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ORIGINE DU CULTE DE JUPITER

La triade mystique des Égyptiens est la base fondamentale du système religieux des Grecs.

J-jE principe qui donne l'existence à tous les êtres , ce principe universel, dont on est forcé de reconnaître la présence et les effets partout , a

été personnifié et adoré comme le Dieu suprême dans toutes les religions de l'antiquité. Il est l'être unique et nécessaire ? le Dieu producteur , le Dieu rémunérateur et vengeur, dans les religions de la haute Asie, qui n'admettaient qu'un seul être , dont les êtres inférieurs étaient les émanations. Il est également le Dieu suprême dans les religions égyptiennes et helléniques , qui admettaient la triade mystique , et où il procède , par génération , à la production de tout ce qui existe. Il est l'Oromaze des Perses , le Brahma des Indiens, l'Ammon, l'Osiris des Egyptiens , le Moloch des Moabites , le Bélus des Assyriens , le Zeus des Grecs , le Jupiter des Romains ; c'est l'âme universelle du monde , qui , dans aucune de ces religions , n'est distinguée du monde même, dont elle a disposé toutes les parties avec un ordre admirable; c'est cette vertu cachée qui les soutient toutes, qui en est le lien, et qui leur donne un mouvement uniforme , constant et réglé ; c'est cette force intelligente qui imprime à chaque être en particulier la vie, la manière d'être que comporte son organisation matérielle.

La doctrine religieuse des Grecs avait pris naissance chez les Egyptiens , dont le culte fut déterminé par les phénomènes qu'ils avaient sous

les veux, un fleuve bienfaisant qui couvrait la terre comme le mâle couvre la femelle , dit Plutarque (1), et qui laissait, après sa retraite, les fruits dont les Egyptiens faisaient leur nourriture. Peu à peu les idées des Egyptiens s'étendirent; cette force motrice , qui, après la retraite des eaux du Nil, produisait les fruits nécessaires à leurs besoins , ils l'aperçurent répandue dans toute la nature, ils la personnifièrent comme Dieu mâle et producteur de tout ce qui existe , ils en firent le premier être , et ils adorèrent ce principe universel uni à la matière qu'ils présentèrent sous la forme d'une divinité femelle. C'est ainsi qu'ils adorèrent d'abord la terre , comme mère commune de tous les êtres , comme le sujet de toutes les formes, le substratum dans lequel elles sont reçues. Cette divinité, considérée ensuite comme la partie passive ou féminine de la nature , contenait en son sein la faculté génitrice et nutritive , c'est-à-dire celle de la conception et de l'enfantement. Pour réaliser cette faculté, elle était toujours accompagnée du dieu producteur, c'est-à-dire delà force, de l'esprit, pneuma, du principe actif de la production, sans la jonction, la coopération, le concours duquel elle n'aurait pu engendrer les êtres. C'est de cette jonction du principe mâle, du Tome. i. 6

(46) principe producteur, avec le principe passif (2), avec la partie femelle et génitrice, qu'est sorti le cosmos, -.c'est-à-dire les êtres qui composent l'univers.

.. Timée de Locres nous a laissé un petit ouvrage intitulé : De VAme du monde, où il a donné une idée claire et succinte de ce système religieux, ce Tout ce qui est, dit Timée, est ou l'idée, ou la matière , ou l'être sensible , produit des deux autres. La première de ces trois choses est improduite , immuable , permanente , toujours la même, intelligente, modèle de tous les êtres engendrés sujets au changement; on la nomme idée , on la conçoit comme telle ; la seconde est la pâte, la mère, la nourrice, ce qui engendre la troisième nature ; car, recevant et confondant en elle-même des germes homogènes, elle forme de leur mélange les êtres produits. Elle est éternelle et non pas immuable, elle reçoit en elle toutes les figures et toutes les formes ; elle devient divisible en devenant corps : enfin c'est l'être toujours autre ou changeant , on l'appelle matière, capacité. Ily a donc ces deux causes: l'idée qui tient lieu de mâle et de père, et la matière qui tient lieu de femelle (3), plus le troisième être qui est l'ensemble des choses produites par ces deux causes (4). »

Telle est la base fondamentale de la doctrine religieuse des Grecs, donnée dans toute sa simplicité par Timée, au cinquième siècle avant l'ère chrétienne. Ce que Timée appelle l'idée, était l'Anmion, TOsiris des Egyptiens, le Jupiter des Grecs et des Romains. Ce qu'il appelle la mère ou la pâte, était Isis, Junon ou Cérès, etc. La troisième nature de Timée , produit des deux, était l'Horus des Egyptiens, l'Iacchus d'Eleusis, le Cadmille de Samothrace, etc. La cause active, la cause passive^ le produit des deux, c'est-àdire les corps dont se compose l'univers, voilà les grandes divinités qui formaient l'objet du culte en Egypte et dans la plus grande partie de l'Asie , dans la Grèce et à Rome. « Ce sont les dieux, dit larron, que l'on honore à Samothrace , et ceux dont les noms sont consacrés dans les livres de nos Augures. L'une de ces divinités est mâle, l'autre est femelle; c'est dans les mêmes rapports que l'âme est avec le corps (a), yy Jamais les philosophes religieux de l'antiquité n'ont eu une idée complète du souverain Etre; jamais ils n'ont compris une substance indépendante de toute autre, comme cause. S'ils avaient eu une idée plus digne de la divinité,

(a) Vàrro. De linguâ lalinâ. lib. iv, cap. x.

ils lui auraient accordé l'action qui produit la seconde substance , aussi bien que celle qui l'arrange ; mais ils n'ont pas présenté Faction de l'Être suprême dans les productions de l'univers. Ils n'avaient aucune notion de la création , idée philosophique sur laquelle l'imagination ne peut avoir aucune prise ; mais ils présentaient la production de l'univers, comme un acte du principe actif et du principe passif, comme une génération, c'est-à-dire comme une chose analogue à cette espèce de production dont nous sommes tous les jours les témoins.

Cette doctrine religieuse a passé de l'Egypte chez toutes les nations anciennes de l'Asie inférieure. Les colonies égyptiennes, qui les premières civilisèrent la Grèce, y apportèrent leurs dieux. Le culte devant hâter les progrès de la civilisation, les chefs des colonies transportèrent dans la Grèce celles des cérémonies de l'Egypte qui étaient le plus à la portée des premiers Grecs. Ce premier pas les conduisit à l'établissement de ces mystères qui présentaient le symbole des principales opérations de la nature, des phénomènes produits par l'action des deux premiers principes bienfaisants; car ils savaient que la contemplation des ouvrages de la nature et de ses phénomènes est la voie la plus propre

et la plus à portée de la rapacité des hommes pour établir et conserver la connaissance de la divinité, pour fonder la morale qui en découle. Cette filiation du culte est attestée par tous les écrivains de l'antiquité, et particulièrement pat- Hérodote («). Elle serait prouvée par les faits eux-mêmes en l'absence de tout autre témoignage ; car les mystères d'Atys et de Cybèle en Phrygie, de Yénus et d'Adonis en Syrie, ceux de la Samothrace, ceux de la Grèce ne sont qu'une copie des mystères de l'Egypte , le seul pays où l'on voie un corps complet de doctrine religieuse, formé dès la plus haute antiquité. Les trois grandes divinités des mystères d'Eleusis particulièrement ont eu pour prototype les trois grandes divinités de l'Egypte : Osiris , Isis et Horus, comme je l'ai prouvé dans mon ouvrage sur le culte de Bacchus. Les Egvptiens, dit Hérodote, n'adorent pas également les mêmes dieux; ils ne rendent tous le même culte qu'à Isis et à Osiris qui est le même que Bacchus. Hérodote nous apprend donc que le premier être, le principe producteur, Famé universelle du monde, fut d'abord adoré dans les diverses contrées de l'Egypte , sous des noms différents , et avec un culte qui était particulier à chacune

(a) Hérodot. lib. a, §. xlii,

(5o) d'elles. Ces cultes subirent plusieurs révolutions; et celui d'Osiris, principe bienfaisant, source du plaisir par lequel les êtres se perpétuent , finit par réunir toutes les idées qui appartenaient au principe universel, et par être adoré dans toute l'Egypte, comme le Dieu suprême.

Amman , grande divinité de Thebes , est le prototype du Zeus ou Jupiter des religions helléniques. Introduction de ce culte dans la Grèce.

Ammon était le Dieu suprême dans la liante Egypte, son culte était antérieur à celui d'Osiris. Cette grande divinité de Thebes a été le prototype de Zeus ou Jupiter qui, dans les religions helléniques, était le premier être, le pouvoir générateur, l'âme universelle du monde (a).

Ammon était une divinité commune aux Egyptiens, aux Ethiopiens et aux Lybiens. Cette communauté du culte d' Ammon, entre ces trois peuples, qui subsistait encore du temps de l'em-

(a) Aristot. Apud Hesych. -- Eustath. In Dionys, Pcrieg. v.,-212. -- /Egyptii Jovem Amun appellant. ( Hérodot. lib. n, cap. xl 11. ) Jovem qui, à nonnullis Amun cognominatur ( Diocl. Sic. lib. i. ) Pèculiare apud JEgyptios nomen Jouis esse Amun, ex ejuo nos confecimus Ammonem ( Plut. Delsid. et Osir. ) Joviscapitolini nobis alia species, alia AJ'ris Ammonis Jovis.

( 5i ) pereur Théodose le jeune («), remonte à une époque très-reculée. Homère y fait allusion dans le premier chant Je l'Iliade, lorsque Thétis dit à Achille : (( Hier, suivi de tous les dieux, Jupiter se rendit aux extrémités de l'Océan, chez les habitants vertueux de l'Ethiopie, pour assister à leurs fêtes ; le douzième jour, il rentra dans l'Olympe (Z>))). Les Ammonéens, dit Hérodote, ont un temple avec des rites qu'ils ont empruntés de celui de Jupiter de Tlièbes (c). Parlant ailleurs des statues de Jupiter (d) qui représentent ce dieu avec la tète d'un bélier , Hérodote dit que cette coutume a passé des Egyptiens aux Ammonéens : (( Ceux-ci, ajoute-t~il, sont en effet une colonie d'Egyptiens et d'Ethiopiens , et leur langue tient le milieu entre celles de ces deux peuples. Je crois même qu'ils s'appellent Ammonéens , parce que les Egyptiens donnent le nom d'Ammon à Jupiter ( 5 ) )). Saint Athanase (e) remarque que, lorsque de Thèbes

(a) Proclus. In Eclogis legationwn.

fb) Homer. Iliad. cant. i. Stace a dit, à l'imitation d'Homère : Talis ubi oceani finem mensasque reuisit /Ethiopum, sacix> dijjusui nectare s'ultus Dux superûm.

(c) Hérodot. lih. iv, cap. clxxxi.

d] Ilnd. lib, ii, cap. xi.ii.

e S. Athanas. Orat. advers. génies. y**. 20,

(5.) le culte d'Àmmon passa dans la Lybie , le simulacre deJupiter-Lybien ne différa en rien de celui de Jupiter de Thèbes : c'était également un bélier, Ce fait, rapporté par saint Athanase, confirme la justesse de l'observation faite par Jablonski que les statues d'Ammon, à figure humaine, étaient une invention des Grecs. Nos voyageurs modernes ont trouvé un plus grand nombre d'images d'Ammon à tête humaine à Thèbes que dans la Lybie, où Ammon est le plus fréquemment représenté avec la tête de bélier , parce que lesGrecs, maîtres de l'Egypte, ont plus multiplié les statues à tête humaine dans le lieu où dominaient les rois égyptiens de leur nation.

Du grand temple de Jupiter à Thèbes, on transportait, dit Eustathe, la statue d'Ammon et de plusieurs autres divinités dans l'Ethiopie, d'où l'on passait dans la Lybie , où se célébrait une fête qui durait douze jours (a). Diodore de Sicile ne parie pas de la statue d'Ammon, mais du petit temple ou chapelle ( en grec neos et en latin sacellum ) de ce Dieu que l'on transportait le long du Nil dans la Lybie, tradition qui paraît être la vraie [h).

Les nombreux vestiges des lois et des cou-

(a) Eus ta th. lliad. pag. 128.

(b) Diod. Sic. lïb. n, pag. 88.

tiinios égyptiennes, qui ont été observées dans la Lybie par Hérodote («), confirment les anriennes traditions sur les établissements égyptiens qui ont été formés dès les temps les pins reculés chez les peuples de cette contrée (/>). J 1 est hors de doute que les pasteurs , au temps de leur domination en Egypte , avaient fondé des établissements dans la Lybie.

De la Lybie le culte d'Ammon passa dans la Crète. Mais les Grecs écartèrent la parure bizarre d'Ammon, et substituèrent en général leur Jupiter-Foudroyant à celui des Egyptiens , des Ethiopiens et des Ly biens. Cependant on retrouvait encore ce nom et ces formes dans plusieurs parties de la Grèce , surtout dans la Laconie , en Arcadie et en Elide. Dans la Crète même, Jupiter Ammon peint avec les attributs du bélier, avait un tombeau ; et l'une des principales cérémonies qui s'observaient dans l'initiation religieuse, consistait à revêtir l'initié de la peau d'un agneau noir pendant les mystères de la nuit; c'est par le bélier que dans les mystères d'Ammon les âmes se régénéraient. A Tiièbes en Béotie, on voyait un temple d'Ammon. Il était à peu de distance de la statue d'Epaminondas. La statue

(o) Hérod. lib. ii, cap. xvm. (/) Appollod. lib. ii, cap. i.

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du Dieu avait été érigée par Pindare , elle était F ouvrage de Calamis. Pindare envoya aux Ammonéens de la Lybie un hymne en l'honneur d'Ammon. On le voyait encore, du temps de Pausanias, sur un cippe triangulaire auprès de l'autel que Ptolémée, fils deLagus, avait dédié à Ammon (a). Les habitants d'Aphyte, dans le territoire de Pallène , honoraient Ammon d'un culte aussi religieux que les Ammonéens de Lybie. Ammon était en général le Dieu principal de la péninsule de Pallène (b). Il était une des divinités tutélaires de Cassandrie , ville de Macédoine, voisine d'Aphyte. On trouve la tête d'Ammon sur le revers des médailles de cette ville (c). Il avait un temple à Gythium , sur le bord de la mer dans la Laconie (d). Pasiphaé, mère d'Ammon, avait un temple dans la ville de Thalames en Laconie, et un oracle qui était en grande vénération (6). La statue qu'avait ce Dieu en Arcadie, était semblable aux statues de Mercure-Tétragone, et les cornes de bélier ornaient sa tête (7). Les Lacédémoniens (8) , qui avaient un temple d'Ammon à Sparte , paraissaient à Pausanias

(a) Pausan. Bœot. cap.xvi.

(Z>) Plin. lib.iv, cap. x.

(c) Vaillant. Num. cerar. tom. i, pag. 190.

(d) Pausan. Lacon. cap. xxi.

( 55 ) «'de ceux c|Mi avaient le plus consulté PoraeLe d'Ammon en Lybie : les Eléens , dès la plus hante antiquité, avaient eu recours à cet oracle; et 3 dans le temple cle ce Dieu en Lybie , on conservait de petits autels et des inscriptions uni îappelaient leurs différentes consultations et les réponses qu'ils avaient reçues. Ces peuples ne se bornaient pas au culte des divinités grecques; ils sacrifiaient encore aux divinités des Lybiens , à Jupiter -Ammon, à Junon-Ammonienne et à Paramnon , le Cadmille Lybien que l'on invoquait dans le Pry tanée d'Olympie . Ainsi la triade mystique des Egyptiens se retrouve non-seulement dans la Lybie, mais en Elide. Les trois divinités des Lybiens que nous venons de nommer étaient Ammon, la déesse Satis des Thébéens et Phta leur fils.

Le culte de Jupiter avait été apporté à Olympie par une autre voie. Les dactyles, qui habitaient au pied du mont Ida dans la Troade, allèrent s'établir à Olympie, où ils portèrent le culte de Jupiter qu'ils avaient reçu de l'Egypte. Le culte de Jupiter - Ammon paraît avoir encore été transporté directement de Thèbes .à Dodone , à peu près à l'époque où il fut transporté en Lybie; c'est du moins ce qui/paraît résulter de l'explication , donnée par Hérodote , de la fable suivant

(56) laquelle les Grecs avaient fait de Thèbes en Egypte une fille de Jupiter. Jupiter, disaient-ils, avait donné en présent à Thébé , sa fille , deux colombes qui parlaient à voix humaine; l'une des deux s'envola en Epire , dans la forêt de Dodone où, s' étant perchée au faîte d'un grand chêne, elle ordonna d'établir en cet endroit un oracle de Jupiter ; l'autre colombe vint en Lybie où elle se posa sur la tête du bélier , donnant un pareil ordre d'établir l'oracle de Jupiter- Ammon . Hérodote explique cette fable par l'établissement, en Lybie et à Dodone, des deux oracles de Jupiter- Ammon , qui avaient été portés de Thèbes en Egypte dans ces deux contrées (a). C'était des prêtresses qui rendaient ces oracles : les prêtresses de ce temple s'appelaient Péliades; et ce mot, dans la langue des Thessaliens, signifiait également prêtresse et colombe ( 9 ). Le culte de Jupiter paraît donc avoir été transporté de l'Egypte dans la Grèce par trois voies différentes : i°. de Thèbes directement à Dodone ; 20. par la Lybie dans File de Crète et dans les autres îles de l'Archipel grec ; 3°. à Olympie par l'intermédiaire de la Phrygie.

(a) Hérodot. lib. n, cap. uv.

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