‹ Religions de l'antiquitéChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Métaphysique religieuse des Brahmanes : Dieu, le Monde, l'Homme et leurs rapports. Doctrine de l'âme et de l'autre vie, migration des âmes ou Métempsy chose, culte des animaux; aperçu de la Morale des Hindous. II. Bouddha, son caractère, sa légende ; idée de la réforme qu'on lui attribue et des rapports de sa doctrine avec celle de Brahmâ.

I. Quelle que soit la véritable origine de la religion des Hindous, et quoi qu'on doive penser des prétentions de ces sectes nombreuses qui la divisent depuis tant de siècles, il est un fait important, capital, et qui se représente toujours plus pressant à mesure qu'on pénètre plus avant dans ces dogmes antiques : c'est qu'ils ont tous, même les plus opposés en apparence, sinon leur source première, au moins leur commune sanction dans ce vaste corps de doctrine qu'on appelle les Védas. Les Védas font loi pour toutes les sectes; toutes les écoles viennent y cbercber à la fois leurs principes et leurs argumens, et les croyances fondamentales dans lesquelles toutes se réunissent, n'ont pas d'autorité plus imposante et plus sacrée que ces livres révélés par Brahmâ , au nom de l'Éternel.

L'unité absolue, telle est, dans tous les sens, la base de la doctrine enseignée par les Védas. Nous avons déjà vu comment les symboles populaires ramènent euxpiêmes, par la trinité et par les alliances bizarres dea

ï. IVRE PIlEMIEll.

personnes qui la composent, toute la foule des divinités mâles ou femelles qui en émanent , au type primitif de l'hermaphrodite représentant la dualité dans l'unité; nous avons vu comment la physique et la métaphysique, la matière et l'intelligence, le monde et Dieu s'unissent dans le panthéisme antique des Brahmanes, ainsi que les deux sexes dans Brahm-Maya; comment Dieu, en créant le monde, s'identifie en quelque sorte avec lui, se divise, se disperse, se détermine dans le temps et dans l'espace, se subordonne à sa propre essence et même devient sujet à la mort ^ De là, sans doute, ce grand sacrifice, dont nous parlent le Rig et le Jadjour-Véda , ce sacrifice où Brahmâ est tout ensemble le prêtre et la victime , où le monde et le ciel et toutes choses sont enveloppés dans un vaste réseau tissu par les dieux ; ce sacrifice enfin sans lequel la création ne pouvait être consommée. De là Brahmâ qui, dans son principe, n'était autre que Brahm lui-même, tombant sous l'empire de Siva et de Yichnou, désormais seuls représentans de l'unité suprême , l'un par le feu , l'autre par l'eau , élémens supérieurs, tandis que la terre, symbole de la bassesse et du malheur, est attribuée à Brahmâ. Delà cette noble intelligence, fille de la raison première, condamnée à traîner dans ce lieu d'exil une existence périssable durant toute la révolution des quatre âges.

Mais l'unité du panthéisme primitif ne pouvait suffire

' Fojr. ci-dessus, -p. i5o sq. ; i53 sq. et note; iSS-iSj et note. Conf. p. 190 note; 286, 238. Quant au fameux sacrifice dont parlent les Védas , 'voy. les textes dans la note 5 sur ce livre, fin du vol.

religion.de l'inde. CHAP. V. 2^7

à l'esprit humain : en effet, la dualilé se retrouve partout dans le développement des divers systèmes , comme? dans le développement nécessaire des choses ; partout reparaît, avec la distinction des sexes, l'opposition des deux principes; partout le comhat, soit entre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort; soit entre l'action et la passion, le bien et le mal; soit enQn, par un dernier progrès, entre l'esprit et la matière. Il n'y a jusqu'ici qu'un cercle vicieux. Que fallait-il pour en sortir .^Rendre raison de l'existence du monde physique et en dégager le monde moral ; expliquer le triple rapport de Dieu, du monde et de l'homme.

C'est ce qu'entreprit la doctrine de l'émanation dans le cours de son perfectionnement : elle voulut combler l'abîme qui sépare la pure intelligence de la matière impure et grossière, et prenant l'homme comme intermédiaire entre Dieu et le monde, elle les compara tous trois : après de longues hésitations et maint retour au panthéisme des premiers temps, découvrant sans cesse un même principe sous des formes diverses, ell^ constata l'identité de la substance dans la variabilité des phénomènes, proclama que le monde et l'homme, formes l'un de l'autre, ne sont que deux figures de Dieu, et à la fin brisa la forme pour atteindre à l'être, anéantit le phénomène devant la substance, et déclara non-seulement que tout est par Dieu , que Dieu est dans tout , mais encore que tout est en Dieu , que Dieu seul existe , que celui qui comprend Dieu est Dieu , et que hors Dieu il n'y a qu'illusion. Voilà comment le panthéisme réel çt physique conduisit à l'idéalisme , qui n'est lui-même

268 LIVRE PRE.MIEn.

qu'une autre sorte de panthéisme , mais élaboré et purement rationnel. Dès lors toute antinomie a disparu ; il ne reste que l'unité, l'unité parfaite et absolue ^.

Selon cette doctrine, fondée sur les Yédas et développée dans le système de philosophie appelé Mimansa, dont l'auteur fut, dit-on, Dwipayana-Vyasa, le rédacteur de ces livres 2, l'Être des êtres , Brahm, repose éternellement en lui-même, incorruptible, inaltérable, élevé au-dessus de toute idée. Mais de tout temps habitait avec lui Maya, issue de son énergie ou de sa faculté créatrice [Sacti)^ et comme elle à la fois sœur et fille du Tout-Puissant. Maya est la mère de l'amour, elle est le premier principe de toute affection, de toute création , de toute matière ; elle est la matière même , mais la matière primitive, subtile, coexistant avec Dieu de toute éternité; en elle résident , sous l'emblème des trois couleurs, le rouge, le blanc et le noir, les trois qualités ou les trois puissances de créer, de conserver et de détruire, par conséquent la Trimourti ; elle figure à la tête de ces autres puissances bien supérieures, qu'on pourrait nommer préformatives , et dans lesquelles l'Etre éternel préludant , en quelque sorte, à la création réelle par une création idéale , semble se métamorphoser successivement pour atteindre à son but et franchir

' ^9y-i pour tout ce premier article, lés preuves et les développeniens dans les notes 5 et i3 comparées (sur ce livre, fin du vol.). On trouvera ici et dans la note i3, de nombreux aperçus de la doctrine renfermée dans l'Oupnekhat , ou plus correctement, les Oupanichadas. Con/.note i« , § 2. (J. D. G.)

2 Fqy, ci-dessus f p. 233 note, et la note i" sur ce livre, fin du

RELIGION DE l' I N D E. CHAP. V. 269

rinlervalle immense qui est entre l'infini et le fini ^. En effet, c'est Maya qui, par l'attrait de sa beauté, fit sortir le Très-Haut du sein de ses ineffables profondeurs : s'oubliant lui-même, il s'unit, dans l'ivresse de la passion, à cette enchanteresse divine. Le voile mvstérieux qu'elle avait lissu de ses mains les reçut tous deux, et la pensée de l'Eternel devint féconde en tombant dans le temps : les formes innombrables des créatures représentées en idée sur ce tissu magique dont Maya avait enveloppé son époux , reçurent le don de la vie. Alors aussi Maya devint mère de la mer de lait ou des eaux premières, d'où sortit le monde, où le monde doit rentrer; alors naquit Cama , l'Amour qui le vivifie, et qui prit pour femme Reti, la Volupté^. Cama, à son tour, produisit Yotma, la Force, et celle-ci s'alliant au Temps et à la Destinée, eut commerce avec la Bonté {Pirkirti ou Prakriti)y qui engendra la matière (Mahat), Cette matière, substance de l'univers, et nommée encore le

* ConJ. ci-dessus , p. 224 et note; et, dans la note i3 s. c. 1, , fin du vol. , tous les détails nécessaires pour bien comprendre les symboles divers qui représentent cette série de préformations (ou transformations premières, car ces deux idées se confondent dans le panthéisme brahmanique) par où la Trinité se lie à l'unité, et le monde à Dieu : Oum, Hiranya-gai bha y etc. , etc. (J. D. G.)

* Conf. ci-dessus , p, 170 note, lyî, 220 note. Il n'est rien de plus remarquable, dans toute la symbolique des Hindous, que la série des représentations figurées où l'art a voulu produire aux yeux cette Cosmogonie de la Mimansa, déjà si remarquable en elle-même et par ses rapports frappans avec la Cosmogonie des Grecs. Il faut jeter les yeux sur notre planche XIX , 102-T09, et consulter pour les détails, dans lesquels il nous est impossible d'entrer ici, l'Fxplic. des pl.,sect. I,vol. ly. (J. D. G.)

P7P LIVRE PREMIIiR.

grand phénomène [Mahabkputa)^ est le sujet sur lequel s'exercent maintenant les trois qualités [Gounas) travaillant à produire le monde et toutes choses. Mais uil nouveau et dernier principe vient s interposer dans leurs o^évAlioxif» ^ A kank ara, l'individualité, le /wor qui se détermine lui-même; s'unissant aux gounas, d'abord simples propriétés de Maya, il en fait des puissances distinctes dont chacune a son mode particulier d'action, Radja qui tend à créer, Tama à détruire , Sattwa à conserver ; les deux premières en opposition perpétuelle (Brahma et Roudra), la dernière aspirant au repos (Vichnou); Kadja et Tama occupées dans la forme, Sattv^^a ayant son but dans l'Etre ^. Des actions contraires naissent ensuite les cinq élémens qui s'engendrent l'un l'autre-, Akasa ou l'éther, l'air ou le vent, le feu, l'eau et la terre : ces cinq élémens ont produit toutes les formes, et par eux le monde est sorti des ténèbres où il fut longtemps plongé ^.

ï Voy. sup.f p. 237 sqq,, et la note de la pag. 289.

* Cette Cosmogonie ne diffère qu'en apparence de celles des Vedas, de Menou, etc. , comme Ta très-bien prouvé Gœrres {Mrthengesch. der asiatisch IFelt, I, p. T17 sqq.) : l'idée de Maya y est plus poétiquement développée , et l'introduction de Cama, qui la détermine encore davantage, l' alliance de l'amour et de la force (Camu' Yotma) , celle de la force et de la bonté produisant le monde de concert avec l'amour, sont des conceptions lugénieuses qui ont leurs analogues dans la plupart des autres Mythologies. Du reste , ne prenons pas le change : Prakriti, dont il est ici question, n'est pas Autre que Prakriti, femme du premier Menou [ci-dessus, p, 254, note) , qtie nous avons nommée la Nature; car le premier homme et la première femme se confondent avec Brahm-Maya, et l'hermaphrodite divin se retrouve dans le premier couple humain ,. hermaphrodite aussi avant la séparation des sexes (pi. XIII, iio). La

RELIGION DE LINDE. ClIAP. V. 517 1

Ainsi, r Amour a fait le monde, et le monde, dans son origine, n'est que passion et que chimère, pure illusion , phénomène passager et fugitif. Le monde n'a d'existence que par Maya, par la division accidentelle de l'unité divine, par une séduction du moment : considéré dans Maya, la beauté, il est l'œuvre de Dieu, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, une forme parfaite, accomplie; mais envisagé par rapport à l'Etre éternel, immuable et seul subsistant par lui-même, il n'est qu'une vaine apparence, une ombre sans réalité, car les mondes

vache , comme la femme, est une forme de Prakriti et de Maya tout à la fois; Maya et Prakriti (température des trois qualités, selon les Védas) s'identifient l'une à l'autre dans la vache aux trois couleurs Camadhenoii (ci'dessus, p. i85 , 198 note), où tous les êtres animés ^viennent puiser la vie. C'est la Mère universelle, la Nature, la fille, la sœur et l'épouse de Brahm , la volonté du maître suprême, son énergie première, représentée par Bhavani dans la religion populaire. Le lien qui unit Prakriti à Brahm, la nature à son auteur, c'est Prana, le corps subtil de Brahm, la forme de l'Être, le souffle divin, principe de l'organisme, la respiration de Dieu; c'est encore et plus étroitement Oum, le premier-né du Créateur, le fils qu'il engendra avant les temps, le premier mot (Verbe) que proféra sa bouche, lorsqu'il s'apprêtait à son œuvre ; la parole créatrice. Mais Prana et Oum se confondent dans Maya, et, comme elle, ils ont forme de vache; Oum est fils de Maya comme il est fils de Brahm , car Maya est en Brahm. Quant à Mahat, née de Prakriti, ce n'est point la matière telle que nous l'entendons, c'est, sans aucun doute, Hiranya-garhha, le foyer des élémens subtils, la matière première, préexistante, la première production, le corps de l'univers , le phénomène par excellence, Mahabhouta identique à Mahaatma (^T/aAar n'en est peut-être qu'une abréviation) , dont l'œuf d'or et l'arbre de vie sont deux figures. Ahankara^ le même que Pradjapati^ comme il a déjà été remarqué (p. 243 note), est nommé la seconde production. Conf. notes 5, 6 et principalement t3 sur ce livre, à la fin du vol.

ne sont qu'un jeu pour Brahm , et toutes les créations de Maya s'évanouissent comme une vapeur légère au moindre mot de sa bouche ^ Poursuivons notre exposition , et voyons ce qui concerne l'homme et les créatures animées en général.

Dieu voyant son œuvre prospérer et la terre toute prête à recevoir des habitans, tira de son propre sein Tintelligence [Mana)^ qu'il revêtit d'organes divers et déformes infiniment variéesj puis il lui commanda de produire tous les animaux. Ceux-ci furent créés mâles et femelles, afin de pouvoir se propager. L'intelligence leur donna cinq sens analogues aux cinq élémens; quant à l'homme, il reçut comme son titre à la prééminence, la réflexion {^Manous).

L'intelligence est une émanation de la grande âme, laquelle réside dans toutes les créatures pour les vivifier un temps déterminé. La grande âme [^Àtina, Mahaatma, Paramatma, l'âme du monde, l'âme universelle, le souffle divin qui respire dans tous les êtres) se confond avec Dieu lui-même, avec le monde, avec toutes choses, et pourtant s'en distingue. Atma, disent les Védas 2, pareille

^ La théologie orphique appelle aussi les mondes jouets de Dieu (àôûp[j.aTa Toû ôsou , crepundia Dei) , expression qui se trouve dans Platon même : il nomme tous les êtres vivans 6(x6|AaTa ôswv, spectacula, mimera deorum. {Conf. de Legib. I , p. 2 iç) ; Bekk. , et Creuz. , Dionys. , I, p. 42). Ces idées découlent immédiatement des Cosmogonies grecques où se retrouvent ÀTraTYi, ^iXoTTiÇ, Êpi;, l'illusion ou la séduction , l'amour, et la dispute ou division (Hesiod. , Theogon. , 210 sqq.); elles seront développées dans la suite. Cette note , et le résumé dont elle dépend, appartiennent à M. Creuzer.

'^ Ici, nous abandonnons la Mimansa, poursuivre exclusivement

iiEUGiôN DE l'inde, CHAP. V. tiy3

à une goutte d'eau, tomba du centre des trois qualités, et cette goutte excellente, émanée de la divinité, devint Djivatma, lame qui meut Bhoutatma ou le corps, composé et tout à la fois enveloppé des cinq élémens. Ainsi lame est double, en quelque sorte : comme Djlvaima^ c'est un corps léger, subtil, qui pénètre tous les autres corps, et, dans chacun, a son siège de prédilection au cœur; c'est la relation des trois qualités, c'est la volonté, le moi^ d'où procèdent les figures et les noms sans nombre; comme Pararnatma ^ c'est une portion de la divine essence, imperceptible, infinie comme elle, c'est la grande âme qui fait vivre tous les êtres et vit elle-même en eux. Djivatma agit et jouit dans son acte; le cœur, où elle réside, est le centre général des actions, la demeure et le foyer de tous les sens. Paramatma, au contraire, est élevée au-dessus de toute action comme de toute passion, et contemple, dans son repos, le vain spectacle de la sensibilité. Mais, comme l'une est dans l'autre, et que Paramatma, imie à Djivatma, habite le cœur pour un temps, toutes deux sont capables de plaisir, et les sages disent que la première ressemble à la lumière, la seconde à l'ombre. Atma s'alliant à Maya devient Djivatma : l'une est le grand, l'autre le petit monde ^ ; l'une est le général , l'autre le

rOupnekhat et la philosophie Vedantd; ces deux doctrines, qui ont leur source commune dans les Védas, ainsi que tous les autres systèmes philosophiques des Brahmanes, s'éclairent et se complètent mutuellement. Voy. note i^^ , § a, et note i3 sur ce livre, à la fin du vol. (J.D. G.^

* Maxpoxoaji.oç, {ii.i)cpo)ioau.oç, comme ont dit les Grecs : l'organisme, I. ' i«

2n^i LIVRE PREMIER.

particulier; à l'une appartient le libre arbitre, l'autre porte le joug de la nécessité. Atma , ajoute-t-on , est dans Bhoutatma comme une goutte d'eau dans le lotus; elle ne se mêle point avec lui, quoiqu'elle soit en lui : car Atma est à la fois dans Djivatma et dans Bhoutatma, dans le corps subtil et dans le corps grossier, dans le principe et dans la conséquence.

L'âme, commune à tous les êtres animés, est donc comme une étincelle allumée au feu céleste; elle vit non point par elle-même, mais par l'esprit universel qui pénètre tous les élémens et toutes les créatures; elle vit dans la raison suprême de toutes choses. Quant à lame de l'homme en particulier, elle se distingue de celles des animaux par la conscience et par cette noble faculté qui connaît le bien et le mal , lejuste et l'injuste ^.

dans chaque être animé, est une copie de l'univers, le grand animal ((^wov); le monde et l'homme sont nommés également la Cité de Brahn. Voy. note i3 sur ce livre, fin du vol. (J. D. G.)

* La première phrase de cet alinéa est un résumé de M. Creuzer, sans développement; la seconde, extraite de la philosophie Mimansa, complète naturellement la psychologie brahmanique, identique à l'ontologie ou à la cosmogonie générale, dans le génie du panthéisme hindou. Aussi disons-nous que l'âme {Djivatma ayec Mana^ unis à Bhoutatma) , vit dans la raison suprême de toutes choses {Mahaatma, Paramatma ) , et non pas simplement avec notre savant auteur, prévenu des idées platoniques, dans la raison. La vie, la raison, l'esprit, l'intelligence , le corps même, c'est tout un selon la doctrine des Védas; il n'y a entre ces choses d'autre différence que celle du général au particulier, du suhtil au grossier, de l'Être à la forme , et la forme se résout dans l'Être, Nous pensons que la ressemblance de cette trinité de l'âme, avec celle qu'on trouve chez Platon (to Xo-j^tartxov, vûOcAs'-yoç ; to Quaoei^eç ; to £T:i9up-nTt>cc/v, comme Paramatma, Djivatma, Bhoutatma), est plus apparente que réelle. Voj. Cicer. ,

RELIGION DE l'iNDÉ. CHÀP. V. 2^5

L'âme a trois états et deux destinées dans chacun : ces trois états sont la veille, la mort, et le sommeil qui fait comme la transition entre les deux autres; dans l'un des trois elle peut également ou rester le jouet de Maya, la mère des illusions, ou s'élever jusqu'à Brahm, la seule existence véritable. En général, deux chemins mènent à Brahm , dans lequel tous les êtres tendent à se confondre, parce que tous ils sont émanes de son sein : la mort est le premier ; le second , la vraie science. Quand l'heure de la mort est venue, l'âme se sépare du corps, et à l'instant de cette fatale séparation , elle se sent sarsie d'une profonde tristesse, à cause des doux liens qu'elle avait formés avec son hôte. Alors Djivatma rassemblant ce qu'il y a de meilleur dans les facultés et dans les* seas, se réfugie dans le foyer de lumière qui réside au centre du cœur sous la forme de l'intelligence. Toutes les parties dont l'homme se composait étant retournées à leurs élémens primitifs, à la fin , Djivatma s'enfuit ellemême, emportant avec elle son précieux butin. Selon la nature et le prix de ses œuvres, elle partage ensuite des destins divers : ou elle revêt un nouveau corps, comme un ouvrier habile brise un vase d'or pour en former un autre, dont la figure seule est différente; ou bien , semblable à une goutte d'eau, elle redevient Paraniatma et va se perdre dans l'Océan sarts fin d'où elle était tombée. Les âmes de ceux qui ont fait le bien pour le bien retournent à la mort dans le sein du grand Etre et se

Tusctil. î, lo; Academ. qusest. ,11, 39 ièique Davis. Conf. Creuz, Praeparat. ad Plotiu. , de pulchritud. , p. LXXI sq. (J. D. G.)

nyÔ LIVRE PREMIER.

réunissent à lui pour toujours : mais celles des médians ou de ceux qui n'ont eu sur la terre d'autre but (]ue l'intérêt ou le plaisir, ne sont point affranchies de tous les liens ; conservant une enveloppe de feu , d'air et d'éther (le corps subtil), elles souffrent durant quelque temps, dans les enfers, le châtiment dû à leurs fautes, .puis s'en vont animer successivement des corps nouveaux. Ce n'est qu'après s'être entièrement purifiées de leurs souillures, dans le cours de ces migrations successives, qu'elles obtiennent de se réunir au grand Être •et de participer à sa nature : là toutes les passions sont inconnues, tous les sentimens s'évanouissent, et la conscience elle-même se perd dans l'ineffable jouissance d'une félicité sans bornes et sans fin. Mais, comme l'existence de la plupart des hommes se partage entre le bien et le mal, leurs âmes, pour l'ordinaire, sont d'abord punies dans les enfers, en expiation de leurs péchés, ensuite récompensées dans les cieux, à cause de leurs bonnes œuvres , et à la fin elles sont renvoyées sur la terre ^

Ainsi l'immortalité et la transmigration des âmes ou métempsychose (qui serait mieux nommée méiensomatase^), de même que les récompenses et les peines après la mort, sont des croyances qui dérivent immédiatement de la doctrine enseignée par les Védas sur les rapports de Dieu , de l'homme et du monde. Un seul esprit, une seule âme, une s£ule vie, procédant d'un seul et

ï Vedanta et Mimansa comparées. Fof. Gœrres, N^thengesch. , I, p, 107 sqq. ; 127. Conf. Majers Brahna, p. 124 sq. (J. D. G.)

> M£Tev(io){xàT(oaiç et noa {AeTep.<J^uxwcrtç. Conf, Wyttenbach. ad Platon. Phsedon. , p. aïo.

RELIGION DE l'iNDE. CHAP. V. 277

même principe, sont répandus dans tout l'univers, et l'univers n'est autre chose qu'une grande manifestation du Très-Haut, où mille et mille formes de la substance unique circulent, se permutent, passent de la vie à la mort et de la mort à une vie nouvelle , où les dieux , les hommes et les mondes, les créations et les destructions se succèdent dans une révolution indéfinie au sein de Brahm-Maya, l'Être -nature, jusqu'au moment fixé pour la rémanatioii générale qui dissipera le prestige, absorbera toutes les formes variables dans l'invariable substance, et résoudra la dualité dans l'unité.

Ce n'est donc pas sans raison que nombre d'auteurs anciens ont prétendu que les Brahmanes avaient les premiers proclamé le dogme de l'immortalité de l'âme, dont celui de la métempsychose est inséparable dans l'esprit de ces antiques religions ■. En effet, le monothéisme n'y est réellement qu'un panthéisme rafiné, et c'est par-là que s'expliquent, avec tant d'autres phénomènes des croyances primitives, et l'adoration de tous les corps de la nature, en général, et, en particulier, le culte rendu aux animaux 2. Dieu se révèle plus ou moins dans toutes les.

ï Voy. Pausan. , IV; Messeniac , Sa ; Davis, ad. Cfc, Tuscul. I , 16; Palladius irspl t5>v Bpax^fAocvwv ; Casauboniana , p. i3, coll. p. aig sqq. D'autres anciens et beaucoup de modernes ont , d'après un passage d'Hérodote (II, 12 3), fait honneur aux Égyptiens d'avoir enseigné les premiers que l'âme est immortelle. Conf. , ci-après, liv. III , chap. 6.

^ L'éléphant est honoré dans l'Inde comme symbole de la prudence et de la force ; huit éléphans sont supposés porter le monde (vol. IV, pi. XX), et l'on se rappelle la tête d'éléphant donnée à Ganesa. Le cygne est révéré comme monture de Brahmâ; l'aigle ou l'épervier comme celle de Vichnou; le scarabée , parce

2yS LIVRE PREMIER.

formes, selon qu'elles sont j)ius ou moins parfaites : un même principe a tlonné lexisteuce à toutes les créatures

que ses cornes recourbées et ses ailes brillantes figurent le soleil et les planètes ; le corbeau , parce qu'il est supposé jeprésenter le» âmes fies morts. Le serpent est un emblème de la vie et de l éternité ; plusieurs divinités l'ont pour attribut. Mais le bœuf et la vache sont surtout l'objet de la vénération religieuse des Hindous. Le premier, comme nous l'avons vu, représente Siva sous divers aspects, principalement comme père et générateur; et il a, dans l'Inde, sa fête solennelle, comme y4pis avait la sienne en Egypte : ce qu'il y a de très-remarquable , c'est que le bœuf sacré de l'Inde s'appelle en sanscrit Appen Pascha , tandis que l'Egypte adorait im taureau sacré du nom de Bacis ou Pacis. {Conf. Creuzer., Commentât. Herodot. , I, p. 2i3, et ci-après, liv, III, chap. 9.) La vache est consacrée à Bhavani, à Lakchmi ; elle est la mère universelle Maya, Camadhenou. Tuer une vache entraîne la peine capitale. Lorsqu'on prête serment ou que la mort approche , on prend dans sa main la queue de la vache, ce qui abrège le cours des transmigrations de l'âme. Aujourd'hui même , passer à travers la statue d'or d'une vache est un moyen de purification ou une sorte de renaissance, et cela nous rappelle naturellement la vache d'or dans laquelle la fille du roi Mycerinus demande à être ensevelie. (Herodot. , II , 129 sqq.) Nous reviendrons plus d'une fois sur cette tradition et sur le rapport merveilleux qui se montre partout entre la religion de l'Inde et celle de l'Egypte. Ajoutons, en terminant , d'après W. Jones , que les singes , et surtout ceux que des naturalistes ont nommés ^aif^''^* indiens ^ déifiés dans le Ramayana,sont,de nos jours encore, révérés par le peuple hindou et pieusement nourris par les Brahmanes. {Voy. Paull. , Syst. B. , p. 195 sqq.; le même, Voy. aux Indes, I, p. Sa sqq. ; Sao sq. ; Àsiat. Research.^ vol. VI, p. SSy sq. ; Rech. Asiat. en fr. , I , p. 196.) J'emprunte au savant et philosophique ouvrage que vient de publier M. Klaproth , la matière d'un rapprochement qui ne me paraît pas sans intérêt : les Tibétains, d'après le livre Mani-Gombo, traduit de l'hindou, se disent issus d'un grand singe; ils fontdecette origine un titre de gloire , et en prennent occasion de se croire plus anciens que les autres races humaines.... Ils se vantent de leur parenté avec les singes, et<;. {Àsia Polyglotta von J. Klaproth, Paris iSaS , p. 343 sq.) (J. D. G.)

et vit dans tous les êtres; la seule différence qui soit entre eux, c'est l'organisation, c'est la figure, c'est l'enveloppe ou subtile ou grossière. Les âmes, dans le cours fatal de leurs migrations, parcourent incessamment tous les corps. Non-seulement rien , dans la nature, n'est absolument inanimé; mais toutes les sphères, tous les mondes , tous les règnes, jusqu'aux plantes et aux pierres elles-mêmes, sont peuplés d'esprits déchus d'une noble origine, et qui sans cesse tendent à y retourner. L'univers entier, sous ce point de vue, est comme un vaste purgatoire ',

La doctrine morale des Hindous présente deux aspects divers qui marquent peut-être deux degrés successifs de son développement historique, et dont l'un est plus populaire; l'autre, à ce qu'il semble, plus particulièrement sacerdotal. D'un côté, c'est une théorie qui reconnaissant l'existence du bien et du mal, et cherchant la solution de ce grand problème, s'occupe du passé et de l'avenir, voit ici une chute, là un retour, considère la vie comme un temps d'épreuves que l'homme peut abréger par ses mérites, et la lui montre comme im combat qu'il doit accepter avec courage. L'idée de

" Et ici vient d'elle-même se rattacher l'idée, déjà développée plus haut (p. 191 sq.), de la corruption graduelle et toujours croissante du monde et des hommes , et du malheur de l'existence. Les âmes enveloppées de ténèbres , et toutefois conservant le sentiment intérieur et de leur origine et du terme futur de leurs épreuves, livrées aux vaines agitatiotis de la joie et de la douleur, suivent la carrière qui leur fut marquée par le Créateur dès le coram^ncement des choses. ConJ. Fried. Schlegel , Weisheit àer Ind. , p. 99 sq., et la note 6 sur ce livre, fin du vol. (J. D. G.)

a8o LIVRE PREMIER.

cette lutte du bon et du mauvais principe se retrouve à la fois dans le sivaïsme et dans le vichnouïsme, et le brahmaïsnie qui se lie si étroitement à ces deux systèmes, développant la pneumatologie, la fonde sur l'opposition de l'esprit et de la matière, forme nouvelle de dualisme. Quant à la chute et au retour, nous en avons découvert une allégorie frappante dans l'histoire de Brahmâ et de ses régénérations, type de la métempsychose ^ : d'autres traditions, selon toute apparence empruntées également au brahmaïsme , nous parlent d'une révolte d'e&prils ou anges aveuglés comme Brahmâ par l'orgueil et comme lui précipités dans l'abîme; elles ajoutent que Dieu créf^le monde visible parce qu'il voulut, dans sa miséricorde, ménager aux anges tombés un moyen de revenir à lui. Alors commença le temps , et avec lui les transmigrations des âmes qui furent jadis de purs esprits ^.

* Ci-dessus, \i. 229 sqq.; 236.

^ Il est difficile de ne pas voir, dans le passage du Manava-sastra auquel fait allusion l'avant-dernière note , le germe de ces traditions qui expliquent le monde comme une œuvre de la clémencei de Dieu, voulant ramener à lui les esprits rebelles : leur chute semble indiquée par le récit du Tchandika (vqy. ci-dessus , p. 28 1 et la note), et si l'on peut s'en rapporter aux extraits qu'Holwell nous a donnés de ce qu'il appelle Charta Bhade shasta de Brahmâ , il ne restera guère de doutes sur l'origine indienne de ce dogme qui fait de l'univers , ainsi que nous le disons plus haut, un vaste purgatoire. Un savant distingué par un esprit de critique fort remarquable, M. J. G Rhode , a tiré un grand parti de cette idée et des extraits d'Holwell , qu'il regarde comme authentiques. Mais la question est trop importante à tous égards pour être traitée ici. (Fo^'. la note i4 sur ce livre , fin du vol.) Notre planche XV, iio, offre un sfujet manifestement relatif à ce même ordre d'idées : c'est un bon et un mau-

RELIGION DE l'inDE. CHAP. V. aSi

Quoi qu'il en soit de ces traditions, elles peuvent servir à expliquer le vrai caractère de la morale chez les Hindous. L'orgueil est la cause du mal : d'où il suit que l'abnégation de soi-même est un devoir imposé à tout homme, et cette abnégation s'étend au corps comme à l'esprit. Sous ce dernier rapport, c'est l'oubli de toute individualité, c'est le renoncement le plus complet au nioi; delà ce fameux dogme de la mort envisagée comme le passage à la vie véritable , dogme national dans l'Inde ^ Le plus haut degré du bonheur, qu'on peut atteindre dès cette vie, c'est d'arriver par la contemplation au point de substituer la conscience (l'intuition) de Dieu à la conscience du moi. Celte contemplation, cette espèce d'extase, il faut bien se garder d'y voir un état purement physique, une sorte d'ivresse où s'absorbe tout sentiment : c'est, au contraire, un état de perfection morale qui dépouille l'homme de l'homme même pour l'élever jusqu'à Dieu ; c'est, pour nous servir d'une expression hardie que connurent les philosophes de la Grèce, comme nous le verrons par la suite , une déification '.

vais anges se disputant une âme, type frappant de la dualité morale.

» Voy. Strab. , XV, p. 1089; 7i3, Casaub.

2 Telle est la théorie que M. Creuzer donne de la morale des Hindous; car cet alinéa est entièrement de lui. Ailleurs il ajoute, après avoir montré le rapport de Brahm et de Maya ( 'voj. ci-dessus , p. 271) , c'est-à-dire de l'Etre et du phénomène, selon les Brahmanes , que, dans cette considération du monde, paraît être le véritable germe de leur doctrine sur la vie , et de cette contemplation si recommandée où s'anéantit toute existence extérieure : nous croyons, «n effet, que c'est là le vrai sens de leur système, et par conséquent que la théorie précédente porte à faux en tant qu'elle repose

Mais ici se révèle une seconde morale, celle des vrais sages , disent les Védâs , et de ceux qui connaissent Brahm ; la seule véritable science, la science des sciences, conséquence nécessaire des idées sur le néant d^ monde et de toute création que nous avons exposées plus haut, d'après ces mêmes livres. Cette théorie, qui caractérise essentiellement le système des Brahmanes et la haute doctrine, est tantôt sublime, tantôt délirante; simple et pure dans son principe, superstitieuse et abominable dans ses applications. Si quelquefois elle semble reconnaître la hberté et faire la différence du bien et du mal, des bonnes et des mauvaises œuvres, si elle montre à l'homme Dieu comme sa source et son but, la vie comme un chemin qui doit l'y rame* ner, et lui apprend à fouler aux pieds les passions et les vaines joies du monde pour mettre son cœur en Dieu seul; d'un autre côté, elle anéantit toute action,

sur un autre principe que sur l'antique base de l'émanation. Cela ne nous empêche pas de reconnaître des degrés et même des caractères différens dans le développement de la morale des Hindous, développement tout-à-fait analogue à celui de leur religion en général : ils passèrent par le dualisme et y restèrent long-temps, avant de tout absorber dans le panthéisme, où le dualisme n'est plus que comme une vaine illusion des sens et l'ouvrage de Maya. La note i4 sur ce livre , fin du vol. , pourra jeter quelque jour sur ce sujet difficile : on y trouvera aussi les développemens par lesquels M. Creuzer termine son Inde , sur l'esprit de la morale enseignée au peuple par les Brahmanes, les formes qu'ils lui prêtèrent, et, en général, sur les formes dont ils revêtirent leurs dogmes principaux , et sur le caractère de leur symbolique, soit en elle-même, soit relativement à l'art. Conf. le Discours a la tête de l'Explicat. des pi,, vol. IV.

RELIGION DE l'iNDE. CHAP. V. 283

tout sentiment, absorbe dans une contemplation stérile toutes les forces de l'âme et toutes les puissances de la pensée , commande à l'homme de se dépouiller nonseulement de tout désir, mais de toute volonté, l'astreint servilement à des pratiques et à des mortifications sans nombre, le soumet à la loi, non à la raison, à la lettre bien plus qu'à l'esprit, tue la morale par la science, la science même par le mysticisme, et, sous prétexte d'identifier l'âme à son auteur, ne fait que la détruire en la livrant en proie à la fatalité. Brahmâ lui-même enhel^naiVimî/lcatwn auxRichis, qui devinrent les premiers maîtres de la haute science ainsi nommée. Le cœur prend la forme de la chose vers laquelle il se tourne , dit l'ancienne doctrine; et cette âme seule est pure, dans laquelle il ne reste plus ni désir ni volonté : alors elle a vaincu le monde , elle a rompu ses liens avec le corps, elle rentre dans son principe qui est l'âme universelle; ne voulant que lui, elle ne vit plus qu'en lui. Le grand art consiste donc à se détacher et du monde et de soi , à dissiper en soi Maya , source de l'ignorance, à faire que Djivatma ne soit plus qu'Atma , se voie en Atma ; car Atma seule existe, Atma seule est moi, il n'y a de vrai moî que le tout, et le tout est Dieu. Quiconque fait cela, possède la vraie science, il sait Dieu, il est Dieu , il devient un avec le tout; dès cette vie, il est confondu en Brahm , et il abandonne ce corps mortel avec autant de facilité qu'un serpent dépouille su vieille peau. Qui connaît Brahm est Brahm, il est la lumière des lumières, il est la science des sciences; il s'élève au-dessus des ç&uvies , les bonnes ne lui servent pas et les mauvaises

284 LIVRE l'AKAIlER.

ne lui nuisent pas; méditer sur lîrahm lui suffit : c'est là son œuvre, sa vie, sa science. Celui qui veut atteindre à ce grand but et marcher dans cette voie, doit, avant tout , lire les Védas et y conformer ses œuvres ; puis , quand il a résolu de renoncer à tout désir, à toute volonté, à tout lien , quitter sa femme, ses enfans, ses amis, ses proches, le monde entier; prendre pour tout vêtement un morceau de drap dont il couvre sa nudité, pour toute arme un bâton , pour tout meuble une tasse de bois ou d'argile , et n'accepter d'aumônes que ce qui est nécessaire pour l'entretien de sa vie; du reste, plus de lecture, plus de méditation que celle des Oupanichadas. Voilà le petit Sannyasi^ voilà le premier degré de sainteté. Mais le grand Sannyasi repousse bien loin tout objet extérieur, toute pensée étrangère, ne lit plus même les Oupanichadas ; les six états de la vie , l'existence, la naissance, la croissance, la vieillesse, la décrépitude, la mort, tout cela ne le regarde point, le corps et tout ce qui y touche n'est rien pour lui ; il a dompté toutes ses passions, étouffé en soi tous les sentimens, détruit le moi [ahankara) ; il n'y a pour lui, ni jour, ni nuit, ni toi, ni moi, rien absolument, rien qu'Atma; il dit ou plutôt il sait : Atma c'est moi, sa maison c'est la mienne, son nom c'est mon nom. Enfin , toute sa prière c'est de savoir que son âme et la grande âme ne font qu'un, de ne pas savoir que Djivatma et Paramatma soient deux : tel est le Sannyasi, le Yogiii, le saint par excellence; il a son repos dans Atma. Et ainsi le petit monde (l'homme) devient le grand monde (Dieu) par l'unification. Mais cette doctrine, il n'est pas

«lonné à tous de la connaître, et l'on ne s'unit à Dieu qu'avec le secours de Dieu ^.

II. Il n'est pas, dans toute l'histoire de l'antiquité, de question à la fois plus importante et plus difficile à résoudre que celle qui concerne Bouddha , le dernier des grands symboles de la religion hindoue qu'il nous reste à développer 2. D'un côté, par son nom, par son caractère astronomique, par ses rapports non -seulement avec le système entier de la mythologie et de la philosophie religieuse des Brahmanes , mais encore avec nombre d'autres religions, ce personnage vraiment mystérieux semble se perdre dans la nuit des temps et se rattacher par un lien secret à tout ce qu'il y a de plus antique et de plus obscur, soit dans l'Orient, soit dans l'Occident; de l'autre, par son rôle d'incarnation clairement tracé, par les détails de sa légende, uniformément racontée chez vingt peuples divers, enfin par la mission de réformateur qu'on lui attribue et par la nature des institutions qui lui sont propres, Bouddha paraît au grand jour de l'histoire comme l'auteur ou comme l'étendard d'une des dernières révolutions religieuses qui se soient opérées dans l'Inde, et de la plus féconde de toutes en résultats vastes et durables. Chose singulière, mais qui n'est pas sans exemple dans les annales des peuples! Bouddha naquit parmi les Hindous;

I Foj, l'Analyse de l'Oupnekhat, par M. le comte Lanjuînais, reproduite tout récemment dans le Journal asiatique, n** X et suivans; principalement p. 280 sqq.; 344 sqq. , vol. II; aS sqq., vol. III. Conf. notes i3 et 14 sur ce livre, etc. (J. D. G.)

■* Conf. ci-dessus, p. 142, 189, aSa, a 5 7, note.

286 fcIVRE PREMIER.

son nom n'a pas cessé d'être révéré de cette pieuse? nation; long-temps ses adorateurs vécurent paisibles, respectés même, entre les sectes nombreuses qui se partagent le pays; et cependant, depuis plusieurs siècles, Bouddha ne jouit d'aucun culte dans llnde; ses temples , ses idoles y sont renversés ou abandonnés ; une ténébreuse horreur, une ignorance feinte ou réelle, une hain« non moins violente qu'irréfléchie régnent chez les Brahmanes sur tout ce qui concerne sa doctrine, et tandis que cette doctrine répandue au loin vers le sud, l'orient et le nord, enveloppe , pour ainsi dire, l'Hindoustan de trois côtés, THindoustan seul s'obstine à la repousser de son sein : le brahmanisme et le bouddhaïsme forment deux grandes églises où les sectes pullulent dès long-temps sous des noms divers, mais qui n'en restent pas moins opposées l'une à l'autre en général; la première comme orthodoxe et antérieure, la seconde comme hétérodoxe, schismatique, et par conséquent plus récente.

Bouddha est un nom générique fort ancien, s^elon toute apparence, dans la mythologie des Hindous; il signifie savant, sage, intelligence excellente et supérieure^ il s'applique à l'intelligence unique et suprême , à Dieu. Mais il a bien d'autres applications; et la première difficulté qui se présente, c'est de savoir jusqu'à quel point l'on est fondé à l'approprier à un personnage déterminé, à un individu astronomique, métaphysique ou historique , fictif ou réel. Ce nom est identique au fond avec celui du Mouni au solitaire, qui est notre planète de Mercure, et dont la fable fait un fils de

RELIGION DE l'iNDE. CHAP. V. 287

Tchandra (la lune mâle) et de Tara, femme de Vriliaspali (la planète de Jupiter). Bouddha (planète) naquit, dit-on , une seconde fois de Soukra (la planète de Vénus), et on nous le présente comme le sage des sages, à la fois honoré et redouté, pour sa science, chez les Devatas et chez les Daityas , c'est-à-dire au ciel et aux enfers. Il épousa lia, fille du septième Menou, et figure à la tête des enfans de la lune, comme Vaivaswata à la tête des enfans du soleil. Ailleurs, on nous parle de plusieurs Bouddhas comme de plusieurs Menous, chargés , ainsi que ces derniers , de vivifier le monde par la parole à chaque période nouvelle de création ,* ce seraient autant d'avaiaras ou incarnations du suprême Bouddha identifié avec le Très-Haut, et le Bouddha de la période actuelle aurait pour surnom Gautama^ qui veut dire fils ou descendant de Gotama, l'un des Richis ^ D'un autre côté, les Brahmanes s'accordent aujourd'hui encore à compter Bouddha parmi les incarnations de Vichnou; ils en font la neuvième^ comme nous l'avons vu, et le placent immédiatement après Crichna, dans l'âge présent , ou plutôt sur la limite qui sépare les deux derniers âges : mais de même qu'ils ont répandu sur le Bouddha - planète je ne sais quel blâme d'une influence funeste, de même, tout en reconnaissant le Bouddha va tara, ou ils gardent sur lui un silence absolu , ou , s'ils rompent le silence , c'est encore pour mêler un vague reproche aux hommages qu'ils ne peuvent

ï J^oy. ci-dessus, p. 2 54 et note. La différence que nous établissons ici entre Gotama et GaïKama sera expliquée et développée jilus loin.

288 LIVRÉ PREMIEll.

s'empêcher de lui rendre ^ 11 y a là quelque grande énigme historique dont nous ne sommes pas près de trouver le mot tout entier.

Maintenant, si nous demandons aux peuples chez lesquels Bouddha est regardé comme le chef mystique de la religion qu'on lui rapporte, des éclaircissemens sur ce personnage, il nous apparaîtra sous un jour vraiment nouveau; et cependant on reconnaît dans la légende qu'ils ont conservée de sa vie terrestre , tous les traits qui caractérisent une légende brahmanique; l'Inde s'y montre partout ; on voit que cette légende prit naissance dans l'Inde, comme celui qui en est le héros, et que le Bouddha de Ceylan, de la presquîle au delà du Gange, de la Chine et du Tibet ne fut autre, dans son origine, qu'une incarnation du Vichnou indien : l'identité est constatée.

Bouddha, nous dit-on, descendit du séjour céleste dans le sein de Mahamaya, épouse de Soutadanna, roi de Magâdha, au nord de l'Hindoustan , et membre de la famille Sakya, la plus illustre de la caste des Brahmanes. Sa mère, qui l'avait conçu sans souillure, le mit au monde sans douleur, après dix mois écoulés; il naquit au pied d'un arbre et ne toucha pas la terre ; Brahniâ se trouva là pour le recevoir sur un vase d'or, et des dieux ou des rois, incarnations des dieux, assistèrent à sa naissance. Des Mounis et des Pandits (prophètes et savans) reconnurent dans ce merveilleux enfant tous les caractères de la divinité , et à peine avait - il vu le

« Conf, Rech. Asiat.,tom.lI,p. 17$; Ayin Akbery,tom. III, p. iSj.

jour, qu'il fut surnommé Devata-Dei^a (dieu des dieux) ^ son nom, du reste, était celui de sa famille, c est-àdire Sakja,

Bouddha, qui ne s'appelait point encore ainsi, fit de bonne heure des progrès incroyables dans les sciences. Sa beauté, comme sa sagesse, était plus qu'humaine, et, lorsqu'il s'asseyait sous un figuier, le peuple assemblé autour de lui ne se lassait pas de l'admirer. Parvenu à la fleur de la jeunesse , il se maria avec une princesse de sa famille, non moins belle et non moins parfaite que lui; il en eut un fils, et, plus tard, une fille. Mais son noble cœur, déchiré des maux de ses semblables, ne respirait que pour les en délivrer; un jour il s'échappe du palais de son père, et s'en va dans le désert où doit commencer sa mission divine. Là il s'ordonne prêtre, se rase la tête de ses propres mains, et, entouré de ses cinq disciples de prédilection, se livre à la vie la plus austère durant plusieurs années. Ce fut alors, ajoute-t-on, qu'il changea son nom en celui de Gautamay et que le lait de cinq cents vaches lui rendit sa vigueur première, épuisée par le cours non interrompu de ses méditations \ Enfin, après des épreuves diverses dont il sortit toujours

^ L'on ajoute encore que son épîtliète de Gautama signifie gardien ou pasteur des 'vaches (comme Gopala, nom donné à Criclina) ; mais il semble qu'on ait confondu Gautama ou Gaoïttama avec Gotama, et ce qui le prouve c'est que Gotamajivaja , qui veut dire clairement descendant de Gotama , est une autre épithète de Bouddha. Toutefois nous ne saurions méconnaître ici le premier sei\s\ Gotama et Gautama paraissent confondus; Bouddha est pasteur comme Crichna. ^ y a un troisième Gautama, le fondateur de la philosophie Nyaya, qui sans doute doit être distingué de Bouddha. (J. 1^. G-)

•aÇO LIVRE PREMIER.

triomphant, ses pénitences terminées, il déclare à ses disciples que le temps est venu de porter au monde le flambeau de la vraie croyance; les dieux eux-mêmes descendent du ciel pour l'inviter à répandre sa doctrine, ^t, rayonnant de gloire , il se rend àVaranasi (Bénarès) S pour y occuper le trône des saints qui avaient enseigné la loi dans les âges précédens. Malgré l'opposition de ses adversaires qui lui reprochent d'être tombé dans les plus graves erreurs , il reçoit du peuple l'honorable surnom de Mouni , qui désormais est ajouté à son nom de Sakya. Devadati, oncle de SakfcL-Mouni^ furieux de ses succès, lui suscitait toutes sortes d'obstacles. En ce tempslà, les adorateurs du feu, venus de la Perse, cherchaient à propager leur religion, vieille ennemie de celle de l'Inde : Devadati se mit à leur tête, et les sectateurs de Siva étaient près de succomber sous ces attaques réunies. Mais le divin prophète vint à leur secours , il confondit les faux docteurs autant par sa science que par sa force, et les contraignit à lui rendre hommage. Alors le bruit de sa vocation commença à s'étendre, et la doctrine de salut qu'il apportait, prêchée de toutes parts, prévalut peu à peu dans l'Hindoustan. On dit qu'avant sa mort , arrivée à l'âge de quatre-vingts ans , il annonça que sa doctrine en durerait cinq mille, mais qu'elle serait proscrite dans l'Inde , son berceau ; que ses

» On sait que c'est la cité sainte par excellence , dont l'ancien nom fut Kasi, et où résident aujourd'hui encore les plus savans Brahmanes: ceux qui ont le bonheur d'y mourir sont affranchis des transmigrations. Le savant et laborieux Wilford vient d'y terminer sa carrière; peu d'hommes ont mieux que lui mérité de Brahraa! (J. D. G.)

RELIGION DE LINDE. CHAP. V. 2()l

disciples souffriraient de violentes persécutions, et qu'ils se verraient forces de fuir sur une terre étrangère, d'où la vraie croyance sortirait ensuite, plus puissante que jamais, pour faire le tour du monde. Il prédit aussi qu'au bout de cinq mille ans un nouvel homme - dieu paraîtrait sous le nom de Maidarl. Puis il alla se réunir à la divine essence , dont il était émané, et fut adoré chez les mortels comme Bouddha y c'est-à-dire, comme sage inspiré, ou prophète, ou Dieu même.

Quelques variantes de cette légende , dont le fond se retrouve partout identique, nous présentent Bouddha ou Sominonokodom élevé sur un trône d'or au milieu des airs , ayant à ses côtés ses deux favoris Mogala et Sarihout (probablement Mangala et Vrihaspati); ici reparaît le caractère astronomique , et bien plus encore dans l'épithète de Sourja (soleil) qu'il reçoit comme inventeur de l'astronomie , l'une des six sciences sublimes qui lui sont rapportées. On lui donne une foule d'autres épithètes qui expriment ou ses qualités humaines ou ses perfections divines : entre ces dernières nous remarquerons Narottama , Dhermaradja ou Dhermaswami, Bhagavan^ Mahaatma , etc. D'anciens monumens trouvés dans l'Inde le décorent^ie tous les noms donnés à Vichnou et à Crichna, son représentant suprême, avec lequel il offre de frappantes ressemblances; il y est surtout appelé le Dieu de miséricorde , le dispensateur du salut, gardien de l'espèce humaine et chargé de lutter contre l'invasion toujours croissante des fléaux du Kali-youga '.

' La légende qui précède est principalement tirée des livres mon-

Quant à ses images , elles nous le font voir quelquefois allaité par la belle Maya sa mère , qui le tient sur ses genoux , et recevant des offrandes de fleurs et de fruits : près de là sont des groupes d'animaux chers à Bouddha , qui défendit de verser aucun sang. Une auréole ceint la tête de l'enfant divin ausi bien que celle

gols , d'après lesquels M. J. Klaproth vient de nous la donner bien plus développée, à la fin de son Asia Poljglotta; on en trouvera quelques nouveaux extraits dans la note i5 sur ce livre, § i. {Conf. Abel Rémusat, Journal desSavans, novembre 1816 et octobre i8t9;Gœrres, Mythengesch. ^ p, i45 sqq, , et particulièrement 166; M oor'es //««</« Panthéon, art. Biiddha; deux inscriptions relatives à Bouddha, dans les Rech. Asiat. , I, p. 3o8 sqq.; II , p. 4^4 sqq.) Du reste , nous pensons et nous espérons prouver (note citée) que la légende en question a été, sinon altérée dans le fond, au moins singulièrement modifiée dans la forme, et sans doute mélangée de bien des élémens divers , chez les divers peuples qui l'ont adoptée. Il nous suffit , pour le moment, de faire remarquer qu'elle présente l'histoire de la secte bien plus que celle du personnage qui en aurait été l'auteur. Sommonokodom ou Sommonakodom, qvxx est le nom dominant de Bouddha dans la presqu'île au delà du Gange, paraît composé de Sommono ow Samaiia-Gotama ou Gautama : Gautama sage ou saint parfait; et de là les Samanéens des anciens. La légende de Siam identifie Bouddha planète et Bouddha incarnation. Comme Sourya, et représenté avec sept têtes, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, sans doute par allusion aux sept planètes, c'est le génie supérieur de la science; comme Dherma-Yama (ci-dessus , p. 168 sq. , note) , c'est la vie intellectuelle opposée à la vie physique, c'est le symbole de la vérité, vie des âmes, de la vertu et de la justice qui l'entretiennent. Brahmâ , Dherma , Bouddha ont entre eux les plus grands rapports : science , justice , sainteté dans la vérité, tels sont les trois termes auxquels ils correspondent. L'i^ez-mè^ d'Egypte, appelé iencore Thotk 0x1 Thant, a tous ces caractères, et se retrouve à la fois dans les deux, sur la terre et aux enfers ; l'Hermès ou Mercure des Grecs et des Latins est fils de Maya comme Bouddha. Nous pourrions pousser beaucoup plus loin ces rapprochemens. (J. D, G.)

RELIGION DE LINDE. CHAP. V. apS

dé sa mère, et il serait difficile de les distinguer l'un et l'autre de Griclina et de DevaJsir'T^liilleurs Bouddha , symbole de la doctrine et de la sagesse, est presque toujours représenté dans l'attitude de l'enseignement ou dans celle de la méditati(ï)n, et la plupart de ses attributs ont trait aux sciences dont on lui fait honneur. Il porte dans la paume de la main et sur la poitrine le carré magique divisé en quatre carrés plus petits, ou le pentagone dans lequel se trouvent trois triangles ^ ; souvent le lingam, l'yoni, le lotus, le croissant de la lune lui sont donnés ; souvent il paraît sur un trône, les jambes croisées, le manteau ou le cordon jaune du Brahmane tombant de l'épaule gauche. Du reste il est ordinairement nu et de couleur noire; ses cheveux courts sont artistement relevés en boucles et frisés autour de sa tête, parfois une boucle ou plutôt une touffe prolongée surmonte toutes les autres et lui forme une sorte de coiffure; parfois encore s'élève au-dessus de sa chevelure frisée une espèce de bonnet pyramidal 3.

» Voj. ci-dessus y p. 210, 221 note. Moor lui-même ne peut s'empêcher de reconnaître que la figure à laquelle nous faisons allusion (pi. XIII, 61) semble convenir mieux à Bouddha sur le sein de Maya, SSL mère. {Hindu Panthéon, art. Crichna.)

* Il est bon de remarquer, dit M. Creuzer, que, dans la symbolique des Pythagoriciens, Hermès aussi porte le carré comme Xo-]^oç àXYiôtvo;, raison infaillible. ( Fqy. Plutarch., Qusest. sympos. IX, p. io5o, Wyttenb. Conf. Meurs. Denar. Pythag., p. i362; Jo. Laur. Lydus de Meus., p. 21.) Schow. Damascius (mscr. in Platon. Parmen.) dit encore : Èp[j;.oû ^è tô Terpà-j-ovov. Quant au pentagone, rrclessiis , p. 53.

3 Nous pensons qu'il est inutile de nous arrêter ici sur la question long- temps agitée de l'origine africaine de Bouddha : elle nous

Sig4 LIVRE PRliMIEB.

Ses oreilles sont excessivement allongées par le poids des ornemens qui les surchargent, et toute sa physionomie exprime avec une gravité pleine de calme la profondeur des méditations où il est absorbé. Une figure extrêmement remarquable le présente avec sept têtes, sans doute en qualité de Sourya. (Vol. IV, pi. XIII, 6i , iii-ii3;XVII,ii4.)

Ici se pressent en foule les questions de tout genre : sans entreprendre d'élever une discussion nouvelle sur un sujet que les discussions ont jusqu'à présent plutôt embarrassé qu'éclairci, nous nous bornerons à quelques rapprochemens qui sortent comme d'eux-mêmes de l'exposition précédente. Bouddha joue évidemment plusieurs rôles divers dans la religion des Hindous , et , soit par ses caractères intrinsèques, soit par ses attributs

semble complètement résolue par les recherches de M. Abel Rémusat et de quelques autres savans. La seule raison spécieuse qu'on apporte à l'appui de l'opinion qui voit dans Bouddha un Africain , ce sont les traits ,1a couleur de la figure , la'nature des cheveux, dans les statues qui le représentent : mais les cheveux sont ceux d'un prêtre ou solitaire bouddhiste ou Djaïna ; la couleur, celle de Crichna et de Vichnou, et elle doit avoir un sens symbolique; quant aux traits, Is se modifient de localité à localité , et ce qu'ils ont de commun , ce nous semble, leur idéal, en quelque sorte, c'est un caractère d'austérité, de raideur, d'immobilité dans la contemplation, qui convient tout-à-fait à l'esprit du bouddhisme. M. Langlès, ce grand défenseur de l'origine africaine de cette religion et de son fondateur, cite lui-même avec une impartialité aussi digne d'éloges qu'elle est rare, dans lès corrections et additions à la fin de son dernier et magnique ouvrage, les argumens péremptoires de M. J, Davy {Account oftheinteriorofCeylon, 1821). Conf. Abel Rémusat, Journal des Sav., articles déjà cités ; et, de plus, avril 1822, p. aa5 sqq.

RELIGION DE l'iNDK. CHAP. V. 295

extérieurs, il se rattache à la fois aux trois systèmes dans lesquels cette religion nous a paru se diviser. Ses rapports avec Siva sont manifestes ; il tient à Dherma , roi de justice, et partage son nom; car la vérité et la justice, la science et la vertu sont inséparables : aussi son image est-elle placée entre les symboles et les dieux du sivaïsme dans les plus anciens temples de l'Inde, et lui-même nous l'avons vu plus haut faire alliance avec Siva , trop faible pour résister seul à ses ennemis. D'un autre côté, il complète la série des incarnations passées de Vichnou; il continue Crichna comme Dieu miséricordieux, gardien des hommes, ancre du salut, chargé de préparer la terre au jour terrible où paraîtra son juge ^ Dans le brahmaïsme c'est une planète, mais c'est aussi un Mouni, un fils de Richi , un Richi même , peut-être; et l'on entrevoit je ne sais quelle correspondance entre les Bouddhas et les Menons qui président également aux périodes successives du monde; d'ailleurs. Bouddha, fils de la lune, est visiblement l'analogue et comme le pendant nécessaire de Vaivaswata, fils du soleil.

Voilà donc trois Bouddhas différens , et , dans le der nier, une chaîne indéfinie d'autres Bouddhas , conforme à la série indéfinie des créations. Peut-on s'empêcher

» « La neuvième incarnation du dieu Vichnou est dans la personne de Bouddha, dieu attentif, vigilant et intelligent, qui observe les bonnes et les mauvaises actions des hommes, pour les punir ou les récompenser lors de la dixième apparition à venir du [même Vichnou. Le Mahabharata dit : i7 punira les méchans et récompensera les bons. » Paulin, Voyage, etc. , tom. II , p. 283 sq. de la trad. franc.

de reconnaître ici le génie des Brahmanes , qui perfectionnèrent, coordonnèrent, lièrent fortement entre eux les systèmes divers des cultes de l'Inde, et en firent un ensemble aussi vaste que régulier^ où toutes les parties se correspondent avec un art merveilleux ? Ne voiton pas un caractère commun , un type idéal et primitif se retrouver partout dans ces Bouddhas , formes d'un même symbole, Bouddha-Dherma-Oum, fils de Tchandra-Tchandri, de Bhavani-Ardhanari et de Brahm- Maya, comme le premier Menou, type de tous les autres , est fils de Brahma-Viradj ou du grand hermaphrodite? En effet, la religion des Hindous semble se diviser dans l'étendue comme dans la durée, et, de quelque manière que l'on conçoive son développement historique, à la considérer en elle-même, elle offre, pour ainsi parler, des plans divers qui se répètent mutuellement dans l'espace, de même que se répètent dans le temps ces périodes qui sans cesse font succéder la vie à la mort et la mort à la vie : c'est , au plus haut degré, la variété dans l'unité, et l'unité dans la variété. N'est-il pas maintenant illusoire de chercher lequel des Bouddhas fut le premier^, et s'il y eut réellement un Bouddha, homme, philosophe, législateur? Bouddha, Maya, Brahm, voilà toute la religion des Brahmanes, ou dans son germe, ou, par un retour plus naturel qu'on ne pourrait le croire au premier abord , dans son plus haut développement. Ce sont trois symboles , bases de la doctrine secrète , et présentés sous d'innombrables faces dans les mythes populaires; peut-être même ne serait-il pas difficile de les ramener au lingam et à la

Trimourti, les deux grands mystères de la croyance commune. Oum (vache comme Dherma bœuf), Brahmâ, Grichna, le double Cama, Bouddha, Calki ouMaidari, pour ne citer que les formes les plus saillantes de ce symbole unique , c'est le fruit de l'alliance des deux principes créateurs, de Siva-Vichnou , aussi bien que de. Brahm-Maya I; c'est le fils par excellence; c'est le démiurge chargé de développer la création première ; c'est le régénérateur et le régénéré ; c'est le monde et l'homme à la fois; c'est le verbe ou la parole créatrice descendue et incorporée dans la matière; c'est la vie physique et la vie intellectuelle dans leur union; c'est l'esprit, le souffle et le corps mystique de Brahm; c'est le moyen ou le médiateur par lequel s'opère le salut; le réparateur et le destructeur; c'est-à-dire , dans le vrai sens de la doctrine brahmanique, la résolution de la dualité dans l'unité, le retour à Dieu, et, moralement parlant, la destruction du moi^ l'absorption de toute forme dans l'Etre, de toute existence passagère dans l'existence immuable, du phénomène dans la substance. Et toutefois nous sommes loin de croire que dans Bouddha, comme dans Grichna et dans la plupart des avataras , il n'y ait pas un côté historique : c'est même , à ce qu'il nous semble, par où le vichnouïsme se distingue essentiellement du sivaïsme. La philosophie religieuse des Brahmanes a, pour ainsi dire, marqué ses époques danà la succession des incarnations de Vichnou ; chacune des dernières incarnations a sa légende où se

^ Voj\ ci-dessus , p. i58 et note.

^gS LIVRE PREMIER.

voit clairement le progrès de la doctrine, soit dans le développement des idées, soit dans l'extension géographique du culte. Crichna et Bouddha surtout attachent leurs noms à deux époques successives qui apparaissent comme deux révolutions religieuses auxquelles la philosophie prit beaucoup départ; l'une de ces révolutions fut la conséquence de l'autre , et voilà sans doute pourquoi Bouddha est représenté poursuivant l'œuvre de Crichna; l'une et l'autre produisirent de grands changemens, mais principalement la dernière, qui porta tout à la fois et sur le dogme et sur le culte; elle tira des conclusions rigoureuses de la théorie méthaphysique et morale exposée plus haut, et voulut les faire passer dans la pratique ; elle montre en elle-même tous les caractères d'une réforme.

Cela suffit-il pour nous autoriser à voir dans Bouddha, symbole antique de la sagesse, de la science et de la vertu, être manifestement quoique diversement allégorique, un réformateur humain, un chef de secte ou d'école, et l'auteur de cette grande révolution? Nous ne le pensons pas , ou du moins il faudrait convenir que l'homme, la doctrine et le Dieu ont été singulièrement mêlés et confondus ensemble. Cependant la légende que nous avons racontée tend, par une foule de traits, à fortifier la première opinion : on cite des preuves d'un autre genre, l'accord frappant, à ce qu'on assure, des dates auxquelles les différens peuples qui ont reçu la doctrine de Bouddha rapportent la naissance de ce législateur religieux; mais cet accord ne paraît pas, à beaucoup près, aussi réel qu'on se l'imagine; et quant

à la liste des trente-trois premiers patriarches de la religion de Bouddha, produite par l'un de nos plus savans orientalistes, on peut l'admettre sans admettre pour cela l'existence historique du Dieu-homme, auquel elle paraît se rattacher : l'ëpoque qui en résulte est peut-être tout simplement celle où fut mise en vogue la légende de la neuvième incarnation de Vichnou ^.

* ^oj. Abel Rémusat, Journal des Savans, janvier i8ai, p. 7 et note, sqq, Conf. Klaproth, Leben des Bouddha, p. laS note. Il résulte des rapprochemens de dates faits par ces deux savans, deux époques bien distinctes , dont l'une place la naissance de Bouddha vers 1000 avant J. C. (1029, d'après M.Rémusat), l'autre entre 700 et 600, dans le cours du 7e siècle qui précéda notre ère. Une remarque qui n'est peut-être pas sans importance, c'est que la fameuse ère des Chingalais, rapportée à la mort de Bouddha {Goutama Boudhou, suivant ces peuples), tombe cinq cent quarante-trois ans avant la nôtre, tandis que la liste de l'Encyclopédie japonaise fait mourir en 533 le huitième patriarche , de la tribu de Gaotama : d'un autre côté , suivant Kœmpfer, les Siamois comptent, depuis la mort de Samana-Kautama jusqu'en 1690, deux mille deux cent trente-quatre ans, ce qui donne une ère identique à celle de Ceylan. Aussi ces peuples disent-ils que Bouddha, en s'élevant aux cieux, laissa l'empreinte de son pied droit sur une montagne de leur pays , et celle du gauche à Deva- Lanka. Mais Aboul Fazel, le célèbre auteur de l'Ayin Akbery, reporte l'apparition du prophète hindou à i366 avant J. G.; et les Hindous eux-mêmes , en l'assimilant à toute autre incarnation de Vichnou , le rejettent sur la vague et ténébreuse limite qui sépare l'âge mythologique en général de l'âge historique. Quant à Bouddhaplanète, c'est bien pis, puisqu'il ouvre le second âge proprement dit , ou Tréta-youga. Aboul Fazel ajoute : « Les Brahmanes nomment Bouddha le neuvième avatara; mais la religion qui lui est attribuée, ils la déclarent fausse et inventée par un autre que lui. » Voilà un Bouddha humain traité d'imposteur par les Brahmanes et bien évidemment distinct soit de l'incarnation, soit de la planète et du Bouddha-Menou. Pournous, nou,s sommes portés à regarder ce Bouddha si multiple du même œil que M. Creuzer regarde Hermès,.

Peut-être aussi serait-il plus sage de s'en tenir à des faits gëne'raux , et de tâcher de combiner ces indications précieuses en elles-mêmes avec celles que nous donnent vaguement les Brahmanes, au moins jusqu'à ce qu'il nous soit permis de percer, à l'aide de nouvelles recherches , le nuage dont ils ont enveloppé tout ce qui concerne Bouddha. Ils le reconnaissent , ils l'avouent , ils avouent même une partie de la réforme mise sur son compte, celle qui touche la religion proprement dite, et le dogme comme le culte; leur doctrine est sa doctrine, et il n'y a qu'un pas de la philosophie védanta au bouddhaïsme ^ Aussi voit-on le bouddhaïsme se répandre paisiblement dans toutes les parties de l'Inde durant un intervalle de plusieurs siècles. Il est probable, en effet, que cette secte, née au sein du vichnouïsme et liée sur tous les points à ce qu'il y avait chez les Brahmanes de plus antique et déplus sacré, dut prendre, dans son développement, le même cours que tant d'autres qui la précédèrent ou la suivirent. Pourquoi donc les Brahmanes l'ont-ils rejetée ;

Zoroastre et d'autres chefs mystiques des anciennes religions, également multipliés dans la durée, c'est-à-dire comme un symbole qui personnifie la doctrine et la représente dans tous ses développemens successifs, sans vouloir nier toutefois qu'il s'y soit mêlé de l'homme avec le temps , ou même qu'un réformateur humain se soit à la fin substitué à l'antique génie de la science et de la religion identifiées l'une à l'autre. Fojr. Ayin Akbery, tom. III, p. i5y ; Jones, Rech. Asiat.; II, p. ijS-iSi; et de plus grands détails dans la note i5 sur ce livre, fin du volume, § i. (J. D. G.)

* La même note à la fin du volume , § 2 , prouvera jusqu'à l'évidence cette dernière assertion , par une comparaison suivie de la doctrine de Bouddha et de celle des Védas : elle montrera aussi les différences qui peuvent exister entre les deux doctrines. (J. D. G.)

RELlGIOiS DE LINDE. CtlAP. V. 3oî

pourquoi l'ont-ils extirpée de l'Hindoustan par le fer et par le feu, non pas dès l'origine, mais à une époque relativement fort récente; non pas comme une secte, mais comme une religion fausse, inventée par un imposteur, comme une doctrine d'athéisme, de matérialisme et de nihilisme, imputations qu'on s'est trop empressé d'adopter sur parole, et qui ne sont nullement justifiées par l'examen? Nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter ici, en finissant, un passage d'un ingénieux et savant écrivain qui avoue, avec une candeur digne d'éloges, combien la question reste obscure pour lui, après tant de travaux entrepris pour la résoudre: « Je déclarerai à cette occasion » , dit M. A. W. de Schlegel, «que jusqu'ici je n'ai pu réussir à me faire une idée claij-e de la doctrine de Bouddha , soit en elle-même, soit dans son rapport ou dans son opposition avec le brahmanisme. Nous savons que dans les temples bouddhiques on trouve exposé aux yeux tout le panthéon des idoles de l'Inde; que non-sèulement la théogonie, mais encore la mythologie héroïque, si intimement liée au dogme et à la loi brahmaniques, ont été transplantées bien loin dans les contrées où règne le bouddhaïsme. Celui-ci les a sans doute héritées ou empruntées des prêtres de l'ancienne croyance : mais où donc est la nouveauté, où est le caractère propre qui le distingué? Est-ce le monothéisme qui réside au fond de toute cette idolâtrie? mais assurément les Brahmanes le professent comme les Bouddhistes, et d'autant plus pur 'qu*on^ Remonte plus haut dans l'histoire. Des savans de nos jours ont cru que le panthéisme constituait la doctrine secrète

3o2 LIVRE PREMIER.

des sectateurs de Bouddha , que c'était là leur vrai monothéisme ; ils leur ont attribué en propre cette morale mystique qui enseigne à l'homme le moyen de s'unir à Dieu par la contemplation et par l'extinction de la chair (du moi). Mais les écrits des Brahmanes sont remplis des mêmes idées. La différence est-elle dans la défense de verser toute espèce de sang pour les sacrifices ou pour la nourriture ? mais cette vertu est exaltée déjà

chez les saints fabuleux des Brahmanes » '.

Pour nous résumer, nous penchons à croire , avec un autre savant, qui dès long-temps a porté le regard de l'aigle dans l'histoire des antiques religions, que le progrès de la réforme de Bouddha fut lent et insensible; que les innovations introduites peu à peu n'eurent d'abord pour objet que des points de doctrine secondaires ou des pratiques plus en harmonie avec la doctrine; que les bouddhistes se séparèrent ainsi lentement de leurs frères les Brahmanes , et que la première scission considérable dut éclater lorsque les sectaires entreprirent d'avoir des livres sacrés qui leur fussent

^ A. W. vonSclilegel , Indische Bibliothek, I, 4, p. 4i4 sqq., iSaS. « Bouddha, dit-on, rejeta les Védas , » poursuit le célèbre écrivain; « il abolit une partie des rites et des cérémonies que recommandent ces livres ; il effaça la distinction des castes : mais tout cela n'était que négatif; fallait-il pour des changemens de cette nature, une nouvelle révélation, un prophète érigé en Dieu? Enfin, l'on assure que les sectateurs de Bouddha, après avoir été long-temps fort nombreux dans l'Inde en de-çà du Gange, furent complètement exterminés ou expulsés. Mais à peine ont-ils disparu, qu'on voit s'élever tout à coup la secte des Djaïnas , et je ne sais en vérité quelle différence on peut établir entre ces nouveaux sectaires et les Bouddhistes.» (J. D. G.)

propres, et des théories philosopliiques à part ^ Alors ils rejetèrent ouvertement les Védas , ils se proclamèrent seuls vrais croyans , et , soit puissance de la conviction , soit besoin de répandre leurs principes et de se créer des partisans, ils brisèrent les antiques barrières qui subsistaient entre les castes , élevèrent l'inspiration divine au-dessus des lois du sacerdoce, et appelèrent à la prédication de la parole quiconque se sentait mu d'une vocation intérieure. Il se forma dans l'Inde un ordre nouveau de prophètes, vivant selon la doctrine nouvelle et rassemblés de toutes les castes indistinctement. Ce furent les Samanéens y c'est-à-dire « ceux qui ont vaincu leurs passions » =. Ce système une fois établi sur des bases aussi larges et aussi opposées à celles de l'immobile constitution des Brahmanes, fit de rapides progrès dans toutes les parties de l'Hindoustan» Bientôt même il franchit les limites de la presqu'île et passa de

ï Voy. , sur ce sujet , et sur la secte des Djaïnas , si rapprochée des Bouddhistes , la note i5 déjà indiquée, § 2. On y trouvera quelques éclaircissemens sur les systèmes philosophiques de l'Inde, dans leur rapport ayec la religion. (J. D. G.)

^ Telle est en sanscrit la signification du mol Sammen (Samana) , selon les Chinois, qui célèbrent surtout Ta-mo, le vingt-huitième descendant de Foe, correspondant dans la liste japonaise à Bodhidhanna, le dernier des patriarches qui ait eu son séjour dans l'Hindoustan : il vint à la Chine par le sud, et mourut en 49^ de notre ère. Ce sont les (TefAvoi (illustres) , les (Ta[i.avaïot et les Gymnosophistes de Clément d'Alexandrie, de Porphyre et de saint Jérôme : ce dernier, et Clément avant lui, nomment Bouddha; et Porphyre, sous le nom de Samanéens, nous décrit les prêtres bouddhistes avec toutes leurs institutions monacales , d'après une relation qui remonte vers le milieu du second siècle. Voy. note i^sur ce livre, fin du vol., § i.

3o4 LIVRE FREMI EU.

bonne heure à Geylan ^ : de là il se repandit comme d'un second foyer dans toute l'Inde située au delà du Gange , chez les Barmans, au Pégou, à Siam, etc. La Chine reçut Foe et son culte, le Japon Chaka ou Xaca, dans le cours du premier siècle qui précéda notre ère. Vers le même temps, Bouddha, Bout ou Pout fut porté au Tibet et avec lui la civilisation et l'écriture; il pénétra, sous les noms de Maha-Mouni et de Sakia ou Siga-Mouni y dans toutes les contrées situées au nord de l'Inde et jusque dans les steppes de l'Asie centrale , parmi les Mongols et les Calmouks. Kachemire, siège antique de la religion deBrahmâ, l'échangea contre le bouddhaïsme , et déjà les pères de l'Eglise nous parlent de Samanéens à Bactres ^.

* On a même voulu qu'il ait été la première religion de cette île; mais il est certain que le brahmanisme y avait précé(îé : d'ailleurs le bouddhaïsme vint du nord, la chose est aujourd'hui bien prouvée. Foj. ci-dessus, p. 199, sqq. : c'est le triomphe de la religion de Vichnou sur celle de Siva, long-teuips dominante à Ceylan, et Bouddha forme une troisième époque.

2 Clemens Alexaudr. Strom,,I, p. 559;Cyrillus contra Julian., IV, p. 9; Basil. — Long-temps on a fondé la priorité du bouddhisme, relativement au brahmanisme, sur sa prétendue origine africaine ou éthiopienne. D'autres, au contraire, et avec plus de fondement en apparence, en ont fait, sous le nom de Chamanisme ou sous tout autre nom, la religion primitive de tout l'Orient, lui donnant une origine hyperboréenne ou septentrionale. Il est maintenant, établi par des argumens sans réplique, que le bouddhisme a pris naissance dans l'Inde , au sein même du brahmanisme , dont il ne fut qu'une des dernières réformes, et que de là il se répandit sur une grande partie de l'ancien continent. Quant aux vestiges de Bouddha , retrouvés par le savant Ritter ( Vorhalle europceischer Voclkergeschichten vor Uerodotiis, BerL, 1820.) dans les plus anciennes traditions des Grecs sur l'orient et le nord de l'Europe, et aux rapports réels ou prétendus

RELIGION DE l'inDE. CHAP. V. 3o5

Le trait qui distingue le plus profondément le bouddliaïsme du brahmanisme , ce n'est pas le dogme , c'est la hiérarchie. Les Brahmanes formaient une grande corporation disséminée dans l'Inde entière et jouissant de privilèges considérables : mais ils n'avaient pas, à proprement parler, de hiérarchie ; ils n'avaient pas de centre commun , de chef unique. Ils composaient une aristocratie sacerdotale , comme les guerriers une aristocratie militaire; mais nulle part ils n'aspiraient à former un état dans l'état, à élever une monarchie spirituelle à côté de la monarchie temporelle, ou même au-dessus de celle-ci. Telle fut , au contraire , et telle fut de bonne heure, à ce qu'il paraît, la prétention des prêtres bouddhistes. Ils mirent d'abord à leur tête des patriarches nommés illustres , qui représentaient le premier auteur de la doctrine et veillaient sur ce dépôt sacré qu'ils se transmettaient l'un à l'autre de génération en génération. Oja voit ces patriarches, animés d'un ardent prosélytisme, parcourir l'Hindoustan dans tous les sens, prêchant partout leur croyance et la scellant par une sorte de martyre volontaire; car ils se jettent presque tous dans les flammes , et , après leur mort , leurs reliques, soigneusement recueillies , sont conservées dans les temples ^. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher dans quel rapport peuvent se trouver avec cette institution nouvelle d'autres institutions également propres aux

de Bouddha avec Odin ou Woden, c'est une tout autre question.^ Voy. la note i5 sur ce livre, fin du vol. , § 3. (J, D. G.)

' Voy. M. Rémusat, Journal des savans, dernier article cité, p. 8 sqq. (J. D. G.)

Page 1