‹ Religions et religion. L'âneChapitre 11 sur 21 · L'ANE PATIENCE ENTRE DANS LE DÉTAIL · texte numérisé non relu

L'ANE PATIENCE ENTRE DANS LE DÉTAIL

L'œil qui les voit croit voir des grands-prêtres hébreux,

Et quand de leurs casiers le jour perce les fentes,

Ils ont sur leurs rayons des airs d'hiérophantes;

Ils sont l'autorité régnant dans son caveau,

L'esprit de l'homme avec reliure de veau ;

Avoir force feuillets, notes, renvois, chapitres,

Faire pousser des cris terribles aux pupitres.

Être un livre de poids par-dessus tout, voilà

L'ambition, le but, la gloire; et pour cela

Le bénédictin creuse, édifie et laboure;

Le volume veut être imposant, il se bourre

De blanc, de noir, de faits, de vent, de vieux, de neuf.

Et la grenouille idée enfle le livre bœuf.

Dans l'olympe farouche et sinistre des livres,

Lieu polaire où l'on prend les vitres pour des givres;

Dans l'immense grenier du bouquinisme humain

Où l'étude et la nuit scellent leur triste hymen,

Depuis que l'homme écrit, que l'esprit se fourvoie,

Que la première plume a fui la première oie;

Dans ce dock du grimoire universel, tunnel

Et puits du griffonnage antique et solennel.

Où l'erreur sur Terreur s'amoncelle, où s'entasse

La savantasserie avec le savantasse.

Gouffre où sans voir l'ennui, ce miasme, on le sent,

Où s'est faite, de siècle en siècle grossissant,

Comme un ulcère croît, comme grandit un chancre,

L'horrible alluvion du déluge de l'encre,

Dans ce dépôt qu'emplit le froid morne des ifs,

11 faut les voir rangés, ces testaments massifs,

Ces volumes titans dont un fort de la halle

Aurait peine à porter la lourdeur idéale,

Ces tomes à stature écrasante, ulémas

Des lutrins monstrueux et des puissants formats;

Ceux-ci bardés de cuir, ceux-là vêtus de moire,

Us encombrent des temps la ténébreuse armoire ;

D'autres ouvrages sont éphémères, charnels,

Réels, mortels, humains; eux sont les éternels;

La cendre, qui du livre est l'austère rosée,

Leur arrive à travers les astres tamisée;

Chacun d'eux est un fort, chacun d'eux est un mont.

Chacun d'eux est un culte; eux des livres, fi donc!

Ils sont des avestas, ils sont des lévitiques,

Chacun d'eux est le Livre ; ils sont les hauts portiques

Et les larges piliers de la maison d'isis ;

Ils sont les chênes noirs, vénérables, moisis,

De la Dodone obscure et lugubre des âmes;

On en entend sortir des voix de vieilles femmes;

Et l'ombre qui descend de leurs rameaux touffus

Va du Philothéos jusqu'au Polymorphus;

Ils sont les dolmens lourds et branlants; les registres

Pétrifiés du monde aveugle et fou des cuistres;

Des espèces de blocs funèbres et bavards;

Eux des livres, fi donc ! ils sont des boulevards^;

Ils sont les éléphants sacrés de la doctrine.

Les sphinx géants ayant l'oracle en leur narine,

Les colosses pensifs de la religion,

Ils sont des dieux. — Mais gare au diable Légion!

Gare à ce gamin sombre appelé petit livre!

Le format portatif est un monstre; il délivre,

Il proteste, il combat; c'est hideux, c'est criant;

Comme avec son épingle il crochette en riant

La serrure de fer d'une bible bastille!

Il a la clef des champs, ce brigand; il pétille,

Il éclate; il est clair, rapide, âpre, éloquent;

11 court, et met le feu partout. Oui, mon vieux Kant,

Poussière fulminante éparse sur les tables.

Les livres légers sont aux pesants redoutables;

Un frêle Capulet tue un gros Montaigu;

Un Diderot de poche, imprenable, exigu,

Invisible, détruit la montagne de tomes

Que font les Augustins mêlés aux Chrysostomes ;

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