L'ANE PATIENCE ENTRE DANS LE DÉTAIL
Mainte arabesque pure, inextricable et nette
A rendre Goujon pâle et jaloux Biscornette;
Ça, c'est Newton ; voyez quel beau Félibien I
Voici le grand, voici le vrai, voici le bien ;
Barmne est là pour ses Lois, saint Thomas pour sa Somme,
Platon pour son Timéc; et Ton comprend que l'homme
Fasse la roue avec tous ces livres au dos;
Mais, ô dignes humains pris sous tant de bandeaux.
Ce profond répertoire où la doctrine abonde,
Ce sombre cabinet de lecture du monde.
Tous ces textes, qui font le silence autour d'eux,
Depuis l'infortiat jusqu'à l'in-trente-deux.
Et d'où l'odeur des ans et des peuples s'exhale,
Cette bibliopole auguste et colossale
Qu'on voit, jetant au loin sa lueur aux cerveaux,
Flamboyer au-dessus de tous vos noirs travaux,
Comme la cheminée énorme de l'usine;
Toute cette raison que l'homme emmagasine,
Étageant grecs sur juifs, juifs sur égyptiens;
Ces volumes nouveaux ajoutés aux anciens
Que le temps sur le tas vient vider par bottées,
Ces Pascals, ces Longins, ces Jobs, ces Tlmothées,
Doux, sévères, touchants, mystérieux, railleurs,
Qu'est-ce si tout cela ne vous rend pas meilleurs?
Par mon échine illustre et semblable aux coulées
De laves du Gibel âpres et dentelées.
Par les traductions du vieux père Brumoy,
Par l'honneur que m'a fait Christ en montant sur moi,
Comme si l'àne était un degré du Calvaire,
Je le jure devant l'aube et la primevère.
Devant la fleur, devant la source et le ravin,
Digne Kant, je suis prêt à proclamer divin.
Vénérable, excellent, et j'admire et j'accepte
L'enseignement duquel on sortirait inepte,
Ignare, aveugle, sourd, buse, idiot; mais bon.
Mais apprends par cœur Jove, Ughel et Casaubon, Baronius, Ibas d'Édesse, Théétète ; Médite Boctoner à fond; romps-toi la tête Au sens qu'Eunapius donne à tel ou tel mot; Va de l'abbé Tudesche au cardinal Cramaud; Nourris-toi de Bohier, vieille prose bourrue; Dévore Ammirato, Walinge, Pellagrue; Vide résolument jusqu'à la lie et bois André Schott, Sylvius autrement dit Dubois, Massillon qui pérore et Fléchier qui harangue, Docte Kant, je consens à fourbir de ma langue Tous ces volumes, ceux qui sont noirs d'encre, et ceux Qui sont tachés de sang, et ceux qui sont crasseux, Y compris les fermoirs, la basane et les cuivres, Si tu te sens, après avoir lu tous ces livres. D'humeur à me donner un coup de pied de moins.
Si l'on veut faire grâce, en leurs lugubres coins, A tous ces vieux vélins jargonnant tous les styles, Ce qu'on peut dire, ô Kant, c'est qu'ils sont inutiles.
Et, philosophe! au fait, comment tous ces monceaux De tomes, gravement contemplés par les sots, Pourraient-ils enfanter un résultat quelconque? Un rien les dépareille ou les brouille ou les tronque. Puis ils se font la guerre entre eux, je te l'ai dit.
Le volume savant hait le tome érudit; Le littéraire gourme avec le politique; On joute à qui sera le plus paralytique, Le plus obscur, le plus diffus, le plus pesant, Et du juste, du vrai, du beau, le plus absent; C'est à qui se fera lourd, majestueux, vaste, A qui sera poudreux avec le plus de faste; Car tous ces livres sont des vivants ténébreux ;