CHAPITRE III
CROYANCE DES GRECS SUR LES PRINCIPAUX ATTRIBUTS GÉNÉRAUX DE JUPITER OU DU PREMIER ETRE.
Unité du premier Etre.
Les religions païennes, au milieu du polythéisme, admettaient toujours un premier dieu, chef et source de tous les autres qui lui sont subordonnés. Tel était le grand Jupiter, père des dieux et des hommes, qui remplissait tout l'univers de sa substance, Jovis omnia plena(a). Il était le monarque de la nature , il était le souverain et le maître absolu de tous les autres dieux qui ne pouvaient être considérés que comme des parties du Grand-Tout (61). Les anciens répétaient sans cesse, les noms de Dieu, Zens, de Jupiter l'unique, pour désigner l'être qui seul embrasse toutes les parties de l'univers.
Cette doctrine de la cause première et universelle, était la base de la religion et des mys-
M Virg.
( >*3 ) tères de l'antiquitéé Ou la trouve dans tout ce
qui nous reste des oracles, des hymnes, des actes religieux des anciens. Lactance cite l'oracle de Claros qui admettait un dieu incréé, né de luimême, chef de toute la hiérarchie céleste (62). Saint Clément d'Alexandrie nous a transmis les paroles par lesquelles l'hiérophante ouvrait la scène des mystères.
« Que l'entrée de ces lieux soit fermée aux profanes, et que les initiés entendent les vérités sublimes. O toi, fils de la brillante Sélène, prête à mes accents une oreille attentive. Que les préjugés vains et les affections de ton cœur ne te détournent point de la vie heureuse. Ouvre ton âme à la lumière, et, marchant dans la voie droite, contemple le roi du monde; il est un, il est né de lui-même, de lui seul tous les êtres sont nés, il est en eux, il est autour d'eux, il a les yeux ouverts sur tous les mortels , et nul oeil mortel ne le voit (63).
Non-seulement les théologiens, mais les philosophes, les poètes eux-mêmes, et tous les écrivains de l'antiquité ont eu cette même doctrine.
Athénagore et Lactance ont recueilli tous les traits de ressemblance qui se trouvent entre les opinions des chrétiens et celles des païens sur
ce dogme de l'unité (a). Saint Justin s'est attaché à prouver la même conformité chez les théologiens chrétiens , et chez les philosophes de l'antiquité (64). Saint Clément d'Alexandrie rapporte les témoignages d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, pour prouver que Jupiter est tout, et que ces hommes illustres le regardaient comme la divinité unique (65).
a Représ ente-toi. le monde, dit Marc-Aurèle(^), comme composé d'une seule matière et d'une seule âme. Vois comme tout ce qui s'y passe est rapporté à un principe, comme une seule impulsion y fait tout mouvoir, comme toutes ses productions y sont l'effet d'un concours de causes; admire leur liaison et leur enchaînement. La lumière du soleil est une, quoiqu'on la voie dispersée sur mille objets... Il n'y a qu'une âme, quoiqu'elle soit divisée en une infinité de corps organisés qui ont des limites propres. ))
Aratus commence son poème par ces vers : «Muse, commence par chanter Jupiter. Ce dieu remplit tout entier l'univers, il circule dans toutes ses parties, dans les eaux de la mer, dans l'homme qu'il organise, dans les astres qui gui-
(o) Athénag. Légat, pro chvislian. i6, 23, 29. -- Lactant, lib. 1, cap. v.
(Z») Marc. Aurel. De rébus suis. lib. iv»
( »afi ) déni e1 règlenl ses travaux; il est le premier et
le dernier que l'on doive invoquer (()()).»
Hésiode chante le chaos et la naissance du inonde. Dès que le monde est formé, Jupiter prend l'empire , toutes les puissances sont à ses ordres; c'est lui qui voit, qui entend, qui élève, qui abaisse, qui distribue : il est vrai que le poète est souvent peu d'accord avec lui-même; il mêle les traditions populaires avec les fictions, les idées de la théologie avec les faits de l'histoire, les généalogies des dieux avec celles des héros et des rois, celles des dieux visibles avec celles des dieux auteurs et principes : il confond les temps , les lieux, le moral et le physique. Cependant, lorsqu'il a établi Jupiter dans l'Olympe, on voit prédominer cette idée juste de l'univers gouverné par un seul maître, qui fait régner l'ordre et conduit tout au plus grand bien.
Il n'est pas d'objet qu'Homère ait présenté plus souvent et plus fortement que celui de l'action de Jupiter sur toute la nature, dont il est le maître partout, sur la terre comme dans les cieux : il est le Dieu très -grand et très- glorieux dont la volonté suprême est la dernière raison des choses, c'est de lui qu'émanent les lois sages , c'est lui qui donne aux rois la puissance et le sceptre, qui brise la tête des villes; Tom. i. 16
il lance seul la foudre, il est le père des dieux(67) et des hommes, c'est lui qui tient le premier anneau de cette chaîne sacrée à laquelle tout l'univers est suspendu (68). <c Un pouvoir sans bornes F élève au-dessus des dieux et des hommes, il est le Dieu très-haut , impénétrable dans ses pensées (a).»
Cette croyance était la même chez les Romains : « Est-il possible, dit Cicéron (b) , de contempler l'univers et ses merveilles sans élever nos pensées vers l'architecte suprême qui a fait un si grand ouvrage; si ces choses ont eu un commencement, comme Platon l'a pensé, ou si elles ont toujours existé, selon le sentiment d'Aristote, on ne peut s'empêcher de reconnaître un modérateur suprême qui le conduit et en règle le cours. »
On trouve la théorie de l'unité dans tous les monuments, et chez tous les écrivains de Rome (c).
L'unité d'un Dieu est une de ces vérités essentiellesau bonheur de l'homme, qui n'est inconnue à aucun peuple, lorsque la civilisation a déve-
(a)Homer. Iliad. lib. xx .
(b) Quœsl. tuscul. lib. i, cap. xxxix.
(c) Virg. Mncid. lib. vi, vers. 724.-- lib. x, vers. iy 8. -- Horat. lib. 1, od. xii.— lib. m, od. v.— Ovid. Métam. lib. xv.
( 127 ) lëppé eu lui la faculté de généraliser ses idées et
de reconnaître une cause première qui pénètre et embrasse tout. Ainsi les païens, qui ont d'abord regardé ce Grand-Tout comme un dieu, de même que les chrétiens, qui l'ont regardé comme un grand effet, ont tous admis la cause unique d'un ouvrage dont toutes les parties tendaient à l'unité, et l'unité de l'effet leur a donné naturellement l'idée de l'unité de dessein et de l'unité de cause.
Cette unité de l'être universel, de la cause active, du Logos qui pénètre toutes les substances, source de la vie et de l'intelligence de tous les êtres, qui a formé la croyance admise par toute l'antiquité , saint Justin nous en a donné le précis dans ces paroles qu'il cite comme étant de Pythagore : « Dieu est un, il n'est pas comme quelques-uns le croient hors du monde , mais dans le monde même, et tout entier dans l'univers entier. . . C'est lui qui forme tous les êtres immortels, qui est l'auteur de leurs puissances et de leurs oeuvres ; il est l'origine de toutes choses, le flambeau du ciel, le père, l'esprit, l'àme de tous les êtres, le moteur de toutes les sphères (69).
ce II n'y a, dit Aristote, qu'un seul premier moteur et plusieurs dieux subalternes. Tout ce qu'on a ajouté sur la forme humaine de ces di-
vinités sont des fictions faites pour le vulgaire; il faut réduire tout à une seule substance primitive, et à plusieurs substances subordonnées qui gouvernent sous elle. Voilà la pure doctrine des anciens > échappée des erreurs vulgaires et des fables poétiques. ))
Xénophon nous a laissé un excellent abrégé de la théologie de Socrate. Il contient les rai-
sonnements de ce philosophe avec Aristodème qui doutait de l'existence de Dieu. Socrate lui fait remarquer d'abord tous les caractères de dessein , d'art et de sagesse répandus dans l'univers , et surtout dans la structure du corps humain. c< Croyez-vous, dit-il ensuite à Aristodème , que vous soyez le seul être intelligent? Vous savez que vous ne possédez qu'une petite parcelle de cette matière qui compose le inonde, une petite portion de l'eau qui l'arrose, une étincelle de cette flamme qui l'anime. L'intelligence vous appartient-elle en propre? L'avezvous tellement retirée et renfermée en vousmême , qu'elle ne se trouve nulle part ailleurs ? Le hasard fait-il tout, sans qu'il y ait aucune sagesse hors de vous? » Aristodème ayant répliqué qu'il ne voyait point ce sage architecte de l'univers , Socrate lui répond : <c Vous ne voyez pas non plus l'àme qui gouverne votre corps et
( mj )
(jui règle tous ses mouvements; vous pourriez aussi bien conclure que vous ne faites rien avec dessein et raison que de soutenir que tout se fait par hasard dans l'univers/)) Platon suit les mêmes principes, il méprise toutes les superstitions vulgaires et tâche d'en purger la religion. Il considère d'abord la divinité dans sa solitude éternelle avant la production des êtres finis. Il dit que cette première source de la divinité est environnée de ténèbres , que nul mortel ne peut les pénétrer ; c'est ce premier principe qu'il appelle l'être, l'unité, le bien souverain , l'idée. Il représente ensuite le premier être comme sortant de son unité pour se produire au dehors. Dans le Tintée, où Platon spiritualise moins, et où il parle d'après les idées religieuses de son temps, il admet trois principes : l'idée, la matière et le sensible. Toutes les nations ont admis cette idée de la triplicité dans l'unité suprême (70). Le christianisme n'a fait que développer cet ancien dogme qui avait déjà été spiritualise par Platon.
Dans le Timée, Platon entend par l'idée le premier être, le principe producteur, qui contient les archétypes de toutes choses ; par le second , il entend une matière première, uniforme, sans figure et sans division, mais
( i3o } capable de toutes les formes et de tous les mouvements; par le troisième , l'univers visible et multiplié dans ses parties qu'il nomme le fils, l'effet et l'ouvrage de l'idée comme père primitif, et de la matière comme mère universelle de tout ce qui est. Ainsi les deux opinions , qui ont été soutenues avec chaleur par les modernes sur la croyance de l'antiquité, sont également fausses. Les anciens , comme l'ont prétendu Cudworth , Hycle et beaucoup d'autres , ne reconnaissaient pas un premier être indépendant de la matière, un dieu purement spirituel et invisible , tel que l'admettent les chrétiens. D'un autre côté, Chérémon et à son imitation tous les modernes , qui leur prêtent le matérialisme pur et l'athéisme, sont également éloignés de la vérité. Il n'est pas vrai que les anciens adorassent le soleil, les étoiles, les signes du zodiaque et tous les corps de la nature, comme corps matériels, sola mater ia prmcipatum obtinet, comme le prétend Chérémon; mais ils adoraient un esprit infini, éternel qui est répandu dans toute la nature, qui l'a organisée, qui la gouverne, qui est identifié avec elle ; et ils adoraient les divers corps de la nature comme étant imprégnés de ce même esprit (71). Il y a plus : les Egyptiens, et conséquemment les Grecs, avaient joint avec la matière, dans le
( i3i ) chaos même, ce principe actif , cet esprit qui prépara tontes les choses qui y étaient mêlées, qui ensuite forma les corps , qui préside à toute la nature en discernant et en gouvernant tout.
Providence,
L'idée d'une providence universelle qui gouverne le monde , qui prend un soin particulier des hommes et de ce qui les concerne , est la première base de tout culte religieux. Il n'y a point de religion sans cette croyance. « Si les dieux ne se mêlaient pas des hommes , dit Cicéron (72), quel motif auraient-ils de les prier et de les adorer? » Elle est la tradition universelle, même des premiers âges. Les sauvages , comme les peuples civilisés , ne prient et n'adorent leurs dieux que dans la ferme persuasion qu'ils s'occupent d'eux , et qu'ils accompliront leurs vœux, ce Cette opinion, que Dieu qui avait formé le monde le conduisait et le gouvernait selon les lois de sa sagesse , est si ancienne , dit Plutarque {a\ que l'auteur en est inconnu. Elle est si universellement répandue dans tout le genre hu-
(b) Plutar. Delsid. et O sir.
( ï3> ) main qu'il n'est point de peuple $ même parmi ceux à qui on a donné le nom de barbares , qui ne l'ait admise. » (( Qui ne louera , dit Elicn («\ la sagesse des barbares? Aucun d'eux n'a nié l'existence des dieux ni leur providence : tous ont été persuadés qu'il y avait des dieux et qu'ils prenaient soin de nous. » Mégasthènes rend témoignage de cette opinion des Indiens (A), et Diodore de Sicile (c) prouve que les habitants de l'Asie admettaienttous le dogme delà providence, qu'ils croyaient que tout ce qui arrivait sur la terre était l'effet de la sagesse des dieux. Lorsqu'on découvrit l'Amérique, ses habitants avaient pour la plupart des religions qui étaient, en plusieurs points , pires que l'ignorance même de Dieu. Ces religions n'avaient surtout jamais pu être le résultat de recherches spéculatives : cependant elles enseignaient les points fondamentaux du culte de la divinité, la providence et une vie à venir. « Les oracles de la Grèce, dit Platon (d), ont tous confirmé l'existence d'une providence qui s'étend sur toute la nature , même sur les plus petits objets, et à laquelle nous ne
(«) JEYian. Var.ldst. n, 3i.
(b) Strab. lib. xv.
(c) Diotl. Sic. lib. i
(d) Plat. lib. x, 6ç).
( i33 ) pouvons dérober la vue de nos actions, pas même celle de nos pensées. » On retrouve cetle doctrine dans les fragments des hymnes qui étaient chaulés dans les mystères; dans les cérémonies religieuses et dans tous les écrivains de l'antiquité. Cicéron loue les Romains d'avoir surpassé tous les peuples de la terre en piété et en religion , surtout par la croyance sage et pieuse de la providence qui gouverne toutes choses (a) ; et Varron estimait avoir rendu un grand service aux Romains en leur donnant un catalogue des dieux, et en leur apprenant à quel dieu et à quelle déesse en particulier ils devaient s'adresser suivant chaque occurrence. La prière a une connexion manifeste avec la doctrine d'une providence : elle en est une conséquence immédiate , ainsi que les sacrifices et toutes les autres pratiques d' adoration qu'on n'adresse aux dieux que parce qu'on les regarde comme les dispensateurs des biens et des maux. Ces pratiques étaient nécessairement conformes au genre de religion que chaque peuple avait adopté, et la doctrine de la providence était modifiée partout par le système religieux. C'est ainsi que, d'après le système du polythéisme, eh a que divinité prenant part à l'administration de
(«) Cicer. In orat. de aruspic. répons, num. g. Tom. i. 17
( i34 ) l'univers, les dieux et les déesses jouissaient conjointement avec l'être suprême du don de la providence (a) . Ainsi , les païens faisaient des prières et des sacrifices non-seulement à Jupiter, mais à tous les dieux en commun, et à chacun d'eux en particulier, pour en obtenir les biens qu'ils désiraient, ou pour être préservés des maux qu'ils appréhendaient. Il y a plus : les païens donnaient toujours à leurs dieux la puissance et les attributs qui convenaient le mieux à la nature , au génie et à la prospérité de leur gouvernement. Dieu, étant considéré comme le conservateur du genre humain , est l'objet de la religion prescrite ou autorisée par les lois , et chaque individu en est le sujet. La religion est un rapport établi entre l'homme et la divinité. C'est là l'idée que la raison nous en donne ; mais celle que l'on en avait dans le paganisme , et surtout dans les républiques grecque et romaine , était fort différente. Le sujet de la religion était non-seulement chaque individu , mais la société en général. C'était pour elle et par elle que les cérémonies avaient été instituées et qu'elles étaient observées. Chez les Romains surtout , la religion des particuliers était différente de celle de l'état. C'est pourquoi
(a) Maxim. Tyr. dissert. n.
Vairon , et Scévola cité par saint Augustin (a) , distinguaient les dieux du gouvernement des autres dieux: , et la théologie civile des autres théologies. A chacune de ces deux religions présidait une providence particulière. Celle de la religion des particuliers ne punissait pas toujours le vice, ni ne récompensait pas toujours la vertu en ce bas monde ; idée qui entraînait nécessairement après elle celle du dogme des peines et des récompenses d'une autre vie. La providence sous la direction de laquelle était la société dispensait au contraire les biens et les maux temporels, selon la manière dont la société se comportait envers les dieux. Aussi la religion faisait partie du gouvernement civil : on n'exécutait rien sans consulter l'oracle ou les augures ; les prodiges , les présages si communs étaient regardés comme dispensés par la providence pour le bien public, C'étaient ou des déclarations de la faveur des dieux , ou des avertissements sur les châtiments qu'ils étaient sur le point d'infliger. Tout cela ne regardait pas les particuliers, considérés comme tels : cette partie de la religion païenne n'avait aucun rapport aA7ec la pratique de la vertu et avec la pureté des mœurs qui appartenaient par-
(a) S. August. De civil. Dei. iib. tv.
( i36) ticulièrement à l'autre partie de la religion dont chaque individu était le sujet ; mais elle était instituée uniquement pour le bien et la conservation de l'état. D'après ce système , chaque ville, chaque empire avait ses dieux (7 3) qui , après les avoir soutenus , pouvaient non-seulement les abandonner et transférer leur empire ailleurs , mais même contribuer à leur destruction. C'est ainsi que Virgile parle de la désertion des dieux de Troie dans son embrasement (74)» Cette croyance était répandue surtout chez les Romains. Ne croyant pas qu'il fût possible de se rendre les maîtres des villes de leurs ennemis sans la volonté de leurs dieux , et regardant comme une impiété dangereuse de s'emparer par force de leurs statues et des lieux qui leur étaient consacrés s'ils ne s'efforçaient de leur faire agréer cette violence , ils les invitaient à abandonner leurs anciens sujets (76) qui étaient indignes de la protection qu'ils leur avaient accordée , et à venir s'établir à Rome , où ils trouveraient des adorateurs plus zélés et plus dignes de leur rendre les honneurs qui leur étaient dus. Macrobe rapporte la formule de ces évocations \ tirée du livre des Choses secrètes de Sammonicus Serenus , qui disait l'avoir prise dans un auteur plus ancien ,
( l37 ) Purius (a). Croyant, après ces évocations, Les
villes ennemies sans défenseurs , les Romains les dévouaient avec plus de confiance aux puissances infernales. \ oici cette imprécation, prononcée contre Cartilage (b) : « Dispater, Vejovis, Dieux Mânes , sous quelque nom qu'il soit permis de vous invoquer, je vous conjure de jeter la confusion , l'épouvante , la terreur, dans cette ville de Carthage , etc. Si vous exaucez cette prière, je vous promets (76) un sacrifice de trois brebis noires. J'en prends à témoin, la terre , notre mère commune , et vous aussi , puissant Jupiter (77). »
Cette croyance était la même chez les Grecs. Thémistocle voulant forcer les habitants d'Athènes à quitter la ville lors de l'invasion de Xerxès , et à monter sur des vaisseaux , ménagea un incident qui fixa leur irrésolution. Des prêtres annoncèrent que le serpent sacré de Minerve-Poliade , le gardien de la citadelle d'Athènes, venait de disparaître, ce La déesse abandonne ce séjour , s'écrièrent les Athéniens , que tardons-nous à la suivre? » Les juifs eux-mêmes avaient cette croyance. Josephe (c) rapporte que l'on entendit
(a) Macrob. Satur. lib. m, cap ix.
(b) Macrob. Ibid.
(c) Josephe, lib. vi. De beilojudaïco. cap. v, pag. 38f):
clans le temple de Jérusalem , avant sa destruction , un grand bruit et une voix qui disait : Sor tans d'ici ; ce qu'on prit pour la retraite des anges qui gardaient ce saint lieu , et comme un présage de sa ruine prochaine.
L'attribut de la providence étant de tous les attributs des dieux celui qui est le plus intéressant pour les hommes , il a été le plus célèbre chez les anciens. On trouve surtout dans nos recueils un grand nombre de médailles et une foule de monuments portant cet attribut de la divinité sous des formes différentes. Gruter a fait graver dans son trésor, d'après Boissard, une statue qui représente une déesse couronnée de laurier. Elle tient de sa main droite mie verge ; la main gauche est tombée par le temps : à ses pieds, à gauche , est une corne d'abondance ; à droite , une corbeille pleine de fruits ; sur la base on lit cette inscription : Provident iœ deorum. C'est aussi de tous les attributs des dieux celui que la flatterie a le plus prodigué aux princes ; un grand nombre de médailles de princes présentent au revers un autel avec le titre de divas , ajouté au nom du prince , et le mot providentiœ . C'est ainsi que dans une médaille de Tibère , donnée par Vaillant , on lit sur l'autel qui est au revers l'inscription : Providentiœ Augitsti. Le mot providentiel,
qui est gravé sur ces médailles, signifie que le prince est mis au rang des dieux, parce qu'il a imite leur providence dans les soins paternels qu'il a pris de l'empire. Aussi plusieurs de ces médailles joignent le titre de pater au nom du prince. Cette louange se donnait très-communément aux empereurs romains sur leurs monnaies. Les types sont tantôt des autels, tantôt des temples, et le plus souvent une figure qui touche du bout d'une verge un globe qui est à ses pieds ; ce qui marque la puissance et la sagesse de l'empereur, qui gouverne le monde (a).
Les législateurs ont tous senti la nécessité d'établir l'idée de la providence , et de fixer une religion fondée sur ce dogme, comme garant le plus utile et le plus sûr de la durée de l'association civile. « S'ils ont prétendu être inspirés, dit Diodore de Sicile (b) , ce n'était pas uniquement pour rendre leurs lois plus respectables , mais aussi pour établir le dogme de la providence des dieux.» La plupart de ceslégislateurs eurent donc recours à ces inspirations divines, plus pour l'établissement de la religion même et du dogme de la providence, que pour l'établissement des lois
(a) Acad. des Inscriptions, tom. xxi, Mém. pag. 378,-379. (6)Diod.Sic.lib. 1.
( 46 ) dont le bienfait est si manifeste et si sensible qu'il n'eût pas été nécessaire de prétendre à une révélation divine pour l'établir (78). Aussi, dans les lieux où la religion était réglée , les législateurs n'ont pas prétendu que leurs lois leur avaient été données et commandées par un dieu.
Le dogme d'une providence divine qui s'étend sur tout servait, chez les anciens, d'introduction à toutes les législations. Il était placé en tête de tous les corps de lois, auxquelles on appliquait cet ancien adage : A Jove y>rincifium. Le préambule des lois d'Archytas , de Zaleucus , de Charondas, les seules compositions de ce genre qui nous aient été conservées, sont une preuve de cet usage. Platon et Cicéron ont aussi posé le dogme de l'existence et de la providence de Dieu pour fondement de leurs systèmes législatifs. Le préambule de leurs lois est une imitation- de celui de Zaleucus et de celui de Charondas , comme nous l'apprend Cicéron luimême (79) : «Les peuples avant tout, dit Cicéron dans le Traité des lois (a) , doivent être fermement persuadés que les dieux sont les maîtres de l'univers , que tout est dirigé par leur pouvoir, leur volonté et leur providence , qu'ils ont
(a) De legibus. lib. ri, cap. vu.
rendu de grands services au genre humain. Ils doivent être persuadés que les dieux connaissent intimement l'intérieur de chacun, ce qu'il pense, avec quel sentiment , avec quelle piété il remplit les devoirs de la religion , et qu'ils distinguent l'homme de bien du méchant. )>
Cette croyance universelle de la providence qui constitue la religion, que l'on trouve à la tête de toutes les législations , qui a été unanimement adoptée par tous les peuples, ce dogme, fondement principal de la société , le seul propre à suppléer à l'insuffisance des lois, n'a été rejeté ([lie par certaines sectes philosophiques , parce que le résultat nécessaire des discussions et du doute philosophiques est de laisser tout dans le vague de l'incertitude. Les plus anciens philosophes de la Grèce, ceux qui s'appliquèrent à l'étude de la nature et à la recherche de l'origine des choses, expliquaient la formation et l'existence de l'univers sans l'intervention d'une intelligence divine : c'est ce qu'atteste expressément Aristote dans sa métaphysique (à). Eusèbe cite quelques passages d'un livre de Plutarque qu'il appelle ses Stro-mates , où il donne les
(«) Aristot. Mèlaphys. lib. I, cap tii. Soins iltas causas exislimârunt omnium esse pi inetpia, (juœîn malcrie sunt.
différentes opinions des anciens philosophes grecs , appelés physiciens ou naturalistes , et il démontre que ces philosophes n'admettaientpoint un être intelligent et sage dans les explications qu'ils donnaient de la production et de l'existence de l'univers (#). Ces philosophes s'érigèrent en architectes de la nature, et furent toujours empressés de construire au lieu d'observer ; ils voulaient saisir les premiers éléments des choses, comme si ces éléments primitifs n'étaient pas précisément ce qui est le plus éloigné de nous ; ils admettaient comme principes les quatre éléments : l'air, l'eau, le feu et la terre. L'amour et la discorde étaient , suivant eux , les deux forces qui président à l'agrégation et à la dissolution , c'est-à-dire que l'attraction et la répulsion sont les deux lois générales de la nature ; mais ils ne soumettaient les transformations qu'à des causes mécaniques. L'intelligence n'y a aucune part; un hasard aveugle préside seul à toutes ces combinaisons (/>). Leucippe fut le premier qui réduisit en système ses opinions matérialistes, et en fit un corps de doctrine. Le système de Leucippe reçut de Démocrite son complément et
(a) Euseb. Prœp. evang. lib. i, cap. vin.
(b) Aristot. Phys. 2, l\.--Mètaphys. 1, 4.--111, l\*—De gcneialione et cormplione. 1, 1.
( '43 ) son développement. Aristote, qui nous a fait connaître les opinions des philosophes qui ont précédé Socrate(#), remarque que la cause matérielle ne se change pas elle-même; le cuivre ne se convertit pas lui-même en statue. Il y a un autre principe de ce changement : chercher ce principe , c'est remonter jusqu'au premier moteur. Aristote ajoute : i°. que le feu, la terre et les autres éléments ne peuvent être la cause du bel état de certains êtres, et de la génération des autres ; 2°. qu'après qu'on eût reconnu l'insuffi sance des éléments , la force de la vérité contraignit les philosophes à rechercher un autre moteur ; 3°. qu'il ne serait pas raisonnable d'attribuer un si grand effet au hasard. C'est pourquoi Anaxagore, qui dit qu'un esprit est l'auteur du monde et de l'ordre, excita l'admiration, surtout en le comparant aux philosophes ses prédécesseurs, vana dicentes.
Après Anaxagore (Z>), parut Socrate dont la doctrine avait essentiellement pour objet de fonder la philosophie entière sur la morale, et la morale sur le témoignage de la conscience. Il attaqua, dans leurs causes mêmes, les erreurs
(a) Aristot. Mètapliys. lin. i, cap. lit.
(b) Voir, sur la philosophie U'Anaxagore, ^introduction de cet ouvrage.
qui avaient obscurci la philosophie , il ramena l'esprit humain vers les sources de la vérité. La science de la morale, telle que l'entendait Socrate, comprenait tout ce qui se lie à la connaissance de l'homme , à son amélioration, à son bonheur, à ses rapports avec la divinité. Il opposa les résultats pratiques aux recherches oiseuses et stériles ; il proclama surtout la doctrine de la providence (a).
On retrouve dans Platon , comme dans Socrate , un sentiment moral qui s'élève et qui s'épure encore par son alliance avec un sentiment profondément religieux. L'un et l'autre ont compris toute la dignité de la nature humaine, et de la destination sublime assignée à la créature intelligente : tous deux dirigent la science de la sagesse vers l'amélioration des hommes. La doctrine de Platon avait pour objet essentiel la notion de la divinité. Comme Socrate, il proclama le dogme de la providence; c'est dans le livre des lois qu'il s'étend le plus sur cette doctrine, et qu'il en donne les preuves (/>). Platon , par une conséquence naturelle du dogme de la providence, admet la théorie des
(a) Xénophou. Dits mémorables de Sacrale, liv. I, §. iv.
(b) LMat. Delcgibus. lib. x.
( i45 ) peines et des récompenses à venir. « L'homme , dit-il, commence sa vie dans ce monde; il la continue dans un séjour où l'innocence reçoit te prix de ses souffrances, où l'homme coupable expie ses crimes , jusqu'à ce qu'il en soit entièrement purifié (80). )) \
Aristote est considéré comme fauteur de la philosophie qui fonde sur l'expérience le système entier des connaissances humaines. « La science qui a l'âme pour objet, dit-il, doit être placée au premier rang. Son étude offre de grandes difficultés. Empruntons , pour nous y diriger, le flambeau de l'expérience. )> Le premier livre de son Traité de l'âme est destiné à exposer et à réfuter les principaux systèmes des anciens philosophes sur le principe pensant. Il s'attache surtout à détruire la doctrine de ceux qui avaient matérialisé ce principe , en le supposant formé d'éléments.
« Il faut , dit-il , considérer l'âme qui est le principe du sentiment , de la pensée et de la vie , dans ses relations avec le corps organisé qui lui sert d'instrument ; et c'est un tort des anciens philosophes d'avoir séparé deux ordres de recherches si étroitement liés entre eux. C'est par les actes de l'âme qu' Aristote examine ses facultés, et ce sont ses facultés qui lui révèlent sa
( i46 ) nature. Des spéculations sur les êtres en général,
Aristote s'élève aux considérations qui ont pour objet l'Etre suprême. Il est le premier qui leur ait donné la forme d'une science. Il a institué le nom que cette science porte encore , Théologie. La cause active ou efficiente, suivant ce philosophe , est le principe de toutes les transformations y qu'il désigne sous l'expression générale de mouvement. « Il faut, dit-il, au mouvement un premier moteur immuable lui-même. )) Tel est le fondement principal sur lequel il établit la démonstration de l'existence de la divinité. Il admet ensuite les inductions théologiques, celles surtout qui sont tirées de la providence; et il finit par comparer l'univers à une famille sagement dirigée par l'autorité du père. Lui, qui est si didactique, il s'élève et il s'anime lorsque la pensée de Dieu se présente à lui. Il en appelle au témoignage de tous les siècles. « C'est , dit-il, la vérité annoncée à tous les hommes , que tout a été institué, coordonné par Dieu et de Dieu ; que la nature n'a par elle-même aucune force propre qui lui permette de subsister sans cette protection et sans cette tutelle suprême. Dieu est l'auteur de tous les ouvrages qui composent le monde , il en est le conservateur, mais il n'a point opéré à la manière des ouvriers vulgaires;
( '17 ) il n'est sujet à aucune fatigue; il a en lui-même
une force supérieure à tous les obstacles; toutes choses sont contenues clans sa puissance suprême. Son regard embrasse tout, il n'est point pour lui d'objet lointain. » Aristote fonde sur une suite de démonstrations tous les attributs de la divinité.
C'est un grand et beau spectacle pour les amis de la vraie philosophie que de voir les deux plus beaux génies de l'antiquité , Platon et Aristote, si opposés d'ailleurs, se trouver dans un si parfait accord pour la doctrine sur laquelle reposent les plus grands intérêts de la morale et de la vérité , se réunissant sur les pas d' Anaxagore et de Socrate pour offrir l'hommage de la raison humaine au suprême auteur de toutes choses.
C'est cependant du sein même de l'école d'Aristote que sont sortis les philosophes qui ont rétabli un athéisme plus tranchant encore que celui de l'ancienne école d'Elée. Le génie d'Anaxagore, de Socrate, de Platon et d' Aristote semblait devoir faire disparaître à jamais ce système funeste. Mais la vanité des philosophes ressemble à celle des gens de lettres; ils veulent s'ouvrir des voies nouvelles quoiqu'elles leur soient interdites par la vérité et le bon sens. Us préfèrent
( i48 ) créer des monstruosités plutôt que de suivre les routes tracées par leurs prédécesseurs : l'histoire nous présente continuellement cette triste vérité. C'est ainsi que, de nos jours mêmes, quelques écrivains, qui veulent se faire un nom, prêchent le mysticisme de Xénophane et celui de l'école d'Alexandrie. Ils veulent rétablir un système aussi funeste à la raison et à la vérité qu'à la religion elle-même , à laquelle ce mysticisme ôte son pricipal fondement, le dogme des peines et des récompenses à venir. Eh! que n'est-il accompli, le voeu si sagement exprimé par Socrate, que, comme on part de certains points d'appui dans les sciences mathématiques, il devrait y avoir de même , dans la théorie des sciences métaphysiques, des vérités hors de contestation, qui seraient censées démontrées lorsqu'elles auraient pour elles le sentiment intime, leur utilité universelle et l'assentiment de tous les hommes. Alors on aurait établi, pour fondement de nos connaissances métaphysiques, l'existence de la divinité; on aurait de même reconnu comme avoués les attributs inséparables de sa nature divine, sa bonté, sa puissance, son intelligence, sa providence et sa justice. Combien on eût évité par là de funestes aberrations. Athènes, particulièrement, n'eût pas donné au
( ' 19 ) monde le scandale de voir la sage doctrine
d'Aristote sur la divinité abandonnée par son successeur et son disciple Straton, qui, après Théophraste, eut la direction du lycée. Straton ne construisit pas, comme Epicure, la nature avec des atomes, mais avec des forces; il bannit L'intelligence et la sagesse des phénomènes de la nature, comme il se refusa à reconnaître dans ces phénomènes le caractère d'un plan et d'un dessein, ce La nature, dit Straton, possède en elle-même une certaine force de vie et d'action. Elle n'a ni sentiment ni forme. Tout se produit de soi-même, sans l'intervention d'un ouvrier et d'un auteur. » Il fit consister exclusivement l'exercice de la pensée danslasensation. Epicure, à la vérité, a admis la divinité, mais il lui a refusé son influence bienfaisante sur les destinées de l'univers et des êtres sensibles ; il a été conduit par une triste conséquence de ses principes à la reléguer dans mie sphère absolument étrangère au cours des choses humaines , et aux lois de la nature. Il établit une sorte cle quiétisme semblable à celui que conçut Pâme tendre et pieuse de Fénélon, opinion qui a été, à juste titre , proscrite par l'Eglise catholique comme funeste à la religion. <x L'homme pieux, dit Epicure , est celui qui , contemplant tout
ÏOM. I. 19
( i5o ) avec une âme paisible, conçoit des notions justes de la divinité; celui qui l'honore du fond de son cœur, à raison de sa perfection infinie, et non en vue d'une récompense : ce culte est un devoir. Il doit être sans mélange de sentiments intéressés ou d'espérances mercenaires (a). » Ainsi, par un singulier amalgame, le culte de l'amour désintéressé de la divinité fut associé à un système qui, par ses résultats, se confond avec l'athéisme. Ce dogme était admis par Epicure comme une conséquence du principe dont il avait fait la base de la philosophie , la Félicité, système qu'il appliquait à la divinité aussi bien qu'à l'espèce humaine. C'était toujours par des principes de métaphysique que la philosophie grecque, qui était subtile et spéculative à l'excès, se décidait. Quelque absurdes que fussent les conséquences de ces principes, elles n'étaient pas capables de faire abandonner à ces philosophes l'idée dont ils étaient préoccupés. La théoriedespeines et des récompenses de la vie future, et celle de la providence s'appuyaient sur le dogme de l'immortalité de l'âme. Tous ces dogmes sont essentiellement liés les uns aux autres : ils forment l'essence même de la religion
o (a) Gassen. Philos, épicur. Syntag. cap. xx. xxix.
dont, sans cette liaison, l'édifice s'écroulerait et entraînerait avec lui la ruine de la Législation. Car il est humainement impossible d'établir une société civile sans établir en même temps le dogme des peines et des récompenses d'une autre vie; aussi n'y a-t-il jamais eu de nation policée dont la religion n'ait eu pour dogme fondamental cetts croyance, comme le ditBayle lui-même : ce Toutes les religions du monde, tant la vraie que les fausses, roulent sur ce grand pivot, qu'il y a un juge invisible qui punit et qui récompense les actions de l'homme, tant intérieures qu'extérieures («). ))
Bayle croit que l'utilité de ce dogme est si grande que, dans l'hypothèse où la religion eût été une invention politique, c'est le principal motif qui eût animé ceux qui l'auraient inventée. Une religion purement mentale, telle que la voulaient Epicure et ïenélon, ne pourrait convenir qu'à des esprits purs et immatériels ; car l'expérience a prouvé que toutes les fois que , par le faux désir d'une perfection impossible, des hommes ont tâché de se dépouiller de la grossièreté des sens et de s'élever à l'adoration
(a) Bayl. Dict. hist., art Spinos. — On. trouve les mêmes principes dans Fréret, tom. xx, pag. 242.
( i5a ) de la divinité, en raison de sa perfection infinie, suivant l'expression d'Epicure , et non en vue d'une récompense présente ou avenir, le caractère de leur tempérament les a conduits à l'un ou à l'autre de ces excès : les caractères froids ont tombé dans l'indifférence, le dégoût et l'incrédulité, et les caractères ardents ont tombé dans l'enthousiasme et le fanatisme ; deux écueils également funestes pour la véritable religion. Mais, en supposant même que la religion d'un philosophe put se nourrir par l'étude et la méditation, il est certain que les sentiments religieux d'un peuple ne peuvent avoir de fondements solides que l'exercic du culte public, la prière, le dogme delà providence, des peines et des récompenses à venir. Cependant Epicure, en établissant l'amour désintéressé de la divinité (81), n'était pas égaré comme Fénélon par les illusions d'une belle âme. Il faisait consister la félicité surtout dans l'exemption de l'agitation et de la douleur ; les dieux, pour jouir de cette félicité, ne devaient prendre aucune peine pour les choses d'ici-bas ; il ne pouvait donc exister ni peines ni récompenses à venir, et conséquemment l'homme pieux ne devait pas honorer la divinité dans l'espoir de cette récompense. La conséquence du même principe a conduit Epi-
( '-r,3 ) cmc à renverser toutejeroyance à l'immortalité de Tàiiie. Les vaines appréhensions sont les choses les plus funestes au repos d'où dépend la félicite qui est la fin de l'homme. Parmi ces craintes, celles de la mort portent l'atteinte la plus violente à la tranquillité d'esprit. « Pour se délivrer de ces appréhensions, dit Epicure, accoutume-toi à considérer que la mort n'est rien pour nous : elle n'est en effet qu'une privation. Le mal ou le bien ne naissent que du sentiment, et tout sentiment s'éteint avec la vie; tant que nous vivons , la mort n'est point encore ; quand elle est survenue , nous ne sommes plus rien nous-mêmes (a). »
Epicure fut encore conduit à exclure la divinité du gouvernement de l'univers, lorsqu'il crut avoir expliqué l'univers par les propriétés des atomes. Tous les phénomènes s'expliquaient à ses yeux par le mouvement ; mais il avait confondu le mouvement avec la cause qui le produit. C'était une force, une sorte de vie, principe efficient de tous les phénomènes; la théorie entière des causes était donc renfermée pour lui dans les lois de cette mécanique générale. Les atomes sont, d'après Epicure, les
(«) Gasseu, De philos. Epicur. cap. n.
en cela différents des autres principes qui, étant simples, étaient inaltérables et indestructibles. L'àme universelle, qui était composée de ces principes plus subtils et plus déliés de la matière universelle, ne prenait pas l'organisation des éléments. Mais sans déterminer proprement son organisation particulière, les stoïciens lui donnaient la puissance de mouvoir, le sentiment, l'intelligence, la raison qu'elle distribuait en se distribuant elle-même dans les différentes parties du monde, selon leurs fonds de composition et leurs formes spécifiques. Elle y prenait aussi ellemême , par son union et son action, un caractère, des formes, des modifications nouvelles, à peu près comme la sève, qui étant toute de la même nature dans la tige d'une plante où elle s'élève, se distribue méthodiquement dans les différentes parties, et devient bois, écorce, feuille, fleur, fruit, n'ayant auparavant, par elle-même, aucune de ces formes nouvelles. Cette âme universelle, le dieu des stoïciens, était un corps proprement dit, qui se définissait par les trois dimensions; ainsi les stoïciens donnaient à Dieu même une étendue corporelle et une surface sphérique, rotundam Deo formam, (a). Tout était corps,
(</) Senec,
( '-r>7 ) selon les stoïciens : les affections de Famé, les vices, les vertus (a). Ils définissaient le corps, ce qui agit ou ce qui reçoit l'action; or, rien ne pouvait agir sans toucher, et rien ne pouvait toucher sans être corps. Tangere nec tangi sine corpore mdla potest res (b). Zenon ne connaissait d'incorporel que le vide , l'espace , le temps et quelques autres êtres aussi méthaphysiques. Leurs raisons séminales , c'est - à - dire ces sortes de linéaments, de germes résidant dans le principe même des choses, n'étaient que des dispositions préparatoires de chacune des parcelles de la masse universelle, pour entrer plus ou moins prochainement dans la composition, soit de l'âme, soit du corps; et les raisons séminales n'ont jamais produit leur effet que par une force mécanique, et en suivant les lois du mouvement des corps dans la formation du monde. Selon les stoïciens, la terre ne s'est placée au centre que par la raison séminale de sa gravité relative; l'eau s'est placée de même; l'air ensuite ; puis le feu élémentaire ; enfin cet éther qui est la substance de Dieu ne s'est répandu autour du globe des éléments qu'en vertu
(n) Seuec. Epis t. 10G.
(b) Sente. Tbid.
en cela différents des autres principes qui , étant simples, étaient inaltérables et indestructibles. L'àme universelle, qui était composée de ces principes plus subtils et plus déliés de la matière universelle, ne prenait pas l'organisation des éléments. Mais sans déterminer proprement son organisation particulière, les stoïciens lui donnaient la puissance de mouvoir, le sentiment, l'intelligence, la raison qu'elle distribuait en se distribuant elle-même dans les différentes parties du monde, selon leurs fonds de composition et leurs formes spécifiques. Elle y prenait aussi ellemême , par son union et son action, un caractère, des formes, des modifications nouvelles, à peu près comme la sève, qui étant toute de la même nature dans la tige d'une plante où elle s'élève, se distribue méthodiquement dans les différentes parties, et devient bois, écorce, feuille, fleur, fruit, n'ayant auparavant, par elle-même, aucune de ces formes nouvelles. Cette âme universelle, le dieu des stoïciens, était un corps proprement dit, qui se définissait par les trois dimensions; ainsi les stoïciens donnaient à Dieu même une étendue corporelle et une surface sphérique, rotundam Deo formam (a). Tout était corps,
(</) Senec,
selon les stoïciens : les affections de l'aine, les vices, les vertus (a). Ils définissaient le corps, ce qui agit ou ce qui reçoit l'action ; or , rien ne pouvait agir sans toucher, et rien ne pouvait toucher sans être corps. Tamjere nec tancji sine corpore nulla potest res (h). Zenon ne connaissait d'incorporel que le vide , l'espace , le temps et quelques autres êtres aussi méthaphysiques. Leurs raisons séminales , c'est - à - dire ces sortes de linéaments, de germes résidant dans le principe même des choses, n'étaient que des dispositions préparatoires de chacune des parcelles de la masse universelle , pour entrer plus ou moins prochainement dans la composition, soit de l'âme, soit du corps; et les raisons séminales n'ont jamais produit leur effet que par une force mécanique, et en suivant les lois du mouvement des corps dans la formation du monde. Selon les stoïciens, la terre ne s'est placée au centre que par la raison séminale de sa gravité relative; l'eau s'est placée de même; l'air ensuite ; puis le feu élémentaire ; enfin cet éther qui est la substance de Dieu ne s'est répandu autour du globe des éléments qu'en vertu
(a) Seuec. Epist. 10G.
(A) Sente. Ibid.
( i58 ) de sa subtilité et de sa finesse relative. Toute cette ordonnance, tant sublunaire que céleste, s'est donc faite par les qualités purement matérielles qui résidaient dans les principes de la masse informe. La divinité elle-même était comprise dans cette catégorie des raisons séminales. C'est de cette notion que l'école stoïcienne faisait dériver la théorie des causes ; par une conséquence nécessaire, ses révolutions soumises aux lois de la pesanteur étaient déterminées d'avance. Cet ordre éternel , universel, nécessaire constituait le destin, le fatum, si célèbre des stoïciens, cette grande loi de la nécessité qui, suivant eux, préside à tous les phénomènes. C'est cette action du destin que Chrysippe nous dépeint comme une chaîne immense et infinie dont tous les anneaux s'entraînent et se suivent nécessairement, et qui, embrassant dans son circuit l'éternité, comprend tous les renouvellements consécutifs des mondes (83). Cette chaîne sacrée, comme l'appelle Marc-Antonin , lie les dieux aussi bien que les hommes , et les lie invinciblement Ça). C'est un torrent qui se précipite , et qui dans son cours rapide emporte tout
(«) Eadem nécessitas et dcos alligat, ac irrevocabilis divina atque humana cursus vehit. ( Senec. ) .
ce qui existe sans exception. Tous les dieux rentrent dans l'océan de substance d'où ils avaient été tirés, confusis dits inunum; le inonde entier est détruit, il n'a plus, ni son corps ni son âme : Jupiter qui l'animait a été soumis luimême à la loi du destin universel («), et enseveli j comme tous les autres dieux , dans les ruines du monde. Le dieu des stoïciens n'était donc qu'un ressort machinal, plutôt gouverné que gouvernant : Ducunt volentem fata , noient em trahunt(b). Lors môme qu'il animait le monde, sa volonté , son action n'influaient en rien sur l'état des êtres.
Cette providence, dont on faisait tant de bruit dans le Portique , était une vieille fée , suivant l'expression de Varron , qui n'avait d'idée que celle qu'elle recevait du destin, anus fatidica : ce destin, cause aveugle du monde, père et maître des dieux , des hommes, de tous les êtres , sans être dieu lui-même , ni avoiraucune essence déterminée, était une énigme absurde, bonne tout au plus pour les esprits faibles qui , n'osant s'en prendre aux dieux dans leurs malheurs, aiment mieux, comme les
(«) Illc ipse omnium condilor et recto r fata seqidtuv. (£) Aul-Gel.
(i6o) enfants, frapper sur une cause vague et imaginaire que de rester sans vengeance («).