours, au contraire, on est revenu à l'antiquité, depuis surtout que le comte de Caylus, en France, et, en Allemagne, Winckelmann , Lessing et Gœthe ont, par leurs écrits, appelé l'attention sur la beauté des formes antiques, sur la simplicité et la pureté de la pensée qui les anime. Les heureuses découvertes d'Herculanum, tant de vases retrouvés, tant de copies de toute espèce, ont, en multipliant à l'infini les représentations figurées, prépara de grands moyens à l'interprétation de la mythologie, et à l'explication des symboles.

Depuis la renaissance des lettres, nombre d'écrivains s'emparèrent de Tallégorie, et en firent l'objet de traités spéciaux , cQmme l'on devait s'y attendre dans les circonstances que nous venons de rappeler. Mais si, dans le choix des sujets allégoriques, on s'attachait aussi peu aux monumens de l'antiquité figurée qu'aux descriptions des anciens auteurs, de même, pour la théorie, on

' Herders Zerstr. Blœtter, fiinfte Sammlung, S. 21 3. * Conf. Meyer sur Winckelra. , ouvr. cit. , p. 75o sqq. dern. édit, allem.

INTRODUCTION. 1 iS

songeait moins encore à prendre pour guide les principes si simples des Grecs. Rien de plus ridicule que certains essais des modernes en ce genre. Les principales autorite's auxquelles on avait recours étaient les poètes latins. Quelques écrivains toutefois montrèrent une érudition plus étendue, surtout dans la littérature grecque ^ . Un de ceux qui surent faire usage des anciens , et se garantir, jusqu'à un certain point , des idées fausses de ses devanciers et de nombre de ses successeurs , est le célèbre humaniste italien Alciat : les nombreuses éditions de ses Emblèmes^ montrent que son siècle fut capable de goûter ses leçons. Après lui, nombre de savans , dont plusieurs sont connus par d'autres travaux utiles, suivirent la même carrière avec plus ou moins de talent et de succès 2. Quant aux ouvrages pratiques, destinés à éclairer les artistes, on pourrait en citer beaucoup, mais presque tous conçus et exécutés dans un faux point de vue. Frappé de cet inconvénient, et voyant que de tels guides n'étaient propres qu'à égarer ceux qu'ils se proposaient de conduire, Jean Winckelmann résolut de les remplacer tous par un livre exprès sur la pratique

* Voyez les observations sévères mais justes de Winckelmann sur les trois auteurs les plus connus , Pierius Valerianus , César Ripa et Boudard, dans le Traité tant de fois cité , chap. I«r, p. Ç^Çi sqq. de la trad. fr.

=* Voici quelques-uns des principaux : Hadriani Junii Erablemata , i585; Sambuci Emblem. i584; PignoriiEpistolse symbolicae, 1629; N.Caussini Electorum Symbolorum et Parabolarum syntagma, 1618 ; ejusd. Polyhistor. symbolic. i63i ; et, pour nous borner ici, les cinq Traités, déjà plus estimables, de Purmann, de Symbolorum studio, Francof. adM. 1771-1773.

de l'art. Ce grand homme publia donc son Essai sur l'allégorie, el,, bien que ce traité tienne le dernier rang parmi ses autres ouvrages , il n'en a pas moins le mérite d'avoir puissamment contribué à écarter les artisites des voies fausses qu'ils suivaient depuis long'-temps, en les rappelant, a^ec un zèle libre de préjugés, à l'imitation des grands modèles. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est de passer trop vite aux exemples, sans insister suffisamment sur les idées générales qui, dès l'époque classique de l'antiquité, furent dans un rapport intime avec les chefs-d'œuvre de l'art, principalement en fait de religion.

Mais revenons à la Mythologie proprement dite , et voyons quelles furent ses destinées, depuis la grande migration des peuples , sous le double point de vue du fond de la science et de la manière dont elle fut traitée. Le christianisme vainqueur étendait son empire sur l'Occident : l'étude des anciens; étant: de jour en jour plus négligée, beaucoup de traditions païennes tAmbèrent dans l'oubli. Toutefois, nombre de ces traditions se perpétuèrent dans la mémoire des peuples : les unes avaient pénétré dès long-temps , par des voies qui ne sont pas encore tout-à-fait explorées, jusque dans les demeures natales des conquérans barbares de l'empire romain; les autres leur furent communiquées par les nations méridionales ou occidentales, au milieu desquelles ils se fixèrent, et qui elles-mêmes les tenaient de l'antiquité grecque et romaine. Ce serait ici le sujet de recherches bien intéressantes dans lesquelles notre plan nous défend d'entrer, mais qui déjà ont été abor-

dées par plus d'un savant célèbre en Europe ^. Les points importans à exanainer sont , indépendamment de celui qui vient d'être noté : les rapports de la religion des peuplades germaniques avec la mythologie du nord, telle qu'elle se trouve dans les Edda; l'influence du christianisme, tant sur l'une que sur l'autre; enfin, le mélange et la connexion des divers élémens mythiques, surtout la distinction des légendes religieuses d'avecles traditions historiques. En effet, dans ce monde nouveau, la poésie héroïque, bien que barbare et grossière, présente tous les caractères mythologiques de l'antique épopée. Sou^ vent aussi l'on y remarque l'influence des croisades sur les traditions et les idées des peuples de l'occident; on y voit qu'elles rouvrirent un instant pour ceux-ci la source féconde de la mythologie orientale.

Que si l'on voulait rechercher toutes les opinions , toutes les croyances qui ont contribué à former le génie des nations modernes, et qui, en se propageant de siècle en siècle, ont revêtu tant de figures diverses, la carrière n'aurait plus de bornes. Qui pourrait seulement parcourir d'un regard tous ces innombrables rameaux dans lesquels, telle qu'un arbre vigoureux, s'est développée

* La note i4> à la fin du vol. , donnera une idée de l'état des connaissances sur ce sujet : les principaux auteurs y sont cités. Nous croyons devoir rappeler ici qu'avec le dernier volume de l'ouvrage de M. Creuzer, l'Allemagne a vu paraître, il y a quelques mois, comme continuation de la Mythologie des peuples anciens , la première partie d'un beau travail de M. Mone sur la Mythologie du nord , que nous nous sommes engagés à publier en français , à la suite de la présente collection , $i le suffrage du public éclairé nous y autorise. (J. D.G. )

la vie intellectuelle de ces peuples, à travers les temps du moyen âge? Quel trésor de vérités et d'expériences, tantôt présentées sous la forme simple, mais énergique, de sentences ou de proverbes, tantôt passant de bouche en bouche dans un récit ou un conte populaire , tantôt s'adressant aux yeux pour mieux parvenir au cœur, par des images vivantes empruntées à la nature, dans l'apologue allemand; quelquefois enfin s'élevant avec la poésie à la hauteur d'une épopée pleine de sens, où, comme dans un miroir fidèle et instructif, toutes les conditions , tous les états viennent se reconnaître tour à tour! Ajoutez les drames et les jeux solennels de cet âge jusqu'à la réformation et même plus tard, les chroniques et les vies des héros et des personnages célèbres, sans parler d'une foule d'autres productions; quelle mine inépuisable de traditions et de matériaux de toute espèce, quel vaste champ de découvertes pour l'historien et le mythologue ' î

Il nous faut, avant de finir, rappeler en quelques mots les points de vue si divers sous lesquels la mythologie a été envisagée depuis la renaissance des lettres €n Europe, et les différens systèmes auxquels elle a donné lieu. Les formes infiniment variées des religions et traditions antiques, en faisant naître les idées les plus opposées entre elles, présentaient cependant certains traits et caractères généraux qui excitaient l'esprit de la science à tenter sans cesse de nouveaux efforts pour

* Voyez E. J. Kochs Grundrisse einer Geschichte der Sprache und Utteratur der Deutschen, Berlin, lygS. J. Gœrres die Teutschen Foîksbu. cher, Heidelberg, 1807.

INTRODUCTION. I î^p

expliquer par un même principe et pour ramener à l'unité systématique ces mythes si discordans et si divers. Dès le quatorzième siècle, Jean Boccace essaya, dans sa Généalogie des dieux, d'exposer l'ensemble de la mythologie classique^. Bientôt, dans le quinzième, les études rivales de Platon et d'Aristote, et les controverses qui en naquirent , étendirent leur influence jusque sur les études mythologiques. Marsile Ficin, à cette époque, soit dans les dix-huit livres de sa Théologie platonique ^, soit dans ses autres ouvrages , agrandit singulièrement l'horizon de la science, et y fit entrer ces mythes d'une couleur plus philosophique qui, par cela même, n'avaient point trouvé place chez la plupart des poètes de l'antiquité. Mais il fallait que la critique et l'interprétation des auteurs eussent fait de grands progrès, pour fonder sur des bases solides les recherches mythologiques. Des hommes d'une vaste érudition philologique entrèrent dans la carrière, et firent servir cette précieuse ressource à l'appui des systèmes les plus divers. Le premier qui prévalut fut celui qui entreprend de mettre les traditions du paganisme en accord avec celles des Juifs et des Chrétiens, et qui, de nos jours, a retrouvé des partisans: selon eux, toutes les religions du polylhéisme ne sont autre chose que des altérations du monothéisme des Hébreux. Le travaille plus complet et le plus important en ce genre est un ouvrage du célèbre G. J. Vos^ius , intitulé : de l'Origine et des progrès de l'idolâtrie 3. On

ï J. Boccacii Genealogia Deorum. Venet. 1472 , in-fol.

' Mars, Ficini Theologia Platonica. Florent. 1482, in-fol.

3 Gerh. J. Vossii de Theologia gentili et Physiologia christiana ,

l3o INTRODUCTION.

vit bientôt se renouveler lèà opinions exclusives et opposées dics anciens; Les uns voulurent, comme autrefois Evbémère, expliquer toute la mythologie par l'histoire, et ce système fut lui-même envisagé sous les points de vue les plus divers, depuis Bochârt jusqu'à Banier, Bryânt tet Hûllmânn. Les autres y firent dominer la morale et la politique, comme le grand Bacon, dans son livre de la Sagesse des anciens ^ , pour ne pas parler d'une foule d'écrits du même genre. De notre temps, les progrès toujours croissans des Sciences naturelles ont puissamment influé sur l'interprétation de la mythologie. Gè n'est pas qu'à une époque antérieure on n'eût imaginé de chiercher dans l'antiquité symbolique et mythologique, la clef de l'alchimie, et, par un retour naturel, d'expliquer 'celle-là par celle-ci. Mais depuis , c'est à de vraies sciences, c'est tantôt à l'astronomie, tantôt à la chimie et à là physique , qu'on essaya de rapporter la mythologie entière ^. Personne n'a développé le système asti*o-

Lib. IX.Amstel. i64'2, 1668, 2 vol. in-fol. — Il est curieux de comparer avec ce livre célèbre l'ouvrage moins connu, mais digne d'être étudié , de Tobias Pfanner, intitulé : Systema theologise gentilis purioris, qua, quam prope ad veram religionem gentiles accesserint, per cuncta fere ejiis capita, ex îpisis prsécipue illorum scriptis ostenditur. Basil. 1679, 4". (J. D. G.)

' De Sapientia veterum. Lugd. B. i633, in-12.

' Entre les essais déjà anciens, et qui n'étaient pas sans mérite, pour le temps , tout le monde connaît l'ouvrage de Noël Conti on le Comte (Natalis Comitis Mythologiae, sive explicationum fabularum, lib.X, in quibus omnia prope naturalis et moralis philosophise dogmata continentur. Venet. Aid. i55ï , i58i ; Paris. i583 , etc.); un autre , moins connu, est celui que je trouve cité dans l'abrégé de M. Moser: J. Tollii fortuita, in quibus — tota Fabularis historia Grseca, Phœ-

INTRODUCTION. t3t

nowiiqu« avec une plus vaste étendue tle connaissances, avec une sagacité plus profonde que Dupùrs, dans son Origine de tous les cultes. Il e^t hors de doute que d'antiques calendriers, d'antiques fêtes de l'année, uiie antique astronomie, forment l'un des principaux élémens de la mythologie en général ; et l'on T»e doit pa^ s'étoTiTier qu'un si habile et si savant défensetir dti sys* tème qui veut tout expliquer par là, trouve encore' atijourd'hui de si nombreux partisans : il faut avouer toutefois que la plupart le copient plus volontiers qu'ils ne le citent. E n'est pas non plus de sujet où l'on ait fait un si fréquent, et souvent un si libre usage de l'étymologie, depuis Bochart jusqu'à nos jours, tantôt pourétayer le système historique , tantôt pour en appuyer tel ou tel autre. Toxit récemment , le savant e* spirituel Katini^'i dans un système aussi hardi qu'original, a prodigué toutes les richesses , a mis à contribution toutes les ressources, tant de l'étymologie et de la science des langues que deTastronomie. Quelque éloigné que Ttin puisse être d'adopter l'ensemble de ses idées, ii est pourtant difficile de n'être pas frappé et ravi en même tenaps de la profondeur et de la finesse d'une foule d'aperçus les plus heureux semés dans son ouvrage ^.

nicia, iEgyptiaca ad Chemiam pertinere asseritur. Amstel. 1687, ^**-

(J. D. G.) ^ f^oy. la troisième partie de notre Discours préliminaire, consacrée presque en entier à l'exposition des principaux systèmes sur la Mythologie, et la note i5 (et dernière de l'Introduction) à la fin du vol., où l'on trouvera un aperçu bibliographique des ouvrages les plus importans publiés depuis quinze ans en Allemagne sur le même sujet-

l32 INTRODUCTION.

Pendant que s eleyî)ient ces derniers et beaux menu» mens de l'érudition unie à Tesprit philosophique, et que les Gœrres, les Sohelling, les Ouwaroff , les Welcker, les Millin, les Sickler, et tant d'autres qui mériteraient d'être nommés, faisaient faire, dans des écrits plus récens, de nouveaux progrès à la mythologie, les doctes critiques des écoles des Pays-Bas et de l'Allemagne épuraient les sources de la science et soumettaient l'interprétation des documens originaux à des lois fixes et certaines. L'étude plus réfléchie des premiers écrivains de la Grèce, particulièrement des poètes, a répandu de vives lumières; et, d'un autre côté, des monumens trop long-temps négligés, les livres des historiens et des philosophes, appréciés à leur juste valeur par une critique impartiale et judicieuse, commencent à attirer une sérieuse attention. Il faut donc l'espérer, ces nouveaux efforts combinés avec des recherches plus approfondies et plus exactes sur les religions de l'Orient, auront leur récompense. Sans vouloir atteindre à une rigueur systématique, qui ne saurait ici trouver place, peu à peu l'érudit philosophe portera des regards plus libres et plus vastes sur le domaine entier des cultes de l'antiquité.

Coup d'œii sur l'Inde : vues sur le caractère , l'origine et le développement général de la religion des Hindous.

^'iL est une contrée sur la terre qui puisse réclamer à juste titre l'honneur d'avoir été le berceau de l'espèce humaine, ou au moins le théâtre d'une civilisation primitive, dont les développemens successifs auraient porté dans tout l'ancien monde , et peut-être au delà, le bienfait des lumières, cette seconde vie de l'humanité; s'il est une religion qui s'explique comme d'elle-même par les impressions puissantes de la nature et par les libres inspirations de l'esprit , et dont les formes naïves et sublimes, les conceptions simples et profondes en même temps , le système vaste et hardi , expliquent à leur tour avec quelque succès, les dogmes et les symboles religieux de la plupart des autres peuples : cette coniré^e

» Voyez ^ sur les sources et monumens auxquels se réfère toute l'exposîtion subséquente , la note V^ sur le livre I , à la lin du volume.

l34 LIVRE PHEMllsR.

assurément c'est l'Inde ; cette religion , celle qui nous apparaît, vivante encore > sur les rives du Gange, avec ses prêtres, ses temples, ses autels, ses livres sacrés et ses poésies, ses pratiques et ses doctrines. Toujours ancienne et toujours nouvelle, l'Inde est debout sur ses propres ruines, comme uu foyer éternellement lumi' neux, où viennent se concentrer les rayons épars qui ont long-temps éclairé ou fasciné le monde '.

La religion des Hindous, autant et peut-être plus qu'aucune autre , porte l'empreinte du sol qui l'a vue naître et se développer : il est donc nécessaire de jeter d'abord un coup d'œil sur ce merveilleux pays, pour y reconnaître les élémens de cette grande création. Prise dans toute son étendue, l'Inde, à elle seule, est plus vaste que notre Europe, depuis ses limites septentrionales aux confins de la Bucbarie actuelle, jusqu'au promontoire qui la termine vers le sud , et à l'île de Ceylan. Une ceinture de monts , peut-être les plus élevés de la terre et couronnés de forêts magnifiques; audessoijs, des collines et des vallons fleuris où les doux zépliirs, en se jouant harmonieusement dans les bocages, semblent, par les suaves odeurs dont ils flattent les sens, non moins que par les concerts magiques dont ils abusent

^ Voyez , dans notre Discours préliminaire , II , un résumé des faits principaux sur lesquels se fonde cette hypothèse que nous donnons, au reste, pour ce qu'elle est. L'ensemble même de l'ouvrage jettera un grand jour sur la question. En nous décidant à intervertir l'ordre de notre auteur et à refondre entièrement ce livre , pour le placer à la tête de tous les autres , nous n'avons cédé qu'à des motifs puisés dans 'intérêt de la science, et don notre Discours préli-» ininaire justifiera également. lll,/în. (J. D. G.)

RELIGION DE LJ :V D E. CHAP. I. l35

l'itiiagination , éveiller l'homme à la poésie, et préluder à ses accens ; plus bas, des plaines immenses qu'un soleil ardept brûlerait de ses feux, si les eaux qui descendent abondamment des montagnes ne le forçaient, en quelque sorte, à enfanter des miracles dai^s le déploiement de la plus me^gnifîque végétation : tels sont les traits généraux qui distinguent la partie supérieure du pays, proprement appelée l'Hindoustan. M^is c'est surtout la région du nord -ouest qui doit fixer notre attention : là se trouve cette délicieuse vallée de Kachemire, la Thessalie de l'Inde, formée par la chaîne de l'Himalaya, qui, partant de ce point pour s'étendre à l'est et à l'ouest , reçut des anciens les noms de Paropamisus et d'Imaûs '. Ç est là, c'est à l'origine même de cette chaîne , c'est aux lieux où commencent à courir ses deux branches , qu'il faut chercher le berceau des peuples de l'Inde : c'est de là que sopt venus et les dieux et les génies et les hommes, et toute la mythologie primitive. De ce point

^ Foy. , sur la Géographie de l'Inde en général , Wahl Erdbescfireibung yon Ostindien, II. — Conf. Malte-Brun, Précis de la Géographie universelle , yol. IV, p. ^ sqq. M. Creuzer a recueilli, dans une note, les rapprochemens Intéressans faits par l'auteur du savant et utile ouvrage que nous venons de citer, sur les noms Himalaya , Himâla, Hymia, Héraat, Himava, etc. , Mus-tagh, Imaiis, désignant une même chaîne de montagnes, avec ceux d'Hœnius, Hymettug, etc. Il est maintenant à peu près reconnu que cette chaîne est la plus élevée du glohe : d'après un rapport fait à la société asiatique de Calcutta, le 17 février 1821 , plus de vingt sommets surpassent eu hauteur le Chimboraso; on en a mesuré qui n'ont pas moins de aSjSSg pieds anglais d'élévation au-dessus du niveau de la mer. (Revue encyclop, tom. XIII , p. 459 ; et maintenant dans le tom. XIV des Jsiatic Researchesy n. vi). D'autres rapprochemens d^? noms seront mentionné^ plus loin. (J. D. G.)

l3f) LIVRE PREMIER.

partent aussi quatre grands fleuves qui vont au loin répandre sur leurs rives, dans les directions les plus opposées, la fraîcheur et la vie. Là s'élève encore la fameuse montagne appelée Mérou, où gît la puissance cachée d'un Dieu, où ce Dieu lui-même est enseveli. Sur cette montagne habitent quatre forts animaux, comme les quatre grands fleuves : c'est enfin dans ces lieux que des savans modernes ont voulu retrouver le paradis terrestre ' .

L'Indus ou Sind, descendant des monts de Kachemire à travers le Pendjab, seule partie de l'Inde que connurent passablement les Grecs ^, forme à son embouchure vers le sud une espèce de Delta. Sans lui, toute la contrée, embrasée par les ardeurs du soleil , ne serait qu'un désert; mais ses inondations bienfaisantes la trans-

* Les quatre fleuves sont : le Bourampoutre ou Brahmapoutre (fils de Brahmâ); le Gange (Gaw^a , le fleuve par excellence , /em. , la ^éesse du Gange; ce nom est comnxun à beaucoup d'autres fleuves de l'Inde); l'Indus (Sind^ le fleuve bleu ou noir); et l'Oxus (Gihon ou Djihhoun des géographes orientaux), qui , à proprement parler, n'appartient point à l'Inde. Les quatre animaux : le cheval, le bœuf ou la vache , le chameau et le cerf, et de leurs bouches s'épanchent les quatre fleuves. — Là aussi, ou tout près , croît l'un des quatre arbres de la Vie qui s'élèvent dans Djamboudmpa. Sur les rapports de la Mythologie des Hindous avec les traditions sacrées des Hébreux , 'yo^. t. 3, liv. IX et dernier. (J. D.G.)

' Tout le monde a lu l'excellent écrit de Robertson, sur la connaissance que les anciens avaient de l'Inde : mais il faut le compléter par les recherches neuves de M. Heeren, dans son célèbre ouvrage intitulé : Ideen ûber die Politik, den Verkehr und den Handel der i>ornehmsten Vœlker der alten Welt ^ 3^ Aujlag. Gœtting. i8i5. (vol. I , p. 358 sqq.) Conf. Malte-Brun, Précis, etc., 1. 1, p. Sg-^n, passim.

RELIGION DE LINDE. CHAP. I. iSj

forment en un jardin délicieux , dont l'incroyable fertilité frappa d'admiration les Grecs, lorsque, pour la première fois , ils en furent témoins. Lès productions du sol sont aussi diverses que multipliées. On y trouve des plantes déifiées de bonne heure, le lotus révéré, emblème du monde ', le sacré pipala. C'est la terre des palmiers chéris de Brahmâ : ici le nard distille cette huile précieuse qui calme la douleur; ici croît l'arbre merveilleux de sandal. Le règne animal n'y est pas moins digne de remarque ; laissons parler un ancien : « S'il est vrai que le soleil, en échauffant la terre encore toute pénétrée de l'humidité primitive, ait produit les premiers hommes, quelle contrée a dû les voir naître plus tôt ou les porter plus grands que l'Inde, qui, de nos jours encore, nourrit des animaux d'un aspect si extraordinaire et d'une si monstrueuse grandeur^?"

Depuis les temps les plus reculés , l'Inde est habitée par un peuple qui diffère de tous les autres, soit par la figure , soit par les mœurs et par le caractère. En dépit de toutes les révolutions , ce peuple s'est maintenu dans le pays, sans rien perdre de son originalité , et les Hindous sont encore aujourd'hui, à bien des égards, ce qu'ils étaient il y a vingt siècles. Leur teint est plus ou moins foncé , leurs cheveux luisans ressemblent à la couleur du sombre hyacinthe ^; ils ont le regard mal assuré, l'air timide, la contenance presque féminine. De longs

» Voyez y sur la Géographie mythique des Hindous, la note a sui: ce livre , fin du vol. (J. D. G.)

* Pausan. VIII, Arcad 29.

^ Dionys. Perieget. 1107 sqq. Conf. Eustath. p. a83 sqcj.

l38 l.I VUE PREMIER.

vêtemens de lin les couvrent de la tête aux pieds; aussi l'art de tisser est-il leur principale industrie, et, dès les premiers temps, les toiles, les tapis, les tissus de toute espèce furent apportés de l'Inde à Babylone et dans les autres contrées de l'Asie ^

L'Inde est, de plus, extrêmement riche en minéraux. Non-seulement les montagnes, mais le sable des déserts, y donnent l'or avec profusion ^. Les pierres précieuses de toute sorte n'y sont pas en moindre abondance ^. C'est, à n'en pas douter, la terre d'Ophir, où les Phéniciens, les Hébreux, les Égyptiens allaient cherchercher ces trésors par le golfe Arabique et la mer Erythrée 4.

* f^qy. Heeren, ouvr. allem. cité plus haut , vol. I , p. 869 ; vol. Il, p. 192 sqq. , d'après Ctésias et autres anciens. Conf. Wahl Ostindien ,

II, p. 820.

* L'Inde était le pays de l'or, pour les anciens : on l'y trouvait sous toutes les formes. Foj-. le récit de Ctésias (Indic. 12), sur les mines d'or gardées par des griffons dans les montagnes de cette contrép. Wahl, dans ces fabuleux griffons, reconnaît les habitans même jle ces montagnes, qui les premiers trouvèrent et exercèrent l'art d'exploiter leurs précieuses mines [Ostind. II, 483-494 sqq.). — On se rappelle les monstrueuses fourmis d'Hérodote (III, 102 sqq. Conf.

III, 116; IV, i3, etc. ; et Malte-Brun , vol. I, p. 69 sq. ), ramassant l'or dans les sables du désert. (J. D. G.)

3 Dionys. Perieg. 1 1 1 9, ibi Eustath. Conf. Heerep, ouvr. cité, vol. II, p. 188, 641 ; vol. I, p. 118 sqq. Wahl, II, 206, et surtout 788 sqq.

* Wahl, p. 197 sqq. Conf. Rhode, ûber alter und JVerth einiger Morgenlcpnd. Urkunden^ p. Qj. Champollion jeune , l'Egypte sous les Pharaons, I, p. 98. Voy. aussi les diverses opinions rassemblées dans Geseniijs, Hebr. Handwocrterb. I, p. 19. — Rhode voit Ophir, dans VAvuir ^ Boundehesch ; Champollion le retrouve dans les raanuscr. coptes, sous le nom de Saphir. Co«/. Malte -Brun, I , p. 18.

RELIGION DE l'i NDE.- C H A P. I. 189

Avec une nature ^ussi belle et aussi magnifique dans tous les règnes, on conçoit que la mythologie des Hindous ait dû prendre de bonne heure une étendue et un éclat tels, qu'on ne les retrouve au même degré dans aucune autre. Aussi la grandeur, la vivacité, la richesse, parfois le gigantesque, le bizarre, et l'exagéré, sont-^ils les vrais caractères de cette mythologie, qui semble réunir en soi les types divers de toutes les autres, comme la terre elle-même dont elle est fille, rassemble dans $on fécond et vaste sein les germes des productions les plus variées de tous les climats.

lia religion de l'Inde se perd dans la nuit de l'antiquité , et c'est en vain qu'aujourd'hui l'on voudrait, autrement que par des conjectures, en rechercher l'origine et les premiers développemens. Nous n'avons plus son histoire : les livres nombreux où ses traditions furent déposées à diverses époques, nous la présentent comme un grand système, parfaitement coordonné dans toutes ses parties, où la sublime pureté des doctrines, la profondeur des idées , la majesté de la morale se retrouvent, dans une vaste unité, sous la variété inépuisable des formes et des expressions. Toutefois ces traditions elles-mêmes semblent avoir gardé le souvenir de trois époques ou périodes distinctes , marquées par des changemens importans dans la religion , et dont nous allons reproduire les traits principaux, en leur conservant avec soin la couleur mythique qui les caractérise.

I^a plu$ ancienne religion, qui se confond avec l'origine même des choses, est celle qui fut révélée par Brah-

l4o LIVRE PREMIEH.

ma, le créateur du monde, et de lui elle se nomme brahmaïsme. Brahmâ est la première personne de la Trinité hindoue, Dieu le père, qui s'incarna le premier pour venir annoncer sa doctrine, il y a bien des siècles. Les hommes alors, revêtus d'innocence et de piété , lui offraient des sacrifices aussi purs que leurs cœurs : c'étaient les prémices des fruits, le lait de leurs troupeaux, jamais des victimes sanglantes. Mais ce culte si simple et si touchant ne pouvait durer sur la terre * . Les hommes devenus méchans en effacèrent jusqu'à la dernière trace ; et voilà pourquoi l'on ne retrouve aujourd'hui aucun vestige des temples de Brahmâ. Ce dieu fait chair, véritable verbe incarné, communiqua aux hommes la loi suprême que l'Eternel lui avait révélée, il y a près de sept mille ans, dans la langue divine, et qu'il traduisit en sanscrit , ou langue épurée 2. Les quatre livres de la loi divine, appelés Védas, répondent aux quatre castes dans lesquelles est divisée la nation des Hindous : celle des Brahmanes ou prêtres , qui est la première et la plus révérée ; celle des guerriers et des chefs , qui vient ensuite; celle des cultivateurs et des marchands, qui est la troisième; enfin la quatrième, qui se compose des artisans et des manœuvres. Ces castes , comme on sait, sont profondément séparées entre elles, et il n'est permis à personne de passer de l'une dans l'autre. Ainsi l'a voulu Brahmâ, le premier auteur de

* On remarque de singuliers rapports entre ces traditions du brahmaïsme , et celles des Perses sur leur plus ancienne religion. J^ojr. ci-après, liv. II, chap. i^r. (J. D. G.)

=» l'oj. la note 1" sur ce livre, à la liji du vol., § 2. (J. D. G.)

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cette constitution, promulguée par Menou, son fils, et qui s'est maintenue invariablement jusqu'à nos jours; Brahmâ, le père de tous les hommes, mais non pas à titre égal : les Brahmanes sortirent de sa tête , les guerriers de ses bras, les laboureurs et les marchands de son ventre, les artisans de ses pieds; et ainsi fut à jamais fixé, par leur origine même, le droit de leurs respectives destinées ^

Cette première doctrine avait subsisté mille ans environ, quand commencèrent les guerres religieuses. Alors parut Siva, la seconde incarnation, apportant le lingam, image de la vie et de la mort. Les fêtes simples et pures de l'antique brahmaïsme font place au sauvage délire des orgies, et de sanglans sacrifices souillent les autels de l'affreuse GalL Les traces même du culte de Brahmâ furent effacées : l'amour et la vie, la colère et la mort , voilà les élémens dont se compose le nouveau dieu, aussi bien que son culte.

Vint ensuite Vichnou, la troisième incarnation, qui amortit le feu dévorant du sivaïsme, modifia et adoucit le culte du lingam, le purifia en le spiritualisant. La religion semble remonter vers sa source première, et l'antique doctrine reparaît.

Mais la secte de Vichnou ne put réussir à extirper celle de Siva : Grichna fit de vains efforts pour bannir le culte du lingam; il fallut se contenter d'une réforme.

» Voy., sur les castes de l'Inde, et en général, sur l'état politique du pays, la note 3 sur ce livre, à la fin du vol. On y trouvera également un précis du peu que nous savons jusqu'ici sur les plus anciennes époques historiques des Hindous. (J. D. G.)

t4ft MVRB PREMIER.

Bouddha lu p<')ursuivit, trente-six ans après la mort de Griclma. La doctrine de ce rëformaieiur "nouveau, d'accord, en général, avec le système primitif, y dérogea tDependant en un point essentiel. Tandis que le brahmaïsme concentrait exclusivement dans nne caste les fonctions et les droits du sacerdoce, le bouddhaïisme, 4iu coTitraire, appela toutes les castes indistinctement à cette haute mission ; et quiconque se sentit animé de l'inspiration divine^ put désormais, quelle que fût sa «aissanoe, prétendre au caractère sacré du prêtre et publier la parole de Dieu.

Voilà donc un grand schisme qui éclate, dans la religion de l'Inde. Faut-il s'étonner si les jugemens les plus divers et les |>lus contradictoires sur le fondatetir du nouveau système, ont trouvé place dans les traditions de ce pays ? On sait que les Bouddhistes forment à Geyian l'église dominante : Bouddhah y porte le nom de Gautama , comme à Siam celui de Sommonokodom. Il est le saint, le sage par excellence, l'inventeur des toences les plus sublimes , et vingt peuples de l'Orient 4e révèrent sous différentes dénominations, comme u*n ^ophète sacré. Du reste, oti compte plusieurs Bouddhas comme plusieurs Hermès; et, dans la diversité des 0|>injons qui régnent sur ce sujet, on a été jusqu'à faire du })ouddhaïsme la plus ancienne religion de l'Inde. Nous y reviendrons.

Il est difficile de déterminer aujourd'hui, surtout dans l'état de nos connaissances, jusqu'à quel point ces incarnations successives peuvent être regardées comme des époques réelles, représentattt les phases divei-ses,

RELIGION DE LINDE. CHAP. I. l4^

les révolutions, en un mot) le développement historique de la religion des Hindous. Sont-ce des systèmes originairement différens , des doctrines, des sectes , opposées ou distinctes? Sont-ce les parties intégrantes d'un vaste et unique système, ouvrage du temps et du génie, sorte de catholicisme antique et primitif, où les élémens les plus divers étaient venus se fondre en s'épurant, dans une antiquité reculée, et que des schismes, des réformes, des scissions de tout genre auraient, par la suite des temps , dissous et déchiré ? Voilà deux hypothèses contraires, qui se concilient plus ou moins l'une et l'autre avec les traditions nationales, mais dont la seconde nous paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Une exposition claire, impartiale, et aussi complète que nous le permettra notre plan, des croyances et des fables religieuses qui se groupent autour des grands symboles de Siva , de Vichnou , de Brahmâ et de Bouddha (pour indiquer d'une manière générale l'ordre que nous y suivrons) , apportera peut-être dans la question quelques précieuses lumières ^

Quoi qu'il en soit, l'Inde nous offre, dans sa riche et féconde nature, une source inépuisable de formes variées à l'infini, pour l'imagination religieuse et poétique des peuples ; dans ces peuples eux - mêmes une race d'hommes choisie, dont l'heureuse organisation, parfai-

* Foy.f note 4 sur ce livre , à la fin du vol. , les motifs sur lesquels se fonde l'opinion énoncée dans le Discours préliminaire, sur l'origine et le développement îiistorique àe la religion des Hiiidoû's, '^t qtielqties éclaircissemens sUt Tétat actuel de cette ftligion.

t44 LIVRE PREMIER.

tenient en harmonie avec cette belle nature, sut en saisir de bonne heure les sublimes inspirations. C'est également sous ces inspirations que se forma d'elle-même, en quelque sorte, cette constitution primitive des castes, singulier mélange de civilisation et de barbarie, de lumières et d'ignorance , de force et de faiblesse , qui perpétue l'enfance des nations, mais qui, consacrant l'empire de l'esprit sur la matière , des puissances morales sur les puissances physiques , prépare en silence les germes des institutions et des doctrines dont s'enorgueillira leur maturité. Nulle part ce système politique, s'il faut l'appeler de ce nom, ne se présente aussi pur, aussi complet, aussi original, dans toute l'antiquité: nulle part aussi le système religieux , unique dans son principe et dans son esprit , n'apparaît plus clairement divisé, par sa forme , en deux doctrines ou croyances distinctes : celle des Brahmanes , prêtres et savans, représentans de la Divinité sur la terre , créateurs et conservateurs de la société, auteurs de tout système et de toute doctrine; et celle du peuple dont ils sont les instituteurs nés et qui reçoit d'eux, selon la mesure de ses mérites ou de ses forces, ce pain de vie qui nourrit l'âme et anime le culte extérieur. Mais l'une et l'autre de ces croyances ont cela de commun , qu'elles reposent sur la nature comme sur leur base , et sont toutes deux , au moins dans leurs élémens primitifs, éminemment spontanées : seulement l'une se tient aux formes, et , se répandant en mythes et en fables sans nombre , demeure une religion jpopulaire ; tandis que l'autre, avec un noble essor, s'élève jusqu'à l'abstraite pureté des principes et

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devient une philosophie, mais une philosophie religieuse, mystique, où les plus hautes vérités n'apparaissent jamais qu'à travers les voiles du symbole. Le chapitre suivant va nous les offrir en regard dans leurs premiers développemens et dans leurs traits les plus caractéristiques.

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