TEXTE RESTAURÉ
I Mont sont il a meschief mis l'esgaree gcnf, Et il n'en poent mes si se vont cnrajant : Car d'entre eus furent ars maint prod cors sage et gent. Qui por lor vivre n'orent doné rachet d'argent.
II Trobloe est noslre joie a tôt nostre desduit De cous qui la Thora avoient en lor conduit ;
TRADUCTION'
1 Elle est mise h grand malla malheureuse gent; Et ce n'est pas sa faute si la rage la prend, Car d'entre eux sont brûlés maints preux, braves et gents, Qui n'ont pu pour leur vie donner rachat d'argent.
II Notre joie est troublée; troublé notre déduit. Car ceux que la Thora occupait sans re'pit,
en présence d'un texte qui ait été volontairement délayé et, pour ainsi dire, mis en prose pour être rendu plus intelligible. Est-ce le copiste du manuscrit du Vatican qu'il fuut rendre coupable de ce crime de lèse-poésie? Nous ne le pensons pas. lia dû commettre des erreurs propres à lui ; c'est lui, croyons-nous, qui est responsable, par exemple, de la faute de ti'Si^y de quelques-unes des omissions signalées, et surtout de la suppression des ii dans les voyelles nasales an, en, on, etc. Sans doute il avait sous les yeux un texte écrit en lellres française où l'a dans ces voyelles était marquée par un tilde ((7, <", ô, etc.) ; et, ne comprenant pas la valeur du tilde, il l'a supprimé sans remettre l'« que le tilde représentait. Mais c'est la copie qu'il avait sous les yeux qui avait déjà commis cette déformation du poème primitif. Cette copie d'ailleurs était contemporaine de l'événement : certaines additions comme ' fist leiaiUi < [W','!], « lo sCl'orge et maître de Brinon • (XV. 4) donnent des indications trop précises pour ne pas être faites par un contemporain, témoin de fesécution, et qui connaissait les victimes.
En résumé, le texte primitif a été remanié ou mieux déformé par un premier copiste contemporain, plus soucieux de la c'.arté que delà f'.'rme poétique; et c'est son texte qui, directement ou indirectement, a servi d'original au Juif lorrain ou champenois qui l'a transcrit dans le ms. du Vatican.
' Dans la traduction, nous essayons de reproduire le mouvement rhythmique de l'original: nous nous permettons donc les libertés de versification dont jouissait le poète du ïin" siècle, hiatus, e féminins à l'hémistiche, rimes pour l'oreille seulement, etc.
Ne finoienl lor lasclie et le jor et la nuit : Or sont ars et fcni ; chcscuns Gc rokcnuit.
m De la fclone gont sofrons cestc dolor; Bien nos pot changcler et muer la color. Gé ! prent nos en pUio o entend cri et plor; Por nient avons perdu maint home de valor.
IV En place est amenez Hab Içak Chaslelains Qui por Gé lessa renies et mesons tôt a plein. A Go' vif se rendi.: de toz biens cstoit pleins. Bons dcportere cstoit de Thosfoth et de plains '.
V La prude femme •, quant vit ardir son mari, Ma li fist li deparz ; de ce jeta grand cri :
« De tel mort vois raorir com mis amis mori I » D'enfant ele cstoit grosse ; por ce poine sofri.
VI Dos frère ' furent ars, uns petiz et unz granz. Li petiz s'osbahit du feu qui si s'csprcnt,
TBADUCTION.
Etudiant sans fin cl de jour et de uuit,
lis ont reconnu Dieu 1 Et tous ils sont détruits.
III De la félonne gent nous souffrons ces douleurs,
A bon droit nous pouvons bien changer de couleur.
Dieu ! prends-nous en pitié : entends nos cris, nos plcur=; !
Car nous avons perdu maint homme de valeur.
IV Eu place est amené Uab Isaac Ch;ltelaiu
Qui pour Dieu laissa rentes et maisons tout 5 plein. Il se rend au Seigneur. Riche olait de tous biens, Don auteur de Thospholh et bon auteur de plains '.
V Lorsque la noble femme' vit brûler son mari, Le départ lui fit mal; elle en jeta grand cri:
« Je mourrai de la mort dont mourut mon ami. » Elle était grosse ; aussi grand'peiue elle souffrit.
VI Deux frères' sont briilés, un petit et un grand. Le plus jeune s'effraie du feu qui lors s'éprend :
' Th'jsfuh (prononciation vulgaire; plus correctement Thosafoth). Ce sont des commentaires lalmudiqucs ; cl', plus haut, p. 179. Piain, commentaire biblique ; voir plus haut, p. 2-25, siroplie IV, v. 4, au commentaire.
'' La femme d'Isaac Cliàlelain.
^ Les doux fils d'Isaac Châtelain.
l'autodafé de troyes 233
E dit : « Ilaro ! j'ar toz! >> E li granz li aprcnt E dil : '< A Paradis seras; loi je t'acranl. »
VU La brus qui laut fu bclo ', an la viut por prechicr : « Te donrons cscuycr qui le teora molt chicr". » Tanlost clo aquemcncc euconlre as a cracliier : « Ne lorrai Gc ; por tant mo porrcz cscorchicr. »
VIII D'un vois luit ensemble ' cbanloient bat et clair Com fuissent gens de fcste qui dussent caroler*. Les mains orent liées ; ne pooient balcr ; Onques gens an ne vit si bêtement aler.
IX En feu isnellement com Hatban^ fu menez. De ferc sa lidousclia^ forment il s'est penez; Les aires enbardit; de bone bore fu nez ; 11 ot a nom Samson genre à la Kadmenélh '.
X Apres vint Schelomo" qui mot esloit prisiez. Fu jetez dans le fou qui esloit embrasez;
TRADUCTION
« Haro I je briile entier ! » et l'aîné lui apprend : « Au Paradis lu vas aller ; j'en suis garant. »
VII La bru qui fut si belle', on vint pour la prêcber : « Pour le tenir bien cbère nous t'offrons e'cuyer-. » Elle, aussitôt contre eux commença à cracbcr : « Je ne laisserai Dieu ; vous pouvez m'ccorcher. »
VIII D'une vois tous ensemble' ils cbanlaienl baut et clair Comme des gens de fêle qui dussent caroler '*, Leurs mains élaient lic'es ; ils ne pouvaient ballor. Jamais on ne vit gens si vivement marcber.
IX Aussitôt un Eatlian ^ au bijcher est mené. Do faire sa Kdouscha^ il s'est beaucoup peine'. Il enbardit les autres, car il était bien ne, II se nommait Samson, gendre à la Kadmenétb '.
X Après vint Salomon' ; il était fort prise ; Et, jeté dans le feu qui élait embrase,
' La femme de l'un des ûls.
■^ Reslilulion un peu douteuse. Voir p. 22'i, au commenlaire.
' Isaac Châlelain et sa famille.
* Caroler, danser.
5 Fiancé ou gendre, en hébreu.
6 Kdousdia, prononciation vulgaire de /tehiischa (sainteté); cf. p. 226, sir. IX, v. 2. ' Kalmenith, voir p. 256.
' Schlomo, prononciation vulgaire pour Schelomo (Satoœon).
D'ofrir son corps por Gé il n'ot pas rcùsé ; Pcr s'amour mort sofri ; bien eu fu cnvesicz.
XI Mot fu envenimez li félons, li madiz '
D'ardir l'im après l'atre. Dont li Tiado'.ch ° li dit ;
« Fai grand feu, maves liom ! » De blasmcr s'enhardit.
Mot bêle fu sa fin d'Avirey de Bendit^
XII II ot un prodomc ; forment print a plorer E dist : « Por nia mesnie me vcez desperer, Non por mon cors. » Ardir so fist sans demorer; Co fut Simons So2)Jief'' qui si bien sot orer '.
XIII Li biaus Colons* i vint qui son feu atisa
Por rendre h Gé loanges
TRADUCTION
D'offrir son corps h Dieu il n'a pas refusé, A mourir pour l'amour de lui tout disposé.
XI Le félon, le maudit ' les brûlait irrité
Les uns après les autres. Alors un kadosch- : « Fais, « Fais grand feu, méchant homme ! » II osa l'outrager. Elle fut belle, la fin de Bicndit d'Avirey ^
XII II y eut un noble homme qui se prit h pleurer. « Pour mes enfants je pleure ici désespéré, Non pour moi. » Il se fit brûler, sans plus tarder ; Ce fut Simon Soplier ' qui sut si bien orer '.
XllI Le beau Coîon" y vint qui allisa son feu.
Pour rendre à Dieu louant-os.
' Le bourreau.
2 Kndoscli, saint. Ce mot chez les Juifs a pc5néralenient le sens de tiim-li/r. Sous Louis XIV (1G70), un Juif de Boulay (Moselle) mourait sur le tiiiclier : j'ai vu des vieillards de Metz qui se rappelaient avoir jeriné, élaut enliints, à l'anniversaire do la mort de cet homme qu'ils appelaient le /nxlosch de Boiilo'j, le saint de lioulay.
* Baruch d'Avirey.
* Le scribe ; Simon, le scribe de Cliùlidon.
5 Oi-fr, en ancien français, prier ; mot conservé jusqu'à nos jours dans le patois judéo- allemand des Juifs alsaciens.
** Colon ou Jona,
l'autodafé de troyes 235
XIV Prechor ' vinrent Içak le Cohen - requérir : Tornast vers lor créance o 1' kcvanroit périr. II dist : « Que avez tant? Je voil por Ge' morir. Je sui Cohen : ofrande de mon cors voil ofrir. »
XV « A peine eschaperas, puis que nos te tenons Devien crestiens'. » Et il respondit tantost : « Non ! Por les chiens ne lerrai le Ge' vif ne son nom. »
An l'apeloit Ilaiim, le mcslrc de Brinon'*.
XVI Encore ot un liadosch ', fut amenez avant. An 11 fist petit feu e l'aloit an grevant ; Huchoit Gé de bon cor e menu e sovant ; Docement sofri poine por servir Gé vivant ^.
XVII Gé vanchéro, emprinére ', vanche nos des félons ! D'atandrc ta vanchance nos semble li jors Ions !
TRADUCTION
XIV Les prêcheurs ' sont venus Isaac Cohen - quérir : « Qu'il abjure, ou sinon il lui faudra périr. » — « Que me demandez-vous? Pour Dieu, je veux mourir. Prôtre, je veux l'olTrande de mon corps lui offrir. »
XV « Tu ne peux c'cliapper, puisque nous te tenons,
Deviens chrétien ^ » — Mais lui, aussitôt, répond : « Non, Pour les chiens, je ne veux laisser Dieu ni son nom ! » Ou l'appelait Ilaiim, le maître de Brinon'.
XVI II y eut un hadoscJi ^ qui fut conduit avant ; On lui fit petit feu qu'on allait avivant.
De bon cœur il invoque Dieu menu et souvent Souffrant doucement peine au nom du Dieu vivant''.
XVII Dieu vengeur, Dieu jaloux' ! venge-nous des félons ! D'attendre la vengeance le jour nous semble long !
' Les frères prêcheurs ou dominicains.
2 Prêtre, en hébreu.
3 Fdia; : Adore-les ou meurs. — Polyeucte : Je suis chrétien. (Pohjcucie, V, 3.) * Haiim ou Vivant, chirurgien, lo maître de Brinon.
5 Voir p. 234, note 2.
6 Un second Haiim ou Vivant, cf. p. 22S au commentaire, str. XVI, vers 4.
' Comparez pour le mouvement : ■ Dieu des vengeances, Éternel! Dieu des vengeances, apparais > (Psaumes, xciv, 1). lEmpriiierc veut dire jaloux. Le sens de ce mot est donné par Raschi qui traduit en plusieurs passages de la Bible l'hébreu Kin'tth € jalousie > par enprenement. Ainsi Nombres, XI, 29, sur les mots es-tu jaloux pour moi ? Raschi explique que po^tr moi veut dire dans mon iiiKfrât et il ajoute : • le mot kin'ah (jalousie) indique le sentiment de celui qui met son cœur à une chose.
Do te precr do cor entier La ou nos scons et alous ' Près sonics et aparellie.
Respon, Gé, quand nos t'apelons !
TRADUCTION
A te prier d'un cœur entier Là où nous restons -et allons ' Nous sommes prêts et disposes.
Réponds, Dieu, quand nous t'appelons !
III. — Comparaison de la poésie française cf de la poésie hébraïque.
La pièce hébraïque est sig-née : Jacob fils de R. Jehonda. La pièce française est anonyme ; nous croyons qu'elle est du même auteur. Elle est formellement donnée comme une traduction de l'hébreu : a Ceci est la version de ha Selicha », dit le manuscrit du Vatican. Maii cette traduction est singulièrement lilire, car non seulement elle s'écarte souvent de l'original, mais elle le développe, le complète, le précise.
Comparons les deux textes. Les trois premières strophes forment dans les deux pièces l'introduction. Le développement est presque identique vers pour vers dans la strophe I ; il suit des motifs parallèles plutôt qu'identiques dans les strophes II et III.
Str. IV : l'hébreu dit qu'Isaac Châtelain mourut le sabbaih ; le français remplace ce détail par d'autres. Isaac était riche, et c'était un auteur de talent.
Str. V, VI, VII : supplice de la femme, des enfants et de la bru de Châtelain ; développements analogues dans les deux textes, mais toujours plus nets dans le français, qui ajoute que la femme de Châtelain était enceinte.
Str. VIII : remarque générale sur la façon dont les cinq martyrs allèrent au feu, chantant les cantiques sacres : de part et d'autre mêmes motifs différemment développés.
Str. IX, X, XI, XII : supplice de Samson, de Salomon, de Baruch d'Avirey et de Simon le Scribe. L'hébreu se tient, suivant son habitude, dans les généralités ; le français entre dans les détails.
soit pour fe venger, so'tl ponr venir au secours. Ft. enpreiieiiieiit. • Le Dlcii cmpriiiere (le notre texie est donc le • Dieu jaloux . (ff/ Art«tfrf) de l'Éciiture, c'est-à-dire lo Dieu^ zélé (pour Israël). ]£mjrincrc a exactement le sens du latin :chsus.
' Souvenir du Deutéronome, YI, 7 : • Tu répéteras les paroles de Dieu et en restant dans ta tlemcure et en allant en chemin. <
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Str. XIII : il est ici difficile d'établir la comparaison entre l'hébreu et le français, vu l'état de mutilation du texte français.
Str. XIV : le français ajoute à l'hébreu cet important détail que les prêcheurs, c'est-à-dire les dominicains, viennent chercher Isaac le prêtre. Cette sublime offrande que le prêtre fait de son corps à Dieu, à peine indiquée dans l'hébreu, est présentée vivement dans le français.
Str. XV et XVI : supplice des deux Plaiim ; ici encore le français est beaucoup plus explicite que l'hébreu.
St. XVII : l'hébreu et le français font également appel à la justice divine. La strophe française est plus nette, plus forte, plus éloquente.
Sans doute, la nécessité où se trouvait R. Jacob d'écrire en contons bibliques lui interdisait d'être aussi clair, aussi explicite qu'il l'aurait voulu. Or, ce défaut, Fauteur de la pièce française le corrige de son mieux. Son texte suit bien le texte hébreu, strophe par strophe, mais non servilement. Il le domine au contraire, plus libre d'allures, plus ferme dans l'expression, plus corjplet dans l'idée. Si la notice expresse du ms. du Vatican ne présentait pas le texte français comme une version de l'hébreu, on serait tenté de voir dans l'hébreu une imitation du français. A tout le moins, peut-on croire que le français coule, comme l'hébreu, d'une même inspiration. On s'expliquerait difficilement, en pareilles circonstances, une traduction venant d'une plume étrangère, fùt-elle l'oeuvre d'un témoin oculaire de l'exécution.
Les deux pièces ont été inspirées par la vue immédiate du supplice : on y sent l'impression profonde d'un témoin oculaire. Mais la pièce hébraïque, écrite dans ce genre faux du centon, a quelque chose de moins ému et de trop ingénieux. Elle est assurément bien supérieure à d'autres Selichoth composés à la même époque, par exemple aux deux Seliclioth que nous publions plus loin. C'est Tœuvre d'un habile hébraïsant ; c'est aussi l'œuvre d'un poète, mais d'un poète condamné à porter la peine du genre faux dans lequel il écrit. On sent, à une certaine aisance dans l'allure, à une certaine vigueur dans le mouvement, que l'auteur, moins esclave de l'instrument qu'il maniait, était capable de produire une œuvre plus profonde de sentiment, plus vigoureuse d'expression, à la fois plus forte et plus simple. Or cette œuvre, nous l'avons dans la pièce française. Celle-ci est un vrai ohef-d'œuvre. « On y trouve, dit M. Renan, l'accent profond et contenu de la passion vraie et personne ne la lira sans émotion. La simplicité, la grandeur, la sobriété qui la caractérisent forment un singulier contraste avec l'afféterie de la pièce hébra'ique '. »
' Ernest Renan, Eisloiiô littei-aii-c de la Fiance, XXVII, p. 4S2.
Le contraite est réel, mais il tient à la forme plus encore qu'au fond. Et de l'examen littéraire des deux pièces, on peut conclure sans contradiction à un seul et même auteur. Si cette conclusion est juste, elle ne fera que rendre plus sensible cette supériorité de la lanf?ue populaire sur la langue artillciollc des docteurs, ijuand il s'agit d'exprimer un sentiment vrai '.