‹ Religions de la GrèceChapitre 15 sur 24 · XXV, XXVI · texte numérisé non relu

XXV, XXVI

( 4i5 ) en lui donnant une ligure aériforme ■-.(«), eu lui attribuant la fonction de fournir aux. mortels le souffle aérien qu'ils respirent, et d'alimenter les pluies et les vents favorables à la végétation qu'elle est chargée d'entretenir. Dans les douze signes du zodiaque, ou étaient casés les éléments, Junon avait son siège au verseau, sous lequel était placé l'élément de l'air (b). Philolaûs disait que l'air roule dans ses courants le principe humide qu'il extrait de la lune; et Macrobe, qui regarde Junon comme la souveraine de l'air, dit qu'elle est la même que la lune, ce qui doit s'entendre du principe humide que les anciens attribuaient à la lune, et par lequel tout était fécondé. Dans l'opinion des anciens, la lune s'alimentait des eaux douces des fontaines. Junon, comme la Lune, descendait tous les ans dans les eaux douces de Kanathé, dans l'Argolide (c). La partie inférieure de l'air, la plus voisine de la terre, était celle où Junon avait établi son domaine ; la partie la plus élevée, dont l'éther était la portion la plus épurée, était le siège de Jupiter. Aussi les anciens adoraient Jupiter comme l'air, lorsqu'ils le considéraient

(a) Orph. Hymn. in Jun.

(b) Manil. Astton. lib. n, vers. /j38.

(c) Pausan. Gorinth. pag. 80.

(4i6) sous ce dernier rapport , c'est-à-dire comme principe producteur {a). L'air, comme les quatre autres éléments, était un tout composé de matière et d'une portion de la vertu divine qui en était l'âme; la substance de l'air était tout ensemble le principe matériel de tout ce qui existe, et la raison , la sagesse , l'intelligence qui , comme cause efficiente , dirigeait la production de toutes choses : aussi l'adorait-on comme le dieu suprême. Etant le plus subtil de tous les êtres on lui donna la nature du premier moteur, du premier principe. Dans ce système théologique, Junon, partie passive de la nature , était prise pour la terre (285). Suivant Théonles anciens donnaient à Jupiter le nom de Physicus,. comme dieux de l'air. Eustathe dit que Jupiter a été appelé Père, à cause de la force féconde et génitale de l'air (b). L'auteur de Y Etymologicum magnum fait dériver le mot zeus, deus , de %eô,ferveo; aussi le rapporte-t-il à la chaleur de l'air. Les anciens disaient que lorsque l'air est condensé, il se résout en pluie; c'est pourquoi Jupiter est la pluie , d'où les Grecs ont appelé Jupiter Yclios,

(a) Jacel sub Jove frigido. ( Horat. od. )

Qubd latus mundi nebulœ, malus que Jupiter urget. ( ïbid. )

(b) Eustath. Ad lliad. A» vers. 5^|-

OmhrioSy et les Latins Pluvius (286), ce Jupiter que les Grecs appellent L'air dit Eimius (287). Les Assyriens assignaient la prééminence à l'air sur les autres éléments , et ils le représentaient par des images qui étaient l'objet de leur vénération ; ils l'invoquaient par l'organe de leurs prêtres (a) : c'est l'air qui, suivant Sanehoniaton, était un des premiers principes dans la cosmogonie phénicienne (b). Cet élément semble offrir un vide immense d'où découle ce souffle de vie que nous respirons. Là s'opèrent les grands chocs de la nature ; là se trouvent tous les phénomènes qui influent comme causes sur la terre (c). La plupart de ces phénomènes , tels que les vents , les pluies et le tonnerre, étaient personnifiés et avaient des noms, des statues et des autels. Borée avait ses autels chez les Àrcadiens (d). Les Mégalopolitains lui sacrifiaient tous les ans, comme à une de leurs plus grandes divinités (e). Ils lui avaient fait planter un bois sacré. L'homme , qui en naissant commence à respirer F air

(a) J. Firmicus. De prof; err. Rel. pag. g,

(b) Euseb. Prœp. evang. lib. i, cap. x.

(c) Plin. Hist. nat . lib. n, cap. xxxviiï,

(d) Pausan. Eliac. i, pag. 166.

(e) Pausan. Arcad,

dont il ne peut perdre l'usage sans perdre aussitôt la vie, donna le nom de l'air à l'élément de la vie du Grand-Tout. On donna à l'univers le souffle, la vie, anima, spiritus, comme à l'homme. Ce spiritus orhis n'était pas plus l'air élémentaire que le feu éthérée n'était le feu élémentaire ; c'était une substance plus subtile, plus active qui faisait couler avec elle les principes du mouvement et de la vie dans tous les animaux.

Il n'y a pas un des quatre éléments à qui quelque peuple n'ait attribué la prééminence sur les autres , suivant les différentes manières dont il agissait dans le pays sur le grand œuvre de la végétation. Chacun de ces peuples transporta les noms de ses divinités supérieures et célestes dans celui de ces éléments qu'il croyait avoir le plus d'affinité avec leur nature ; chacune de ces divinités devint la divinité tutélaire de cet élément , ou plutôt le symbole de la portion de l'intelligence universelle qui l'anime et le vivifie. Mais chaque peuple garda, pour l'élément qui lui était le plus utile , l'adoration qu'il devait au premier être; alors il étendit sa substance au-delà des fonctions de simple élément. Il le regarda comme le siège principal de la divinité, et il en fit le principe démiourgique , le principe producteur

( 4*9 ) répandu dans toute la nature (//). Le ['vu ne H 1 1

plus simplement le feu élémentaire, mais le feu étlier, c'est-à-dire la force universelle qui circule dans toutes les parties du monde ; et, par le lieu qu'il occupe , il fut regardé comme la tête et le siège principal de l'intelligence universelle. L'air ne fut plus l'air élémentaire , mais le souffle, principe de vie et de mouvement, qu'on appella encore spiritus, anima, animant toutes les parties de la nature, qu'il pénètre et féconde. Il fut le principe intelligent qui dirige les mouvements , fixe la distribution des corps et leur organisation suivant des formes régulières. L'eau ne fut plus chez les Egyptiens un simple élément, mais le principe humide générateur, père de tous les êtres, et dont toute la masse de ce monde avait été formée (h). Il était répandu dans toute la nature , mais principalement dans l'espace céleste , mer supérieure , où les Egyptiens disaient , selon Plutarque, traduit par Amyot, ce que le soleil et la lune étaient voitures, non dedans des chars ou chariots, ains dedans des bateaux esquels ils naviguaient à l'en tour du monde. )> Osiris, chez les Egyptiens, peint avec les attri-

(«) Aratus dit : Salue pater, magna admiratio, magna hominîbiis utilitas.

(b) Plutar. De Placit. philos, i, 3.

buts du bœuf, et le taureau, chez les Perses, étaient dépositaires de ce principe humide («); c'est par l'eau, disent les livres sacrés des Perses, que moi, Orsmud, je donne la Force, la grandeur et l'abondance (*) (288).

Mais quelle qu'ait été la préférence donnée à un élément sur les autres pour en faire la cause universelle, il n'est pas moins vrai que la base de tous les cultes de l'antiquité était la nature , renfermant le principe de vie et d'intelligence uni au principe matériel, et c'est ce principe que chaque peuple adorait dans son élément de prédilection. Ceux-là ont le mieux connu la nature de la divinité, dit Vairon, qui disent que Dieu est l'âme qui gouverne l'univers par le mouvement et la raison, l'âme du monde éternelle, immense, souverainement active et puissante dans ses opérations variées, pénétrant toutes les parties de ce vaste corps, imprimant un mouvement régulier et symétrique aux sphères , mettant de l'activité et de l'ordre dans les éléments , se mêlant à tout, organisant tout, mouvant tout, vivifiant et conservant : voila le dieu, voilà la cause suprême que les anciens ont adorée. Cet être im-

(a) Plutar. De Isid. cl Osir.

(Z>) Zend. Avesla, tom t, part. n? pag. 17, 18.

( 4;2i ) rhuablè el éternel avait éminemment et dans tonte leur plénitude les qualités intellectuelles ([lie les êtres sublunaires ne possédaient que dans un degré beaucoup inférieur et en trèspetite portion.

La religion païenne n'avait pas séparé ces qualités , et ne les avait pas personnifiées ; elle les réunissait et les adorait sous l'idée générale de la divinité qui anime et régit l'univers. Il est certain que la cause première, le Grand-Tout possède un principe de vie et de mouvement qui anime toutes les parties de la nature, qui les pénètre et les féconde; qu'il possède encore un principe d'ordre , d'intelligence et de raison , qui dirige les mouvements des corps, fixe leur distribution et leur organisation , et met dans le monde l'ordre admirable qui y brille. Les philosophes anciens et surtout les platoniciens ont séparé ces attributs , et ils ont distingué le Grand-Tout en trois parties qu'ils ont personnifiées. Lacausepremière est le principe et la source de tout ce qui est. Cette cause première, le bien (289) , a engendré d'elle-même l'intelligence, appelée nous chez les Grecs, et l'intelligence a produit à son tour l'âme qui produit tous les corps. Telle est la trinité de Platon qui admet une infériorité respective des Tom. i. 53

trois hypostases , et qui conséquemment tombe dans une trinité de trois natures, c'est-à-dire de trois dieux. Dans la doctrine de l'Église, les trois hypostases ne font pas trois natures, elle distingue entre la substance, qui est une, et l'hypostase ou la personne, qui est un attribut de la substance. Il est probable que les principes de Platon pénétrèrent dans la doctrine des mystères à une époque postérieure. Mais le culte public des païens n'a jamais admis que l'adoration de la triade naturelle des Egyptiens, d'un seul dieu producteur, principe de vie et d'intelligence, et de toutes les parties de la nature où se répandait l'ame universelle , et qui devinrent le siège d'une portion de cette âme intelligente qui les vivifiait et les faisait produire.

Mais si les anciens ont eu des idées claires et précises sur l'existence d'une première cause intelligente, ils n'ont pas parlé avec la même clarté, ou plutôt ils n'ont eu aucune idée précise de la spiritualité absolue de l'être intelligent , et de l'inertie absolue de la matière à laquelle ils n'ont jamais refusé tout principe intérieur d'action, de direction, de mouvement pour l'attribuer à la divinité exclusivement. Aussi les termes de mens, spirilus, anima, dont ils se servaient pour exprimer le principe de vie et d'intelligence de l'âme

universelle, ne signifient pas un esprit pur, mais seulement une matière pensante, plus déliée que celle des corps. Tout ce que les anciens ont écrit sur cette matière représente Dieu comme une substance étendue , distribuée dans toute la nature qu'elle anime : c'était le dogme universel des Grecs. Jamais les anciens n'ont eu une idée complète de la véritable spiritualité, telle que nous la connaissons. « Ils croyaient avoir beaucoup fait, dit le P. Mourgues, d'avoir choisi le corps le plus subtil pour en composer l'intelligence ou l'esprit du monde. Il faut entendre leur langage : dans le nôtre, ce qui est esprit n'est pas corps; dans le leur, au contraire, on prouvait qu'une chose était corps, parce qu'elle était esprit (a). » Origène(Z>), dit Huet, expliquant dans le livre des Principes le mot asomatos, spirituel, enseigne qu'il faut entendre par cette expression une substance qui n'est pas semblable à la matière crasse et visible qui compose les corps, mais qui est une matière subtile et déliée comme l'air.

En général l'idée d'une substance absolument

(a) Deus est corpus, etsi Deus spiritus ! Spiritus enim est corpus sui generis, in sua effigie. ( Tertul. Advers. Prax. )

{])) OrigeiL. In Sacr. script. Comm. Huet. tom. i, quœst. v. De Deo, pag. 29.

incorporelle ne fut pas l'idée des anciens. Elle ne fut pas même l'idée commune des chrétiens dans le principe; et la confiance avec laquelle Tertullien, qui croyait dieu corporel et figuré, parle de son sentiment, fait croire que c'était le sentiment de l'Eglise latine. <x Qui peut nier, dit Tertullien, que Dieu ne soit corps, bien que Dieu soit esprit (290). » Méliton, si vanté par ses vertus et par son savoir , avait composé un ouvrage sous le titre : Dieu est corporel. Les pères grecs ont conçu la nature divine comme une matière subtile; et ce n'est que dans des temps postérieurs qu'on a adopté le sentiment le plus raisonnable, et qu'on a conçu Dieu comme un pur esprit. Platon, parmi les anciens, avait bien conçu Dieu comme un être simple qui ne change jamais. Mais quelle idée se faisait-il de la spiritualité ? La considérait-il comme étant sans étendue et conséquemment sans aucune propriété des corps? Cela n'est pas probable d'après la manière dont il explique la formation des âmes et la théorie de l'âme universelle. Et en effet, si la substance du premier moteur est sans étendue et sans grandeur, on ne comprend pas que cette substance pénètre tous les corps , et comment elle a pu donner le mouvement a la matière. Pour éloigner toutes ces absurdités, il faut donc

en venir au système chrétien, selon lequel Dieu n'agit sur la matière que par un acte Je sa volonté, système qui n'a point été connu des anciens, et qui est fondé sur le principe que Dieu a créé la matière môme. Le système, sur lequel étaient fondées les religions anciennes, éloigne également toutes absurdités, sous ce rapport qu'il y a une action réciproque entre le premier moteur et la matière, laquelle procède de l'éternelle liaison et de la mutuelle dépendance qui est entre eux , système d'après lequel on conçoit la divinité comme l'âme de l'univers.

Du reste, ilfaut reconnaître avec saint Grégoire de Nazianze (291) que la nature de Dieu est incompréhensible à l'esprit humain, que les natures spirituelles qui n'ont ni figure ni grandeur sont inaccessibles à notre imagination et à notre raison même. On a des preuves de leur existence, mais leur essence demeure inconnue , et cette ignorance n'est aucunement nuisible à la religion, à la morale et au bonheur des sociétés, puisque les effets qu'elles produisent ne peuvent laisser aucun doute sur leur existence.

Fin du premier volume.

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