XL ARSÈNE DARMESTETER
fond naturel de gaîté et de contenteirent, l'empêchait d'écouter le mal.
Les vacances de 18S8 furent assombries par la maladie, et attristées par la mort tragique de Bergaigne dont la carrière et la sienne s'étaient suivies do près depuis vingt ans. Peu à peu pourtant le repos, au bord de la mer, sous les ombrages de Bornemouth, au milieu de la famille de sa femme, lui rendit une santé nouvelle et il rentra dans la fournaise du travail, plus fort, semblait-il, qu'il n'avait été de longtemps et plein d'ardeur et d'espoir. Il venait d'éprouver une grande joie, la dernière de son existence, par le mariage heureux de ce frère qu'il aimait tant et dont la vie, jusque dans les dernières années, n'avait jamais été séparée de la sienne.
Le mardi, 7 novembre, il faisait passer des examens à la Sorbonne. Il faisait un froid humide et pénétrant : on n'avait pas allumé de feu dans la salle : il prit froid. Rentré à la maison, il se sentit malade, garda la chambre un jour, insista pour aller le jeudi faire ses cours à Sèvres. Le mal, indécis dans sa marche, se déclara le lundi avec violence, sous forme de congestion pulmonaire. Ce qui l'alfligeait le plus dans sa maladie, c'est qu'il avait organisé pour le samedi prochain une réunion d'amis, [our fêter le mariage de son frère et souhaiter la bienvenue à sa nouvelle belle-sœur, et le médecin disait qu'il fallait remettre à un mois, pour le moins, cette fête préparée avec amour. Le mardi, la fièvre monta, exaltant le cœur et l'intelligence : sa douceur prenait un accent plus pénéirant, comme si ce cœur aimant, avant de se glacer, se fondait de tendresse. Tous les rêves scientifiques de sa vie passaient dans sa pensée. Il se désolait de ne pouvoir aller à l'inauguration de Tlnslitut Pasteur : il élait fier que la France, seule et sans secours de l'étranger, eût donné cette grande chose à l'humanilé ; jiuis, les objets plus finuiliers de sa pensée reprenaient le dessus ; il poursuivait « le problème phonélique », et la fatigue venant, un mot navrant passait sur ses lèvres : « la folie du dictionnaire ». La nuit de mercredi, il ne me reconnut plus. Sa belle-sœur était venue quelques heures assister à son chevet sa pauvre et noble femme, épuisée de fatigue et de douleur : comme elle ramenait sur ses mains la couverture qu'il rejetait sans cesse dans le feu de la
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fièvre, il la rejetait de nouveau, et impatient pour la première fois, s'écriait : « 11 ne faut pas ! il ne faut pas ! » puis ses yeux se fixant, il reconnut un instant sa f^arde-malade, il lui sourit et dit doucement ; « Il ne faut pas que Mary se fatigue. » Quelques heures plus tard, ce pauvre cœur commença à battre plus faiblement, et le jeudi 16 novembre, à une heui'e du matin, s'éteignait sans souffrance.
Mon frère mourait au moment où il était en pleine possession de sa force scientifique. Mais si riche que fût la récolle que lui promettait l'avenir, il n'est point de ceux qui ont besoin qu'on les juge par ce qu'ils auraient pu faire, et ce qu'il a fait suffit à la gloire d'une carrière. Sa trace personnelle restera dans la science par les problèmes qu"il a résolus, par les voies nouvelles qu'il a ouvertes, par les idées qu'il a jetées dans la circulation.
Cette triple originalité se retrouve, non pas seulement dans les ouvrages qu'il a publiés en volume et qui parleur forme s'imposent plus directement à l'attention, mais dans les nombreux essais ou mémoires qu'il a publiés sur les objets scientifiques les plus divers. Ces essais, où sont ex[)Osés quelquesunes de ses plus belles découvertes, sont dispersés dans des recueils dont quelques-uns sont inaccessibles, ou publiés en brochures qui sont épuisées ou qui' n'ont pas été mises dans le commerce; leur réunion est un service rendu à la science et un monument à la mémoire scientifique de mon frère.
Je n'ai point cru devoir réimprimer tous ses articles de revue : je sais qu'il ne l'aurait point voulu. J'ai donné seulement ceux qui appoitent des faits nouveaux ou des idées nouvelles et font œuvre originale'. A côté des mémoires en i ègle,
' Nous avons reproduit le Rapport sur le concours relatif aux noim patois des plantes (II, 258-264) parce que l'original est inaccessible aux Romanistes et qu'il peut rappeler l'attenlion sur un ordre d'études négligé.
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on trouvera de simples comptes-rendus : mais tel de ces comptes-rendus, sous ce titre modeste, déborde de faits et d'idées originaux. Nous les avons divisés en trois séries : Études juives, E tudes judéo- françaises. Etudes françaises, division qui, en même temps qu'elle donne bien l'idée de la nature et de l'étendue des recherches de mon frère, reproduit aussi l'histoire de ses études et la marche de son développement scientifique.
Je remercierai, en terminant, M. Israël Lévi, qui a bien voulu m'aider dans la correction des épreuves du premier volume ; MM. Lacour-Gayet et Reinach, qui ont revu l'article d'épigra[)hie ; enfin et surtout M. Charles Waltner, à qui nous devons le beau portrait mis en tête de ce livre et qui a mis dans son œuvre le cœur de l'ami et le ffénie de l'artiste'.
' Voici les articles les plus importants publiés sur moa frère : The Atheiiaiim, 24 novembre 1888.
The Academij. \" décembre 1R8S.
la Revtic critique (Paul Meyer). 3 décembre 1888. La République française (Tliéolore Reinacb), 18 novembre 188S. Di Nederlandschc s/.eetator (A. G. Van Hamel), 1889, n» 7. Revue internationnlc de l'Enseignement du 15 mai 1-^89 (Arsène Darmesteteb, Leçon d'ouverture du 29 avril 18»9, par M. Petit de JuUeville).