CHAPITRE II
I. Élémens primitifs et dogmes fondamentaux de la religion des Perses; doctrine des deux principes, Ormuzd, Ahriman. II. Doctrine supérieure, système des Mages: Théogonie, Cosmogonie; l'âme et l'autre yie; fin du monde et résurrection générale.
I. L'Aderbidjan fut la patrie de ces hommes déjà civilisés qui, descendus des hauteurs du Caucase, vinrent apporter aux enfans de ia lumière ou Parses, originaires du Farsistan, un culte plus noble et des idées plus épurées. La première de ces contrées est fameuse par ses sources de naphthe, et le sol y est chargé de substances résineuses. Le bitume y flotte à la surface des lacs, et souvent, quand il s'allume et qu'au milieu d'une nuit obscure on le voit tout à coup s'échapper en flammes brillantes, il offre un spectacle bien fait pour exalter l'imagination : des hommes grossiers encore et peu capables de remonter aux causes physiques devaient voir dans ces apparitions soudaines une manifestation immédiate de la Divinité. Voilà, sans doute, une raison purement naturelle du culte du feu et de cette religion de la lumière que nous avons à étudier. Une seconde raison se trouve dans la configuration géographique du pays, en grande partie formé de hautes montagnes. Ses peuples sont des montagnards, et leur religion porte l'empreinte de leur caractère et de leurs idées. L'Albordj est comme
le pivot (le tout le système religieux des Perses; selon eux, en effet, il est le point central, le nombril de la terre, le mont des monts, qui s'élève jusqu'aux cieux, qui domine toutes les régions terrestres , et du haut duquel descendent les saints prophètes chargés de communiquer aux hommes la pure lumière '.
Qu'on se représente maintenant ce peuple montagnard contemplant le vaste spectacle qui se déploie sous ses yeux , et l'on concevra comment il fut conduit aux idées simples de l'étendue et de la durée infinies; bientôt il remarqua que le temps est limité par le jour et la nuit, formant entre eux la grande opposition de la lumière et des ténèbres , et de là le premier germe des trois principes fondamentaux de sa religion, qui, dans l'origine, fut toute naturelle et toute locale : d'abord la durée illimitée, ensuite la lumière et les ténèbres, Ormuzd et Ahriman, le premier comme auteur , le second comme ennemi de la lumière (le jour et la nuit) 2. Puis se développèrent d'elles-mêmes les idées de la lumière considérée comme le bien , et des ténèbres considérées comme le mal. Or, nn peuple guerrier ne pouvait manquer de voir un combat dans la perpétuelle vicissitude de ces deux principes. Le pays qui rassemble les enfans
^ « Les Perses, » dit Hérodote (I , i3i), « ont coutume de sacrifier à Jupiter (ZsO?) sur le sommet des montagnes , et ils donnent le nom de Jupiter à toute la circonférence du ciel. » L'Albordj est appelé ÔjxcpaXoç T-^ç yfj;.
=* On conçoit que les Grecs aient comparé l'Ormuzd et l'Ahriman des Perses à leur Zeus et à leur Hades (Jupiter et Pluton). Voy. Diog. Laërt.,1,8.
de la lumière et où le soleil se révèle dans ses bienfait santés opérations, est la terre dOrmiizd, XIran; au delà, derrière les montagnes, est un autre pays, une contrée de ténèbres et de malice , la terre d'Ahriman , le Toiiran : là, dans les déserts, dans les steppes, errent les barbares nomades, éternels ennemis d'Iran ^,
L'idée fondamentale , sur laquelle il faut insister, c est, comme on le voit, un dualisme de la lumière et des ténèbres, c'est une lutte entre les deux principes, qui doit se terminer par la défaite des ténèbres. Ces deux principes supérieurs sont présentés comme deux êtres: Ormuzd, la pure lumière, le bon principe personnifié; Ahriman , les ténèbres, le mauvais principe, le génie du mal , devenu tel par envie , car il fut bon aussi dans l'origine.
L'Eternel, par son essence, est Verhe; du trône du Bon fut donné le Verbe, Honorer, l'excellent, le pur, le saint, qiii était avant que le ciel fut, non plus qu'aucune des créatures. De ce Verbe et par lui est la primitive lumière, à la fois eau primitive et feu primitif, de laquelle procèdent la lumière réelle, l'eau et le feu que nous voyons. Ce Verbe de bonté est Ormuzd, né de la semence de l'Eternel; il est nommé le premier-né des êtres, image resplendissante et vase de l'infini, toujours lumière et lumière immense, dont la volonté infiniment sainte a sa source profonde dans l'Etre. Il fut produit
* Ces vues sur les causes naturelles de la religion des Perses appartiennent primitivement à l'illustre Herder, FoTwtlt, p. ai6 sqqt; p. 285. Conf. note 4 sur ce livre, fin du vol. , § i.
p^r le mélange de l'eau primitive et du feu primitif. Il s'appelle £'/i(;/'^ Mezdao, c'esi-à-dire le grand roi, toutparfait, tout-puissant, tout-sage, corps des corps, qui vivifie et nourrit toutes choses. Il est le fond et le milieu de tous les êtres , le principe des principes, la science et le dispensateur de la science, la raison (le Verbe) de tout. L'Eternel (la durée illimitée) l'a préposé comme roi, limitant son empire à une période de douze mille ans; et il exerce sa domination sur cette période. A Prmuzd fut opposé Ahriman , la source et 1/3 principe de toute impureté, de tout vice et de tout mal : sa chute ne vint point de l'Eternel, mais de lui-même, et par lui furent engendrées les ténèbres ; aussi loin qu'elles s'étendent s'étend l'empire d' Ahriman.
On voit donc que la doctrine des Perses ne s'arrêta point au dualisme , comme nombre de savans l'ont pensé : elle aussi, elle reconnut un principe suprême de la dualité, la durée sans bornes, l'Eternité ou l'Éternel, Zervanc Akerene y créateur d'Ormuzd et d'Ahriman. C'est Zervane Akerene qui a donné la naissance à tous les êtres; c'est lui qui au commencement fit Zervane ^ le Temps ou le long temps, la grande période ou année du monde, qui durera douze mille ans jusqu'à la résurrection. Dans Zervane repose l'univers, et comme lui le Temps fut créé , tandis que Zervane Akerene est la durée incréée, qui n'a point eu de commencement et qui n'aura pas de fin ^
ï D'après le Zendavesta. Conf, Gœrres Mythengesch. , I, p. 219 sqq.; et la note 4 sur ce livre, § 2, qui donnera de nouveaux développemens. (J. D. G.)
RELIGION DE LA PERSE. CHAi». II. 323
En effet, il était dans les intimes nécessités de la nature humaine de résoudre cette grande question des deux principes en guerre l'un avec l'autre, en les ramenant à un principe commun ou les absorbant dans une source unique. Les élémens de cette solution s'offraient d'eux-mêmes aux hommes d'Iran : ils voyaient du haut de leurs montagnes l'espace immense s'étendre de toutes parts; ils voyaient le jour et la nuit se succéder perpétuellement dans son sein, et la lutte de la lumière et des ténèbres prendre pour théâtre le temps aussi bien que l'espace. Non -seulement le Boundehesch tout entier, mais encore une foule de témoignages chez les Grecs prouvent que les Perses furent dociles à ces inspirations si naturelles, et qu'ils s'élevèrent de bonne heure, par la simple voie de l'expérience, de la dualité à l'unité : peuple et grands, ignorans etsavans, tous, sans doute, partageaient la noble et pure croyance d'un Dieu infini, éternel, unique^.