‹ Religions de l'antiquitéChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l. Formes premières et élémens fondamentaux de la religion des Hindous; le Lingam , la Trimourti , Brahm ; doctrine de l'émanation. II. Sivaet Bhavani, leurs incarnations et leurs enfans; caractères du Sivaïsme.

I. Cette religion, au premier aspect , est toute enfantine, toute naïve, et ce caractère même dépose de son antiquité. Le sentiment religieux se répand au-dehors , s'attache aux objets extérieurs, et se manifeste aux yeux par des images qu'il puise à plaisir dans toute la nature. L'Hindou contemple avec amour son mystérieux Mérou, ce mont sacré d'où la source de vie se répand dans les vallées et dans les plaines , qui sépare le jour d'avec la nuit , réunit le ciel et la terre , et derrière lequel viennent se coucher, chaque soir, le soleil , la lune et les étoiles ï. Mais laissons parler les poésies nationales et les mythes populaires.

«t Sur la montagne d'or Cailasa, habite le dieu Siva. Là est une plate-forme sur laquelle se trouve une table carrée, enrichie de neuf pierres précieuses , et au milieu

ï Sur le mont Mérou et ses noms divers, Maha-Merou , Sonmerou , Kailasa , Cailassarriy Calq/a, Sourâlaya (demeure du soleil), etc., qui s'appliquent également à la chaîne de l'Himalaya, 'vojez Paulin. à S. Bartholom.,SystemaBrahmanicum, p. 129 sqq.; 290 sqq. Langlès , dans les Recherches Asiatiques , trad. en fr. , t. I^r, p. 286 sq. ; dans les Monumens de l'Hindoustan, vol. II , p. 97 sq. (description du Cailasa), et la note 2 sur ce livre, à la fin du vol., pour toute cette géographie mythologique. (J. D. G.)

îe lotus OU Padma, portant dans son sein le triangle , origine et source de toutes choses. De ce triangle sort le Lingam^ dieu éternel, qui en fait son éternelle demeure.»

Et ailleurs : « Quand se furent formés les quatorze mondes avec l'axe qui les traverse, et au-dessous le mont Calaya , alors parut sur le sommet de ce dernier le triangle, Yoni^ et dans l'Yoni le Lingam , ou Swa^ Lingam. Ce Lingam ( arbre de vie) avait trois écorces : la première et la plus extérieure était Brahmâ, celle du milieu Vichnou , la troisième et la plus tendre Sha; et, quand les trois dieux se furent détachés, il ne resta plus dans le triangle que la tige nue, désormais sous la garde de Siva. »

Là, sur l'Himavat (autre nom de la même montagne), parut donc, pour la première fois, l'antique Phallus de Siva, que le dieu, suivant une autre tradition, divisa en douze Lingams rayonnans de lumière, qui fixèrent sur eux les regards et des dieux et des hommes ; puis il les transplanta dans les diverses parties de l'Inde, où les dieux et les génies préposés aux huit régions A\\ monde leur rendirent de pieux hommages; et maintenant encore ils y sont adorés ^.

En effet , c'est sur le mont Mérou, le point central de la terre (qui lui-même s'élève comme un immense Phallus du centre d une immense Yoni , parmi les îles dont la

» Voy. Paulin., Syst. Brahman. p. \oi sq. Baldœus, Ahgœtterei der Ostindischen Hejrdcn, p. 434. Catalogue des manuscrits sanscrits de laBlblioth. imp. (royale), 1807, p. 49. ^0/7/. Goerres, Mythengeschlchte der Asiatischen IVelt, I,p. 45 sqq. N. Millier, Glaiiben ^ Wissen und Kumt deralten Hindus, 1, p. 280 sqq. (J. D. G.)

l48 LIVRE l'REMIER.

mer est semée), que fait son séjour chéri le grand dieu populaire qui préside au Lingam , Siva ou Mahadeva, le père et le maître de la nature, répandant la vie de toute part sous mille formes diverses qu'il renouvelle incessamment *. Là aussi, à la nouvelle lune, étaient célébrées, en l'honneur de Siva , les fêtes du Phallus, où Ton portait solennellement cette image sacrée; là aussi, dans des orgies délirantes, ses adorateurs mus d'un enthouvsiasme sauvage, semblaient céder eux-mêmes au pouvoir qui emporte la nature d'un mouvement irrésistible , et la vivifie comme un feu dévorant. Près de lui est Bhai>ani ou Pan>ati , sa sœur et son épouse, la reine des montagnes, la déesse de l'Yoni, qui porte en son sein les germes de toutes choses , et eni'ante les êtres qu'elle a conçus de Mahadeva. Voilà les deux grands principes de la nature, l'un mâle, l'autre femelle, générateurs et régénérateurs , créateurs et destructeurs

» C'est bien là le dieu de Nysa, Dionysiis, Deva- Nicha (Nickadapoumm, ville de la nuit), le Bacchus indien, ou qui fit la conquête de l'Inde, le roi de l'Orient, Sebasius ou Sebadhis (Sii>a, Baghis), l'Osiris égyptien {^Iswara^ qui a pour femme Isi)\ les noms, les attributions, le culte, les cérémonies, tout se ressemble. Mais ces rapprochemens seront développés dans la suite. Qu'il nous suffise, quant à présent, d'appeler l'attention sur la fable de Bacclius , enfermé dans la cuisse de Jupiter (popo;, cuisse, en grec, et le mont mérou), déjà expliquée par les anciens; sur cette antique cité de Nysa, dont le siège véritable est ici; sur les monts Parveti et les noms Parnissus , Paropanisus, Paropamisus, etc. ^ qui tous revenaient à montagnes de Nysa, des mots Parvata et Nicha. Conf. Paulin., Syst, Brahm., p. 129, i3i sqq. Langlès, Rech. Asiat. , I, p. 261, 278 sqq. M a 1 te- Brun , Précis, etc. t. IV, p. 7 sq. Gœrres, Mjihengesch. , 1, p. 47, not. N. Millier, Glauben, etc. J, p. 3oo, et les auteurs anciens qu'ils ont déjà cités. (J, D. G.)

tout à la fois; mais ils ne détruisent que pour réparer; ils ne font que changer les formes : la vie et la mort se succèdent dans un cercle perpétuel , et la substance demeure au milieu de toutes ces variations.

Le feu et l'eau, le soleil et la lune, l'homme et la femme, le bœuf et la vache, les organes de la génération ou les deux sexes, le lotus, le figuier sacré : tels sont les principaux élémens ou symboles dont se compose ce culte antique des forces productrices et génératrices de la nature, encore aujourd'hui dominant dans l'Inde, et qui se retrouve par toute la terre ^. [^P^oy, vol. IV, pi. 1,3, 4; II, 5-12, et l'Explicat. des pi. , sect. I.)

Mais déjà cette religion primitive , si simple et si na-

» Les idées sur lesquelles se fonde ce culte de la nature physique , par lequel ont commeucétous les peuples , sont proprement les deux grands actes de la génération et de l'enfantement , surtout le premier, ou la fécondation : le feu et l'eau, le chaud et l'humide, le soleil et la lune, nous pourrions ajouter le ciel et la terre, en sont les agens. extérieurs et visibles. Viennent ensuite, ou plutôt simultanément, par cette disposition merveilleuse de l'esprit humain, si bien développée dans l'Introduction {Voy. principalement p. 19, aosqq.), les personnifications et les symboles. Parmi ceux-ci , le principal et le plus voisin de l'homme , emprunté de l'homme même , c'est sans doute le Phallus ou Lingam (Phallus et Cteis, Lingam-Yoni ou Yoni- Lingam) , représentant des organes de la génération : il a lui-même des représentans ou des symboles dans tous les règnes , particuliènient dans le règne végétal. Le lotus (nymphaea lotus, nymphaea nelumbo, nelumbium speciosum , Linn.) , dont toutes les variétés rouge, blanche, bleue, se trouvent à la fois dans l'Inde sous les noms de padma, tamara, camala , etc. , est le plus remarquable et* le plus répandu : aussi jouit-il encore ici et dans d'autres pays de l'Orient, et jouissait-il autrefois dans nombre de contrées, surtout en Kgypte, d'une vénération religieuse. Cette plante aquatique, mais amie de la chaleur et delà lumière, a des particularités qui eu faisaient, du reste, un emblème fort naturel, soit des mystères de la

IDO LIVRE PREMIER.

turelle, portait dans sou sein les germes d'une doctrine plus vaste et plus épurée dans laquelle à son tour elle rentra, pour y prendre un aspect nouveau , et se développer ensuite sous des formes aussi nombreuses qu'extraordinaires. Selon cette doctrine , il est un Dieu suprême, unique, existant par lui-même, sans commencement ni fin, tout-puissant, infiniment bon , infiniment parlait. Cet être éternel , incorporel, invisible, présent partout, substance universelle, sortant des profondeurs de son essence infinie pour créer le monde à sa propre image , se révéla d'abord comme Brahmâ ou créateur ; puis comme Vichnou, conservateur et sauveur, et enfin comme Siva ou Mahadeva, le maître, le dieu d'ici-bas par excellence , destructeur et rénovateur. Le symbole de Brabmâ , c'est la terre ; l'eau , de Vichnou ; le feu , de Siva. Voilà les trois grands dieux des Hindous; ils ont pour mère Bhavani , et Ton raconte sur leur naisgénération , soit du soleil et de la lune, astres générateurs {f^oy. William Jones et Langlès, dans les Rech. Asiat. , trad. en fr. , I, p. i83, a47 sq. W. Jones, Hymns to Pracrid ^arg. Works ^ vol. XIII, p. a46 sq. 8°. Conf. la note i à la fin du yo\. , et ci-après, liv. III, chap. 3.). Il faut y joindre , pour le règne végétal , le figuier indien , ou l'arbre des Banians, le figuier sacré ou religieux (ficus indica, bengalensis, ficus religiosa, L.), a-ato, aswattha^ pipaîa^ et bien d'autres, idéalisés, de bonne heure , dans la mythologie des Hindous , sous la figure de l'arbre de vie, arbre immense, colonne de feu, énorme et orgueilleux Phallus, d'abord unique, mais depuis divisé et dispersé, et qui n'est peut-être pas sans rapport, soit avec l'arbre de la connaissance du bien et du mal , soit avec d'autres symboles non moins fameux. Mais et ces rapports et nombre de rapprochemeus d'un haut intérêt historique et philosophique , sur le culte du Phallus dans l'antiquité , doivent être renvoyés à notre liv. IX, t. 3, où ils seront développés et discutés. (J. D. G.)

RELIGION DE LINDIZ. CHAP. II. IDI

San ce divers mythes qui probablement sont dérivés de symboles analogues^. Ces trois dieux, révélations ou émanations premières de la suprême unité, forment la trinité hindoue, appelée Trirnourti, et représentée dans la liturgie sainte par le mot oum ou ôm, formé de trois lettres sanscrites 2. Quant au dieu unique et suprême, il se nomme Brahm ( subsistant par lui-même ), ou Parabrahma ( le grand Brahma ), et , comme l'être irrévélé , il n'a ni temples ni images. En effet, considéré en luimême, il ne saurait avoir aucune figure, quoiqu'à l'extérieur il se manifeste sous des figures innombrables; il est l'unité et le tout à la fois, plus petit qu'un atome, plus grand que le monde, ineffable et inexprimable par son essence 3.

* Voici l'un de ces mythes : Bhavani, joyeuse d'être créée, exprimait sa joie par des sauts et des bonds; mais pendant qu'elle dansait ainsi avec beaucoup de mouvement , tout à coup s'échappèrent de son sein trois œufs, d'où sortirent les trois dieux (Polier, Mythologie desindous, I, chap. i"-, pag. i55 sq. On retrouvera plus d'une fois le symbole de l'œuf, particulièrement dans la création, ci-après, chap. 3). C'est ce que représente un des sujets gravés dans notre vol. IV. Voy. planche |I, i3. 7 (J. D^. G.)

^ On verra, par la suite, quel rôle important joue, dans la religion métaphysique des Brahmanes, ce mot sacré «que le pieux Hindou, qui le médite en silence , ne laissejamais échapper de ses lèvres,» ditW. Jones, Rech. Asiat., I,p. 1 8a , et la note de Langlès,p. 245 sq., d'après le P. Paulin. C'est ici une sorte de chiffre de la Trinité , comme l'observe tr^s-bien M. Creuzer ; mais il a bien d'autres propriétés et applications , et il offre la matière de rapprochemens non moins intéressans que les autres principaux symboles de la religion de ilnde. (J. D. G.)

3 Vojr. Paulin, Syst. Br^hm., p. 64 sqq. , et p4rti,çi|lièrement p, 68, y>hisieurs passages fort remarquables sur Brahm ou Brahma^ au neutre, qu'il ne faut pas confondre avec Brahma, au masculin, et la dernière

l52 LIVRE PRE MIE B.

« Brahm est l'éternel, l'être par excellence, se révélant clans la félicité et dans la joie. Le monde est son nom, son image; mais cette existence première qui contient tout en soi,' est seule réellement subsistante. Tous les phénomènes ont leur cause dans Brahm; pour lui, il n'est limité ni par le temps, ni par l'espace; il est impérissable, il est l'âme du monde, l'âme de chaque être en particulier.

« Cet univers est Brahm , il vient de Brahm, il subsiste dans Brahm et il retournera dans Brahm.

« Brahm, ou l'être existant par lui-même, est la forme de la science et la forme des mondes sans fin. Tous les mondes ne font qu'un avec lui, car ils sont par sa volonté. Cette volonté éternelle est innée en toutes choses. Elle se révèle dans la création , dans la conservation et dansla destruction, dans le mouvement et dans les formes du temps et de l'espace ^ »

longue. Les noms de cet Être suprême, qu'ion trouve dans le même aiïteur, ibid. (f^o^. aussi Majer, Brahma , die Religion der Indier als Brnhmaismus , p. 28 sq. , d'après Paulin et VJmaru'Kosa , vulgairement Amarasiiiha) , expriment ses attributs principaux. On sait que la religion des Hindous se distingue, entre toutes les autres, par le nombie, quelquefois innombrable, des noms dont elle décore ses divinités ou ses symboles. Ces noms , formant de véritables litanies , répondent aux attributs figurés , également très-nombreux , dont les idoles sont chargées ; ils ont le même but , ce but si bien défini dans l'Introduction {ci-dessus, p. 73 sqq.). On verra, du reste, que les Brahmanes ont trouvé moj^en de représenter aux yeux l'être irrévrlé lui-même, mais en le saisissant, en quelque sorte, à l'instant où commence la série de ses révélations, et l'on ne sera point étonné de tiouver ses images plus mystiques , plus complexes et plus bizarres que toutes les autres. (J. D. G.) ^ Ces passages, tirés textuellement des Védas, sont examinés et

RELIGION DE L INDE. CITA P. lî. 1^^

Ainsi, d'après ce système épuré, qui repose sur une métaphysique aussi vaste que profonde , dont nous donnerons plus loin quelques aperçus, tout se résout dans l'unité ; l'unité précède et embrasse tout. C'est d'elle que découlent, comme d'une source commune, et la nature et tous ses phénomènes; ou plutôt c'est elle-même qui, en s'émanant et se manifestant dans le temps et dans l'espace, produit, vivifie et détruit pour reproduire encore l'univers et tous les êtres dont il est peuplé. Les dieux ne sont donc, comme le monde, ses élémens et ses innombrables parties , que des émanations, des révélations ou des formes de la divinité unique et infinie; ils sont les lois, les agens, les pouvoirs par lesquels elle se manifeste dans la nature et partout. Elle a fait le monde par eux, au commencement des temps; c'est par eux qu'elle le soutient et le gouverne; c'est encore par eux et avec eux qu'elle doit, quand les temps seront achevés, le réabsorber dans son unité éternelle et suprême.

D'un autre côté, cette religion abstraite et métaphysique se rattachait sur tous les points à la religion matérielle et sensible que nous avons exposée plus haut. Dieu , ses forces, ses perfections, ses qualités ont leur image , et, en quelque sorte, leur visible reflet dans la nature et dans ses agens, dans ses propriétés et dans ses corps divers. Dieu co-existe avec la nature , il en est la vie partout

comparés avec plusieurs autres , non moins précieux , et traduits également d'après quelques-uns des plus savans auteurs des Asiatic Researches , dans la note 5 sur ce livre, fin du vol. , où l'on recherche le caractère primitif de la doctrine contenue dans ces livres, les plus sacrés de tous et la propriété des Brahmanes, comme l'on sait. Conf. , sur lesVédas en général, note irc, § j. (J. D. G.)

l54 LIVRE PREMIER.

répandue, il s'appelle la grande âme (maha atma)^ la nature est son corps; souvent il est représenté par le feu, par l'air, par le soleil ; il est l'unité physique dans le grand tout , dont chacune des parties le révèle. Voilà sans doute le nionothéisme primitif, tel que le conçurent les sages de l'Inde , avant de s'être élevés par l'abstraction à de plus sublimes hauteurs ^

Mais tout commence et finit dans ce monde, tout naît et meurt, et la vie se renouvelle sans cesse au sein de la mort; les phénomènes passent et se succèdent, la cause qui les produit demeure , et c'est par elle qu'ils sont reproduits : il y a, dans la nature, une continuelle génération et un continuel enfantement; il y a une destruction et un renouvellement perpétuels ; il y a une force qui crée, une force qui dissout, une force qui

'^ Cette antique religion des Brahmanes était donc une sorte de panthéisme, enté apparemment sur les idées dominantes et fondamentales de la religion populaire qui, selon toute vraisemblance, ne fut autre, dans son origine, que le cuite de Siva-Mahadeva , le grand Bacchus ou le Bacchus indien. Vint ensuite la doctrine de l'émanation qui rendit raison du monde physique et des personnifications populaires, épura, compléta le système, et en fit l'une des plus grandes créations de l'esprit humain. Alors seulement on commença à distinguer le monde d'avec sa cause suprême, la matière d'avec l'esprit; mais, dans nombre de passages les plus sublimes et probablement les plus anciens des Védas , on retrouve le caractère primitif de cette religion fondée sur la nature , dans une invincible tendance au panthéisme qui fut son origine : on pourrait ajouter que la doctrine des Védas tout entière , et dans son plus haut développement, n'est encore qu'un panthéisme rationnel et philosophique combiné avec le monothéisme le plus pur, le plus idéal, le plus absolu qui se puisse concevoir. Voy.^ pour les développemens , les notes 4 et 5 sur ce livre , fin du vol. , et notre Discours préliminaire , I , II, ConJ. Introduction, p. 6 sq., et la note ire, fin du vol. (J. D. G.)

RELIGION DE I. ITNDE. CHAP. TI. l'ôJ

conserve, répare et vivifie : telles sont les vérités premières qui, se coordonnant avec la découverte de l'âme du monde , servirent de base à la religion des Hindous, religion vraiment naturelle, vraiment primitive, où se retrouvent mêlés , mais non pas confondus, lesélémens constitutifs des sciences et de l'esprit humain, où la physique, la métaphysique, et, comme nous le verrons par la suite , la morale , peut-être aussi l'histoire , ont formé mille alliances diverses sous les voiles emblématiques d'une théologie à la fois philosophique et religieuse, mystique et populaire '.

En effet, quoi de plus riaïf, et de plus profond en même temps, que ces symboles, ces allégories, ces emblèmes de toute espèce qui, de bonne heure, personnifièrent et révélèrent aux yeux et le principe de la nature, et les forces qui en émanent, et les grandes opérations accomplies par ces puissances divines? Brahm^ l'être éternel lui-même, en sortant des profondeurs de son éternité pour créer le monde et toutes choses, constate le premier cette grande loi de la production par l'union des sexes , dont la nature offre partout l'image. Sa première émanation n'est autre que cette énergie créatrice qui , tout d'un coup , se manifesta dans le temps ; la mère et la matrice des êtres , Sacti, Parasacti, Maja, la première vierge et la première femme tout ensemble , figurée par l'organe propre à son sexe , comme son mystérieux époux, le type de l'homme, est représenté par le

* Voy. les indications précédentes, et particulièrement notre Discours préliminaire, II, où l'on a cherché à caractériser nettement la religion des Hindous dans son ensemble. (J. D. G.;

l56 LIVRE PREMIER.

membre viril. Voilà le lingam primitif, ou yoni-Ungam; car , pour marquer que cette dualité première découle elle-même de l'unité, les deux organes sont unis l'un à l'autre, et cette union mystique se réfléchit bientôt dans le premier -né des mondes (ainsi qu'il est nommé), Brahmâ^ le premier mâle, mais aussi le premier hermaphrodite, comme les anciens le savaient déjà et comme nous l'avons remarqué plus haut \ ( Voj. vol. IV^ pi. I, i -4 j et les indications cUdessus , p. i490 Quant à la double épouse de Brahm, considérée à part et en opposition avec lui , elle est la vie de la nature dont il est l'ame , elle est cette force aveugle, mais puissante, éternellement féconde et produisant incessamment, sous des formes sans cesse renouvelées , qu'une secte nombreuse adore encore aujourd'hui dans l'Inde, sous des noms divers, comme la grande Mère, la Mère universelle, en un mot, la nature divinisée 2. Considérée en lui, avant toute création, elle est la cause suprême au sein de l'Etre; la volonté, la sagesse et la puissance divines, se manifestant pour créer, pour conserver, pour détruire ou renouveler. Aussi Parasacti est-elle la véritable mère de la Trimourti qu'elle a conçue de Brahm , et qui poursuit la chaîne immense des émanations du dieu suprême. Suivant ce principe général de l'émanation, qui domine toute la

' Introduction, p. 73. Quant à Brahmâ , à ses noms, à ses caractères , 'vqy. ci-après, chap. 4. (J. D. G.)

* C'est Sacd , l'énergie, la vie proprement dite; Devi, la déesse par excellence, la grande Bhavani, mère des dieux et des hommes, qu'on trouvera dans une de nos planches , recevant les adorations des principales divinités, à commencer par la Trimourti. Voy^ vol. IV/pl. VL (J. D. G.)

RELIGION DE l'iNDE. CHAP. H. I^y

myinologie des Hindous, comme celle de beaucoup d'autres peuples , on voit Parasacti descendre et se diviser à son tour dans la Triniourti, pour y figurer la triple énergie de cette triple divinité. Comme épouse de Brahmâ, elle se nomme Saraswati; comme celle de Vichnou, Lakchmi ou Sri; comme celle de Siva, ses noms principaux sont Bha^^ani , Parvati et Ganga. Mais, comme nous le verrons , jusque dans ses émanations tternières, cette double Trinité témoigne de sa haute origine qui est l'unité , considérée elle-même dans sa première émanation, dans la dualité des sexes, partout reproduite. Ses pouvoirs, ses facultés, ses opérations, bien que distincts, se croisent, se combinent, se permutent entre eux de mille manières; ce sont les trois couleurs d'un même rayon, les trois rameaux d'une même tige, les trois formes d'un même principe; car cette définition du mot en dirait assez quand même les représentations symboliques ne viendraient pas en foule à l'appui ï. ( Voyez vol. IV, pi. II, i3 , i4, i5, 16; III, I j.)

' Trimourti veut dire trois formes , ce qui revient à Trinité : très sunt et hi très iinus surit. Nous ne saurions trop insister sur notre dernière réflexion : si l'on ne s'en pénètre bien , il est absolument impossible de rien comprendre au système, non moins divers et compliqué dans ses développemens que simple et sublime dans son principe, de la religion hindoue. Toutes les divinités mâles rentrent les unes dans les autres; de là leurs alliances mystiques que nous trouverons dans la suite (pi. III, 18 , 19, 20); de là les attributs et les noms qu'elles échangent mutuellement. Les divinités femelles en font autant : les premières semblent se concentrer toutes eu Siva -Mahadeva, Iswara ou Isa; les secondes en Parvati-Bhavani, Isani ou Isi, considérés l'un et l'autre dans leur plus haute expression, et, en quelque sorte, dans leur idéal. Siva et Bhavani se réunissent à leur tour dans

ij8 livre premier.

Le grand symbole de la Trinité a fait le tour du monde, comme celui du Phallus ou Lingam, auquel il se rattache , et «Jans lequel même il peut se résoudre ; aussi ce dernier emblème est-il dominant dans la religion de l'Inde , et il nous ramène au culte populaire de Siva , le dieu du Lingam , le représentant du générateur suprême, hermaphrodite comme lui, et reproduisant avec Bhavani, son épouse, la dualité première de Brahm et de Parasacti , aussi bien que la Trinité mâle et femelle ^ {f^oy. vol. IV, pi. III, 21, et cidessus y p. 148 sq.). En effet, renouvelant incessamment ce que sans cesse il détruit , et , dans la variation perpé tuelle des formes , maintenant l'identité de la substance ,

l'hermaphrodite Ardhanari (pi. III, 21), qui lui-même a son type dans Brahm-Maya (pi. I, 2), et ainsi tout se ramène à l'unité, ou réside la dualité première, source et principe de toute création. Encore n'a-t-on jusqu'ici qu'un côté du système, le coté extérieur, base de la religion populaire : l'autre , plus profond et tout philosophique, se découvrira plus tard. (J. D. G.)

^ On trouvera, livre IX et dernier, une revue et un rapprochement des principales Trinités qui se rencontrent dans nombre de religions. Quant à la Trinité dans le Lingam, on la conçoit d'après ce qui a été dit ci-dessus , puisque toute Trinité se ramène à la dualité. Voici comment les Hindous se figurent la chose : Vic^nou, la seconde personne de la Trinité , et Bhavani-Gauga représentent tous deux l'élément de l'eau ; tous deux ils s'unissent avec Siva , le feu , soit dans l'hermaphrodite Ardhanari, soit dans cette antre figure appelée Sangara-Naraynen j dont un côté est Siva, l'autre Vichnou (pi. III, 18) ; le Lingam dans l'Yoni , la colonne de feu dans la coupe féconde, est également l'emblème de cette union mystique. Il ne reste plus que Brahmâ : c'est la base qui porte le Lingam, ou Yoni-Lingam, et toutes choses, la terre. Il ne faut pas s'étonner de voir les divinités échanger leurs sexes comme leurs lîdttis et leurs attributs : la suite en fournira plus d'un exemple. (J. D. G.)

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Siva , le destructeur , est en même temps créateur et conservateur : c'est lui qui gouverne et conduit l'univers, dont tous les phénomènes dépendent de son pouvoir ; c'est lui qui prononce et exécute à la fois, dans les enfers comme ici-bas , les arrêts de la justice et delà vengeance divines ; il est le dieu terrible , comme le dieu bon , comme le dieu fort; et Bhavani l'assiste dans toutes ces diverses fonctions. Parcourons rapidement la série des dieux et des déesses dans lesquels ils s'émanent lun et l'autre, et qui se présentent tour à tour comme leurs faces ou personnifications diverses, leurs incarnations , ou leurs en fans ; en y retrouvant partout la grande opposition de la vie et de la mort avec celle de la lumière et des ténèbres, nous y découvrirons une dualité nouvelle et analogue, celle du bien et du mal, germe de la doctrine si répandue des deux principes.

II. Ce double aspect se représente, dans toute sa généralité, à travers les innombrables noms et les attributs non moins nombreux de Siva et de Bhavani , et peutêtre forme-t-il le caractère le plus frappant du culte de ces deux divinités. Siva, comme Bhava, Baghis, Bhagaçan, Déo-Nâchy etc., sous son côté riant et lumineux, est le père, le générateur, le bienfaiteur, le dieu de Nysa , le roi des montagnes, porté sur le taureau Nandi, qui, le plus souvent, est couché à ses pieds, tenant dans ses mains l'antilope, ou la gazelle , ou plutôt encore le chevrotain, le bon serpent et le sacré lotus; recevant sur son front paré du croissant l'eau céleste, qui d'autres fois s'en échappe comme une source jaillissante , et s'enivrant de délices sans fin sur le Cailasa, au milieu de sa cour

l6o LIVRE PREMILII*

divine ». Mais comme Roudra, Cala, Hara, Ougra, etc. , sous son côté noir et menaçant, il se plaît dans les demeures des morts , s'abreuve de larmes et de sang , exerce les plus atroces vengeances, punit , récompense en maître absolu , et domine sur les démons et sur les âmes : son aspect est affreux; le feu sort de sa bouche armée de dents aiguës et tranchantes; des crânes humains couronnent sa chevelure hérissée de flammes ou couverte de cendres, et forment son double collier; des serpens crîkels lui servent de ceinture et de bracelets; les armes les plus terribles sont dans ses mains nombreuses. Comme tel, il est aussi le juge sévère, mais équitable , le vainqueur de la mort et des mauvais esprits qu'il terrasse de son bras puissant, le guerrier farouche, indomptable, et le héros triomphateur. Le tigre a remplacé le bœuf à ses côtés; tout, jusqu'à sa couleur blanche, annonce

^ Sur les divers noms de Siva (bon) , qui n'en a pas moins de mille , suivant le Padtna-Pourana , n)oy, Paulin., Syst. Brahm. , p. 85 sqq. Conf, Langlès, Monum, de l'Hind. , I, Disc, p. 178 sq. Quant à ses attributs, notre vol. IV, Explic. des pi. , sect. I, aux sujets et numéros cités. Le petit animal que Siva porte ordinairement dans l'une de ses quatre mains, est une espèce de cerf-nain , odorant , appartenant aux Moschns (Moschus pygmœus, Linn.), d'une délicatesse d'organisation extraordinaire, et le même que Buffon a nommé chevrotain des Indes orientales. Pour le lotus, né de l'eau et du feu, il esi le représentant naturel de l'union de ces deux élémens produisant et reproduisant les £'tres, par conséquent, de l'hymen mystique du soleil et de la lune , de Bhava et de Bhavani, générateur et génératrice ^ de Siva et de Vich- Jiou , etc. De là , sans doute , comme le conjecture ingénieusement M. N. Millier, la vénération religieuse que l'on portait non-seulement à cette fleur, mais à ses graines ou fèves, et la raison première du fameux précepte aèif/«càyà^/\j, dans l'école de Pythagore, fille des écoles brahmaniques, ou plutôt bouddhistes, de l'Inde. Voy, N. Miill. p. a93 , 607, et ci-dessus , p. i/jt), note. , (J. D. G.)

RliLIGION DE l'iNDE. CIÏAr. II. l6l

en lui le feu destructeur, le soleil dévorant, au lieu du feu générateur, du soleil vivifiant. D'autres noms, d'autres attributions plus élevées, plus générales, semblent rallier et fondre ensemble ces caractères opposés, en faisant de Siva le roi des cieux, le maître de la foudre, l'arbitre de l'univers et des cinq élémens, l'œil vigilant des trois régions, ce que veulent dire, sans doute, et ses trois yeux , et son trident , et les cinq têtes qu'il porte quelquefois. C'est surtout alors qu on Va^- ^eWe Mahadewa) Isa j Iswara, Mahesa, Maheswara^ le grand dieu, le maître, le seigneur par excellence, quoique ces épithètes s'appliquent peut-être plus souvent encore à Swa-Roudra , comme s'il n'était jamais plus grand, plus puissant, ni plus redoutable que dans l'empire souterrain ^, ou quand, après la ruine des mondes,

' Les rapprochemeiis s'offrent en foule à l'esprit, et d'autant plus nombreux que le dieu dont il s'agit étant comme le pivot de la religion populaire, il se présente sous mille formes diverses. Mais il suffit de marquer les grands traits : ce sont , après le double aspect qui domine partout et que nous venons de signaler, ces trois présences au ciel , sur la terre et dans les enfers, comme Dieu père et souverain, comme héros bienfaiteur et vengeur, comme prince des démons, vengeur encore , mais purificateur; destructeur, mais régénérateur. Aussi William Jones cherchant dans la Trinité hindoue le Jupiter des Grecs, dont les formes ne sont pas moins multipliées que celles de Siva , finit-il par le retrouver tout entier dans ce dernier Dieu ,. et même avec lui ses deux frères Neptune et Pluton. En effet, comme nous l'avons vu plus haut, Siva-Lingam reproduit à lui seul la Tri» mourti. Ces réflexions s'appliquent également à Bhavani , sa triple épouse. Jones ajoute avec beaucoup de raison que ces deux divinités sont incontestablement tOsiris et Cisis des Égyptiens, puisqu'à la ressemblance des noms { Iswara-Isa , Isani-Isi) vient se joindre la plus parfaite identité des caractères : c'est ce qui frappera d'évidence quand, avec M. Creuaer, nous trouverons {ci-après, liv. IH) dans r. "

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il s'assied solitaire sur le dragon qui les a dévores, {f^of, vol. IV, pi. II, 25; IV, 24, 26; V, 27; VII, 29, 3o.)

Auprès de ce dieu , tour à tour bienfaisant et terrible, l'on voit communément celle qui paraît tout à la fois comme sa sœur, son épouse et sa fille ; car elle n'est pas seulement appelée la cause, la créatrice, la grande ouvrière, celle qui donne l'existence, la félicité universelle; elle est encore la mère ou la matrice des êtres, la sainte, la bonne, la reine de l'Himala, qui envoie de toutes parts les eaux fécondantes; elle est de plus la fille du roi des monts, née de la tête de son père comme de la source brûlante d'où s'échappe en bouillonnant ce fleuve divin, qui descend du ciel sur la terre; la vertu belliqueuse

Osiris et Isis , et cette grande opposition de la vie et de la mort , et la régénération succédant à la destruction , et la double Trinité , et la dualité dans l'unité, l'hermaplirodite primitif, etc. On a peine à concevoir ensuite que le savant et illustre Anglais se soit obstiné à voir exclusivement dans Rama, le Bacchus indien manifestement le même qu'Osiris , et qui , comme lui , a ses voyages , ses conquêtes et ses triomphes. Mais n'oublions pas que notre dernier livre est consacré à ces sortes de rapprochemens et à l'examen des résultats qui peuvent légitimement s'en déduire. Il en est un pourtant que nous ne pouvons nous empêcher de noter en terminant. Siva-Roudra n'est pas seulement Osiris , Bacchus , etc. , il est encore , dans son caractère le plus élevé et le plus terrible , Bel us ou Baal , adoré sur les montagnes, par conséquent Cronos ou Saturne, auquel nombre de peuples anciens immolaient des victimes 'humaines. C'est ce que prouvent et son épithète de Cala, le temps, et ses noms ou incarnations de Bail, Maha-Bali, aussi bien que les traditions qui s'y rattachent. On voit quelle est la vaste étendue de ce culte et la variété des formes qu'il affecte. Conf. Jones, Rech. Asiat., I, p. 182 sqq. ; JVorhSy tom. Xlll, p. 243, in-8^. Langlès, Monum. de l'Hind.,!, p. 178, i^^ielci'dessiiSf p. 78, ZeùçTpio'fpôaXaoç, comme Siva-Bali trilotchana.

RELIGION DE LINDE. CHAP. II. l63

animée par le feu sacré ^ Mais, elle aussi, elle a son côté sombre, son aspect malfaisant et destructeur : elle produit, mais pour détruire et reproduire encore; elle purifie, mais en consumant; elle donne une vie nouvelle au prix

* On peut voir les différens noms de Bliavani , sur lesquels se fondent ses attributions, dans le P. Paulin, Syst. Brahm. , p. 98 sqq., et Recherch. Asiatiq., tom. Il de la trad. franc., p. 3^1, note. Il estici plusieurs observations n faire pour se former une idée nette des divers aspects de cette importante divinité. En premier lieu, elle représente la lune comme source de l'humidité primitive et fécondée par le soleil j puis, de même queSiva, elle est considérée comme hermaphrodite(A/ dhanari) et répandant à son tour sur la terre les germes producteurs qu'elle a conçus et qui doivent féconder celle-ci. En second lieu, elle est le Gange idéalisé, ou la déesse du Gange, qui est supposé avoir sa source dans, les cieux , d'où il descend sur la terre pour la fertiliser. Si Ganga ( la Lune ou le Gange , car on remarque aisément qu'ils se confondent ) , naît de la tète de Siva ( l'eau divioe du feu divin); si, d'un autre côte , on la voit ou comme lune, le surmontant, se mêlant à sa cheveluie, ou comme source du fleuve céleste l'arrosant d'en haut; si enfin le feu et l'eau, dans tous ces mythes du sivaïsme, forment une si singulière alliance, peut-être faut-il en chercher la cause ou dans des faits physiques, ou dans des croyances astronomiques fort anciennes. Par exemple, on a récemment découvert des sources d'eau chaude à la naissance du Gange (Revue encyclopédique, vol. XVII , p. SSg sqq., d'après un mémoire sur les sources du Gange, dans le tom. XIV des Asiatic Researches ^n^ II); et Ton sait que, dans les idées de nombre de peuples orientaux, la lune était supposée plus haute que le soleil et supérieure à lui (N. Millier, ouvr. al.lem. déjà cité, p. 291 et 609) : on trouvera, d'ailleurs, plus loin, que le soleil et la lune échangent leurs sexes et leurs pouvoirs. En troisième lieu , Bhavani, comme nous le dirons tout à l'heure et comme on le verra par quelques-unçs de ses émanations, est la terre féconde prodiguant ses dons aux mortels. Du reste, avec son côté physique, elle présente non-seulement un côté moral, mais même un côté intellectuel, par oti elle se confond souvent et avec Lakchmi et avec Saraswati, phénomène qui se remarque également dans la plupart des autres divinités. (J. 1), G.)

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de la mort; elle dispense le malheur comme le bonheur, verse les fléaux comme les bénédictions ; elle venge et punit comme elle récompense. De là les diverses femmes de Siva-Mahadeva et Roudra. Sans parler de Bhavani, comme Sacti, Parasacti , Devi, la grande mère, la mère des dieux , l'auguste déesse que nous avons vue recevant leurs hommages, nous trouvons cette principale épouse du roi des cieux tantôt lui présentant la coupe d'ivresse sur le Gailasa, environnée de ses attributs ordinaires, la vache , de la bouche de qui s'épanche le fleuve des fleuves reçu dans le bassin du Gange , le lotus, symbole de la vie et de la reproduction , et figurant elle-même la lune qui d'autres fois lui est subordonnée ; tantôt montée sur le lingam, sur un taureau sauvage, sur un lion, et couronnée de tours ^ (PI. ¥,27; III, 3i; IV, 32, 33). Elle est alors ou Bhavani proprement dite, ou Parvatij etc. Ganga est la lune, la déesse de l'humidité primitive j on la voit sur la tête , sur le front de Siva , dont elle naquit; souvent aussi elle le domine dans les cieux, ayant un lotus

^ Est-il besoin «^indiquer les analogies nombreuses qui s'offrent à l'esprit et qu'on retrouvera dans la suite? et l'Astarté phénicienne, et laCybèle dePhrygie, et la Diane d'Éphèse, Mylitta, Ilithyie, Bouto, Athyr, la grande Vénus, etc. Bhavani est aussi Junon non-seulement comme épouse du roi des cieux , comme mère de Mars , mais comme Lucine : sous son aspect noir, elle est Proserpine et la triple Hécate ; risis d'Egypte remplit tous ces rôles différens. La déesse hindoue Parvati préside aux enfantemens, à toute espèce de production, même au travail des raines, etc., etc. Près d'elle est souvent une sorte de corbeille renfermant les modèles des étres(IV,24.). f'^oy. le P. Paulin, Syst. Brahm., et la dissertation, citée souvent, de W. Jones, avec les notes de M. Langlès, tom. 1" des Recherches Asiatiques, /jaW/w. Consultez aussi l'Explication des planches, sujets notés. (J. D. G.)

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pour diadème, une chevelure flottante, et tenant l'urne sacrée d'où les eaux bienfaisantes versées à grands flots vont amortir les brûlantes ardeurs du dieu qui préside avec elle au grand acte de la fécondation universelle. Dourga, la déesse de difficile accès, héroïne armée de toutes pièces, et montée sur un lion , terrasse le prince des mauvais esprits, le géant Mahechâsouray sous la forme d'un bœuf sauvage; c'est l'énergie de la vertu combattant le principe du mal'. D'autres fois elle accompagne le divin époux dont l'œil de feu lui donna la naissance, lorsqu'il se plaît à visiter les sombres demeures, suivi de son cortège de démons; elle juge et punit avec lui dans les enfers; mais, dans ce rôle terrible, elle porte surtout le nom de Cali ou Maha-Cali^ la noire déesse, prend un aspect à la fois plus grand et plus redoutable , et forme une opposition frappante avec Bhavani ou Parvadi-Ganga. Cali s'élança , dit-on , tout armée de l'œil de Dourga, pour châtier les crimes de la terre : plus souvent elle réside aux enfers, où, comme Roudrani, la mère des larmes , elle répond à lloudra , et siège à ses côtés, non moins affreuse et non moins inexorable que lui; on les voit, de concert, fouler aux pieds les âmes des pécheurs, et les précipiter dans les flammes de l'abîme. Tous deux aussi demandent du sang sur la terre que désolent les fureurs vengeresses de Cali, et jadis des victimes humaines pouvaient seules détour-

ï Souvent aussi l'on trouve Siva terrassant un Asoura, et parconséquent avec le même caractère. Voy. Langlès, Monum. , I,p. i85. Cette victoire de Bhavani-Dourga (la sagesse armée, Pallas-Athene) sur les esprits ou anges révoltés, qu'elle précipita dans l'abîme, est fameuse d ans la mythologie hindoue , et le sujet d'un épisode célèbre du Markandeya-Pourana. (J. D. G.)

ner l'effet de ses malédictions '. {Voy. pi. II, i^ ; VIII, 34; IV, 26.)

Passons aux incarnations ou aux enfans de Siva et de son épouse, qui vont nous offrir de nouvelles personnifications des mêmes idées avec quelques développemens nouveaux. Nous ne parlerons qu'en passant des deux incarnations appelées communément Markandeja-Iswara et K andopa- avatar a : on y voit le dieu du lingam, ici sous la forme d'un chasseur, là sous celle d'un pénitent, figurant lui-même les mystères de son culte devant le divin emblème de la génération et de la régénération universelles , la plus auguste de ses images 2. Siva, le feu solaire, le temps, est souvent accompagné de son 'fils et de son conseiller Gaiiesa ou Poleiar^ le dieu de l'intelligence et de l'année , de l'invention , des nombres , de la destinée, du succès; le chef et le précepteur de la troupe céleste; le feu pur de la chasteté, de la sagesse, de la piété; enfin, non-seulement le ministre et le représentant moral de son père, mais son père lui-même dans sa plus lumineuse exaltation. Comme il ouvre la carrière de l'année, il ouvre celle des sciences; il inspire les résolutions utiles et les grandes pensées; il préside au nœud conjugal, aux assemblées, à toutes les transactions importantes de la vie ; et pourtant il garde un célibat sévère, il cherche la solitude, il est absorbé dans les

' Le fait est avéré par les Pouranas , mais depuis long-temps ces affreux saciifîces ont cessé: on immole encore des animaux, et seulement de certaines espèces, comme des agneaux, des coqs, etc. Voy. Paulin, p. 100; Jones, iibi sup., p. 204, et la note. (J. D. G.)

2 /''q;'., pour les détails, les sujets indiqués ci-dessous, et l'Explication des planches, vol. IV. (J, D, G.)

plus hautes contemplations. Ganesa eut deux mères, Parvati ou Ganga, la lune, et Anga, femme du roi Dasaprayavadi. On le représente ordinairement avec une tête d'éléphant armée d'une seule défense, un gros ventre, et monté sur un rat ou loir. Ses attributs sont la lune, le soleil, le feu, le lingam^ etc. [f^of, pi. VIII, 35, 36,38; V,VI;co77i;7. V1I,37).

Souhramanja , Scanda^ Cartikeya ^ second fds de Siva, forme un contraste frappant avec son frère. Sa naissance est diversement racontée, et l'on dit que Parvati, sa

^ Le P. Paulin et Jones ont justement comparé Ganesa à Janus, mais sans avoir appelé l'attention sur le rapport de ce dernier dieu avec Saturne, tout-à-fait analogue à celui qui unit Siva, considéré comme le temps, et son iils , régulateur du temps. Ganesa, qui portait une tête humaine , avant que son père la lui eût coupée et l'eût remplacée par une tête d'éléphant, se voit aussi quelquefois avec deux têtes comme Janus. M. Creuzer, dans ce conseiller du Bacchus indien, voit le type de Silène qui , en effet, ressemble à beaucoup d'égards à Ganesa, avec sa tête d'éléphant et sa vaste capacité physique et morale. Mais ce n'est pas ici le lieu de développer ces rapprochemens. Ajoutons toutefois que le rat était consacré à Ilithyie, à Athor ou Athyr (Vénus égyptienne), et à Latone, dont les fonctions se retrouvent soit dans Ganesa , soit dans sa mère. C'est le symbole non-seulement de la prévoyance, mais aussi de la pénétration, delà solitude laborieuse, et peut-être une allusion physique aux méditations profondes où le dieu est plongé. Ganesa , qui était invoqué au com-' mencement de toutes les entreprises, et dont le nom se trouve à la tête de tous les livres comme il est inscrit sur toutes les portes , d'ailleurs pure intelligence et maître de la destinée , se rapproche singulièrement de Brahmâ et de Saraswati, et forme la transition naturelle du sivaïsme au brahmaïsme. Voy. sur ses deux mères, sur la tête qu'il perdit, sur son rat, etc., les mythes diversement racontés, chez le P. Paulin, p. lyS sqq. ; "Recherches Asiat., I, notes, p. 321 sq. , et les remarques profondes de N. Miiller, ouvr. cité, p, 287, 325 et 4:^0. (J. D. G.)

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mère, le donna à nourrir à la constellation Cartika , formée (le six ou Je sept étoiles. Aussi le voit-on ordinairement avec six ou sept têtes et douze ou quatorze bras , munis d'autant d'armes différentes. Sa monture est un paon aux cent yeux, emblème de la fierté et, sans doute, de la vigilance; le coq lui est éi^^alement consacré. C'est un guerrier infatigable , c'est le chef des armées célestes, le héros du soleil , rayonnant de jeunesse, et parcourant avec célérité sa splendide carrière à la tête des constellations. Comme Ganesa, il est aux côtés de son père , mais pour exécuter les ordres de sa colère et de sa vengeance. Ami de la violence et de la discorde, respirant les combats et la mort, il répand la terreur de toutes parts et tout cède à son approche : c'est le feu dévorant du divin courroux ^ (PI. V; VIII, Sy.)

Ici se rattachent encore deux divinités inférieures qui

^ Il vainquit et plongea dans l'abîme un fameux chef ou prince des géans, nommé Taraha. On le fait souvent naître de l'œil du front de Si va, et son rapport avec Dourga est, du reste, évident. Il n'est pas aussi facile de déterminer quelle est cette constellation qui lui servit de nourrice, et dont il emprunte l'un de ses noms principaux. Les uns y voient la petite our§e, d'autres les pléiades , etc. Cartikeya est très-certainement le dieu de la guerre, Mars, fils de Junon , comme le remarque Jones; mais, d*un autre côté, il n'est pas sans quelque analogie avec Hercule; et, en effet, par Sri-Rama, il semble former une nouvelle transition du sivaïsme au vichnouïsme. Il rappelle aussi l'Argus, ministre des fureurs de Junon, et l'une des plus anciennes divinités de la Grèce. C'est enfin Viskander aux deux cornes des Perses , nom si rapproché de Scanda. Fils de Siva au triple œil et de Parvati, dont la robe est souvent parsemée d'yeux comme la sienne même, l'nne de ses deux femmes est Devant ^ fille d'Indra (Jupiter subordonné) aux cent veux Voy. Polier, I, p. 198, 2i5 sq.; Paul. , p. 190 sqq.; Rech. Asiat. 1, 190 et 266 sq.; N. Millier, ubisup., etc. (J. D. G.)

RELIGION DE LINDE. CHAP. II. l6g

ne paraissent être, comme les précédentes, que deux émanations ou formes de Siva-Iswara etRoudra, l'une 5ur la terre, l'autre dans les enfers. Dherma , roi de justice et de vertu, est monté sur un bœuf ou représenté lui-même sous cette figure, symbole, non-seulement de la force et de la puissance divines, mais aussi de la pureté des Ames. Souvent l'on voit Siva montant un taureau blanc, qui est ce même Dherma, comme pour exprimer le principe et le but de son action destructive. Dherma, la balance à la main-, pèse les bonnes et les mauvaises actions des hommes , et rétablit ici-bas l'équilibre de la justice dont il porte le sceptre. Il est Siva juge, et, comme tel, vengeur, se retrouvant aux enfers dans la personne de son autre ministre, Yama^ père des ancêtres ou des morts, chef des esprits infernaux, scribe de la vie humaine qu'il observe sans cesse et sur laquelle il prononce d'inévitables arrêts. Porté sur un buffle, avec la plupart des attributs de Siva destructeur, ce dieu de la mort parcourt le sombre empire soumis à sa domination. L'un et l'autre de ces dieux secondaires répondent également aux deux grandes déesses Dourga et Cali ^.

(Pl.vm, 4i,44;IV, 42;VII,43.)

* Tantôt ils ne sont que des aspects partiels et, en quelque sorte 7 des épithètes de Siva ; tantôt ils se montrent avec un caractère individuel , mais très-subordonné. Dherma , considéré en lui-même , est un des symboles les plus moraux et les plus purs de la religion hindoue : aussi a-t-il avec Brahmâ et Bouddha un double rapport, que nous développerons dans la suite. On peut voir les épithètes d'Yama , communes, pour la plupart, àSiva, des tracteur et roi des régions infernales, dans le P. Paulin, p. 177.

Outre Ganesa et Soubramanya, M. N. Miiller, d'après notre célèbre voyageur Sonnerat, donne à Siva un troisième et un qua-

IJO LIVRE PREMIER.

Que si maintenant, en cherchant à nous résumer, nous demandons compte à la philosophie des résultats de la précédente exposition, nous trouverons que le si-

trièmefîls, Vaïrevert el Firapatren , (Teiravaet Virabhadra) l'un né (le sa respiration, l'autre de sa sueur : le premier est plus paiticulièrement Siva, comme futur destructeur du monde, et par-là il s'identifie avec la dernière incarnation de Vichnou , qu'on verra dans le chapitre suivant; le second, variante de Soubramanya, ressemble à Sri-Rama, autre incarnation de Vichnou. Le même savant rapporte encore à Siv^ : yigni, l'esprit du feu; Moudevi, la déesse de la discorde et de la guerre, la mauvaise fortune, etc.; Sana ou Sani ^ l'une des sept planètes, qui préside au samedi, génie analogue à Yama, qui punit les hommes sur la terre et prépare leurs futures destinées; Manar^Suami , dieu inconnu, dit- on , qui préside à l'année, aux saisons, aux mois, et dont les temples, fort petits , sont aux champs; enfin, Cama^ Camadeva ou Carndeo, le dieu de l'amour, avec sa femme Heti, sous leur aspect physique et sensuel. Agni, comme Yama et Isania (Isana)^ ou Iswara , qu'aurait pu ajouter M. Miiller, rentre dans la classe des huit régulateurs du monde, divinités très-subordonnées qu'on trouvera ci-après ; Sana, qui se retrouver.a également, et Manarsuami se confondent avec Siva et Ganesa, et rappellent Saturne et Janus; quant à l'enfant Cama , il est tour à tour fils de Parvati , de Lakchmi et de Maya , mais plus particulièrement de cette dernière ^ déesse supérieure aux deux autres, et lui-même joue un rôle très-importart dans la mythologie hindoue. Toutefois, Parvati-Ganga , mère de l'humidité fécondante, et qui , de même que Lackchmi et Maya , représente Vénus naissant du sein des eaux, est justement considérée comme la mère de l'Amour. De la sorte, Cama et Cartikeya, l'amour et la guerre, sont enfans d'une même mère, idée profonde que ramènera la mythologie grecque ( l^oy. Sonnerai, Voyage aux Indes , etc. , tom. I^"", éd. in-4'', p. i83, 187, et les planches 67, 58 et 60; Conf. N. Miiller, p. 3a8, 43i sq. , 435 sqq. , et pour Sanaow Sani, vol. IV, pi. VIII, 45.). Je lis au bas de l'un des dessins du Brahmane Sami, dont la précieuse collection, déposée à la Bibliothèque Royale, nous a fourni un assez grand nombre de sujets : Manarsuami qui est Soubramanya. L'un des noms de ce dernier est Comara-Swami. (J. D. G.)

Taïsme repose principalement sur la personnification des forces de la nature considérées ou comme génératrices et productrices, ou comme destructrices et régénératrices, et ainsi à l'infini. C'est une vue déjà haute et vaste de la marche du monde et de la succession constante que nous présentent ses innombrahles phénomènes. Les agens de ces grandes opérations de la nature, dans lesquels l'idée de cause et celle de substance commencent à poindre obscurément, ce sont, pour généraliser les formes diverses sous lesquelles ils se produisent, la chaleur et l'humidité, deux principes préexistans, dont le soleil et la lune offrent aux cieux les types primitifs ; aussi l'alternative du jour et de la nuit, de la lumière et des ténèbres, se montre-t-elle partout, dans les mythes du slvaïsme, à côté de celle de la saison brûlante et de la saison des eaux. La lune est représentée sur la terre par la déesse Ganga, ou le Gange lui-même ; aimable et belleicicommedans l'Olympe, auprès de son époux resplendissant, elle se retrouve aux enfers hideuse et noire comme lui. C'est au sein de la nuit que se consomma l'union féconde des deux principes, alors que tout d'un coup parut le lingam apportant la lumière, alors que le premier hermaphrodite lança dans l'espace et les astres et tous les corps de la nature, et les animaux et les hommes, alors que les germes des êtres se développèrent, pour la première fois, dans l'immense yoni, qui depuis les recueille et les reproduit incessamment. Voilà les croyances fondamentales et les objets dominans de ce culte antique : le lingam en est le mystère par excellence, et déjà il nous offre, sous une image grossière en

ïy2 LIVRE PREMIER.

apparence , une sorte de cosmogonie ou de création primitive des choses, au delà de laquelle nous entrevoyons l'unité, comme le principe des principes^.

Mais ce n'est pas tout : bien que, dans cette religion de la nature, la matière et l'esprit, le monde et dieu soient loin d'être nettement séparés, et que toutes choses semblent vivre d'une même vie comme elles procèdent d'une même cause, il ne faut pas croire que l'âme humaine ait été oubliée, ni que la noble intelligence ait perdu ses droits. Partout, au contraire, dans les émanations de la divinité, nous voyons le côté moral, intel lectuel môme , se distinguer du côté matériel tout en s'unissant à lui. Ganesa, le feu pur, le génie de l'inven-^ tion et du savoir; Dherma, l'idée de la justice personnifiée, viennent se confondre dans Siva avec Cartikeya et d'autres emblèmes des puissances physiques ^ : il en est de même des déesses Dourga et Ganga qui, l'une et l'autre, se présentent souvent avec des attributs moraux : la première, comme la vertu forte; la seconde, comme la pure beauté. Les hautes idées du bien et du mal moral

^ Il faut se reporter à la scène toute divine par laquelle débute ce chapitre (sup. , p. r46 sq.). Le P. Paulin , après nous avoir fait remarquer le lion (emblème du soleil dans sa force, comme le tigre, le buffle , le bélier, etc.) servant de piédestal à la table céleste qui porte elle-même les mystères du Lingam, ajoute ces paroles inspirées par le sujet: Mjrsterium hoc tantum est, ut nemo hominum, nec ipsorum adeo spiiiuium cœlestium illud satis inleUigere et explicare possit.... arcanum nempe naturœ generantis ac producentis , quod hactemts nemo imquam moitaliuni compiehendit. Et il rappelle encore le fameux voile d'Isis, qu'aucun mortel n'a jamais soulevé {ci-après liv. III). (J. D. G.)

* Foy. vol. IV, pi. IV, 40, l'alliance de la sagesse et de la force peinte dans un ingénieux symbole. (J. D, G.)

RELIGION DE LINDi:. CHAP. II. IjS

montrent déjà leur opposition éternelle , non-seulement dans la lutte du bon principe contre le mauvais , de Siva et de Dourga contre les Asouras , mais dans les récompenses ou les châtimens décernés aux enfers à ceux qui ont bien ou mal vécu sur la terre. L'âme est donc en possession de sa sublime destinée; elle survit à la dissolution du corps. Et pouvait-il en être autrement, quand partout , dans le système, la vie naît de la mort , comme la mort de la vie. Les deux conditions fondamentales de toute religion sont remplies.

Reconnaissons toutefois que le sivaïsme, considéré dans ses traits les plus généraux et dans son caractère primitif, accorde une prédominance manifeste à la vie physique, disons mieux, organique et animale. Le monde y paraît comme un corps immense, universellement ani* mé, dont les organes sont les astres et les élémens; l'amouret la haine y jouent lesrôles principaux^ car Parvati est aussi bien la mère de Cama que Lakchmi ou Maya , comme nous le verrons dans la suite. Or Cama, le dieu de l'amour et du plaisir, est frère de Soubramanya, le dieu de la discorde et de la guerre. La lutte est surtout entre ces deux principes tout matériels, dont l'action contraire se manifeste par la perpétuelle alternative de la génération et de la destruction; l'un et l'autre aussi se sont donné rendez-vous dans Siva, qui représente à lui-seul leur double action. Nous retrouverons l'amour comme agent principal dans une des nombreuses cosmogonies que nous offre la mythologie hindoue.

Devons 'nous donc nous étonner de voir ce culte, tour à tour aimable et terrible, du grand dieu et de la

grande déesse, présenter, dans ses cérémonies , ralliancf bizarre ou monstrlieuse du plaisir et de la douleur , de la volupté et de la mort? Cali, la mort, la mère des larmes, n'est-elle pas fille du temps (Cala), père et destructeur de toutes choses, aussi bien que Bhavani, la vie, la mère des amours? Ganesa,le feu solaire et à la fois le feu du génie, conduisant l'année qu'il a trouvée, ne ramène-t- il pas perpétuellement avec ses deux têtes, et les fêtes de l'une au printemps , et celles de l'autre en automne, c'est-à-dire la constante succession du renouvellement et du dépérissement de la nature ' ? La nature! puissance magique, à laquelle s'adressèrent sans doute les premiers hommages des faibles mortels à peine échappés de son sein, qu'ils prirent au mot, et dont ils suivirent trop fidèlement les exemples tant qu'ils n'eurent pas brisé les liens dont elle captivait leur enfance, en apprenant à se distinguer d'elle 2.

C'est surtout par son côté bienfaisant que le culte de Siva se rapproche du culte de Vichnou, et pourtant le principe destructeur supposant dans le monde un principe conservateur, peut-êti^e est-ce plutôt dans cette opposition qu'il faudrait chercher le germe du vich-

* Vojr. Rech. Asiat., I, p. 189, 194, 204, et les notes de M. Laiiglès, p. 271 , 282 , 294; II, 371 sqcj. Il y a quelque confusion. Conf, Jones, Works, t. XIII , p. 248 ; Langlès, Mon. , I, 179 sq. , et la note dernière sur ce livre, à la fin du vol., où l'on trouvera les notions les plus indispensables sur les fêtes , les sacrifices et les cérémonies religieuses des Hindous. (J. D. G.)

* ^oy. quelques développemens nouveaux sur le sivaïsme, avec la traduction de plusieurs morceaux des Pouranas, dans la note 8 sur ce livre, fin du vo). (J. D. G.)

RELIGION DE l'i^DE. ClIAP. II. I75

îiouïsme. Quoi qu'il en soit, cette dernière doctrine va nous offrir un dévelop[»enient aussi vaste que nouveau de la religion des Hindous. Ce n'est pas qu'on n^y retrouve, après un mûr examen, la plupart des élémens que nous avons signalés dans le sivaïsme : mais ici le bien domino au physique comme au moral; un pouvoir fécond et salutaire, répandu dans toute la nature, la nourrit, la soutient et la sauve par une sève de jeunesse unie à la force et à la bonté; l'énergie de la vie active combat incessamment, pour rétablir ou maintenir l'ordre, contre lesmouvemens tumultueux de la vie passionnée; l'action et la lutte du bien avec le mal, voilà ce qui reparaît à chaque instant. Aussi ce système forme-t-il tout entier un grand contraste avec le précédent, d'où résulte à la fin une véritable antinomie. Siva prend le rôle du mauvais principe, et Vichnou se réserve exclusivement celui du bon. Mais il faut, avant tout, se reporter à la source commune d'où l'un et l'autre semblent découler, à la Trinité élémentaire qui nous présente le premier comme le feu, le second comme l'eau : c'est dans la cosmogonie que nous allons voir Vichnou manifester d abord son énergie vivifiante et conservatrice.

•7^ LIVRE PRliMIEft.

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