CHAPITRE IV
f. Cosmogonie ou création générale par Brahmâ. II. Brahmâ; ses incarnations, son double caractère; rapports du Brahmaïsme avec les deux systèmes de Si va et de Viclinou. III. Divinités inférieures qui complètent la Théogonie brahmanique : quelques aperçus relatifs à l'astronomie et à la musique, dans leur alliance ave-c la religion chez les Hindous.
Éternel! je vois Brahmâ le créateur reposant
dans ton sein sur le calice du lotus >. »
I. Quelque divers que soient les récits de la création du monde, dans la variété inépuisable des formes et des croyances qui se partagent la pieuse vénération des Hindous , la pkipart cependant semblent s'accorder en un point, c'est que Brahmâ fut l'agent spécialement chargé par l'Etre éternel de créer et d'organiser ce visible univers. Assis sur le lotus, où il venait de prendre naissance, le dieu, portant ses regards de tous côtés, n'apercevait des yeux de ses quatre têtes que la vaste étendue des eaux couvertes de ténèbres^. Saisi d'étonnement et ne pouvant concevoir le mystère de son origine, il demeura long-temps absorbé dans la contemplation. A la fin, et comme il désespérait de sortir de ses perplexités, une voix retentit à son oreille et lui conseilla d'implorer Bhagavan. Brahmâ obéit, et, dans
^- Bhagaval-gîta, lecture ii.
' roj-., ci-dessus, p. 177 sqq. , et vol. IV, pi. IX, 47- (J- D. G.)
le cours de ses méditations profondes, tout à coup Bliagavan lui apparut sous la forme d'un homme avec mille têtes. Le Dieu se prosterna aussitôt, adora l'Éternel et se mit à chanter ses louanges. Celui-ci, satisfait de cet hommage, dissipa les ténèbres : puis, ouvrant à Brahmâ le spectacle de son Etre, où tous les mondes, et toutes les formes et toutes les vies des créatures gisaient comme endormis, il lui donna le pouvoir de les produire et de les développer ^
Après avoir passé cent années divines dans la contemplation de ce magnifique spectacle, Brahmâ se mit à lœuvre. 11 créa d'abord l'empirée et l'abîme (l'espace immense) et les principes des choses (les qualités et les élémens) : ensuite il fit les sept iS'pi^^r^^^ (sphères étoilées), éclairés par les corps resplendissans des Devatas; la terre , ou Mritloka, avec ses luminaires, qui sont le soleil et la lune; les sept Patalas (régions inférieures), dont les flambeaux sont huit escarboucles placées sur la tête des liuit chefs des serpens. Les Swargas et les Patalas forment les quatorze mondes , dont il est si souvent question dans la Mythologie des Hindous ^.
^ C'est ici, dit M. Creuzer (que nous suivons de beaucoup plus près dans les deux premiers articles de ce quatrième chapitre) , la première époque, et, en quelque sorte, le premier acte de la Création : celle du monde des idées existant jiotentiâ , non actu; en un mot, une création purement idéale, et comme l'ensemble des préformations dont les choses futures doivent être faites ; opinion, ajoute-t-il, singulièrement analogue à la doctrine du Timée de Platon. Suit le second acte, ou la création du monde réel, laquelle se divise en deux époques, celle des purs esprits et celle des hommes.
2 Si l'on ajoute la terre comptée pour un monde, le nombre sera porté à quinze; mais, si on la partage elle-même dans ses sept ré-
Suivit la création des êtres animés , qui furent d'abord de purs esprits. Brahmâ, d'un acte de sa volonté, créa le fumeux Mouni (solitaire), nommé Lomus(?) être mystérieux , livré exclusivement à la vie contemplative, et qui, pour satisfaire ce goût, s'ensevelit dans la contrée d'Ayodhya ^, où il demeurera jusqu'à la fin des siècles. Le créateur voyant que Lomus ne pouvait servir à son œuvre, produisit , par un second acte de volonté, les neuf Rie his (^saints) ^ personnages inspirés, entre lesquels on remarque Nardman (?). C'est une intelligence supérieure, en rapport avec les trois grands Dieux, qui a la mission de porter leurs ordres sur la terre, aux enfers ou dans les régions célestes ; qui connaît le passé , le présent et l'avenir, et joue son rôle dans toutes les entreprises difficiles : c'est aussi un génie malfaisant, sans cesse occupé
gîons ou îles (Dwipas), il y aura vingt et un mondes. Plus souvent, on regarde ces divisions des Swargas, Patalas et Dwipas comme de simples régions, et l'on dit les trois mondes. Voy. la note 2 sur ce livre, fin du vol. , et vol. IV, pi. XX. (J. D. G.)
* La capitale, qui porte le même nom, et dont nous avons déjà parlé {ci-dessus , p. 199), vit naître Sri-Rama. Cette ville, l'une des plus anciennes de l'Hindoustan, et le siège de la première monarchie indienne, est située sur la rWiine Deva ou Gagra (divine), qui se jette dans le Gange un peu au-dessous. Jadis d'une vaste étendue, puissante, magnifique et très-peuplée, elle offre encore de nombreux monumens, qui paraissent remonter à une haute antiquité : on y remarque surtout le Swargadari, c'est-à-dire le temple des cieitx^ d'où l'on dit que Rama enleva avec lui dans les Swargas tous les habitans de la ville. roj.Rech. Asiat. , I, p. 283; II, p. 109 sq.; note de M.Langlès , d'après l'Ayin Akhery ; Wahl, Beschr. 'von Ostind., p. 1098 sqq. , et /^i Tiefenlhaler, I, pi. ij, n° 2. Conf. Malte-Brun, Précis, etc., IV, p. 63 sq. (Cette note appartient en grande partie à M. Creuzer).
à sciiicr la défiance et la discorde, accessible à toutes les passions, artisan de malheurs et même de forfaits". Les Richii et Nardman avec eux, voués, comme Lomus, à la contemplation, se refusèrent comme lui à servir d'instrumens aux desseins du Créateur.. Alors Brahmâ, voulant peupler les mondes, après avoir créé de son proprç corps une foule d'êtres divers, résolut de s'unir à Sarasw^aii, tout à la fois sa fille et son épouse. Il eut, de cette union incestueuse, cent fils dont l'aîné, Dakcha, eut à son tour cent filles (d'autres disent cinquante). Treize de ces filles ayant été mariées à Casjapa, nommé quelquefois le premier Brahmane, l'aînée, Aditiy mit au monde une multitude de Devatas, habitans des cieiix; la seconde, Diti , enfanta la plupart des Asouras ou Daitjas , habitans des enfers. Les onze autres donnèrent naissance à quantité de génies bons ou mauvais, que nous diviserons plus loin dans leurs classes respectives.
Cependant la terre demeurait déserte : Brahmâ, pour la peupler, tira de sa propre substance Menou, surnommé Swajamhhouva y et lui donna pour femme Sa* taroupa; puis, les bénissant, il leur dit de multiplier 2, Selon d'autres traditions, il créa de sa bouche un fils,
* Cet être singulier, que M. Creuzer compare à Ahriman et au Prométbée des Grecs, et macl. la chanoinesse de Polier à la Discorde, nous paraît rappeler plus naturellement encore le messager des dieux , Mercure. Nous avons, d'ailleurs, les plus fortes raisons de penser que Nardman n'est qu'une corruption de Nareda (^ci-après, p. 345), la plupart des mots étant défigurés dans Polier. (J. D. G.)
* Foy. , sur le premier homme et la première femme , et sur la création de l'espèce humaine en général, ci-après, chap. 5, I. (J. D. G.)
nommé Brahman (prêtre), auquel il donna les quatre Védas , comme les quatre paroles de ses quatre bouches. Crahmah, chargé d'enseigner ces quatre livres divins, se dévoua à la solitude; mais redoutant les attaques des animaut féroces dont les forêts étaient remplies, il se plaignit à son père. Aussitôt le Créateur fit sortir de son bras droit un second fils, Kchatrija (guerrier), et de son bras gauche Kchatrlyani, qui devint femme de son frère. Mais Kchatriya, occupé nuit et jour à défendre Brahman avec les armes qu'il avait reçues en partage, ne savait comment pourvoir à ses propres besoins. Alors le père commun produisit de sa cuisse droite un troisième fdsj Faisja, et de la gauche, Vàisyani, son épouse. Mais ceux-ci, bien que livrés sans relâche à l'a gri eu hure, aux métiers , au commerce, ne pouvaient encore suffire à tout. Brahmâ donc, pour consommer son ouvrage, créa un quatrième fils, Soudra , qui sortit de son pied droit, et eut pour femme Soudranj, issue de son pied gauche: ils furent chargés de toutes les fohctioiis serviïés. '^fellès' sont les tiges des quatre castes qui remplirent la terre en se multipliant et se conformant aux préceptes des Védas comme à la parole divine.
Mais Brahman fit des plaintes amenés à âoii CréateutJ de ce que, seul entre ses frères, il n'avait point reçu de compagne. "Vainement Brahmâ voulut-il le convaincre qu'étant né pour l'instruction, pour la prière et le culte dès dieux , il devait fuir tout lieiî de cette espèf^e ; iJi-ah-j man persista. Alors le Créateur, dans sa colère, lui donna une fille de la race maudite des géans ou mauvais génies i de telle sorte que tous les Brahmanes, fils de l'intelli-
j^eijce suprême par un cùté, descendent par l'autre d'un esprit des ténèbres. Cette tic^dition, toute d'humilité, s'associant à l'idée la plus haute de la sainteté et de la majesté du prêtre, mérite sans doute une grande attention : elle porte en elle-même un sens profondément moral, que nous allons retrouver dans l'histoire de la chutô-et des incarnations de Brahmâ ^
II. Quand Brahmâ eût créé les mondes, il voulut s'en approprier une partie : mais Vichnou et Siva chargés par l'Eternel delà distribution de l'univers, s'aperçurent bientôt de son infidélité. Car ayant fixé au-dessus des Swargas oucieux visibles, les invisibles résidences des trois grands dieux, Brahmaloka pour Brahmâ, Vaikonta pour Yichnou, et Cailasa pour Mahadeva; ayant ensuite déterminé au-dessous la place destinée à la terre , Bhoidoka ou. Mntloka; passant aux Patalas et les mesurant, ils ne trouvèrent plus où placer le Naraka, ou tartare, dont Brahmâ s'était emparé en le joignant à ses possessions. Surpris de ce mécompte, ils allèrent trouver Brahmâ, le forcèrent d'avouer son larcin, et rédui-
^ D'après M. Creuzer, nous avons tiré cette Cosmogonie ou théogonie (car les deux choses se confondent dans les idées religieuses comme dans les traditions mythologiques des anciens peuples) de la Mythologie des Indous de Polier, tom. I, p. i63 sqq. Elle est sans doute empruntée d'un Pourana, et offre d'assez grandes différences avec celle que Sonnerat et autres ont prise du Bha gavât {voj. Sonnerat, I, p. 285 sqq.; conf. Bagavadam, etc., 44 sqq.; 62 sqq.; 70 sqq.) : nous y avons ajouté quelques traits de cette dernière. La Cosmogonie du Scanda-Pourana (que donne le même Sonnerat, ibid., 281 sqq.), probablement plus ancienne, paraît aussi se rapprocher davantage de la source première. Voj. note 6 sur ce livre, à la fin du vol. Conf, note i^^S § 2. (J. D. G.)
RELIGION DE L INDE. CHAP, lY. 229
sirent d'autant l'espace qui lui avait été accordé pour sa résidence ^
Cette première humiliation ne corrigea point le dieu peu délicat. Tout fier d'avoir publié les Védas, miroir de la sagesse éternelle, il s'enfla d'orgueil et en vint jusqu'à croire qu'il était de beaucoup supérieur à ses deux frères. Ce n'est pas tout : livré sans frein à la plus coupable des passions , il obsédait de ses poursuites sa propre fille Saraswati, qui cherchait en vain à s'y dérober. A chaque mouvement qs'elle faisait pour échapper aux regards de son père, celui-ci se trouvait une nouvelle tête avec une face nouvelle. I^orsqu'il en eut quatre, Saraswati ne sachant plus où se réfugier, s'envola dans les cieux; mais, à l'instant, les regards de Brahmâ la poursuivant même dans cet asile, une cinquième tête lui naquit; lorsqu'enfin Mahaveda, irrité d'un tel excès d'intempérance, le punit en la lui abattant.
En effet, tant de déréglemens et surtout tant d'orgueil devaient attirer sur Brahmâ les vengeances du Très- Haut. Brahmaloka, sa demeure, fut précipité du haut des cieux jusqu'au fond de l'abîme. Long-temps étourdi de cette effroyable chute, quand le dieu tombé fut revenu à lui , il se demanda compte de son châtiment et de son crime, scruta sa conscience, reconnut ses erreurs, et touché de repentir, s'humilia sous la main qui l'avait frappé. Alors il résolut de mériter sa grâce par une pénitence proportionnée à la grandeur de ses fautes : ni
Fojr. note a sur ce livre, fin du vol. , et vol. IV, pi. XX.
;i3o LIVRE PREMIER.
le temps, ni les austérités ne lui coiitèrent. A lu lin, l'Eternel voulut bien lui apparaître, et lui demanda s'il ne savait pas qu'un de ses noms était le Fengeur de ror^ueil? «C'est, ajouta le Très-Haut j le seul crime que je ne pardonne point. Cependant une voie te reste pour obtenir ta grâce ; c'est de t'incarner sur la terre et de passer par quatre régénérations successives, une dans /cliacun des quatre âges. Présent dans chaque chose, bien que distinct de chaque chose , je n'ai ni corps ni forme; mais j'ai choisi Yichnou pour me rendre visible jet l'ai constitué mon représentant; qui l'adore m'adore. Ainsi toi, Brahmâ, tu dois l'adorer ; je recevrai comme in 'étant adressés les hommages que tu lui rendras. Dans Jes quatre régénérations auxquelles je te condamne , je ^'ordonne d'écrire l'histoire des incarnations de Yichnou et toute la suite de ses faits merveilleux sur la terre, afin que la postérité en conserve le souvenir, et qu'elle rende hommage à cette portion de ma divine essence. Quant à toi, c'est par ce moyen que tu obtiendras la rémission de ton péché. »
Brahmâ donc, docile au commandement de l'Éternel, s'incarna pour la première fois dans le Satya-youga , où il parut sous la figure d'un corbeau nommé Cagbossiim [Kaka-BhousondaP)^, Ce fut comme tel qu'il chanta
i Cette incarnation en cprbeau est évidemment la corneille Bhousonda', qui fait le sujet du dernier chant d'un des nombreux poèmes ÎDfituiés Ranayana; un fragment de ce chant, renfermant un dialogue entre Bhousonda et Garoudha, a été traduit en anglais par W. Jones, sous le titre de : ^n Extract from the Bhushanda Ramayan (TFo/Ai^ vol. XIII, p. 343 sqq., in-8°), et de l'anglais en français^ 4ans le i^r vol. des Kech. Asiat. , notes, p. 25i sqq. Bhousonda es^
RELIGION DE l'iNDE. CHAP. IV. ^Sl
cette fameuse guerre, la plus ancienne de toutes, entre Bhavani et les Daityas, ayant à leur tête Mahechasoura ' . Ses lumières, fruit de l'expérience acquise durant sa longue vie, ne le rendirent pas moins célèbre que son poème : il assista , témoin irrécusable , aux événemens des trois premiers âges , et fut le plus grand des prophètes.
Dans le cours du Treta-youga, Brahmâ naquit, misérable mortel, dans la plus méprisée de toutes les tribus, celle des Tchandala (ou Parias) , sous le nom de FalinikL A la bassesse de sa naissance, il joignait l'esprit le plus commun, l'âme la plus dégradée, et il devint un véritable scélérat. Etabli dans une épaisse forêt, près d'une grande route, il attirait dans sa cabane les voyageurs fatigués et séduits, d'ailleurs, par les dehors d'une hospitalité bienveillante; mais c'était pour les assassiner durant leur sommeil et les voler ensuite. Depuis nombre d'années il menait cet exécrable genre de vie, lorsqu'un jour deux Richis se présentèrent à sa cabane et y couchèrent. Valmiki leur préparait le même sort que tant d'autres avaient trouvé chez lui; déjà même il tenait
plus fidèle à sa mission que le prétendu Cagbossiun de Polier ; car elle célèbre divinement les louanges de Rama , et l'exalte au-dessus de tous les autres dieux. — M. Creuzer rappelle qu'on a CQinparé cette période ou épiphanie de Brahmâ avec celle du Phénix égyptien , et que, d'un autre côté, le corbeau avait donné son nom à l'un des degrés des mystères de Mithras. For. ci-après, liv, II, chap. 4; liv. III, chap. 7. (T. D. G.)
» Voy. supra, p. i65. On trouvera dans la note 8 sur ce livre, à la fin du vol., plusieurs fragmens nouvellement traduits du Tchandika^éi^i- «ode du Markandeya-Pourana auquel il est ici lait allusion.
larnie fatale, quand tout à coup saisi de terreur il se sent enchaîné par une puissance surnaturelle : en vain il cherche à surmonter ses frayeurs ; en vain il s'accuse de lâcheté et veut recommencer ses tentatives; pour la première fois son bras se refuse au crime , et le jour le surprend dans cette anxiété si nouvelle pour lui. Cependant les voyageurs s'éveillent, ils voient Valmiki, ils voient l'arme fatale dans sa main, et sur son front le trouble, la pâleur et l'effroi de leur vengeance. Mais ils se rassurent, cherchent à gagner sa confiance et l'amènent par degrés à une confession volontaire de l'horrible métier auquel, dit-il, le besoin et les nécessités d'une famille nombreuse, dénuée de tout moyen de subsistance, avaient pu seuls le réduire. Les Richis le sondant de plus en plus, remarquent dans le fond de son âme souillée de mille forfaits , un principe de bien long-temps étouffé; ils lui représentent l'horreur de sa vie , parviennent à le toucher, et font naître dans son cœur un sincère repentir. Alors ils lui apprennent les moyens de faire pénitence, et, dès cet instant, Valmiki transformé se livre aux expiations les plus rudes, à tous les exercices de la plus austère piété. Au bout de douze années, les Richis lui apparaissent de nouveau et lui déclarent qu'il n'a plus besoin de leur secours, que son humilité et sa dévotion, non-seulement ont trouvé grâce pour lui devant l'Eternel , mais lui ont obtenu le don précieux de toutes les sciences; il ne lui reste qu'à se retirer, soit sur une montagne, soit dans une caverne, pour y continuer ses prières et ses exercices. C'est ainsi que Valmiki devint un homme nouveau ; son esprit reçuiç
RfiLIGIOIS DE L INDE. CHAP. IV. 20O
les lumières en abondance et recouvra son énergie primitive. Il se consacra à l'interprétation des Védas, dont il expliquait les passages obscurs avec tant de facilité, que ceux qui venaient à lui de toutes parts étaient frappés d'étonnement et d'admiration : ils se demandaient comment un homme de la classe la plus abjecte, un ignorant, avait pu s'élever à une telle hauteur de génie, et surpasser ce qui était de plus éclairé sur la terre? Mais lui , corrigé , et trop humble désormais pour s'attribuer le mérite d'un si grand changement, leur avouait qu'il n'était autre que Brahmâ incarné et condamné, pour son orgueil, à passer par quatre régénérations différentes dans toute la suite des temps. Alors il parut comme un chantre inspiré. D'après l'ordre du Tout- Puissant, il chanta les quatre premières incarnations de Vichnou, arrivées dans le Satya-youga, et les deux du Treta-youga, dont il fut témoin oculaire. Puis, par un mouvement prophétique, il composa le Ramayana, qui renferme l'histoire de la septième incarnation, longtemps avant la naissance de son héros.
Le troisième âge vit la troisième régénération de Brahmâ. Enfant merveilleux, né par un prodige, Vjasa, en voyant le jour, put se suffire à lui-même, et refusa les soins de sa mère » : il la quitta, mais en lui promettant de lui apparaître chaque fois qu'elle invoquerait
* 11 vint au monde quatre heures après la première entrevue de sa mère avec un Richi : sa naissance est , du reste , rapportée fort diversement. Dans le Mahabharata, il est une incarnation de Vichnou, et un fils du Mouni Paratcharja et de la jeune Kali, demeurée vierge après lui avoir donné le jour; il est Vichnou lui-même, il est Crichna,
:î34 LIVRE premieh.
son appui. Alors il se retira dans une forêt pour s'y livrer sans partage à la méditation. Son père , vieux et savant Richi, vint l'y trouver, et l'instruisit dans toutes les sciences, où Vyasa fit des progrès extraordinaires. Il fut l'auteur du Maliabharata , du Bhagavat et d'une foule d'autres poèmes (Pouranas), qui témoignent de son zèle à remplir les commandemens du Très-Haut, et tout à la fois de sa profonde sagesse. Enfin , il devint un fameux Mouni (prophète), et s'acquit une immense réputation , bien que, même dans cette troisième épreuve, le dieu fait homme soit loin encore de s'être dégagé de tous les liens des sens.
Dans le quatrième âge , ou Cali-youga , Brahmâ parut, pour la dernière fois, sous le nom de Calidasa, né de parens misérables j lui-même sans éducation, sans res* sources, et plongé dans tous les désordres qu'entraîne à sa suite l'ignorance. On regarda comme un miracle la découverte qu'il fit de la véritable position d'Ayodhya, ville antique et sacrée, que le Rajah Vikramaditya voulait rebâtir i. Ce monaïque, célèbre dans les annales de l'Inde, par la protection éclairée qu'il accorda aux sciences et à ceux qui les professaient, désirait vivement de voir les ouvrages de Valmiki recouvrés et réta-
docteur et écrivain sacré, et ses noms sont: Crickna - Dw/payana ,. surnommé Vyasa ou Vedavyasa. Dans le Bhagavat, il est fils de Brahmâ, mais né par une influence singulière de Vichnou {Conf. Paulin, Voyage, etc. , II, p. 85 sqq. de la trad, franc.; Bagavad., p. i6 sq.). Sur ce personnage mythico-historique, auquel on attribue la rédaction des Védas, comme l'indique son surnom, 'voy. note l« sur ce livre, à la fin du vol., § a. (J. D. G.)
I Voy. ci-dessus, p. a 2 5.
IIIÎLIGIQN DE ï/iNDE. CHAP. IV. ^35
blis dans leur intégrité première. Mais personne n'osait se charger de cette tâche difficile, lorsque Calidasa se présentant, laccepta , et la remplit avec un si rare bonheur, qu'il restaura ces antiques poésies dans leur rhythme propre et retrouva jusqu à la mesure des vers et aux expressions même du grand Valmiki. Ce beau travail valut à son auteur la faveur du Rajah et la considération publique; mais en même tepips il excita l'envie des Brahmanes et des savans qui vivaient à la cour et s'y voyaient éclipsés. Galidasa fut persécuté , calomnié , proscrit par leurs intrigues : on l'accusait d'avoir abusé de la confiance du prince en le trompant audacieusement et en donnant pour les œuvres de Valmiki des livres controuvés. Mais bientôt le poète reparaît sous les traits inconnus d'un pauvre Brahmane ; il soutient que ces livres sont authentiques, il le prbuve en montrant que les stances contestées, écrites sur des pierres et jetées dans les eaux du Gange , surnagent à la surface du fleuve sacré : ses ennemis sont confondus, il reprend ses lionj:ïeurs, et dès lors la renommé de Calidasa ne fit plus que grandir et se répandre dans l'univers ^ .
Dès lors aussi Brahmâ, ayant terminé sa longue pénitence, put remonter dans les cieux, où maintenant il habite comme représentant de l'Eternel. Il nous reste à expliquer cette fable singulière de la chute et du retour,
^ Cette histoire des incarnations de Brahmâ est, comme la Cosmogonie qui précède, tirée de Poher, Mythol. des Indous, I , p. 171 sqq. L'humain et le divin y sont dans un singulier mélange. Du reste, les noms de Calidasa et de Vikramaditya doivent la faire considérer comme assez moderne. Conf. notes i, § a ; et 3 , § a , sur ce livre, à la fmduYol. (J.D.G.)
de l'état de péché, de la conversion, et enfin de l'élévation nouvelle du dieu créateur : ce qui nous conduira naturellement à l'examen de ses rapports avec les deux autres grands dieux.
Une idée principale domine toute la Cosmogonie des Hindous : c'est que le Créateur , pour accomplir son œuvre, a dû s'émaner lui-même en corps et en esprit dans toutes les créatures. S'il s'y est émané, il y réside : le monde entier est la forme de Dieu, comme Dieu est l'esprit qui anime le monde. Voilà pourquoi l'existence et les destinées de Brahmâ sont liées aux révolutions générales de l'univers. Tous les êtres créés, les animaux, les hommes sont les parties de ce corps gigantesque qui embrasse tout. Mais esprit en même temps qu'il est corps, si d'un côté il puise à la source pure de la suprême intelligence, d'où il dérive, de l'autre il participe aux souillures et à l'impureté de la matière , dans laquelle il descend et s'incorpore. Brahma est le dieu-monde ; il est aussi l'homme-dieu, le type divin de l'homme, qui est la plus e^xcellente de toutes les formes : ou plutôt , le monde et l'homme, images l'un de l'autre, sont également l'image de Dieu. Ainsi l'histoire de Brahmâ, c'est l'histoire du monde et de ses révolutions ; c'est en même temps l'histoire de l'homme, de sa chute et de ses longues erreurs, de ses transmigrations expiatoires et de son retour définitif dans le sein du Très-Haut. Toute la morale des Hindous vient se réfléchir en lui comme dans un miroir fidèle '.
^ Ces réflexions, dont le germe est dans M. Creuzer, sont ici seule-
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Les incarnations de Brahmâ sont donc d'une nature toute différente de celles de Vichnou, où le caractère de la divinité se manifeste dans tout son éclat. Viclinou prend un corps mortel et paraît sur la terre pour la sauver aussi bien que les hommes; c'est un dieu incarné que la plus haute miséricorde peut seule porter à cet acte d'une bonté vraiment divine. Au contraire, les apparitions de Brahmâ sont, à proprement parler, des régénérations, des migrations d'un corps dans un autre , semblables à celles que tout homme doit subir avant de retourner à son principe, qui est Dieu. Il semble que, dans l'esprit de cette doctrine, l'Etre éternel et absolu, Brahm, ait en lui deux forces dilferentes qui tendent également à se produire. L'une (Vichnou, la force centripète, ijis conscrvatrix)^ tout en se répandant au dehors, revient incessamment, par une tendance contraire, à la source d'où elle est partie : elle demeure en Dieu, tout en s'émanant, et voilà ce qui fait son avantage. L'autre (la force centrifuge, vis effectrix, emanans) est personnifiée dans Brahmâ. Dieu en créant le monde et s'y dispersant, en quelque sorte, se dépouille par cela même de sa divinité; sa tendance devient tout exté' rieure, toute matérielle; chaque nouvelle émanation est une perte nouvelle, un amoindrissement : voilà pourquoi Brahmâ paraît inférieur à Vichnou ; le créateur au conservateur. Aussi le premier n'est -il pas seulement l'homme-dieu , titre que revendique à plus juste titre Vichnou ; il est encore , il est plutôt l'homme-nature , et
ment un peu plus développées : quant à la théorie suivante des incai cations de Brahmâ, elle lui appartient tout entière. (J. D. G.)
tt
c'est par une raisoit analogue qu'il a été choisi pour représenter l'homme réel, Dieu tomhé comme lui, comme lui attaché à la terre, et, comme lui, destiné à parcourir le cercle nécessaire des régénérations, avant de remonter aux cieux ^.
Cette théorie peut rendre compte, jusqu'à un certain point, des caractères opposés que l'on remarque entre les incarnations de Brahmâ et celles de Viclinou; elle dévoile même avec assez de bonheur le secret de l'infériorité frappante du premier de ces dieux par rapport à l'autre : cette infériorité est une nouvelle conséquence de la doctrine si féconde de l'émanation. Toutes choses créées sont, par le vice même de leur origine, entachées d'orgueil et de passion ; le créateur, identifié avec ses créatures, n'est pas plus qu'elles exempt de ces faiblesses, et, comme elles, il en porte la peine. En Dieu seul, dans le Dieu unique et suprême, éternel, irrévélé, antérieur à toute création , réside le bien avec la lumière et la vérité; le reste n'est qu'erreur, ténèbres et misère. Vichnou aussi, s émanant des profondeurs de l'infini, prend un corps , entre en contact avec la matière, mais
^ C'est le fameux xjxXoç àva-^x/ziç des anciens, dont il sera question plus d'une fois dafts la suite : Vay. ci-après , liv. III, chap. 6. — On trouvera plus loin , chap. 5, l'application de ces idées à la morale et à l'homme. Elles ont été vivemçnt attaqtiées par M. N. Muller, dans l'ouvrage fort récent que nous avons tant de fois cité (p. 4^j-42^)» La note lo sur ce livre, à la fin du vol. , donnera, avec un aperçu de sa théorie des incarnations, contraire à celle de M. Creuzer, et par conséquent aux rjéfle^ions, doi)t nous croyons devoir appuyer cette dernière, l'exposé des raisons sur lesquelles notre choix est fondé. Les développemens ^ubséquens, jusqu'à la fin de l'article, nous appartiennent en entier. (J. D. G.)
RELIGION DK LINDE. CHAP. ÏV. 2 3o
par une providence spéciale, par Une mission temporaire et toute divine; pour sauver le monde, non pour le créer et se confondre avec lui dans toute la suite des temps : il souffre de son enveloppe mortelle, mais il s'en distingue, il la domine, et dans l'homme on voit encore le dieu ; il est éclipsé, non point tombé; un rayon inattendu vient souvent percer le nuage , et faire luire aux yeux éblouis la majesté du Très-Haut, qui aime à se révéler dans son fils de prédilection ^. /
Il est peut-être plus difficile d'expliquer les singuliers rapports qu'une foule de traditions concourent à établir entre Brahmâ et Siva. Ici encore , Brahmâ est inférieur et subordonné; et, en effet, les deux sectes rivales s'ac^ cordent à le présenter comme un simple ministre des deux grands dieux qu'elles révèrent à des titres différens, comme l'intermédiaire entre ces dieux supérieurs et les divinités inférieures qu'elles reconnaissent également l'une et l'autre ; enfin comme le chef et le gou-* verneur des mondes, mais sous leur empire et sous leur autorité suprême. Cependant, quoiqu'il soit question çà et là des luttes de Vichnou avec Brahmâ, quoiqu'on nous montre Siva et Vichnou s'unissant tous deux pour châtier leur frère infidèle , les combats de Brahmâ et de Siva paraissent bien plus anciens, plus caractérisés, et l'on ne peut se défendre d'y chercher un sens curieux ou
^ Et Toilà pourquoi Vichnou , selon la doctrine des Védas, réside dans la qualité de Sattwa^ qui est celle de conservation et de vérité tout à la fois, tandis que Brahmâ est dans celle de Rnja (création, illusion), et Roudra dans cellede Tarna (destruction, ténèbres), roj. le chap. suivant, I. (J. D. G.)
profond. Brahmâ est condamné par l'Éternel à célébrerj dans ses migrations sur la terre, les hauts-faits des incarnations de \ ichnou : mais, long«temps auparavant, il perdit sa cinquième tête par la main de Siva ou de Yeirava (Bhalrava) son fils ; sa criminelle passion pour Saraswati, ou plutôt son incurable orgueil et ses attaques pleines d'insolence contre le plus grand des dieux (Mahadeva), lui valurent cette terrible punition. Virabhadra, autre fils de la colère de Siva , en fit éprouver une semblable à Dakclia, fils de Brahmâ, qui osait, comme son père, attenter à la divinité de l'époux de Parvati. On ajoute que , dans la suite , tous deux obtinrent leur pardon du dieu vengeur : Brahmâ l'avait charmé par des vers chantés à sa louange. Siva ne lui rendit pas sa tête, mais il s'en fit à lui-même un ornement, en la posant sur la sienne propre; quant à Dakcha , il reçut une tête de bélier pour sa tête humaine , et tous ceux qui avaient péri avec ce dernier furent ressuscites avec lui ^. (Vol. IV, pi. XV, 77 ; XVI, 81).
Suffit-il , pour rendre compte de ces fables, d'alléguer des mj^stères cosmogoniques ou physiques, les combats des élémens et des puissances de la nature, l'essence même du rôle de Brahmâ qui , une fois la création consommée, doit nécessairement céder la place aux deux autres dieux, l'un chargé de la conserver en y entretenant les principes de vie, en y ramenant l'équilibre des forces, l'autre de la renouveler en y détruisant et y reproduisant sans cesse les formes? ou bien , faut-il avoir
' yojr. Abraham Roger, p. 144, i53 sq. ; Sonnerai, I, p. 184.
recours à des conjectures historiques , et chercher encore une fois dans les guerres des sectes rehgieuses ou dans les dissensions des castes, la raison de la prétendue abolition du culte de Brahmâ et de la disparition totale de ses temples ^. La question est si obscure, il y a tant de divergence et de confusion dans les différentes hypothèses qu'on a imaginées pour la résoudre, que nous croyons convenable d'en renvoyer la discussion à un autre lieu. Nous ferons ici une simple remarque. Brahmâ, dit une tradition, existe dans les Brahmanes; ceux-ci sont honorés en sa place , car il habite en eux, ils sont ses enfans, et leur fonction est d'enseigner la loi qu'il a donnée; quiconque honore les Brahmanes, honore Brahmâ lui-mên^e : il reçoit, comme lui étant adressés, les divers hommages qui leur sont rendus chaquejour 2.
Oui ne reconnaît ici le vrai caractère de cette importante divinité , inférieure , en apparence , à Siva et à Vichnou, les deux grands dieux populaires, mais toujours placée à leurs côtés , gouvernant par eux et pour eux, commune à toutes les sectes, et confondant son nom avec celui de l'Etre éternel, avec Brahm, dont Brahmâ est la première émanation, et le représentant
^ Abrah. Rog. , 243 sq.; Sonnerai, i52-i54; Polier, I, p. i46, 170, 191; Majer's Brahmâ, p. 22 s5q.;N. Mûller, p. 4ii sq-; 4i8 sqq.
2 Foy. , d'après Majer, l'ouvrage intitulé : Beschreibung der Religion undheiligen Gebraûche der Malabarischen Pindares, Berlin, 1791, p. i4,2 sq. Abraham Roger et Polier indiquent la même idée, sans la développer aussi clairement. Conf. les notes 4 «t 10 sur ce livre, à la fin du vol., etnotro Disc, prélim. II. ■- i-'ilm-il) (J. D. G;)
sur Ja terre son élément, son symbole et sa demeure? Brahmâ n'est autre que l'intelligence incarnée dans le monde et dans l'homme, au commencement des temps, s'y incarnant de nouveau dans le cours de chaque âge , à chaque révolution de l'univers ; il est la parole par qui tout fut créé, par qui tout est vivifié; il est le chef invisible des Brahmanes , le premier ministre du Très-Haut , le prêtre, le législateur par excellence, la science, la doctrine, la loi, la forme des formes. Les seuls Brahmanes lui rendent un culte; mais il est l'objet constant de leurs plus pures et de leurs plus antiques adorations '. Si le Mahabbarat et le Bhagavat, livres du peuple, élèvent si haut Vichnou ; si d'autres livres, plus anciens sans doute, si des traditions expresses ou des symboles parlans semblent témoigner de la préexistence de Siva , qu'établissent mieux encore et la nature et le vieil empire de son culte , et les rapports des autres sectes avec celle qui persiste à reconnaître en lui le grand dieu ; les livres les plus sacrés de tous et les plus révérés, soit pour leur date , qui se perd dans la nuit des temps , soit pour la sublimité et la vaste étendue de leur objet, les Yédas et les ordonnances de Menou , reçus par toutes les sectes, mais , dans toutes , propriété exclusive des Brahmanes et titre de leur mission, exaltent Brahmâ , l'auteur de ces livres , au point de l'identifier avec le dieu suprême. En effet , Brahmâ c'est Bralim déterminé, c'est l'énergie créatrice de Brahm , c'est l'être descendant dans la forme , la substance se révélant dans le phénomène, l'esprit venant
» J^èyllA^aote dernière sur ce ftvre, fin du vol. (J. D. G.)
animer la matière, le moi universel, le roi de la nature, la volonté du Très-Haut gouvernant le monde qu'elle a fait , d'après les lois invariables qu'elle-même s'est prescrites. Brahmâ c'est l'âme du monde, c'est la matrice des ctres, c'est le père, le générateur, le plus ancien des dieux, le maître de toutes les créatures, le régulateur des élémens, le frère aîné du soleil, le type du temps et de l'année, l'oracle du destin, la couronne de l'univers ^ Ses épithètes, comme ses images, nous le font voir assis sur le lotus avec quatre têtes et quatre faces, analogues aux quatre régions du monde ou aux quatre Védas, tenant dans ses mains le mystérieux collier auquel sont suspendus les mondes (la chaîne des êtres), les livres de la loi , le poinçon à écrire, le feu du sacrifice. Souvent aussi on le représente porté sur un cygne, sa monture ordinaire, avec une longue barbe à chacun de ses quatre mentons, traçant la parole divine sur une feuille de palmier, ayant dans l'une de ses quatre mains un vase
^ Toutes ces qualifications reposent sur les épithètes données à Brahmâ, qu'on peut voir dans l'Amarasinha, sect. I. Comp. la traduct. latine du P. Paulin, avec la trad. anglaise du célèbre Colebrooke {add. Syst. B., p. 74 sq.). Majer remarque que le Haranguerbehah {Hiranya-garbhà) , ou le Mahabhouta , et le Pradjapat (Prad/apati) des Védas semblent se confondre dans le Brahmâ des lois de Menou : mais Pradjapatl est plus exactement le Ahankara du Manavasastra, et Pouroucka {Porsch de l'Oupnekhat ) plus^, spécialement Brahmâ. Toutefois le grand rôle de la création appartient à Pradjapati dans les Védas, comme à Brahmâ dans le Manava: et du reste, Hiranya-garbha (matrice d'or) est au nombre des épithètes de ce dernier, dans l'Amarasinha, aussi bien que Pradjapati. Conf.y notes 5, 6 et i3 sur ce livre, à la fin du vol. , et ci'dessus, p. 178 , note.
244 LIVRE 1>KEMIER.
recouvert, et au-dessus de ses quatre têtes ornées de lotus , une espèce de conque, de laquelle sort une flamme. Ainsi, toujours les deux grands principes producteurs, le feu et l'eau unis l'un à l'autre et créant toutes choses parleur union ^ (PI. II, i5;III, 19, 20; IV, 22; V, VI.) D'autres fois Brahmà monté sur son cygne [Hamsa), posé lui-même sur l'œuf du monde, tient de l'un de ses bras Saraswati ou Brahmi, sa sœur, sa fille et son épouse ,
'^ Il faut comparer aux sujets indiqués celui /de Sonnerat, pi. 33 , et surtout du P. Paulin, Syst. B., tab. VIII. Parmi les noms de Brahmâ se trouvent ceux de Camalasana (assis sur le lotus), et Tchatouranana (dieu aux quatre visages) : ce dernier rappellerait involontairement Saturnus, le dieu principal de l'antique Italie , venu sur la terre comme Brahmâ, législateur comme lui, comme lui père des dieux et des hommes , lors même que le rapport de ces deux divinités ne serait pas manifeste. L'un et l'autre , jadis, gouvernèrent le monde; l'un et l'autre sont, aujourd'hui, dépourvus d'adorateurs. Mais Brahmâ, comme Eiranya-garhha ^ tient aussi de très-près à YUranns des Grecs, mutilé par Cronus , son fils, de même que Brahmâ perdit une de ses têtes par la main de Siva-Cala , le Temps, qui parut avec le soleil , disent les Védas. Saturne, d'un autre côté, fut chassé du ciel par son fils Jupiter. Toutes ces fables, tous ces svmboles voilent un même fond d'idées cosmogoniques qui seront développées dans la suite de cet ouvrage. M. Hamilton (cité par M. Langlès , Rech. Asiat. , I, p. 226 sq.) compare, comme nous, Brahmâ a Saturne, et s'élève avec raison contre le parallèle de Jones entre ce dernier et Menou {ibid. , p. 169 sq.) : d'ailleurs, Jones confond deux Menons fort distincts , dont le second, qui ressemble à Noé , n'a rien de commun avec Saturne , ni , à proprement parler, avec Brahmâ. Plus loin (p. i85), il revient à des idées plus saines , quand il trouve dans Brahmâ Jupiter exalté, père de la vie, créateur de l'univers et de tous les êtres. Ganesa, dieu de l'année , forme une transition naturelle entre Siva et Brahmâ qui, du reste, ont entre eux les plus frappans rapports {Voy. ci-dessus, p. 161 sq. , et la note; p. 166, 167, note, et les excellentes remarques de M. Langlès, Monum., î^ p. 176.) (J.D.G.)
RELIGION DE LiNDE. CHAP. IV. ^4^
pour laquelle il brûle d'une passion éternelle. C'est la déesse de la science, de l'harmonie , du langage et de la musique. On la voit souvent seule avec un livre ou avec l'instrument à cordes nommé vina, dont Nareda son lils et le fils de Brahmâ fut l'inventeur. Nous avons déjà parlé de ce fameux Richi aussi bien que de Dakcha, son frère'. Le premier, à toutes ses autres qualités, joint celles d'un grand musicien et d'im sage législateur; le second préside au travail, à l'emploi du temps, à l'étude. En effet , Brabmâ leur père commun , le créateur par la parole et l'harmonie, leur mère, embrasse dans le cercle des divinités émanées de lui, comme clans la sphère de ses attributions, tous les objets personnifiés de la connaissance humaine, toutes les nobles productions de l'intelligence, les croyances, les sciences, les arts, les lois, les institutions ; en un mot, la civilisation tout entière. (PI. XV, XVI, 77, 78, 81 , 82.)
III. Mais pour nous faire une idée nette de la nature eX des rapports de cette foule immense de divinités que le brahmaïsme, c'est-à-dire la doctrine des Brahmanes, a distribuées dans une hiérarchie toute sacerdotale, et que Sivaites et Vichn ouïtes admettent d'un commun ac-
' Ci-dessus,^. aaS sq. Suivant quelques traditions , ils seraient le double fruit de l'union de Brahmâ avec Sarasw^ati : on verra plus loin qu'une autre origine leur est assignée à titre de Richis. Nareda joue un rôle fort analogue à celui d'Hermès ou de Mercure; quant à Saraswati , c'est la sagesse divine identifiée avec la nature féconde, et par Sri y l'un de ses noms, que porte aussi Lakclimi, se confondant avec Bhavani. Elle se retrouve dans la Neïtli, ou Netha, d'Egypte, dans Athena et dans Minerve. Elle s'appelle encore FafcA (vox) , parole ou verbe, et, comme telle, tient dans le Rig-Véda un langage sublime. Voy. la note 5 , sur ce livre, à la fin du vol. (J. D. G.)
cord, nous allons parcourir d'un coup-d'œil rapide les degrés principaux de cette théogonie, la plus vaste de celles dont rimagination religieuse des anciens ait jamais peuplé l'univers.
Au premier rang figurent immédiatement après Brahma, les huit Fasous, protecteurs et régulateurs des huit régions du monde. Ils ont pour chef Indra , le dieu de l'éther et du jour céleste , du firmament et des cieux visibles (les swargas), le roi de tous les bons génies , le maître de la foudre , qui préside aux nuages , envoie sur la terre les pluies fécondantes, et fait mûrir les moissons et les fruits. L'Orient est plus particulièrement sous son empire; mais il se plaît sur le mont Mérou, au pôle nord. Rien n'égale la beauté de sa ville aérienne , de son palais , de ses jardins : c'est là qu'il réside Si\eclndraniy ou Satchi, son épouse, environné d'une cour choisie qu'embellissent de leur présence , que ravissent de leurs danses et de leurs chants des groupes nombreux ^Apsaras et de Gandharvas , à la tête desquels on distingue Rambha, L'architecte divin, auteur des merveilleuses constructions des swargas, aussi bien que du palais cent fois plus merveilleux de Yichnou et de ceux de toutes les grandes divinités, s'appelle Viswakarma, sorte de Brahmâ ou de Démiurge inférieur. On le voit enfoncé dans ses méditations créatrices, ayant à ses côtés ses ouvriers habiles, les Tchoubdaras , qui portent dans leurs mains les emblèmes de l'architecture , et semblent tout prêts à exécuter les ordres de leur maître ^ (PI. XV, XVI, 83-86.)
« Fojr. aussi dans M. Langlès (Monum., I, p. 190), la belle miniî^-.
RELIGION DE l/iNDE. CIIAP. IV. ^47
Yama , dont il a déjà été question ^ , est comme le côté ténébreux d'Indra; il préside à la nuit, aux morts, à la région du sud et aux enfers; il juge les âmes séparées de leurs corps, et gouverne le noir troupeau des esprits de ténèbres. Nlroutl, qui garde le sud-ouest, est le prince des mauvais génies , et semble par-là se coordonner au précédent. Agni est le dieu du feu , l'essence de la loi et du sacrifice, qui remplit, illumine et consume toutes choses : il règne sur la partie du sud -est. On le représente avec deux visages, pour exprimer sa double nature, feu générateur et feu destructeur, ou sa double forme, feu céleste et feu terrestre; il a trois jambes, comme les trois espèces de feu rituel, celui du mariage , celui de la sépulture , celui du sacrifice réservé aux Brahmanes; le nombre sept domine, du reste, dans toutes ses attributions. Il monte un bélier azuré portant des cornes rouges, image frappante de la flamme que distinguent ces deux couleurs 2. (PI. XV, 87, 88.)
ture Indienne représentant Indra et Indrani, entourés de leur cour céleste. Nous pensons qu'il est Inutile de pousser plus loin, pour le moment, les rapprochemens avec la mythologie classique; uotre plan, d'ailleurs, nous fait ime loi d'abréger les détails. On trouvera dans l'Amarasinha, dans le P. Paulin, dans Jones, etc., les noms d'Indra et des autres Vasous : Majer les a rassemblés dans son Brahma^ p. yS sqq. Quant aux attributs, consultez notre vol. IV, Expllcat. des planches, sect. I. Conf., sur Indra, Jupiter Inférieur, Paul., Syst. B., p. 180 sqq.; Jones et Langlès, Rech. Asiat., I, p. 181 , 23a sqq.; Poller, II, 229 sqq. (J. D. G.)
ï Ci-dessus, p. 169, et pi. VIII, 44.
* C'est un dieu très-Important dans le culte des Brahmanes , et qui tient de près à Slva : l'un et l'autre ont trait au Vulcaln non pas (des Grecs, mais des Égyptiens, appelé Phthas. Parmi les noms (d'Agni (àpo;, agnus, ignis), se trouve celui de Pavaca , le Purîfi-
248 IiI\RE PREMIER.
yarouna ou Pratdieta, dieu de la mer et des eaux en général , réside à l'ouest. Il se présente sous deux aspects différens , comme bienfaiteur ou comme purificateur des hommes, répandant la fertilité sur la terre, vivifiant les plantes et les arbres, protégeant le commerce et la navigation ; ou bien , retenant les âmes au fond de ses abîmes et les chargeant de chaînes, d'horribles chaînes! pour les punir, les laver de leurs crimes et les renvoyer dans une vie nouvelle après de longues épreuves. Les serpens et les crocodiles sont ses affreux ministres. On le voit lui-même monté sur un de ces derniers animaux, avec un lotus pour couronne, voguer à la surface de l'Océan [Samoudra)^ dont il est le roi ^. (PI. XV, 89.)
Couvera ou Paulastja est le dieu des richesses et des trésors cachés, l'ami des souterrains et des esprits qui y résident, le protecteur des cavernes, des grottes; le roi des rois. Il habite la région du nord. Là , dans Alaka , sa demeure ordinaire, au centre d'une épaisse forêt, il est environné d'une cour brillante de génies appelés Kinnaras et Yakchas : ces derniers ont la charge de donner ou de retirer aux mortels les biens sur lesquels ils veillent incessamment. Quelquefois le dieu, leur souverain , se tient dans une grotte profonde , gardée par des serpens, et défendue en outre par l'eau et par le
cateur,.et son bélier rappelle naturellement le dieu-belier Ammon, dont les couleurs sont les mêmes. Voy. les notes 5 , et dernière , sur ce livre, à la fin du vol., e\. ci-après, liv. III. Conf. Amarasinha, et Langlès , Monum. , I, p. 190. (J. D. G.)
» L'eau purifie comme le feu , et Varouna tient d'un côté à Vich-. jnou, de l'autre à Siva : ci-dessus ^ p, 198 note. (J. D. G.)
feu : alors, nu et remarquable par l'ënormité de son ventre, il veille lui-même sur ses trésors souterrains. Mais plus souvent, porté sur un char magnifique, nommé Pouchpaka , ou sur un coursier blanc richement caparaçonné, une couronne sur la tête, un sceptre clans la mairi, il parcourt la terre où il exerce son empire^. (PI. XV, 90, 91.)
Vajou ou Pavana ou Marouta, le roi des vents, le dieu pur, l'air, véhicule des odeurs et des sons, dont Agni , le feu , s'appelle l'ami , et qui a pour fils Hanouman , le célèbre musicien et prince des singes que nous avons vu à la suite de Rama , tient sous ses ordres le nordouest. 11 pénètre toutes les créatures, il embrasse toutes choses; il se nomme l'âme du monde et la respiration universelle 2. (PI. XV, 92.)
Enfin , Isania ou plutôt Isana , qui est Siva lui-même avec ses redoutables attributs, a pris sous sa garde la région du nord-est, et termine la série de ces dieux protecteurs du monde, dont chacun a son épouse, entrant en partage de ses fonctions et de ses honneurs tout à la fois.
Ces huit épouses sont, sans doute, ces- déesses subordonnées à Bhavani, qu'on nomme, en l'y comprenant.
^ L'habitation de Couvera au nord, dans les montagnes qui donnent l'or et les pierreries, est remarquable : on voit aussi l'origine de cette opinion, si ancienne et si répandue, qui fait garder par des monstres et des esprits les trésors cachés au sein de la terre, ^oy. ci-dessus, p. i38, et M. N. Mïdler, p. 562. (J. D. G.)
^ On voit qu'Hanouman et les singes ne sont autre chose que les vents au service du soleil : quant à leur rapport avec la musique , il sera bientôt éclairci. Pavana et Hanouman semblent se réunir dans le Pan des Grecs et des Latins. (J. D. G.)
a50 LIVRE PREMIER.
les huit mères, et qui toutes représentent la terre divinisée. L'une de ces déesses, qui préside plus particulièrement à la terre que nous habitons, est Prithivi : elle paraît quelquefois sous la figure d'une vache, image de sa fécondité; mais, plus souvent, c'est une femme ayant autour d'elle, avec cet utile animal, une foule d'emblèmes divers dont les uns se lapportent à l'agriculture , les autres rattachent Prithivi aux trois grandes divinités femelles, et surtout à Bhavani,leur type commun. Parfois, elle tient dans la région du nord la place de Couvera, dieu de la richesse, et forme, en quelque sorte, le côté matériel de Saraswati , la divine épouse de Brahmâ, qui préside avec lui aux trésors de l'intelligence, comme Prithivi préside aux trésors matériels ^ (PI. XV 79.)
De même qu'Indra , sous l'autorité de Brahmâ , gouverne notre monde terrestre par les sept autres Vasous, ses ministres ; de même il paraît comme le chef des sept dieux qui régissent les sept swargas ou sphères célestes. Les deux premiers de ces dieux, Sourya et Soma semblent, jusqu'à un certain point, se confondre avec lui et pivec Couvera. Sourya, nommé encore Adityay le premier né, Mitra, l'ami, Hamsa, le cygne, est le dieu du soleil, le roi des astres, qui conduit les huit mois,
* Couvera, Lakchmi ou Sri et Saraswati, quand elle porte ce dernier nom , par où elle se confond avec Lakchmi , donnent , comme Prithivi, les biens matériels, les richesses de la terre; et Parvati , nous l'avons vu (p. 164, note), préside aux mines, ainsi qu'à toute production. Louhi^ déesse des moissons, et Gondopi, déesse des fleurs, ne sont que des modifications de Prithivi-Bhavani : on trouvera la première , pi. XVI, 80. Conf. l'Expl. des pi. , vol. IV. (J. D. G.)
durant lesquels il pompe les eaux par ses rayons , qui anime les douze signes du zodiaque, et chaque jour, à son lever, semble de nouveau créer le monde. 11 vivifie les âmes comme les élémens , il éclaire les esprits comme il verdit les campagnes; son char est attelé de sept coursiers verts, dirigés par l'habile Arouna, et des milliers de Devatas le suivent, en chantant les louanges du dieu de la lumière. On voit celui-ci avec quatre bras portant le sceptre, le lotus, le tchakra et le glaive dont il combat les Daityas, ennemis du jour ; tel il paraît au centre du zodiaque. Soma ou Tchandra est une divinité mâle qui préside à la lune, source de l'humidité primitive, des eaux vitales, des pluies et, par elles, de la fertilité : aussi les plantes nourricières et les herbes médicinales sont-elles sous son empire. Ce dieu , qui gouverne la seconde des sphères et se trouve par conséquent placé au-dessus de Sourya, qui régit la première, plus rapprochée de nous, parcourt les cieux dans un char traîné par deux antilopes ou gazelles aux yeux luisans ', (PI. XVI, XVIII, 93-98.)
* Voy. les noms du soleil et de la lune dans l'Amarasinha, sect. II, Sourya, le soleil planète, est à Crichna, à Rama, à la Trimourti, comme le dieu Helios, Sol ou Phébus à Apollon, à Hercule, à Bacchus, à Jupiter, etc. Tchandra est le dieu Lumis de plusieurs peuples anciens, la lune mâle des nations germaniques ( Mona , der Mond). On a prétendu que , dans les Védas , le soleil porte le nom féminin ^avitri {die Sonne), épouse de Soma : ce qui est plus sur, c'est que son culte, en général, y joue un très-grand rôle. {Conf. note 5 sur ce livre , à la fin du vol. : on y trouvera des éclaircissemens sur la Gajatri et la Savicri, deux fameuses prières au soleil suprême, dont la dernière paraît avoir donné lieu à quelque confusion.) Du reste, Tchandra, qui se nomme ^insi quand il désigne la lune en opposition avec le soleil, prend aussj
La troisième sphère est conduite par Mangala, fils de la terre, qui commande le gros de l'armée céleste et la foule sans ijom des Devatas. La quatrième a pour cheî Bouddha, fils de Tchandra, intelligence supérieure, génie de la science, initié danâ les deux doctrines, et pourtant frappé d'une funeste influence qui s'étend sur le jour auquel il préside. Vrihaspati , père putatif de Bouddha et son maître {Gouroii) dans la doctrine divine, est également le gourou de tous les Devatas ; dans sa sphère aiment à résider les Richis, les Mounis, les saints et les prophètes. Soukra, petit-fils de Brahmâ et fils de Brighou, mérita, dit-on , par ses pénitences, l'honneur de gouverner la sixième sphère hahitée par ceux qui ont suivi son exemple et sont devenus fameux entre les pénitens : par un rapprochement singulier, il est en même temps le gourou des Daityas ou mauvais génies , et c'est par lui que Bouddha fut initié dans leur coupable doctrine qui est la magie. Le septième et le plus élevé des swargas, appelé Satja-îoka, demeure de vérité , est sous l'empire de Sani, qui préside à la conscience, aux destinées futures, aux transmigrations des âmes.
un nom féminin , Tchandri, quand il entre en conjonction avec cet astre. On lui donne encore pour femme Rohini, la constellation des Pléiades , ou plutôt l'étoile la plus brillante de l'œil du bœuf, qui fut d'abord Rohinaelvcikle', sans parler de ses vingt-sept épouses, filles de Dakcha, qu'on trouvera ci-après. {I^oj. Jones, Works, vol. XIII, 8", p. 279; Rech, Asiat. , I , p, 201 et 289; Langlès, Monum. , I, p. 190. Couf. N. Millier, p, 449 sq- ; 5 58 sqq.) Ce dernier établit une distinction entreTcbandra et Soma. Arouna^ cocher de Sourya, fait songer à l'Aurore, mais bien plus encore Aroimi , sa femme , qui se voit (pi. XVI, 96 ) conduisant le cheval du soleil à sept tètes. L'Explication des planches, aux n°s cités, donnera quelques nouveaux détails. (J. D. G.)
RELIGION DE l'iNDE. CHAI». IV. 253
Frère d'Yama, roi des morts, et, comme lui, fils du soleil, il a pour attributs le corbeau, symbole de la métempsycose , et les serpens vengeurs représentant les remords ^ (PI. VIII, 45.)
Ces sept dieux, chefs des sept sphères célestes, sont nommés les sept Mounis par excellence, prêtres, solitaires, prophètes, chantres sacrés, en un mot, véritables Brahmanes. Les sept régions infernales , ou patalas, ont aussi leurs sept gouverneurs , qui reconnaissent pour roi ou Sechanaga , ou Bali , ou Yama 2.
Bien au-dessus des Vasous et des Mounis s'élèvent les sept Menons^, Le premier Menou, fils de Brahmâ, fut, en quelque sorte, le second créateur du monde visible; il couronna l'œuvre de son père et proclama ses lois : c'est la pensée créatrice de Brahmâ; c'est en même temps le premier homme ; c'est la forme la plus
ï Voj. ci-dessus , ^. 170, note, Conf. Polier, II, p. 245-255. Les noms des sept swargas et des sept jours de la semaine, auxquels président également les sept planètes : Sourya et Tcliandra, le soleil et la lune; Mangala, Mars; Bouddha, Mercure; Vrihaspati, Jupiter; Soukra (mâle comme Tchandra), Vénus; Sani, Saturne, se trouveront dans les notes^i et 1 1 sur ce livre , à la fin du vol. (J. D. G.)
* Ci-dessus , p. 162, note; 169, 187 note; 2i5-2i6, note.
^ Nous croyons nécessaire de prévenir, dès l'abord, qu'il y a de trèsgrandes difficultés sur la juste application des noms de Menous et Mounis, Richis , Maharchis, etc., etc., ainsi que sur le nombre de ces êtres mythiques. Cependant les sept Menous paraissent se distinguer assez nettement et des sept Mounis , planètes, et des sept Richis {Saptarchis) qui composent la grande Ourse, et ont pour femmes les Pléiades {Cartika)^ nourrices de Cavukeysi. (Ci-dessus ^ p. 168, note.) Tout l'embarras porte donc sur ces derniers, comme on va le voir. Les sept Menous sont supposés habiter les sept étoiles du chariot {Sacata). (J. D. G.)
parfaite de l'intelligence divine. Six autres Menons l'ont suivi, et nous vivons sous l'empire du septième, Vaivaswata (fiis du soleil), surnommé le dieu des funérailles ^. Chacun de ces êtres supérieurs, inspirés, saints, doués d'une puissance illimitée, fut chargé de reproduire à son tour le monde, et de le vivifier par la parole de Dieu. Sept nouveaux Menons doivent paraître après Vaivaswata et se succéder jusqu'à la fin des temps. Véritables incarnations de Brahmâ dans la durée et dans l'espace, les quatorze Menous embrassent, dans leurs quatorze Antaras , le développement tout entier de la création ^.
Après eux viennent les dix Brahmadicas (fils de Brahmâ) ou Pradjapatis (^msiitres des créatures), qu'on nomme aussi les dix Brahmas ou les grands Brahmanes , et qui semblent se confondre avec les Richis^, Ils na-
ï Ci-dessus, p. i8i sqq. ; aaô.Le premier Menou (Swayambhouva) se nomme encore Adima , le premier, ou Parama-Pouroncha , le premier mâle; sa femme (Sataroupa , la même que Pracriù, la Nature) , Adimi , ou Iva , la femelle , ou Para , la grande. Ces noms et les idées qu'ils représentent , se retrouvent partout, comme la suite nous le prouvera. (J. D. G.)
2 Conf. la note 9 sur ce livre , fin du vol. (J. D. G.)
^ C'est ici que commence véritablement la confusion, car les Brahmadicas , au premier abord , n'ont rien de commun avec les sept Richis mentionnés ci-dessus, et pourtant ils sont eux-mêmes nommés Richis J et leurs noms se répètent en partie dans ceux de ces saint» personnages: d'un autre côté, que sont les Maharchis, DevarchisetRajarchis , dont on nous parle? Enfin, les uns et les autres, les Brahmadicas et les Richis, sont appelés Monnis, Ces deux derniers noms semblent être des termes- génériques. On trouvera de plus amples éclaircissemens dans la note 1 1 sur ce livre , à la fin du vol. Maricchi, Dakchat Brighon, Nareda sont les principaux Brahmadicas; Casj-apa^
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quirent, selon quelques traditions , du premier Menou; selon d'autres , neuf d'entre eux furent produits des différentes parties du corps de Brahmâ, qui est le dixième ou le premier des dix. La mythologie les représente comme des créateurs ou ordonnateurs du monde en sous-œuvre, comme les aides et, en quelque sorte, les ouvriers de Brahmâ, comme des saints qui ont ohtenu, par la pureté de leur vie, par le zèle de leur dévotion , le pouvoir surnaturel de produire, soit médiatement, soit immédiatement, des animaux, des hommes et même de purs esprits. Ces Richis , à leur tour, ont leurs subordonnés, les Pitris ou patriarches, génies paisibles qui habitent dans la lune, distribués en compagnies, pères et générateurs comme les Brahmadicas, au moyen desquels ceux-ci exécutent la plupart de leurs opérations. C'est par eux que se poursuit et se consomme le grand œuvre de la population de l'univers ^ Mais il ne faut pas oublier les onze Roudras , qui sont autant de formes dans lesquelles se métamorphosa le premier Roudra, sorti du front de Brahmâ. Roudra est ici le souffle de la vie universelle : il réside dans tous les corps de la nature en général et dans le corps de l'homme en
Vasichtha , Viswamitra et Gotama figurent entre les Richis , mais le second est aussi dans la liste des Brahmadicas. (J. D. G.) .
" Ces Pitris , « les premiers dieux qui posèrent les armes » dit Menou , « donnèrent la naissance aux Devas et aux Danavas (tradition différente de celle qu'on trouvera ci-dessous) : de ceux-là vint le monde entier des animaux et des végétaux dans l'ordre convenable. » Leurs mânes (Pitara) sont censés habiter une r>égion particulière des cieux, ou l'orbite de la lune, sous la domination d'Yama, nommé pour cette raison Pitripati (ci-dessus ^ p. 169). (J. D. G.)
abô i>ïVRi!; premier.
particulier, et ses onze formes se rapportent aux êtres, aux organes, aux fonctions où il se manifeste simultanément ^
Dakcha, l'un des Pradjapatis, naquit, dit-on, de l'orteil de Brahmâ, sans doute pendant que ce dieu, préludant à la création, tenait son pied droit dans sa bouche. Il eut de son épouse Prasouti cinquante fdles, dont il maria dix à Dherma, dieu de la justice (d'autres disent à divers Pitris, Richis et Devatas), vingt-sept à Tchandra, dieu de la lune, et treize au Richi Casjapa, Celui-ci était fils de Maritchi, autre Pradjapati : de, ses treize femmes, les plus célèbres furent Aditl et Diti. La première, qui est le jour primitif, devint mère des douze Adityas ou premiers-nés , c'est-à-dire des douze soleils : ce sont comme autant de personnifications de Sourya, dans sa marche à travers les douze signes du zodiaque; à côté d'eux se placent naturellement les douze génies qui président aux douze mois de l'année et portent les noms de douze d'entre les vingt -sept femmes de Tchandra ou la lune, dont ils furent, dit-on, les enfans 2. De ces Adityas, fils de la lumière, naquirent
' Voj. la note i3 sur ce livre, à la fia du vol. (J. D. G.)
2 Rien n'est plus remarquable , dans la Mythologie hindoue , que toute cette généalogie de Dakcha et de Maritchi , développée dans Casyapa,fils du dernier. Suivant le Manava-Sastra , ils descendaient du premier Menou , l'intelligence incarnée avant les temps et le fils de Brahmâ , la pure intelligence, fille elle-même de l'Être. Maritchi est nommé le premier : c'est la pure lumière ou l'élément lumineux partout répandu , duquel fut formé le soleil. Dakcha est le principe du mouvement perpétuel des sphères et de la division ou mesure du temps, qui en est la conséquence. Quant à Casyapa, c'est l'espace éthéré, le ciel des étoiles, l'Uranus indien, dit Jones (Rech. Asiat., I,.
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tous les bons génies appelés généralement DeuaSj Dei^atas ou Souras, et distribués dans des classes nombreuses : au contraire, les Daityas , fils de Diti, ou de la Nuit , furent des géans impies et cruels, fléaux de la terre et des cieux , distingués par une multitude de noms , Danavas y A souras, Rakchasas , etc., dont la plupart se rapportent également aux degrés divers d'une vaste hiérarchie ^
p. 201), père d'Indra comme de Sourya, car ces deux divinités se confondent l'mie avec l'autre. En général, les noms des Vasous se retrouvent dans ceux des Adityas , et il faut se souvenir que le premier Aditya, ou Sourya, est appelé le maître des huit mois (^ci-dessus, p. aSo.) Le reste s'explique de soi-même. Ajoutons que Sourya eut pour fils nonseulement les deux jumeaux nommés Aswina, ou Jswini-Koinnaraou au duel, médecins des dieux, nés d'une cavale , et que Jones compare aux jumeaux grecs Castor et Pollux; mais encore, comme Fivaswat , leMenou Vaivaswata déjà cité plusieurs fois. Celui-ci, à son tour, eut dix fils , dont le plus célèbre fut Icshwacou , et une fille lia , mariée à Bouddha, fils de Tchandra , issu lui-même d\4tri, l'un des Pradjapatis , que nous n'avons pas nommé : de là ces deux grandes familles royales des en/ans du soleil et des en/ans de la lune , l'une à Ayodliya, l'autre à Pratichthana, par lesquelles s'ouvrent les annales toutes mythiques des Hindous, {^oj-. Jones, sur la chronologie des Hindous, Rech. Asiat. , II, p. 170, 181.) La note 11 sur ce livre, à la fin du vol. , donnera, avec les noms des douze Adityas, des douze mois, des six saisons dans lesquelles ils sont distribués , etc. , etc. , tous les détails nécessaires sur le zodiaque et l'astronomie en tant que mythologique. (J. D. G.)
* Une autre femme de Casyapa, nonjjnée Vinata^ fut mère de Garoudha {ci-dessus y p. 194 et note) , etd'Arouna (p. 2 5i); une autre de Rahou et Ketou^ le nœud ascendant et le nœud descendant du dragon , deux planètes malignes qui, avec les sept Mounis (cz-<^ei^«^, p. 2 53), composent les «rtj'a ^Art/<a ou neuf luminaires. Les autres donnèrent également le jour à une foule de bous et de mauvais génies. On peut voir sur leurs différentes classes, Sonnerai, I, p. 1 87 sq. ; Majers Mythologisches Lexicon, passim ; le même, Brahma, p. 91 sq. ; N. Millier, p. 442 sqq. ; Langlès , Monum., I, p. igcJ sqq. (J. D. G.) I. 17
Nous ne finirions pas , si nous voulions seulement énnmérer les principales divisions dans lesquelles se rangent ces dieux inlerieurs, qui remplissent tous les mondes, animent toutes les parties de la nature, tous les êtres, tous les corps ; habitent en foule sur les montagnes et dans les vallées, au bord des fleuves et dans les abîmes de la mer, et, par une chaîne immense, aspirent à embrasser l'infini. On dit que leur nombre total s'élève à trois cent trente-deux millions; mais les seules ^psaras passent six cent millions ; créatures angéliques dont les formes aériennes, la beauté, les grâces séduisantes, les danses harmonieuses et les amours sur la terre et dans les cieux, sont célébrés par les poètes hindous.
Au reste, les deux sexes, la lumière et les ténèbres, le bien et le mal montrent ici, comme partout ailleurs, et leur alliance et leur opposition. Mais, ce qui mérite surtout d'être remarqué, c'est que sous ces allégories augustes , riantes ou terribles, de saints et de prophètes, de patriarches et de génies, de nymphes, de sylphes, de géans, de démons; dans ces races et dans ces généalogies primitives ; dans ces chœurs de danse et de musique; dans ces guerres et dans ces combats de bons et de mauvais esprits; enfin, dans tous les rapports divers de ces êtres surnaturels, se laissent entrevoir les vrais mystères des Brahmanes, c'est-à-dire les connaissances, les observations, les doctrines, en un mot toute la science des premiers âges, dont le trésor fut lentement amassé par les longs travaux de la caste sacerdotale. La forme peut un instant faire illusion : ces Mounis, ces Richis transportés sur la terre, ainsi que Brahmâ et les Menous ,
et confondus souvent avec des personnages terrestres, imitateurs de leur sainteté, ont revêtu une apparence toute humaine; les découvertes, les livres, les lois et toutes les «frandes institutions sociales leur sont attribuées; législateurs religieux, philosophes, poètes, modèles du prêtre et du savant, on croit d'abord apercevoir en eux les antiques chefs des Brahmanes, divinisés par la reconnaissance ou par la politique. Mais si, d'un coup d'œil étendu , l'on embrasse tout l'ensemble de la Théogonie brahmanique, si l'on en saisit tous les rapports, on découvre bientôt que le fil de la science peut seul guidera travers ces périodes cosmogoniques, dont le passé et l'avenir sont également enveloppés, comme dans eette classification de personnages qui se reproduisent toujours les mêmes dans toute la suite des Galpas, des Manwantaras et des Yougas. D'ailleurs, pour la plupart, leurs véritables résidences ne sont-elles pas aux cieux? leurs fonctions, de présider au temps et à ses différentes divisions, de conduire la marche de l'année, des mois, des saisons et des jours? Et, pour ceux qui habitent les enfers, leUl* exacte corrélation, leurs luttes perpétuelles avec les habitans des cieux, cette opposition même des fils de la lumière et des enfans des ténèbres; enfin les Richis, les Pitris, et, si l'on y regarde de près, tous les dieux qui^ plus ou moins, se retrouvent a la fois dans les régions inférieures comme dans les supérieures; ces traits, et une foule d'autres qu'il serait facile d'accumuler, ne prouvent-ils pas que l'astronomie a fait en grande partie les frais du brahmaïsme, et que des prêtres savans, habiles à manier les esprits, ont à des-
sein voilé sous des allégories morales et poétiques , inventées pour former le cœur ou charmer l'imagination , les mystères de la science dont ils se réservaient le secret? En rattachant ainsi la terre au ciel, en personnifiant jusqu'à l'infini les astres, les élémens et la nature entière, dans le cours de leurs observations et de leurs découvertes, sans doute ils ne faisaient que suivre la route dès long-temps frayée par les croyances populaires; ils sacrifiaient aux besoins du temps, et peut-être obéissaient-ils involontairement eux-mêmes à ce génie symbolique qui posséda jadis le monde et domine encore aujourd'hui dans l'Orient.
Il nous reste à indiquer un dernier point de vue , c'est le rapport intime qui existe, chez les Hindous, entre l'astronomie et la musique, toutes deux parties intégrantes de leur système religieux. Déjà nous avons plus d'une fois appelé l'attention et sur Hanouman , célèbre musicien au service de Rama , et sur les chœurs célestes de Crichna avec ses jeunes compagnes , les Gopis et les Nayikas. L'un et l'autre se rapprochent ici singulièrement et portent un caractère fort élevé : l'un et l'autre , en effet, semblent présider à l'harmonie générale du monde, dont on les voit occuper également le centre, le premier, non-seulement fils de Pavana, mais fils de Siva, et devant un jour prendre la place de Brahmâ dans les cieux; le second, incarnation de Vichnou , Vichnou lui-même et représentant de l'Eternel \ Hanouman
I Foy. ci-dessus , p. 20a, 207, 2io, 219, 249 note. Conf. pi. XII, 57, 66 ; XIV; XVII , 96. Le rapport entre le vent et le soleil , entre l'air et le feu , entre le feu et l'eau, et l'alliance d©. tous ces corps ou
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tient dans ses mains la lyre; Grichna joue de la flûte : tous deux conduisent la danse des sphères, des astres, des mois, des saisons, se mouvant harmoniquement autour du soleil; tous deux sont environnés des Gandharvas, des Kinnaras , des Raguinis et d'autres musiciens et musiciennes de la cour d'Indra. La lyre (vina) est par ellemême l'image de cette harmonie céleste personnifiée dans Saraswati, déesse de la musique; son filsNareda, peutêtre le type d'Hanouman, fut, comme nous l'avons vu, l'inventeur de cet instrument. Sarasvs^ati, dit-on, eut pour enfans , outre Nareda et Dakcha ' , les six Ragas , génies qui président aux modes musicaux, et dont chacun à son tour est accompagné de cinq Raguinis , nymphes
élémens avec les sons, c'est-à-dire leur harmonie, tel paraît être le fond de ces symboles et de ces mythes nombreux où se confondent la physique , l'astronomie et la musique. Hanouman, au centre du monde, rappelle Roudra-Siva, souffle de la vie universelle, comme Crichna rappelle Narayâna et Vichnou-solçil, âme de l'univers. Tous les deux remplacent ici le créateur Brahmâ, ou même s'élèvent au-dessus de lui : tous les deux font penser au dieu Pan (Pavana), tel que le considère W. Jones, d'après Bacon, (Rech. Asiat. , I, p. 2o5) et tel que nous le verrons dans la suite , soit au milieu du zodiaque, soit dans d'autres rôles supérieurs. Quant à la danse des sphères, etc. , et aux difficultés que semble présenter l'explication radicale de notre planche XIV, nous croyons convenable de renvoyer cette discussion avec les développemens nécessaires , à la note II sur ce livre, fin du vol. (J. D. G.)
^ Nareda et Dakcha ne sont que les enfans mystiques de Saraswati, considérée comme la sagesse divine; car nous les avons vus {ci-dessus, p. 254) parmi les Brahmadicas nés , ou immédiatement de Brahmâ lui-même , ou médiatement de Menou son fils. Si l'on, rapproche Nareda d'Hanouman à la tête de singe , on sera conduit à les identifier tous deux avec Thot-Anuhis-Mercure. Il faut remarquer, d'qn autre côté, Dakcha à la tête de bélier. (J. D. G.)
de la musique, et de huit fils, génies subordonnés de ce bel art. Ce sont, au total, les quatre-vin^t-quatre modes, dont six primordiaux (au lieu de sept), et soixantedix-huit dérivatifs (pour soixante-dix-sept). Le célèbre William Jones fait très-justement observer que tout cet ordre est établi sur la révolution de Tannée indienne : «lies modes, dans ce système, sont déifiés; et, comme il y a six saisons dans l'Inde, deux printemps, Tété, l'automne et deux hivers, un Raga primitif, ou dieu du modej est censé présider à chacune d'elles; à chaque Raga, suivi de sa famille, est appropriée une saison particulière, où l'on ne peut chanter et jouer que sa mélodie à des heures prescrites du jour et de la nuit\» Ajoutons, avec un autre savant non moins ingénieux, qu'on peut supposer les six Bagas divisés et doublés, conformément à la grande loi des deux sexes; et alors on aura, selon nous, les douze mois. D'un au4;re côté, nous savons que les jours dont se compose le mois sont représentés par trente nymphes charmantes, où nous retrouvons les trente Raguinis. Les semaines, et jusqu'aux heures ont aussi leurs génies protecteurs, qui, sans doute, jouent leurs rôles dans la grande harmonie de l'année. Que serait-ce si nous entreprenions de montrer les rapports divers de ces personnifications astronomiques et musicales avec les qualités de l'âme humaine , et le moral venant encore former avec le physique des combinaisons variées à l'infini; si nous rappelions les seize mille maîtresses de Crichna , qui sont à la fois seize
I Conf, W. Jones, Worh, tom. XIII , S°, p. 3 12 sq. ; Rech. A. , I^ p. 2o3 et 393. (J. D. G.)
mille étoiles , seize mille Ragas , dérivés de ceux que nous avons vus plus haut, et seize mille passions, affections ou modifications de la sensibilité , auxquelles correspondent ces modes musicaux chéris des bergères de Mathoura ' ?
Bien plus, tout ce peuple de& sons, enfans de Saraswati, identifiés d'un côté avec les vents par Ranouman leur chef, de l'autre avec les nymphes célestes, dont le troupeau s'empresse autour du divin pasteur Crichna, semble se réfléchir, ainsi que le ciel tout entier, dans le miroir des eaux, dans ce vaste empire de la mer, des fleuves, des rivières, sur lequel régnent de concert Vichnou et Ganga. Ganga aussi porte la lyre, et Vich^ nou est la tortue dont le savant Nareda fit le premier vina [catchapi) 2. L'eau est la mesure du temps de même que le soleil ; l'eau est le principe de l'harmonie comme le principe du monde : mais l'eau elle-même sort de la bouche du taureau , Ganga s'élance du front de Siva ; la tortue repose aux pieds du bœuf, et le bœuf est -il
^ Conf. N. Mûller in Dorow's Morgenlandischen Àherlhïimern ^ Il Heft , p. 98 sq. ; 107 sqq. ; id. , ouvr. cit. (Glanben, etc.), p. 4^-7 sq. note; Langlès, Mou. I, p. i85. (J. D. G.)
^ F'oj. vol. IV, pi, XVI, yy, Ganga se rapproche ici singulièrement de Saraswati. On sait , au reste, que Ganga, Yamouna et Saraswati sont à la fois les trois Saccis des trois personnes de la Trimourti , et les trois principaux fleuves sacrés dans l'Inde. Le Triveni (les trois houcles tressées), où s'assemblent ces trois fleuves, représente en même temps leur union et l'union des trois déesses qui composent la trinité femelle (Jones, Works, XIII, 824 ; Rech. As., I, lyS). (7on/, pi. XVII , 100. — L'identité deNaredaavec Mercureestelle encore douteuse? et quel sens profond dans cette allégorie de la tortue qui soutient le njonde et devient une lyre? ( J. D. G.)
autre que Siva, le père de la vie, le feu générateur et principe des principes ' ? Siva épousa la fille de Dakcha; il coupa la tête à ce dieu comme à son père Brahmâ ^, Cette complication de formes et d'idées, où se mêlent tous les dieux et tous les systèmes, nous avertit qu'il est temps de revenir sur nos pas avant de terminer notre exposition.
* On trouvera dans la note ïa sur ce livre, à la fin du vol. , l'explication de ces nouveaux rapports , ainsi que de notre pi. XVIII , qui produit aux yeux avec un rare bonheur toute cette théorie mystique de l'art des sons. ^ (J. D. G.)
* Brahmâ et Dakcha paraissent souvent identifiés l'un avec l'autre dans les traditions comme dans les images. Conf. pi. XVI, 8r.