LIVRE PKEMIKll
(1 une colonne, et se précipitant sur Hiraiiya, étancha dans le sang du géant sa rsoi£ de vengeance. (P^. X, 5i.)
On dit que ces quntrepremières incarnations arrivèrent dans le cours du satya*youga :mais ce qui est plus remarquable, c'est qu'elles -nous offrent, en quelque sorte, les grands traits d'unie histoire primitive ^t toute mythique de la nature et du monde ; on y entrevoit comme une gradation des actes du pouvoir conservateur dans le développement des choses. Ajoutez que cette gradation paraît par la succession même des formes que revêt, dans chacune, ce pouvoir bienfaisant, armé seulement contre le mal : d'abord poisson , puis amphibie , puis quadrupède, et, en dernier lieu, participant de ce qu'il y a de plus noble dans le règne animal, et d'une portion de la nature humaine. Ce qui frappe, du reste, c'est une lutte constante, c'est un combat contre des principes destructeurs et malfaisans ; en sorte que chaque nouvelle incarnation est une victoire nouvelle du bon principe. On peut remarquer aussi le rapport et la transition de l'eau à la terre, la grande fécondité des trois premiers animaux, et les idées que toute l'antiquité attacha au dernier d'entre eux, au verrat, relativement à l'agriculture'.
ï Conf. H. F. Link, die Un\'eltund das Alterthnm erlœiitert, etc. I, p. 279 sq. ; N. Mûller, Glaùben , etc. , dêr aîten Hlndus , p. 899 sqq. II ne se peut rien de plus ingénieux que les réflexions^ de ce dernier écrivain sur le sujet qui nous occupe, tes rapports nombreux du sanglier et du verrat à ragriculture,'et le rôle important cjue joue cet animal dans les antiques fables solaires, seront développés par notre auteur, avec non moins de sagacité et de talent, dans la suite de cet ouvrage. ^ (J. D. G.
RELIGION DE L INDE. CHAP. III. lOj
Un progrès toujours croissant de perfection et de puissance se fait voir dans les incarnations subséquentes. Le treta-youga en vit trois, la cinquième, la sixième et la septième. Le géant Bail ou Mahahali avait obtenu la souveraineté des trois mondes, et tyran usurpateur, il était devenu pour les dieux uii objet de colère. Vichnou se chargea de la vengeance commune. Ayant pris la figure d'un Brahmane extrêmement petit, d'un nain, nommé Vamana, il se présenta devant le monarque orgueilleux et le pria de lui donner trois pas de terrain : Bali voulut bien condescendre à sa demande et y engager sa parole. Alors Vamana développant un corps prodigieux, mesura la terre d'un pas, le ciel de l'autre, et du troisième il allait embrasser les enfers, quand le géant, tombant à ses genoux, reconnut humblement le pouvoir du Dieu suprême. Vichnou lui laissa la souveraineté du sombre royaume ^ C'est ce qu'on appelle le
^ On serait tenté de reconnaître ici les traces d'une lutte ancienne et victorieuse du culte de Vichnou contre celui de Siva , dont Bail est une incarnation. C'est Siva subordonné, le même que Yama, surnommé Sraddhadeva , le dieu des larmes ou des funérailles , le roi des enfers. Il est remarquable que le Menou Satyavrata porte la même épithète dans le récit du Bhagavat, cité plus haut. On dit, au reste, que chaque année, au mois d'août ou de novembre, le géant revient sur la terre, et qu'après un nouveau combat, il est de nouveau replongé dans l'abîme. De là une fête solennelle où les sectateurs de Vichnou célèbrent des jeux guerriers en mémoire du triomphe de leur dieu. Si l'on compare cette fête à celle que les adorateurs de Sivasolennisent à la même époque, on verra combien est frapppnte l'opposition des deux cultes. Le P. Paulin a bien raison de s'élever contre ceux qui, rapprochant Bali de Bélus, veulent qu'ils aient été un même roi, un même personnage historique : ce qui n'empêche pas que Bélus ou Baal ne soit identique avec Bali ou Siva-roi, mais
V amanavatanij et le nain merveilleux porte encore le nom de Trwikrama, qui veut dire trois ^as. (PI. X, Sa).
Dans la sixième incarnation, Vichnou parut pour ch«itier l'insolence des rois de la race du soleil, ou, selon d'autres, des Kchatriyas (caste des guerriers), sous la forme d'un modeste Brahmane armé d'une hache, que Siva lui avait donnée, et nommé pour cette raison Vatasou- Rama. Après avoir détruit cette caste impie et comblé de biens les Brahmanes, victime de l'ingratitude de ces derniers, il se retira sur la chaîne des Gates, alors baignée par la mer. Ce fut là que, vivant dans la solitude et dans le détachement des biens de ce monde, il voulut toutefois donner une nouvelle preuve de sa divinité, et fit sortir du sein des eaux la côte de Malabar (PI. X, 53.)
Un second Rama, contemporain, dit-on, du précé dent, et la plus fameuse des trois incarnations de ce nom, termine le deuxième âge. Son importance et les rapprochemens curieux auxquels Sri- Rama y le Rama par excellence, a donné lieu, nous engagent à en faire le sujet d'un article particulier où nous comprendrons également la huitième, ou l'incarnation de Crichna, la plus belle, la plus pure et la plus magnifique de toutes. Elle signala la fin du troisième âge, durant lequel on assure que les vertus et les vices furent dans une espèce d'équilibre. Mais cette incarnation est double, en quelque
nullement roi humain. Conf. Rech. Aslat. ,1 ,p. 171 ; p- 241 ; Langlès, Monum. , I, p, 182, et ci-dessus, p. i6a, note. Âdd.; Sonnerat, I, p. 238 sq. ; Paulin. , Syst.Brahm. , p. 83 ; p. 297 sq. ; Polier, Mythol. des Ind,, I, p. 272 sqq.; 279, et ci-après, fin du chap. (J. D. G.)
RELIGION DE l'iNDK. CHAP. III. iSg
sorte; Crichna eut pour frère aîné le troisième Rama , appelé Bala-Rama ou Balabhadra, Il fut un pieux héros, un bienfaiteur de l'humanité, un grand promoteur de l'agriculture : ses nombreuses épithètes sont empruntées de divers instrumens aratoires, et on le voit ordinairement portant un soc de charrue, dont il extermina, dit-on, un géant à mille bras, des ossemens duquel il forma des monceaux. Souvent aussi on le représente couvert d'une peau de lion et armé d'une massue^. (PL X, 59; XII, 60.)
Quant à Bouddha, la neuvième incarnation, et la dernière de celles qui sont passées, il y a de grandes variations soit sur son époque, soit sur son caractère : les uns le placent dans le troisième âge, peu après la mort de Crichna; les autres au commencement de l'âge actuel, ou kali-youga; d'autres enfin long-temps après que ce quatrième âge eut commencé , et seulement treize cent soixante-six ans, ou mille ans environ avant l'époque où l'on rapporte l'ère vulgaire de J. C. Mais comme nous
» Bala signifie yb/ce, élévation : c'est évidemment une incarnation du soleil , dans son influence sur la terre et sur l'agriculture ; et , comme le remarque M. N. Miiller, une modification de Sri- Ram a , l'Hercule indien {ci-après, III). Il forme la transition de Sri-Rama à Crichna. Du reste , il ne faut pas s'étonner de trouver à une même époque deux incarnations, ou même davantage, d'une seule divinité. Dieu est un 4 mais, comme présent partout, ses formes sont innombrables; elles se multiplient et se permutent à l'infini. De là aussi les; nombreuses et souvent bizarres alliances des divinités entre elles; les dieux épousant non-seulement leurs sœurs, mais leurs propres filles, etc. Tout se mêle sans se confondre, et , en dernière analyse, tout revient à la dualité première, qui elle-même émane de l'Unité. roy. N. Miiller, ouvr. cité , p. 3yf) , 402 sq. ( J. D. G.)
jgù LIVRE PREMIER.
(levons consacrer à ce mystérieux personnage, Dieti , suivant les uns, homme suivant les autres, un article tout entier, nous n'entrerons ici dans aucun développement.
La dixième incarnation , Calkiavatara , est encore
à venir : à la fin de l'âge présent, Vichnou paraîtra monté sur un coursier d'une blancVieur éclatante, avec un glaive resplendissant à l'égal d'une comète, pour mettre fin aux crimes de la terre. Quelques-uns disent qu'il sera lui-même ce coursier, ayant un pied levé pour la vengeance : sitôt qu'il l'appesantira sur le globe, les médians seront précipités dans l'abîme et la terre s'en ira en poudre. On le voit encore avec la forme humaine et une tête de cheval, armé d'un glaive et d'un bouclier. C'est l'alliance de Vichnou et de Siva ; et quand viendra Calki le destructeur, un vent de feu, ou, selon d'autres, le serpent Sécha vomissant des torrens de flammes, consumera tous les mondes et détruira toutes les créatures ^ (PI, X, 67; XII, 68^ 69.) Mais, ajoute-
» M. Creuzer rappelle ici lexpriCT-rr'p d'Heraclite, de qui les stoïciens empruntèrent leur dogme de la destruction du monde par le feu. {Conf. Creuzer., de Fato, p. 27 ; Dionysus , p. 79 sqq.) Il y aune étonnante analogie entre les idées de cet ancien philosophe sur la consommation finale des choses qui, au temps marqué, rentrent toutes , les dieux eux-mêmes, dans la substance de Jupiter, le feu, leur premier principe; et la croyance des Sivaïtes, telle qu'elle est rapportée par Sonnerai, I, p. 293 : Brahmâ meurt le premier, puis Vichnou, et, à la fin, il ne reste plus que Siva, semblable à une flamme qui danse sur le monde réduit en cendres. Dans cette doctrine, il y a deux destructions. Tune par l'eau, après la mort de Brahmâ; l'autre par le feu, après celle de Vichnou; mais toutes deux après des périodes bien plus considorablesque celles des quatre âges, des Manwanta-
t-ori, au milieu de cet embraseiùent^général, les semences des choses seront recueillies dans le lotus, dans le sein fécond de Bhavani : alors recommencera une nouvelle création , un monde nouveau; alors s'ouvrira un nouvel âge de pureté et d'innocence: Ainsi , toujours le lotus symlx)le, comme le lingam, de l'éternelle génération; toujours Siva destructeur et générateur, dieu de la vie et de la mort tout à la fois. Rien ne peut être absolument anéanti; la substance demeure, dans la variation perpétuelle des formes; tous les êtres retournent à la Divinité dont l'essence est leur source commune, et qui est le commencement, le milieu et la fin de toutes choses. Nous voilà donc ramenés à la doctrine de l'émanation, véritable base de la religion des Hindous. C'est encore par elle qu'il faut expliquer ces nombreuses descentes de la Divinité sur la terre, dont nous venons de parcourir les dix principales et plus révérées. C'est elle qui seule peut rendre compte de cet accroissement progressif du mal contre lequel elles sont suscitées dans une proportion analogue et de nombre et de vertu ï. A
ras, ou même des Calpas. La série des destructions et des renouvellemens de l'univers est aussi diverse qu'elle est indéfinie. Voy, la note 9 sur ce livre, fin du vol. (J. D. G. )
' Le nombre décroît proportionnellement à la durée des âges du monde, et à leur valeur, soit physique, soit morale; mais la puissance, et, comme nous le disons, la "vertu augmentent dans une proportion contraire, que les Hindous ont été jusqu'à calculer arithmétiquement. Les quatre premières incarnations n'ont chacune qu'un degré d'essence divine; la cinquième en a deux, la sixième trois, la septième sept, et enfin la huitième réunit les seize degrés qui font une incarnation complète. Si l'on ajoute (je ne sais trop sur quel fondement) Mohani-Maya (ci-dessous, \^. \(^'j) entre la quatrième et la
lfJ2 LIVRE PIIE.^IER.
mesure que le monde et les hommes s'avancent dans la carrière du temps, s'éloignant de leur principe, ils dégénèrent par cela même successivement, et tombent de plus en plus sous l'empire de la mort et du péché. Les formes se développent, la création s'étend, grandit et se perfectionne en apparence : vaine illusion! le mal aussi grandit et se déploie, et le monde marche incessamment à sa ruine. La vie s'épuise , la substance défaille peu à peu , de nouveaux et plus puissans efforts du pouvoif conservateur deviennent nécessaires ; les incarnations seules suivent une progression constante de beauté et de grandeur véritables pour rétablir, s'il se peut , cet équilibre toujours plus troublé. «Bien que, de ma nature, je ne sois point sujet à naître ou à mourir; bien que je domine toute la création, cependant ^ je commande à ma propre nature et me rends visible par mon pouvoir ; et , autant de fois que, dans le monde, la vertu s'affaiblit, le vice et l'injustice s'insurgent, autant de fois je me fais voir, et j'apparais ainsi d'âgé en âge pour sauver les justes, détruire les méchans, et raffermir la vertu ébranlée. « Ce sont les paroles de Vichnou luimême dans sa plus brillante incarnation : par où l'on voit, ajoute un des plus savans interprètes modernes de toute cette antique mythologie, que le but de ces ma-
cinquième , par conséquent entre le premier et le second âge, pour 2 degrés; Bala-Rama, frère de Criclina, pour 6, Bouddha pour i , et Calki, la douzième au lieu de la dixième, pour 4 5 on aura la somme totale de 45 degrés; et, en comptant pour 4 les incarnations inférieures prises ensemble , celle de 49 , résultat de la multiplication de 7 par 7. Foj-, Polier, Mythologie des Ind. , I , p. 269 sq. Conf, N. Muller, ouvr. cité, p. 388 sq. (J. D. G.)
RELIGION DE l'inDE. CHAP. III. 198
ïiifestations de la Divinité sous des formes humaines
est un but essentiellement moral, sans que toutefois
l'on puisse méconnaître, dans les trois premiers avatars,
une image du monde et des hommes sauvés de la guerre
des ëlémens, c'est-à-dire des convulsions physiques du globe ^
C'était à Vichnou, le premier principe des eaux nourricières, le souffle divin qui respire dans tous les êtres, le lien qui les unit et l'asile sacré qui les reçoit; c'était au Dieu médiateur et sauveur par excellence, la seconde personne de la Trimourti, qu'il appartenait surtout de jouer ces rôles divers de puissance et d'amour, de force et de bonté tout à la fois. Aussi, quand les Hindous parlent d'incarnations, s'agit- il presque toujours des siennes: des temples leur sont consacrés, et d'innombrables figures le représentent sous les traits ou de l'une ou de l'autre d'entre elles. Du reste, lorsqu'il n'est pas couché sur la mer de lait, comme nous l'avons vu plus haut, dans son caractère supérieur, et, en quelque sorte, transcendant, on le trouve ordinairement sur le Vai-
ï Bhagavat-gîta, lecture 4^, init. N. Mûller, p. 406 sq. Il y a beaucoup de variantes non-seulemeut dans le nombre, mais dans l*ordre et dans les circonstances des avatars de Vichnou : nous avons suivi la tradition qui paraît le mieux autorisée. Voy. , outre les auteurs déjà cités dans les notes précédentes, l'Ode de Djayadeva, traduite par Jones, et de l'anglais de Jones en français, dans le tom. Il, p. 174 sq, des Recherch. Asiatiq. ; le passage du Mahabarat, sur le même sujet, dans leVoyage aux Indes du P. Paulin, t. II, p. 279 sqq, delà traduct. fr. ; Th. Maurice, ^ncient Historj of Hindostan, etc.; Indlan Antiquides ^ etc.; Majers Veher die Ferkœrpentngtn, etc., in Klaproths Jsiat. Magaz., I ; Polier, Myth. des Ind. , t. I et II, chap. a-i 1 ; Langlès, Monum. , I , etc., etc. (J. D. G.)
konta, son palais ou paradis, situé à l'orient, ayant à ses côtés la belle Lakclimi , objet de sa plus vive tendresse. Son aspect, vraiment céleste, offre l'idée de la jeunesse unie à la vigueur : son teint est bleu ou azur foncé; ses yeux, d'un ineffable éclat, sont justement comparés à la fleur du lotus. Dans l'une de ses quatre mains, emblème de sa toute-puissance, il porte ce même lotus, dont le sens est déjà bien connu; dans la seconde, il tient le sankha (sorte de conque ou buccin), autre symbole cosmogonique, qui rappelle l'eau féconde et les deux premiers avatars; la troisième a le cercle, image de l'éternité, et la quatrième, le sceptre du monde. Souvent aussi, Yichnou armé porte ou le tchakray roue enflammée , qui pénètre et le ciel et la terre et toutes choses, et dont le mouvement rapide emporte tous les obstacles; ou le trait de feu, agnyastra, qui rappelle également la foudre; ou la massue qu'on retrouve dans la main des trois Ramas : nous en expliquerons bientôt la signification. Quelquefois, au contraire, il tient l'une de ses quatre mains élevée en signe de bénédiction. Vêtu magnifiquement et décoré d'une triple couronne, il fait briller sur sa poitrine le diamant merveilleux dont nous avons déjà parlé. Sa monture ordinaire est un aigle ou un épervier, ou plutôt encore, ce roi des oiseaux , au regard perçant, au plumage doré, qu'on nomme Garoudhaou. Garoura, assemblage fantastique de l'homme et de l'épervier ou de l'aigle '. (Vol. IV, pi. II, i5; III, 18, 20; IV, 23; V, VI.)
^ Sonnerat nomme la bénédiction de Vichnou abéaston {soubham aston). Quant au diamant casirala ou caustubha mani , Foy. ci-dessus,
Pour Lakchmi , dont la naissance a été racontée plus haut, d'après la tradition vulgaire, c'est une des sept modifications de Bhavani, qu'on appelle, avec ou sans cette dernière, les huit ou les sept mères de la terre. Elle porte encore les noms de Sri, l'heureuse , la fortunée, de Padma ou Padmâlaja, le lotus même ou celle qui en fait sa demeure; elle est la grande, la mère du monde, l'amante de Héri. le dieu bon; la déesse de l'abondance, de la prospérité et de la beauté tout ensemble. On la peint sous les couleurs les plus riantes et les plus aimables, soit assise auprès de Vichnou , à qui elle fut adjugée d'un commun accord, lorsque s'éievant du sein des eaux elle excita l'admiration de tous les dieux; soit seule, reposant sur le lotus, son emblème chéri^ et répandant à pleines mains les bénédictions célestes. Quelquefois elle tient un
p. 184. 1-ies formes de Garoudha ne sont pas moins diverses que celles à'Hanouman , autre monture ou 'vahanam de Vichnou , que nous verrons tout à l'heure. Ces deux divinités subalternes , dont la première se rattache à l'aigle, la seconde au singe, figurent souvent aussi à la suite des incarnations , particulièrement de Rama. {Voy. pi. XII , 55, Garoudha avec un corps humain et une tête d'oiseau, dans une scène de ce genre.) Outre l'aigle, épervier, ou milan, la grande abeille de couleur bleue est encore consacrée à Vichnou, ou à Crichna, ce qui est la même chose {Voy. Rech. Asiat. , I , p. 200, et notre pi. IV, 23 a.) Ces deux attributs ne font qu'ajouter une nouvelle force aux traits nombreux qui rapprochent le dieu Hindou soit d'Osiris, le bon roi , soit de Jupiter, considéré comme conservateur et protecteur. Il ne manque pas non plus de rapports avec Neptune. {Conf. Jones,. Rech. Asiat , I, p. 181, 1 86.) J'emprunte à M. N.Miiller(p. 564) une dernière observation : quelquefois l'on voit Garoudha portant le tchakra; de là sans doute et l'aigle de Jupiter, armé de la foudre, et ces nombreuses médailles asiatiques qui représentent un épervier, un vautour, un aigle avec le tonnerre et les éclairs. ( J. D. G.)
ig6 LIVRE PIlEMlEn.
jeune enfant auquel elle présente la mamelle ; quelquefois on la voit debout, avec la poitrine entièrement nue, une mitre conique sur la tête, et un lotus dans la main droite; ou bien encore, portant à son cou un sac entrouvert , image frappante des biens qu'elle verse sur la terre, comme une semence féconde ^ (PL IV, 23 ; XII, 70, 71.) Non-seulement le lotus, mais l'arbre ma^^a, (le manglier, si fertile) lui est consacré; elle babite, diton, dans la gueule des vaches; elle reçoit avec joie les offrandes de lait et de riz ; elle-même porte des mamelles remplies de lait avec une corde nouée sous son bras, et ses images sont empreintes sur les monnaies. Un feu nocturne, une flamme perpétuelle, sept lampes sacrées brûlent en son honneur. Symbole de la richesse des âmes., aussi bien que des richesses de la' terre, elle suit fidèlement Vichnou dans ses diverses incarnations; car elle a les siennes, non moins pures, non moins belles, non moins bienfaisantes que celles de son divin époux 2.
» Ce trait est singulièrement remarquahle : nous le retrouverons dans la symbolique des Egyptiens. Il faut encore noter l'épithète de Ma , qui signifie Mère. ( J. D. G. )
^ Son nom de Sri ou Sris^ non moins que son caractère et ses attributs, rappelle naturellement la Cérès de l'antique Latium, qui revient à la Ar.[/.YîTT'p des Grecs , terre-mère, comme en sanscrit Lokadjanitri ou Lokamata. Elle se rattache sur d'autres points à Vénus-Aphrodite, née, de même que Lakchmi, de l'écume de la mer agitée; à la bonne Fortune, à la Pesta des Latins et à VUrania-DJitra des Perses, par où elle touche de très-près à Bhavani. Camala (ou Padina)^ l'une de ses rpfthètes, ne fut point inconnue à l'antiquité classique, comme la suite nous le montrera. Du reste, cette déesse a les plus grands rapports avec Parvati-Ganga {supra, p. 162 et la note; p. 170, note, sub fn.) ; les noms de Padraâlaya et de Camala leur sont communs. Conf.
Vue variante de Lakchmi , la belle, est Mo/iani' Maya, la fausse beauté, forme que Yichnou prit, dit-on, lui-même pour séduire les géans et leur enlever l'anirita. On la représente mollement balancée sur les flots de la mer de lait, d'où elle est sortie, et parée de tous les attraits les plus ravissans. La passion qu'inspire sa vue est irrésistible, et Mahadeva lui-même a senti son pouvoir\(Pl. XII, 72.)
Moiidevi^ {Mahadevi, Bhoudevi) ^ c^we nous avons déjà nomrhée, et qu'on donne quelquefois pour seconde épouse à Yichnou, forme un double contraste, soit avec Lakchmi, soit avec Mohani-Maya. Elle porte en tous lieux la misère et la discorde ; elle désole à la fois et la terre et les cœurs ; elle rompt tous les liens et dissipe les plus douces ilhisions. C'est la mauvaise Fortune, c'est la triste réalité de la vie , c'est aussi la pensée de la mort ; c'est la mort même opposée à la vie, comme la laideur à la beauté. Montée sur un âne, animal abhorré, elle fait voir sur sa bannière l'image sinistre du corbeau : tout son aspect inspire l'épouvante , et bien malheureux celui qui deviendrait Tobjet de ses faveurs ^! (PI. XIII, yS).
Rech. Asiat. I, p. 180, et notes p. 242 sqq. PauUin. Syst. B. p. 93 sqq. Langlès, Monum.I, p. 177, 180. N. Mûller, p. SgS, 606.
'f II y a beaucoup d'obscurités et de contradictions sur le compte de cet être mythique. Mohani-Maya, ou Mahamohani ^ eut de Siva un fils nommé Àjena-Rapen , ou Àjenar, ou encore Ariarapoutra, protecteur du bon ordre et chargé de la police du monde : on lui offre, à ce qu'il paraît, des sacrifices sanglans, et ses temples sont dans les déserts. Voj. Sonnerat, I , p. 167; Polier, I, p. aSa sqq. (J. D. G.)
^ Cette divinité paraît se lier plus naturellement à la religion de Siva ( Voyez ci-dessus, p. 170) : elle est comme le mauvais côté de
198 I-IVRE PREMIliR.
Comme les enfans de Vichnou et de Lakcbmi ne sont guère que ceux de leurs incarnations , et eux-mêmes des incarnations nouvelles, des émanations plus éloignées de ce couple divin , nous allons passer à l'histoire des septième et huitième avatars, autour desquels la plupart des dieux secondaires du vichnouïsme se grouperont naturellement ^
Dourga , et rappelle plus d'un trait du caractère de Cali. M. N. Millier la compare à Alilath, à la redoutable Lilith , etc. C'est Enyo, Bellone , une Furie, une mauvaise Fortune , ainsi que nous la nommons dans le texte. Voilà donc un nouveau point de contact entre le sivaïsme et le vichnouïsme , et toujours les deux principes en opposition. Sonnerat, I , p. i35 ; Miiller, SaS, 436, 594 sq. (J. D. G.)
* Il se présente cependant çà et là quelques êtres d'un rang plus élevé, qui, selon l'expression d'un savant et ingénieux écrivain, déjà cité souvent , forment autour de Vichnou et de son épouse Lakchmi une sorte de galerie mythique. Ce sont tantôt des représentans ou des ministres, tantôt des attributs personnifiés de ces deux divinités supérieures, quelquefois de leurs incarnations. Nous avons déjà parlé du serpent Sécha et de l'aigle Garondha [supra p. 178, 194 sq., notes). Plus loin , il sera question d'Hanouman , de Sougriva et de quelques autres assesseurs de Sri-Rama. On trouvera, dans le chapitre suivant , les détails nécessaires^ sur Indra . chef des huit régulateurs du monde, génie de l'air; Pavana ou Vayou, génie du vent; Varouna , des eaux , qui paraissent plus spécialement subordonnés à Vichnou : ce dernier, comme Neptune , est armé d'un trident , ce qui l'a fait prendre pour une forme de Si va (Jones , Rech. Asiat. I, p. 190; Langlès,Mon., I, p. 177). Dhanvantari, dieu de la médecine, qui sortit de la mer de lait i^sup. p. 184), et fut donné aux hommes en présent, est évidemment ime dépendance , une personnification , ou une incarnation permanente du pouvoir conservateur : c'est l'Esculape hindou (pi. IV, 23). Rappelons encore la vache Camadhenou , (pi. XII, 74), qui combU les vœux de ceux qui la possèdent, et touche de près à Lakchmi ; et Devani , l'une des deux femmes de Soubramanya ( sup. p. 168 , note) , fille, ou, du moins, émanation de cette déesse. Devani dissipe les maladies et les afflictions, et se rapprochant par-là de Bhavani-Mariatale qui chasse la peste, la petite vérole, etc.;
RELIGION DE l'iNDE. CHAP. III. I99
III. Ces deux personnages mythiques sont éminemment propres à donner une idée du caractère, et, en quelque sorte, du génie de la fable héroïque chez les Hindous : en effet, ils ont été l'un et l'autre le sujet principal de deux grandes compositions épiques fort célèbres dans l'Inde, et qui remontent à une haute antiquité '. Vichnou ayant résolu de prendre une septième fois naissance au sein d'une mortelle, pour délivrer la terre des tyrans qui l'opprimaient , et pour y faire refleurir l'agriculture , les lois et la piété , vint au monde dans la cité royale d'Ayodhya ou Aoude. Sa mère , nommée Kausa- Ija, fut l'une des quatre femmes du puissant roi Dasa- Ratha, et il eut nom Rama (beau). Sacrifié à un frère né d'une autre mère , il se vit exclu du trône qui lui était dû, et se retira dans les forêts, accompagné de Sita , sa jeune épouse, et de Lakchmanay un autre de ses frères. Là, partageant sa vie entre la prière et la bienfaisance, ce héros généreux délivra les bois et les déserts, asile des saints pénitens, des géans impies et cruels qui les infestaient. Mais il ne put lui-même échapper aux atteintes du plus redoutable d'entre ces derniers. Ravanuy roi de Lanka ou Ceylan , lui enleva par ruse sa chère Sita et l'emmena dans son île, située par delà les bornes de la
soit comme telle , soit comme épouse du fils de Mahadeva , elle rattache sur un nouveau point le vichnouïsme au sivaïsme. Les autres émanations de Lakchmî sont, à proprement parler, des incarnations :les plus connues et les plus intéressantes, en même tempis , comme Sita , Radha , etc. , se trouveront dans l'article suivant. P'oj. Abrah. Roger, Porte ouverte, p. 168 sqq. ; Polier, II, p. 217 sq. ; aîS sqq. ; N. Miiller, p. 426 sqq. (J. D. G.)
» Vojez la note i«^« sur ce livre, à la fin du vol. , § 2. (J. D. G.)
terre. Aussitôt Rama, avide de vengeance, fait alliance avec le roi des singes, habitans des montagnes, Sougriva, incarnation du soleil, dont le ministre est Hanouman , non moins fameux par son génie que par sa rare valeur; et, prenant à son service ces troupes d'une nouvelle espèce , renforcées encore par l'armée des ours que lui amène Jambavanta , il marche contre le tyran de Lanka. Un grand obstacle se présentait pour arriver jusqu'à lui ; car il fallait traverser le bras de mer qui fait de Ceylan une île. Mais les singes se mettent à l'œuvre, et grâce-à leur activité, un pont de rochers se trouve bientôt construit de l'un à l'autre rivage. Toute l'armée passe sur ce pont, ayant à sa tête Rama, Lakclimana son frère et son fidèle compagnon, Jambavanta, Hanouman et Sougriva leurs généraux; on attaque Lanka, vingt combats sont livrés , et enfin , avec le secours de Vibichana, frère du géant qui s'était tourné contre lui. Rama défait son ennemi dans une grande bataille, le tue, le précipite dans l'abîme, met son frère sur le trône à sa place , et recouvre ainsi la divine Sita. Après avoir en partie détruit le pont , dont les débris se montrent encore cà et là , au-dessus des eaux , sous le nom de pont de Rama , le héros bâtit sur la côte opposée à Ceylan, un temple en l'honneur d'Iswara ou Siva, sans doute pour apaiser la colère de ce dieu terrible , dont Ravana fut l'un des plus zélés adorateurs, comme le persécuteur le plus ardent de "Vichnou et des siens '.
" ^q;'. Abrah. Roger, p. i6i sqq. ; Sonnerat , Voyage, I, p. i63 sq. ; W. Joues , dans les Rech. Asiat. , p. 196 sqq. , et les notes. PauUin. Syst. B., p. i35 s(jq. ; p. 14a- 1 45; Polier, Mythol. des Ind., I,
Rama , de retour tout à la fois et d'un exil de douze années et de la mémorable expédition qui venait de couronner ses travaux, prit possession du trône d'Ayodhya, et, si\r de la fidélité de son épouse , il l'associa à sa grandeur. On dit que, durant son long règne, qui termina l'âge d'argent, toutes les vertus, tous les biens de 1 âge d'or reparurent sur la terre. On dit aussi qu'ayant été, dans son exil, un guerrier aussi pieux que vaillant, il devint sur le trône un sage législateur, qui poliça les peuples par l'agriculture , bâtit des villes nombreuses , et porta au loin les bienfaits de la religion et de la société civile. Après sa mort, il eut pour successeur son fils KoiLcha, et , rayonnant de gloire , il monta dans le Vaikonta, d'où il veille encore au bonheur de la terre, avec la belle Sita : c'est-à-dire, qu'ayant accompli leur mission ici bas , ils allèrent l un et l'autre se réunir en essence à Vichnou et à Lakchmi, dont ils étaient émanés pour un temps.
Les noms et les épithètes de Sri-Rama s*aecordent avec ses images pour nous le présenter comme un jeune héros , revêtu de force et de beauté , ami des plaisirs comme des combats, et prédestiné à l'empire du monde ^ Il est ordinairement nu ou demi-nu , aussi bien que sa femme ; la couleur de sa peau est verte, et pourtant il s'appelle Corps hleu^ de même que Crichna et Vichnou. Il porte un arc et des flèches, quelquefois aussi le glaive
chap, 3 et 4» p- 290 sqq.; Heerens Ideen ,e\c.i I, 3, p. 465 sqq. ,etc.
(J. D. G.) ? Paulin. , Syst. B., p. 137 sq. Conf. Langlès, Monum., I, p. i83 sq.
202 LIVRE PREMCER.
et la massue : une mitre ou tiare orne sa tête. Sita, qui l'accompagne fort souvent, est blanche et belle, comme Tindique son nom. On les voit presque toujours environnés de leurs adorateurs ou de leurs guerriers, Lakchmana, les princes des singes, les singes eux-mêmes, entre lesquels se distinguent facilement à leurs couronnes, Sougriva et Hanouman, tantôt demi-hommes et demi -animaux, tantôt animaux seulement, armés ou non armés, et dans des attitudes fort diverses. (Vol. IV, pi. X, 54; XII, 55.)
Hanouman est, par lui-même , un personnage fort remarquable : fils de Pavana ou Fayou, le dieu du vent , il est, avec Garoudha, dont nous avons parlé plus haut, le fidèle serviteur de Vichnou, l'un de ses ministres, et, comme tel, il le suit sur la terre dans son incarnation de Sri-Rama. Il rendit les plus grands services au héros lors de son expédition contre Ravana : aussi doit-il un jour, à ce qu'on assure, prendre au Ciel la place de Brahmâ qui, à son tour, deviendra Hanouman \ Il passe pour un habile musicien, et l'un des quatre systèmes de la musique indienne, dont il fut l'inventeur, porte encore aujourd'hui son nom. On le voit souvent avec un éventail à chasser les mouches , ou une sorte de lyre , appelée Vina, dans les mains 2. (PI. XII, Sy).
Les aventures de Rama, et surtout la guerre de Lanka, sont le sujet d'une foule de sculptures et de peintures qui couvrent les temples et les monumens de l'Hindous-
^ Abraham Roger, p. 174. Le chapitre suivant donnera la clef de cette singulière tradition.
^ Jones, dans les Rech. Asiat. , I, p. 196. (J. D. G.)
tan. Bien plus, elles sont figurées aux fêtes du dieu, dans des représentations scéniques, parmi les chœurs ^de danses et au bruit des instrumens guerriers. Dans les unes et dans les autres, on retrouve tous les traits du récit que nous avons fait ci-dessus : et les singes belliqueux , Hanouman à leur tête, bâtissant le pont qui doit leur frayer une route à Ceylan ; et l'armée de Rama attaquant celle de Ravana ; le monstre aux dix têtes et aux vingt bras, percé des flèches divines; les singes fondant sur la troupe redoutable des géans et les terrassant avec des éclats de rochers; Hanouman, adorant le glorieux Rama après la victoire ; Ravana précipité dans les enfers ; le dieu vainqueur recouvrant Sita , et celle-ci se soumettant à l'épreuve du feu pour lui prouver sa pureté conjugales (PL XI; pi. XÏI, 55, 56.)
^ Il faut comparer à notre pi. XI, la tab. XVII et XVIII c, dans le Syst. B. du P. Paulin, et son explication, p. 298 sqq, Fqy. aussi la note i^e sur ce livre , fin du vol. , § 3 : et quant aux représentations scéniques, la note dernière. — Le P. Paulin, après avoir analysé, d'une manière fort incomplète et souvent arbitraire , la fable de Rama, conclut en rapprochant le héros hindou du jeune Bacchus , ou Dionysus, des Grecs et des Romains; puis il cherche à établir que Rama et le jeune Bacchus ne sont autres que le soleil de jour (sol diurnus) opposé au soleil de nuit (sol nocturnus) , qui serait, dans son hypothèse, le vieux Bacchus ou Siva. Nous verrons , parla suite, jusqu'à quel point ce système d'explication peut être fondé, aussi bien que la conjecture du même savant sur le mélange ultérieur des personnifications physiques ou astronomiques primitives avec des personnages historiques et réels, des héros, des législateurs, etc. William Jones avait déjà voulu retrouver exclusivement Dionysus dans Rama, bien qu'il lui soit échappé quelques doutes (Rech. A., I, p. 189); et M. Langlès , apercevant tout le faux de cette comparaison exclusive, est revenu, dans ses savantes notes (ibid., p. 277 sqq.; 281 sq.~), à la distinction établie parle P. Paulin. H y a long-
Avant d'analyser les élémens dont se compose ce mythe tout-à-fait héroïque, qui se lie d'ailleurs avec les précédens, et rentre essentiellement dans l'ensemble
temps que j'ai été frappé de la justesse d'une réflexion de M. Hamllton, rapportée dans le dernier passage : c'est que le caractère et les actions de Rama n'offrent aucun trait qui convienne réellement à Bacchus , tandis qu'au contraire il y a parité évidente entre Bacchus et Siva. Aussi n'ai-je pu voir sans un vif sentiment de plaisir que M. Creuzer partage cet avis, et substitue au parallèle, ou faux , ou très-hàsardé dans la plupart de ses points, de Dionysus et de Rama , le parallèle beaucoup plus juste et plus vraisemblable, selon moi , de Rama avec Hercule. Sans entrer dans les développemens , qui seront présentés en leur lieu, nous nous bornerons à indiquer, d'après notre illustre auteur, quelques faits principaux. D'abord , l'Inde eut son Hercule comme son Baccbus (et celui-ci bien antérieur au premier, de même que Siva à Rama, selon la remarque de M. Hamilton); ensuite nous retrouverons dans la Perse, dans l'Egypte et dans tout l'Orient ce héros-dieu , comme ici personnage manifestement astronomique, avec des traits analogues et presque toujours un cortège semblable. Hercule et les Cercopes, entre autres, nous offriront une fidèle image de Rama, environné des chefs et de l'armée des singes. Les Cercopes prêtèrent leur assistance à Jupiter dans sa guerre contre Cronos ou Saturne. L'Occident a ses îles des singes (les Pithécuses) aussi bien que l'Orient, et nous verrons, dans les fables grecques , des phénomènes astronomiques et physiques se ré» vêler à notre attention, comme dans celles de l'Inde. Il n'y a pas jusqu'aux constructions de rochers sur les côtes de la mer, qui ne doivent se représenter, et sans doute, dit ingénieusement M. Creuzer, Euripide n'avait point entendu parler des drames hindous , quand il écrivait son Képjctotj;. Ajoutons, d'après M. Hamilton, que les satyres de Bacchus ne font point difficulté : Siva n'a-t-il pas ses Rakchasasy (sans parler de tous ses autres ministres ou bizarres ou malfaisans , de ses tigres, de ses éléplians, de son Ganesa-Silène , de son Cartikey a-Mars , ci-dessus y p. 1 60 , 1 67 sq. , qui n'ont rien , ou presque rien de commun avec Rama) ? Siva aussi a ses voyages et ses conquêtes par toute la terre et ses combats fameux , soit par lui-même , soit par îScanda, son fîls, contre les géans impies qui veulent escalader
comme dans l'esprit général du vichnouïsme, complétons l'exposition de cette partie si importante de la religion des Hindous par un aperçu du mythe de Grichna, qui en est le plus haut développement.
Crichna naquit à Mathoura, de Devaki, femme de Vasoudeva, et sœur du roi Kansa \ Long-temps avant la naissance du céleste enfant, dans lequel Vichnou voulut se révéler avec toute sa gloire et toute sa puissance, sa venue avait été prédite au tyran de Mathoura, et ce géant cruel , pour se soustraire à la destinée dont le menaçait cette prédiction, massacrait de ses propres mains tous les enfans de sa sœur. Déjà sept avaient péri, et le huitième, objet particulier des terreurs de son oncle, semblait ne pouvoir lui échapper. Mais on dit que les gardes apostés dans ce dessein furent étourdis au moment fatal par un bruit d'instrumens ; on parle aussi d'une substitution d'enfans qui donna le change à Kansa, et l'on ajoute que Crichna vint au monde à minuit, au lever de la lune, avec tous les attributs de la divinité,* qu'il ordonna lui-même à son père et à sa mère de le transporter au-delà de la rivière d'Yamouna, dans la ville des
les cieux. S'il y avait un Rama à comparer au jeune Bacclius , ce serait avec beaucoup plus de probabilité Parasou-Rama. (Polier, I, p. 282 sqq.) Quant à Sri-Rama, il y a en lui non-seulement de l'Hercule, mais du Persée, et peut-être même du Thésée. Nous reviendrons plus bas sur Hanouman. (J. D. G.)
' ^<y. , pour ce mythe capital, les auteurs que nous avons cités plus haut/p. 1 93, note, et particulièrement Paulin, S. B., p. 1 4^ sqq. ; Jones et Langlès, Rech. Asiat., en fr., I, 197 sqq.; a83 sqq. ; Polier, chap. 5-1 1 , tom. 1 et II , d'après le Mahabharat etleBhagavat (Pourana) ; le Bagavadam (Bhagavat) , par d'Obsonville. Cou/. Heerens Jdeen, 1, 2 , p. 478 sqq. (J. D, G.)
. 2o6* LIVRE PREMIER.
pasteurs, Gokoulam, pour y être élevé comme le fils de l'un d'eux, et qu'à la faveur de son obscurité , il évita les nombreux périls qui lui furent suscités par le tyran, entre autres la proscription de tous les nouveaux-nés. Il n'était pas sorti de l'enfance , quand il commença à se signaler par des prodiges. Vivant au milieu des jeunes bergers et des jeunes bergères , partageant leurs jeux et leurs occupations, on le vit enlever sur son doigt des montagnes, tuer des fféans et des monstres envovés contre lui , et danser sur la tête du terrible serpent Caliya, après s'être dégagé de ses replis. Du reste, pasteur mélodieux, il enchantait des sons de sa flûte les animaux les plus sauvages, en même temps qu'il faisait les délices des aimables laitières rassemblées pour jouir de ses accords. Lui-même il trouvait son-plaisir à les désoler par toute sorte de ruses et d'artifices qui n'étaient pas toujours innocens, et déjà il annonçait les passions violentes qui devaient un jour enflammer sa jeunesse. Devenu grand , il multiplia ses exploits, il s'environna de jeunes guerriers amis , comme lui, de la volupté et des combats tout ensemble ; puis, quand il se crut assez fort, il marcVia contre le géant Kansa, son oncle, le vainquit, le mit à mort, et délivra ses parens de la dure captivité où ils gémissaient. Un autre géant s'était rendu redoutable dans tout l'univers, et tenait également captives seize mille vierges pleines d'attraits : Crichna combattit ce monstre à cinq têtes, s'empara de son palais, et rendit à la liberté les belles prisonnières , qui, le voyant si beau lui-même , désiraient toutes l'avoir pour leur époux. Le dieu, lisant dans leurs pensées, et capable de combler à la fois tant
de désirs, les prit toutes pour femmes. Mais, de même que, dans son enfance, le divin pasteur avait distingué les sept Gopis (laitières), et donné toute sa tendresse à la huitième et à la plus charmante, à la divine Radha ; de même ici, dans la fleur de sa jeunesse et de ses hautsfaits, le héros, vainqueur des rois, choisit huit reines ou princesses, dont la plus belle, Roukmini^ devint sa bien-aimée.
Cependant les dissensions s'étaient allumées dans la famille de Bharata, où Grichna avait pris naissance : car son père Vasoudeva descendait de Yadou^ fils de Yayati et frère de Pourou^ dont l'ancêtre du même nom était fils de Bouddha et petit-fils de la Lune, premier auteur de toute cette race '. Au nombre des enfans de Bharata, seizième successeur de Pourou , on cite Courou , qui précéda de quelques générations F'itchitravyrla, père de deux fils, Dritarachtra et Pandou. Dritarachtra, qui était aveugle, eut cent et un fils, dont l'aîné se nommait Doiiryodhana. Pandou n'en eut que cinq, Youdichthira^ Bhima^ Arjouna^ Sahadeva et Nakoula^ nés, dit-on, de Kounti^ par l'effet d'une prière magique, et doués de qualités aussi diverses qu'extraordinaires '. Dritarachtra étant monté sur le trône d'Haslinapour,
' ray. Rech. Asiat., t. II, p. i8i sqq. Conf. Paul., Syst. B, p. 6i sq.; Potier, I, p. 899 sqq. ; 5i4 sqq. (J. D. G.)
- Youdichthira, qui s'appelle encore Dherma-Radja, était le plus juste des^ hommes; BhimaAe plus fort; Aijouna^ le plus habile à manier l'arc; Sahadeva, le plus sage et le plus pénétrant; Nakoula, le plus beau. On donne encore à ces cinq frères aimés de Crichna, et qui n'eurent entre eux qu'une seule femme, nommée Drnpadi, une {généalogie toute divine. P^oy. Rech. Asiat. IT,p. 18S. (J.D. G.)
2o8 MVRE PREMIER.
capitale du royaume, après la mort de Pandou son frère, Douryodhana, chef des Kourous (c'est ainsi qu'on appelle spécialement la branche aînée), s'empara de toute l'autorité, et redoutant la rivalité des Pandous (nom de la seconde branche), il exerça contre eux les plus cruelles persécutions. L'injustice triomphait sur la terre, et les Pandous dépouillés, proscrits, invoquaient vainement la vengeance. Mais Crichna, qui était alors au plus haut point de sa gloire, et qui partout combattait le mal sous toutes ses formes, apprenant les infortunes des cinq frères, qui lui étaient unis par les liens du sang, vint à leur secours, ranima leur courage, et devint le compagnon d'armes d'Arjouna. Le parti se rallie, on marche contre l'oppresseur, et, après une bataille de dix-huit jours, les Kourous sont défaits, Douryodhana tué, et l'aîné des Pandous, Youdichthira, prend possession des Etats de ses pères. Ce fut à la fois le dernier bienfait et la dernière victoire de Crichna : lassé de la terre, il remonta dans son céleste séjour, confiant à son inconsolable ami Arjouna ces instructions sublimes dont jadis il avait raffermi l'âme ébranlée du héros, et qui font encore l'exemple et l'admiration de tous les sages *.
On raconte fort diversement la mort de Crichna. Une tradition remarquable et avérée le fait périr sur un bois fatal (un arbre), où il fut cloué d'un coup de flèche, et du haut duquel il prédit les maux qui allaient fondre
' Foy. sup. p. 49 sq. — On trouvera dans les uotes 7 et surtout i4, sur rc livre, fin du vol., divers aperçus «Ir la doctrine du Bhagavat-Gita, Conf. note 1^% %-i. (J. D. G.)
sur la terre, dans le Cali-youga ^ En effet, trente ou trente-six ans après, commença cet âge de crimes et de misères. Une autre tradition ajoute que le corps de Thomme-dieu fut changé en un tronc de Tchandana ou sandal; et qu'ayant été jeté dans l'Yamouna, près de Mathoura, il passa delà dans les eaux saintes du Gange ^ qui le portèrent sur la côte d'Oriça : il y est encore adoré à Djagannatba ou Jagrenat, lieu fameux par les pèlerinages, comme le symbole de la reproduction et de la vie 2.
Grichna, da^ns la Mythologie comme dans l'opinion des Hindous, s'élève incomparablement au-dessus de tous les autres avatars; voilà pourquoi Bala-Rama 3, son frère aîné, qui lui rendit, assure-t-on, les plus signalés services dans la plupart de ses entreprises, occupe souvent sa place dans la série des incarnations divines, tandis que lui, fidèle image du suprême Vichnou, il représente ce dieu tout entier, partage ses titres et ses honneurs, et figure sous ses traits. Un jour que sa nourrice Yasoda lui reprochait sa gourmandise, l'enfant lui montra sa
ï Paul. , Syst. B. , p. 149 sq. Conf. Sonnerai, I, p. 169 sq. ; Poller, II, p. i44, 162 sq. (J. D. G.)
2 Foy. Langlès, Monum., I, p. 186. Conf. p. 127 sqq. Il est certainement fort remarquable, quelques Yariantes que l'on puisse découvrir dans les différens récits , de voir Siva et Crichna réunis à Djagannatba, nom qui signifie le pays du maître du monde , en sousenteudant Kchetra; car, par lui-même, ce nom est une épitbète de Gricbna.La Mytbologie égyptienne nous offrira une tradition sur le corps d'Osiris, tout-à-fait analogue à la dernière que nous venons de rapporter. Voy. ci-après, liv. III, cbap. 3
3 Sup. p. 189 et la note.
y. I O L I V R li P H E M 1 E II.
bouche, où, avec une surprise mêlée de ravissement, elle contempla l'univers dans la plénitude de sa magnificence '.
Une multitude de peintures offrent à nos yeux, soit les scènes variées de l'enfance pastorale de Crichna, soit les combats et les enseignemens dans lesquels se divise le reste de sa trop courte existence. Ce dieu , dont le nom propre signifie îioir 2, se voit, en effet, presque toujours avec un teint bleu foncé, portant sur son front le signe sacré du soleil, l'œil qui voit tout; le lotus ouvert suspendu à son cou, le triangle ou le pentagone magique sous la plante des pieds ou dans la paume de la main. Tantôt radieux enfant et reposant sur le sein auguste de sa mère, qui lui présente la mamelle, tandis que des offrandes de fruits leur sont faites , et que des groupes d'animaux, placés non loin de là, annoncent le futur pasteur; tantôt couronné de fleurs et guidant les jeunes Gopis, ou bien figurant à la tête des brillantes Najagas (^Naj'ikas), lui-même dans tout l'éclat de la parure; il n'est jamais plus remarquable que, lorsque la flûte en main, il forme avec ses neuf compagnes de célestes chœurs, ou quand ses divins accords rassemblent autour de lui les hôtes sauvages des forêts, pêle-mêle avec ses tendres brebis. Quelquefois aussi, c'est un sage dans l'attitude de la réflexion ou s'entretenant avec ses dis-
'^ Rech. Asiat. , I, p, 9.o5. Polîer, I, p. 427 sq. (J. D. G.)
2 La plupart de ses autres noms lui sont communs avec Vichnou; on peut les voir chez Paulin, p. 148. Deux des plus remarquables sont ceux de Ccsa^'u (crinitus) et Pourouchottama (virorum optimus).
ciples; c'est le meilleur des hommes. Mais souvent c'est Vichnou lui-même, c'est le maître du monde, placé au centre de l'univers qu'il conserve par sa bonté non moins que par sa puissance, et réunissant tous les attributs de la Divinité suprême K (Vol. IV, pi. X, XII, XIII, XIV, 61-66; et Radba, ^S.)
^ Le mythe de Criclina, tour à tour riant et auguste, aimable et sublime , a déjà fourni matière aux rapprochemens les plus divers. Jones compare le pasteur divin {Govinda , Gopala) à l'Apollon No" mius des Grecs, et, par une conséquence nécessaire, le serpent Caliya au serpent Python, les Gopis aux Muses, etc. En effet, les épithètes et les attributs de ces deux divinités concouient avec leurs actions pour fortifier le parallèle. Le P. Paulin , en adoptant cette opinion, va plus loin encore; il essaie d'expliquer en détail les élémens de la fable indienne, toute solaire, selon lui. Mais il nous semble que son explication, très- fondée en elle-même, manque de justesse sur beaucoup de points : au lieu de voir avec lui, dans Crichna, le soleil en état d'éclipsé (solem in eclypsi), nous y reconnaissons simplement, d'après M. Creuzer, une incarnation du soleil. De cette manière, le parallèle de Jones reste dans toute sa pureté. Cependant il faut convenir qu'un grand nombre de traits semblent rapprocher Crichna et d'Hercule et même <le Jupiter, ce qui n'étonnera aucun de ceux qui ont réfléchi sur les rapports de ces deux divinités, soit entre elles, soit avec Apollon , nous pourrions ajouter avec Bacchus ; et , si l'on y regarde de près, on verra que Crichna n'est pas non plus sans quelque analogie avec Siva. M. Creuzer trouve surprenant que, dans toutes ces comparaisons, Ton ait si peu songé à l'Egypte, bien plus voisine, en effet, de l'Inde et de son génie, que la Grèce ou Rome. Mais citons ses propres paroles : «Si je vois juste, dit-il, il me semble que les Égyptiens ont rassemblé dans leurs mythes d'Osiris et de Sem-Hercule les élémens dont se compose la fable de Crichna.» Nous renvoyons les développemens de cette opinion au livre III , où ils se rapportent naturellement. Mais des rapprochemens plus graves et plus hardis ont été tentés. Citons encore notre savant auteur : « Quand nous lisons l'histoire de la naissance de Crichna, que nous voyons sa mère toujours plus belle f