‹ Reliques scientifiquesChapitre 9 sur 167 · ARSÈNE DARMESTETER XXV · texte numérisé non relu

ARSÈNE DARMESTETER XXV

Parme et Turin allaient lui permettre de réduire ce nombre à six, pour lesquels d'ailleurs il semble qu'il n'existe aucun manuscrit dans les bibliothèques connues d'Europe. 11 passa juillet et août de 1874 en Italie et en revint avec un riche butin recueilli dans cinquante-cinq manuscrits et avec le texte de plusieurs glossaires et d'une grammaire hébréo-française *. 11 en rapportait aussi l'éblouissement de l'Italie et deux amitiés précieuses, celle d'Ascoli, le maître de la philologie en Italie et en Europe, et celle de Rajna. Il était à présent en possession de tous les matériaux du grand édifice : mais quand viendrait le loisir de les mettre en oeuvre ? Le rêve caressé reculait de plus en plus ; il me disait souvent : » Le dictionnaire fini, je me remettrai aux Laaz, ce sera l'œuvre de mon âge mûr, ils m'ouvriront l'Institut. » A plusieurs reprises, profitant d'une heure de loisir, il commença à rédiger la discussion des formes ; puis il fallait avec un soupir rentrer les innombrables notes, déjà classées, dans le tiroir d'oii bientôt elles ne devaient plus sortir.

Cependant le travail du dictionnaire devenait de plus en plus absorbant, et aussi plus attachant. En avançant dans le travail, les collaborateurs avaient reconnu que la méthode suivie jusqu'à présent n'était point suffisante ; que le classement logique ne répond à la réalité des faits que dans les mots dont le sens essentiel n'a pas changé ; que dans les mots les plus intéressants pour l'histoire et la psychologie, ceux qui ont marché, la méthode logique peut aboutir à des classements ingénieux et commodes, mais court le risque do créer un ordre qui n'est point celui des choses, car la logique de l'esprit n'est point toujours celle des faits. Il fallait donc appliquer au classement des sens la méthode historique dans toute sa rigueur et Arsène se vit jeté dans un ordre de recherches nouveau qui exerça sur lui une fascination grandissante, mais le détourna de plus en plus de ses plans primitifs. En même temps, la nécessité de mettre la partie étymologique du dictionnaire au courant des recherches nouvelles et le besoin de donner à sou enseignement ime forme qui satisfît absolument sa conscience scientifique, l'amenaient à soumettre

' Le comple rendu de la mission n'a paru dans les Archives des 3Iissions qu'en 1878, 383-422 (réimprimé plus bas, I, 119-164).

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à une critique approfondie certains des dogmes reconnus de la phonétique française.

Au cours de ses conférences à l'École des Hautes-Études, il était arrivé à la question de la profonique atone en français. On sait qu'en français, l'atone finale, c'est-à-dire la voyelle non accentuée qui suit la tonique, disparaît quand elle était autre que a, reste sous forme d'e quand elle était a {mur-i\ devient mur ; ros-a devient rose). Que devenait l'atone protonique, c'est-à-dire celle qui précède la voyelle accentuée ? M. Brachet avait, en ISSG, dans le Jalirbuch fur Rornanischc Literatur, posé une loi qui fut acceptée sans examen parmi les romanistes à cause de sa clarté, et selon laquelle la protonique disparaît quand elle est brève, reste quand elle est longue. En 1872, M. Storm, de Christiania, avait exprimé quelques doutes sur l'exactitude de celte formule. Arsène, en passant en revue tous les exemples donnés en faveur de la loi, arriva à la conclusion que certains des exemples étaient faux et ne prouvaient pas la loi ; qu'il y avait en revanche un grand nombre d'exemples qui l'infirment, que par suite la loi était fausse. Ramassant tout le matériel des mots populaires de la vieille langue et de la langue moderne, il vit se dégager de la seule série des exemples une loi qui embrassait tous les cas et ne laissait en dehors d'elle et contre elle aucune exception : Je sort de la protonique repose, comme celui de l'atone finale, non sur la quantité, mais sur la qualité ; c'est-à-dire que e, i, 0, u, brefs ou longs, tombent dans l'intérieur du mot quand ils sont atones, comme ils tomberaient à la fin du mot ; a, bref ou lorg, reste sous la forme d'e muet, dans le mot comme à la fin du mot '. L'accent tonique divise le mot en deux parties, douées de la même vie et soumises aux mêmes lois. Cette loi, qui en passant donnait le mot d'une foule d'irrégularités apparentes de notre vieille conjugaison et ramenait à l'unité deux séries de phénomènes séparées, s'imposa aussitôt par son évidence et sa fécondité et est devenue un des principes de la phonétique française. Elle a gardé le nom de son auteur et présente quelques-uns des traits les plus frappants de sa méthode scientifique : l'amour patient du détail, la puissance

' La Pi'ûtonique non initiale, non en position ; dans la lîomania, V, 187C, p. 140- 1C4, réimprimé plus bas, I, 95-119;.

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des ensembles, la vue philosophique, qui par delà les lois, va jusqu'aux forces mêmes.

Cependant, grâce à l'impulsion donnée en France aux études romanes par Gaston Paris et Paul Meyer, l'Université elle-même sentait enfin la nécessité de faire sa place à la vieille langue de la France dans son enseignement. Depuis plusieurs années, la Faculté des Lettres réclamait la création d'un cours de vieux français. On pressa Arsène de passer ses thèses de doctorat pour être en état de remplir une tâche, pour laquelle il était désigné d'avance. Une autre raison plus intime le pressait : depuis 1876, il était fiancé à une jeune fille, digne de lui, Miss Hartog, sœur de Numa Hartog, dont le nom est demeuré célèbre dans les fastes de l'Université de Cambridge et reste attaché à l'iiistoire de la dernière conquête de l'égalité religieuse en Angleterre. Le mariage de mon frère devait suivre sa nomination à la Faculté. Il ne pouvait plus songer à prendre les sujets si longtemps rêvés. Les Laaz auraient demandé trop de temps, et il avait depuis trop longtemps abandonné ses études d'histoire juive et romaine pour revenir à Bar Cocheba : d'ailleurs mieux valait, à présent qu'il se trouvait fixé décidément dans le vieux français, lui demander également le sujet de sa thèse latine. Il le prit dans la littérature, un domaine qu'il n'avait pas encore abordé. Il choisit un des spécimens les plus pâles et les plus récents de notre épopée, une de ces chansons qui sont déjà sur la voie du roman d'aventure et ont noyé tous les souvenirs de l'histoire épique dans le vague banal de la fiction romanesque, le Floovent, et il montra que ce roman dédaigné était le dernier représentant d'un cycle épique, plus ancien que celui de Roland et de Charlemagne, un cycle éclipsé par celui des Carolingiens, mais qui l'avait précédé et inspiré, celui des Mérovingiens. C'était la première fois que les méthodes de la philologie nouvelle comparaissaient en Sorbonne, et la date de la soutenance, 13 juin 1877, comptera un jour dans l'histoire de l'Université, car elle marque le triomphe de l'esprit nouveau dans l'enseignement. Une partie de la Faculté, tout en demandant la création d'une chaire de vieux français, n'était pas sans quelque doute sur la sagesse de ses vœux, et ne voyait pas sans inquiétude entrer dans le temple classique cet hôte

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nouveau qu'elle croyait hostile, réruditioii philologique. Floovcnt était l'exemple le mieux fait pour donner l'idée de la variété, de la puissance, de la poésie de la méthode nouvelle. Un des représentants les plus purs de l'esprit littéraire s'étonnait que dans cette thèse sur un poème épique il y eût si peu, il n'y eût rien sur la valeur esthétique de l'œuvre, rien pour le beau : mais à la réflexion, les plus obstinés admirateurs de la foime et du beau eu soi furent frappés de la marche conquérante de cette méthode si modeste et si sèche, qui, de considérations sur le rythme ou les rimes d'un mauvais manuscrit, s'élevait de proche en proche, avec une précision presque mathématique, aux conclusions les plus neuves et les {)lus larges sur les origines de notre épopée. Prenant en main le manuscrit unique de Montpellier, l'auteur commençait, en pesant des syllabes, par montrer que le poème, tel que nous le possédons, est une copie remaniée par un scribe lorrain du xiv° siècle ; que l'original copié par ce scribe, et que l'on peut rétablir, avait été écrit en français au milieu du xii" ; que cet original même n'était point le poème primitif tel qu'il était sorti de la main de l'auteur. Ce poème primitif, pour le reconstituer dans ses grandes lignes, il fallait sortir de France, parcourir toutes les vieilles littératures de l'Europe médiévale qui s'alimentait alors de nos romans et de nos épopées, suivre Floovent en Hollande, en Italie, où il est encore populaire aujourd'hui comme un des Boijcmx de France, et jusqu'en Islande ; et ce long voyage nous conduisait à une légende dont le noyau se retrouve dans la légende historique de Dagobert et de son père Clotaire, et de leurs luttes épiques contre les Saxons. Tous les traits essentiels de la légende de Floovent se retrouvaient dans celle de Dagobert ; il n'y avait qu'un changement de nom, le nom de Dagobert ayant été remplacé par le patronymique Floovent, qui, selon l'ingénieuse hypothèse de M. Paris, était sans doute dérivé de Hlodovig, a le descendant de Clovis ». Les critiques allemands reprochèrent à Arsène d'avoir exagéré la valeur de Floovent et se refusèrent à y voir rien d'archaïque, sauf le nom qui se serait conservé, on ne sait comment, dans la tradition écrite. Rajua, dans sa belle histoire de l'épopée française, n'eut pas de peine à les l'éfuter et

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Floovent est resté le témoin le plus ancien de la première épopée française.

La thèse française nous transportait à l'autre extrémité de notre histoire, en pleine langue contemporaine : elle traitait de la formation des mots nouveaux en français'. Dans son traité des mots composés, Arsène avait montré, contre le préjugé courant, que le français possède la composition au même titre que les langues germaniques ; dans ce traité des mots nouveaux, il montrait, contre le préjugé latent de l'école classique, que le français n'est pas une langue morle, que ce n'est pas une langue dont le matériel a été fixé une fois pour toutes, que c'est dans toute la force du terme une langue vivante et par suite créatrice ; et il analysait les procédés qu'elle emploie pour s'adapter aux nécessités changeantes de la civilisation, pour répondre aux enrichissements et aux métamorphoses de la pensée moderne, sollicitée plus activement qu'elle l'a jamais été par un siècle de révolutions continues dans les domaines de la religion, de la politique, de la science et de l'art. Ce livre étonna une partie de la Faculté : elle fut presque scandalisée de voir froidement apporter en Sorbonne, sans un mot de réprobation, une collection de quelques milliers de barbarismes recueillis dans la rue et dans des productions écrites qui valent celles de la rue, prospectus, brevets d'invention, journaux à un sou, romans populaires ou décadents. Il fallut faire des cartons pour faire disparaître quelques-uns des exemples les plus typiques, et Zola et sa souIograpJiie durent disparaître de l'édition présentée en Sorbonne. Mais à la soutenance, mon frère trouva un défenseur éloquent et chaleui'eux dans un lettré peu suspect, M. Saint-René Taillandier, qui avait compris et fît comprendre que la science qui cherche, découvre et explique, ne justifie point par cela seul, que constater des faits n'est point les glorifier, mais que cette constatation, quand elle est faite avec précision et largeur de vues, est œuvre de science et peut être œuvre de haute philosophie. Les classiques les plus déterminés ne purent retenir leur étonneraent de se voir transportés, à travers ce déluge de barbarismes, dans toutes

' De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue franfaise et des lois fi«i les vagissent. Paris, Vieweg, iill, 307 pages, in-S".

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les avenues du monde extérieur et de l'histoire et au plus profond de la pensée qui, eu chcrclianl à s'exprimer, crée la langue et la recrée. Tantôt le néologisme exprime des faits nouveaux, et alors il est nécessaire et c'est « le retentissement de l'histoire dans la langue ». Tantôt, il exprime autrement des faits anciens : c'est la marque d'un progrès psj'chologique, d'une évolution intérieure : c'est un document philosophique. L'auteur montrait ensuite comment par ses procédés, tantôt populaires, tantôt savants, empruntant tour à tour à la formation française, à la formation latine et à la formation grecque, le néologisme reflète les diversités de l'âme et de l'éducation françaises, les actions et réactions des classes les unes sur les autres, et marque clairement ce qu'il y a de naturel et ce qu'il y a d'artificiel dans le développement de notre langue. De là, conduit par l'histoire même à une critique littéraire supérieure, il dévoilait et dénonçait les dangers qui menacent l'unité organique du français et sa beauté de spontanéité, rongée et déformée par le progrès de la formation gréco-latine qui, nécessaire au savant, fatale à l'écrivain, s'infiltre dans le peuple par l'école et ramène la langue à la barbarie par le pédantisme. Arsène fat reçu docteur à l'unanimité : trois jours après (16 juin 1877], il était nommé maitre de conférences de la langue et la littérature française du moyen âge à la Faculté des Lettres de Paris. Quatre mois plus tard, il épousait à Londres celle qui devait lui donner onze années de bonheur et que sa mort a brisée. Les années qui suivirent furent pleines. Le bonheur semblait avoir décuplé sa puissance de travail. En 1878^ il achevait, en collaboration avec M. Hatzfeld, ce tableau de la littérature du xvi° siècle qui estdeA'enu classique, non seulement en France, mais dans les universités d'Allemagne et d'Amérique, et partout oii on se livre à l'étude historique de notre langue. Un premier volume de morceaux choisis avait paru en 187G : il contenait des morceaux étendus et caractéristiques de tous les écrivains importants du siècle, groupés suivant les affinités de genre et de temps, de façon à faire suivre l'histoire des idées et de la langue depuis les dernières années de Louis XII jusqu'à Henri IV. La seconde partie en donnait l'histoire continue. Théologiens des deux religions,

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philosophes et moralistes imprégnés de l'antiquité ou du christianisme ; écrivains politiques et historiens ; conteurs à la façon du moyen-âge et à la façon nouvelle d'Italie ; les diverses écoles poétiques, savante avec Jean Lemaire, traditionnelle et populaire avec Cl. Marot, populaire et novatrice avec Ronsard; les derniers halbutiemenls du vieux théâtre populaire et des mystères du moyen-âge, les premiers essais de la tragédie et de la comédie classique; toutes ces manifestations si variées du plus confus, du plus créateur, du plus remuant de nos siècles littéraires, se rangent et se développent avec une clarté parfaite à la lumière des deux grands faits qui ont donné au xvi° siècle sa physionomie originale : la Réforme et la Renaissance.

La composition du Seizième siècle arrêta longtemps le travail du Dictionnaire : mais ce n'était pas du temps perdu pour l'œuvre : c'est au xvi° siècle que s'est faite la grande révolution du lexique qui a chassé de notre langue tant de vieux éléments français, y a infusé à flots le sang latin et grec, et l'a à la fois tant appauvrie et enrichie. Le Dictionnaire devant comprendre la langue des trois derniers siècles, il fallait dépouiller à fond la langue du xvi° dont elle dérive. Le tableau de cette langue chaotique, oîi toutes les forces historiques sont en lutte comme dans l'âme même du siècle, forme une partie absolument neuve du livre.

Si quelques-uns des membres de l'ancienne Sorbonno avaient conservé quelque défiance pour le nouvel enseignement, leurs préventions furent rapidement dissipées. On peut dire que si la nouvelle Sorbonne s'est ouverte depuis si largement aux méthodes et aux recherches purement scientifiques, si l'on n'y entend plus parler de l'hostilité et do l'antinomie prétendue entre l'érudition et l'esprit littéraire, ce résultat est dû en grande partie au succès de l'enseignement inauguré par mon frère et qui, par la nature de son objet, touchant aux fibres les plus délicates de la tradition, devait être décisif dans un sens ou l'autre, de progrès ou de réaction. Le jeune maître de conférences échappa aux dangers et aux pièges de sa situation, non par l'habileté et la diplomatie, mais à force d'honnêteté scientifique, en se don-

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liant loiU entier tel qu'il était. La leçon d'ouvei ture oîi il traçait le iirogratiime général du nouvel enseignement est un tableau en raccourci de la vieille langue et de la vieille littérature, oîi tous les problèmes que ces deux objets soulèvent sont exposés avec une concision et une clarté merveilleuse, et avec cet esprit philosophique qui donne à chaque problème isolé toute sa portée et tout son intérêt en laissant apercevoir ses liaisons proches avec le reste de la science, ses liaisons lointaines avec les sciences voisines, sciences naturelles pour la langue, sciences historiques pour la littérature. On se sentait à mille lieues de l'érudition pour ellemême, de la science du savant en us, qui n'est point sans doute méprisable, et qui est la base nécessaire de toutes recherches, mais qui n'est pas plus la science que la pesée du garçon de laboratoire n'est la chimie. Quand l'on aime son sujet et qu'on en est si bien pénétré, il est aisé d'être bon professeur : la précision de la connaissance donne la lumière de l'expression, et l'enthousiasme du savant la chaleur. Aussi, à sa voix, le sujet le plus aride de phonétique s'animait de cette vie surnaturelle que Iss faits les plus morts prennent, quand ils passent par une intelligence qui sait les suivre jus- qu'à la source de vie d'où ils jaillissent : le sujet le plus compliqué de syntaxe historique prenait l'intérêt d'une enquête ps}'chologique, poursuivie avec des procédés d'historien et de philologue. La Faculté ne fut pas long à reconnaître la valeur hors ligne de ce nouveau venu qui n'était pas seulement un maître dans sa science, mais à qui l'on pouvait faire appel, aux discussions de doctorat, quel que fût le sujet, linguistique, littérature générale, philosophie, orientalisme, et à qui rien ne semblait étranger dans le domaine de la science. Quelques années de stage s'étaient à peine passées que la Faculté demandait la transformation de la conférence en chaire magistrale : des difticultés budgétaires s'opposèrent quelques années au vœu de la Faculté qui, enfin, les surmonta (15 janvier 1883).

Le succès de son enseignement à la Sorbonne avait été tel que partout où il y avait à organiser l'enseignement historique de notre langue, c'est à lui qu'on faisait appel. L'école normale était jusqu'alors restée en dehors du mouvement

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qui avait entraîné jusqu'à la Sorbonne : sur les instances de M. Fustel de Coulanges, Arsène dut se charger à l'école d'une conférence hebdomadaire (1882-1883). Il dut y renoncer bientôt devant le faix toujours croissant du travail. A la fin de 1881, M. Gréard lui avait fait confier une autre mission de ce genre, mais d'un caractère infiniment plus délicat. C'était le moment où M. Gréard, admirablement servi par l'éminente directrice qu'il avait choisie, M"" Jules Favre, organisait l'école normale supérieure des filles de Sèvres, une des plus belles créations de notre enseignement depuis 1870. Du succès de cette école, destinée à former des professeurs pour les collèges de jeunes filles, dépendait le sort de la loi qui avait créé ex nihilo l'enseignement secondaire des filles de France. Cette loi, considérée avec défiance et anxiété de bien des côtés, pouvait, suivant le succès de la première épreuve, soit ruiner pour longtemps la cause de l'instruction des femmes, soit la faire triompher définitivement. Arsène fut chargé d'organiser l'enseignement de la langue française. Sans s'arrêter aux avis timides de quelques-uns qui pensaient que l'a peu près suffit aux femmes, il initia cet auditoire si neuf aux méthodes et aux résultats de la science, non en abaissant la science à un niveau inférieur, mais en élevant ses élèves jusqu'à elle. Le succès dépassa toute attente. Cet enseignement qui devait effraj'er et dépayser un auditoire si peu préparé, — le latin n'étant pas dans le programme même facultatif, — prit bientôt pour les élèves un intérêt passionnant. On suivait les autres cours par devoir et comme une chose toute naturelle, celui-là par plaisir, enthousiasme et passion. Pour ces intelligences neuves, plus ouvertes aux goûts désintéressés que l'étudiant candidat de la Sorbonne, c'était une révélation continue ; elles sentaient un enivrement à ce voyage de découvertes à travers une langue qu'elles croyaient connaître et s'étonnaient de rapprendre ; à travers les formes familières qui, en remontant dans le passé, en revenaient avec une physionomie nouvelle; à travers toute cette vie latente de la langue, qui, une fois reconnue, lui donne un accent nouveau et une inflexion où vibre la pensée des siècles passés. C'était l'esprit historique qui se révélait à elles pour la première fois et beaucoup

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d'entre elles en ont gardé l'éblouissement. Aussi ce cours était-il le cours favori de mon frère : nulle part il ne se sentait mieux compris, ce qui est le but suprême et la suprême récompense du maître. Il les associait à son travail, leur demandait des tâches qu'il n'aurait jamais songé à demander à ses élèves de la Sorbonne ; « nous avions une telle admiration pour lui, — m'écrivait une de ses élèves — nous étions si lières de lui et de son œuvre que le plus petit travail de copiste et de manœuvre était envié comme un honneur. Nous n'étions à l'école <[i\e de petites élèves bien ignorantes, mais je suis bien sûre que nul n'a senti plus que nous le vide profond qu'il laissait. »

Au milieu d'occupations si absorbantes, — car sur un terrain encore si mal défriché, sur maintes questions le professeur n'a pas à enseigner la science, il a à la faire, — la composition du Dictionnaire avançait lentement. Mais les collaborateurs étaient à présent en possession de la méthode définitive : l'explication du mot tout entier, âme et corps, forme et sens, par l'histoire. Arsène s'y absorba de plus en plus : sévère pour lui-même, comme il était^ incapable de s'arrêter tant qu'il n'était point arrivé à une solution qui le satistît absolument, le travail s'allongeait à mesure qu'il avançait: tout espoir de l'achever rapidement s'était évanoui et l'heure de l'impression reculait dans un horizon lointain. Il n'avait pas encore absolument renoncé aux projets de sa jeunesse et vers cette époque, quelques érudits et amateui's juifs, le baron James de Rothschild en léte, ayant résolu de fonder une société pour l'étude de l'histoire et de la httérature juive, il donna à cette entreprise, qui réveillait les premiers rêves de sa carrière, le concours le plus actif et le plus efficace. C'est surtout sous son action que la société évita recueil où risque de se heurter toute société scientifique fondée par une secte religieuse, celui de subordonner l'esprit et l'objet scientifique aux préoccupations d'édification ou d'apologie confessionnelle. Grâce à lui, la Revue fut large ouverte à la science et ne fut ouverte qu'à elle et devint l'organe respecté d'une branche importante de l'histoire, qui n'avait point de centre d'études en France et n'en avait point d'aussi large ni d'aussi indépendant en Europe. Arsène tra-

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vailla à décider le caractère de la société en lui recrutant dans tontes les confessions en France et à l'étranger des collaborateurs autorisés dont le nom seul était une promesse d'impartialité. Il y travailla aussi de sa plume. S'il avait dû renoncer définitivement à sa thèse de Bar Cocheba, il put du moins donner dans la Revue les matériaux épigraphiques qu'il avait amassés et que l'historien futur de Bar Cocheba pourra mettre en œuvre*. Il reprit aussi et compléta, à l'aide de documents nouveaux de source historique, cette tragédie de Troyes qui lui avait fourni jadis l'occasion d'un de ses plus beaux triomphes philologiques. Ce n'est que quand l'avenir de la Revue fut définitivement assuré, qu'il cessa un concours trop absorbant, et tous les instants que lui laissait sou double enseignement furent dès lors pour le Dictionnaire. Ce n'est qu'à de rares occasions qu'il lui arrivait de se distraire quelques instants : par exemple pour écrire ces deux petits chefs-d'œuvre d'induction pénétrante sur deux points de l'histoire du pronom et de la préposition, l'un publié dans les Mélanges Renier en hommage à la mémoire du vénéré directeur de l'École des Hautes Etudes ^, l'autre en per nozze à l'occasion du mariage du plus cher et du plus dévoué de ses amis, son ancien maître Gaston Paris ^ Par instant le découragement le prenait devant cette tâche interminable, qui prenait le repos de ses soirées après le dur labeur des jours, le condamnait à renoncer aux distractions les plus innocentes, et ce qui était plus encore, à renoncer à ces excursions dans tous les domaines de la science et de la pensée que l'élargissement même de sa science et de sa pensée rendait de jour eu jour plus tentantes. Mais le découragement durait peu : il s'était pris d'une passion trop entière pour cette œuvre qui à présent devenait toute sa vie, et qu'il aimait à la fin comme le résumé de toute sa carrière scientifique, le résultat de quinze années de recherches dans des voies nouvelles, et aussi comme un monument élevé à la gloire de la langue française par le génie d'une science nouvelle, la psychologie historique. Les découvertes linguis-

' Réimprimés plus bas, I, 67-90.

* Le démonstratif ih-LB et le relatif qui en roman, 18S7 (voir plus bas, II, 167-176).

3 Les propositions françaises en, enz, dedans, dans, 1885 (voirplus bas, II, 177-187).

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tiques qu'il accumulait au cours de ce travail, qui le promenait à travers toute la langue, auraient fourni la matière de bien des mémuires : elles resteront du moins enregistrées en quelques mois, dans les articles étymologiques en této des articles. Il les ramassait d'ailleurs dans un long tableau, présentant l'histoire de la formation de la langue, et donnant pour chaque loi la liste complète des mots qu'elle régit, de façon que l'on tienne là toute la langue et toute son histoire. Ce tableau devait servir d'introduction au Dictionnaire, qui, à chaque mot et pour chaque fait de l'histoire du mot, renvoie aux paragrafihes correspondants de l'inlroduclion, laquelle en est ainsi à la fois la justification et le résumé concentré. Arsène a pu dresser le plan complet de ce tableau et en rédiger près des deux tiers : la main fidèle d'un de ses élèves, devenu un maître, Antoine Thomas, l'achèvera et eu remplira les cadres.

Dans l'ordre psychologique, la récolte n'était pas moins riche et était plus neuve encore. Dès ses premières éludes philologiques, il avait été vivement frappé des révolutions du sens et préoccupé des lois qui font passer un groupe de syllabes à travers des séries souvent si divergentes d'idées, et reflètent sur la facette d'un mot toute l'histoire d'une âme. Dès 1872, dans son traité de la Formation des mots composés, il avait dégagé àenx de ces tendances les plus fécondes, le développement des sens par rayonnement et le développement par enchaînement : dans un article publié en 1876 dans la Revue philosophique, il avait donné la formule mathématique du développement par enchaînement'. Son livre sur la formation des mots nouveaux était en grande partie une philosophie du néologisme. Ses réflexions, mûries par dix ans d'études et nourries de toute l'histoire de la langue, vinrent se condenser dans cinq leçons qu'il fit à la Sorbonne, à la fin du second semestre de l'année 1885, et qui firent la matière du petit livre intitulé La vie des mots étudiés dans leur signification (1886/-. Il est inutile d'ana-

' Sur quelques bizarres Irans formations de sens dans certains mots (reproduit plus bas. II, 88-91).

' Le livre parut d'abord eu traduction anglaise [The Life of Words, IS'^B, Kegan Paul and Trench).

Mil' Souvestre, de Londres, avait demandé à mou frère de faire ULe série de

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]yser ce livre devenu classique parmi tous ceux qui s'occupent de la philosophie du lanfrage. Nulle part le problème n'avait été posé dans son ensemble et dans ses parties avec plus de précision ni serré de plus près ; des questions qui n'avaient été jusqu'alors que traitées à grands traits ou par à peu près étaient résolues, des lois vaguement entrevues avaient été reconnues et formulées. Un corps de doctrine était constitué.

Pendant long.'emps mon frère supporta avec aisance ce triple labeur de la Sorbonne, de Sèvres et du Dictionnaire, dont chacun, à la façon dont il entendait toute chose, aurait suiR à remplir la vie d'un homme. Il suppléait à cette prodigieuse dépense de force par une puissance de travail rare, mais aussi par une force de volonté, ou plutôt d'enthousiasme et d'amour, qui l'empêchait de sentir la fatigue qui montait. Il se dépensait dans son cours on sa parole vibrante et chaleureuse animait la sécheresse du sujet de toute la vie qu'il laissait s'échapper de lui-même. Il se dépensait en dehors du cours dans toutes sortes de tâches qu'il considérait comme attachées à sa mission, cherchant partout à recruter aux études bien-aimées et si négligées les ouvriers de bonne volonté. Que déjeunes professeurs de province dont il dirigeait les travaux à distance dans un commerce de correspondance pris sur les heures de repos ; que de thèses de doctorat, soumises à son examen, dont il a refait le plan, fourni la matière ! Parfois je l'ai surpris, avec une admiration douloureuse, se livrant presque en cachette au travail le plus pénible qui soit, celui de remettre en français de longs articles écrits en français exotique par des savants étrangers pour une Revue scientifique à laquelle il les avait présentés et dont il voulait les rendre dignes. La seule relâche de ses travaux était dans ces soirées de samedi, qui réunissaient des amis choisis dans tous les mondes de la science, des lettres et des arts dans le petit pavillon de la place de Vaugirard, oii ont passé tant de figures amies. C'était un centre naturel pour les savants de l'étranger, sûrs d'y trouver une main ouverte,

conférences sur la langue française devant un public de dames : il choisit le sujet qu'il venait de traiter à la Sorbonne. Le texte français est en réalité une seconde édition revue et aup-mentée.

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mais où l'on ne rencontrait pas seulement des savants, où l'on pouvait causer art avec ^Yaltner on Glaize, critique avec France, entendre Pachmann jouer Chopin, et Mistral, rencontrant les Dieulafoy, entonner avec eux la chanson du Bastimerit. Une excursion de plaisir était un événement. Un voyage qu'il fit au printemps de 1883 mit de la joie dans son existence pour des mois. II avait été invité à assister, comme vice-président, aux fêtes organisées à Montpellier par la société des Langues romanes et la félibrée du Languedoc. Il s'y rendit avec sa femme et sa belle-sœur ; ce fut un enivrement dans cette vie si sevrée de distractions. La beauté du Midi alors en sa fleur, l'exubérance et l'entliousiasme de ses amis de la langue d'oc, le spectacle d'une poésie nouvelle qui s'adresse au peuple dans sa langue et réalisait presque son rêve d'une littérature l'éellement populaire, tous ces objets nouveaux enchantaient une âme vibrant par toutes ses fibres à la nature, à la poésie et à la science.

Une partie des vacances de 18S5 s'était passée dans l'Allemagne du Sud : il était allé rejoindre à Heidelberg son beau-frère dont il dirigeait l'éducation, dont il voulait faire et dont il a fait un chimiste éminent, et qu'il avait envoyé passer une année dans le laboratoire de Bunsen. Il se rendit de là en Angleterre. Rappelé pour quelques jours par un examen de l'école de Sèvres, en débarquant à Boulogne, il sentit une secousse au cœur, et la vie s'arrêta un instant. C'était la première révélation d'un mal que nous ne soupçonnions pas et qui était là depuis vingt ans.

Depuis ce jour, une ombre plana. Les soins d'une tendresse ardente enrayèrent un instant le mal. Après quelques semaines de repos en 1886, il put reprendre ses cours et se remettre au travail. En 1887, il i'édig(>ait avec M. Hatzfeld la préface du Dictionnaire ; le manuscrit était achevé, les deux collaborateurs abordaient le redoutable et écrasant travail de la révision et de l'impression. « Dans cinq ans, me disait Arsène, je pourrai revenir à Raschi. » Sa tête était pleine de projets : il sentait vingt problèmes de philologie, de littérature, de philosophie linguistique, sans cesse remués, s'éclairer dans sa pensée et marcher vers la solution. Il rédigeait le cours de grammaire historique qu'il professait à Sèvres, et par

ARSENE DARMESTETER XXXIX

lequel il voulait faire pénétrer le dernier mot de la science jusque dans l'enseignement secondaire. Passionné par reconnaissance et par patriotisme pour l'enseignement populaire, dont il était sorti, il ouvrait dans la Revue pédagogique une série d'articles destinés à éclairer les instituteurs sur les principales difficultés de la grammaire et où la science la plus précise, mais la plus claire, portait sa lumière et son esprit de droite raison dans un domaine abandonné à une convention pédantesque. La question de la réforme de l'orthographe, posée avec éclat par un groupe actif et convaincu, commençait à agiter l'opinion. Il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à donner à la réforme un caractère pratique, d'une part en la dégageant de l'idéalisme impraticable des phonétistes, de l'autre en montrant, avec une vigueur puisée dans le sentiment profond de l'esprit populaire, la nécessité inéluctable d'une réforme, si l'on ne veut pas que le progrès de l'instruction aboutisse par l'étude de la langue écrite à la déformation de la langue vivante, et que l'école tue le français au profit d'un idiome barbare, fait de pédantisme et d'ignorance. Le programme des réformes possibles et désirables qu'il dressa' est celui auquel on s'arrêtera, si l'on veut aboutir. Ce programme respecte la physionomie accoutumée de la langue et s'attaque avant tout aux étrangetés qui troublent à la fois et l'orthographe et la grammaire, de sorte que la réforme fait double coup en soulageant l'une et éclairant l'autre, double profit pour la mémoire surchargée par l'une et l'intelligence déformée par l'autre.

A la fin de 1887, un nouvel avertissement vint le forcer au repos pour quelque temps. Optimiste par bonté de cœur, il aimait trop pour craindre, et ne s'inquiétait pas de peur d'inquiéter. Si, par instants, il se sentait atteint profondément, le besoin de rester avec ceux qu'il aimait et à qui il se savait si nécessaire, le sentiment de tout le bien qu'il pouvait faire encore, du grand œuvre à terminer et après cela, tant de travaux déjà conçus et qui n'attendaient que la fin de celui-là pour éclore, tant de services encore à rendre à la science et à cette cause chérie du progrès français, tout cela, joint à un

• Voir plus bas, II, 321, note.

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