II. Jonah ou Colon ' (Comloii dans la notice, sans doute par
erreur).
R. Isaao Cohen.
Maître R. Haiim de Brinon, chirurgien.
Et R. Ilaiim.
Le supiilice eut lieu à Trojes, le samedi, quinze jours avant la Pentecôte de l'an 5048 (ère juive). R. Jacob, fils de Juda, de Lorraine, composa sur les victimes une élégie hébraïque et peut-être une élégie françaiie - — si les deux poésies viennent d'un même auteur — et l'élégie hébraïque fut récitée ofliciellement dans les synagogues françaises, même dans celles du midi, puisque c'est dans un rituel des Juifs dits poiiityais qu'on l'a trouvée.
D'autres documents viennent confirmer ce fait en y ajoutani, quelques détails nouveau.v.
M. d'Arbois de Jubainville, à qui je me suis adresjé pour savoir si les archives de Trojes ne contenaient aucun document relatif à cet événement, me signala une note publiée sur ce sujet par M. Boutiot dans son Histoire de Troijes (I, p. 487). Cette note, comme me l'a écrit M. Boutiot, était prise à VAiuuiaire iiraélile de 1855-1^56, où se trouve une notice due à M. Carmoly et intitulée : Lli aulo-da-fé à Troi/es en 1288. L'historien juif, après avoir rappelé les accusations générales qu'on portait contre les Juifs, d'égorger les chrétiens, de tuer leurs enfants pour recueillir leur sang, etc , s'exprime ainsi : « A Troyes, la » patrie de Tillustre Rasclii, on les accusa ainsi en 1288, et, pour les » punir, on les condamna au feu. Treize personnes innocentes furent » bridées vives au cri : Ecoule, Israël, TEIernel Notre Dieu, V Eternel » est %in. Un ancien martyrologe, qui fait partie de notre cabinet des » manuscrits, ne us a conservé les noms de ces martyrs de la foi ; les » voici (je supprime la liste hébraïque, et ne donne que la traduction de » M. Carmoly) : Isaac Castelien, — sa femme, — ses deux enfants, — » et sa bru, — Isaac Cohen, — Salamin, fils de Phébus, receveur, — » Chaïm de Bérigny, — Chaîna de Coursan, — Siméon scribe, — Bé- » nédict d'Aviré, — Rabbi Jona, — et Siméon, gendre du précédent. »
Je me suis adressé à M. Carmoly qui habite Francfort-sur-le-Mein, pour obtenir communication du passage du manuscrit que résume cette notice ; mais M. Carmoly, affaibli par l'âge et la maladie, ne peut plus s'occuper d'études; et les démarches réitérées qu'a tentées auprès de
' Cf. plus haut, p. 277, r. '2.
' Ces deux pièces oui élé faites évidemment aussitôt après l'événement. On y sent l'impression profonde et inoméJiute d'un contemporain, el, j'ajouterais, d'un témoin oculaire. D'uilleur;. composées lonf^lemps après l'événement, on ne comprend pas l'intérêt qu'elles auraient ollert.
lui mon ami M. Josepli Ilerz sont restées sans résultat. Je suis dor.c réduit à me contenter de ce document tel quel.
Il est très vraisemblable, comme le dit M. Carmoly, que les Juifs furent condamnés sous le coup d'une fausse accusation ; ce détail c.-t en effet confirme par un autre texte dont nous parlerons tout à l'heure. Que les victime 5 soient allées à la mort au cri de Schéma, Israël! « Ecoute Israël », ceci n'offre rien d'invraisemblable. D'ailleurs nos deux élégies disent qu'Isaac Châtelain et les sien.3 moururent en char.tant ; et assurément c'est le Schsnt't, ce Credo des Juifs, qu'ils durent entonner en allant au supplice.
Pour la liste, elle présente, — en dehors des interversions, — de légères différences avec la nôtre. — Isaac Cnsielim doit être corrigé en Isaac Clinstelain, la forme hébraïque du nom, telle que la donne W. Carmolj, se prêtant aussi bien à la seconde lecture qu'à la première. — Salamiii, fils de Fkêliiis, receveur, est notre R. Salomon qui, à coté de son nom hébreu, avait ainsi un nom français correspondant'. — Le Chdim de Bérù/iii/ est notre Haiim de Brinoii, chirurgien. Le nom do ville a été mal lu. En effet, le mot hébreu tel que le donne M. Carmoly, ne peut se lire Bériffiti/, mais Br!ijne ou quelque chose d'approchant ; et il était facile de prendre pour un e la terminaison on du mot dans le manuscrit qui, selon nous, portait Brii/non. Apréj ce Haiim de Brif/non ou Briiion vient, comme dans notre liste du Vatican, un autre Haiim que la liste hébi'a'ique de M. Carmolj appelle Chaim de Caorse ou Corse ou Course, ce que M. Carmolj corrige sans raison en Co!«-sffH, puisqu'il existe un Chaource dans l'Aube. — Le Siméon scribe est notre scribe de Chàtillon. — Benedicl d'Aviré est notre Bantch d' Avirey. Le nom de Barucli (bénit) se trouve ici sous une forme française. Toutefois je ferai remarquer que le manuscrit de M. Carmoly porte, non Bencdicf, mais Bendif -. — i?. Joua est le Colon de l'élégie française, appelé d'ailleurs Joua dans l'élégie hébraïque. — Le dernier personnage de la liste est Siméon (jendre du précédent (c'est-à-dire de Jona), traduction inexacte de l'hébreu : Siméon Hatlian Kadmenaih. Siméon doit d'abord être changé en Simson ou Samson-. Quant à cette qualité àe gendre de
' Le nom de Snluhiin doit se lire Salemin ou Salai in (forme que favorise l'oithograplie hébraïque) ; le nom de Salemin a élé porté par plusieurs Juifs français au moyeu âfie. Ainsi, dans un document qui se trouve aux -archives nationales (J, 227, 34) et qui est un accord de Philippe— !o-I3el entre des gens de son royaume et des gens du comte d'Anjou au sujet de la pofse-siou de 43 Juifs dés'gaés nominativement, je trouve un S-ilniinui filins Bocha.ih de argentorio. Cf. Hisloire iji'iu'i-ale de Bourgogne. Il F, "S : • Il (le duc de Bourgogne) donna pouvoir à Joseph de S. Mier, Snlemiii de Bdlmes et David de Balmes son père, demeurant en la ville de Dijon, de choisir les 52 familles à volonté. •
' Le document cité dans la note précédente parle également d'un Bnnditus de Montigiiiaco, ce qui prouve l'exactitude de la forme Bendit z= Benedictiis Banic/i.
' L'élégie française, comme nous Tavons vu, donne également à ce personnage le
304 ÉTUDES JUDEO-FRANÇAISES
Jonn, que M. Carmoly voit clans les mots Hathmi Kadmenaih, le texte du Viitican nous montre que Kadmenafh ne signifie çasprécédeiit (dérivé de l'adjectif A'rtf/«((>« « antérieur »), mais que c'est un nom propre ; et le mot Hathan qui veut dire fiancé et gendre doit signifier ici fiancé, comme on le voit par l'élégie française.
En somme il résulte de cette discussion que notre liste du Vatican ne doit se modilier qu'en quelques points :
R. Salomon devient Sakmin, fils de P/iébi/s, recreur, B. Bariicli Bendit [Biendtt), d'Avireij,
et le second Haiiin Haiim de Chaource.
Outre ce document, il existe encore deux élégies hébraïques ou <S'i?//iliolh composées sur le même sujet. Elles sont signalées et analysées par M. Léopold Zunz dans sa Liieralimjescliicltte der Synagogcden Poésie (Berlin, 1865, p. 362). Il a bien voulu m'en envoyer une copie ' ; elles ajoutent quelques faits intéressants. La première composée par Meir hen EliuJ) est en 22 strophes de quatre vers monoinmes, comme la pièce du Vatican, mais à refrain. Ecrite avec une abondance quelquefois élégante, assez souvent plate et diffuse, elle lui est passablement inférieure. En voici le résumé : « Je pleure sur les malheurs de la communauté de Troyes ; le septième jour de Pàque, chacun dans sa demeure s'apprêtait, disant : Demain, Dieu reconnaîtra les siens. En effet, les méchante, affligés de la mort de leur Seigneur -, prirent prétexte, et vinrent armés dans la maison d'Isaac, lui parlèrent amicalement et lui dressèrent des embûches. Le deuil entra dans sa demeure, et Isaac fut suivi par ses deux fils, sa femme et sa bru. On pilla sa maison. Vint le tour du jeune Salomon, d'Isaac le prêtre, de Siméon le scribe, de Simson qui fut lié sur le bûcher avec des cordes neuves, ainsi que Haiim et Salomon. Jona périt aussi et Haiim qui rendait la vue aux aveugles. Dieu 1 prends pitié d'Israël. » Cette pièce est al[ihabétique ; c'est-à-dire que la première strophe commence par Vcdef, la seconde parle betli, et ainsi de suite pour les 22 strophes, dont les initiales épuisent les 22 lettres de l'alphabet hébreu. Les poésies hébraïques du moyen âge emploient souvent cette disposition, dont le modèle se trouve
nom de Simron; mais la correclion de Siméon en Simson (Samson' s'impose là d'ellemême. Il es-t possible même que le manuscrit porte Himson et que MM. Neubauer et Angelo aient lu Siméon ; il sufùt pour cela que le troisième petit Irait vertical à gauche du schiii soit quelque peu effacé. Cf. pa;;e 257. Le nom de Samson se retrouve encore dans deux autres documents dont nous parlerons plus loin. Le nom de Siméou donné par M. Carmoly est donc iso'.é, et l'on a le droit de corriger dans sa notice Siméon en Samson.
« 11 ne me désigne pas )e manuscrit ou les manuscrits d'où il les a tirées. Elles sont publiées plus haut, p. 238-250.
' Allusion au vendredi-saint.
dans quelques psaumes et dans les Lamentations de Jérémie. Sans nous arrêter aux faits nouveaux que nous apprend cette élégie, signalons une divergence au sujet d'un nom. Baruch d'Avirey est remplicé par un second Salomon. Peut-être est-ce un même personnage portant les deux noms de Scilomon et de Baruch (ou BlendU).
La seconde élégie communiquée par M. Zunz, signée en acrostiche Salomon Simelia (poète connu aussi sous le nom de Salomon le scribe], est en neuf grandes strophes à refrain. Ecrite dans un style prolixe, bizarre et obscur, elle se laisse difficilement résumer : « Le feu a dévoré 11 jeunes hommes et deux femmes dont une enceinte. 0 Dieu ! vois le bûcher de Trojes où périt R. Isaac avec ses enfants. On s'était caché le sixième jour maudit ', et il j eut des victimes. Salomon se dévoua et Baruch Tob Eleni, et les deux Ilaiim et Simson. 0 Dieu ! nous oublieras-tu? »
Cette dernière élégie, incomplète comme on le voit, ne nous apprend rien de plus, sinon que Baruch cl' Avirey portait le nom de Toh Elem ou Bon fils.
Des divers documents qui précèdent, combinés entre eux, on peut tirer le récit suivant :
Le vendredi saint, 26 mari 1288, avant-dernier jour de Pàque -, des chrétiens de Troyes, voulant venger « la mort de leur Seigneur », envahirent la maison d'un riche Juif, Lsaac Châtelain, auteur de commentaires talmudiqucs et de poésies élégiaques. Ils lui dressèrent des embûches, sans doute en l'accusant do quelque crime supposé, l'arrêtèrent avec sa famille, mirent sa maison au pillage, et s'emparèrent également de huit autres notables Juifs qu'ils livrèrent aux frères Dominicains. L'inquisition instruisit le procès et condamna les treize prisonniers au supplice du feu. Ceux-ci offrirent de se racheter à prix d'or ; on leur accorda la vie sauve s'ils voulaient abjurer ; ils refusèrent, et le samedi 24 avril, un mois après l'attaque de la maison d'Isaac Châtelain, ils montèrent sur le bûcher.
Isaae Châtelain, sa femme qui était enceinte, ses deux fils, sa bru, « qui tant était belle », furent amenés les premiers au lieu du supplice. Les mains liées derrière le dos, ils allèrent à la mort avec intrépidité, entonnant le schéma, s'encourageant mutuellement, et défiant le bourreau et la foule.
Vint ensuite Samson Hakkadmôn, fiancé, qui mourut en adressant des paroles d'encouragement aux autres victimes. Puis ce fut le tour de Salomon, ou Salmin, fils de Phébus, receveur ; de Baruch Tob Elem' ou Bendit (Biendit) Bon Fils, d'Avirey 3, qui « s'enhardit de blâmer le'
• Allusion au vendredi-saint.
* La Pàque juive dure huit jours.
' Avirey-Lingey (Aube, arrondissement de Bar-sur-Seine, canton des Rieejs).
bourreau » ; deSiinéon, le chantre et scribe, de Chàtillou ', « qui si bien savait orer » et qui mourut en pleurant sur ses enfants ; du « beau » Colon. Isaac le prêtre, requis par les Frères Prêcheurs de se tourner à leur croyance, déclara que, prêtre de Dieu, il voulait lui faire offrande de son corps. Haiim le chirui'gien, le maitre de Brinon -, « qui rendait la vue aux aveugles >/, refusa le salut que lui oflrait le bailli. Enfin périt à petit feu Haiim de Chaource '. Tels sont les treize saints qui, le samedi 2-4 avril, quinze joui's avant la Pentecôte juive, périrent au milieu des flammes, en confessant « le vi'ai Dieu o
La justice royale semble être restée étrangère à cet événement. Il parait même que les protestations que cette exécution dut soulever, furent entendues par Philippe-le-Bel ■». Car, trois semaines après, le 17 mai 1288, lundi de la Pentecôte, le roi de France, dans une séance du Parlement, interdit, par ordonnance spéciale, aux Pères et aux Frères de tout ordre de poursuivre aucun Juif du royaume de France sans information préalable faite par le bailli ou le sénéchal, et sur des faits clairs et patents ^.
Il n'y a pas de témérité à supposer que cotte ordonnance, qui restreignait le pouvoir de l'inquisition au profit de la justice royale, fut inspirée par l'exécution du 24 avril 1288.
' M. Boutiot voudrait identifler lo nom de MarsianitM, donné à la place de C/nililloit par Assemani dans sa notice, et y voir Miircenai/, village situé près de Cliàtillon-sur-Seine. C'est peu probable. Pourquoi Assemani, n'ayant d'autre document que la notice historique du Vatican, aurait-il eu l'idée de remplacer Cliàtillon pur Mnirciinij ? Et d'ailleurs Marsianum n'est pas Marciniaciim. Assemani a simplement déû^uré le nom hébreu de Chàiillon et Ta changé au hasard en Marsia^i, comme il a changé Briiion en Serlin, Haiim en Sananel, Loira en Vohterra.
' Brinon-l'Archevèque (Yonne, arrondissement de Joigny).
' Chaource (Aube, arrondissement de Bar-sur-Seine, chef-lieu de canton).
* Toutefois, nous voyons un l/ailli oITrir à Haiim de Brinon de racheter sa vie par Tapostasie. Mais vraisemblablement ce n'était pas un bailli royal (la Champagne était réunie depuis quatre ans à la couronne de France}, mais un bailli comlal appartenant à l'administration de Jeanne de Navarre : la comtesse Jeanne, après son mariage avec Philippe-le-Bel, avait conservé l'administration de ses états de Champagne et de Navarre, et la Champagne ne fut réellement réunie à la couronne qu'en ■1311. On s'explique donc qu'une condamnation prononcée par l'inquisition ait été exécutée par la justice scigueuiiale, mais que le fait une fois accompli, Philippe-lc- Bel, qui n'était pas favorable à l'inquisiliou, ait pris ses mesures pour empêcher le retour de pareils événements.
Au dernier moment, M. G. Paris me fait observer que certains passages de l'ordonnance à laquelle on renvoie dans la note suivante pourraient faire croire que le lailli du texte était un bailli royal, qui s'était c-aonsé pcr igiwiwntiam.
s Archives Nationales, Tr('sov des t'hn,-tes, JJ 34 (ancien 33), fol. 34, pièce 2:). Ordonnances des rois de France, I, p. 317. Cl'. Boutaiic, la France sous Philippc-lc- Bel, p. 83. Voir le texte de celte ordonnance dans l'article précédent, page 2112, note 1.
DEUX liLÉGIES DU VATICAN 307
Il est temps de conclure cette étude. Les deux élégies du Vatican, comme on le voit, ne sont pas sans valeur. A divers égards, et comme document historique, et comme document philologique, et comme document littéraire, elles apportent des faits nouveaux à la science. Elles ajoutent une page de plus à la sombre histoire des Juifs au moyen âge. Elles permettent de constater cei'taines expressions nouvelles de la vieille langue et nous donnent une idée de la prononciation du français à la fin du xni" siècle. Comme œuvre poétique, la pièce hébraïque est un bel échantillon de la poésie juive en France au moyen Age, tandis que la pièce française, remarquable également par la simplicité, la naïveté de l'expression et l'énei'gie contenue du sentiment, mérite d'occuper une haute place dans notre vieille littérature. Enfin, comme l'a fait remarquer M. Neubauer ', c'est la première œuvre littéraire transcrite en caractères hébreux que l'on connaisse. La littérature des glosses et des glossaires-, quoique très abondante en son genre, est bornée. Avec l'élégie française du Vatican, on peut concevoir l'espérance de trouver des œuvres littéraires dues aux Juifs de France, d'un caractère plus large, et d'un intérêt plus grand.
[Romaiiia, t. III, 1S74, p. 443-486.]
' Rapport sur une misàion en France et en Italie. Archives des missions, 3° série, t. I, p. 558.
3 Voir plus haut, p. 165-19b.