DU CULTE DU PREMIER ETRE ET DE SES DÉNOMINATIONS
L'esprit universel , cet être métaphysique dont nous ne pouvons méconnaître l'existence, mais dont nous ignorons la nature, et dont le culte a succédé plus ou moins tard chez presque tous les peuples à celui des objets qui tombaient sous les sens, n'avait aucun nom particulier. Le mot Zens, Dis, que les Grecs employaient pour le désigner, n'est le nom d'aucun personnage : ils y attachaient la même idée que nous attachons au mot Dieu. Il en est de même du mot Jùgitè?, par lequel le désignaient les Romains, et qu'ont adopté les modernes lorsqu'ils parlent de la divinité des païens.
Les Grecs ont donné à leur principal dieu le nom de Zeus , parce qu'il donne la vie à tous les êtres (95). « Les Égyptiens, dit Diodore de Sicile (a), ont appelé cet esprit Dis, qui signifie source de la vie, et ils l'ont regardé comme le père de tous les êtres intelligents, idée que
(«) Diod. Sic. lib. i, §. xu.
l'on trouve clans le plus grand poète de la Grèce, lorsqu'en parlant de ce dieu, il dit : Père des dieux et des hommes (a). )>
Origène (96), répondant à Celse qui avait appuyé le sentiment qu'on ne devait donner aucun nom à Dieu , avoue qu'il n'y a aucun terme qui puisse exprimer parfaitement la nature et les qualités émin entes de la divinité ; mais il soutient qu'il y a plusieurs noms qui peuvent faire connaître quelques-unes de ses propriétés. Le nom de Jéhovah, dit-il, ego qui sum, que Dieu révèle à Moïse dans Y Exode (h) , est de tous les termes celui qui convient le mieux à la divinité , puisqu'il signifie son existence actuelle et l'existence qu'il donne aux créatures. De savants commentateurs ont remarqué dans le nom de Jéhovah des caractères des trois temps : du présent, du passé et du futur, comme si l'on eut voulu remarquer par là que Dieu embrassait tous les temps dans son éternité (97).
« Nous avons tort, dit Platon dans le Tintée, de dire en parlant de l'éternelle essence : Elle fut 9 elle sera. Ces formes du temps ne conviennent pas à l'éternité j elle est, voilà son attribut.
(a) Homer. Iliad. iv, vers. G8. -- vm, vers. ^9- ~ Plutarque dit également que les Egyptiens appelaient cet esprit Dia.
(b) Exod. cap. m, verset. 12.
( i85 ) Or, L'immuable ne peut être Je la veille ni du lendemain, on ne peut dire ni qu'il lut ni qu'il sera ; les accidents des créatures sensibles ne sont pas faits pour lui , et des instants qui se calculent ne sont qu'un vain simulacre de ce qui est toujours (98). ))
Depuis le retour de la captivité , la vénération que les Juifs avaient pour le nom de Jélwvah , que saint Jérôme nomme ineffable, ne permit pas qu'on le prononçât ailleurs que dans le temple, et en présence d'un certain nombre de disciples choisis qui pouvaient l'entendre. Philon dit même qu'on en défendit la prononciation hors du temple, sous peine de mort. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Juifs, depuis la destruction du temple , ne prononcent plus du tout le nom de Jéhovah : lorsqu'ils le rencontrent dans le texte, ils lisent Adonaï, qui signifie maître, seigneur (99). Ce nom d'Adonaï est celui de la principale divinité des Tyriens, des Phéniciens, et de quelques autres peuples de l'Orient.
En général les diverses dénominations données à la divinité, chez tous les peuples du monde, présentent les idées d'existence , de production , de puissance et de bonté. L'existence est la première qualité à laquelle toutes les autres sont nécessairement liées, et sans laquelle elles n'exis-
teraient pas. L'existence par elle-même est la propriété exclusive de la divinité et une de ses perfections. La force ou la puissance, chose inséparable de l'existence de l'Etre suprême , et la bienfaisance sont les deux qualités par lesquelles les anciens comme les modernes ont toujours défini la divinité. Les hommes n'ont pu donner d'autre idée de la nature de Dieu \ notre faiblesse ne nous permet de la concevoir que d'après les notions que nous avons des vertus : or , ces notions nous font connaître, nous font juger que le principe de ce qui existe, de ce qu'il y a de meilleur, doit être souvei ainement bon, souverainement fort ou puissant.
Optimus propter bénéficia , maximus proptervim.
Aussi tous les titres donnés à l'Etre suprême, chez les anciens et chez les modernes, sont compris dans ces trois qualités : i°. L'Etre existant par lui-même, et donnant l'existence à tous, Zeus y Dios , Jéhovah , Jupiter- A m mon , etc.; 2°. L'Etre fort, puissant, le maître de l'univers, qui le dispose et le gouverne, Adonaï, Belus, Molochy Phta, etc.; 3°. L'Etre bienfaisant, Kneph, Osiris, etc., le God des Germains, qui vient de goud, bon.
Chez les peuplades de l'Amérique, les noms
( >«7 ) que les Iroquois, les llurons, les Péruviens, de
même que les Indiens de l'Asie et les Chinois,
donnent à leurs divinités, ne peuvent convenir
qu'au souverain Etre considéré sous l'un des
trois rapports dont nous venons de parler (ioo)<