‹ Religions de la GrèceChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Culte de Jupiter^ dieu producteur , âme universelle du monde. — Union du principe actif et du principe passif de la nature , représentée chez les Grecs parte mariage de Jupiter et de Junoit.

Nous sentons en nous un être pensant qui fait mouvoir notre corps à son gré, et qui, par les organes de celui-ci, reçoit une infinité de sentiments. Nous croyons que la substance spirituelle est le principe immédiat de la vie du corps, et la force motrice qui lui communique tous ses mouvements. Nous sommes environnés non-seulement d'hommes semblables à nous, mais encore d'animaux dont la vie ne paraît pas différente de la nôtre, et par la même raison nous les supposons animés d'un esprit qui les vivifie. INotis

(a) Gyraldus.

( 363 ) voyons une vie analogue dans les plantes, quoique nous n'y découvrions aucune trace de sentiments; et nous leur donnons une espèce d'âme que nous appelons végétative : nous reconnaissons cette âme, cette force reproductive dans la terre, qui est la mère commune des plantes et des animaux. Tout contribue à la génération des êtres vivants : l'air, l'eau, les astres, et surtout le soleil. Tout est principe de vie dans la nature ; tout s'y meut avec un ordre qui ne se dément point : de là la croyance qui fait transporter à tout l'univers cette idée de vie que nous sentons en nous, et que nous reconnaissons dans tout ce qui nous environne; de là l'âme générale du monde. Cette doctrine a été celle de toute l'antiquité , qui donna à cette âme universelle l'intelligence que l'on voit dans les âmes particulières. C'est ce principe d'action universelle, existant par lui-même et donnant l'existence à tous les êtres, qui a été personnifié et adoré par toutes les nations de la terre comme le dieu suprême, comme le premier être, le principe unique nécessaire. Ce principe universel fut adoré par les Grecs sous le nom de Zeus^ deus , et par les Romains sous le nom de Jupiter (Jehova, ego qui suni). Comme principe producteur, il devint l'expression du mode que ce même principe em-

( 364 ) ploie pour la production des êtres, des lois établies pour leur conservation et avec lesquelles il maintient l'ordre parmi eux, réunissant conséquemment au pouvoir producteur la puissance et la bienfaisance. Or le mode de production qu'il emploie nous est indiqué par le spectacle que nous avons sous les yeux; tout dans l'univers parle des deux causes dont l'une agit sur l'autre; les sens nous les indiquent d'abord, et le raisonnement nous les fait apercevoir jusque dans les premières opérations de la nature. C'est donc un fait de pure observation que celui du principe de vie et d'intelligence répandu dans toutes les parties du monde : les anciens n'ont vu que ce fait, et ils n'ont jamais adoré le premier principe, le principe producteur que réuni avec la partie passive de la nature, la mère commune de tous les êtres.

Cette union du principe actif et du principe passif de la nature était personnifiée dans la religion des Grecs et des Romains par le mariage du Zens ou Jupiter et de Junon.

Le mariage de Jupiter et de Junon était célébré sous le nom de mariage sacré. On célébrait dans le temple de Junon à Gnosse une fête annuelle où l'on imitait ses noces avec Jupiter, comme on imitait celles de Cérès à

( 365 ) Eleusis (a). Les Béotiens célébraient chaque année, au mois cle janvier, la fête des noces de Jupiter et de Junon, comme la fête du renouvellement de toutes choses. Ce mois s'appelait par cette raison, chez les Grecs, gamelion, le mois des noces. C'est aussi au mois de janvier que les Romains célébraient la fête des noces de Jupiter et de Junon. Les Grecs avaient tiré de l'Egypte le mariage de Jupiter et de Junon. Homère le rappelle à l'occasion du voyage de Jupiter et des autres dieux en Ethiopie et en Lybie, et c'est parce que ce poète lui-même considère Junon comme la mère génératrice des êtres, qu'il dit : ce Le fils de Saturne embrasse son épouse, et aussitôt la terre donne ses productions de toutes parts (h). L'union de Jupiter et de Junon était représentée dans certaines fêtes où les prêtres portaient les deux chapelles de ces divinités à côté l'une de l'autre , sur une montagne que l'on avait jonchée de Heurs. Nous prouverons, lorsque nous traiterons du culte de Junon , que la Junon égyptienne Satis ou Sale était l'épouse d'Ammon, et qu'elle a été le prototype de la Junon des Grecs, comme Ammon l'a été de Ju-

(a) Diod. Sic. lib. v.

(b) Ho mer. lliad. lib. x.

( 366 ) piter. Jablonski a rassemblé dans les Mélanges de Leipsick {a) tous les passages des anciens qui prouvent que les Grecs attribuèrent la divinité d'Athyr à Junon, comme mère génératrice des êtres. Nous verrons aussi, à l'article de chacune des déesses de la religion grecque, que leur union avec Jupiter, dégagée de toutes les fables dont cette union a été obscurcie par les poètes et les mythologues, n'est autre que l'union sacrée du principe actif et du principe passif de la nature , diversement personnifiés et divinisés dans les différentes parties de la Grèce : c'est la nature elle-même toujours agissante. C'est ce qui a fait dire à Bossuet : ce Tout était dieu, excepté Dieu même, et le monde créé pour manifester sa gloire semblait la lui avoir usurpée. » C'est ce qui a fait dire à Cicéron {h) : ce Les mystères expliqués et rappelés à un sens raisonnable font plus connaître la nature des choses que celle des dieux. » Que faut-il entendre ici par la nature des choses, sinon l'univers? Cicéron voulait donc parler d'une religion qui avait pour base les différents phénomènes de la nature. Jupiter n'est donc qu'un nom générique donné à la force

{ci) Leips. Miscel. vol. vr, pag. 60, 61. (b) Cicer. De Nul. deor. lib. 1.

( 367 ) active qui agit dans tout L'univers, et son union avec les déesses n'est que le symbole des différentes actions que cette partie active du monde exerce sur la matière. Cette force motrice se reconnaît non-seulement dans les constantes reproductions de la nature , mais encore au mouvement du ciel ou des corps célestes qui ne font que suivre l'impulsion qu'elle leur imprime (a). Nous ne citerons ici qu'un seul exemple de ce système religieux, parce que la déesse qui en est l'objet n'est pas une divinité grecque , et que nous ne la comprendrons pas dans les recherches que nous faisons sur les divinités helléniques. Europe était adorée dans l'île de Crète sous le nom d'Heliotie, nom qui présente cette déesse comme une source de lumière (b). Dans cette fête on promenait le cercueil d'Europe , surmonté d'une couronne de myrte dont la circonférence était de dix coudées. Les habitants de Corinthe célébraient la même fête en l'honneur de Minerve, et sous le même nom d'helloties. Dans celles-ci , les jeunes gens couraient avec des flambeaux allumés. Europe était une divinité phénicienne; elle était la même qu'Astarté, la

(a) Macrob. Sonm, Scipion. lib. n, cap. xvr,

(b) Ovid. Fast. lib. v.

( 368 ) Yénus des Grecs. Lucien dit qu'il a vu le temple d'Astarté adorée par les Sidoniens, et il ajoute que les prêtres de Sidon lui avaient dit que c'était le temple d'Europe. Plusieurs villes anciennes (a) avaient pris pour leur symbole Europe enlevée par le taureau, et soutenant son voile des deux mains, comme on peignait les déesses mères de l'univers, et surtout Isis. On la représentait assise sur un taureau , comme déesse de la fécondité. Europe était la même que laLune(^ ; le taureau son ravisseur portait le croissant de la lune sur son épaule, comme le bœuf Apis des Egyptiens. Le soleil, un des principaux agents de la force active de la nature , entre-t-il dans le signe du taureau où la lune, dépositaire de la fécondité, a son exaltation, c'est Jupiter qui, sous la forme d'un taureau, enlève Europe. Cette fiction, qui a été adoptée par les mythologues grecs, n'appartenait pas à la Grèce. L'aventure d'Europe et son enlèvement étaient représentés dans le temple d'Astarté à Sidon (c). Les monnaies de la Phénicie portaient l'empreinte d'Europe assise sur le taureau. Les prêtres de

(a) Particulièrement Gnosse en Crète et Calagurris en Espagne en avaient fait leurs armoiries.

(b) Lucian. De Ded Syr.

(c) Achil. Tat. erotic. pag. 4.

( 369 ) Bidon débitèrent à Lucien cette fiction sacrée; les autres peuples de la Phémcie confirmèrent ce récit. (( La Sidonienne, dit Ovide, est la vache égyptienne, d'abord femme, ensuite vache, enfin déesse. » Cette reine des astres était adorée en Phénicie de la même manière que le soleil l'était sous l'emblème d'Hercule ou Mélicerte, le roi du monde. Dans un bas-relief d'une grande beauté, qui représente l'apothéose d'Hercule, et que donne Gori d'après la galerie Farnèse, Europe est placée à côté de ce dieu. La fable d'Antiope qui avait passé dans le culte des Béotiens, était la même que celle d'Europe. Il s'y pratiquait une cérémonie très-remarquable. Tous les ans au printemps , lorsque le soleil parcourait la constellation du taureau , les habitants de Tithorée dans la Phocide venaient aux tombeaux d'Amphion et de Zéthus, c'est-à-dire des gémeaux qui, à cette époque, entraient dans les rayons solaires. Ils en tiraient un peu de terre qu'ils emportaient pour ajouter au tombeau d'Antiope, mère de ces deux divinités et ennemie de Dircé qui avait péri attachée à un taureau : alors la fertilité la plus grande était donnée à leur pays. Cette fable d'Antiope, comme celle d'Europe, se liait au taureau qui portait la lune équlnoxiale du printemps, laquelle y avait son exaL

( 37o ) tation (a). Dans le bois sacré de Trophonius , qui était fort peu éloigné de la ville de Lébadée, on voyait un temple de Cérès surnommée Europe, et une statue de Jupiter-le-Pluvieux , qui était exposée aux injures du temps. Celui qui voulait descendre dans l'antre de Trophonius était obligé de sacrifier à plusieurs divinités , et entre autres à Cérès-Europe que l'on disait avoir été la nourrice de Trophonius (h). L'on sait du reste que, dans toutes les religions anciennes, le taureau est le symbole du Demiourgos : populorum omnium nitmen est(c). C'est le dieu générateur, le dieu de la fécondité, toujours accompagné d'une déesse sous la forme d'une femme, ou d'une vache portant dans ses mamelles un lait abondant, présentant sur sa tête le croissant de la néoménie, et figurant bien la déesse mère de tous les êtres (244)-

La théogonie de Sanchaniaton est fondée sur les mêmes bases. Elion, nom phénicien qui signifie dieu , le dieu suprême , et qui est employé par Moïse pour désigner la divinité , avait pour femme Beroitth. D'eux naquit Epigée que l'on

(a) Pausau. Bœot. pag. 2g5. --Dupuis. tom. 11, part. 11, pag. 34.

(/>) Pausau. lib. ix, cap. xxxix.

(c) Pompon. Mêla. De siluorbis. lib. i,cap. ix.

( 37i ) appela ensuite Uranos ^ le ciel, et sa sœur Ghe\ la terre. Uranos et Ghé eurent quatre fils : îlus ou Chronos, Bœtylos, Dagon qui inventa le blé et la charrue, et auquel les Grecs donnèrent le nom de Jou-Aratrios, Jupiter-le-Laboureur, et Astarté -la -Grande. Après Chronos, Astarté- la- Grande et Jou régnèrent. Astarté, que les Phéniciens disaient être la même qu'Aphrodite, mit sur sa tête une tête de taureau (a). Berouth est inséparable RElion, du Tout-Puissant : c'est par elle qu'il produit tout ce qui existe. JJranos épouse Ghé, pour désigner la fécondité dont la terre est redevable au ciel. Cette union du ciel et de la terre , présentée comme un mariage , se trouve dans tous les mythologues grecs et latins, à commencer par la Théogonie d'Hésiode. Elle se trouve même dans la Théogonie des Atlantes. Ils faisaient d' Uranos le mari de Titée , qui fut un des noms de la terre [h). Les enfants qu'on leur attribue sont tous des personnages allégoriques qui présentent un abrégé de physique cosmogonique.

Il y avait chez les Alipherenses d'Arcadie un autel de Jupiter- Lexeatos , comme dieu produc-

(«) Euseb. Prœp. evang. lib. i, cap. x, (b) Diod. Sic. lib. m.

( 372 ) teur. Lexos se disait chez les anciens du lit nuptial («), et par extension des noces : Levé, dans Eschyle, se dit des nids d'oiseaux (b).

En Eubée, Jupiter était adoré sous le nom d' Epicarpios , fructimm largitor : on appelait l'abondance des fruits epicarpia (c). A Gaza on lui rendait un culte à peu près semblable sous le nom ÏÏAldos, Aldemios, du mot aldainein, augere fructus (245).

Le pouvoir qui fait germer les productions de la terre est , de tous les attributs de la divinité , celui qui a le plus frappé les hommes, parce que les productions satisfont à leurs besoins physiques les plus pressants, et qu'ils ne peuvent exister sans elles. Dans le procès des Templiers, il est parlé d'une tête barbue à laquelle ils attribuaient , assure-t-on, la puissance de faire croître les fleurs et les fruits. C'était l'image du père éternel des gnostiques, du dieu considéré comme producteur : c'est l'Osiris égyptien. De tout temps chez les Orientaux la barbe a été le symbole de la majesté, de la paternité, de la force génératrice.

(a) Moschus. Idyll. 2, vers. 160.

(A) /Eschyl. Sept. Thcb. vers. 398.-- /fgam. vers. 5o.

(c) Libanius. In Antioch. -- Hesycliius.

Cette doctrine religieuse avait pris naissance en Egypte. Amman était le prototype de Jupiter.

La doctrine religieuse du principe actif et Ju principe passif était née en Egypte , et Amraon , comme nous l'avons démontré, était le prototype de Jupiter.

Ce principe de force universelle était appelé Ammon par les Egyptiens , en tant qu'il manifestait au dehors le germe caché dans son sein et sa force inconnue , par la production et par la génération des êtres. Ainsi, dans cette théologie, Ammon était l'esprit qui pénètre toutes choses , et qui procède à la génération et à la mise en lumière des choses cachées (a). Ce personnage était caractérisé par la tête de bélier. Le bélier, animal remarquable ,* surtout par sa tête dans laquelle réside sa principale force , le chef et le conducteur du troupeau, devint pour les Egyptiens le symbole de la prééminence, dont ses cornes furent aussi l'emblème chez plusieurs nations orientales. C'est pourquoi les Egyptiens le consacrèrent au dieu suprême, à Ammon, et en

(a) Théotloret. -- Jamblic.

Tom. u 4?

même temps le placèrent à la tête clés signes du zodiaque. C'est en effet sous le signe du bélier que commence à se développer la force génératrice de la nature, cette force active et féconde qui s'exerce au printemps, lorsque le premier être appelle par la génération vers la lumière les êtres cachés (246). Aussi l'oracle de Claros dit-il que le nom de Jupiter est celui que le soleil porte au printemps. Aussi tous les ans , lorsque le soleil entrait dans le signe du bélier, le peuple de l'Egypte célébrait avec une grande joie une solennité religieuse en l'honneur d'Ammon. Eustathe rapporte que, d'après une ancienne tradition, Jupiter- Ammon et le soleil est le même {a) \ mais les prêtres égyptiens n'ont pas voulu représenter par Ammon le soleil pris sous le point de vue général : ils ont voulu représenter seulement son entrée dans le signe du bélier (247), quand il quitte l'hémisphère inférieur pour occuper l'hémisphère supérieur , qu'il amène l'équinoxe , qu'il répand une nouvelle lumière, et qu'il crée une nouvelle chaleur pour la partie du globe que nous habitons. Ils firent du bélier le premier signe du zodiaque et l'image symbolique d'Ammon, à cause de la relation nécessaire qui existe

(a) Eustath In Homer. lliacl.

( 375 ) entre ces deux choses {a). La signification du mot Amnon est encore applicable à ce dieu considéré sous ce rapport, Amun est ortum lacis ex occultis tenebris (2 48).

Le bélier qui était le symbole vivant du dieu Ammon recevait le même nom ; il avait les mêmes titres et les mêmes attributs que le dieu lui-même. Il représentait la force universelle qui se mêle à la matière , la pénètre , en agite la masse entière d'où elle tire toutes les productions. Le bélier symbole du dieu était nourri principalement dans les sanctuaires de Thèbes et de Sais (h).

Les Grecs , dans des temps postérieurs , donnèrent à Ammon la figure humaine , parce que cela cadrait mieux avec leurs idées religieuses. Ammon était représenté à Thèbes sous la forme humaine de deux manières, avec une tête de bélier et avec une tête d'homme. Lorsque ce dieu était représenté avec une face humaine , sa tête était ornée de deux grandes plumes , c'était le signe de la puissance bienfaisante, parce que les animaux protègent, couvrent leurs petits de leurs ailes ; c'est pourquoi Jupiter portait des ailes (c). Les anciens exprimaient par ce sym-

(a) Theon. In scholiis ad Aratî phœnom.^a™. 69. Ed. oxon.

(b) Clem. Alex. Cohort. ad gent.es pag. 25. B. G.

(c) Oiuh. Apud Porpk. — Euseb. Prœp. evang. lib. m, cap. ix.

( 376 ) bole non-seulement la puissance, mais la nature de la divinité (249). Aussi, chez les Egyptiens (25o), les Phéniciens (àj9 les Grecs et les Romains (soi), tous les dieux portaient des ailes. Toutes les divinités des Etrusques , particulièrement, avaient des ailes pour attributs.

Eusèbe donne la description de la statue d'Ammon à face humaine de Thèbes. Il est assis sur un trône, comme le sont ordinairement les grandes divinités de l'Egypte : sa carnation est bleue, tirant sur le noir, couleur propre à ce personnage, telle que celle de Sérapis (b). Sa barbe est figurée par une appendice noire qui caractérise les divinités mâles. Dans les cercueils, cette même appendice indique toujours une momie d'homme. Le dieu tient dans sa main gauche un sceptre terminé par la tête de cet oiseau qu'Horus-Àpollo nomme koucoupha. Ce sceptre est commun à toutes les divinités mâles du Panthéon égyptien : il était le symbole de la bienfaisance des dieux. Dans la main droite du dieu est la croix ansée, symbole de la vie divine. Il vomissait de sa bouche l'œuf symbolique destiné à représenter le monde , tel qu'Athénagore repré -

(a) Sanch. Apml Euseb. Prœp. evang. lib. i,cap. x. [h) Macrob Satwn. lib. 1, cap. xix.

(377) sente son Hercule (a). Cette tradition n'appartient pas à l'ancienne doctrine des Egyptiens, mais aux philosophes grecs modernes, surtout aux nouveaux platoniciens et aux nouveaux pythagoriciens. Eusèbe, en adoptant ce système, nous a donc représenté la doctrine orphique telle qu'elle a été interpolée (262) par les pythagoriciens, ensuite transportée et appliquée à la théologie des Egyptiens.

La doctrine religieuse des Egyptiens avait été le fondement de toutes les religions de la basse Asie, avant que de pénétrer dans la Grèce. Les Assyriens avaient donné le nom d'Aclad au dieu qu'ils vénéraient comme la divinité suprême. Le mot d'Adad signifie un. Ils lui soumettaient la déesse Atergatis , et ils leur attribuaient la puissance de toutes choses. Atergatis avait des lions comme la mère des dieux chez les Phrygiens.

Culte de Jupiter- Enfant, symbole des productions terrestres.

Dans toutes ces religions, Ammon, Osiris, Bélus , Ad ad , Hélios , Mithra , Moloch et Jupiter étaient considérés d'abord comme les auteurs et

(a) Euseb. Prœp, evang. lib. m. cap. n, pâg. n5.

( 378 ) producteurs de toutes choses, comme les maîtres souverains de la génération des corps; ils étaient en même temps considérés comme produits. Ils étaient donc le père et le fils : c'est le monde qui se reproduit sans cesse, soit sous un nom différent ( tel fut Phta pour Ammon ? Hor us pour Osiris, Iacclius pour Bacchus. ), soit sous le même nom, comme FAtys des religions phrygiennes, le Jupiter des religions helléniques. Jupiter était adoré enfant par les Grecs : sa naissance et son éducation avaient donné lieu à une foule de fictions. Il y avait un grand nombre de variétés sur ses nourrices , qui toutes n'étaient que le symbole de la fécondité et de la reproduction. Suivant les uns, il avait été nourri par des abeilles; suivant les autres , par une chèvre, ou par des nymphes ou par des colombes , ou par un aigle ou par des ourses. Cette fiction de la nourriture de Jupiter par des abeilles appartient à la Crète. Des abeilles, qui se présentèrent tout de suite après sa naissance , firent leur miel sur le mont Ida, où l'on voyait l'antre sacré dans lequel il n'était pas permis d'entrer, et qu'occupaient les abeilles qui avaient nourri Jupiter (a). Dans la mythologie des Perses, le taureau qui

(<r) Anton. Libéral, cap. mx.

( 379 ) est particulièrement le symbole de la génération

produit les abeilles, et dans la mythologie des Grecs Jupiter, emblème des productions, est nourri par elles. Les abeilles sont le type trèsfréquent sur les médailles d'Ephèse en l'honneur de Diane Mammosa. Ce miel était donné au jeune dieu parles mélisses Adrastée et Ida, filles de Mélissée et soeurs des curetés. Didyme prétend (a) que Mélissée fut le premier roi de Crète qui sacrifia aux dieux , qui établit des rites nouveaux et des pompes nouvelles; ce qui a donné lieu à la fiction qui a fait de ses deux filles les nourrices de Jupiter. Mais sur quelle autorité ce commentateur fonde-t-il l'existence d'un Mélissée roi de Crète ? L'histoire de Mélissée et de ses filles est une pure fiction. Le mot grec mélisses signifie abeilles : les mélisses étaient les prêtresses de Gérés; elles portaient, comme la déesse mère de la fécondité, une couronne d'épis, un pavot, et elles avaient une clé appendue sur leurs épaules. Elles étaient en même temps les prêtresses de Proserpine, emblème du renouvellement des productions terrestres. Leur nom etl'épithète de Mélitode donnée à Proserpine dérivaient de meli, miel. Cérès portait aussi le nom de Méli-

(a) Diclyra. In libris exégêseôs Pindaiicês.

( 38o ) totle (a). Adrastée et Ida nourrirent Jupiter, non -seulement avec le miel des abeilles du mont Ida , mais avec le lait de la chèvre Amalthée. <c Les soeurs des corybantes > dit Callimaque ( Hym, à Jupiter ), les nymphes de Dicté ( le mont Dicté dans la Crète avait une statue de Jupiter->Imberbis. ), te reçurent dans leurs bras, et te mirent dans des langes d'or (253), où Adrastée te provoquait au sommeil. Là tu te nourris du lait abondant de la chèvre Amalthée et des rayons du miel le plus doux. . . Les curetés figurèrent autour de toi les pas compliqués de la pyrrhique , en frappant sur leurs armes... Ainsi, dieu du cieî , vit- on croître , ainsi vit-on élever ton enfance. Bientôt vinrent les jours de ta jeunesse , et le duvet ombragea ton menton ; mais dès l'enfance ton esprit était déjà mûr. »

Suivant Diodore de Sicile (b) , Jupiter a été nourri de lait et de miel mêlés ensemble. Ce mélange était en usage dans le culte de Mithra et dans celui des Euménides, ainsi que dans les cérémonies en l'honneur des morts appeléeszV^/er/œ. Philarque dans Athénée (c) rapporte qu'on en

(a) Scliol. Theocrit. Idyll. i5, vers. 9^.

(b) Diod. Sic. lib. v, pag. 337.

(c) Athen. Deipn. lib. xv, pag. 693.

( 38. ) faisait des libations au Soleil. Macris, nourrice dje Bacclius lui frotta les lèvres de rniel à sa naissance, comme Adrastée en frotta les lèvres de Jupiter : c'était la coutume chez les anciens de frotter de miel les lèvres des nouveaux-nés (a). Les tliix'ses de Bacclius , dieu des productions terrestres ? étaient environnés de bouquets de miel , présentant le tableau de l'abondance qui suivait partout Bacclius. C'est dans ce sens que Euripide dit dans la tragédie des Bacchantes: çc On voit couler dans la plaine le lait , le vin et le nectar des abeilles (b). » Dans lesnéphalies, fêtes célébrées en l'honneur de Bacclius - Bris œas , mellis inventor, on faisait des libations de miel qui étaient au nombre des offrandes faites à Bacclius , et dans ces cérémonies on se servait de l'hydromel au lieu de vin.

Sur les médailles de Cydonie en Crète, Jupiter était représenté enfant, assis sur une chèvre. On trouve le même type sur l'es médailles de Galien avec le mot œtemitas. On voit une chèvre au revers d'une de ces médailles avec l'inscription : Jovi- Cojiservatori (ïb\). Les mythologues disaient que Jupiter, après la mort de la chèvre

(a) Hesychius.

(b) Les vers (FHorace ( oct. xix, lib. 1 1 . ) sont dans le même sens

Fas penjicaces est miki Thradas, etc.

Tom. I. 4^

{ 382 ) qui l'avait nourri , couvrit de sa peau son bouclier , et plaça la chèvre au rang des astres (a). Les anciens disaient que Jupiter écrivait les actions des hommes sur une peau de chèvre (b).

La fiction d'Amalthée appartient au culte d'Ammon dans la Thébaïde et surtout dans la Lybie. Les traditions lybiennes ou atlantiques la font amante d'Ammon et reine d'un pays voisin des monts Cérauniens dans la Lybie , qui avait la forme d'une corne de boeuf. C'était un séjour enchanté : la terre était couverte de vignes et d'arbres, et produisait des fruits délicieux. La corne d'Amalthée était remplie des bienfaits de Pan, et était un de ses attributs. Suivant d'autres traditions , Amalthée était femme de Pan , dieu de la génération (c). La chèvre chez les Romains était appelée bonum numen. Le lever de l'étoile de la chèvre Amalthée donnait le signal delà célébration des fêtes de la bonne déesse , ou la déesse de la fécondité, dans lesquelles le bouc et la chèvre jouaient un grand rôle (d). Cette idée du génie bienfaisant, du génie de la fécondité appliquée à la chèvre , est consacrée dans les

(a) Nonn. Dyon. lib. xxvm.

(b) Zenob. 4- cent, adag.'n. -- Diogen. 4 cent, atlag g5.

(c) Hygin. lib. ti, cap. xiv. .

{d) Plut. VU, Coésar,

( 383 ) monuments des Indiens. On voit souvent Vichnoù avec une petite chèvre sur le doigt. Quand Isproun, dieu bienfaisant, descend du ciel pour exterminer le monstre Tipérant qui ravageait la terre, il tient d'une main la petite chèvre et de l'autre il perce le monstre, son ennemi (a).

Les nymphes, nourrices de Jupiter, étaient pour la plupart des fontaines ou sources d'eau, comme l'étaient, Néda et Agno , ses nourrices en Arcadie. Jupiter avait été nourri par les nymphes comme Horus avait été nourri par Buto ou Latone à Butos, ou il y avait un lac considérable dont les vapeurs tempéraient la sécheresse de l'atmosphère (Z>), et où les nuages et les pluies faisaient croître et fortifiaient Horus, emblème des productions terrestres (c). D'après la tradition, il y a* eu d'autres nymphes, nourrices de Jupiter , qui ont été placées dans le ciel en reconnaissance de ce service, et qui forment l'Ourse céleste (d). Les étoiles de l'ourse qui avaient nourri Jupiter étaient adorées par les Cretois comme déesses-mères : c'est le nom qu'ils leur donnaient» Elles avaient un temple et des autels

(a) Du puis. On g. des cultes, tom. il, pag. 142, i43.

(b) Plutar. De Isid. et Osir.

(c) Plutar. De Isid. et Osir.

(d) Diod. Sic. lib. iv, cap. lxxix. — Hygin. lib. ii.

en Crète (a). Les Cretois transportèrent ce culte en Sicile. Les différents peuples de la Crète et de la Sicile venaient en foule à leur temple apporter de riches présents et leur offrir de somptueux sacrifices , comme aux déesses dispensatrices de la fécondité et de l'abondance. Dans la procession d'ïsis on voyait paraître l'Ourse céleste avec la parure d'une dame respectable*, ce qui s'accordait très-bien, dit Apulée, avec le titre de mère qu'on lui donnait (s55). Le Calendrier des Fastes marque le coucher héliaque de l'ourse au 7 des ides de juin (h) : alors se célébraient les jeux du Cirque.

Les sept colombes, nourrices de Jupiter, étaient les sept Pléiades. On voit dans plusieurs monuments antiques les sept Pléiades accompagnant Jupiter dans sa première enfance (c). Euripide lui attribue le gouvernement des Pléiades , constellation pluvieuse, principe d'humidité et germe de toute production (d). L'on connaît la fiction sur les sept Pléiades : ce furent sept colombes qui nourrirent le petit Jupiter d'am-

(a) Diod. Sic. lîb. ïv, cap. i,xxix, lxxx.

(b) Ovid. Fait. lib. vi, vers. a3^.

(c) Tristan. Com. hisl. tora. n, pag. 25'2, 253.

(d) Euripid. Oresl. vers. ioo5.

( 385 ) broisie qu'elles allaient tous les jours chercher dans l'Océan, et qu'elles lui apportaient dans un antre de l'Ida en Crète; Jupiter les plaça dans le ciel. Il nous reste un fragment de Méro où cette fable est rapportée (a). Homère [b), dans Y Odyssée, avait dit, avant Méro, que des colombes étaient allées chercher de l'ambroisie pour Jupiter en passant par- dessus les roches Cyanées. Méro, dit Athénée (c), a, la première, compris qu'Homère avait entendu parler des Pléiades par ces colombes; et que, lorsque le poète ajoute qu'en passant par-dessus ces rochers, il s'en perd toujours une d'entre elles, il entend qu'il y en a toujours une qui se perd à la vue, à cause de sa petitesse (d).

Le culte de Jupiter- Enfant était très-répandu dans la Grèce et chez les Romains. Les Egiens adoraient Jupîter-Enfant. On lui choisissait tous les ans des prêtres, et sa statue restait toute l'année dans la maison de celui qui avait été, nommé. Dans des temps plus reculés, on choisissait, pour prêtre de Jupiter-Enfant, celui des

(a) Poetriarium octo fragmenta et elogia, pag. 29.

(&) Homer. Octys. lib. xn, vers. 62.

(c) Athen. lib. xi.

(ri) Quœ septem dixi, sex tammesse solenL ( Gvid» Fast. lib. t. )

( 386 ) jeunes garçons qui avait remporté le prix cle la beauté \ lorsque la barbe commençait à lui pousser, cette charge passait à un autre qu'on choisissait de même (V. A Olympie, il y avait parmi les offrandes de Mycithus un Jupiter qui n'avait pas encore de barbe ; un peu après cette statue , et sur la même ligne, on trouvait un autre Jupiter aussi, sans barbe : c'était une offrande des Elaïtes qui , étant descendus des plaines du Caïque vers la mer, s'étaient établis à l'entrée de l'Éolide (4

Un grand nombre de monuments représentent Jupiter Imherhis, axur (c) : tel était le Vejovis des Romains qui se voit, encore sur les médailles des familles Fonteia et Licinia; et le Jupiter Axur ou Anxur sur les médailles consulaires , et sur plusieurs autres, quelquefois avec l'inscription Jovi-Juveni. Ovide, dans ses Fastes, représente Vejovis enfant, sans la foudre. On donnait à Ju- ♦piterlenom de Vejovis, lorsqu'on le considérait comme dieu terrible et vengeur , ainsi que nous l'avons vu. On donnait le même nom à Jupiter- Enfant, parce que la particule ve tantôt ajoute, tantôt diminue (256). Jupiter- Axur avait la tête

(a) Pausan. Achaic. cap. xx*v.

(b) Pausan. Elid. cap. uni.

(c) Huet. Dent, evang pag. ifô.

(387) radiée (a). Il est quelquefois couronné de feuilles de laurier, et il porte la patère et la lance. Jwpit&t-Axur était adoré chez les Campaniens (267). Dans une médaille, donnée par Montfaucon, Jwpiter-Axur a non-seulement la tête radiée, mais il tient de la main gauche un bâton et un sceptre , et de la droite un globe ou quelques fruits (258). Jupiter-Enfant a été représenté avec ces attributs, parce qu'il devait commander au monde dont il était le maître : <x Au sortir des grottes de l'Ida, Jupiter parut au sommet de l'Olympe devenu son empire, et reçut l'hommage des immortels soumis à ses lois. Un léger duvet n'ombrageait pas encore son menton; sur ses épaules ne flottait pas encore la chevelure destinée à ébranler- 1' univers (25*9) : et déjà son bras novice apprenait à lancer la foudre et à déchirer la nue (260). »

Les. Grecs adoraient Jupiter sous le nom de Telesios , adulte (b).

Un monument donné par Montfaucon représente Jupiter-Enfant , auprès de l'antre Dicté en Crète, nourri par Amalthée qui lui donne à boire

(a) Eckel. cat, n, pag. rj\.

(b) Voir, sur Jupiter- Irnberbis ou Enfant, Ovid. Fast. lib. m, vers. 43o. -- Aui. Gel. Iib. v, cap. xn..

( 388 ) du lait (le chèvre dans une grande corne. Un petit satyre joue, derrière lui, de la flûte à plusieurs tuyaux («). Jupiter-Enfant, sur une chèvre , se voit sur les médailles et 'd'autres monuments. "Dans un onyx de la Dactyliotheca de Gorlœus (#), on voit un enfant tout nu> assis sur une chèvre, étendant le bras et la main droite; et de l'autre se tenant à une des cornes de l'animal, avec cette inscription : Jovi crescenti (261)» Une épigramme de l'anthologie (e), par la femmepoète Anyte , nous instruit d'une coutume des anciens : ils faisaient promener gaîment leurs petits garçons sur des chèvres, des boucs et des béliers qui étaient dressés à cela, et qui portaient des filets avec lesquels on les conduisait comme des chevaux ; ce qui rendait ces enfants moins craintifs lorsqu'il s'agissait de monter à chevaK Il y avait une fête où ces enfants couraient sur ces animaux autour du temple de Jupiter. Une médaille de Commode représente Jupiter sans barbe avec l'inscription Jovi - Juveiii. On appliquait par flatterie cette image aux jeunes enfants des empereurs; aussi en trOU-

^z) Montfaucon. Antiq. expl. tom. r, pag. 33.

(b) Gorl. Dactyl. Num. 189.

(c) Anth. grœc. lib. 1, cap. xxxm.

( 38y ) ve-ton sur un grand nombre tic médailles romaines. Suivant l'abbé Seguin , le revers d'une médaille d'Antonin-le-Pieux , où l'on élève en l'air un enfant dans les maillots , marque la naissance de Jupiter. D'autres médailles romaines montrent Jupiter-Enfant entre les bras d'une nymphe ou de l'une des mélisses de Crète. Une belle médaille de Gaza , qui a été frappée sous Àntonin-le-Pieux , représente Jupiter nouveau-né enveloppé de langes. Une autre médaille de la même ville, remarquable par son poids et sa beauté, représente Jupiter-Enfant porté sur la chèvre Amalthée, et devant la chèvre une fontaine avec un aigle, et un arbre planté dans la fontaine. Près de Préneste, en Italie, il y avait un lieu enfermé et religieusement gardé à cause de Jupiter-Enfant qui y était représenté dans le sein de la Fortune lui donnant la mamelle : toutes les mères y avaient une grande dévotion (a). Les habitants d'Héliopolis avaient élevé à Jupiter une statue d'or, où ils le représentaient imberbe, ayant la main gauche élevée avec le fouet; il tenait de la main droite la foudre et les épis.

(a) Cicer. De divin, lib. h, § xli.

Tom. I. 49

(39o ) § IV.

Culte de l'âme universelle chez les différents peuples, qui en ont placé le siège principal dans les corps de la nature^ auxquels chacun d'eux était redevable de la fécondité.

Il n'y a rien de plus évident que l'existence de Dieu, ni rien de plus obscur que sa nature. Tous les efforts de l'esprit humain ne servent qu'à le convaincre de sa faiblesse et de son ignorance sur ce sujet (a). Les religions ellesmêmes (262) sont plus attentives à nous instruire des perfections de Dieu que de son essence, parce que ce sont ces perfections qui règlent notre conduite, notre obéissance et notre culte. De là une si grande diversité de sentiments entre les plus habiles philosophes de tous les temps sur la nature divine. Les chrétiens mêmes, qui furent toujours unanimes sur l'unité de Dieu, ne le furent point sur sa nature; et les premiers docteurs de l'Eglise suivaient le sentiment qui leur paraissait le plus probable, celui des maîtres qui les avaient instruits, et des écoles philosophiques d'où ils sortaient. Mais les peuples

{a) Res apprehcnsu ctvcnatudijficilis, quœ semper recéda ctprocul abest abeo quipersequitur. ( S. Clera. Alex. Strom. tom. 11, p. 36o. )

( 3gi )

anciens, frappés Je tons les objets sensibles, occupés Je la nécessité Je pourvoir aux besoins les plus pressants, ont placé l'essence Jivine Jans le corps Je la nature auquel chaque pays était principalement redevable de la fécondité et de l'abondance. Ils ont adoré cette terre, source inépuisable d'aliments : cette eau, qui s'insinue dans ses entrailles pour produire les plantes et leur donner l'accroissement; ce feu, principe actif de l'univers qui, par la fermentation qu'il y cause, le tire d'un engourdissement léthargique ; ces astres, qui règlent les saisons, et dont les bénignes influences donnent à la terre sa fertilité. Ils adorèrent donc la nature elle-même, non cette nature grossière que nous voyons de nos yeux , que nous touchons de nos mains, mais cette nature subtile et vivante, qui, s'insinuant dans la matière pour ne faire qu'un tout avec elle, donne la forme à tous les êtres, et dirige le mouvement des corps d'une manière propre à conserver l'univers. C'est sous ce rapport que les Egyptiens adorèrent principalement l'eau ou la substance humide dont ils firent le siège principal de la divinité. Ce culte passa chez les Grecs, et le maître de la substance humide y fut adoré sons les noms de Jupiter-Omhrios , Icmaios, etc., de Bacchus-Hycs, Endendros, etc. , et enfin de

( 392 ) Neptune. Nous avons déjà donné les détails de ce culte dans cet ouvrage , et d'une manière plus étendue dans nos Recherches sur le culte de Bacchus, comme nous donnerons les détails du cuite de Neptune à son article.

Dans les pays que les inondations ne fécondaient pas, on vit que la terre devait au soleil sa fécondité, et que cet astre concourait puissamment à la production et à la conservation de tous les êtres : le soleil fut adoré à cause de l'esprit vivifiant qui constitue sa nature. Jupiter (268) a été le soleil, ainsi qu'Apollon, Bacchus et tous les dieux mâles dont l'attribut général était la production (a).

Le culte de Jupiter-Soleil était très-célèbre dans l'île de Zia, une des Gyclades : ses habitants l'appelaient Jupiter- Ai istée (b). Les prêtres de i'ile de Chypre avaient élevé un autel commun à Jupiter et au Soleil (c), car le soleil n'était pas seulement adoré chez les Grecs sous le nom et le symbole de Jupiter ou d'un autre de leurs dieux; ils l'adoraient encore sous sa forme naturelle et sous son nom propre. L'on connaît son culte et

(«) Jupiter impcllens igneum protinus orbem Alta que currentem, etc. ( Orph. )

(b) Athenod. tegatio pro christianisa pag. 5o. Ed. ang. (cjJulian. Orat. in soU

Sa statue colossale dans File de Rhodes, les fêtes et les combats gymniques qu'on y donnait en son honneur («). Palamède conseille aux Grecs d'adresser leurs prières au Soleil à son lever, et de lui immoler un jeune cheval blanc qui n'ait point encore été assujetti au frein (A). Agamemnon prend le Soleil pour témoin et garant de son traité avec les Troyens (c). Philippe, père de Persée, sacrifie au Soleil sur le sommet de l'Hémus (d). Les Lacédémoniens consacrèrent le mont Taygète au Soleil , et ils allaient lui immoler des chevaux. Le Soleil avait sa statue à Thalma dans la Laconie. A Elis, les Ioniens rendaient un culte religieux au Soleil. Les Byzantins avaient un édifice public appelé Zeuxippe ayant quatre portes, et au milieu duquel était élevée la statue du Soleil de forme colossale : ils appelaient ce lieu Hélion (e). A Eleusis, le dadouque représentait le Soleil.

Dans les chants que les Egyptiens adressaient à Osiris, ils invoquaient le dieu qui siège dans le soleil, et qui s'enveloppe de ses rayons. Cette

(a) Aristid. Rhet. In Rhod. -- Scliol. Pind. Olfmp. od. tu =

(b) Philostr. Heroic. in Pat. pag. 683.

(c) Homer. lliad. lib. m, vers. 277.

(d) 1 it.-Liv. lib. xl, cap. xxi ï„ (<?) Chrome. Alex, pag. 620.

doctrine du principe universel, distinct de ses agents, était également établie chez les Grecs. Plutarque met dans la bouche d'un de ses interlocuteurs la distinction entre le corpsvisible du soleil et son intelligence invisible qu'il appelle Apollon, le père et le maître du soleil, placé audessus du monde visible, et qui est pour les hommes le principe de leur existence et de leur conservation («}. Aussi l'antiquité a-t-elle appelé le soleil l'oeil de Jupiter (b) , ce qui rappelle ce vers de Y Odyssée : ce Je vous en atteste, ô Soleil, vous qui voyez et entendez tout (c). »

Le serment renfermé dans ce vers était en usage chez les Grecs et les Romains (d). Dans Homère, Agamemnon invoque Jupiter et le Soleil comme une divinité unique. Platon développe la même doctrine dans le Phœdre (264)' Homère appelle le soleil, Jupiter (e). Beausobre a rassemblé une foule d'autorités pour prouver l'universalité de l'opinion , qui place une âme , une intelligence dans le soleil, dans la lune et dans

(«) Plutar. De orac. Pyth. —Ibid. Ei.

(b) Plutar. De Isicl. et Osir.

(c) Virgile a imité ce vers dans V Enéide:

Sol qui terramtn Jlammis opéra omnia lustras.

(d) Esto hune Soitestis. ( Virg. JEneid. iib. xn.) (y) Homer. lliad. i.

(395) tous les corps célestes (a). On condamna Anaxagore, non pas précisément à cause de la distinction qu'il établissait entre Dieu et les ouvrages de Dieu, mais parce qu'il n'enseignait pas la croyance populaire que le soleilfuttout ensemble l'ouvrage de Dieu et un dieu 'h).

Le Soleil était la divinité de tous les peuples de l'Orient, et il était adoré dans chaque pays sous le nom du dieu suprême : Ammon et Osiris étaient le Soleil. Si l'on en croit Macrobe (6-), les Lybiens adorèrent Ammon comme le soleil couchant; et en effet, suivant Jablonski, le mot amon, dans la langue des Egyptiens, signifie occident. Mais Jablonski démontre que Macrobe est dans l'erreur, et que, comme nous l'avons dit, il est le soleil parcourant l'hémisphère supérieur et entrant dans le signe du bélier, le signe du printemps. C'est pourquoi l'oracle de Claros s'exprime ainsi : Die omnium deorum supremum esse Jao que m hyeme Orcum dicunt, ineimte autem verèJovem, Amun. (265).

Quelquefois les Egyptiens adoraient dans Ju-

(a) Beausob. Hist. du manichéisme, tom. n, pag. 6oA,

(b) Bayle. pag. 214. A.

(c) Macrob. Satura, lib. x, cap. xxi, pag. 212.

(396) piter le soleil d'hiver, et c'est à cette idée que se rapporte la fable d'Eudoxe citée par Plutarque(266). Mais alors ce n'est pas le dieu producteur, le Zeus des Grecs, le Jupiter des Romains , l'Ammon oul'Osiris des Egyptiens ; c'est Jupiter- Enfant, c'est Horus, c'est Harpocrate, c'est le petit dieu Phta, c'est Iacchus.

L'oracle du Soleil, à Héliopolis, ville de Syrie , rendait ses réponses de même que Jupiter- Ammon en Lybie. C'était, dit Macrobe, Jupiter même que l'on adorait sous le nom du soleil, dont la statue y avait été apportée d' Héliopolis en Egypte (267).

Les noms du soleil ont varié suivant les peuples, et tous ces noms appartiennent au seigneur suprême, au maître du monde; ils l'appellent chef, roi, modérateur des flambeaux célestes, intelligence et principe régulateur du monde : titres qui sont l'expression vraie des attributs de cet astre (268).

Le soleil était le principal dieu des Troyens. Lorsque Ménélas, près de se battre avec Paris, demanda que les offres qu'Hector venait de faire aux Grecs fussent assurées par un traité solennel : « Afin de conclure ce traité, dit-il aux Troyens , faites apporter un agneau blanc et une brebis noire, vous sacrifierez à la Terre et au

( 397 ) Soleil, et nous ferons Je notre côté un sacrifice à Jupiter («). »

Le Soleil était également adoré sous les noms de Baal et de Moloch; et ces titres lui convenaient très-bienpuisqu'ils signifient roi, seigneur.

Les Assyriens avaient sur ce point les mêmes principes théologiques que les Grecs : ils faisaient du Soleil et de Baal ou Bélus la même divinité. Spartien dit qu'Héliogabale éleva un temple à Jupiter-Syrien, ou au Soleil dont il avait apporté la statue dEmesse à Rome : et il ajoute qu'Héliogabale était prêtre du Soleil ou de Jupiter. Le nom XAdad, qui était commun à tous les rois d'Assyrie, ou qui du moins entrait dans les noms de ces princes, était le nom de la principale divinité des Assyriens, et celui qu'ils donnaient au soleil (b)>

Les Perses et les Chaldéens furent sabéens, c'est-à-dire adorateurs du soleil et des astres. Malgré leurs apologistes les plus décidés, qui veulent qu'ils adorassent un seul dieu, toute l'antiquité sacrée et profane atteste qu'ils donnaient à ces objets les mêmes témoignages d'adoration qu'on leur donnait dans tout l'Orient. « Zoroas-

(a) JîiacJ. lib. ut. vers. io3.

{b) D. Oilmet. tom. ni, pag 5^2.

Tom. i. 5o

(398) tre, dit Prideaux (a), enseigna à ses sectateurs que le feu est le symbole de la présence divine ; et que le soleil étant le feu le plus parfait , Dieu y avait établi son trône, et y résidait d'une manière plus glorieuse que partout ailleurs. Chez les Perses, le soleil était appelé Mthr, qui, dans l'ancienne langue persanne, signifie amour, bonté, miséricorde; parce que le soleil est favorable à toute la terre et l'embrasse de son amour (b).

Le culte du soleil , des astres et du feu était un culte religieux chez les Perses, comme le culte des dieux du polythéisme l'était chez les Grecs : c'est dans ce culte que consistait l'extérieur de la religion parmi ces peuples. Les Perses ne croyaient pas de création proprement dite : dans leur système, le soleil et les astres étaient les plus pures émanations de la substance divine, et c'est dans la vue de l'excellence de ces êtres qu'ils les adoraient (c). Moïse prémunit les Israélites contre cette adoration qui était générale chez les nations de l'antiquité. Les prophètes l'ont toujours défendue (d). Les Perses mahomé-

(a) Prideaux. Hist. des Juifs, tom. r, pag. 3g2.

(b) Acad. des Inscript, tora. xxv, pag. 99 et suiv.

(c) Voir les Actes des Martyrs d'Asseman.

(d) Deuteron. iv, 19 -- Ezech. vin, 16,

( 399 ) tans, qui ont en horreur toute espèce d'idolâtrie, se prosternent devant le soleil. Les Arméniens chrétiens qui habitent la Perse font le signe de la croix devant lui, et s'inclinent par une profonde révérence ; cela est d'autant plus étonnant que, du temps du roi Sapor n, un grand nombre de chrétiens, en Perse et en Arménie , souffrirent le martyr plutôt que de rendre cet hommage extérieur au soleil. « Dieu nous garde de penser, disaient les chrétiens, que le soleil, et les astres et le feu, qui sont les ouvrages de ses mains, aient en eux quelque chose de divin. )) Dans le système des mages, ces objets n'étaient pas la simple production du premier être, mais un mélange de sa substance avec la matière qui rendait la substance divine propre à faire impression sur nos sens. Ainsi, les mages comme les Chaidéens reconnaissaient dans chaque astre une âme ou une intelligence qui lui était unie; ils les regardaient comme des intelligences revêtues de corps de feu qui leur servent de véhicule ; ils les appelaient en conséquence des animaux errants, et ils en faisaient autant de dieux (#). Les Grecs adoptèrent cette doctrine religieuse (fy. Les

(a) Thcod. Hist. eccles. v, 36.

{h) Diog. Laert. InPyth. --Plat. In Tint.

( 4oo ) astres, selon Platon, étaient composés d'un corps très-beau et d'une âme excellente et heureuse. Il disait [a] que Dieu , ayant formé la machine de l'univers , avait chosi les plus pures , et qu'il les avait distribuées dans les astres en leur montrant le monde dont il leur avait donné l'inspection et le gouvernement. Cette opinion de l'animation des astres passa des Grecs aux Romains. Varron (&), comme Platon, enseigna que tout le ciel, depuis sa partie la plus élevée jusqu'au cercle de la lune , était rempli d'âmes éthérées ; et Cicéron, qu'il fallait que les astres eussent du sentiment et de l'intelligence (c). Il n'est pas étonnant de retrouver cette doctrine de Platon dans Philon (d) \ c'était même le sentiment de tous les Juifs , suivant Origène, qui se déclare pour l'affirmative de cette question, question que l'antiquité chrétienne elle-même n'a pas décidée (269).

De l'opinion que les astres sont animés est née l'astrologie judiciaire. De ce que les dieux gouvernent les choses de ce monde, et de ce que les astres sont leur séjour, on a conclu que ces

(a) Plat. In Epinom.

(b) Varro. Apud Jugust. De civ. Dei. vi.

(c) Cicer. De Nat. deor. h.

[dj Phil. De Mufid. opif. }>ag. i6.

astres influaient sur les événements particuliers de la vie de chaque homme.

ce Les Ghaldeens, dit Diodore de Sicile, regardent le soleil non-seulement comme le plus brillant des corps célestes, mais encore comme celui dont on tire le plus d'indications pour les événements futurs. Ils donnent aussi à cinq des planètes, Saturne, Jupiter, Mercure, Mars et Vénus , le nom d'interprètes , parce qu'elles ont un mouvement propre qui sert à marquer l'avenir Les astres, selon eux, influent particulièrement sur la naissance des hommes ; et l'observation de leurs aspects, dans ce moment, contribue beaucoup à faire connaître les biens et les maux qu'ils doivent attendre (a). ))

Cependant, dans ce culte qui appartient plus particulièrement à l'Orient, le soleil ne tenait que le second rang, comme source de la lumière sensible, de la chaleur, de la fécondité. Au troisième rang étaient la lune et les autres planètes , surtout celle de Mars, que l'on regardait comme principe du feu terrestre. Les Perses l'appelaient feu de Mars, pour le distinguer du feu universel (270). Mais le dieu suprême, celui qui tenait le premier rang, était le firmament, le ciel em-

(a) Diod. Sic. 11.

pyrée , le feu éther ; c'était le Jupiter ou la divinité suprême d'un grand nombre de nations de l'antiquité , comme César le remarque des Germains. Elles croyaient que cette voûte immense n'aurait pu subsister si elle n'eût contenu la divinité : c'était l'Oromase des Perses. Les Perses appelaient Jupiter la voûte du ciel, dit Hérodote [a). Les hommes, ne pouvant rien concevoir de plus beau, de plus pur ni de plus incorruptible que la lumière, crurent que la plus excellente nature est une lumière très-parfaite. On trouve cette idée chez toutes les nations (271) , et on s'est toujours servi des termes de lumière, de feu éther pour exprimer la pureté de l'essence divine (272) : ils sont consacrés même dans nos livres saints (273). La substance divine, dans les religions orientales, était le feu éther; mais ce feu était intellectuel. Les astres étaient des êtres mixtes composés de ce feu divin, de cette intelligence et de matière. Le feu divin est partout : dans l'air, dans l'eau, dans la terre, mais il y est moins rassemblé ; la matière qu'il y pénètre est trop compacte, il n'en agite que les masses. La

(«) Heroil. lib. i, cap. xxxi. -- Ce témoignage est fortifié par ceux cTOrigèiie contre Celse et par celui de Valla. ( Gyraldus,

pag. 83 )

matière du soleil et des astres étant plus raréfiée, le feu divin, qui la remplit avec plus d'abondance, y déploie toute sa force. Plus les objets contenaient de ce feu divin , plus ils étaient respectables. Ces païens mettaient le soleil bien audessus de la lune et des autres planètes ; ils honoraient une flamme vive et brillante plus qu'un feu concentré dans un morceau de bois et de fer. Saint Clément d'Alexandrie a bien saisi ce système, lorsqu'il dit : <x L'historien Dinon nous apprend que les mages sacrifient en plein air , parce qu'ils pensent que le feu et l'eau sont les véritables simulacres des dieux. » Car les mages ne croyaient pas que les astres , le feu et les éléments fussent la substance divine toute pure. Ce qu'ils avaient de visible était matériel, et parconséquent ils étaient, sous ce rapport, des simulacres des dieux. Les idolâtres eux-mêmes n'adoraient pas le matériel des statues, mais uniquement l'esprit divin qu'ils supposaient y résider.

Cette doctrine était aussi celle des Egyptiens. « Les Egyptiens, dit Diodore de Sicile, d'après Manéthon, ont appelé l'éther, Jupiter, à raison du sens propre de ce mot ; car l'éther ou l'esprit est la source de la vie, l'auteur du principe vital dans les animaux : et c'est par cette raison

qu'ils le regardèrent comme le générateur des êtres {a) »

Damascius, dans un fragment du livre de Principiis, rapporté par WoliF (h) , donne aux Phéniciens la même théologie qu'aux Egyptiens, et il la donne d'après Eudème , philosophe péripatéticien, disciple d'Aristote, qui a suivi Mochus, très-ancien écrivain de la Phénicie. Suivant ce dernier, les Phéniciens admettaient deux premiers principes : Féther et l'air qui engendrèrent le monde, dieu intelligible (274)- Cette ancienne théologie des Phéniciens est confirmée par un passage de Sanchoniaton rapporté par Eusèbe (275)*

Dans cette doctrine, l'éther est la partie supérieure de l'univers; il a la souveraine raison en partage , il pénètre tout , il vivifie tout , il est par excellence le principe intelligent; et générale-* ment toute force, toute vertu est renfermée dans cet élément divin : aussi, dans ce système religieux, définissait-on la nature, un feu artiste qui procède méthodiquement à la génération (c). Les stoïciens s'étaient emparés de cette maxime. Mais Zenon était Phénicien, il apporta dans la Grèce

(a) Diod. Sic. lib. i, §*„

(è) WolfT. //; anecdotis gixrcis, tom. nr, p;ig. 'j>6o.

(c) Cicer DéNal. dear. lib. n, nuiii. 22,,

la doctrine religieuse Je L'Orient, dont il fit la base de son système philosophique ; c'est pourquoi la conformité de cette philosophie avec le système religieux des Phéniciens, des Egyptiens et conséquemment des Grecs est si grande. Brucker (a) a présenté un tableau exact et fidèle de la philosophie des stoïciens. Jablonski (b) en a donné un abrégé pour la comparer au système religieux des Egyptiens , et leur conformité est évidente. Les stoïciens appelaient l'éther, Jupiter. Cette doctrine avait été adoptée par les Grecs et parles Latins. Jupiter, ditMacrobe, est le nom que l'on donna au ciel et à l'âme qui le meut (c). Cette voûte mobile, immense, Pline l'appelle la cause improduite et souveraine (276). Virgile (277) appelle l'éther, Pater omm'pofens. Cicéron cite ce vers d'Ennius :

Adspice hoc sublime candens, quem vocant omnes Jovem.

Un passage de Pacuvius ( in Chryse ) exprime les mêmes idées : ce passage a été imité par Lucrèce (d). Ces poètes suivaient la doctrine des Orientaux et celle des stoïciens qui ont voulu

(«) Bruck. Hist. philos, tom. i, pag. 921.

(b) Jabionsk. Panth. jEgypl. lib. 1, cap. 11.

(c) Macrob. Sornn. Scip. lib. 1, cap xvn. — Saturn. lib. cap. uni,

(d) Lucr. lib. v.

Tom. 1. 5l

(4o6) que les semences coulassent sur chaque chose du plus pur éther comme par un canal, et qu'elles allassent féconder la terre et pénétrer les sens des animaux.

(( Vous voyez , dit Euripide , cet éther immense, répandu partout, qui entoure la terre dans ses tendres embrassements ; c'est là le plus grand des dieux, c'est là le Jupiter qui obtient les hommages des mortels (a). »

L'éther, suivant Aristote , était la divinité même, contenant et pressant tous les corps dont le monde est composé, les enchaînant les uns aux autres , et les empêchant , par son action , de se disperser dans le vague d'un espace infini ; c'est dans ce sens qu'il montre l'univers comme maintenu par l'action et par le moyen de la divinité.

(( Et votre Jupiter lui-même, tel que vous l'imaginez, dit Plutarque, n'est-il pas de sa nature un feu éternel? cependant il se prête et il se plie à toutes les formes ; et , par des changements successifs, il se métamorphose en toutes sortes de substances (b) : toute force, toute vertu est renfermée dans cet élément divin (c).

(<•/) Gicer. De Nat. deor. lib 11.

(b) Plutar. Delaface qui parait sur la lune, tora. xur, pag. 5i.

(c) Plutar. Ibid. § xi.

( 4o7 ) Aussi le fou de l'éther est-il beaucoup plus clair , plus vif que le feu qui nous est destine, et qui agit sur les êtres d'ici-bas. »

Ainsi les Grecs, comme les Orientaux, distinguaient de l'éther ou du feu primitif le feu qui agit sur nous, qu'ils adoraient comme un des quatre éléments (278). Les Persans adoraient le feu matière comme la simple image du feu primitif et du feu élémentaire. Le sens de ce culte du feu était donc- purement symbolique; ce n'était pas le feu matériel que l'on adorait, mais son premier principe, le feu immatériel, intellectuel, primitif, Orsmud lui-même dans son énergie divine. Aussi lit-on dans le Zend Avesta (a) : ((Lorsqu'on porte au feu du bois pur, ou le Barsom lié purement , le feu d'Orsmud remercie en disant : Soyez heureux, sans mal et toujours rassasiés! que les troupeaux de boeufs marchent pour vous; que les jeunes gens marchent en foule ! que vos souhaits arrivent toujours dans ce monde ! Vivez heureux, c'est le souhait que je fais toujours pour vous, moi, Jeu! »

Bab, dans la langue des anciens Persans signifie en général père; mais ils donnaient en particulier et par excellence ce nom au feu qu'ils re-

(«) Zcnd. Avesta, Ha. lxviii, pag. 242.

(4p8 ) connaissaient comme le père et le principe de toutes choses. Toute l'antiquité a admis cette distinction du feu , l'un des quatre éléments ; et du feu éther, la partie divine de l'univers, celle qui , étant la plus active , donne l'existence à toutes les autres et doit leur donner la loi.

(c La substance du ciel et des astres, dit Aristote, se nomme œther, non dans le sens de quelques-uns qui ont prétendu qu'elle était ainsi nommée parce qu'elle est enflammée , ne faisant aucune attention à sa vertu infiniment différente de celle du feu, mais parce que c'est un élément divin qui se meut sans cesse circulairement (279). « L'étlier, dit Sénèque (a), environne et comprend en soi tous les corps divins et l'ordre systématique de leurs mouvements. Au-dessous de cette nature céleste, divine, ordonnée par elle-même, et qui, outre cela, est immuable, inaltérable, impassible, sont placées les natures muables et passibles , c'est-à-dire corruptibles et mortelles. »

Les anciens nommaient l'étlier, la quintessence, par opposition aux quatre éléments sublunaires.

Tous les philosophes en ont déterminé la

(a) Senec. Quœsl. nat. lib. vu.

nature par des définitions assez claires; mais il n'en n'est point qui l'aient fait plus nettement qu'Hippocrate : « Il me semble, dit-il, que ce qu'on appelle le principe de la chaleur est immortel; qu'il connaît tout, qu'il voit tout, qu'il sent tout, et le présent et l'avenir. Dans le temps que tout était confondu, la plus grande partie de ce principe s'éleva à la circonférence du monde , et c'est ce qu'il nous semble que les anciens ont nommé éther. )) Cette explication s'accorde avec ce qu'en ont clitTimée, Ocellus Lucanus, Pythagore, Heraclite, Platon, Aristote, Plutarque, etc.

Les Orientaux ne prétendaient pas que le feu fût le premier être, puisqu'ils le mettaient au rang des quatre éléments créés ; mais ils adoraient les astres, les éléments et toutes les parties du premier être , c'est-à-dire du principe actif de la nature qui, pour eux, était l'éther, comme les autres peuples de l'antiquité qui tous ont reconnu un premier être en admettant le polythéisme.

Les anciens honoraient les éléments en raison de l'esprit vital qui les anime, et qu'ils regardaient comme une émanation de la substance divine : cet esprit vital était l'unique objet de ce culte. Les Orientaux honoraient plus le feu

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que les trois autres éléments, parce qu'ils croyaient que l'esprit vital y était plus abondant. Les anciens disaient que toute la religion des Perses se rapportait au feu : ce qui est vrai dans ce sens , qu'ils confondaient la divinité avec la substance ignée. Oromaze lui-même était le feu universel et très-pur , le soleil un autre feu trèsactif (280), quoique moins subtil; mais tous les feux célestes l'emportaient sur le feu terrestre , et celui-ci ne peut être que le premier dans la dernière classe des dieux des Persans, s'ils ne se contentaient pas de l'adorer comme symbole du feu primitif (281), et qu'ils l'adorassent comme im dieu particulier, ainsi que le prétend Maxime de Tyr (a).

Toutes les nations ont adoré le feu : on voit des traces de ce culte dans toutes les religions païennes. Plutarque parle d'une lampe qui brûlait continuellement dans le temple d'Ammon. Les Spartiates portaient devant l'armée le feu sacré que les prêtres était chargés d'entretenir (b). Les anciens Grecs avaient un respect profond pour les foyers : ils les regardaient comme un sanctuaire \ leurs pry tanées étaient un

(a) Maxim. Tyr. tlissert. xxxvin.

(A) XenopU. VcRep. lac. cap. km.

foyer perpétuel. Leur Eslia est visiblement le même mot que VEsta des Perses et des Chaitlcens; et dans ces deux langues c'est le feu. Les Perses l'appelaient Vesta ou Avesta : ce terme a passé en Italie et s'y est conservé sans altération. Le temple que Numa bâtit pour y placer le feu perpétuel étendit son culte , et le fit regarder sous le nom de Testa, comme la divinité principale et tutélaire de Rome.

Nous traiterons d'une manière plus étendue de ce culte chez les Grecs, à l'article de Yulcaîn, le dieu du feu, le Phta ou l'Ephaïste des Égyptiens (a), l'un des cabires de l'île des Lemnos, où l'on célébrait en leur honneur d'imposants mystères (/>). On a retrouvé le même culte et les mêmes usages au Pérou et dans d'autres parties de l'Amérique. Moïse conserva la pratique du feu perpétuel dans le lieu saint, parmi les cérémonies dont il fixa la pratique , et qu'il prescrivit aux Israélites : le même symbole subsiste encore aujourd'hui dans tous nos temples. L'historien Procope (c), parlant du feu sacré de la

(a) Euseb. Prœp. evang. tu, xi. — Cicer. De Nat. deor. in, xxu. — Jarablic. Demyster. JEgypt. lib. vin, cap. vin.

(b) S. Clem. Alex. -- Arnob. -- Cicer. De Nat. deor. lib. i, cap. xlii. ~ Attius. In Philoct. apud Varr. lib. vi, de L. L.

(c) Procop lib. i,cap. xxiv.

Perse, assure que c'est le même feu que les Romains appelaient Estia ou Vesta. Cet élément, plus pur que tous les autres , était un symbole naturel de la sainteté et de la pureté du premier être. Les Perses le regardèrent comme un principe efficace de lumière, de chaleur et de vie; ils le douèrent de force et d'intelligence; ils en firent un dieu : mais non contents d'honorer les feux sacrés, et d'adorer le feu terrestre comme leur symbole, il paraît qu'ils corrompirent ce culte, et qu'ils l' étendirent jusqu'au feu le plus commun, comme le prouve non-seulement l'autorité de plusieurs écrivains (282), mais un grand nombre d'usages religieux dont on ne saurait rendre raison sans cette supposition (283). Il en fut de même des Grecs , qui avilirent la divinité de Yulcain, comme ils firent de la plupart des dieux de l'Egypte ; dans son culte ils joignirent le feu artificiel, le feu domestique au feu répandu dans la nature, que les Egyptiens adoraient dans Phta. Chaque religion a placé la présence de la divinité dans quelque objet sensible qui fixe les yeux et l'attention de la multitude, comme le plus propre à réveiller en elle l'idée de l'être suprême. Mais la multitude oublie facilement la chose signifiée , et s'en tient aux signes; elle attribue les qualités du principe immatériel qu'elle ne

( 4i3 ) voit pas au signe qui seul paraît avoir de la réalité, parce qu'il est sensible. Malgré cette corruption du culte du feu (284), et quoiqu'on honorât toute espèce de feu, cependant on ne regardait, comme véritablement sacré, que le feu qui avait été allumé légitimement et d'après les rites prescrits avec le feu du soleil, ou avec celui qui avait été tiré d'une pierre , ou bien pris à l'autel d'un autre temple ou pyrée , dans lequel le feu sacré avait été long-temps conservé et allumé par les mêmes moyens et avec les mêmes cérémonies. Les prêtres de la Perse veillaient avec le plus grand soin à ce qu'on n'introduisît pas dans le pyrée et à ce qu'on ne posât pas sur l'autel de feu étranger. Chez les Juifs eux-mêmes, c'était un péché très-grave et puni de grandes peines que de laisser éteindre par négligence le feu sacré (a). Cette faute n'était pas moins punissable chez les Perses ; mais , comme ils avaient plusieurs espèces de feux, la punition était moins monstrueuse que chez les Romains qui n'avaient qu'un seul feu sacré pour tout l'empire. Les Grecs avaient, à Delphes et dans divers autres lieux , des feux sacrés. Pausanias remarque que dans les temples

(a) Maimonitl. Tract, vi, §vi.

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de Cérès et de Proserpine il y avait un feu sacré qu'il n'était pas permis de laisser éteindre.

Les Perses donnaient le nom d'Oromaze à la même planète que les Grecs appelaient Jupiter. On a conjecturé que l'élévation et la beauté de cet astre le firent regarder comme une dépendance du feu éther ou du ciel empyrée, et comme le confm de l'empire immédiat du premier des dieux.

Le feu éther ou du ciel empyrée , qui tenait immédiatement à l'air, fut regardé comme Jupiter qui s'unissait à Junon (a). Le premier était le principe actif, le dieu producteur, qui imprégnait l'air des particules de lumière et de «feu, principe de vie et de mouvement. Le second était le principepassif, rempli du principe humide, dont l'union avec le feu éther était nécessaire à la procréation des êtres (b). Sous ce rapport Junon, symbole de la nature passive , fut la divinité tutélaire de l'élément de l'air. Orphée, dans ses hymnes, a exprimé les rapports de cette déesse avec l'air,

(a) Fulgent. De Saturno, lib. i. -- Cicer. DeNat. deor. --Macrob. Somn. Scip. lib. i, cap. xvir. -- S. Aug. Deciv. Dei, lib. iv, cap. xx.

(b) Quœ duo mixta, universel procréant. (Servius. lib. 1 1, vers. 3'i5. Georg. ) Cicer. De Nat. deor. lib. i, cap. xiv, xv. -- lib. n, cap.

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