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DEUXIÈME PAUTIE. ~ LA QUESTION HISTORIQUE

Nous pouvons maintenant reprendre nos six textes, les comparer entre eux, les compléter les uns par les autres, et dégager le récit des faits qu'ils contiennent.

Mais, avant de faire ce récit, il est utile de réunir les renseignements qu'ils nous donnent, d'abord sur les victimes, puis sur la date de l'exécution.

I. Les victimes. — Les victimes furent au nombre de treize : 1, Isaac Ch;\telain ; 2, sa femme ; 3-4, ses deux lils ; 5, sa bru ; G, Samson le Icadnu'iii ; 7, Palomon ; 8, Banich d'Avirey ; 9, Simon de Clu'itillon ; 10, Colon ; 11, Isaac Colien ; 12, llaïm deRrinon ; et 13, llaïm de Ciiaourco.

1-5. Isaac Châtelain d sa famille. — I-aac Ciiàtelain avait le titre de rabbin, il était versé dans la Bible et la Misclma (Jleir lien Eliah], « bon (K'portcui' de Thoseplioth et de plains » {Jacoh de Loira), c'est-àdire qu'il avait compoié des gloses talmudiques, comme d'autres rabbins français du xii" et du xiu'' siècles et des commentaires simples et non allJgoriques) sur la Bible. Ces détails nous montrent f|u"il appartenait à cette célèbre école de Troycsdont Rasclii avait été 1 illustre et incomparable chef; et qu'il suivait et continuait la tradition.

La place que lui donnent les divers Selichotli et la complainte française en tète des martyrs, l'importance que lui attribuent les Comptes de Champaeine, qui le nomment seul avec Ilaim de Chaource parmi les juifs jovlisiès, prouvent qu'il était bien le chef religieux de celte brillante communauté.

D'ailleurs il devait être très riche. « 11 laissa rentes et maison,; tout à plein » dit la complainte française. Elle ajoute qu'il était « plein de tous biens », ec qui peut s'entendre des biens matériels autant que des qualités morales. Les Ccmpies de Champayiie nous permettent môme do nous donner une idée partielle de sa fortune. 11 possédait en la juiverie plusieurs maisons dont le loyer pour le second semestre de Fannée 1288 s'élevait à 31 livres 11) soh. Il possédait aux Moulins Omont une maison rapportant 16 sols, plus une vaclie et un veau loués au prix de 15 sols pour six mois; ce qui donne un total de 31 livres 41 sols, c'est-à-dire 33 livres 1 sol pour le semestre, snit pour l'année CG livres 2 sols. La livre valait 20 sols ; le sol valait alors, m'écrit M. Luce, 1 fr. 08 c., ce qui donnait 1,427 fr. 70 cent , valeur intrinsèque de revenus annuels. Or, à cotte époque, le taux de l'argent, beaucoup plus élevé qu'aujourd'hui, était ordinairement de linr/t pour cent'. Cela donne déjà un capital minimum de 71,388 francs, valeur du temps. Ajoutons à cela un quartier de vigne situe en Preiére ^, près de Troyes, et vendu, après la confijcalion, à 15 sols ou IG fr. 20 cent., ce qui donne pour le moins un capital de 71,404 francs.

Or, le franc, à la fin du xiii° siècle, représentait environ G francs do notre monnaie actuelle, c'est-à-dire que le; mêmes objet; achetés aujourd'hui 6 francs étaient alors payés 1 franc ^. Cela donne un ca] ital de près de 430,000 francs.

' riiilippe le Bel le Osait en 1312 j 20 (1,0, el même ilaiis ccriair.s cas, à 30 0,0. .\.ii xiii« siècle, le taux de l'argent variait Ue IS à 30 et mCmc 40 0,0. ' Plus tard, Prore, aujourd'hui Prczo, * M. Bouloric accorde à celte cioque à l'urgeut un pouvoir pour le moins égal à

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Rappelons eneore que le maître maçon chargé de démolir la maison de Châtelain, reçut en paiement la somme de quatre livres ou de CO francs, représentant 480 francs de notre monnaie actuelle. Voilà des sommes considérables pour l'époque et qui font supposer que les propriétés de Châtelain n'étaient pas de petites maisons, comme la plupart des maisons construites au moyen âge. Evidemment Châtelain était un des riches propriétaires do Troyes, et peut-être est-ce à ce fait qu'il devait son nom de CliAtelain '.

Son autre nom est Ixaac dans les sources juives, HcKiuhi dans les sources françaises, exemple à ajouter à tant d'autres qui nous prouvent que chez les Juifs du moyen âge, comme autrefois chez les Juifs de Rome, le nom hébreu, usité entre coreligionnaires, était doublé d'un nom jirofane en langue vulgaire, qui correspondait par quelque coté au nom hébreu et par lequel ils se désignaient auprès des chrétiens ou étaient désignés par eux. Ici Ilaquin est évidemment un diminutif d'Isaac [Isaaqniii, Ilaquin) ; comparez Joseph, Josepet et Sepct ; Simon, Simonci et Moncl; Jacques, Jacquin, Jacquinei et Quinet-. 11 est à remarquer que ce nom, — à notre connaissance du moins, — n'est porté que par des Juifs. Il n'a donc aucun rapport avec le nom de Acquin ou à'Aicquiii d'origine germanique [Acwin, Ai/itcin], qu'une chanson de gestes publiée récemment par M. Joiion des Longrais [Le roman d'Aquin], attribue à un roi payen, normand ou norois. Ce n'est également qu'une pure coïncidence qui le rapproshe du nom Scandinave de Haekon,

On voit encore par les Comptes de Champagne que Haquin est un nom différent de celui de Hagin. Celui-ci est la forme française de Haïm dont la traduction est Vivant ^.

CliAtelain était encore jeune, si l'on on croit Salomon Siracha, il mourut dans la fleur de l'âge. Il avait deux fils et sa femme était enceinte d'un troisième enfant {Elégie française, Salomon Simcha.) De ces deux fils l'un était encore tout jeune, l'autre marié sans enfant.

6. Samson ou Simson. — La notice du Vatican l'appelle R. Simson le Kadmoii ; Jacob ben Juda, Méïr ben Eliab et Salomon Simcha l'appellent simplement S/»;.so;!. L'élégie française et le 3Iemoriuch : Simcon, gendre de ta Kadmenelli .

cinq fois celui qu'il a acluellemeut {La France sous Philippe h Bel, p. 30"). On admet généralement que ce pouvoir, pour Palis et la France cenlrale, était de cinq à huit fois plus fort qu'aujourd'hui.

' Les Comptes écrivent Chastellain ou Chastellein ; il faut prononcer Chûtelain comme le montre la Selicha du Vatican qui n'écrit pas Vs devant le t, conformément à la prononciat on vulgaire.

^ Cf. A. MowaI, De la dé/oi-nution dans les noms prop-es, dans les Me'nioires de la Société' de linguistique de Paris, t. I, p. 171 et suiv.

^ Il suit de là que M. Loeb a eu tort d'ideutiûer ces deux noms, Revue des Htudes Juives, t. 1, p. G8, uuie i.

La leçon Simèon est une erreur. Dans l'élégie française elle repose uniquement sur une faute de lecture du scribe, et vient peut-être simplement d'une lettre mal tracée par lui. L'élégie française, d'ailleur.5, traduit l'élégie hébraïque dont le centon est justement emprunté ici au Samson biblique. Quant au Jle/norbuch, nous savons qu'il présente diversej fautes de transcription ; et l'auteur a commis de son côté une erreur analogue à celle dont s'est rendu coupable le scribe de l'élégie française. C'est une co'incidence de deux erreurs faites, par deux scribes différents chacun de leur côté, et qui ne prouve rien en faveur de la leçon de Siinéon.

Le second nom de Kadmon et de gendre de la Kadmencfh donné par la notice, l'élégie française et le Jfeinorbiirk, est aîsez obscur. Carmoly traduit « gendre du précédent » et fait rapporter ce 2'>}'é<^édeiit à R. Jona qui est cité avant Samson dans le Memorhuch ; cette traduction viole doublement le texte, car Kadmon n'a jamais voulu dire précédent en hébreu, et le mot se présente sous la forme du féminin. Après réflexion, il nous est impossible de voir dans Kadmeneih autre chose qu'un nom de femme. Siméon était le gendre d'une femme appelée la Kadmeneth (l'ancienne?), et de là le surnom de Kadmon (l'ancien?) qu'il portait.

1. Salomon. — Il était de Brinon ( Brinon-l'Arclievèque , dans l'Yonne, arrondissement de Joignj), comme Ilaïm le chirurgien. Il comptait, avec lui et avec Samson le Kadmon, parmi les notables de la communauté [Mèïr ben EUab) et il y occupait les fonctions de trésorier [Memorbuch). Dans lesjuiveries du moyen âge ces fonctions étaient importantes, et l'on n'a qu'à se reporter à l'excellente étude de M. Bardinet sur l'organisation des juiveries ', pour se faire une juste idée de la responsabilité qu'avait à assumer le trésorier. Ces fonctions supposaient également une certaine fortune chez ceux qui l'exerçaient.

Le Memorbuch lui donne le nom de SaJmin ou SaJemin, fils de B. F/wffs (peut-être J/f/iff s). M. Carmoly traduisait <S'«/«»»"rt fils de Phébus, déformant d'un côté Salmin ou Salemin en Salamin, et de l'autre substituant, sans plus de scrupule, et par un procédé d'application trop facile, à un nom obscur un nom plus connu. Pour le nom de Salmin ou Salemin, c'est la forme francisée de Schelomo ou Salomon. Ce nom a été porté par plusieurs Juifs français au moyen âge. Ainsi, dans la transaction de Philippe le Bel avec son frère Charles, comte d'Anjou, publiée dans la Revue des Etudes juires (II, 25), parait un Salminus filius Eichardi de Ar//enlorio. De même, dans Y Histoire (jènèrale de Bourgogne (III, 78) : « Il (le duc de Bourgogne) donna pou-

' Voir licui'.e des Etudes ju:i-:s, lome I, p. 2"i-2S2.

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voir à Joseph de S. Mier, Salemin de Balmes et David de Balmes, son père, demeurant en la ville de Dijon, de choisir les cinquante-deux familles à volonté. » Quant à Vinas nous pensons qu'il faut lire T7vans, c'est-à-dire Vivant K

8. Baruch d'Avireij. — Danich cTAvirey {Kolice et Jacol de Lotra), Avireij danlxaUt [complainte française ; confusion pour Bandit - ou Bendit d'Avireij), Bendit d'Avireij [Memorhich\ , Baruch Tol-Elem, c'est-àdire Baruch Bon -Fils [Salomon Simcha, : telles sont les variantes du nom de ce personnage. On voit que son nom hébreu était Baruch (bénit) Tob-Elem et son nom français Biendif ou Bendit Bon-Fils et qu'il était originaire d'Avirey (canton des Riceys, arrondissement de Bar-sur- Seine, dans l'Aube). Il habitait sans doute à Troyes. Nos documents ne nous apprennent rien de plus sur lui.

9. Siméon. — Siméon de Chàtillon' était scribe, et en même temps ministre officiant CjTn, chazan] de la communauté. Nos élégies s'accordent à vanter son talent de scribe et l'art avec lequel il récitait les prières publiques.

10. Jona. — Jona (Jonas), tel est le nom hébreu du dixième martyr. Le mot hébreu Jona signifiant colombe, il traduisait lui-même son nom en français Colon (ou Coulon) = cohimhus. Le seul détail qu'on ait sur lui vient de l'élégie française qui l'appelle le beau Colon.

11. Isaac Cohen. — On ne sait rien non plus sur Isaac Cohen ou le prêtre.

12. Haïin de Brinon. — La notice du Vatican l'appelle R. Haim de Brinon ; le Memorbuch déforme le nom de la ville en Brite ou Brinoc. Il s'agit de Brinon-l'Archevêque, dans l'Yonne : Ha'im était donc le compatriote de Salomon (voir au n"> T). C'était un chirurgien distingué, et il était connu sous le nom de « Le maître de Brinon ».

13. Haïm. — Le dernier des condamnés s'appelait également Haïni, en français Hagin. C'était un des notables de la communauté avec Salomon et Simson, et un riclre propriétaire. Il était de Chaource, dans l'Aube (chef-lieu de canton dans l'arrondissement de Bar-sur- Seine) et il possédait des biens qui furent, après confiscation, vendus

* La première parlie du mot doit être lue, ce semble, il T'i ou Ye, vu l'accord do la copie fournie par M. Bril ri M. Loeb avec la leçon de Carmoly ; la seconde paitie est lue par M. Bril (copia de MM. Loeb et Neubauer) lis OD. Carmoly lit los Ï313, do manière à obtenir Vibcs 'C1I1"'1 qu'il corrige en Fiios '013"'3, c'est-à-dire l'hébus : c'est trop de corrections. Le ms. donnant "OI^I =vins ou reiis, on peut tout au plus supposer la cbute d'un v 1 el lire M; jVT Vivns = Vhaiis ou Vivant.

^ Dans la transaction de Philippe le Bel, que nous venons de rappeler, paraît un Juif du nom de Bandittis de Montcfiniaco = Z?a);rfrt de Monligny (Orne) : ce qui montre que la forme Bandit pour Bendit [= Bien dit) était usitée. Cl. également à la noie additionnelle, à la fin de l'article.

^ Châtillon- sur-Seine (Côle-d'Or) ou Châtillon-sur-Marne (Marne).

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37 livres, c'est-à-dire 720 francs, reprcsentant quelque chose comme 4,500 francs de notre monnaie actuelle.

Les autres Juifs « joutisiés » à Trojes devaient également jouir d'une certaine fortune. Les Comptes de Champagne déclarent que les biens meubles des 13 condamnés, vendus par le fisc, donnèrent le revenu de 130 livres, 3 sols, 2 deniers, c'est-à-dire de 2,603 fr. 4 sols, repi'ésentant une valeur actuelle de plus de 15,000 francs.

H. Les daies. — La notice du Vatican donne la date suivante : Les 13 saints furent brûlés à Troyej quinze jours avant la Pentecôte de l'an 48, c'est-à-dire de l'an 5048 de l'ère juive = 1288 de l'ère chrétienne. La Pentecôte juive tombe le 6 du mois de Sivan. Or, le G Sivan de l'année juive 5048 correspond, d'après les tables chronologiques de ^I. Goldberg, au 9 mai de l'année 1288, et ce 9 ftiai était un dimanche. L'exécution ayant eu lieu quinze jours avant, cela nous reporte au samedi 24 avril.

Or, précisément, les trois élégies s'accordent à nous dire ijuc l'exécution eut lieu le samedi.

D'un autre coté, Mé'ir ben Eliab et Salomon Sinicha nous apprennent que les Juifs furent attaqués le vendredi saint, septième jour de la Pûqve juive. Or, en l'an 5048, la Pentecôte juive tombant le G Sivan (correspondant au dimanche 9 mai], le premier jour de la Pàque juive tombait 49 jours plus tôt, le samedi 15 Nissan, correspondant au samedi 20 mars, et le septième jour de la Pàque juive tombait le vendredi 21 Nissan, correspondant au vendredi 26 mars. Or, précisément, ce vendredi 26 mars était le vendredi saint, comme on le voit par VArt de vérifier les dates qui, dans sa 7\!lde chronologique, fixe au 28 mars le dimanche de Pâques de l'année 1288, et comme le montre la formule mathématique de Gauss.

Il y a donc concordance parfaite entre les dates.

Le vendredi saint 26 mars, les chrétiens attaquent les Juifs, en emprisonnent treize, et le samedi 24 avril suivant ils font périr ces treize Juifs sur le bûcher.

Nous pouvons maintenant aborder le récit du procès et de l'exécution.

Malgré le nombre de documents que nous possédons sur cette affaire, elle reste enveloppée d'obscurité. Si l'on en suit la marche dans l'ensemble et si l'on peut en déterminer les traits généraux, plusieur.^ questions de détail restent sans réponse, et le resteront peut-être toujours. On n'a guère de chance de retrouver la première partie des Comptes de la terre de Champaz/ne relative aux événements de janvierjuin 1288. Car ce ne sont que les derniers et déjà lointains échos du procès (jue nous a conservés la seconde partie de ces Comptes (juillet-

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décembre 1288). Les documents relatifs aux Grands- Jours de Troyes en 1288 auxquels font allusion, çà et là, ces mêmes Comptes et qui sans doute contenaient des allusions à l'exécution du 24 avril, ont, avec des milliers d'autres documents, disparu dans l'incendie qui détruisit la Coar des Comptes de Paris, en l'727.

Quelles furent les causes des poursuites? Les Selkhoth de Méïr ben Eliab et de Salomon Siœclia nous l'indiquent assez clairement. Ces causes furent le fanatisme religieux, la liaine et l'envie.

La communauté juive de Troyes était florissante : « Que tes tentes sont belles! » s'écrie Salomon Siraclia, en rappelant les paroles de Balaam admirant le camp d'Israël dans le désert'. A la tète de cette communauté, parmi les notables, se trouvaient de riches propriétaires, Ilaquin Châtelain, Hagin de Cliaource, et d'autres. Leurs richesses excitaient l'envie des chrétiens. Un complot se trama en mars 1288. On forme « des conciliabules » [Mëir ben Eliab, str. v), on pénètre chez Châtelain, on lui parle avec une amitié feinte, qui cachait un piège, et on dépose subrepticement un cadavre dans sa maison. (Salomon Simcha.)

Qui fut le meneur de l'entreprise? Salomon Simclia donne un nom : « De la maison Jclchomhi, dit-il, est sorti Thomme pervers. » Ce nom de Jelcliomen est bizarre : il cache sans doute le nom français de Jacquemine.

Le cadavre est découvert Les chrétiens, peut-être sous la conduite de ce Jacquerain, s'ameutent contre les Juifs. Les Juifs n'ont-ils pas besoin de sang humain, du sang d'un enfant chrétien, pour célébrer leur Pàque? La nuit du vendredi saint (26 mars), cette nuit qui précédait le septième et avant-dernier jour de leur Pàque, lej Juifs la passèrent au milieu des terreurs et de l'angoisse : « Demain malin, se dirent-ils. Dieu fera connaître ceux qui sont à lui. » {Meir ben Eliab, str. iir.)

Châtelain, qui avait vu avec ellroi les premières pratiques des chrétiens, est la première victime. Sa maison est livrée au pillage [ib., x), et il est arrêté avec sa femme, ses deux enfants et sa bru.

Il semble que l'on rendit en même temps toute la communauté responsable du prétendu crime, à en juger du moins par un passage de la

' Voir la noie addilionnclle à la fm de l'article.

- L'hébreu porte '];jD"' = ykhmn, et la versification montre qu'il faut ponctuer '!133^ = i/e/ihômhi ou i/akumht. Ce mot n'est pas hébreu: tout au plus serait-il, — et encore bien dilTicilement, — un futur araméen; or la Selicha de Salomon Simcha est écrite en un hébreu, — obscur peut-être, cela tient au style de l'auteur, — mais très pur de langue, et l'ensemble do la phrase indique nécessairement un nom. 11 n'y a aucun doute possible sur la nature de ce mot, qui, ne pouvant être un nom hébreu, ne pent être qu'un nom français, et par suite un nom propre. Parlant, il faut corriger le D en p et lire ']73p'' Jahomen, c'est-à-dire Jacijuemin.

Selidia de Méïr ben Eliab 'sfr. x:v), où l'on voit des martyrs se dévouer pour sauver le reste d'Israël, et parmi eux Simson. Peutêtre n'y a-t-il là qu'une forme littéraire due au centon. Cependant, pourquoi l'auteur aurait -il été emprunter le verset des Juges qui montre les chefs d'Israël se dévouant pour sauver le peuple ', si à Troyes il n'y avait pas eu non plus sacrifice de quelques-uns au salut de tous ?

Après cette attaque, treize Juifs, la plupart très riches, restent entre les mains des chrétiens. Comme ils sont accusés d'un crime religieux, on les livre au tribunal ecclésiastique, et l'Inquisition- se charge du procès. Il était facile de prévoir comment il finirait ■'.

L'autorité laïque, en cette affaire, s'inclina devant l'autorité religieuse, et le bailli de Troyes, Renier de la Bêle », mit l'administration royale ' au service des Frères Prêcheurs et des Cordeliers.

Dans quelles conditions précise; se fit le procès? Le tribunal de l'Inquisition fut-il seul saisi de l'affaire? Les Grands-Jours qui se tenaient alors à Troyes intervinrent-ils? Quel fut le rôle exact de la justice laïque? On ne peut répondre à ces questions. De quelque façon qu'ils aient été jugés, les treize accusés furent condamnés au feu.

Les Juifs offrirent de se racheter à prix d'or. Le Saint-Office refusa ;

' I Alors que l'anarchie déchirait Israël et qu'une poignée d"hoanmcs s'est lîcvouée. • (Juges, V, 2.)

^ Comme on le voit par rélégio française [Prêcheur; vinrent R. Isaac requérr plr. XIV, V. 1) et la Selicha de Simclia qui parle des Cordelien (sir. vu, v. 1).

' Au XIII' siècle, le supplice du l'eu est universellement la peine légale de l'hérésie. Voir l'étude de M. Julien llavct, Lhifrésie et h liras séculier au moyen âyc jusqu'au XIII» siècle (Paris, Champion, 1881).

* Renier de la B.le élait bai'.li de Troyes le 10 mai 1'28?; il assisla au parlement de la Pentecôte à Paris le 17 du même mois. 11 est à peu près é\idfnt qu'il élait déjà le hailli de la ville au mois précédent, et que c'est à lui que fait allusion la slro;jhe XV de l'élégie française. Nous le voyons encore l'année suivante dans le vidimui d'un acte de 1239. Ce vidimus est signé Renier de la Rele, bailli de Troies, do Meaux et do Provins, « l'an de grâce liS'.i, le mardi après la feste de la Magdc- Icine >. (Lalore, Cartulaires du dioi-èiCde Troi/cs, V^ 13G.)

' Ce bai'.li élait un bailli roi/al et non un bailli comlal. Il est vrai que la Champagne, réunie à la couronne en 1284 par le mariage de la comtes.'e Jeanne de Champagne ou de Navarre avec Philippe le Bel, avait conservé jusqu'en 1311 sou administration comlale ; mais dès 1284 la justice dut êlre rendue au nom du roi qui perlait en effet le titre de Roi de France et comlede Champagne (Voir, par exemple, Siméon I.uce, dans la lierai, t. il, p. 23, jjièce 1). Si Renier de la Uele n'avait été un bailU dt: Pliilippe le Bel, il n'a'irait eu aucun droit de venir siéger au parlement du rci qui se tint à Paris le 10 mai 12S8. Or nou; voyons dans les Coni/ites de la Terre ds Chainj^afine le roi allouer au bailli de Troyes une indemnité de quatre-vingt-huit livres < pour ses despcns à Paris au parlement de la Penthecouste. • (Voir plus haut, p. 236). Dans l'ordonnance ro yale, — citée plus bas, — que Philippe le Bel rendit dans cille séance du parlemeni, il parle de baillis royaux, prolestant de leur ignorance pour s'excuser. Or il y a là, à n'en pas douter, une allusion personnelle et un blâme direct pour le bailli Renier de la Bêle présent à la séance, qui, ayant pris part à l'exécution, dut s'excuser auprès du roi, en prétextant de son ignorance.

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leurs biens n'eu seraient-ils pas, quand même, confisqués? Ce qu'il demandait à ces malheureux, c'était d'abjurer; mais ceux-ci préforèrent la mort à l'apostasie, et le samedi 21 avril 1288, ils monteront sur le bûcher.

On amena d'abord Isaac Châtelain, sa femme qui était enceinte, ses deux fils et sa bru « qui tant fut belle ». Ils allèrent à la mort, les mains liées derrière le dos, chantant les chants hébreux, sans doute la Schéma, s'encourageant mutuellement et outrageant les bourreaux.

La grâce et la beauté de la jeune bru semblèrent un moment émouvoir le tribunal. On lui offrait la vie sauve avec le baptême ; on lui promettait richesses et dignités : « Nous te donnerons un écuyer qui t'aimera beaucoup. » Elle refusa avec indignation et alla rejoindre son mari dans les flammes.

Vint ensuite Samson, gendre de la Kadmeneth, « le siège de la sagesse », un des notables de la communauté, qui s'était dévoué pour sauver les autres, et qui mourut en adressant à ses compagnons des paroles d'encouragement. Salomon, le trésorier de la communauté, « jeune homme si plein de bonté », « qui molt étoit prisé », souffrit aussi héroïquement la mort pour l'amour de son Dieu. Ce fut ensuite le tour de Baruch ïob Elem ou Bien-Dit Bon-Fils, d'Avirey, qui « s'enhardit à outrager le bourreau » : « molt bêle fut sa fin ». Il fut suivi par Simon de Chàtillon, le chantre, le scribe habile « qui si bien savoit orer » et qui mourut en pleurant, non sur lui-même, mais sur sa famille.

Voici maintenant venir Jona, « le beau Colon », qui lui-même attise son feu ; Isaac le prêtre qui, requis par les Frères Prêcheurs de se tourner à leur croyance, déclare que, prêtre de Dieu, il lui fait offrande de son corps ; Haïm, l'illustre chirurgien, « le maître de Brinon », « qui rendait la vue aux aveugles » et à qui le bailli lui-même promet la vie sauve, s'il veut abjurer. Enfin vient Haïm ou Hagin de Chaource. Ce dernier, semble-t-il, dès le début de l'affaire, s'était enfui de Troyes à Chaource , dans une de ses propriétés ; car on voit dans les Comptes de Champagne qu'il fut ramené par l'autorité, de Chaource à Troyes ' . On aggrava son supplice et on le fit mourir à petit feu. Et lui, du milieu des flammes, a huchoit Dieu et menu et souvent ».

' • Pour garder les biens Ilagia de Chaoursse, li mener a Troies, e pour le loier de l'ostel où il demouroit, vu Ib. > Ce li est incorrect, il faut le ; de faire rapporter H à liens, nous ne voyons pas de possibilité ; la grammaire et le sens s'y opposent ; il ne peut se rapporter qu'à Hagin. Il faut donc conclure de ce passage que Ilagin était à Chaoursse au moment du procès. Or, celait un des notables de la communauté d> Troyes, comme nous l'apprend Meir ben Eliab (sir. xvi). Il semble donc avoir quille Troyes, s'être retiré à Chaource, et de là avoir été ramené, par aiilorité de justice, à Troyes. Remarquons que c'est le seul des treize que l'on dit avoir péri à

262 ÉTUDES JUDKO-FRANÇAISES

Tels sont les treize minls qui, le samedi 24 avril, péi-ii-ent dans les flammes en contes -aiit « le vrai Dieu ».

Cette exécution n'eut pas lieu sans soulever des protestations qui furent sans doute entendues par Philippe le Eel. Car trois semaines étaient à peine passées que, dans une séance du Parlement, en date du n mai 12.-8, lundi de la Pentecôte, le i-oi interdiiaic, par ordonnance spéciale, « aux pères et frères de tout ordre, de poursuivre aucun Juif du royaume de France, sans information préalable faite par le bailli ou le sénéchal dans la juridiction duquel habitent ces religieux, et seulement sur des faits clairs et patents et qui ressortissent à leur juridiction religieuse, selon la forme du mandement apostolique ». Et en même temps il faisait envoyer copie de ces mandements à tous les sénéchaux, baillis et officiaux du royaume, afin que ceux-ci ne pussent prétexter de leur {(jnorance, et il leur ordonnait, en cas de doute, de consulter la Cour '.

Cotte ordonnance du 17 mai fut, à n'en pas douter, inspirée par l'exécution du 24 avril. Quelle autre cause aurait pu la motiver ?

Philippe le Bel condamna donc sévèrement cette exécution ; non point par pitié pour de malheureux innocents (il n'y regarda pas de si près lui-même avec les Juifs en 1306, ni en 1312 avec les Templiers), mais parce qu'il voyait dans ce procès une atteinte à l'autorité royale. H avait un sentiment trop vif de ses droits et des prérogatives de la couronne, pour souffrir dans l'Etat l'action d'un second pouvoir à côté du sien. Il mit à profit, sans retard, l'exécution du 24 avril pour porter un coup au Saint-Oftice. Mais en même temps qu'il infligeait un bh'une à son bailli pour s'être fait le serviteur des Inquisiteurs-, en même

pelil feu. i Ou li lit pelil feu et l'aluit on grevaul. • — Celle ajrgravalion de peine s'expUquerail bien avec noire hypothèse d'une lentalive de fuile. Que signifie ce loyer, payé par le Dsc, de l'hostel où demeurait Hagin '! Ha^-in n'était-il pas délenu ".' Ou liien donne-t-on à e;ilciidre que la mise en location par le fisc de l'hôtel que possédait Ilafrin avait entraîné quelques dépenses?

' -archives Nationales, Tre'sor des Chartes, JJ 34 (ancien 33), fol. 3-4, pièce 2.'il. Ordonnances des rois de France, I, p. 31". Cf. Boutaric, la France sous Phuijijie le Bel. p. 83. Voici celle ordonnance, d'après le texte ms. des Archives :

' Expcdiliones parlamenti penlhecosles, anno doniini M». CC". oclogesimo oclavo. — Ordinalumest quod Jii'lci regiii Francie, vel aliqui aut aliquis corum non capiantnr icu incarcerentiir ai mandalum vel requisitionem aliguorinn pntriim, fratrnm aliciijiis or(//«îS, vel aliorum, quocunque fungantur oflicio, uisi prius infurmalo Senescallo aut Baillivo noslro, sub cujus jurisdictione moram faciant, capiendi aut capiendus de casu pro quo capi mandabunlur aut requireulur, et quod sit laiis casus sicclartis pro quo capi debeant aliqui Tel aliquis eorumdem et qui ad jurisdiclionem mandantium eos capi pertineat, ex forma mandali apostolici, cujus mamlali copiam habere maudginus et volumus universos Senescallos et Baillivos et alios ofliciales nosiros, ne possint pcr ignoranliam excusari nostri officiales predicti, in dictutn mandalum apostolicum eiicquendum. Et si fit super hoc aliquod dubium vel obscuium, non capiant aliqu-ni Vel aliquos corum, nisi prius consulta Domini Régis curia et magistris. •

' Voir, page 260, la lia de la note il.

l'autodafé de troyes 263

temps qu'il interdisait aux Frères Prêcheurs et aux Cordeliers de poursuivre les Juifs, même pour crimes religieux, sans l'autorisation des juges royaux, il mettait la main, sans scrupule, sur les biens des Juifs « joutisiés ». Il commettait deux officiers, Robert Clienonele et Beaudouin de Senlis, à la garde des propriétés confisquées ', faisait valoir celles que les dégradations du 26 mars ne forçaient pas d'abattre -, vendait les biens meubles et faisait rentrer dans les caisses, — trop souvent vides, — du trésor quelques centaines de livres.

A cette exécution, l'àpreté et le despotisme du roi de Franco trouvaient donc également leur compte. La tragédie du 24 avril, pour Philippe le Bel, à tous les points de vue, était une bonne aflaire.

Note additionnelle. — Sur la situation des Juifs à Troyes et en Champagne, vers la fin du xiii° siècle, il n'existe pas, à notre connaissance, d'autres documents que ceux que nous avons précédemment publiés. Pour voir combien leur situation était prospère dans la première partie de ce même siècle, il suffit de dépouiller le Carfulaire de l'ahbajje de Saint-Loup de Troyes, que l'abbé Lalore a publié dans sa collection des Cartulaires du diocèse de Troyes. On y voit l'abbaye, dont les affaires étaient fort embarrassées, aux prises avec les banquiers juifs du pays, banquiers de Troyes, de Sens, de Villemaur, de Villenauxe, de Dampierre, etc. En 1209, le juif converti Thibaut donne quittance de ses créances à l'abbaye de Saint-Loup. En 1212, celle-ci s'engage à payer P20 livres aux Juifs de Dampierre. En juillet r216, le juif Bandit, fils de Benion, de Dijon, donne quittance de 60 sols de Dijon à Philippe, abbé de Saint-Loup. En 1218, Crescent, juif de Sens, fils de Jacob de Villemaur, fait un accord avec ce même Pliilippe. En avril 1220, l'abbaye s'engage à payer 400 livres par au à Vivet Herbout, juif de Villenauxe, et à Bandit, son gendre (est- ce le même que Bandit, fils de Benion ?) et 450 livres en six ans à Jacob, juif de Dampierre, fils de Samson le Roux, à ses frères et à Abraham Loret de Rosnay, avec hypothèque sur le village de Molins. En novembre 1220, l'abbaye reçoit quittance de Bandin, Jacob, Sonnet et Haquin, les fils de feu Vaalin, juif de Troyes. En février 1221, elle reçoit quittance de Samson, le juif du seigneur de Chappes, Clérembaud. En mai 1224, Thibaut IV, comte de Champagne, acquitte pour

' Voir plus haut, page 253, la fin de l'extrait des Comptes de Champagne. ' Ainsi s'explique que la maison d'Isaac Châtelain, la seule pillée le 26 mars, seuls ait été démolie, et que les autres propriéle's aient été mises en location par le fisc.

l'abbaje deux rentes viagères à ses juifs, Jacob de Daiupierre et Bienlivegne, fils de Yivet Herbout, juif de Villenauxe. En août 1225, ce même Jacob de DampieiTe donne quittance générale de ses créances... Tous ces détails nous prouvent la puissance financière des Juifs à cette époque. Un siècle plus tard, un mandement de Philippe le Long nous montre également l'importance qu'avait la communauté juive de Troyes, et cela, après le bannissement de 1306. Ce mandement a été publié par M. Guignard dans Y Annuaire de l'Aube de 1852 et dans la Bibliothèque de 1" Ecole des Chartes (1849, p. 414).

[Revue des Éludes juives, 1881, vol. II, p. 109-233.J

L'élégie hébraïque et l'élégie française qui font l'objet de cette étude m'ont été communiquées par mon ami M. Ad. Neubauer, vice-bibliothécaire de la Bodléienne. Chargé par la commission de V Histoire liltéraire de recueillir en Italie les documents concernant les rabbins français, il a copié ces deux pièces l'année dernière, durant son séjour à Eome, et me les a remises pour déchiffrer la pièce française. Elles devaient pai'aitre dans le tome prochain de l'Histoire littéraire. Mais M. E. Renan, avec cette obligeance qui le caractérise, a consenti à s'en dessaisir et m'a autorisé à les publier dans la Romania, à condition toutefois que la pièce hébraïque paraîtrait avec la pièce française. D'ailleurs on ne peut guèi'e les séparer, et elles se complètent l'une l'autre. C'est ainsi que les lecteurs de la Romania aborderont aujourd'hui avec nous un coin d'une littérature quelque peu étrangère à cette revue.

Comme la pièce française est d'une lecture très difficile, et que l'hypothèse avait eu une large part dans le premier déchiffrement, j'avais demandé à la Bibliothèque du Vatican l'autorisation de faire prendre une photographie des feuillets du manuscrit qui la contiennent avec la pièce hébraïque. Grâce aux démarches commencées par M. l'abbé Duchesne, de l'école des Hautes-Etudes, et poursuivies, api'ès son départ, par M. Eug. Mûntz, attaché à l'Ecole française de Rome',

' Que MM. Duchesne et Munlz reçoivent ici mes remerciements pour l'obligeance vraiment inépuisable avec, laquelle ils se sont prêtés à mes demandes. Je dois particulièrement à M. l'abbé Duchesne une collalijn très soignée de la pièce hébraïque, qui m'a permis d'en rectifier et d'en expliquer spécialement un passage obscur.

l'autorisation me fut accordée. Mais l'olistacle devait venir d'autre part. Le photographe déclara que le mauvais état du manuscrit ne permettait pas d'en faire une reproduction, et que la photogravure ne donnerait qu'une couche uniformément noire ou jaune sur un fond grisâtre. M. Miintz alors me procura de la copie de M. Neubauer une collation due à un Israélite de Rome, M. Angelo G. G. di Capua, et j'eus le plaisir de coHstater que presque toutes mes conjectures, sauf une ou deux, étaient confirmées par la collation. Toutefois, même après cette collation, il reste encore des passages obscurs ; les difficultés du texte sont en effet d'une nature si particulière que rien ne peut remplacer la vue même du manuscrit ; et je ne puis que regretter la cause fâcheuse qui m'interdit de mettre un fac-similé sous les yeux du lecteur.

Le manuscrit du Vatican d'où sont tirées les deux élégies est coté, dans le catalogue d'Assemani-, sous le n° cccxxii. C'est un volume in-l" vélin de 189 feuillets, écrit en caractères hébreux carrés, et qui semble être du xiii" siècle. Il contient le rituel des Grandes Fêtes juives de l'arrière-saison : fête des Tabernacles, fête du Grand-Pardon, fête du Nouvel- An, d'après le rite dit jmriiic/ais. Puis viennent au folio 188, écrites en caractères rabbiniques, les pièces qui font l'objet de ce travail. Ces deux pièces, si elles ne sont pas de la même date que le reste du manuscrit, ne doivent pas lui être de beaucoup postérieures, à en juger par l'écriture. En tout cas, la date à leur assigner ne dépasse pas le commencement du xiv« siècle.

Le folio 188 verso est occupé par l'élégie hébraïque et par une notice historique sur l'événement qui l'a inspirée. L'élégie française s'étend sur le folio 189 recto et sur la moitié du verso, et elle termine le manuscrit. La place qu'elle occupe à la fin du volume explique l'état de délabrement dans lequel elle nous est parvenue. Le parchemin est en effet partiellement rongé à la partie supérieure et sur les côtés du verso du dernier feuillet.

Si nos deux élégies sont inédites, elles ont déjà été signalées. I.a plus ancienne mention que j'en connaisse est due à Bartolocci, qui s'exprime ainsi au t. IV (p. 3-22; n» 1519) de sa Bihliotheca rabbinica (Rome, 1693) : a Peloni Almoni- : Miwoth, Thrcni s'ive LameiikiHones decantatae pro occisione XIII Judaeorum qui Trecis, in Gallia, combusti sunt, anno 5048, Christi 1288, lingua quidem gallica, sed characteribus hebraïcis. Manuscriptum extat in Vaticano, in-4°, papjr. » Cette notice contient plusieurs erreurs : la pièce n'est pas anonyme; outre l'élégie française, on trouve une élégie hébraïque, et enfin le

' Manuscriplorum codicum Bibliolheca! apostolica^ Valicanif catalogus a Sleph. et Joseph. Assemani, Roma' 17o0. iu-fol., tome I, p. 307. ' Mots hébreux signiliaiil : Anomjmc.

manuscrit n'est pas sur papier, mais sur parchemin. Wolf, en ITlô, dans sa JBibUotheca hchraïca (I, p. 1415), cite également l'élégie fran ■ çaise, sans cloute d'après Bartolocci : « in Vaticano mss. exstant lamciitationes in memoriani judceorum tredecim, Trecis in Gallia, anno 128S combustorum, gallice. »

Assemani, en nSG, revient au manuscrit qu'il décrit (/. c): « Codex antiquus in quarto, memhnineus, foliis 189, charactero partim quadrato, partim rabbinico exaratus. » Suit la description du Mach?:or ou Rituel ; puis, arrivant à nos élégies, il s'exprime de la manière suivante :

« Ktiinoth al scialosc assar JeJtiidim, seu Neniae in memoriam Tredecim Judacontm, Trecis in Gallia, anno mundi 5048, Cliristi 1288 combustorum, nempe R. Isaac Caicdauni cum conjuge, duobus flliis et nuru; R. Simson sacerdolis; R. Salomonis et R. Baruc de Averio ; R. Simeonis scrihae de Marsiaiw ; R. Jonac; R. Isaaci sacerdofis ; R . Chaiim, Berolinensium, et R. Cliananelis; Ebraïco-gallice, literistamen rabbinicis conscriptao, a. R. Jacoho ftJio Judae Volaterrano, ut in titulo legitur. Hinc corrigendi Bartolocciiis et Wolfius qui hasce nenias nondum tj'pis consignatas anonymo adtribuunt. » Suit la citation du début de la pièce hébraïque.

Si cette notice rectifie une erreur, en revanche elle en commet d'autres, singulièrement graves et nombreuses. Sans parler d'une faute de lecture qui se trouve dans la citation, R. Simson sacerdos doit se lire R. Simson ffcûrlcadmOn : ce nom propre HalcMdmôn (l'ancien) est traduit à tort par le jirêtre; Banic de Averio est Baruc de Avireij; R. Siméon le scribe n'est pas de Marsian, mais de Cliâtilton ; les trois docteurs Jona, Isaac lejirétre et Chaiim ne sont pas des Berlinois (!), comme le donne à entendre le Berolinensium. ; le texte dit simplement que R. Haiim est de Brinon (dans l'Yonne). Le R. Hananel qui termine la liste est un personnage de pure fantaisie ; le manuscrit ne connaît qu'un R. Haiim. Enfin la patrie de l'auteur, qu'Assemani reproche à Wolf et à Bartolocci d'avoir méconnue, n'est pas moins défigurée. Après avoir fait de R. Haiim. et de ses compagnons deï Prussiens, il fait de l'auteur un Italien, en lisant : R. Jacoh fils de Juda, de Yolalerra, au lieu de : R. Jacol fils de Jiida, deLotra, c'està dire de Lorraine. Impossible d'accumuler plus d'eri'eurs en moins de lignes.

Après les bibliographes du xvii" et du xviii<= siècle, il faut descendre jusqu'à nos jours pour trouver une mention des élégies. Zunz résume la notice erronée d'Assemani dans sa Poésie de la synagogue au moyen âge (p. 33)', et fait allusion à la pièce hébraïque dans son Histoire littéraire de lajjoésie de la synagogue (p. 362). M. Steinschneider, dans

' Cf. MisccUany of Helrcw littcmiurc, l. I, p. 191. Londres, 1S74.

268 ÉTUDES JUDÉO-FItVNGAlSES

le dernier numéro du Jahrhuch f. rom. Liter. (1874, p. SGI), signale également d'après Zunz et d'après Assemani la pièce française. Enfin, M. Neubauer, dans son Rapport sur une mission en Italie', en fait remarquer en quelques mots l'importance littéraire.

Comme la plupart des poésies juives du mo^'en âge, l'élégie hébraïque est en centons. Régulièrement le dernier vers de chaque strophe est pris tout entier à un verset de la Bible ' ; les autres vers sont le plus souvent formés de fragments d'expressions bibliques cousues ensemble, tantôt prises littéralement au texte sacré, tantôt modifiées plus ou moins profondément. C'est là ce qui distingue les centons hébreux des centons, beaucoup plus sévères, des poètes grecs et latins. D'ailleurs ce genre de poésie, chez les auteui's juifs du moyen âge, n'a pas le caractère artificiel propre au centon. L'imitation n'y est pas un jeu d'esprit. Comme la Bible était pour les Juifs le seul livre dont ils se nourrissaient, qu'ils ne pensaient et ne sentaient que par elle, leurs idées naturellement prenaient corps dans une expression biblique. Cette différence à l'avantage des centons hébreux n'empêche pas toutefois les poésies juives du moyen âge d'être en général assez faibles. Les Pioutim^, hymnes religieux qui se lisent aux grandes fêtes, sont remarquables d'obscurité et de recherche. Les belles pièces, comme partout d'ailleurs, sont rares ; celle du Vatican peut compter parmi les meilleures, et elle est de beaucoup supérieure à deux autres élégies hébraïques composées sur le même sujet, dont nous parlerons plus loin. L'expression y est en général, et sauf en deux ou trois endroits, naturelle et bien amenée, et les phrases bibliques se laissent facilement détourner de leur sens original pour prendre, sans grand effort, celui que veut leur donner l'auteur. Dans notre traduction nous avons essayé de rendre aussi fidèlement que possible cette double physionomie du texte, cherchant à la fois à serrer le sens des phrases bibliques et à reproduire la signification nouvelle qu'elles prennent sous la plume du poète. Un commentaire, qui accompagne la traduction, indique les passages imités de l'Ecriture ; ce qui permettra au lecteur de se faire une idée exacte de ces sortes de compositions qui forment la littérature poétique des Juifs au moyen âge.

Quoique la notice historique suive l'élégie dans le manuscrit, nous

' Archives des m'ssions, 3" série, I, p. 5oS. ' Exceplé pour la strophe xii.

' Du grec uoiriTii;.

•comraençons par elle, parce qu'elle sert d'introduction naturelle. Nous mettons les vers à la ligne ; dans le manuscrit, les strophes seules sont à la ligne. Nous imprimons en majuscule la première lettre de chaque strophe, pour faire ressortir l'acrostiche : pm "'nrT' "'m 13 npy, Jacohfils de Rahhi Juda, Hazak^. Nous reproduisons les petits points qui surmontent les noms propres et quelques autres mots importants-, ainsi que la ponctuation qui est donnée çà et là, et presque toujours incorrectement 3.

'1 ,m?:a3 imp3 in ibsn ,a-r"5 n"?3 mrino 'a~,'i-p ir3i2'C '-.n-'i ,Tnb~i inn ^rcn iït^nt 'ji-'bup pn^i^ ■jTCBO 'm ,'i"T'ris73 'jnn 'm ,^i-:bo '-inrn ^ira-ipr: ,p3 pr;2ii 'nnm ,lnbM"ip 'nn-i ^iiV-'^p''» -lEisr; :i-;D-i3b t;:nsT ^f^'^n 'nnm ^i-îî^nn?: c^n 'nnm

« Catlc Sclicha' a été composée par R. Jacob, fils de Juda de Lolra (Lorraine), au sujet de treize saints qui furent briile's à Troycs, deux semaines avant la Pentecôte, en 48, petit comput °. Les voici, désignés par leurs noms : R. Isaac Cbaielain, sa femme, ses deux fils et sa bru, R. Samson Ilalckadmûu, R. Salomon, R. Baruch d'Avirey, R. Siméon I3 scribe de CUatilon (Châlillnn), R. Comlon, R. Isaac Cohen (ou le Prêtre), R. Ilaïm de Brinon et R. Ilaïm. Que leur souvenir soit en bc'nédiclion. — Dieu Roi ' ! >^

1 Hasak est une iiilerjection signifiant à peu près mnctel apni/e ! Elle termine ficquemmeat les acrostiches des poèmes hébreux du mo^-en âge.

* Les mots correspondants de la traduction sont en italique. — Dans la notice les mois qui ne sont pas ponctués ont en surcharge le signe v plusieurs fois répété. Ce sont des enjolivements fréquents dans les manuscrits hébreux, et qu'il était inutde de reproduire.

^ Les deux pièces sont écrtes en caractères scmicursils du moyen àje. Nous les donnons en caractères cairés.

■> Cette notice est précédée de quelques mots qui-semblent ne pas s'y rapporter. Ces mots que M. Neubauer n'avait pas cru devoir reproduire nous sont ainsi donnés par M. l'abbé Ducbesne : iii;b lîmpî ISnîJT^ 'ilp35 ; uous n'en comprenons pas le sens.

5 La seliclia est une élégie qui se récite à la synagogue, les jours de pénitence, à l'effet d'implorer l'indulgence ou la miséricorde divine.

^ Le petit comput ne compte pus les milliers; 48 est donc 50iS a. m. = 1288 de l'ère chrétienne. Signalons ici une malencontreuse faute d'impression qui s'est glissée dans le rapport de M. Neubauer sur sa mission en Italie (l. cit.]. On a imprimé 1238 au lieu de 1288 pour la date qu'il donne de cette élégie.

' Ces mots sont le commencement d'une prière qui se récite au temple, les jours do pénitence, après les scUchoth. Ils prouvent que la pièce était récitée solennellement au cours de l'offiee, ce que d'ailleurs laisail supposer le titre de scliclm donné à cette pièce par l'auteur de la notice.

270 ÉTUDES JUDKO-FRANÇAISES

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