‹ Religions de la GrèceChapitre 10 sur 24 · TOM · texte numérisé non relu

TOM

( i66) absolu de son sujet. De là , la nécessité des maux; de là, le proverbe devenu commun dans ce système : Les dieux eux-mêmes ne sauraient vaincre la nécessité (a). Le destin qui, dans la croyance religieuse de l'antiquité , n'était autre chose que la perfection même des idées de Dieu, laquelle ne lui permettait d'adopter que le plus parfait possible, et lui défendait, après avoir choisi dans le commencement , de faire dans la suite des temps un autre choix, parce que les temps ne peuvent lui découvrir aucune vue nouvelle , le destin , dis-je , qui n'était que la divinité elle-même , considérée sous le rapport de son action immuable et de son irrévocable volonté , et comme la cause des causes , avait des oracles et un culte ; mais il n'avait pas de statues. Les anciens lui ont donné un livre qui contenait l'avenir, et que les dieux seuls pouvaient consulter. Ils le représentaient tenant sous ses pieds le globe de la terre , et dans ses mains l'urne qui contient le sort des mortels (b). Pour exprimer l'invariabilité et l'immobilité du destin , les

(a) Ménag. In Diog. LacH. lib. i, Segment. ô^.—Beausob. Hist. du manichéisme, liv. vu, chap. i.

(b) Tertul. De Fato. -- S. August. Decivit. Dei. lib. v. -- Euseb. Prœ. evang. lib. VI. -- S. Thom. Lib. de Fato. — Minutius Félix , Octavius.

( 167 ) Athéniens et les Arcadïens le plaçaient sur une pierre carrée* En montant à l'Acrocoi inthe, il V avait le temple de la Nécessité ou il n'était pas permis d'entrer (a).

Les philosophes ont eu sur le destin, comme sur la divinité et ses attributs , des opinions diverses et diamétralement opposées. Les philosophes religieux, par exemple Platon, ont regardé le destin comme la loi divine qui gouverne et dirige l'univers ; ce sont les lois fixes et invariables (87) qui ont été établies par Fauteur de la nature. Suivant Platon, dans le Phèdre (Z>), le destin est la volonté inévitable de Dieu agissant comme cause , et dont rien ne peut arrêter l'action ; et dans le Tintée il appelle le destin la loi qui dirige la formation de l'univers, et par laquelle tout est produit. D'après les dogmes de Platon , le destin, comme loi, comme sanction divine, est déterminé dans ce qu'il prescrit et dans ce qu'il dirige. Ainsi la loi du destin ne dit pas : Un tel fera ou éprouvera telle chose, ce qui détruirait notre liberté ; mais elle dit : Toute âme, qui aura choisi tel genre de vie ou qui agira de telle sorte, éprouvera telle ou telle

(a) Pausan. Connût, cap. iy, (£) VUi.Phœdr,

( i68 ) chose. Regardant le destin sous le rapport général , comme la loi divine , qui , sans descendre aux détails particuliers, embrasse tout dans un ordre universel, Platon considère la manière dont cette idée peut se concilier avec la providence divine et avec notre libre arbitre. Dans le système de Platon , le destin était la providence elle-même appliquant son opération et ses lois divines au gouvernement de l'univers ; et la distinction, qu'il établissait entre la providence et le destin, n'était qu'une idée allégorique sous laquelle il représentait cette action de la providence sur l'univers. Le destin de Platon était inhérent à la divinité qu'il distinguait en trois parties : 1°. Dieu , c'est-à-dire le souverain bien ; 2°. La providence ou l'acte éternel de la pensée et de l'intelligence divines; 3°. Le destin produit de la providence , c'est-à-dire la loi divine promulguée pour le gouvernement de toutes choses, imposant à la nature des lois nécessaires; mais commandant à la volonté libre de l'homme les choses honnêtes , et lui interdisant les mauvaises actions (88). La plupart des philosophes religieux qui reconnaissaient le destin, tels que les pythagoriciens , le plaçaient seulement dans les choses naturelles et nécessaires, c'est-à-dire

dans la matière. Platon reconnaissait le destin dans les choses contingentes et dans les actions humaines ; niais sans enlever à l'homme sa liberté («).

Heraclite, comme Platon, ne faisait dériver la nécessité que de la sagesse divine. « Tout, dans la nature , disait-il , est régi par des lois constantes ; les phénomènes eux-mêmes qui paraissent discordants concourent à l'harmonie du Tout : c'est un accord qui résulte des dissonances. )) Ainsi les êtres divers, quelles que soient leurs variétés, sont unis, coordonnés dans le même plan, ne forment qu'un seul ensemble , tendent au même but. Le destin, suivant Heraclite, n'est que cette grande harmonie ou plutôt son principe : c'est la loi générale imposée à l'univers , la puissance intelligente de laquelle émane cette loi, l'expression de la raison qui est l'attribut de cette puissance.

Pythagore, qui admettait la providence divine et qui était persuadé que l'homme était libre, admettait aussi un destin auquel il attrib Liait tout ce qui arrive nécessairement en vertu des décrets de la providence (/>). « Le destin est une loi,

(a) Plutar. De Placit. philosoph. lib. i, cap. xxvn. (/>) Anonym. vit, Pythagor. pag. 61,

( i7° ) dit Plutarque qui suit les principes des écoles

de Pytliagore et de Platon , parce qu'à la manière de la loi civile, il règle les choses qui sont dépendantes des événements. » Cette loi énonce principalement les dispositions générales, et les cas particuliers y sont compris par une conséquence naturelle. Ce ne sont que quelques sectes de philosophes qui ont soumis Jupiter au destin. Quelques autres ont nié la divinité elle-même : tels furent Diagoras de Mélos, Théodore de Cyrène, Evhemère, Protagoras, etc. Certaines sectes, tout en admettant l'existence de Dieu, ont nié sa providence et son destin , c'est-à-dire ses décrets immuables : tels furent les stoïciens , les épicuriens, etc. C'était une opinion commune à tous ces philosophes fatalistes que la nécessité, fatum, est inhérente à Dieu même, à qui sa propre nature impose telles ou telles lois de causalité et d'opérations, dans lesquelles Fintelligence même et la volonté n'ont aucune influence. Ce système absurde du fatalisme a pu prendre sa naissance dans ce philosophisme impuissant qui, ne pouvant pas saisir la chaîne qui lie toutes les vérités, parce qu'il y en a un grand nombre qui se dérobent à ses recherches, ne veut plus en admettre aucune; ne pouvant connaître la vraie cause qui a créé le monde et qui le

( i.7'i ) gouverne, il substitue à une providence intelligente, cause efficiente et conservatrice de tout ce qui existe, le hasard, la nécessité qui n'expliquent rien, qui ne peuvent rien, et qui, n'étant d'aucune utilité dans la physique, deviennent en morale le principe des opinions les plus dangereuses, et la source de tous les crimes. Cependant la doctrine de la fatalité, quoique enseignée par des philosophes de grand poids, qui pensaient, dit Cicéron (a), que le destin faisait tout , et qu'il exerçait sur tous les êtres une puissance coactive et nécessaire, n'était point encore devenue une opinion de secte, lorsque Zenon, fondateur de la philosophie stoïcienne, lui donna dans son école cette célébrité qui la fit regarder depuis comme un dogme fondamental du Portique. Les premiers stoïciens croyaient que tous les êtres , qui composent la nature, exerçaient sur eux-mêmes une action réciproque ; et que tous les effets qui avaient lieu n'étaient que les résultats de cette influence de chaque partie du Tout universel sur la partie qui lui était contiguë. Les Grecs appelaient cette influence réciproque des êtres entre eux sympathie. Cicéron l'appelle rerum

(a) Cicer. De Fato.

cognatio , natiirœ corwenientia , concentus atque consensus. Puisque tout ce qui arrive, disaientils \ a sa raison suffisante dans cet enchaînement qui lie tous les êtres entre eux , et que rien ne se fait qu'à la suite des révolutions qui agitent le Grand-Tout, il est clair que tout est réglé et définitivement arrêté avant l'événement. En conséquence tout est soumis à l'empire de la fatalité. Chrysippe fut le premier qui apporta quelque changement à la doctrine du Portique relativement au destin. Jusque-là on avait enseigné dans cette école, que dans la nature aucun agent n'était libre, et que toutes lés causes étaient physiques et nécessaires. Chrysippe sentit que ce système de la nécessité absolue et universelle était incompatible avec d'autres principes également admis par les stoïciens : tels que le mérite de la vertu (89), l'obligation d'honorer les dieux . C'est ce qui détermina ce philosophe à reconnaître deux espèces de causes : les unes physiques et nécessaires, les autres libres et indépendantes. Du reste, Chrysippe admettait le destin, comme ses prédécesseurs (90).

Ce dogme de la fatalité, du destin inévitable que les stoïciens enseignaient, était le principal ressort du théâtre des anciens. Les Grecs reconnaissaient une liberté réelle lorsqu'ils par-

( 173 ) laient d'une manière précise; toutes leurs institutions le prouvent. Mais dans les tragédies , ils don liaient beaucoup au destin et peu à la liberté, sans songer à la difficulté de concilier l'un et l'autre ; et nous-mêmes, malgré notre croyance et notre religion, ne disons-nous pas : C'est ma destinée, cest mon étoile qui Va voulu ? Il faut donc mettre quelques distinctions entre les manières de parler d'après les positions données. Sur le théâtre des anciens, le malheur du principal personnage, du personnage intéressant, était presque toujours l'effet d'une cause étrangère; et lorsqu'il y avait de sa faute, comme dans Hécuhe, Œdipe, Phèdre, etc., le poète avait soin de donner à cette cause une cause première, soit la colère des dieux, soit leur volonté sans motifs, ou la destinée. Si l'on veut jouir d'une tragédie grecque, on est obligé d'épouser un moment ce système. D'habiles littérateurs, Marmontel , La Harpe et Victorin Fabre prouvent combien le destin , principal ressort de la tragédie, présentait d'intérêt. (( C'est le tragique le plus fort, le plus terrible, le plus déchirant et le plus pathétique, dit Marmontel. Quoi de plus capable en effet de frapper les esprits de terreur et de pitié, que de voir l'homme esclave d'une volonté qui n'est pas la sienne, et jouet d'un

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( 174 ) pouvoir injuste, capricieux, inexorable, s'efforcer en vain d'éviter le crime qui l'attend ou le malheur qui le poursuit. Toute l'indignation se rejette sur les dieux, la compassion reste aux hommes ; et plus l'action de la fatalité nous est odieuse, plus celui qui en est la victime nous devient cher. » D'ailleurs ce système remplissait l'objet politique que se proposaient ces républicains. « Le but moral de la tragédie ancienne , dit Marc-Àurèle , était de frapper les esprits de l'ascendant de la destinée, afin d'accoutumer les hommes aux événements de la vie, de les y résigner d'avance et de les rendre patients, courageux et déterminés. )) Cette habitude de tout souffrir sans faiblesse était favorable aux mœurs publiques , que les Grecs sacrifiaient toujours aux mœurs privées. « Ce système, ajoute Marmontel, avait l'avantage de former dans un état républicain, exposé aux plus grands revers, une masse d'hommes préparés à tout et résolus à tout. Il faisait voir à ces hommes libres que tous les hommes sont égaux sous l'empire de la destinée, que les dieux se jouent des rois, que tout ce qui flatte l'orgueil est fragile et périssable, et que, les plus grandes calamités et les plus grands crimes étant réservés aux souverains, il était également insensé d'aspirer à l'être , et de

souffrir qu'il y en eut. C'est ce qu'il était importantd'inculquer à des peuples libres (a).» Enfin ce système était plus favorable à la grandeur des théâtres des anciens , et à la pompe solennelle des spectacles qu'on y donnait. Il simplifiait tout, et ne laissait à l'action théâtrale que des masses à présenter. C'est sur un théâtre proportionné au nombre immense de spectateurs, à la multitude assemblée dans ces solennités où toute la Grèce accourait , que Philoctète devait paraître couvert de lambeaux ? se traînant, se roulant parterre et rugissant de douleur; c'est là qu'OEdipe devait paraître les yeux crevés, versant sur ses enfants des gouttes de sang au lieu de larmes ; qu'Oreste, poursuivi par les Furies, devait tomber dans les convulsions, et demander à sa sœur Electre qu'elle essuyât l'écume de ses lèvres ; c'est là que le supplice de Prométhée , les tourments d'Hercule et les fureurs d'Ajax étaient représentés avec les proportions de la grandeur du spectacle, La peinture des passions dont les détails nous enchantent n'auraient eu là aucun relief; ces touches délicates, ces développements si précieux pour nous auraient été perdus (b),

(a) Marmontel. Eléments de littérature } art. tragédie.

(b) Marmontel. Ibid.

Mais si les poètes tragiques avaient choisi l'aveugle destin, pour en faire le grand ressort de leurs actions dramatiques , pour être le grand mobile des principaux événements tragiques, ils revenaient aux principes religieux sur le destin dans les discours de leurs personnages. «Puissant mobile de l'univers, dit Euripide (a) , Jupiter , quelle que soit ta divine essence , impénétrable aux yeux des mortels, reçois mes humbles hommages ; c'est toi qui, par des voies secrètes et invisibles, diriges avec justice toutes les choses humaines. ))

Il dit dans les Suppliantes :

ce Le souverain de l'éternité, père de la nature, celui qui règne par lui-même, Jupiter, qui opère et féconde tout, ne jouit point sous les lois d'autrui d'un pouvoir borné par un maître , il ne voit point de trône plus élevé que le sien ; pour exécuter ce qu'il a résolu, il parle, et tout s'accomplit. »

On pourrait citer une foule de passages semblables des trois grands tragiques grecs qui nous restent. On trouve plus souvent encore, dans les autres poètes, l'opinion que les destins ne sont ([Lie la volonté de Jupiter. Homère , dans le

(a) Euripicl. Troycn. vers. 884.

( J77 ) début de V Iliade, dit, en parlant du malheur des

Grecs du à la colère d'Achille : Ainsi les décrets de Jupiter s'accomplissaient. Il fait dire par Jupiter lui-même (a) : Ma voix est l'arrêt du destin; et par Agamemnon (b) : Tel est V arrêt de ce dieu qui a renversé et doit renverser encore, depuis leur faîte, un grand nombre de villes; sa force est invincible.

Dans le vme. livre de Y Iliade, Homère , après la description du combat que se livrèrent les Grecs et les Troyens, ajoute : ce Lorsque le soleil eut gagné le haut des cieux, le père des dieux et des hommes déploie ses balances d'or, met dans les deux bassins les poids qui décident du trépas et du sort des Grecs et des Troyens, il les élève de sa main puissante et pèse attentivement ces destinées. Le malheur des Grecs se déclare. Leur bassin se précipitant vers la terre fait monter aux cieux celui des Troyens. Aussitôt le dieu terrible fait retentir son tonnerre, et lance sur toute l'armée grecque ses flèches et ses traits. » Virgile (gi) et Milton ont imité cette grande image que l'on rencontre souvent aussi dans les prophètes (92).

(a) Iliad. eau t. vin {b) Ibid. cant. ix.

( 178 ) ((Pour faire voir, dit madame Dacier, que Dieu est toujours le maître de cette destinée, et qu'il peut ou la hâter ou la retarder comme il lui plaît 3 Homère feint qu'elle ne se déclare qu'après que Jupiter a pesé lui-même le sort des deux armées dans ses balances , c'est-à-dire après qu'il a encore interrogé sa prudence et sa justice, et vu les décrets qu'elle a prononcés. Ce que Jupiter a dit : voilà la destinée qui est irrévocable et que lui seul peut changer (g3) ; c'est pourquoi Horace appelle la destinée, quod semel dictum est. Homère dit encore de Jupiter, qu'il pesait dans une balance d'or (a) les âmes d'Achille et d'Hector, et qu'il tenait le fléau de la balance de la main droite; la main de Jupiter, comme le signe de tête du dieu , réglait la destinée des mortels , ce signe de tête irrévocable, qui ne trompe jamais, qui ne reste jamais sans être accompli lorsqu'il a été une fois donné. Il s'agit là, dit Maxime de Tyr, de cette volonté suprême qui maintient la terre dans son immobilité , qui retient la mer dans ses limites , qui fait circuler l'air, monter le feu, rouler les corps célestes, produire les animaux, végéter les plantes ; la vertu même des hommes et leur

(a) Maxim. Tyv. dis sert. 10.

( »79 ) récompense sont l'ouvrage de la volonté de

Jupiter (9.J). »

C'est à ces idées sur le destin qu'est due cette autre fiction d'Homère que l'on trouve dans le chant xxiv€. de V Iliade : « Aux deux côtés du formidable trône de Jupiter sont deux urnes profondes et inépuisables ; l'une est remplie de biens, l'autre de maux. Celui pour qui le maître du tonnerre puise également dans ces deux urnes mène une vie mélangée de bonheur et d'infortune ; celui pour lequel il ne puise que dans l'urne funeste est livré à l'insulte et au mépris; des chagrins dévorants le poursuivent toute sa vie, il lutte contre les plus affreuses calamités. » Cette idée se retrouve dans le psaume 74 de David: (( La coupe de vin pur est dans la main du Seigneur; il la mêle et la tempère, il verse de l'une dans l'autre; la lie n'en est pas encore épuisée , tous les méchants qui sont sur la terre en boiront. )) Ce n'est que très-rarement, et lorsque le sujet l'exige, que les poètes admettent un destin supérieur à Jupiter. C'est ainsi que nous avons vu Virgile ne regarder le destin que comme la volonté de Jupiter, et cependant, dans le conseil des dieux, du Xe. livre de Y Enéide, où ce poète donne un des plus beaux exemples du style sublime, Ju-

( i8o ) piter ne prononce pas un jugement absolu , parce que les événements dépendent des destins qui sont supérieurs aux dieux. Dans le VIIIe. livre, vers 398, Vulcain dit à Vénus : Nec pater omnipotens Trojam, nec fata vetabant

Stare,

Le poète sépare ici Jupiter du destin, tandis qu'ailleurs il les réunit, comme lorsqu'il dit :

Sic fata deûm rex sorlitur.

Que conclure de ces contradictions , si ce n'est que les poètes n'ont jamais eu d'opinions ni fixes ni raisonnables sur la divinité ; qu'ils ont seulement inventé des fictions selon les personnes, les lieux et les circonstances, en un mot, selon les sujets qu'ils avaient à traiter.

Le peuple en général avait des notions plus simples et plus justes que les poètes et la plupart des philosophes sur la providence des dieux, sur leur bonté, leur justice et sur les châtiments réservés aux méchants. Les mystères étaient la religion nationale des Grecs, ils étaient sous la protection des lois et des magistrats ; or, l'on sait que l'on y représentait les supplices des méchants dans l'autre vie, c'en était une partie essentielle. La toute-puissance de Dieu était l'opinion géné raie, comme l'a exprimé en beaux vers Lu-

crèce («). Le dogme de la bonté et de la bienfaisance des dieux étaient aussi un dogme universel. Bonorum causa iinayœterna, determinata, unwersalis deus.

Dieu était appelé par les anciens pliilanihrôpos, ami des hommes (Z>). Les Scythes disaient à Alexandre qu'il n'était pas dieu, puisqu'il faisait du mal aux hommes (c), La croyance de tous ces attributs de la divinité était la conséquence de la croyance de l'immortalité de l'âme; or, c'était l'opinion de toutes les nations de l'antiquité, non-seulement chez les nations civilisées, mais chez les peuples barbares. « Cette doctrine, dit Valère - Maxim e (d) , était reçue non-seulement par les Egyptiens, mais par les Thraces, les Gètes, lesGabales, les Gaulois, etc.» Cependant dans la Grèce et à Rome , l'incrédulité et le scepticisme firent des progrès rapides aux époques si remarquables de la décadence des deux empires. Polybe qui était Grec et qui aimait tendrement sa patrie, dont l'ancienne gloire et la vertu étaient alors sur leur déclin dans le temps que la prospérité de la république

(«) Lucrec. lib. vi, vers. 61.

(b) Stob. Dis sert. 116.

(c) Q.iint. Curt. lib vu, cap. vm.

(rt) Valer.-Max. lib. n, cap. ri.

ToT

( i8a ) romaine était à son plus haut point, Polybe, dis-je, pénétré du triste état de la Grèce, et observant les heureux effets de la religion chez les Romains , instruit ses compatriotes que Firréligion était la cause principale de la ruine dont ils étaient menacés (a), et il leur propose le peuple romain pour modèle ; mais chez les Romains eux-mêmes cet esprit ne tarda pas à faire de grands progrès en peu de temps. César osa déclarer en plein sénat, avec une licence dont toute l'antiquité ne fournit pas d'exemple , que l'opinion des peines et des récompenses d'une autre vie était une notion Sans fondement : c'était le pronostic de la ruine prochaine de la république. C'est sous les empereurs surtout que l'esprit d'irréligion s'introduisit dans la plus grande partie de la société, et l'on voit les écrivains les plus recommandables de Rome , et Tacite lui-même (h) , élever des doutes sur le dogme de la providence. C'est pourquoi Lucien fait dire par Jupiter à un cynique : ce Ce sont là de fausses subtilités que tu as apprises de ces nouveaux docteurs qui nient la providence, mais ils se repentiront tôt ou tard d'une si damnable doctrine. »

(a) Polyb. Hist. lib. vi, cap. liv, lv.

(b) Tacit. Annal, lib. vi etviu.

( i83) SECTION II.

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