‹ Religions de la GrèceChapitre 9 sur 24 · DESTIN · texte numérisé non relu

DESTIN

Il en est de la doctrine de l'antiquité sur le destin , comme de celle sur la religion. Les modernes en ont des idées fausses parce qu'ils ont tout confondu , et que, le destin aveugle ayant été employé par les poètes et surtout par les poètes tragiques comme un grand ressort dramatique, les modernes ont cru que la religion elle-même admettait un destin aveugle. Pour avoir des idées justes sur ce point, il faut distinguer la doctrine qui appartenait à la religion sur le destin de celle des philosophes et de celle des poètes.

Il y a une sorte de destin que les hommes les plus religieux reconnaissent, qui n'est filtre chose que la volonté souveraine de Dieu , et les lois éternelles qu'il s'est lui-même prescrites , et qu'il ne saurait révoquer parce qu'elles ont été

dictées par ses propres perfections.

(a) Cicer. De nal. deor. i. Quanti hœc philosaphia œstimanda est cui , tanquàm aniculis } et Us quidem indoctis , Jalo ficri videntur otnnia.

<( Le même plan, le même dessein doit lui plaire toujours, dit Sénècjue («), parce que rien ne peut lui plaire que ce qui est le plus excellent ; et si l'exécution de ce plan est nécessaire , cette nécessité ne déroge ni à sa liberté ni à sa puissance infinie, car il a lui-même sa propre nécessité ». Quiconque croit un dieu, ne peut se dispenser de croire des décrets éternels et immuables formés par un dieu sage et tout-puissant. (( Entre ces lois éternelles et immuables, qui sont le destin, dit Chalcidius (/>), la première et la principale, c'est que, toutes lésâmes étant égales du côté de leur création et de leur nature , Dieu leur donne à toutes une faculté égale d'acquérir la vertu sans préférer jamais l'une à l'autre. )) Ce destin ne saurait ôter la liberté, au contraire il la suppose.

Aristote appelle Jupiter , nécessité , parce qu'il est immuable par sa nature ; c'est encore lui, dit-il, qu'on appelle fatalité , pareeque son action a toujours son cours ; destin 9 parce qu'il conduit chaque chose à sa destination (8$).

Cicéron et Sénèque nous donnent la preuve

(a) Seuec. Prœf. ad quœst. natur.

(b) Chalcicl. In Tim. § lxxxix.

que ies Latins appelaient Dieu , fatum, natwra{a), fortuna (85). Ces différents noms n'exprimaient que les diverses sortes d'actions de la divinité (86). (( Le destin, dit Plutarque, renferme tout : les choses humaines, les terrestres et les célestes, » et il ajoute que ce sont les lois immuables que Dieu s'est prescrites pour l'administration de l'univers. Les peines et les récompenses que Dieu distribue, selon le mérite ou le démérite des êtres libres, étaient regardées comme une suite de ces lois immuables (h). Elles étaient par conséquent attribuées au destin , et les actions libres en étaient l'occasion. La sage antiquité a toujours combattu l'aveugle fatalité qui détruit la religion, la morale et la société : elle a toujours regardé l'homme comme un être moral, capable de. se déterminer au bien et au mal par sa propre volonté , et comptable de l'usage de sa li berté.

C'est une ancienne idée que le ciel gouverne la terre ; le gouvernement des dieux qui résident dans le ciel est ce que les anciens appelaient le destin ; et , comme le mouvement du .ciel est circulaire , les anciens Font comparé à une roue .

(«) Quîd aliud na.lu.ra est quant Deus et divina ratio , loti tnundo et partibus ejus inserta. ( Seuec. Debeneficiis, lil), i\', cap', vu. ) (I>) Iiierocl, Apud Pholium. coll. 2S1.

( i63 ) Saint Clément d'Alexandrie (a) remarque que dans les temples égyptiens on faisait tourner une roue , et que cet hiéroglyphe était une image du destin, idée simple, dans la supposition presque généralement reçue que les intelligences célestes, qui résident dans l'éther ou le ciel, et même dans les astres, gouvernent le monde inférieur.

Une hypothèse des anciens a donné lieu à une seconde espèce de destin. C'était une croyance assez généralement répandue que Dieu ne gouverne pas immédiatement le monde matériel, et qu'il se sert pour cela du ministère de ses principales intelligences. Ceux qui admettaient cette croyance religieuse étaient persuadés qu'en leur donnant cette charge, Dieu prescrivit aux intelligences les lois qu'elles devaient suivre , et dont elles ne s'écartent jamais. Cette sorte de destin ne régna que sur les corps et sur les êtres mortels, et non sur les âmes qui sont immortelles et libres. Ainsi l'âme n'est nullement assujettie à l'empire des puissances célestes, même dans ce système. <x La providence, dit Proclus, gouverne les êtres intelligents , le fatum ne dirige que les êtres matériels; par conséquent l'âme n'est pas

(û) Stromat. pag. 538.

(i64) sujette au fatum : elle est susceptible de vertu, libre, active et maîtresse de choisir. Le destin astrologique faisait partie de ce destin. Dans ce système, les principales intelligences résident dans les astres et les planètes , qui gouvernent les êtres sublunaires, président sur la naissance et sur la mort, sur les principaux événements de la vie, donnent aux hommes certains penchants bons ou mauvais. L'astrologie judiciaire, ou la connaissance des événements futurs par l'étude des astres, est une suite du destin astrologique. Cette superstition , que les astres annoncent les événements, est fort ancienne, et elle était fort accréditée surtout en Orient. Eusèbe , d'après Eupolème, la fait remonter au temps d'Abraham , et il dit que ce fut lui qui l'apprit aux prêtres d'Héliopolis (a). Hérodote en attribue l'invention aux Egyptiens (b) ; mais on l'attribue plus généralement aux Chaldéens, dont il a retenu le nom (c). Eusèbe croit cette science bien fondée, mais en distinguant entre les signes et la cause des événements : « Les astres, dit-il, leur disposition sont bien signes,

(a) Euseb. Prœp. evang. lib. ix, 17, 18.

(b) Hcrodot. lib. 11, cap. lxxxii.

(c) Diod. Sic. lib. 11. -- Simplicités, lib. 11. De crelo fatum mathemalicum aut chaldaïcum.

( l65 ) mais ils ne sont pas causes. » C'est ainsi qu'il explique ce que Jacob dit dans la prière de Joseph : a lia lu dans les tables du ciel tout ce (j:ii doit vous arrivera vous et à vos enfants. » En réfutant là superstition que les astres gouvernent les êtres sublunaires , il nous apprend qu'un grand nombre de fidèles en étaient imbus (a). Nous avons des auteurs chrétiens qui nous disent que ce fut à la faveur de leur science, dans l'astrologie, que les mages découvrirent la naissance du Christ (h). Il faut avoir de l'indulgence pour les erreurs de l'esprit humain, car il n'y a personne qui en ait été exempt.

Il y avait une autre opinion très-répandue sur le destin : c'est celle qui en faisait une sorte de nécessité résultant de la nature de la matière et de ses perfections. L'antiquité n'avait aucune idée de la création , elle croyait que Dieu n'avait pas donné l'être à la matière. Dès qu'on admet cette supposition, la puissance et la bonté de Dieu sont gênées par les défauts de la matière ; ses imperfections naturelles lui ont imposé la nécessité de laisser , dans les ouvrages qu'il en a formés , les défauts qui n'y seraient pas, s'il eût été maître

(a) Ori^en. A/Jiid Euscb. Plœp. evang. lib. yi, n. (y) Af/ud Hytle. Relig vêler. Pers. pag 385.

Page 1